
Ma mère, y a rien à faire. Parler avec elle, c’est comme parler avec un mur. Rien ne peut la convaincre. Et pourtant elle saute parfois d’une idée à l’autre comme une coccinelle sous amphétamines. Je ne sais pas trop comment elle fonctionne. Elle a peut-être bâti son existence sur un réseau de symboles et de préjugés, et s’en délester est sans doute un effort trop grand, trop douloureux pour elle.
Ma mère, elle croit encore que Castro est un type bien. Soucieux du peuple, pas soucieux de son image pour un sou. Quand elle entend le petit Ménard de RSF dézinguer le Barbudo Habana, elle rétorque que tout ça c’est rien que de la propagande financée par la CIA. Et puis même si on lui montrait la liste, le pedigree, les photos des mecs qui garnissent les cellules cubaines pour avoir dit un mot de travers à propos de la dynastie castriste, elle continuerait à nier l’évidence ou finirait par dire un truc du genre : « mais on s’en fout de ça, l’important c’est ce que Castro a fait, il aime son peuple et il le protège ». Même quand je lui dis que Raoul, le nouveau leader de l’état cubain, a longtemps financé l’île embargotée en récupérant le trafic de came, abandonné là, dans la débâcle par cette ordure de Miami, Santo Trafficante Jr et ses pourris de sbires, elle ne dit rien. Pour elle Raoul, c’est pas Fidel, et il va de soi, que Fidel, c’est pas le Che, lui, il a les mains moins sales, officiellement en tous cas…
Ma mère, elle dit que depuis la chute du Mur, c’est pire qu’avant, que la Russie, c’était mieux sous ce bon vieux Leonid Brejnev, parce qu’à l’époque, ils avaient à bouffer et la mafia n’existait pas. Malheureusement, depuis que Poutine est au pouvoir, je ne dispose même pas de la queue chétive d’un argument pour lui démontrer son erreur.
J’ai beau lui parler d’arrestations abusives, de violations des droits de l’homme, de sentences de peine de mort (type de justice à laquelle elle est bien sur opposée, surtout quand il s’agit du grand diablotin américain), de détournement de l’économie à des fins personnelles, égotistes…elle ne veut rien entendre. « Si il fallait que je donne ma maison pour la collectivité, je le ferais »., affirme-t-elle.
Tu parles, je me dis, celle-là, c’est la meilleure. Ma mère, c’est l’industrie domestique à elle toute seule. Elle serait capable de faire un comparatif des produits ménagers sur les 30 dernières années pour 60 millions de consommateurs, et juste de mémoire. Elle serait capable de filer une branlée à Hercule au jeu du nettoyage des écuries d’Augias. Quand les grands parents et les oncles et tantes venaient bouffer le dimanche à la maison, à 16h00 tapantes, repas fini ou non, elle retournait les chaises sur la table avec les invités encore dessus pour passer la serpillière et s’atteler à la vaisselle. Alors, filer sa maison, oui, du moment qu’on lui en donne une autre, mais la partager, supporter la promiscuité du collectivisme, mon œil avec un doigt dedans.
Pour ma mère, c’est juste que le communisme est une magnifique illusion. Une chose qui fait rêver, ou qui permet un peu d’évasion ; comme les romans à l’eau de rose, les polars de Michaël Crichton et Les Experts à Miami.
Elle déblatère sur feu Georges Marchais et je ne dis rien. Laisse couler va. Quand je me laisse aller à la moindre objection, de toute façon, elle dit : « la vérité, avec toi M., c’est que tout le monde est con, tout est nul. On ne peut pas discuter avec toi ! ».


15 truc(s) extra en plus:
Dites, vous en avez prévu combien, des textes, dans cette série ? Non, parce que, moi, mon idée, c'était de les lire à la fin, d'un seul tenant (bon, je les parcours au fur et à mesure, tout de même...). Mais si vous avez prévu 400 pages, je risque d'être un peu débordé et il vaudrait mieux que je change mon fusil d'épaule...
Non, ça devrait être une série de 4 ou 5. A tout casser...
Quel superbe portrait de mère, Dorham !
Magnifique !
Une mère qui ne veut pas renoncer, qui SAIT que son devoir est de ne pas renoncer.
Je me demande si ça n'est pas la qualité première d'une mère, à y réfléchir.
Pourquoi 4 ou 5 tout au plus ??
Tu sais, quand on commence comme ça ...
Elle a peut-être bâti son existence sur un réseau de symboles et de préjugés... nous sommes si nombreux dans ce cas, Castro ou pas non ?
Sylvie : il me semble que nous sommes quasiment tous dans ce cas.
Dorham : cette mère m'a fait penser à la mienne (le communisme en moins, grâce au Ciel). Même côté inébranlable dans les convictions, petites ou grandes, et même attitude finalement désarmée chez le fils qui est en face.
aurions nous tous la même mère alors ???
