lundi 12 mai 2008

Berlin excipit

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Essayez de parler à un putain de mur.

Tout le monde voit ces grands cercles noirs qui entourent ses yeux. Durant tout le trajet d’hier qui nous a menés jusque Berlin, il est resté recroquevillé à l’arrière de la voiture, à grelotter comme un mioche. Arrivé à l’hôtel, il s’est appuyé sur l’épaule de sa fiancée et il s’est laissé traîner jusqu’à un fauteuil dans le hall. Le monter à la chambre a été une épreuve digne d’un Annapurna sans mousqueton, avec des escaliers, et il disait : « c’est rien qu’un coup de fatigue ». Moi j’ai répondu : « mais on a tous des coups de fatigue, Eric, et parfois ils durent toute l’éternité ». Autant parler à un chien sourd. Il vous regarde et sourit, avec ses yeux tout cerclés de noirs. Et il acquiesce mais ne consent à rien !

Dans la chambre, tandis qu’on regardait un peu la télé allemande sans rien comprendre à cette foutue langue pleine de cailloux et de houblon, il a continué sa suée, en claquant des dents, et dans son sommeil, il a parlé de forêt et de petits types véhéments qui le pourchassaient.

Dans la soirée ça a été mieux, mais relativement mieux seulement. Il n’a rien mangé, rien bu. Seulement prononcé quelques paroles pour jouer au mec vivant. Pour donner le change. « On joue demain », il a dit. On joue demain, cette connerie de dernier acte, tu veux dire. « Mais si, mais si, ça va bien, on joue demain, on est là pour ça ».

Je ne sais pas ce qu’il a, je le regarde et je me demande, je me questionne, je m’investis. Il y a quelques mois, en tournée européenne avec Ming, il allait tout à fait bien. Ming faisait le pitre sur scène, demandant aux blancs qu’ils trouvent un moyen de caler sa contrebasse sur le parquet (pour qu’ils le servent un peu, comme ses ancêtres les avaient servis pendant des siècles d’histoire, et tu pouvais lire l’orgasme sur ses lèvres humides, tandis qu’il contemplait le grand blond à 4 pattes qui essayait de fixer un morceau de bois là où la baïonnette de son instrument martyrisait le bois). Eric déclinait son talent, en ne souriant que rarement. Ming, il en avait rien à foutre, il l’aimait, assurément, tout le monde vénérait ce con, mais il restait quand même à l’abri de lui-même, et seul son regard portait loin ; il était…méditatif, et tout le monde se prenait son mantra en pleine face, et les dents du public volait au-dessus des têtes.

Jusqu’au lendemain, ça a tenu comme ça a tenu ; c’est à dire, à trois fois rien.

Pendant tout ce temps, j’ai eu le temps de distinguer ce qui se profilait vaguement au dessus de lui, je ne sais pas, une ombre peut-être, enfin, un machin ténébreux qui se tenait derrière lui et qui petit à petit l’enveloppait ; voilà, vous allez vous dire que je suis une sorte de mystique cinglé. Et vous aurez raison sans doute. Si vous aviez seulement entendu ce que ce mec a fait en Norvège quelque temps auparavant. Un miracle. Ce mec, c’est l’histoire en marche, avec des angelots et des engelures, des enflots et des enflures, tenez, prenez Rodin, enfin, pas Rodin, mais son penseur, filez-lui un saxophone et grimez-le en noir, c’est Eric, Eric, le penseur avec un alto, une flûte et une clarinette basse !

Ça a tenu comme un saucisson en train de sécher à l’abri du soleil, dans une remise, suspendu à une ficelle de rien.

Avant de jouer, j’ai bien vu qu’il ne pourrait pas. Pour la millième fois, je lui ai dit : « on va prévenir le patron de la salle et on va annuler, on va aller voir un médecin et tu joueras une autre fois ; et personne ne t’en voudra. Ces blancs croient que tu es le fils réincarné de Dieu Le Père, ils reviendront ». Mais il a juste fermé ses grosses auréoles noires et gonflées, et ça voulait dire non. Ça voulait dire : « dans quelle langue il faut que je te le dise ? t’es attardé. On joue ce soir, on joue, ce soir et pas demain, blancs amourachés ou pas ».

Alors, il s’est dirigé vers la scène et s’est laissé porter par les applaudissements qui saluaient sa présence. Une lumière crue baignant la scène le rendait encore plus triste et évasif.

Quand le morceau a commencé, il a tourné la tête à gauche, comme s’il réprimait une nausée, s’écartant légèrement du bec, puis il a soufflé dans son alto. Et le son m’a paru lointain, inhabituel, voilé. Comme une sorte de cri d’animal blessé, le cri d’un zébu à moitié grignoté qui souffle, le bide à moitié ouvert, son sang se répandant dans une vieille mare boueuse et le soleil brûlant sa peau et ses plaies. Des notes comme séparées les unes des autres, sans direction, sans unité, comme un mec qui, dans une pièce qu’il ne connaît pas, cherche l’interrupteur dans la nuit la plus noire.

Puis, il s’est arrêté. Son alto est lentement descendu le long de son corps.

