mercredi 24 avril 2013

Shiny happy people

 
Finalement, tout le monde est content. Le Loi légalisant le mariage pour les couples homosexuels a été votée et ses fervents partisans affichent ce matin une mine réjouie. Christiane Taubira est « submergée par l’émotion ». Pauline, Blandine et Jasmine, 21 ans, affirment que « cette Loi, c’est l’intelligence. La bêtise, c’est l’exclusion ». Voilà. On devrait inscrire cela sur tous les futurs bans tellement c’est beau. Les militants LGBT se disent soulagés et heureux et pressés d’engager un wedding planner compatissant – Twitter nous révèle en effet que ce ne sera pas le cas de tous. A tous la joie d’organiser des mariages miteux, d’envahir les salles des fêtes en agglo de France et de Navarre, de rémunérer grassement de mauvais gaveurs de mange-disques et de faire résonner dans tout les villages les simples et benoites mesures de ce célèbre tube que la terre entière nous envie – c’est cela le génie français – A la queue leu leu ! L'égalité, c'est maintenant.
 
(Parfait !)
Chez les réactionnaires, on se réjouit tout autant. Le printemps français (rires) ne s’arrêtera plus. Parce que, clame-t-on haut et fort, la France s’est réveillée - et elle a marché d'un même pas (sur le corps de Frigide Barjot au passage), crié d'une même voix - (voix chevrotante) : Entre ici Peuple de France ! La France, les mecs ! La vraie. Celle qui s'habille chez Cyrillus. Celle qui aime encore Charlemagne. Celle qui regrette les uniformes d'écolier. Celle qui a la mèche au vent et qui apprécie les sketchs de Raymond Devos. Ce que c’est beau putain ! Parce qu’avant, cette France, elle dormait. Enfin, elle dormait mal vu que les fins de mois sont de plus en plus difficiles et qu'on traque le moindre petit compte en Suisse. Mais bon, on s'en fiche, de ça ! C'est pas comme si on envisageait un jour de s'y coller. Comment disait-il, Sarkozy… Je ne sais plus. Peuple de France. Peuple revêche. Peuple têtu. Peuple… Je ne sais plus, ça n'a pas vraiment marché de toute façon puisqu'il s'est fait déloger. On s’en fout. Il parlait d’un peuple qui n’existe pas. Si les français était des courageux, des braves, des insoumis, ça se saurait. Les finlandais, je ne dis pas, mais les français… Restons sérieux. Bon, en même temps, ce genre de propos, on peut en lire exclusivement sur des blogs réactionnaires ; c'est-à-dire des blogs de monarchistes, d’adorateurs tridentins, de post-poujadistes se réclamant de la droite d’avant l’affaire Dreyfus – c’est dire si ces types ont su prendre le virage du 3ème millénaire. Le bug de l’an 2000 a finalement bien eu lieu : on ne le découvre qu’aujourd’hui. Saleté de technologie.
Mais enfin, ne boudons pas notre plaisir. Tout le monde est content. Et nous, nous sommes content quand tout le monde l’est.

vendredi 5 avril 2013

What did you expect ?


 
Je dois bien avouer que je me fous du sort de Monsieur Cahuzac. L'homme a fauté, le ministre est tombé. La vie ne s'arrête pas, n'est-ce pas ? Voilà presque un an que François Hollande a été élu Président de la République. J'espérais modérément en lui. Je n'espère absolument plus rien de la triste bande qui constitue son gouvernement ; je le dis sans émotion particulière. Qu'il soit compétent - ce dont on peut raisonnablement douter - ou non me semble du reste une question secondaire. Le pouvoir est ailleurs. Et je crois bien que cela m'est plus ou moins égal. Tout comme me le sont les jérémiades des uns et des autres, des nostalgiques du sarkozysme comme des futurs fidèles de la dernière heure.
 
Ces dernières semaines, j'ai bien ri en suivant les aventures des anti-mariage pour tous et de leurs opposants - bien qu'étant opposé à cette Loi, je le rappelle pour ceux qui n'auraient pas suivi. Tous ensemble, ils ont réussi à concevoir un jeu dans lequel on fait semblant de donner une importance à ce qui n'en n'a pas vraiment. Les uns font semblant de croire que la société française va s'écrouler sous prétexte qu'un maire aux cheveux gras - pourquoi gras, je ne sais pas... - mariera deux homosexuels. Les autres font semblant de croire que nous tenons en l'espèce une avancée humaine considérable ; au moins aussi grande que la découverte du feu ou que l'abolition de la peine de mort. Et ils font par la même semblant de se détester, de se balancer des beignes et de lutter pour leur minuscule petite cause. Pendant ce temps, des ukrainiennes se dépoilent en poussant des cris et en faisant des feux, des moustachus se réclament sans plaisanter d'Albert Londres et de Pulitzer. Ce qu'on s'amuse tout de même.
 
