jeudi 19 novembre 2009

Les verts sont partout




Hasard du calendrier, hier deux nations intimement liées par l’Histoire, la France et l’Algérie, ont qualifié leur nation pour la prochaine Coupe du Monde ; qui se déroulera comme chacun sait en Afrique du Sud l’été prochain. A l’échelle de l’humanité, ces deux événements sont de micro-événements. Considérés par des individus qui n’auraient strictement aucun goût pour le football, ils pourraient passer pour parfaitement anecdotiques, si bien entendu l’emballement médiatique qui entourait les deux événements n’était si retentissant. En d’autres termes, on a beau s’en foutre de toutes ces histoires de ballon rond auxquelles on ne comprend rien, la déferlante des commentaires (de bistro) du lendemain n’épargne personne.

Il est maintenant établi que l’équipe de France n’a aucun style et qu’elle ne parvient pas à aligner plus de deux passes consécutivement. Il est de notoriété publique que son sélectionneur manque à la fois de compétence et d’imagination, et que le groupe dont il a la charge est à son image ; incapable de s’adapter en fonction des aléas d’une rencontre, figé dans le peu de principes dont il dispose. Déficiente dans l’occupation du terrain, dans l’exploitation de la largeur, incapable, malgré une tactique censée favoriser les débordements d’apporter le moindre surnombre en attaque, de créer le moindre décalage, l’équipe de Domenech a reçu hier une leçon de football, dispensée par le vieil italien Trapattoni, dont les deux tactiques (différentes aux matchs aller et retour) auraient dû être payantes, si les attaquants irlandais avaient fait preuve d’un peu plus de réalisme offensif. On le sait, les anglais ont inventé le jeu, les italiens ont appris au monde comment il convenait d’y jouer. Hélas, les considérations tactiques n’ont pas valeur de science exacte. Elles n’intègrent pas l’éventualité d’une erreur d’arbitrage.

Les français sont bons. Ils se sentent mal à l’aise de ne pas avoir mérité leur victoire. Ils compatissent avec le peuple irlandais, qu’ils considèrent fier, défendant toujours bien haut ses couleurs. Le français est ainsi, il considère que certains nationalismes sont honorables quand d’autres ne le sont pas. Le patriotisme irlandais est l’expression d’un grand courage. Celui des américains est répugnant. Celui des français…et bien, on n’ose même pas l’envisager (à peine se laisse-t-on peindre un drapeau bleu-blanc-rouge sur la joue le temps d’une rencontre sportive). Donc, devant ces braves irlandais, qui ont le droit inaliénable d’être fiers d’eux-mêmes, de leurs couleurs et de leur pays, le français se sent un peu honteux de devoir sa qualification à une erreur d’arbitrage. Accessoirement, le français se demande même si Thierry Henry, coupable d’avoir utilisé frauduleusement sa main gauche pour contrôler le ballon à proximité du but adverse, n’aurait pas dû lui-même signaler son incartade, s’il n’aurait pas dû se rapprocher de l’officiel pour avouer son crime odieux et demander l’annulation du but comme du ticket sud-africain qui l’accompagnait ? Ça sent le mousquetaire ! Le français est ainsi, il a une très haute considération de la justice.

Qu’auraient fait les irlandais (et leur entraineur italien) s’ils avaient remporté la victoire dans les mêmes conditions ? Ils auraient sans doute avancé l’argument suivant : nous sommes une petite nation, pour une fois qu’on n’est pas les dindons de la farce… Et puis, ils se seraient empressés de chanter, de festoyer et de picoler de la bière. Est-ce à dire que les irlandais sont moins épris de justice que les français ? Non, c’est leur droit reconnu à la fierté et à l’orgueil qui leur permet ce genre d’outrances.

Les algériens donc, eux aussi, se sont qualifiés pour la Coupe du Monde, et ce, sans outrepasser le règlement. Curieux hoquet de l’Histoire. Dans certaines grandes villes de France, on a pu assister à de véritables scènes de liesse. Voilà qui va sans doute donner du grain à moudre au moulin du Grand Débat Officiel sur l’Identité Nationale. Dans notre pays de France, encore engourdi par les scrupules d’un lendemain de crime, on voit pulluler des drapeaux algériens, une identité nationale forte s’affirmer à l’intérieur de la nôtre, en cours d’érosion de toute manière puisque sujette à caution (enfin, débat…débat !). Je peux vous dire qu’on attend avec impatience les commentaires réactionnaires que ne manqueront pas de susciter ces effusions, les péroraisons sarcastiques des Zemmour, des laïcards-qui-ripostent et des excités de la République. On les savoure à l’avance, comme aujourd’hui Domenech savoure sa médiocre victoire.

La France et l’Algérie ont un peu plus de six mois pour préparer la grande compétition mondiale qui s’annonce. Avec un peu de chance, le hasard du tirage au sort leur offrira la possibilité de s’affronter sur le terrain. Les médias, les Zemmour, les laïcards psychorigides auront de quoi gloser. Avec un peu de chance, les Zemmour verront l’Algérie vaincre l’équipe de France, et les algériens, fils d’algériens, petits-fils d’algériens envahir les rues et chanter en langue étrangère des slogans de joie. Ils y trouveront sans doute de quoi vérifier leurs assertions. C’est tout le mal qu’on leur souhaite, car nous souhaitons le bonheur de chacun. Car s’il est vrai que les portugais de France (ce n’est qu’un exemple hein) ont le droit d’être fiers de leur pays d’origine (voir les commentaires dégoulinants d’avant match de la demi-finale France-Portugal lors de la dernière Coupe du Monde en 2006), s’il est vrai que cette identité nationale dans l’identité nationale n’est aucunement menaçante pour la cohésion de notre nation, il n’en va évidemment pas de même pour les algériens, que l’on soupçonne de s’aimer à tel point qu’ils nous détestent nécessairement.