Alors qu’il sombrait dans l’inconscience, nous l’avons emmené à l’hôpital de Berlin.

dimanche 11 mai 2008

Eric Dolphy - God bless the child (Avant-propos)

samedi 10 mai 2008

Au milieu des ronflements et des dépits

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Cette fois, c’est décidé. Tout est prêt. Sur le net, j’ai consulté l’institut national de météorologie. Je leur ai même passé un petit coup de fil pour être sûr. La standardiste m’a fait voyager d’un bout à l’autre de l’architecture téléphonique du bâtiment, mais c’est anecdotique. Au bout d’un voyage long d’une quinzaine de minutes, une gentille météorologue, à la voix légèrement cassée comme j’aime, m’a confirmé l’heure. Et quand je lui ai dit : « vous êtes certaine ? » ; elle a répondu : « Monsieur, c’est mon métier ». Hélas, avant que j’ai pu dégainer mon : « vous pouvez m’appeler Dorham », elle avait raccroché ou basculé ma ligne sur une musique d’ascenseur. Mais ce n’est pas bien grave, météorologue, c’est un métier sérieux et important. Elle avait sans doute beaucoup de pain sur sa planche.

Enfin, je n’ai pas toujours pensé de la sorte. Lorsque ma grand-mère revenait de la cuisine pour me demander de changer de chaîne, qu’elle puisse connaître le temps du lendemain, je ne pouvais m’empêcher de lui dire : « tu vas continuer à regarder cette fichue météo pendant combien de temps encore ? Si tu veux savoir le temps de demain, tu attends demain et tu sauras en ouvrant tes volets »…mais elle répondait toujours : « demain en ouvrant mes volets, je verrai le temps du matin, mais pas celui de l’après-midi… C’est pour savoir comment m’habiller et si je dois prendre… » ; « …un parapluie », je l’interrompais, pour le seul plaisir de terminer sa phrase. Comme au théâtre, en rythme, dans les pièces de boulevard…

Mais là, c’est tout différent. L’exactitude de l’heure qu’ils m’ont donnée n’est pas sujette au doute, c’est du solide, c’est pas le temps qu’il fera demain, la force du vent le long du littoral breton, la température du matin, celle de l’après-midi et celle du soir, ni la Saint Bidule Truc pour souhaiter une bonne fête aux Saint Bidule Truc… C’est de la météorologie de pointe, c’est de la science, mon pote !

6h05 ! La vache. En recoupant toutes les informations, c’est la même heure qui revient. Mon réveil est réglé sur la demi-heure qui précède, soit 5h35 ! Pour que j’ai le temps de sentir mes yeux dégonfler, de me faire couler un café, que j’ai le temps de m’éveiller complètement avant qu’Il se lève ! Et m’irradie.

Tout le monde dormira. Dans l’appartement. Les filles. Mon épouse. Les voisins. Peut-être tout Paris. Certains mêmes iront se coucher ; les amants découchés, les clubbers ivres, les gonzesses légères et les mecs légers, les femmes amoureuses et les hommes transis, les promeneurs du petit matin qui comme des vampires pressent le pas pour ne pas se faire brûler ; et tous ceux qui rentrent seuls, souvent les mêmes et qui traînent derrière eux leur désespoir, leur pathos, leurs échecs, leur vie-savate, pleine de poussière et de pleurnicherie, et qui vont aller retrouver leur lit dépeuplé, si grand et sur lequel ils n’occupent pourtant qu’une place congrue, laissant le reste du matelas froid, malgré l’éclat nouveau du printemps… Oh là, tu vas où comme ça ? Ouais, bon, je m’arrête…

Rien n’aura commencé, c’est ce que je voulais dire, et les rares autres, résistants de la nuit, seront ceux qui s’apprêtent à finir ; ça vous fait ressentir le bonheur d’être seul et unique, voilà tout. Du bonheur et de la trouille tout à la fois, parce que la différence est finalement très mince entre une aurore et un crépuscule…

Mais demain matin, je serai là. En poste. Droit. A attendre, au milieu des ronflements et des dépits, à refaire l’humanité avec Météo France, un réveil déglingué et la saveur du monde qui éclate comme une boule de feu. Pour regarder simplement, le soleil se lever.

Ce matin même, j’ai essayé de me lever. Mais quand le réveil s’est mis à dégouliner de notes absurdes, j’ai giflé le sommet de son crâne pour qu’il se taise et ma paresse m’a tout fait manquer.

Mais demain matin, demain matin, ce sera différent. Il se lèvera pour tout éblouir, et je serai là pour le voir et pour le saluer.

boomp3.com

mercredi 7 mai 2008

Poubelles de supermarchés



A la demande quasi générale de la foule en délire, je lance un fabuleux concours-atelier d'écriture autour du thème suivant : 

les poubelles de supermarchés.

Il me faut vous révéler qu'en la matière, malgré mon éblouissante production de ce jour, je ne suis pas précurseur du genre. 

Zoridae nous avait en effet ouvert la voie royaleBalmeyer devrait suivre, enfin, on ne sait pas. Et Didier Goux a une idée...qui pèse 4500 pages. 

Le jeu est ouvert à tous, pas de chaîne à la noix. Je tiendrais le compte à condition qu'on m'en avertisse.

A la fin de l'année, nous désignerons notre vainqueur (le règlement exige cependant que le nom du gagnant commence par un "Dor" et finisse en "ham")... Bonne chance à tous ; faites-nous de belles choses avec de vilaines ordures...

