
…à damner un saint en personne, et une taille à couper le souffle (si tant est qu’elle soit assez bien lunée pour accepter de la mettre en valeur), allez comprendre, la nature est injuste, alors pour ces deux là, engendrer, ensemencer, faire pousser, ne devait pas constituer un bien lourd challenge.
Je suis toujours surpris (je vais digresser si vous le voulez bien) à chaque fois que je vois de nouveaux pères errant dans les couloirs de maternité, ou à chaque fois que je vais visiter un proche qui vient d’avoir un mome. Surpris qu’ils considèrent la chose comme une sorte d’exploit olympique, comme si cela les révélait à eux-mêmes, comme si ils se sentaient enfin réalisés, comme si le fait d’avoir un enfant leur offrait plus un statut qu’un simple bonheur. Je dois avouer que je trouve cela un peu ridicule. Soudainement, le type rigolard d’avant devient d’un sérieux frisant la démence pure et simple. Il est là, en face de vous, constatant davantage l’apparence des responsabilités que leur poids réel, dans une sorte de blouse improbable, les pompes enturbannées dans du sac plastique bleu, et la tignasse de même, et il essaie de vous convaincre, comme qui vous savez, que, mais oui, c’est du sérieux. C’est un peu comme lorsque Roselyne Bachelot visite de grands malades dans de petits hôpitaux de Province (bon, dans peu de temps, on aura liquidé ça de toute façon), on a du mal à retenir un fou rire…
Comprenez bien. J’avais déjà une petite fille à l’époque, d’une union (non sacrementée) précédente. Et à l’époque, je n’avais pas du tout considéré cela comme un exploit. Plutôt comme une chose de la vie, à laquelle on se plie tous (à peu près tous), et le jour où elle est née, je peux dire que ce fut sans doute (jusqu’ici) le pire jour de ma vie. Le pire de tous. Et pourtant, aujourd’hui qu’elle est grande, que je la vois évoluer et grandir chaque jour (je suis un des rares pères séparés à avoir la garde de son enfant, alléluia), mon amour pour elle est démesurée, peut-être même étouffant, fusionnel, déraisonnablement fusionnel. Mais ce fut le pire jour de ma vie. Tout m’écrasa. Les autres. L’avenir. Le poids des choix abscons sur lesquels on ne peut plus revenir. Il me fallut au moins trois bons mois pour entrer dans le costume pour ainsi dire. Avec la naissance de ma seconde fille, j’ai compris que la vie n’était pas si sérieuse et qu’il fallait savoir juste en profiter. Ce jour, ce n’est pas le plus beau jour de ma vie, juste l’un des plus souriant, des plus drôle.
(je reprends)
On a du se mettre en route au mois de novembre 2004. La fleur au fusil. Sans rien planifier. Vous savez, certaines femmes cochent des croix sur un calendrier, comme un type au bagne, et il faut ensuite les chevaucher comme un foutu soldat, prêt à tout (ça nique tout romantisme, non ?) ; d’autres prennent leur température, pour déterminer leur jour d’ovulation et c’est ce jour là, qu’il ne faut pas manquer, même s’il faut s’y mettre séance tenante sans préliminaire ni rien, mal à l’aise, le cul coincé entre un accoudoir de canapé et une petite table d’appoint pour y poser une lampe, la jambe gauche tous ligaments tendus en équilibre sur la table basse ! Je ne sais pas si la science est un bienfait, en tous cas, pas pour la question sexuelle…
Enfin, donc, nous, on se contrefoutait royalement de cette arithmétique dénuée de charme. Elle ne valait rien à nos yeux. Nous ne voulions pas que notre enfant naisse d’une croix calendaire ou d’une prise de température sous l’aisselle (dans le meilleur des cas)….ça viendrait quand ça viendrait, par la grâce de son bassin de porteuse née et de mes testicules remplies jusqu’à ras bord ! Comme nous ne rechignions pas à la tâche, nous pensions que le temps ne serait pas trop long avant que le succès ne couronne notre belle entreprise.