Enfin, puisqu’on vous le dit : après tout, ce n’est que du football.

mardi 17 novembre 2009

L'adieu au charbon


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Et cependant, le Monde est dirigé par un conglomérat d’idiots, partisans d’un assainissement général, aux ordres desquels une armée d’hygiénistes bouffis obéit - au doigt et à l’œil. Nos pensées malades seront traquées, nos pulsions dégoutantes seront étouffées, et purifiées, nos besoins de conflits, de tensions, d’affrontements se heurteront sans cesse aux murs d’une société-mousse, capitonnée pour nous éviter la moindre blessure, la moindre ecchymose, la moindre débâcle. Cette quote-part du monde que l’on nomme occident nous sera dès lors léguée sans dettes : immaculée parce que récurée, et briquée, et javellisée ; transparente, cicatrisée, inepte, oublieuse et amnésique, molle, inodore, insipide et inhumaine.

Nettoyer le monde, c’est le mettre à mort et tenter de le précipiter dans le néant. Ni plus ni moins. Aucune vie n’est possible sans un minimum de saleté. N’est-ce pas d’ailleurs ce que nous sommes originellement : le produit certes très amélioré d’une microscopique bactérie ? Un miracle engendré d’une petite mare boueuse ?

Pour moi, la cigarette, ce fut cela, exactement cela : une merveille de saleté. Une pépite d’or dans un étron d’éléphant. Il y a des choses que je ne peux imaginer – que je ne pourrai jamais imaginer – sans nuage de fumée.

Prenons Bogart par exemple. Bogart n’était pas très beau, pas singulièrement beau j’entends. Pris comme ça, à la découpe, rien ne semblait pouvoir le distinguer d’autres vedettes de cinéma de l’époque. Et pourtant, il se dégageait sournoisement de lui une sorte de virilité nonchalante, ignorante d’elle-même, unique, qui aimantait toutes les attentions. C’était plus que l’expression d’une simple assurance, plus que cette esthétique petit-bras qui permet somme toute à beaucoup d’hommes de ressentir cette forme finalement très commune et parfaitement banale de satisfaction de soi. Bogart était une essence. Retirez-lui maintenant la clope de sa bouche, enfoncez-lui un bâton de réglisse entre les dents (ou une connerie d’épi de maïs !). Pensez-vous que son regard torve, éreinté, presque éteint aurait été le même, si paradoxalement intense, sans volutes grises et bleues pour le dissimuler ? Sans tabac, Bogart n’aurait tout simplement jamais existé.

Je prends un autre exemple. Cela fait maintenant quelque temps qu’on a banni la cigarette des clubs de jazz. Autrefois, on jouait jusqu’au petit matin, le son perçait alors la nuit d’épais nuages malodorants, les silhouettes graves et noires des musiciens, telles des silhouettes de spectres, fendaient une barrière sale de fumée, fondaient subitement sur leur audience débraillée, uniforme, massive et indisciplinée. Le club était à cette époque un lieu malfaisant – caves, réduits, cagibis sans air et sans lumières – un bas-fond confiné duquel on assistait à l’éclosion de miracles (un peu comme on admirerait un protozoaire baignant dans un minuscule étang de vase). On toussait à part soi, les verres s’entrechoquaient, se brisaient parfois dans l’enthousiasme, on plissait les yeux pour apercevoir son voisin, allumer une solitude superbement décolletée quelques chaises plus loin. Les paires d’yeux devenaient rouges et jaunes, voilées, puis semblaient prendre feu. Depuis, plus personne ne consume quoi que ce soit, on assiste les bras ballants à des sets désodorisés. Il n’y a guère plus que les odeurs d’aisselle pour vous déranger les narines. C’est toujours mieux que rien, on espère secrètement que le patron pousse les radiateurs au maximum. Mais il est pingre le patron, il paie déjà les musiciens au lance-pierres ; et les clubs sont désormais propres comme autant de sous neufs. Au Duc des Lombards, on peut désormais se gaver d’une laitue à 20 euros imbibée de vinaigre balsamique tout en écoutant du be-bop ! Au Sunside, le dimanche après-midi, on peut venir avec ses gosses, et écouter du jazz, et puis goûter ! Mingus le pervers et Papy Brossard, le cake métissé !

Que dire ? C’est cette atmosphère que je laisse derrière moi, ce militantisme mortifère que j’abandonne ; cette aspérité charbonneuse dont j’aimais embellir les effets. Une foule de regrets près de moi, dont aucun n’est raisonnable, que je couve d’un regard mélancolique.

Bud, at the club !


Bud Powell Trio at the Club St Germain - 1959

"Blues in the closet"

mercredi 11 novembre 2009

Va te faire soigner !



Jeudi, j’ai rendez-vous avec mon toubib. Une mexicaine. Enfin, c’est ce que j’avais pensé dans un premier temps à cause de son nom, mais une voisine m’a dit depuis qu’elle était chilienne. Ou colombienne. Ou péruvienne peut-être, enfin, je ne sais plus trop. Ce n’est pas très important de toute manière. Elle est toute petite ma toubib, elle parle toujours d’un ton monocorde, uniforme, comme si elle avait une ligne droite coincée dans la gorge. Elle doit avoir une quarantaine d’années, peut-être moins. Elle est appliquée, soucieuse, elle ne prend pas son boulot par dessus la jambe. Elle a de la moustache aussi (un petit duvet noir au-dessus des lèvres) et à chaque fois que je vais la voir, je me demande pourquoi elle ne se la fait pas épiler. Je me demande si ça plait à son mari et du coup, je me demande si elle en a un, de mari… A sa place, je me la raserais moi, indépendamment de l’avis des autres, mais je suppose que l’on a tous une manière différente d’appréhender les pilosités indésirables. Par exemple, moi, je ne m’épile rien, à part les sourcils quand ils deviennent trop bordéliques et que je commence à ressembler à Boris Karloff un lendemain de cuite. Je ne me rase pas trop souvent, parce que j’ai une peau délicate et que les merdes soi-disant hypoallergéniques qu’on nous vend n’ont que très peu d’effets sur moi – sans doute sur quiconque d’ailleurs. Je ne m’épile pas le torse non plus, faut pas rêver, rien de rien, mes poils me sont chers, constitutifs de mon identité masculine et je suis sidéré quand j’apprends que la dernière mode chez les adolescents consiste à se dépoiler les couilles et à tailler en buisson sa masse de poils pubiens.