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# Le premier à dégainer est donc Gael avec une sorte de feuilleton-chorale délicieux en forme de mystère et boule de gomme. Par ici, les premier et deuxième épisodes. La suite ; le 3 et le 3bis, olé ! Gaël semble avoir l'ambition de réécrire la narration, version Jackie Brown. (oui, je sais, c'est du lourd !) ; série poursuivie par les épisodes 4 et 5 ! Gaël réécrit Michel Strogoff au pays des ordures !



# Audine prend la suite dans le cadre d'une série qu'elle écrit actuellement (série très recommandable au demeurant). C'est intitulé La Poubelle des luttes !



# Gloire suprême, Le Parisien nous rejoint dans la danse. Si c'est pas de la z'influence, ça !



A qui le tour ?

On-dits


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Il dit qu’à 17h30, le supermarché sort ses poubelles et qu’elles sont toujours copieusement garnies. Pleines de choses juste périmées du jour. Il dit que ça ne rend pas malade, qu’on peut consommer les aliments trois ou quatre jours après leur date de péremption. Il dit que les boueux ne passent qu’à 19h00 et que le patron du super a convenu d’un deal avec les pilleurs de containers. Il sort les poubelles un peu avant l’heure du ramassage des déchets et en échange, ils ne laissent pas traîner de la merde plastique ou de la nourriture répandue sur le trottoir. Comme ça tout le monde est content. Ceux qui viennent chercher de la bouffe, les riverains qui se plaignent pas et le boss qui n’a rien à perdre et qui peut donc tout y gagner.

Il dit que tous les patrons de super ne sont pas aussi philanthropes que çui-là. Certains employés reçoivent l’ordre de bousiller la nourriture à jeter. Ils percent les opercules, éventrent les sachets, les enveloppes cello-fanées, déchirent les emballages, empalent les briques de lait et les bouteilles de jus de fruits et comme si tout cela n’était pas suffisant, ils aspergent l’intérieur du container de produit javellisé pour les rendre impropres à l’ingestion. Il dit que le monde dans lequel on vit est taré quand même les ordures deviennent prohibées, quand même les ordures deviennent propriété privée. Il demande, ça fait du mal à qui qu’on se serve là, qu’est-ce que ça peut leur faire et pourquoi ils font ça ? Et il ne se demande pas comment font les types pour se regarder le matin dans la glace parce qu’il a d’autres préoccupations et parce que lui-même, il a du mal à soutenir son propre reflet ; parce la honte est cuisante comme une gifle.

Il dit des chiffres, qui s’ajoutent les uns aux autres. Loyer, fringues, salaires de rien. Ça fait comme un cliquetis de serrure déglinguée, comme un tiroir caisse qui glisse sur de petits rails rouillés, recouverts de boyaux de souris. Surtout, le résultat est toujours le même au pays du zéro babylonien. Zéro. Moins zéro. Que dalle. Peau d’bite. Rien de rien. Le néant de quoi que ce soit. Chou blanc. Nada. Le vide. Le désert. Le trou noir. Pshiiitt ! Tout s’envole sans même un soupir. Et s’éparpille. Et rien, nada, peau d’zob, dalle que…

Moi, je dis aussi, qu’est-ce que ça peut bien leur foutre que quelqu’un fouille leurs ordures ? Elle répond que peut-être s’ils s’empoisonnent avec de la bouffe avariée, les supers sont pénalement responsables. Mon cul, je me dis. Ça tiendrait pas un clou devant un tribunal, une plainte du genre : j’ai fouillé dans les poubelles du super-truc et j’ai mal digéré ! La société protègerait les pauvres de l’intoxication alimentaire mais pas de la faim ? En y réfléchissant, c’est possible ! C’est quand qu’on pourra porter plainte contre ces guignols du gouvernement qui joue avec nos vies comme un type qui joue aux échecs en ne connaissant que les règles du jeu de dames ?

Fin du débat, le patron du super à javel grogne sur le trottoir. Il dit que si les pilleurs foutent le bordel et laissent traîner des ordures, c’est pour sa pomme. Ça peut lui faire dans les 450 euros d’amende. Du coup, on se dit qu’à peu de frais, avec ses restes, le premier boss qui a fait un bon deal avec les crève-la-faim s’est exonéré du risque d’une telle mésaventure. C’est l’humanitaire ça…tu donnes que ce qui ne te coûte rien et surtout, tu fais ton possible pour que la misère ne soit pas trop salissante.

Je me dis, c’est la real politik qui contamine tout. L’humanitaire, c’est pas de l’humanisme, sinon, ça s’appellerait précisément de l’humanisme, ou du partage, ou du désintéressement ; ou de l’Amour.

Un colporteur à frange de la pensée présidentielle est assis confortablement à une table cathodique matinale. Elle dit que la conjoncture est mauvaise. Elle pleure le défunt cours du pétrole, le rassasié cours du blé. Mais elle parle également de cette volonté guignolesque qui ne faiblit pas, sereinement, elle déroule point par point sa leçon, elle ressemble à une petite lycéenne dans ses petits souliers à un oral blanc. Bien sur, elle parle pouvoir d’achat.