Les mois passèrent. Novembre bien rond. Décembre. Janvier. Dès le premier mois, mon épouse ressentit quelques difficultés à digérer l’hésitation que manifestait la vie à emménager dans son garde-manger. Bien vite, février, mars, elle se laissa gagner par l’angoisse et fila dare-dare chez son médecin avec les mots pendouillant le long de ses lèvres : « je suis stérile, docteur ».J’imagine la tronche du médecin. Une femme bien, un tempérament de déménageur dans un corps fait pour le lancer de nain, compétente et très raisonnable. Dans son cabinet, il y a une petite œuvre d’une artiste, qui était une ancienne amie à elle. Elle se souvient l’avoir forcée à arrêter la nicotine ; l’amie artiste, pour la remercier, lui avait dessiné, dans un petit cadre de verre, un petit panneau d’interdiction du vice, avec une clope dedans (la dernière qu’elle n’a pas fumé). Elles s’étaient fâchées et longtemps après, elle avait rencontré le mari dans la rue, par hasard, et lorsqu’elle lui avait demandé comment allait son ancienne amie (elle ne se rappelait plus du sujet de la fâcherie ; une idiotie sans doute ; elle ne se rappelait que du goût amer de la perte de quelqu’un que l’on ne peut pas cesser d’aimer), il lui avait dit qu’elle était morte d’un cancer du poumon. « Il y a quelque mois de cela », il avait ajouté…un jour, elle m’a fait une sorte de laïus inflexible et m’a foutu la clope œuvre d’art sous le nez…vous moufteriez, vous ? J’ai donc fermé mon clapet (pour une fois, on va pas en faire une coutume)…
Le médecin lui a donc intimé l’ordre de se reprendre un peu, à ma femme angoissée. « Allons, c’est rien, vous essayez depuis rien du tout…on va commencer par faire un truc. Chaque matin, vous prenez votre température (merde, on y était), vous la notez sur ce graphique et vous dessinez une courbe…vous me faites ça pendant 3 mois et on en reparle ».
Et voilà. Elle fait ça, ma femme, tous les matins que Dieu lui donne. Elle fout le petit machin sous l’aisselle. Mais elle arrête pas. Le bip n’arrête pas de sonner. Une prise. Deux, trois. Toutes les températures sont à chaque fois différentes ; et pas de petits écarts, en un éclair, ça passe de 36,5 ° à 37,8 °. Je dis : « il est mort ce thermomètre, faut peut-être en acheter un autre ». Mais elle veut rien entendre, sa foutue caboche est une porte de prison (celle d’Harry Potter, avec les nuées de fantômes à la con qui vous bouffent les neurones).
Sa courbe de température, elle ressemble à rien, foutrement rien. Une montagne russe, heureusement que le gosse n’était pas encore là, rien qu’à la regarder, il nous aurait dégobillé dessus ! Mais elle se démonte pas dans sa folie, elle prend sa courbe et file s’instruire (se pourrir la vie ?) sur internet. Les courbes irrégulières sont persona non grata, ça vous déclare matrice morte. Ce jour là, elle s’est retournée dans le lit et s’est mise à pleurer. Et je n’ai rien trouvé d’autre pour la consoler que : « ce thermomètre ne vaut rien, il est pété de chez pété, je vais aller en chercher un sans piles ni rien, un vrai de vrai, avec juste du mercure ».
Mars. Avril. Mai. Elle a arrêté de faire sa courbe. Elle va chez le gyneco et lui balance les mêmes sornettes. La gyneco la regarde dans le blanc des yeux et lui ressort la courbe, pour trois mois. « Allez, elle a dit, cette fois, je vais le faire »…elle recommence avec son thermomètre qui marche pas. Je répète mon laïus.
Le 25 juin, on se marie à l’Eglise (on s’était marié l’année d’avant le 30 juillet à la Mairie du 5e arrondissement de Paris, elle était pieds nus dans une robe rouge à se damner). Et on choisit tout plein de textes aptes à bénir notre union et demander des gosses à la pelle !
Cela oblige-t-il à adopter de bonnes résolutions ? Que sais-je. Sa courbe ressemble toujours à rien. Elle débute fin mai et jusqu’à début juin, ne cesse de faire des hoquets. Internet continue de distiller son poison. Elle se convertit enfin au thermomètre avec mercure. Et ça semble s’améliorer.Le 11 juillet 2005, on doit aller faire notre voyage de noces. Un parcours bizarroïde qui nous emmène à Vienne (en Isère) pour le festival de jazz. On va aller voir Maceo Parker, George Clinton, puis descendre lentement dans le sud pour voir Coldplay à Six-Four-Les-Plages !