Toujours est-il que jeudi, j’ai rendez-vous avec elle. Cela n’a rien d’un rendez-vous galant, j’ai rendez-vous avec elle, à onze heures, dans son cabinet. Je ne suis pas malade, je n’y vais pas pour qu’elle me soigne un rhume, une angine, une gastroentérite ou une bronchite. Je n’y vais pas non plus parce que je subodore qu’une infection sourde et sous-jacente menace mon organisme de destruction, ce qui est un mal fréquent chez moi, je me dois de l’avouer ; un mal plus aiguë depuis quelques temps. Je suis le genre de gars qui regarde le Journal Télévisé puis file chez le docteur. Oui, je suis ce genre de gars là. Je suis aussi le genre de gars qui fouine sur les forums médicaux dans l’espoir de parvenir à s’auto-diagnostiquer. Les forums médicaux, c’est bien la plaie du monde moderne. Une armée d’anxieux a constitué sur le net une funeste agora qui, dans un vacarme indescriptible, se rassure, s’inquiète, se fait du mal pour se faire du bien. Moi, j’ai ci, moi j’ai ça. Le point de non retour, ce serait l’inscription et l’intervention. J’ai ci, j’ai ça, dites-moi donc ce que j’ai bande de jean-foutre ! Je ne me suis pas encore inscrit, je me situe donc encore à la frontière du monde réel, quand j’aurais basculé de l’autre coté, vous ne me reverrez plus, j’aurais alors disparu du monde des hommes. Aujourd’hui, je me borne à la seule lecture de ces échanges atterrants. J’en ressors bien entendu plus angoissé qu’avant, mais également satisfait de constater qu’il y a plus fou que moi.

Mais enfin non, je ne vais pas voir le toubib pour qu’on me rassure, qu’on me dissuade de suivre ces débats d’hypocondriaques solitaires. Je suis assez grand pour ça, j’ai une femme pour me remettre sur le droit chemin de la santé mentale rigidifiée, me traiter de cinglé et envisager pour moi cette sorte de thérapie qui contient 10, 11 ou 12 étapes. J’ai une mère pour me rappeler que les chiens ne faisant pas des chats, j’eus l’infortune d’hériter à la naissance de certaines de ses tares, avant, plus grand, de les développer allègrement – enfin, à ma façon. J’y vais pour toute autre chose.

Oui. Pour toute autre chose, parce que j’y vais pour arrêter de fumer.


Clifford Brown - Smoke gets in your eyes

lundi 9 novembre 2009

La conscience politique (8) - Soeur de Berlin



Elle fouille dans son sac maintenant, en extrait un paquet de Philip Morris cabossé. Elle a sa tige blanche de papier au filtre blond en main et fait rouler la pierre de son briquet. Et elle continue de parler, tandis que la flamme jaune danse devant son nez, elle continue de parler, tandis que sa cigarette tordue s’agite entre ses lèvres. Et nous y sommes suspendus.

Elle a devant les yeux des souvenirs matérialisés qui sont déjà de l’Histoire. Le 9 novembre 1989, B. était à Berlin. Elle y a passé presque l’année entière. Dans les premiers temps, elle l'a mal vécu, cet exil. Elle s’est retrouvée là-bas, propulsée pour ainsi dire, dans une sorte de foyer glauque, paumée dans une ville étrangère, grise et coupée en deux, du bon coté d'un mur aberrant. Lorsqu’elle appelait à la maison, elle témoignait parfois de son excitation, euphorique, elle décrivait son quotidien allemand, un monde que l’on ne connaissait pas et qu’elle découvrait alors. Parfois, elle pleurait au téléphone, elle se sentait seule, naturellement, privée de l’affection et du tumulte des siens. Et le 9 novembre 1989, elle était là, à proximité de la porte de Brandebourg, communiant avec les allemands qui, de chaque coté du mur laissaient éclater leur joie de voir s’abattre cette satanée cloison qui défigurait leur pays.

C’est pour cela qu’elle parle, qu’elle ne peut s’arrêter de parler, que nous ne pouvons cesser de l’écouter.

B. m’a ramené la casquette d’un soldat est-allemand. C’est une casquette un peu poussiéreuse, dont l’intérieur est jauni. C’est la sueur de l’homme qui l’a portée qui est là, sur la bande de confort frontale de devant. Ce jaune-beige sale lui appartient. C'est l'attribut d'un homme comme vous et moi qui a gardé le Mur, patrouillé tout le long de celui-ci en fumant du mauvais tabac, dans le froid, sous un soleil accablant ou sous une pluie drue, l'attribut d'un homme qui a peut-être prêté serment devant Lui, de le maintenir inviolé. Depuis que l'on troue le Mur de part en part, les soldats de la future-ex-RDA vendent leurs effets dans la hâte. Ils troquent leur uniforme au premier venu. Ils ont offert leur vie au Mur pendant des années, avec leurs armes et leur mine sévère et impassible, absurdement théâtrale, et maintenant qu’il tombe, qu’il éclate, qu’il est percé comme un martyr, maintenant qu’on en vend également des petits bouts à la sauvette, au noir, sous le manteau, aux touristes du monde entier, ils vendent également ces anciennes parties d’eux-mêmes, ces anciennes parties d’eux-mêmes dont ils ne veulent plus. Sans doute ont-ils peur qu’on les enferme bientôt dans des musées, sans doute ont-ils peur qu’on se hâte de les considérer comme des vieilleries ; les vieilleries d’un monde mort dont on ne veut plus rien savoir. Aujourd’hui, la République Démocratique d’Allemagne, cette excroissance orientale de l’ouest comprimée aux portes du monde communiste est une brocante géante. Une seule nuit a suffi à la faire vieillir d’un siècle.