Le pouvoir d’achat… Dimanche, je suis passé devant le Bois de Boulogne. Les gens se précipitaient vers les entrées de la foire du trône. Pas moyen d’avancer en bagnole. Les gens cherchaient des places où se garer pour aller balancer leur vie dans le néant-trou-à-chiottes de la sensation pure. J’ai senti des frissons prendre possession de moi. Cette volonté nihiliste qui pousse les gens vers l’entrée des parcs d’attraction me fiche la trouille. Une trouille bleue, et une déprime noire. J’ai dit à mon père : « tous ces gens qui pleurnichent pour du pouvoir d’achat, ils courent pour aller le dépenser ici, pour se nier eux-mêmes, et c’est pour plus de tours de manège qu’ils ont élu ce pitre ». Il m’a dit que j’étais un chieur intransigeant. Peut-être bien. Mais en moi, je me suis dit : « serait peut-être temps que tous ces nazes expient »

Mais là, je me dis que le pouvoir d’achat, c’est presque une chimère. Les pilleurs de poubelles des supers sont bien au-delà de ça. Le pouvoir d’achat, c’est un indice demeuré pour ne pas dire la vérité : le galop sans fin de la misère. La misère, ou l’art de la survie. Le carreau, nada, chou blanc, les poubelles pleines de javel dans lesquelles tu fouilles…sans même être un cloche, tu vois.

Tiens. Une usine de plus a fermé ses portes dans les Ardennes. Les ouvriers ont foutu le feu à leur baraque. Ils ont la rage. Trois-quart des ouvriers ont voté pour S. et sans se cacher. Il est venu les voir quand il battait la campagne. Pour leur faire le coup de la croissance avec les dents, sans orthodontie. Aujourd’hui, un ouvrier syndiqué dit que si tu poses la question, plus personne ne lui a filé un bulletin de vote. Ils nient tous comme on pourrait nier un crime honteux. Et je me dis que c’est partout pareil. Y a pas un an, quand on mettait les gens en garde, ils nous envoyaient paître en nous traitant de gauchistes sectaires, de frileux, d’intellos à la con, de staliniens sur le retour. Oui, peut-être que le temps de l’expiation est venu. Peut-être pas tout compte fait. Les gars des Ardennes sont rien que des pauvres ouvriers qui se sont fait racketter par un escroc. Mais en sous bassement, je constate que la colère a quand même fait son lit.

La frange gouvernementale n'a pas fini, elle me tire de là où je me suis paisiblement réfugié. répète le même refrain sans imagination avec un ton de rossignol enrhumé. Elle dit : « d’ailleurs, on commence déjà à ressentir quelques effets des réformes, je pourrais citer plein d’exemples ».

mardi 6 mai 2008

Time is on my side, yes it is !



On est nombreux à se demander ce que l’on ferait si on avait le pouvoir de voyager dans le temps. Pour ma part, si je possédais un don aussi transcendant, je ferais un bond arrière vers le milieu du 19e siècle pour aller mettre mon poing dans la gueule de Brahms.

Oh la, doucement, j’ai bien conscience de la stature du bonhomme, et de la qualité de son œuvre. Cela dit, c’est tout de même bien à lui que nous devons l’innommable berceuse, élue seule et unique berceuse du Monde Libre par les fabricants de jouets du monde entier. Les mobiles qui font tournoyer de petites figurines au regard aviné, les petites poupées palotes qui veillent dans l’obscurité des chambres d’enfant, les tableaux de sommeil qui font cri-cri, pouet-pouet et jouent donc la berceuse de Brahms, encore et encore. Encore et encore. Jusqu’à ce que l’enfant tombe dans l’autre conscience du songe. Encore et encore.

La musique s’arrête, et si l’enfant ne dort pas encore, sa main agrippe la chevillette, la tire et la bobinette cherre, et Brahms en remet une couche…encore et encore. Et encore.

A un moment donné, à bout de nerfs, et d’envie de détruire de mes mains tous les jouets Brahms Lullaby du monde entier (ce qui peut sembler fastidieux de prime abord), j’étais parvenu à me convaincre de la nécessité de composer moi-même une berceuse unique. Une berceuse qui ne serait jamais entendue que par les seuls tympans de mes enfants ; une sorte de fantasme qui se répercuterait oralement et dont on ne pourrait vérifier l’existence ou la réalité. Comme un Evangile, mais sous forme de berceuse. Avec mes deux filles pour seules témoins. Et le reste du monde pour se demander si elles sont folles, malveillantes ou tout simplement mythomanes. Mais je dois avouer que je ne suis pas ce genre de père là. Mes berceuses finissaient toujours par moquer les odeurs corporels des uns et des autres. Le nez d’A., les aisselles de Papa, l’arrière-train de Mamie, les pieds de M. Si bien qu’avec de si vilains mots, mes rêves de postérité s’en trouvaient nettement amoindris.

Pourtant, j’aime les comptines, les berceuses, les ritournelles simples. Les petits airs. Ils me font penser invariablement à la poussière que soulève l’averse qui finit.

A ces instants, c’est comme si la terre s’élevait et restait en suspension, prisonnière de gouttes invisibles. Alors, toutes les odeurs qu’elle contient dans son sein brassé, se divisent, s’étalent, périclitent, explosent et copulent. Ce sont pour ces moments là que la vie existe. Ce sont pour ces moments que l’on incarne, l’espace d’un souffle, un minuscule atome qui nous semble durer tout une vie.