L'avenir, de toute façon, c'est forcément la jeunesse. Mes gosses et ceux des autres. C'est en eux que je place la majorité de mes espoirs. Comme tout père qui se respecte, j'espère qu'ils me dépasseront, que leurs ambitions me dévoreront et qu'ils enterreront ce vieux monde qui est le mien. Pour en refonder un autre. Sans jeunesse, il n'y a plus rien. Sans jeunesse, il n'y aura rien. C'est peut-être un espoir vain mais c'est en tout cas un espoir qui pourrait ne pas l'être, au contraire de celui qui consiste à glorifier la si grande expérience de nos sages vieillards ; cette lanterne qui éclaire notre dos, comme le disait Confucius (on a les références qu'on mérite...). Les jeunes ne respectent rien et ils ont raison.
 
 

mercredi 20 mars 2013

Sok cha cha




Les notes que Benny Golson a rédigées pour son album Free, enregistré un lendemain de Noël 1962, sont si justes, si clairvoyantes que j’aurais pu les retranscrire dans leur intégralité. Ici même. Et si je ne le fais pas, c’est uniquement parce que je crains d’en faire une traduction approximative. Le saxophoniste semble – en décembre 1962 – être à un point de sa vie où il cherche à se libérer des poids qui lestent la carrière de tout musicien – plus particulièrement des musiciens de jazz. Le poids du passé, de cette tradition si lourde et si violente. Le poids du futur aussi, constitué de cette nécessité qui exige des musiciens de jazz qu’ils créent obligatoirement quelque chose de nouveau, d’absolument nouveau, jusqu’à se perdre. Le poids créé par l’illusion de cet équilibre savant qu’il faut alors établir de ses propres mains, de sa propre imagination, jusqu’à l’obsession. Le poids des critiques – pointilleuses, mesquines parfois – également, cela va de soi.

 
Golson, à ce moment de sa vie, en témoigne simplement dans ces notes. Il recherche la liberté. Une liberté qui lui permettra de franchir ce palier céleste qu’effleurent les musiciens expérimentés, devenus sages par la force des choses. 33 ans, c’est l’âge de Benny Golson en décembre 62 et si son album n’est pas free, au sens où on l’entend à l’époque, il révèle toutefois une aisance nouvelle, une aisance absolument insolente. L’aisance du musicien qui maîtrise l’intégralité de ce qu’il joue, n’est plus le jouet de sa création mais s’amuse des thèmes qu’il explore, les retourne, voyage en eux comme dans une maison d’enfance dont nul recoin n’est ignoré.

 
Le premier titre de ce disque, Sock Cha Cha, est une composition du pianiste Will Davis. Golson l’entendit pour la première fois chez son compositeur, lors d’une de ces après-midi où l’on laisse filer le temps à écouter des disques et à échanger des impressions. Le thème envouta Golson à tel point qu’il ne le quitta plus, pendant presque 3 ans. Pendant ces trois années, on ne sait ce que Golson en fit, s’il le joua seul, chez lui, des heures durant, s’il le sifflota à ses heures perdues, s’il rêva de chorus héroïques dans son sommeil, s’il nota sur des carnets des idées d’exploration future. Son improvisation sur ce thème, trois années après l'avoir entendu donc, le laisse entendre, le laisse deviner. Quelque chose dans ce goût là… Son chorus est si maîtrisé, si facile, chaque note, chaque phrase, sont si inattendues, surprenantes qu’il serait étonnant qu’il en fût autrement. Toujours est-il qu’en écoutant ce morceau, je comprends parfaitement ce qui a fasciné Golson à ce point. Le thème est doté d’un charme qui ne se définit pas, d’un charme au sens où l'on entendait les charmes au temps où l’on croyait encore au pouvoir des enchanteurs - ce qu'est Golson ici en quelque sorte - et des fabricants de potion. Je le retourne moi aussi en tout sens, le sifflote à mes heures perdues, l'écoute à n'en plus pouvoir, comme une sorte de dingue fasciné par une seule et même image, m'étonne des longues notes de Golson, souvent suivies de fulgurances facétieuses, de ses trouvailles, de la familiarité qui l'unit à ce thème, tombé sur lui pour ainsi dire, comme le plus beau des hasards ; et je sais qu’il ne me sera pas permis de l’oublier. 