Le 9 novembre 1989, B. filait le train de l’Histoire. Le même jour, j’étais devant ma télévision, à rechercher son visage parmi la foule innombrable, incapable de comprendre ce qui se déroulait là devant mes yeux, enfermé dans cette boite à la con qu’était la télévision familiale. Ma mère tournait en rond dans le salon, fumant cigarette sur cigarette, l’inquiétude sur ses traits. Elle non plus ne pouvait pas comprendre. Le monde communiste se lézardait de toutes parts, malgré Gorbatchev et la Perestroïka, et elle faisait partie de ceux qui s’aveuglaient encore sur la véritable nature des états d’Europe de l’Est. Elle n’entendait rien à ce postulat de liberté qui unissait soudainement tout un peuple, tout un continent, puisque pour elle la liberté n’était pas en cause. « Un mur, lui disais-je, avec des miradors, des barbelés, qui t’enferment, t’emprisonnent, comment peux-tu ne pas comprendre ? » Les choses paraissaient si évidentes et pourtant le Mur, les soldats, les hommes et femmes de Berlin Est qui se faisaient descendre en tentant de passer par dessus, ne suffisaient pas à lui faire admettre la vérité. Elle ne voulait pas croire que le monde communiste était meurtrier, violent, écrasant, semblable au monde lui-même, noir et sans espérance. Comment ne peux-tu pas comprendre ?

Etait-ce si simple ? Ça l’était mais pour moi non plus, ça ne l’était pas. Nous voulions y croire, tous, au visage humain du communisme, à la victoire de l’homme sur l’impérialisme. Nous voulions croire, malgré la guerre froide, malgré l’ère nucléaire, malgré les chars staliniens écrasant Budapest et Prague, que le communisme était l’avènement d’une aube nouvelle. Et ce monde se brisait, devant nos yeux, se faisait souffler. J’ai 14 ans, je suis un idiot, je suis rouge par contagion. J’aime le Dynamo Kiev, j'aime Oleg Blokhine, l’ancien sprinteur reconverti attaquant de l’équipe de football de l’URSS qui affiche sur son maillot l’acronyme mystérieux sur fond rouge : CCCP. Je suis heureux de contempler l’éclosion de la liberté et triste d’abandonner derrière moi des illusions que je me suis moi-même fabriqué. Le monde communiste est un monde en carton pate, une façade mensongère que nous avons contribué à édifier.

Dans vingt ans, tout le monde vous dira peut-être combien ce jour là fut merveilleux et important. Dans vingt ans, on rivalisera d'anecdotes, d'expressions de sentiments frelatés. Personne n’osera vous dire ce qu’il ressentit véritablement en apprenant la nouvelle de ce cataclysme. Par honte, par pudeur ou mauvaise foi.

Des est-allemands ont commencé à fuir leur pays avant même la chute du mur. Ils ont effectué pour certains un périple fabuleux qui me semble inhumain et sont passés par la Pologne, la Tchécoslovaquie puis la Hongrie, pour rejoindre enfin l’Autriche et le monde libre. Hommes, femmes, enfants et quelques uns de leurs effets sous le bras. Le rideau de fer est devenu une petite passoire ridicule qui révéle les êtres humains. Un est-allemand a témoigné il y a quelques jours devant les caméras que des militaires hongrois l’ont laissé passer la frontière en lui adressant de simples clins d’œil. L’Histoire en est à ce point et ce témoignage est d’une beauté fracassante parce que simple. Il est édifiant. C’est cela, me dis-je, que l’utopie communiste n’a pas réussi (et ne réussira jamais) à créer. Plus précisément, c’est sa chute accélérée qui réussit enfin à unir les peuples dans un même esprit de fraternité, d’entraide ; sa mort qui crée la vie. Les soldats dégrafent leur vareuse, vendent leurs casquettes et vous lançent des clins d’œil amicaux à la frontière.

Cela ne durera qu’un temps bien sûr. Les frontières recouvreront bientôt leur indifférence et leur imperméabilité, et les gardes-frontières leur mine impassible et sévère. Les est-allemands redeviendront des est-allemands (ou des allemands tout court (disons plutôt élargis)) pour les hongrois et vice versa, car chez l’homme toute beauté est éphémère. Ne nous resteront bientôt que quelques reliques apparemment muettes et vides de sens (pour toute autre personne que soi). Ma soeur est là, revenue pour quelques temps. A table, elle raconte ses histoires tandis que je tourne et retourne entre mes mains la casquette d'un soldat de la future-ex-RDA qu'elle vient de me rapporter d'Allemagne.

lundi 2 novembre 2009

Sacccages


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C’est comme ça, je n’ai rien envie de dire. Je n'ai rien à dire non plus. Je ne dispose d’aucune humeur bon marché dans les tiroirs de mon cortex. Le silence me plait bien de toute manière, il ne m’envahit pas, ne fait aucun dégât. J’ai l’impression d’avoir fermé toutes les fenêtres, de maintenir ainsi les courants d’air au dehors.

J’aimerais toutefois vous signaler un blog, qui a récemment éclos. C’est le blog de Stephan, Sacccages, avec trois « c ». C’est un blog à la fois simple et compliqué. Compliqué parce qu’il s’agit d’y exhumer des morceaux de mémoire. Simple parce que l’amitié et la douceur parcourent chaque ligne. Ainsi, la démarche n’exclut personne. Au contraire, elle invite. Invite à imaginer, à partager des souvenirs qui ne sont pourtant pas à soi.

En attendant que je délie à nouveau ma langue, je vous invite donc à y faire un tour.

jeudi 22 octobre 2009

Souvenirs du futur



Depuis ce matin, c’est une évidence.

Je ne vais pas pouvoir bosser comme ça jusqu’à 60 ans. Enfin, 60 ans, je rêve là, jusqu’à 65 ou 70 ans ! Je ne vais pas pouvoir. Si ça continue comme ça, je vais crever en exercice. Comme Pompidou, sauf qu’on ne me fera pas de journée de deuil nationale. Je n’aime pas travailler, c’est vrai. Le travail (pas seulement le mien, mais tout travail), que j’essaie somme toute de faire toujours consciencieusement (c'est le pire !), ne m’apporte aucune satisfaction. Je serais homme de Cro-Magnon, ce serait du pareil au même. Devant un Mammouth étendu pour le compte, transpercé de part en part, mastodonte à mes pieds, moi, petit monstre seulement vêtu d’une peau de tigre à grandes dents (je ne sais pas comment se nomme cette bête préhistorique et j’ai la flemme de chercher), je serais pareillement blasé. « Ouais, murmurerais-je, c’est une belle bête, c’est sûr ! »

Travailler m’emmerde. M’emmerde dans les grandes largeurs. M’emmerde royalement. Et imaginer que je puisse m’emmerder de la sorte pendant encore 30 bonnes années bien dodues me laisse présager le pire. Décrépitude. Désespérance. Décadence. La Trinité selon le Pôle Emploi.

