Essayez de parler à un putain de mur.
Tout le monde voit ces grands cercles noirs qui entourent ses yeux. Durant tout le trajet d’hier qui nous a menés jusque Berlin, il est resté recroquevillé à l’arrière de la voiture, à grelotter comme un mioche. Arrivé à l’hôtel, il s’est appuyé sur l’épaule de sa fiancée et il s’est laissé traîner jusqu’à un fauteuil dans le hall. Le monter à la chambre a été une épreuve digne d’un Annapurna sans mousqueton, avec des escaliers, et il disait : « c’est rien qu’un coup de fatigue ». Moi j’ai répondu : « mais on a tous des coups de fatigue, Eric, et parfois ils durent toute l’éternité ». Autant parler à un chien sourd. Il vous regarde et sourit, avec ses yeux tout cerclés de noirs. Et il acquiesce mais ne consent à rien !
Dans la chambre, tandis qu’on regardait un peu la télé allemande sans rien comprendre à cette foutue langue pleine de cailloux et de houblon, il a continué sa suée, en claquant des dents, et dans son sommeil, il a parlé de forêt et de petits types véhéments qui le pourchassaient.
Dans la soirée ça a été mieux, mais relativement mieux seulement. Il n’a rien mangé, rien bu. Seulement prononcé quelques paroles pour jouer au mec vivant. Pour donner le change. « On joue demain », il a dit. On joue demain, cette connerie de dernier acte, tu veux dire. « Mais si, mais si, ça va bien, on joue demain, on est là pour ça ».
Je ne sais pas ce qu’il a, je le regarde et je me demande, je me questionne, je m’investis. Il y a quelques mois, en tournée européenne avec Ming, il allait tout à fait bien. Ming faisait le pitre sur scène, demandant aux blancs qu’ils trouvent un moyen de caler sa contrebasse sur le parquet (pour qu’ils le servent un peu, comme ses ancêtres les avaient servis pendant des siècles d’histoire, et tu pouvais lire l’orgasme sur ses lèvres humides, tandis qu’il contemplait le grand blond à 4 pattes qui essayait de fixer un morceau de bois là où la baïonnette de son instrument martyrisait le bois). Eric déclinait son talent, en ne souriant que rarement. Ming, il en avait rien à foutre, il l’aimait, assurément, tout le monde vénérait ce con, mais il restait quand même à l’abri de lui-même, et seul son regard portait loin ; il était…méditatif, et tout le monde se prenait son mantra en pleine face, et les dents du public volait au-dessus des têtes.
Jusqu’au lendemain, ça a tenu comme ça a tenu ; c’est à dire, à trois fois rien.
Pendant tout ce temps, j’ai eu le temps de distinguer ce qui se profilait vaguement au dessus de lui, je ne sais pas, une ombre peut-être, enfin, un machin ténébreux qui se tenait derrière lui et qui petit à petit l’enveloppait ; voilà, vous allez vous dire que je suis une sorte de mystique cinglé. Et vous aurez raison sans doute. Si vous aviez seulement entendu ce que ce mec a fait en Norvège quelque temps auparavant. Un miracle. Ce mec, c’est l’histoire en marche, avec des angelots et des engelures, des enflots et des enflures, tenez, prenez Rodin, enfin, pas Rodin, mais son penseur, filez-lui un saxophone et grimez-le en noir, c’est Eric, Eric, le penseur avec un alto, une flûte et une clarinette basse !
Ça a tenu comme un saucisson en train de sécher à l’abri du soleil, dans une remise, suspendu à une ficelle de rien.
Avant de jouer, j’ai bien vu qu’il ne pourrait pas. Pour la millième fois, je lui ai dit : « on va prévenir le patron de la salle et on va annuler, on va aller voir un médecin et tu joueras une autre fois ; et personne ne t’en voudra. Ces blancs croient que tu es le fils réincarné de Dieu Le Père, ils reviendront ». Mais il a juste fermé ses grosses auréoles noires et gonflées, et ça voulait dire non. Ça voulait dire : « dans quelle langue il faut que je te le dise ? t’es attardé. On joue ce soir, on joue, ce soir et pas demain, blancs amourachés ou pas ».
Alors, il s’est dirigé vers la scène et s’est laissé porter par les applaudissements qui saluaient sa présence. Une lumière crue baignant la scène le rendait encore plus triste et évasif.
Quand le morceau a commencé, il a tourné la tête à gauche, comme s’il réprimait une nausée, s’écartant légèrement du bec, puis il a soufflé dans son alto. Et le son m’a paru lointain, inhabituel, voilé. Comme une sorte de cri d’animal blessé, le cri d’un zébu à moitié grignoté qui souffle, le bide à moitié ouvert, son sang se répandant dans une vieille mare boueuse et le soleil brûlant sa peau et ses plaies. Des notes comme séparées les unes des autres, sans direction, sans unité, comme un mec qui, dans une pièce qu’il ne connaît pas, cherche l’interrupteur dans la nuit la plus noire.
Puis, il s’est arrêté. Son alto est lentement descendu le long de son corps.
Alors qu’il sombrait dans l’inconscience, nous l’avons emmené à l’hôpital de Berlin.