 

« I know that the basic emotional element un jazz is feeling – not how precise the performance, but with how much real feeling. I say real because some composers try to write feelings into their music through notation. Of course, this approach is erroneous and ludicrous ; the real feeling comes from the performer.  »


Benny Golson                         
Free liner notes                         
 
 

jeudi 14 mars 2013

Habemus papam


Lorsque le cardinal Tauran, protodiacre nommé par Benoit XVI, apparut au balcon de la Basilique St Pierre de Rome, il y eut une grande clameur. Quand il révéla le nom du nouveau pape à la populace joyeuse et bigarrée, il ne récolta tout d’abord qu’un grand silence. Qu’a-t-il dit ?, demandèrent les uns et les autres. Bergoglio ? Personne ne le connaissait cet homme là. Une surprise, disait-on sur KTO. Miracle de l’internet, ce matin, tout le monde sait qui est le Pape François. Et tout le monde sait qu’il a étroitement collaboré avec la dictature de Videla et même contribué à faire torturer certains de ses collègues.

Hier, La Croix, quelques minutes après l’annonce de l’élection du jésuite argentin, relayait avant l’heure une information plus nuancée – devrais-je dire, mieux informée.


« De ses années de curé à Buenos Aires et dans la sierra, il a gardé un sens pastoral affirmé, ne répugnant pas à confesser régulièrement dans sa cathédrale et faisant tout pour rester proche de ses prêtres pour lesquels il a ouvert une ligne téléphonique directe. (...) il n’a pas hésité, en 2009, à venir loger dans un bidonville chez un de ses prêtres menacé de mort par des narcotrafiquants. » (…) 

« Ayant fait de la pauvreté un de ses combats – « une violation des droits de l’homme », affirmait-il en 2009 – ce pourfendeur du néolibéralisme et de la mondialisation est ainsi devenu une autorité morale incontestable en Argentine et au-delà. Au point où il apparaît aujourd’hui, dans un pays où l’opposition est quasi inexistante, la seule véritable force à s’opposer au couple Kirchner dont il ne cesse de dénoncer l’autoritarisme. Il leur semble suffisamment dangereux pour que la presse pro-Kirchner ressorte en 2005 une vieille affaire accusant le P. Bergoglio, provincial des jésuites d’Argentine pendant la dictature, d’avoir dénoncé deux de ses confrères qui furent enlevés et torturés dans la sinistre École mécanique de la marine. D’autres témoignages, au contraire, rappellent l’énergie qu’il a dépensée pour obtenir leur libération. Et tandis que, l’ancienne médiatrice argentine, Alicia de Oliveira, qu’il a sauvée des militaires, évoque sa grande richesse affective, la plupart des jésuites argentins gardent de lui l’image d’un homme qui a su apaiser une province divisée et qui sait gouverner en situation de crise. »  

Ce matin, toute nuance a disparu. Les lobbies Kirchneriens ont disparu du récit, les témoignages contredisant cette vision unilatérale d’une histoire que personne ne connaît vraiment en France sont passés sous silence. La grande désinformation commence et le petit tribunal - mélenchoniste entre autres - de France a prononcé sa sentence.

Pour ma part, je ne sais rien des actes du pape François pendant la dictature de cet ignoble boucher que fut Videla, même si je sais que Mme Kirchner n’en serait pas à sa première manipulation, elle qui déterra il y a peu cette vieille histoire des Malouines pour faire mousser l'opinion. Je ne sais rien, ce matin, du nouveau pape, si ce n’est ce que j’en ai vu et entendu. Une grande humilité et un certain goût de la prière. Une volonté de ramener la pauvreté au sein des préoccupations premières de l'Eglise, ne serait-ce qu'à travers le choix de son nom.

A l’instar des catholiques et à l’inverse des procureurs émérites et fainéants qui peuplent la blogosphère et les médias, je sais, quoi qu’il en soit, que la pire des fautes peut être rachetée, amendée. Je ne condamne, ni ne juge. C’est là toute la différence entre l’espérance et le néant.

Viva el Papa !