En ce moment, je lis « Dégât des eaux » de Westlake. Je vous le conseille. Comme d’habitude, je me régale. Dans le métro, j’éclate de rire comme un idiot en lisant certains passages et les gens me regardent comme si j’étais demeuré. Westlake a une écriture fabuleusement visuelle et un esprit qui frôle le burlesque. Une imagination folle. A l’heure qu’il est, son personnage récurrent, cambrioleur de son état, a disparu tandis qu’il essayait avec quelques potes de sa fraternité de récupérer un cercueil bourré de thune au fond d’un réservoir d’eau profond de plus de 20 mètres. Si vous voulez tout savoir, le cercueil a été enterré derrière la gare d’une ville enfouie depuis sous les eaux par la construction d’un barrage. A l’heure qu’il est, donc, Dormunder a disparu et on subodore qu’il est sous la flotte à survivre comme il peut. Et il en est à sa troisième tentative. Les deux précédentes ont failli le tuer. Ceci me fait penser qu’une carrière dans le grand banditisme est à exclure. Trop compliqué, trop épuisant, trop dangereux.

Je ne risque pas non plus de gagner au loto, je ne joue pas, le principe me semble ignominieux. Ce que vous gagnez, c’est ce que les autres pauvres ont payé pour perdre. De ce coté là, je suis donc bien heureusement prémuni. Et pourtant, il va bien falloir que je trouve une porte de sortie. Quelque chose qui me sorte de là. Quand j’étais gosse, mon père me répétait sans cesse que « dans la vie, on ne fait pas ce qu’on veut » et je ne mesurais pas à l’époque à quel point il se trouvait dans le vrai. Justement, le voilà, mon paternel au pied de cette montagne que l’on nomme retraite. Il n’a pas l’air de le vivre très bien, mais ça va venir. J’en fréquente plein des retraités joyeux, hilares. Je connais un type qui vient de prendre sa retraite, il affirme ne s’être jamais senti aussi bien que depuis qu’il n’a plus que le temps à considérer devant lui.

Je suis là, comme une excroissance ballonnée, à me dire qu’il va me falloir arrêter plein de trucs. Parce que je vieillis. Arrêter de me faire du mouron pour un rien. Arrêter de fumer parce que c’est une putain de saloperie qui dégomme à peu près tout dans l’organisme. Arrêter de bouffer n’importe quoi sous peine de ressembler à un morse apathique. Arrêter de me mettre dans des colères noires parce que ce n’est pas bon pour les artères. Arrêter, arrêter, arrêter. En vieillissant, on s’ampute des morceaux de plaisir.

Ce que j’aimerais bien amputer, c’est ce job à plein temps qui m’emmerde au-delà du raisonnable. J’ai une tronçonneuse dans la main et ça me démange, comme la guitare d'Yves Duteil, de couper la branche sur laquelle je suis assis. Histoire de couler mes après-midis dans ce réservoir plein de flotte, avec John Dortmunder.

lundi 12 octobre 2009

La première fois (Love me one time - in the shower - tonight)



Ils regardent tous la mosaïque bleue ébréchée de la cabine de douche. Ils ressemblent à des limiers de pacotille. Leur puberté est mal achevée, un duvet brun s’étend anarchiquement au-dessus de leurs lèvres et des cratères d’acné mangent la peau de leur visage. Ici, un Holmes en short, torse nu, mâche une allumette, là, un Watson en tong, débraillé, tire-bouchonne de son index biscornu l’extrémité de son t-shirt aux couleurs de fleurs hawaïennes. Sur la mosaïque azur, il n’y a pas de sang, pas de touffes de cheveux, pas d’ongles cassés. Pas de crime, au sens où nous l’entendons. Du sable ramené de la plage. Personne n’ira se pencher, une loupe à la main, pour inspecter de plus près la chose qui repose là, à quelques mètres de l’assemblée. Scotland Yard peut dormir tranquille. Les autres n’y croyaient pas. Alors, je leur ai montré ! Ouvrant la porte en faisant jouer mes épaules, j’ai pointé mon doigt vers le sol sans dire un mot ; goûtant leur silence admiratif.

J’étais alors en vacances dans l’Hérault, avec mes grands-parents. Dans un camping situé non loin du bord de mer. Mes grands-parents n’étaient pas très fondus de nouveautés, je dois le dire. Ils partaient chaque année au même endroit, plantaient chaque année leur caravane pliante exactement au même emplacement. Et je ne vous parle pas des repas qui étaient tous (ou presque) invariablement les mêmes. Des programmes de la journée qui ne subissaient jamais la moindre incartade. Malgré cela, j’ai passé auprès d’eux les plus belles vacances de mon enfance (pourtant, aujourd’hui, je ne déteste rien davantage que camper, c’est à n’y rien comprendre). Je partais donc chaque année avec eux et avec mon cousin, L. Chaque année, avant de partir, nous mettions au point une sorte de compétition, visant à récompenser celui qui lèverait le plus de gonzesses.

Cette année-là fut néanmoins différente.

Appelons là l’année de la timbale ! Elle s’appelait en fait Céline et je trouvais déjà à l’époque que c’était un prénom idiot. D’une idiotie banale, je veux dire. Elle était jolie et elle me le semblait encore davantage puisque le grand gars de vingt ans, qui campait juste en face de nous la trouvait particulièrement désirable. J’avais tout juste 15 ans et elle venait tout juste de fêter ses 17 ans. 17 ans, à l’époque, ça me paraissait un âge impressionnant. 17, 18 ans, dans mon imagination, c’était exactement la même chose ! Il ne lui restait qu’un an pour atteindre la majorité, dans mon esprit, cette année n’était qu’une poussière ! Autant dire qu’elle l’était déjà : majeure ! A mes yeux, elle me détournait ! Quand je pelotais joyeusement ses deux seins (relativement importants, de mon point de vue), j’avais alors l’impression de changer de dimension. Je laissais derrière moi les troupeaux de petits seins mal fichus des antérieures conquêtes de mon âge. Je devenais un personnage de fiction : ce genre de garçon vaguement imbécile qui se faisait déniaiser dans les téléfilms érotiques italiens par une femme lubrique et désœuvrée d’âge mûr. Moi et Gina Lolobrigida !

