mercredi 26 mars 2008

La parade



Je le sais, parce que malgré un temps à vous faire péter les jointures, je suis quand même sorti de chez moi. La pluie dégringole de biais et constelle mon visage de micro-beignes, mais j’avance en poussant quelques râles et soupirs. Le froid se niche dans mes yeux, enveloppe l’extrémité supérieure de mes oreilles, s’insinue dans mes narines comme si du papier de verre en grattait savamment les concentriques parois.

Je le sais parce que tous les autres gens qui croisent mon chemin ont l’air de s’être extirpés de leur logis de plein gré. Ils flânent, peut-être se sont-ils laissés surprendre par l’âpreté de ce climat dominical, mais ils sont là parce qu’ils l’on voulu, désiré, aucune nécessité ne dilate leurs pupilles. Moi, je regarde à droite, à gauche, cherchant une enseigne ovale et rouge, allumée comme une loupiote, balise bienheureuse dans la nuit des déshérités, et je pousse d’autres soupirs quand je me trouve dessous l’une d’entre elles et que je constate amèrement son extinction, ainsi que l’allure grave et définitive du rideau de fer qui met le moindre doute à mort.

Je le sais parce que je contourne le grand multiplex MK2 sans même envisager l’ombre d’un renoncement. Ma paire d’adidas rebondit mollement sur le plancher latté de la Grande Bibliothèque, je sinue entre ces tours trop immenses, j’arrondis mes trajectoires pour éviter de grandes rampes qui ne mènent sans doute nulle part et je descends prestement le grand escalier qui mène aux quais (en m’interrogeant sur les ravages que provoquerait une chute en pareil endroit). Je remonte la bordée de Seine, direction le Buffalo Grill.

Je le sais parce que le vent est plus fort ici que tout en haut. Il vient de face et je dois lutter pour avancer significativement. J’ai l’impression d’être un jouet et je maudis au passage ma constitution. Quelques familles se trimballent en poussette. Et je le sais plus assurément, plus pathétiquement alors que je remonte perpendiculairement le Boulevard Vincent Auriol. Je le sais aussi parce qu’arrivé à un certain point, je m’aperçois que j’ai presque tourné en rond autour de la Bibliothèque, mais je ne prends pas à gauche, je remonte encore et m’aperçois que le Boulevard est en travaux, et que ces travaux là ont dévoré l’ancien terre plein qui divisait autrefois l’artère en deux. Je le sais, coincé entre une balustrade de chantier, et des voitures qui viennent en tous sens, la pluie redoublant, froide, inhumaine, inconstante et arbitraire, et les bagnoles me filant sous le nez, à ma droite comme à ma gauche, sans qu’aucun feu ne semble apte à leur indiquer l’arrêt. L’animal parisien sera slalomeur ou ne sera pas…

Je le sais parce que le métro aérien passe au-dessus de ma tête, sans même un regard de compassion. Les gens s’engouffrent là où cela ne me sert à rien. A ma gauche, je distingue la rue montante qui mène au parvis de l’Eglise Notre Dame de la Gare. Cette grosse chose posée comme un rond point. Mais je continue légèrement et enfin, je prends à droite pour remonter vers le Boulevard de l’Hôpital. C’est là que j’aurais dû me rendre premièrement, sans faire plus de détours. Je ne suis jamais déçu. L’ovalie écarlate est luminescente. Je presse le pas, ouvre la porte comme un type qui a trouvé l’entrée d’un tombeau égyptien, me place en toute fin de file des gens qui savent tout comme moi, qui savent le froid, l’errance, la servitude. Je regarde le type derrière son guichet de plastique multicolore. Un asiatique fatigué, surmontant un présentoir de trucs à gratter, violemment multicolores, violemment racoleurs. D’une voix tonitruante, j’énonce mon exigence : « bonjour, deux paquets de tiges blondes, siouplait ».

Je regarde les autres, j’empoche mon sésame, et je le sais, parce que c’est pathétique un fumeur en manque qui cherche un tabac ouvert un dimanche, positionné pile poil avant un jour férié, je sais qu’il me faudra un jour arrêter d’obéir à l’autoritarisme de ce vice. Le pire dans tout ça, c’est que je ne vois, en moi, pas l’ombre d’une encourageante résolution. Je sors du tabac, allume une cigarette. Attendant que le feu passe au rouge, je m’empare de mon téléphone portable. « Voilà, j’ai enfin trouvé, je rentre… »