Si un jour j’ai la chance d’atterrir sur un lit de mort, je veux attendre mon glissement de terrain en écoutant des berceuses. Plus de trucs gonflés, pleins de biceps et d’orchestrations, de violons survoltés et de cors de chasse. J’en ai soupé de cette musique qui vous arrache les nerfs un par un comme un saboteur de câbles électriques. J’en ai plein le nez de ces Berlioz baudruches qui vous gavent comme de petites oies sans défense. Ras le bol de ces sons sans odeurs, de ce gros gonflage de pneu symphonique, de sentiments, d’hyper sentiments, d’héroïsme, d’hyper héroïsme. Je veux éprouver la sensation que le monde est redevenu un village plein d’enfants, me rassurer avec les senteurs de terre, d’humus, de végétations rebelles, de pieds nus, de soleil, balancer les fabricants de jouets dans les gros hachoirs humains du dessin animé des Pink Floyd, avec leur Brahms totalitaire, leurs Berlioz hirsutes, et respirer en même temps que ces quelques notes qu’il est aisé de fredonner en s’en allant.

L’oralité encore, on en revient toujours au même point ! Une mélodie à transmettre aux autres avant de partir. Comme un héritage d’humanité. Rien qui n’exalte les passions. Rien qui ne vous fasse bouillir le sang et la colère. Rien qui ne vous fasse choir du mauvais versant. Rien qui ne puisse exclure ceux qui sont vos semblables. L’oralité et l’origine. Le patrimoine.

Voilà toute la beauté des ritournelles.


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lundi 5 mai 2008

Il n'y a rien de beau ce soir à la télé


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Maman, que je sois décoiffé, attifé comme le roi des As de Pique, nu, dégoulinant de l’eau de ma douche, le regard écrabouillé par la brume du petit matin devant mon bol de lait, gonflant mes joues et soufflant sur sa surface ridée ; elle me dit que je suis beau. Et parfois elle joint le geste à la parole en embrassant bruyamment ma joue. Mais cela n’arrive pas trop souvent. La plupart du temps, elle ne fait que le dire.

Maman est vieille France faut dire. Elle ne sait pas dire autre chose que beau. Quand elle dit que je suis beau quand je parle, elle veut dire que je parle bien. Quand elle consulte le programme télé et que rien ne lui convient, elle dit qu’il n’y a rien de beau ce soir. Si j’étais bon en mathématiques (ce qui n’est pas le cas), elle dirait « tu es beau en mathématiques ». C’est comme si elle ne connaissait qu’un adjectif, parmi toute l’incroyable gamme de choix que propose la langue française. Quand je trouve qu’elle exagère, je le lui dis. Quand elle a pris à partie la petite voisine du troisième par exemple, pour lui demander si je n’étais pas un jeune homme beau à mourir, et que la voisine n’a su quoi répondre d’autre qu’un oui étouffé par la gêne (m’en fous, ça me donnera une occasion de descendre les étages pour aller sonner à sa porte et tenter de la tringler pendant l’absence de ses parents), j’ ai essayé de lui faire comprendre que ce n’était vraiment pas une chose à dire. Mais elle a répondu : « Quoi ! Puisque tu es beau…on devrait se taire, garder cela pour soi, comme un tabou ? Mais alors, on ne peut plus rien dire, si une mère n’a même pas le droit de dire que son fils est beau… ». Et puis, se retournant, elle a ajouté : « si encore c’était une contre-vérité. »

Moi, je me regarde dans la glace depuis tout jeune. Je me jauge sous tous les angles. Sous certains angles, je suis d’accord avec elle, je suis franchement beau. Mon demi profil gauche par exemple est une parfaite splendeur. Mais mon nez…mon nez, honnêtement, c’est pas un nez de star hollywoodienne. Et puis, je suis petit quand même et pas très robuste. Un peu gras même. Je suis pourtant jeune, c’est un peu précoce pour avoir du bide, non ? Des types plus beaux que moi, y en a beaucoup, des tonnes, des kilotonnes. Bon, z’ont peut-être pas mon assurance. L’assurance, c’est un chouette machin qui vous rend plus beau que vous ne l’êtes en réalité. Bien sur, l’adhésion ne peut pas être complète. Il ne faut pas s’aveugler, y aura toujours des jaloux pour dire que vous n’êtes qu’un petit con prétentieux. Mais ceux-là, personne ne les remarque, ce sont de petits caméléons qui prennent instantanément la couleur du mur à quelque endroit qu’on les trouve, visqueux et invisibles.

Moi, je ne suis pas un cérébral, je ne vais pas me triturer les méninges afin de déterminer qui de l’œuf ou de la poule est venu le premier. C’est bien le genre de débat sans importance, le genre d’introspection sans intérêt. Si j’essayais vraiment de déterminer l’origine de mon assurance : l’inné ou l’acquis, les gênes ou le quasi-culte que me voue Maman ; cela ne changerait pas grand chose à l’implacable résultat.

D’accord, je suis plutôt enclin à penser que la part de l’inné n’est pas à négliger. D’aucuns naissent faibles et chétifs, de corps ou d’âme. Moi, je suis né avec un esprit fort, déterminé, résistant. Je suis né sans le doute ! Et Maman n’a rien à y voir là dedans ; elle ne dresse rien d’autre qu’un constat saisissant…auquel la petite du troisième n’a pu d’ailleurs qu’acquiescer ! Avec quelque gêne, comme je l’ai dit, provoquée par l’aplomb de Maman et sa manière de vous rentrer dedans sans demander la permission (vous savez, l’assurance familiale). Mais elle a quand même dit oui. Elle aurait pu dire non, un non gêné, mais elle a dit oui. Oui. Oui. Oui. Je vérifierai l’intensité de ce oui à l’occasion.