Il n’en était rien bien sûr. Céline disait n’avoir connu qu’un seul autre amant avant moi et je me rendis très vite compte qu’elle disait vrai. Elle ne m’apprit rien et ce déniaisage-debout, apocalyptique, pratiqué contre la paroi d’une cabine de douche, me laissa aussi niais qu’auparavant. Davantage peut-être. Ne me restait in fine que la fierté débile d’avoir mené mon sexe à la rencontre d’un autre, protégé par une étanche cloison de latex. Ne me restait plus (surtout) que la satisfaction de pouvoir m’en vanter auprès de mes copains de vacances, en leur montrant mon préservatif usagé, abandonné à dessein dans la cabine de douche. Personne ne remarqua qu’il était vide de toute semence. C’était ma première fois. Ou une sorte de première fois.

Mes vacances se terminèrent une semaine plus tôt que celle de ma première amante. Le matin de mon départ, Céline se glissa hors du logis familial (son père était une sorte de patriarche dégénéré qui surveillait sa fille comme le lait sur le feu) pour me dire au revoir. Une dernière fois. Elle glissa fiévreusement sa langue dans ma bouche et également un petit papier dans ma main, pour que je lui écrive. A mon retour, je découvris sur mon bureau une carte postale constellée de cœurs roses, d’amour naïf, rédigée hâtivement par ses soins. Et j’y répondis, par une lettre longue, aussi enflammée que malhabile. Je ne reçus jamais aucune réponse. Mes amis de vacances s’étaient bien sûr empressés de lui raconter mes vantardises de bistouquet.

Peut-être se souvient-elle encore aujourd’hui du petit conard satisfait de lui-même que j’étais alors. Peut-être ai-je depuis sombré dans un oubli mérité ! Là où terminent tous les petits merdeux de mon espèce. C’était ma première fois. Je ne sais pas si cela m’a changé. Ni en quoi, pour tout dire. On ne se rend jamais vraiment compte de ce genre de choses. Ce que je peux dire, c’est que l’année suivante, je partis en vacances en Ardèche, sans mes grands-parents. Et que je me souviens de Claire et d’Estelle. Mais c’est une autre histoire.


[Ce texte m’a été commandé par D.Goux. Je me permets donc de taguer 4 autres pensionnaires : Mr Poireau ; Balmeyer (même si je suis certain qu’il l’a déjà raconté) ; Lucia Mel (qui va me jeter des pierres) ; Manutara]

mardi 6 octobre 2009

Tous dégradés


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Paradoxe # 1

Les anciens présidents, on a l’impression qu’ils deviennent d’autres hommes dès leur mandat terminé. Leur conscience s’éveille alors subitement. Ça a quelque chose de beau, de naïf, comme l’éclosion des premières fleurs du printemps. Jacques Chirac, depuis qu’il n’est plus président, est une sorte de sage détaché, qui veille au bon respect de la constitution. On croirait rêver. Giscard d’Estaing, quant à lui, est devenu une sorte de machine à intervenir qui donne à qui veut l’entendre (c'est-à-dire, à pas grand monde) des leçons de morale politique. Je sais, ça ne nous fait que deux exemples mais les autres présidents sont morts. Il nous faudra donc attendre que Sarkozy quitte l’Elysée pour vérifier le bien fondé de cette impression.

Les présidents américains sont plus balèzes au petit jeu de la reconversion. Aux Etats-Unis, quand on n’a pas joué avec le Président comme avec un canard en plastique au ball-trap, celui-ci a le temps d’effectuer son ou ses mandats. En quittant la Maison Blanche il s’ouvre sur le monde. Débarrassé des contingences qui l’obligeaient à s’immerger tout entier dans le réel, il révèle la teneur de convictions que même les plus clairvoyants n’avaient soupçonnées. Jimmy Carter est devenu un défenseur tout terrain des droits de l’homme. Cela lui a valu un Nobel de la Paix. Al Gore, battu avec plus de voix que son rival s’est parfaitement reconverti. Il est le champion (nobélisé encore) de la cause verte dans le monde. Il est vrai, Al Gore n’a jamais été président, on ne sait donc pas ce qu’aurait donné son mandat. Peut-être aurait-il sauvé tous les bébés phoques de l’Antarctique, réfrigéré de son seul souffle la planète entière. Rien ne nous permet de dire le contraire. Rien ne nous permet non plus d’en être certains.

Paradoxe # 2

Toujours est-il que depuis la sortie de son film, « Une vérité qui dérange », tout a changé. Rien n’a véritablement été dérangé dans la chambre bien rangée du chaos mondial, pourtant tout a changé. Enfin, ce qui a précisément changé, c’est l’impact qu’obtient auprès du public l’affichage de convictions écologistes.