Audine,
ba merci. C'est à dire que je n'ai pas tant de personnes que ça dans ma famille mais tu m'as au moins donné l'idée d'un épisode supplémentaire.
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Sylvie,
bienvenue ici, oui, nous sommes, êtres humains, coutumiers du fait. Certains êtres d'exception sont vraiment libres de tout cela, mais c'est une très grande sagesse que celle-là.
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Sylvie et Didier,
et bien nous avons des mères similaires. La mienne est aussi prisonnière d'une histoire familiale très forte liée à la résistance et au communisme par son père. J'en parlerai plus loin je pense. C'est une histoire dure, floue mais fondatrice, pour moi également.
Géniale remarque, Sylvie, qui peut soutenir une longue méditation.
Ben, ça a tendance à me fasciner pas mal les parents à la forte conviction politique, particulièrement de gauche...
les miens ont adoré Pompidou ou Giscard, mais n'ont jamais "milité" pour autant.
Ils étaient traumatisés par l'élection de Mitterand et voyaient déjà les goulags s'ouvrir dans le Poitou et l'Armée Rouge défiler sur les Champs-Elysées!!
J'ai du me construire mes conviction propre tout à fait à l'encontre des leurs.
(Sur Bukowsky : Je l'ai un tout petit lu il y a longtemps et n'avait pas adoré du tout... mais ça vaudrait le coup d'y revenir.
Je me disais aussi que l'alcoolisme est une sacré tradition chez les écrivains ricains : y'a qu'a voir Carver, Kerouac, ou encore Faulkner!)
Doudourou,
est rentré de vacances...j'espère que ça t'a permis de bien te relaxer.
Chez les parents à forte conscience politique, c'est compliqué de faire son chemin. Il faut "renier" l'influence de ses parents parfois et c'est très compliqué.
Bukowski, je pense qu'il y a pas mal de déchets, mais j'ai quand même lu de très belles choses. Ce que j'aime surtout chez lui, c'est l'art de dire des choses très simples en très peu de mots. C'est un sens de la suggestion que je trouve complètement unique.
Comme je le dis également, la frontière entre ce génie là et l'escroquerie n'est pas très loin.
Bonjour,
Sont vraiment beaux ces deux textes.
Moi, jusqu'à il y a un an et demi, je n'avais aucune conscience politique ; je ne suivais rien ou de bien loin, les actualités ; je ne savais encore pas, il y a six mois ce qu'on voulait dire par "gauchiste", c'est dire. En commençant à me réveiller et à m'y intéresser d'un peu plus près, j'ai été surprise de voir ce que ce genre d'affirmations pouvait susciter comme réaction. Un silence d'effroi ? ou bien une poussée d'agressivité !
Je n'en suis pas particulièrement fière, du reste, sans conscience politisée, je me suis par "miracle" tout de même intéresser aux autres, à ma manière. Et pourtant, j'ai un papa qui ne dit même pas "hum" ou alors de manière inaudible ! Et ma maman aussi met les chaises sur la tête des invités ! Ils votaient même socialiste, ai-je découvert plus tard.
C'est sans doute indiscret mais ... donc, vous êtes venu à la religion tardivement, de vous-même (si j'ose dire) ? Est-ce que vous concevez, si c'est le cas, les valeurs communistes comme proches des valeurs chrétiennes ? Ou bien sont-ce vos grands-parents qui le sont, peut-être ?
Je suis indiscrète et ... virtuellement suicidaire !
Je lirai la suite de la déclinaison de votre conscience politique à mon retour des îles de la Lune !
Ardente patience,
merci et votre question n'est pas si indiscrète. Ma mère est communiste et mon grand-père l'était. L'autre pan de ma famille est plus modéré, mon père également.
Moi, je suis le cul entre plein de chaises, plus à gauche sans doute qu'un socialiste "réformé", moins à gauche qu'un militant LCR. Pour moi, en effet, beaucoup de valeurs de gauche sont proches des valeurs chrétiennes. Le besoin d'altruisme, de solidarité, de protection du plaus faible. Je ne dis pas ces valeurs ne puissent être partagées par des individus de droite, mais dans ces deux courants de pensée, elles sont centrales, fondatrices.
Bien entendu, j'adopte ces valeurs par défaut, j'y picore ce que je comprends d'elle. Ce que je ne comprends pas, plus précisément, ce à quoi je n'adhère pas, je le laisse de coté.
Je suis hélas trop individualiste pour être vraiment militant ; ce qui, vu ce qui figure ci-dessus est un peu contradictoire, je le sais...
Waouuu elle décoiffe ta maman!
Et sinon, elle a voté pour madame Royale ? Je sais, je ne suis pas gentil.
Marceld,
en bonne amatrice de paradoxe, ma mère a en effet voté Ségolène Royal. Y compris au premier tour (forcément, 2002 l'a vaccinée).
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