D’ailleurs, une preuve que Maman est juste. Elle n’adule pas mes frères comme elle m’idolâtre, moi. Elle aurait pu aimer davantage le plus jeune, Guillaume, comme c’est souvent le cas dans la plupart des familles, ou l’aîné, François. Mais l’aîné n’est pas vraiment comme nous, il a hérité de Dieu sait quels gênes qui le rendent apathiques, à la traîne, invisible et visqueux. Moi, je ne suis que le cadet, le fils sandwich, et pourtant je suis celui qui est beau en tout ; beau quand il parle, beau quand il dort, beau quand il réfléchit, beau quand il gagne, beau quand il est au bras de femmes belles aussi, beau, endimanché ou nonchalant, beau comme un programme télé avec que de grands films à l’affiche, beau comme Gary Cooper, beau comme un conquérant, beau comme un chanteur vedette à l’Olympia, beau comme une couverture de magazine à la mode, beau au concours de plaidoirie, beau quand il s’agit de convaincre, beau quand il s’agit d’inventer, beau, même quand il pique les bonnes idées des autres, avec l’assurance qu’il faut pour que personne ne s’en rende compte ; l’assurance, le naturel, l’aisance. Je suis né sans le doute et sans le sens du ridicule. Je ne connais pas la honte, je ne sais pas ce que c’est.

La honte, c’est pour les hommes à principes ; de petits hommes laids !

samedi 3 mai 2008

Hyper président ou super VRP ?

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La France, 5e puissance mondiale. Voilà 30 ans maintenant qu’on entend ce refrain là. Même avant la chute du Mur, elle l’était déjà ! Donc même depuis l’écroulement du géant soviétique et l’éclatement des pays signataires « consentants » du Pacte de Varsovie, elle caracolait déjà en compagnie de ce pentagone de goinfres capitalistes.

Trente ans donc que le paquebot France n’a pas bougé d’un iota dans le classement ; à croire que celui-ci est édité avant même l’étude des paramètres à prendre en compte. A croire qu’au palmarès des classements mondiaux, seul le classement Wikio des blogueurs connaît quelques changements d’élus, des baisses de rendements ou de fulgurantes ascensions. Le classement des grandes puissances semblent sourd à toute évolution mondiale et attribue des places comme des concessions de cimetière illimitées. Les américains tout en haut, et la France à la cinquième place ; une succession que les présidents français se refilent comme une médaille de guerre…

Accessoirement, l’on pourrait s’étonner vivement que l’on puisse être la cinquième puissance du monde tout en justifiant chaque mois de caisses vides, voire d’endettement astronomique. On pourrait pareillement s’interroger sur les paradoxes de telle ou telle situation particulière. Par exemple la France est cinquième puissance mondiale mais elle se montre incapable de garantir un toit pour tous, un travail pour tous, et maintenant des paquets de pâtes Barilla pour tous.

Tant d’interrogations qui en suscitent d’autres sur les paramètres ou données pris en compte pour l’édification de ce classement surgelé ! Comment ça se calcule une puissance mondiale, comment ça se mesure, plus exactement ? Qui prend en charge le système de comptabilité ? Qui avalise le tout ? Et surtout, à quoi ça sert d’être la cinquième puissance mondiale ? Je veux dire, est-ce que c’est un truc dont on devrait être fier ?

La puissance est un don, une capacité qui vous permet d’exercer du pouvoir ou de l’influence. Plus votre puissance s’accroît, plus vous devenez apte à conduire les évènements à votre guise. Etre doté de puissance, c’est tout d’abord, tenir entre ses mains son propre destin. Or, qu’en est-il exactement de la France de nos jours ?

Quand le président s’en va en Chine ou en Tunisie, il y va en petits souliers. Sa bêtise vous donne sans aucun doute l’impression d’entendre le sourd raisonnement de gros sabots de campagne sur du parquet ciré, mais il n’en est rien. Car il faut vendre, vendre et vendre encore, notre salut et nos caisses désabondées en dépendent. Il faut vendre et pour vendre, il faut la fermer, même si le monde nous regarde et voit désormais en nous de petits vendeurs de tapis prêts à tout pour faire du chiffre. Il y a quelques mois, on parlait d’hyper-présidence. Désormais que le temps des illusions est derrière nous, Sarkozy n’est plus qu’un super VRP ! Un VRP en puissance dont la règle première est celle de tout vendeur conscient que la fierté est la première chose dont il faut se délester lorsque l’on exerce ce dur métier : « le client est roi ».

Le client est roi même s’il est par ailleurs un criminel. Il est roi même s’il déambule dans votre magasin en écrasant ses clopes un peu partout sur votre belle moquette neuve, même s’il vous traite comme le dernier des larbins. Il est roi parce qu’il sait – et vous le savez également – qu’il est venu lâcher du lest de son portefeuille en maroquin chez vous. Il est le roi parce qu’il est aussi votre chiffre d’affaires.

Le plus beau paradoxe est donc le suivant : « à quoi ça sert d’être la cinquième puissance du monde quand on est aussi dépendant des autres ? ».

jeudi 1 mai 2008

La conscience politique (5) - Le frère ; le 1er mai


Quand je cherche quelque chose et que je ne le trouve pas, je tourne en rond sur moi-même comme un clébard qui s’apprête à faire un somme. Mon épouse a coutume de moquer ma méthode de recherche, et lorsqu’elle trouve l’objet désiré, à l’endroit le plus évident (en général juste devant mon nez), elle me dit : « vous râlez et vous ne cherchez pas ».