Depuis cette vérité qui n’a dérangé personne, tout le monde veut faire son film d’apocalypse pour annoncer soi aussi la destruction prochaine du monde. C’est une sorte de must absolu et tendance, qui vous fait exister au-dessus de toutes les autres existences. Il ne suffit pas de se pointer tout nu sur le Parvis de la Défense pour hurler : « on va tous crever ! », il faut y mettre du sien. Se mouiller. Récemment, Yann Arthus Bertrand a fait l’événement avec « Home », son docu coup de poing comme on l’écrit dans les pages de L’Express. Même le couple présidentiel n’en a pas manqué la diffusion sur la Télévision publique. Bizarre que ce gars soit au-dessus de tout soupçon. On aura pourtant vu plus écolo que sillonner la planète en avion pour shooter des paysages sous tous les angles, mais on n’est plus à ça près. L’autre jour, je flânais justement à la FNAC. En passant à la caisse, j’aperçus un meuble plein de dvd de « Home ». Je ricanai bêtement. Les dvd étaient là, dans leur emballage plastique mal dégradable, alignés comme des soldats, prêts à être achetés (le prix était opportunément « vert »), emmenés chez soi. J’imaginai les gens qui passaient en caisse, l’impulsion consumériste les incitant à alourdir leur facture culturelle pour la bonne cause ! Le soir venu, devant leur écran de télévision, en boulottant du maïs soufflé, les couples non présidentiels s’informeraient médusés des désastres du monde à venir, écouteraient la voix de la raison résonner dans leur « Home Cinéma ». Le lendemain, ils raconteraient l’expérience à leurs collègues : « ça fait froid dans le dos », diraient-ils devant la machine Nespresso du bureau, capsule dorée mal dégradable en main. Je restai quelques instants devant les étagères remplies de « Home ». Je me fis l’idiote réflexion que le téléchargement légal, aussi bio qu’écolo, aurait sans doute mieux convenu pour distribuer le documentaire.

Paradoxe # 3

De toute façon, Yann Arthus Bertrand est en voie de ringardisation accélérée depuis que l’on sait que le brûlot de Nicolas Hulot sort bientôt au cinéma. « Le Syndrome du Titanic » : voilà un titre qui annonce la couleur ! Moins niais que le « Home » extra-terrestre de Bertrand, il fiche les jetons avant même le début du générique.

Hulot a commencé par être une vedette du petit écran. Il y animait une émission qui a le même nom que votre gel douche. Hulot, avant, c’était le mec qui s’écrabouillait dans un baobab en deltaplane et qui s’empressait de dire dans son petit micro plein de fritures : « c’est okay, c’est okay », le type qui en pleine plongée, se faisait bouffer le gros orteil par une bande de congres, le gars qui défrichait un peu de jungle pour faire atterrir l’hélicoptère de TF1 et filmer les beautés de la nature sauvage. Un gars rigolo et sympa en somme.

Nicolas Hulot, ce fut ensuite le candidat à l’élection présidentielle, celui qui fit de la question écologique un enjeu majeur et médiatique du débat. Ce mec avait fait six fois le tour de la planète sans toucher terre et il ne nous parlait que du sort des baleines. Flanqué de Pascal Obispo et de Florent Pagny, le resquilleur fiscal. Pour tout dire, je m’étonnais que pareil globe-trotter n’ait pas un seul mot pour évoquer les désastres humains que ne manquerait pas de nous mijoter l’exponentiel réchauffement climatique que nous promettait toute la plèbe scientifique (en plus de ceux qui affligent déjà et depuis bien longtemps les ¾ de la population mondiale). Mais quand j’en faisais part à certains, on me renvoyait derechef dans mes foyers en me traitant de pollueur frustré.

Qu’importe aujourd’hui. Nicolas Sarkozy est devenu promoteur international du développement durable, l’environnement a eu son Grenelle, Barack Obama a décidé de racheter une conscience toute neuve à son pays, « Home » est passé en prime time à la télé. Et Nicolas Hulot a changé. Comme Sarkozy. La boucle s’est bouclée d’elle-même.

Et il fait son film pour nous le dire, main sur le cœur. C’est en tout cas ce qui est exprimé dans la bande-annonce du documentaire, actuellement diffusée dans les salles de cinéma. J’y étais l’autre après-midi, au cinéma. Dans la salle, la voix résolue et posée du champion de l’écologie déclamait des vers : « je ne suis pas né écologiste, je le suis devenu ». S’ensuivait un résumé du parcours d’une conscience, celle de Nicolas Hulot, illustrée par de très belles images à faire froid dans le dos. Cette fois, les affamés du monde entier étaient invités, le discours de Nicolas Hulot les prenait en considération, notre société, notre mode de vie, notre capitalisme à tendance consumériste-boulimique étaient montrés du doigt sans aucune fausse pudeur. Etonnant exercice de remise en question condensée. On entendait là les paroles d’une repentance sincère. La bande annonce parlait davantage de Nicolas Hulot que du sort de la planète. La première personne du singulier surnageait partout. Si bien que je me demandai, assis sur mon siège, surveillant les gosses du coin de l’œil, si Nicolas Hulot ne se réjouissait pas inconsciemment, secrètement, que la Terre se meure. La grande thérapie mondiale continuait son train-train. Tout le monde – disposant de 10 euros en poche – y était convié.

vendredi 2 octobre 2009

I loves you Porgy



L'autre soir, j’écoutais la fameuse version de Porgy and Bess, enregistrée par Miles Davis et l’orchestre conduit par Gil Evans. En feuilletant le livret du disque, je suis tombé en arrêt devant cette photo (que j’ai pourtant vue une bonne centaine de fois sans jamais lui trouver quoi que ce soit de particulier).

Miles est le maître du temps. Et de son emploi. Au sens propre, comme au figuré. Il se pointe au studio à l’heure qui lui chante, parfois ponctuel, parfois en retard de plusieurs heures, avec un naturel confondant, comme une diva. Sans dire un mot, sans jamais s’excuser, il s’installe, fait sa balance de son, déplie ses partitions et joue, derrière, à coté, par-dessus, en dessous de l’horlogerie suisse qu’est l’orchestre d’Evans. Et si vous osez lui dire qu’il se comporte en diva, que sa virilité en prend subitement ombrage, il vous file en retour une beigne de camionneur pile à la pointe du menton. Parce que Miles n’aime pas que l’on mette en doute son talent, son professionnalisme, son intuition, sa virilité, son identité. Son jeu suit la même courbe, imprévisible et fluctuante. Miles sait mieux que quiconque jouer derrière un grand ensemble. Il est doué de cette science là. Quand certains se noient dans la profusion des arrangements ou tentent vainement de rivaliser avec la puissance de l’orchestre, Miles est comme un poisson dans l’eau. La partition devient un support temporel, linéaire sur lequel il va et vient à sa guise : parfois ponctuel, parfois à la bourre. Armé du même naturel, comme si lui seul entendait des choses qui ne sont pas ; ou qui ne sont que pour lui.

