mardi 26 février 2008

Turtle's Contest *



Rien à faire. Hollywood était toujours la même fosse à purin.

Le scénario était passé entre toutes les mains. Spielberg, qui était toujours le premier nom à sortir du chapeau dès qu’un scribouillard pondait une histoire à dormir couché ou debout, avait objecté qu’il ne pouvait rien faire de plus spectaculaire depuis qu’il s’était commis en filmant des dinosaures ultra-violents. David Fincher avait demandé à ce que tout soit retoqué du début à la fin afin que soit davantage perceptible la précarité de l’existence des jeunes tortues de mer, mais la production avait refusé de mettre une main supplémentaire sur un projet qui semblait s’enliser à peine né. Il était de plus hors de question de prendre comme prétexte l’exode des tortues pour une nouvelle charge anti-consumériste contre la bonne société américaine. On avait évité de peu le désastre lorsque Kevin Costner, en mal de vagues bonnes à surfer avait fait des pieds et des mains pour obtenir le projet, mais finalement, il avait dû se résigner devant le refus du studio à lui laisser martyriser une pellicule de plus. Et non, non, il n’était pas possible de faire danser les tortues ; même autour d’un feu de joie.

D’autres noms avaient été proposés,
Plus ou moins sérieusement.

De Palma (pour une sorte d’opéra kitsch et baroque), Robert Rodriguez (un remake des tortues tueuses s’en vont au Mexique), Jean François Richet (parce qu’il était français), Ridley Scott (pour les films en costumes), son frère Tony (dans le genre espionnage), Nicolas Cage (parce qu’il fallait bien l’employer à quelque chose), Mel Gibson (qui voulait tourner en langage essentiellement tortue) et même Zemeckis (qui voulait faire voyager des tortues dans le passé puis dans le futur, via une sorte de tube spatio-temporelle, planqué dans les profondeurs de l’océan ; des tortues se retrouvent en pleine Croisade ; et puis après ! Il était de plus impossible de déterminer si les tortues étaient davantage musulmanes que chrétiennes, bien que la carapace constitue un indice), pour finir, un ou deux pistonnés de la famille Zanuck ; finalement, le projet (comme tout projet qui voyageait trop) était tombé sans bruit sur le bureau de Roland Ehmerich.

Dans son esprit, les tortues de mer n’occupaient bien entendu que la portion congrue.

Sur la plage, l’éclosion s’était faite presque en silence. Des petites têtes infantiles mais déjà séniles avaient emergé de coquilles d’une épaisseur insoupçonnable et leur premier effort semblait déjà surhumain (haha !) sur-tortuaire ! Puis le silence s’était rompu, comme une brindille, et soudainement, un hurlement collectif atroce s’était mué en affreux concert ; une nuée de cris primaux, déclinés en multiples octaves, du plus grave au plus aiguë. « Merde, avait craché Ehmerich, va falloir faire de la post-prod pour le son, « bruiter » un peu tout ça ».

200 caméras sur la plage de galets. Des cadreurs trébuchaient et écrasaient des œufs tandis qu’un observateur du National Geographic qui passait par là hurlait au génocide. Roland n’aimait pas s’encombrer de subtilité, il avait dit à son chef op. – 2 mètres de haut, plus de 100 kilos d’ailerons de poulets ingurgités chaque jour – d’aller lui « faire fermer sa gueule ». Ce qui avait été fait, tandis que les cadreurs posaient les rails du travelling avant-arrière, sur de petites tortues nouvellement nées.

Ehmerich avait néanmoins sauvé l’observateur de la débâcle pour lui poser une question sur les mâles qui se dirigeaient tant bien que mal, entre les coups de pieds des régisseurs, des ingé sons, des cadreurs, et des types de la photo, vers l’immense étendue d’eau. « C’est possible de leur faire faire une gueule moins apathique ? », avait-il demandé. Le type n’avait su que répondre et on l’avait jeté à la baille, puisque décidément, il ne servait à rien. A part beugler comme une femmelette. Mais c’était un problème, qu’il vente ou qu’il fasse grand soleil, les tortues, males, femelles, vieilles ou jeunes tiraient la même tronche inexpressive. Imaginez Steven Seagal, sans catogan, sans boots, sans jean trop moulant, avec une carapace, cloné sur trois hectares de plage. C’était un problème ! Il fallait que les mères montrent le déchirement qu’elles éprouvaient à laisser leur petit sur la plage, dans le seul et unique but de les endurcir, quitte à en voir périr un nombre conséquent. Il fallait que l’on sente la détresse de ces jeunes petits, si vite abandonnés au problème terrible de la survivance. Il fallait que le péquin moyen, de la bourgade la plus reculée d’Oklahoma puisse s’y retrouver sans trop réfléchir. A Hollywood, vous pouviez faire ça sans problème. C’était même une science. Vous inventiez la perspective d’un raz de marée sur New York et les mères étaient éplorées, les pères courageux, les fils un peu rebelles, et les petites filles amoureuses de leur papa faisaient en sorte de rendre la chose un peu plus délicate, en restant coincée sous des camions, en s’égarant parmi la foule paniquée ; ce genre de choses que l’on avait déjà fait mille fois, mais avec à chaque fois des torrents d’effets spéciaux supplémentaires. Les tortues, elles, affichaient toujours la même tronche sans vie, figée comme le visage d’une vieille emprisonnée dans le botox !

La première et seule journée de tournage s’était déroulée ainsi, sans véritable accrocs. Tous les plans avaient été mis sous boîte. Quand l’hélicoptère de la prod était venu chercher Ehmerich, des centaines de jeunes tortues s’étaient faites souffler par la tornade. Lorsque tous les techniciens étaient repartis avec tout le matériel sur leur bateau (y compris le type du National, encore dans les vapes), la plage était restée silencieuse. Dévastée. Tapissée de petits cadavres de tortues écrasées. Une petite dizaine de tortues, qui avaient survécu, s’étaient dirigées sans comprendre, le visage pareillement stupide, vers la rive.

Il leur fallut ensuite combattre le courant des vagues contraires, comprendre le sens de l’entrée en mer. Puis trouver la force de remonter le courant, s’y reprenant sans cesse, revenant toujours après avoir été refoulé. Encore et encore. Encore et encore.

Après des heures d’effort, elles trouvèrent le moyen de glisser sous les vagues et se lancèrent dans la vie.

* Ce concours, initié sans que l’on sache trop comment, trouve son origine ici, chez Balmeyer. A ce jour, si je ne me trompe pas, y ont déjà participé Fanette, Gael, Nicolas, MarcVasseur. Ceci est ma pauvre contribution à l’effort stupide.