Où est passé le premier mai ? Je vous assure, j’ai cherché partout ; sous la table basse du salon, dans tous les tiroirs de ma grande commode, sous les lits, sous l’épaisse pile de courriers qui attend déraisonnablement un improbable tri, dans le ventre de mes chaussures, dans la rue pareillement dépeuplée que n’importe quel dimanche, dans un filet d’ondes radiophoniques.

Où sont passés la fierté ouvrière, les beaux drapeaux qui flottent aux vents, même ceux de l’ancienne URSS qu’on brandissait connement, parce qu’on était des aveugles, les envies d’embrasser toutes les filles, tous leurs pères, tous leurs amants, d’épouser tous les autres, les révolutionnaires qui font grimper le thermomètre de chair, qui respire lentement dans nos sous-vêtements et qui flotte fièrement aussi, oui, les chouettes pépées révolutionnaires dont on rêverait de manger l’entrecuisse la nuit toute entière, et les confettis, bon sang, où sont passés les confettis qui pleuvent sur nos têtes et sur nos espoirs de monde meilleur ?

Tiens, j’ai un brin de muguet que mon frère m’a filé il y a quatre jours, et il fait déjà la gueule. Mon frère, je le regarde, et il croit que le premier mai, c’est un jour où on s’offre des fleurs ; comme si j’en avais quelque chose à branler de son brin à la con… De toute façon, c’est pas un travailleur, mon frère, c’est un assisté. Je l’aime, ça oui, mais c’est un assisté incapable de saisir l’élémentaire de la vie. C’est comme un mec qui conduit sans jamais consulter de carte routière, sans regarder dans son rétro, sans regarder vraiment devant lui, un mec qui conduit tout en parlant, constamment, comme une pipelette, sans discernement, à l’individu qui l’accompagne et qui se demande, sur le siège passager : « il va jamais s’arrêter ».

Et les chansons, elles sont où ? Cette internationale qui ne dégouline plus que de la salive visqueuse d’Arlette Laguiller. Il n’y a plus qu’à la fête de l’Huma qu’on peut encore entonner cet air là ? Et les chansons de Ferré, pourquoi on les apprend pas à nos gosses, puisque l’autre nabot veut gonfler leur tête à coup de lettres tronquées de fusillés ? Pourquoi, je l’entends plus, la voix de Mémée qui est une guinguette à elle toute seule ? Ferré, Ferrat, des chants pour nos ferrailleurs, sont passés par le feu du funérarium !

Mon frère, il veut faire du marketing. Du marketing, un dogme pour vendre encore plus de bidules à d’autres types qu’en ont encore moins besoin…j’ai l’air désabusé ? Peut-être…

Je comprends plus rien. En attendant, mon frangin navigue sur la mer d’huile parentale. Sans rien savoir de ce qu’est le premier mai, sans avoir jamais vu la fierté s’étalant sur ces visages, la fraternité rompant les cortèges (même si ce n’est que pour quelques heures, ça ne change rien, même si ça ne dure que l’instant d’un défilé amoureux, sous nos fenêtres, même si ça ne dure pas plus longtemps qu’une crise d’hilarité mal contenue), les rivières en désordre de casquettes bien vissées sur le crâne des hommes et des femmes qui rêvent encore. Il n’a jamais entendu les chants d’amour qui s’adressent à toute l’humanité. Lui, il n’a jamais entendu que des petites chansonnettes d’éperdu(e)s pour d’autres éperdu(e)s, des chansons d’égoïstes qui glorifient de petites amours étriquées. Des déclarations d’hommes qui jurent sur leur vie à des femmes qu’ils les aimeront toute leur vie et qui ne se souviennent plus de rien deux mois plus tard, des types qui tiennent des serments sans même en saisir la valeur et la quintessence, des types qui jurent en refrains et se parjurent en couplets, des chansons d’amnésiques permanents…

Parfois les jours de premier mai, le soir venu, on regardait au 20h00 le défilé des rouges sur la place du Kremlin, tous ces gens qui faisaient semblant d’y croire, dans un pays ravagé par des siècles de dictature, de violences, de cicatrices, paysans, ouvriers, simples grouillots de l’armée rouge, et les vieux bégonias vérolés au balcon, et la vie défilant en dessous. Je suis presque sûr que pour ces hommes et ces femmes, cela comptait en dépit de tout, peut-être parvenaient-ils à distiller un peu de liberté dans le choix de leurs costumes, une fleur agrafée ici au lieu de là, une fleur à la couleur contre-révolutionnaire, un décolleté trop plongeant là, une minuscule liberté parmi le tumulte et le droit défilé (la pseudo-fierté rouge pour les caméras du monde entier, pour chanter : « allez-vous faire voir, nous sommes toujours debout), comme lorsqu’une fleur à peine belle mais douée de miraculeuse résistance éclate de sa petite tête molle le bitume, se repaît des rayons du soleil qui inondent son corps tout entier.

Et les gens qui défilaient, ils sont où, eux, pour nous réveiller ? Pourquoi nos grands-pères ne viennent pas nous gifler l’arrière de la tête et nous dire : « saloperie, qu’est-ce qu’il vous arrive ! Vous êtes pas bien malades ou quoi ? ». Pourquoi ils crèvent sans la conscience d’avoir failli, sans la conscience de nous avoir laissés seuls avec des rêves dont on ne sait plus quoi faire ?