Sur cette photo donc, Miles s’offre une pause. Il tient un joint entre son index et son majeur. Il sourit. Se la joue à la coule. Le studio pue la Marie-Jeanne, mais personne n’osera se plaindre, c’est Miles !, et Miles qui n’est pourtant pas amateur d’herbe a besoin de tempérer sa consommation d’héro. Pour se désintoxiquer, Miles utilise aussi la cocaïne, mais on imagine mal une photo destinée au livret sur laquelle il s’enfilerait une ligne de coke.

Son sourire a un petit coté chambreur. Miles sait qu’il joue sur du velours, il n’est plus le petit gars jamais content qui jouait avec les grands dans l’orchestre de Dizzie, qui se faisait charrier par Bird et consorts. Désormais, il joue dans la même cour, voire dans la cour du dessus. Miles est plus noir, plus furieux, plus classe, plus vaudou, plus tout ce que vous voulez que quiconque, défiez-le à propos de n’importe quel truc, il relèvera et vous filera la pâtée de vos rêves !

Devant lui, on aperçoit un pupitre qui porte des partitions en désordre. On distingue celles de "Prayer" et du poignant "My Man's gone now", pièces clés de l’opéra de Gershwin. Les notes, complexes, révolutionnaires, sont étalées là, minuscules, pionnières, prêtes à être jouées, entités mortes à qui l’on va insuffler de la vie. Ce jour là, Miles Davis et Gil Evans enregistrent une œuvre qui fera date dans l’Histoire tumultueuse du jazz, ainsi que dans la plus petite, de leur collaboration. Mais Miles a le sourire, il joue avec l’Histoire comme un jockey avec sa monture. Même pour l’Histoire, il y a un temps pour tout ; l’un d’entre eux consisterait à porter un trompettiste nommé Davis puant la Marijuana sur ses épaules.

De ce disque, Evans dit qu’il a été enregistré à trois : Miles, lui-même et l’âme de Gershwin en personne, flottant dans le studio. Convoquée par un Miles en retard dont le jeu semble disposer de six sens. Mon morceau favori de cette version de Porgy and Bess, c'est la pièce d'ouverture : "Buzzard Song". Dans l'opéra, ce titre coïncide avec l'apparition du destin. Le busard, c'est l'oiseau de mauvais augure, le choryphée qui emportera les héros de la tragédie dans un océan de tourments. Dans "Buzzard Song", l'orchestre d'Evans débute et claironne un air suraigu, tapageur, hystérique, violent comme la fatalité. [La fatalité, tu parles, on parierait qu’elle choisit toujours les mêmes !] Les notes explosent pour ainsi dire aux oreilles de l'auditeur. Ce n’est que lorsque tout se calme que Miles fait son entrée véritable, sur un swing de nuit sans lune. Il y a le destin implacable et le vol altier, planant du busard, les deux faces d’une seule et même pièce, illustrant à merveille ce que doit être (ou devrait être) toute œuvre de jazz : l'union crasseuse de la fureur et de l’élégance !

Il paraît que de nos jours, "Porgy and Bess" attise la controverse. Certains affirment que l’opéra véhicule des clichés racistes. C’est à vrai dire une réflexion que je ne me suis jamais faite. Et je ne suis pas certain que Miles et Evans se soient interrogés une seule seconde là-dessus. M’est avis qu’on ne peut pas – prendre le risque de – faire à un gars comme Miles Davis le procès de véhiculer des clichés sur ses frères de douleur. J’aurais bien aimé qu’on lui pose la question pour voir. « Mr Davis, cela ne vous dérange-t-il pas de véhiculer des clichés sur le peuple noir en… » Crachotements, veuillez nous excuser pour cette interruption temporaire de l’image ! Sans rire, il paraît que Sydney Poitier et Dorothy Dandridge (les stars de cinéma noires de l’époque) auraient traîné les pieds pour endosser les rôles titres au cinéma. C’est ce qu’on dit.

Bien entendu, si l'on étudie de plus près le sujet de l'opéra, on se rend compte que l’histoire comporte beaucoup de lourdeurs, que les personnages sont grossièrement dessinés, caricaturaux (la femme courageuse malgré la violence du destin, l’estropié miséreux…) et aussi qu’ils emploient un langage de charretier, à la syntaxe et à l’orthographe douteux (« I loves you Porgy »). C’est un fait. Ça a un coté « Bohème » mal fichu, ce qui nous fait dire que les opéras de Puccini, sont également loin d’être d’une finesse absolue. Et alors ? Personne ne va reprocher non plus au rappeur Snoop Dog de faire passer tous les afro-américains pour des obsédés du cul, camés jusqu’à l’os, prêts à tirer au fusil d’assaut sur n’importe quel quidam, à la moindre parole jugée déplacée. Que fait la police, bordel ? Gershwin n’est pas un dramaturge, on peut l'exempter du reproche, c’est son frère Ira qui s’y colle et le moins que l’on puisse dire, c’est que ses mots ont davantage de valeur lyrique que de valeur littéraire. Mais si l’opéra ne parvient pas à conduire son intrigue en nuances, il retranscrit néanmoins parfaitement la quintessence de ce qu’est l’identité musicale noire. Tout en la faisant évoluer. Et en l’espèce, plus aucune caricature. Aucune facilité à l’horizon.

En réalité, le procès d’intention ne tient pas la route ou il nous passe large-large au-dessus des tifs. Porgy and Bess fait partie de l’Histoire de la musique américaine et on le doit en grande partie aux musiciens noirs eux-mêmes (qui ne s’y sont pas trompés), eux qui, à travers le jazz, n’ont cessé de l’intégrer à leur répertoire. D’en jouer les pièces, inlassablement. Quel musicien de jazz n’a pas au moins une fois donné sa version de Summertime ? De « It ain’t sincerely so ? ». Que dire de la version aux petits oignons d’Armstrong et d’Ella Fitzgerald ? ça compte pour que dalle ? Tout cela ne tient pas une seule seconde.

Et le sourire de Miles sur cette photo, est là pour en attester.