On n’a rien prévu, rien de rien. On a même pas appelé d’hôtel. A Vienne, c’est l’effervescence. Tous les hôtels sont complets. Mais à proximité des arènes, juste devant en fait, un petit truc assez mignon, a une chambre libre. La chambre 11. Désistement. Après l’amour, pour rire, elle fait le poirier. On se marre. Le concert est terrible. Maceo enflamme toute l’arène. Et Clinton et douze autres hommes et femmes, dont un, à poil, seulement vêtu d’une couche-culotte, qui se sont pointés en retard, étirent l’incroyable performance jusqu’à deux heures du mat. Les techniciens ont dû rallumer les lumières pour les faire cesser. Du grand art. Moi, je suis repu de musique et d’amour. A poil, je m’étends sur une chaise de la chambre 11. C’est à ça que ressemble le bonheur, les enfants…Elle me dit que je suis beau. A ces moments là, on se fout de savoir si c’est vrai ou si ça ne l’est pas. C’est accessoire parce que la félicité vous explose à la gueule comme une piñata fabuleuse !
On va à Montélimar, puis à Arles. Là encore, les hôtels sont blindés mais à chaque fois, on bénéficie de désistements. On se retrouve à Arles dans un truc assez chouette avec une piscine. Le cadre idéal pour mettre les gamètes en ébullition. Ça bout et ça se baigne. Il y a une photo de moi, en train de nager sur le dos. Quand je la regarde, j’ai l’impression que ce n’est pas moi…On retourne à Paris, les poches vides, l’esprit plein.
La gyneco avait prophétisé : « faites la courbe bien correctement, dès qu’un creux sensible et soudain est visible, c’est l’ovulation, puis pendant une dizaine de jours c’est très haut puis ça redescend vers la fin du cycle, si ça ne descend plus, c’est que vous êtes enceinte »…Dorham, le 10, il avait cru déceler un creux puis un pic maintenu. L’internet malfaisant disait que les pics se situaient au dessus de 37 ° mais le pic de mon épouse surnageait à 36,9°. Et Moi, je disais : « pfff ! mais ça, c’est dans l’absolu, on a pas tous le même corps, chacun sa nature, si ça va pas au dessus de ce 37 de malheur, ça veut pas dire que ça ovule pas, ça veut juste dire que certaines femmes ont des températures moyennes plus basses que d’autres »…putain, j’aurais pu jouer dans Urgences, vous trouvez pas ? Même si avec un thermomètre fiable, les montagnes russes étaient derrière nous, on ne pouvait lui faire entendre raison, mais, du moins durant le séjour, nous n’avions pas abordé les huit mois pendants lesquels nous nous étions acharnés à implanter la vie dans son ventre…Bien sur, je me marrais, je pointais du doigt le 10 et je disais : « c’est tordant, là, c’est l’ovulation et ça va pas redescendre ». Elle voulait rien entendre. Même si elle disait que la chambre 11, le 11 du mois, et le monde qui ne nous avait rien refusé pendant 5 jours, ça puait l’accumulation de signes en tous genres…Et puis, on avait choisi notre bénédiction à l’Eglise, et puis ramener, un gosse de notre voyage de noces, c’était un truc qui nous ressemblait assez (même si notre précédent voyage en Sicile n’avait pas ramené de fruits)…
Surtout, le bon thermomètre nous permit enfin d’avoir une belle courbe longiligne, qui ne redescendit pas.Le 31 mars 2006, je me levai de bonne heure, comme dit l’autre, et quand j’entrai dans ma voiture pour rejoindre mon épouse à la maternité de la Pitié Salpétrière, les premières notes du Cantaloupe Island de Herbie Hancock résonnèrent dans l’habitacle. Mon cœur battait à tout rompre et l’ombre tutélaire de ce morceau version tempête indestructible m’enveloppa d’une protection magique.
Le 31 mars 2006, Cantaloupe Vienne M. vit la lueur du jour. C'était 11 heures.
Ce qui répond un peu à ta question, Nea, oui, pour faire des gosses, mieux vaut être détendu.







Les applaudissements furent polis pendant le premier set. Pour dire vrai, on se serait cru dans cette série (à laquelle je n’ai jamais rien compris) « L’île mystérieuse », c









Kirkland, pianiste frère et voyageur, dont le jeu semblait dessiner des couleurs, des paysages, murmurer des oraisons, compagnon de Gonzalez et de tant d’autres, qui s’est brutalement éteint, alors qu’il enregistrait un disque avec le saxophoniste Branford Marsalis (Requiem).