Il est où le premier mai ? Même le xénophobe œilleton fait dans le minimalisme ; cette année, ce sera une petite Jeanne d’Arc, avec un petit brin de voix qui lui parle et un tout petit âtre pour consumer son petit corps et son âme rétrécie.

Le 1er mai, il est pas chez cette tête de cul à coupe au bol qui nous tient lieu de figure syndicaliste quand même ? Il est pas dans ce cortège qui défile pour du pouvoir d’achat, et qui, par la même, légitime et prend au sérieux toute cette pitrerie qui fait le sel de notre actualité politique…

Ils sont où ces hommes aux visages sales ? Ces femmes aux mains calleuses ? Ces enfants qui brandissent la fierté de leurs parents, même s’ils ne savent pas encore ce que c’est que la fierté ? Ces familles entières, qui se dupliquent et s’unissent, se rassemblent et communient comme à la plus belle des messes. Comme à la seule, vraie et authentique messe. Sans décorum, sans miracle et sans mystère, Dieu donné à tous et à toutes, sans conditions !

Où est passé le 1er mai ? Mon frère veut faire du marketing…

free music


Je vous souhaite à tous un très bon premier mai.

mercredi 30 avril 2008

La conscience politique (4) - Le fantôme


Elle astique les tombes comme personne. Franchement, c’est la pierre tombale la plus brillante de l’allée, et de loin. Et si l’on s’amusait à arpenter toutes les allées et contre-allées du cimetière, on n’en trouverait pas une avec davantage d’éclat.

Les jours de Toussaint, elle repasse deux fois supplémentaires là où elle est déjà passée trois fois. Elle astique, brique, polit, chiffonne, vaporise une sorte de liquide bleue sur le marbre, et frotte, de bas en haut, aussi vite que son petit et vieux corps le lui permet. Sans se plaindre ni rien, en soufflant de temps en temps, en râlant parce que le vent est en train de bousiller tout à fait l’effet cristallisé de sa « mise en plis »

Cette pierre est grise comme les autres, elle n’a rien d’extraordinaire, c’est ce que je veux dire. C’est rien qu’un bloc de pierre un peu taillé avec un type mort dessous.

Mais on croirait que le type est mort l’avant-veille, que le trou a été creusé la veille, que le corps a été inhumé dans la foulée, et que la pierre sort tout droit de l’atelier. Et pourtant, le type mort dessous y est depuis quoi ; quelque chose comme 50 ans. Je pourrais téléphoner pour demander la date exacte mais franchement ça nous dirait quoi ? Si je vous disais un truc du genre : 51 ans, 7 mois et 22 jours...ça vous raconterait quoi d'utile ? Qu’elle s’en rappelle encore aujourd’hui, précisément à l'heure près, alors qu’elle frise avec sa quatre-vingtième année ? Tu parles ! Quand on vient te trouver un soir, pour te dire que ton mari est mort, comme ça subitement, que l’instant d’avant il était vivant, celui d’après il était raide comme la matraque d’un CRS, que ton regard creux, ravagé se porte sur tes trois mômes qu’ont même pas dix ans et qu’il te reste la vie pour en faire des hommes et des femmes dignes de ce nom, toute seule, toute seule, pas étonnant que tu ne perdes pas ce genre de mémoire, pas étonnant que cela te reste comme une cicatrice d’ancienne brûlure…indélébile !

Il nous en reste quoi de ce fantôme, de ce nom gravé sur de la vilaine pierre pour macchabées ? Il nous reste une photo qui ressemble à mon oncle (à moins que ce ne soit l’inverse), qui vieillit entre les pages usées d’un album à souvenirs, et un mystère qui nous chamboule tous. Le mystère d’une vie, une fondation sur laquelle on s’appuie tous, ma grand-mère qui brique à la toussaint, fait naître des étoiles d’une pierre morte, ma mère qui a comme deux existences (celle qui va de 0 à 5 ans, et puis tout le reste), et les petits-enfants qui doivent apprendre à vivre avec une statue même pas vivante en guise de filiation.

Des noms reviennent en boucle. PCI, PCF, Maurice Thorez, l’occupation, en bas la liberté de résister, la résistance, le frangin, enfin, le grand oncle avec la Grande D.B. africaine, des récits de couilles grosses comme des melons dans une Histoire qui nous dépasse, nous, notre entendement, nos petites lâchetés quotidiennes. Et le cinéma d’après guerre, manquait plus que ça, qu’il travaille dans le cinéma, en technicien, du coup, comme on ne sait rien de plus, on l’imagine picoler et boulotter de la saucisse d’Ardèche avec Gabin…pfff, on aurait presque préféré un type de rien mais qui soit capable de nous le raconter…

Mamie, c’est bien le dernier témoin pour nous raconter le PCI, le PCF, Maurice Thorez, la résistance, et la prison italienne. Pour nous dire, voilà, votre grand-père était pas un saint homme, c’était un chic type avec ses courages et ses lâchetés, un type comme vous et moi avec du bon et du mauvais, comme vous les enfants, comme vous. Oubliez tout ce qu'on vous a raconté, les trois-quarts sont faux...

Mais Mamie n’a pas le temps, elle brique son souvenir de mari mort, elle fait miroiter une pierre grise dans le soleil déclinant du Val de Marne. Elle n'a pas le temps ; elle est muette comme une tombe.

Aujourd'hui...




C'est chez Gunther aussi...