Tout le monde voit ces grands cercles noirs qui entourent ses yeux. Durant tout le trajet d’hier qui nous a menés jusque Berlin, il est resté recroquevillé à l’arrière de la voiture, à grelotter comme un mioche. Arrivé à l’hôtel, il s’est appuyé sur l’épaule de sa fiancée et il s’est laissé traîner jusqu’à un fauteuil dans le hall. Le monter à la chambre a été une épreuve digne d’un Annapurna sans mousqueton, avec des escaliers, et il disait : « c’est rien qu’un coup de fatigue ». Moi j’ai répondu : « mais on a tous des coups de fatigue, Eric, et parfois ils durent toute l’éternité ». Autant parler à un chien sourd. Il vous regarde et sourit, avec ses yeux tout cerclés de noirs. Et il acquiesce mais ne consent à rien !
Dans la chambre, tandis qu’on regardait un peu la télé allemande sans rien comprendre à cette foutue langue pleine de cailloux et de houblon, il a continué sa suée, en claquant des dents, et dans son sommeil, il a parlé de forêt et de petits types véhéments qui le pourchassaient.
Dans la soirée ça a été mieux, mais relativement mieux seulement. Il n’a rien mangé, rien bu. Seulement prononcé quelques paroles pour jouer au mec vivant. Pour donner le change. « On joue demain », il a dit. On joue demain, cette connerie de dernier acte, tu veux dire. « Mais si, mais si, ça va bien, on joue demain, on est là pour ça ».
Je ne sais pas ce qu’il a, je le regarde et je me demande, je me questionne, je m’investis. Il y a quelques mois, en tournée européenne avec Ming, il allait tout à fait bien. Ming faisait le pitre sur scène, demandant aux blancs qu’ils trouvent un moyen de caler sa contrebasse sur le parquet (pour qu’ils le servent un peu, comme ses ancêtres les avaient servis pendant des siècles d’histoire, et tu pouvais lire l’orgasme sur ses lèvres humides, tandis qu’il contemplait le grand blond à 4 pattes qui essayait de fixer un morceau de bois là où la baïonnette de son instrument martyrisait le bois). Eric déclinait son talent, en ne souriant que rarement. Ming, il en avait rien à foutre, il l’aimait, assurément, tout le monde vénérait ce con, mais il restait quand même à l’abri de lui-même, et seul son regard portait loin ; il était…méditatif, et tout le monde se prenait son mantra en pleine face, et les dents du public volait au-dessus des têtes.
Jusqu’au lendemain, ça a tenu comme ça a tenu ; c’est à dire, à trois fois rien.
Pendant tout ce temps, j’ai eu le temps de distinguer ce qui se profilait vaguement au dessus de lui, je ne sais pas, une ombre peut-être, enfin, un machin ténébreux qui se tenait derrière lui et qui petit à petit l’enveloppait ; voilà, vous allez vous dire que je suis une sorte de mystique cinglé. Et vous aurez raison sans doute. Si vous aviez seulement entendu ce que ce mec a fait en Norvège quelque temps auparavant. Un miracle. Ce mec, c’est l’histoire en marche, avec des angelots et des engelures, des enflots et des enflures, tenez, prenez Rodin, enfin, pas Rodin, mais son penseur, filez-lui un saxophone et grimez-le en noir, c’est Eric, Eric, le penseur avec un alto, une flûte et une clarinette basse !
Ça a tenu comme un saucisson en train de sécher à l’abri du soleil, dans une remise, suspendu à une ficelle de rien.
Avant de jouer, j’ai bien vu qu’il ne pourrait pas. Pour la millième fois, je lui ai dit : « on va prévenir le patron de la salle et on va annuler, on va aller voir un médecin et tu joueras une autre fois ; et personne ne t’en voudra. Ces blancs croient que tu es le fils réincarné de Dieu Le Père, ils reviendront ». Mais il a juste fermé ses grosses auréoles noires et gonflées, et ça voulait dire non. Ça voulait dire : « dans quelle langue il faut que je te le dise ? t’es attardé. On joue ce soir, on joue, ce soir et pas demain, blancs amourachés ou pas ».
Alors, il s’est dirigé vers la scène et s’est laissé porter par les applaudissements qui saluaient sa présence. Une lumière crue baignant la scène le rendait encore plus triste et évasif.
Quand le morceau a commencé, il a tourné la tête à gauche, comme s’il réprimait une nausée, s’écartant légèrement du bec, puis il a soufflé dans son alto. Et le son m’a paru lointain, inhabituel, voilé. Comme une sorte de cri d’animal blessé, le cri d’un zébu à moitié grignoté qui souffle, le bide à moitié ouvert, son sang se répandant dans une vieille mare boueuse et le soleil brûlant sa peau et ses plaies. Des notes comme séparées les unes des autres, sans direction, sans unité, comme un mec qui, dans une pièce qu’il ne connaît pas, cherche l’interrupteur dans la nuit la plus noire.
Puis, il s’est arrêté. Son alto est lentement descendu le long de son corps.
Alors qu’il sombrait dans l’inconscience, nous l’avons emmené à l’hôpital de Berlin.











