jeudi 31 janvier 2008

Life & Galipettes


Le début de ce texte est ici, chez Nea
et la suite est en dessous :

…à damner un saint en personne, et une taille à couper le souffle (si tant est qu’elle soit assez bien lunée pour accepter de la mettre en valeur), allez comprendre, la nature est injuste, alors pour ces deux là, engendrer, ensemencer, faire pousser, ne devait pas constituer un bien lourd challenge.

Je suis toujours surpris (je vais digresser si vous le voulez bien) à chaque fois que je vois de nouveaux pères errant dans les couloirs de maternité, ou à chaque fois que je vais visiter un proche qui vient d’avoir un mome. Surpris qu’ils considèrent la chose comme une sorte d’exploit olympique, comme si cela les révélait à eux-mêmes, comme si ils se sentaient enfin réalisés, comme si le fait d’avoir un enfant leur offrait plus un statut qu’un simple bonheur. Je dois avouer que je trouve cela un peu ridicule. Soudainement, le type rigolard d’avant devient d’un sérieux frisant la démence pure et simple. Il est là, en face de vous, constatant davantage l’apparence des responsabilités que leur poids réel, dans une sorte de blouse improbable, les pompes enturbannées dans du sac plastique bleu, et la tignasse de même, et il essaie de vous convaincre, comme qui vous savez, que, mais oui, c’est du sérieux. C’est un peu comme lorsque Roselyne Bachelot visite de grands malades dans de petits hôpitaux de Province (bon, dans peu de temps, on aura liquidé ça de toute façon), on a du mal à retenir un fou rire…

Comprenez bien. J’avais déjà une petite fille à l’époque, d’une union (non sacrementée) précédente. Et à l’époque, je n’avais pas du tout considéré cela comme un exploit. Plutôt comme une chose de la vie, à laquelle on se plie tous (à peu près tous), et le jour où elle est née, je peux dire que ce fut sans doute (jusqu’ici) le pire jour de ma vie. Le pire de tous. Et pourtant, aujourd’hui qu’elle est grande, que je la vois évoluer et grandir chaque jour (je suis un des rares pères séparés à avoir la garde de son enfant, alléluia), mon amour pour elle est démesurée, peut-être même étouffant, fusionnel, déraisonnablement fusionnel. Mais ce fut le pire jour de ma vie. Tout m’écrasa. Les autres. L’avenir. Le poids des choix abscons sur lesquels on ne peut plus revenir. Il me fallut au moins trois bons mois pour entrer dans le costume pour ainsi dire. Avec la naissance de ma seconde fille, j’ai compris que la vie n’était pas si sérieuse et qu’il fallait savoir juste en profiter. Ce jour, ce n’est pas le plus beau jour de ma vie, juste l’un des plus souriant, des plus drôle.

(je reprends)

On a du se mettre en route au mois de novembre 2004. La fleur au fusil. Sans rien planifier. Vous savez, certaines femmes cochent des croix sur un calendrier, comme un type au bagne, et il faut ensuite les chevaucher comme un foutu soldat, prêt à tout (ça nique tout romantisme, non ?) ; d’autres prennent leur température, pour déterminer leur jour d’ovulation et c’est ce jour là, qu’il ne faut pas manquer, même s’il faut s’y mettre séance tenante sans préliminaire ni rien, mal à l’aise, le cul coincé entre un accoudoir de canapé et une petite table d’appoint pour y poser une lampe, la jambe gauche tous ligaments tendus en équilibre sur la table basse ! Je ne sais pas si la science est un bienfait, en tous cas, pas pour la question sexuelle…

Enfin, donc, nous, on se contrefoutait royalement de cette arithmétique dénuée de charme. Elle ne valait rien à nos yeux. Nous ne voulions pas que notre enfant naisse d’une croix calendaire ou d’une prise de température sous l’aisselle (dans le meilleur des cas)….ça viendrait quand ça viendrait, par la grâce de son bassin de porteuse née et de mes testicules remplies jusqu’à ras bord ! Comme nous ne rechignions pas à la tâche, nous pensions que le temps ne serait pas trop long avant que le succès ne couronne notre belle entreprise.

Les mois passèrent. Novembre bien rond. Décembre. Janvier. Dès le premier mois, mon épouse ressentit quelques difficultés à digérer l’hésitation que manifestait la vie à emménager dans son garde-manger. Bien vite, février, mars, elle se laissa gagner par l’angoisse et fila dare-dare chez son médecin avec les mots pendouillant le long de ses lèvres : « je suis stérile, docteur ».

J’imagine la tronche du médecin. Une femme bien, un tempérament de déménageur dans un corps fait pour le lancer de nain, compétente et très raisonnable. Dans son cabinet, il y a une petite œuvre d’une artiste, qui était une ancienne amie à elle. Elle se souvient l’avoir forcée à arrêter la nicotine ; l’amie artiste, pour la remercier, lui avait dessiné, dans un petit cadre de verre, un petit panneau d’interdiction du vice, avec une clope dedans (la dernière qu’elle n’a pas fumé). Elles s’étaient fâchées et longtemps après, elle avait rencontré le mari dans la rue, par hasard, et lorsqu’elle lui avait demandé comment allait son ancienne amie (elle ne se rappelait plus du sujet de la fâcherie ; une idiotie sans doute ; elle ne se rappelait que du goût amer de la perte de quelqu’un que l’on ne peut pas cesser d’aimer), il lui avait dit qu’elle était morte d’un cancer du poumon. « Il y a quelque mois de cela », il avait ajouté…un jour, elle m’a fait une sorte de laïus inflexible et m’a foutu la clope œuvre d’art sous le nez…vous moufteriez, vous ? J’ai donc fermé mon clapet (pour une fois, on va pas en faire une coutume)…

Le médecin lui a donc intimé l’ordre de se reprendre un peu, à ma femme angoissée. « Allons, c’est rien, vous essayez depuis rien du tout…on va commencer par faire un truc. Chaque matin, vous prenez votre température (merde, on y était), vous la notez sur ce graphique et vous dessinez une courbe…vous me faites ça pendant 3 mois et on en reparle ».

Et voilà. Elle fait ça, ma femme, tous les matins que Dieu lui donne. Elle fout le petit machin sous l’aisselle. Mais elle arrête pas. Le bip n’arrête pas de sonner. Une prise. Deux, trois. Toutes les températures sont à chaque fois différentes ; et pas de petits écarts, en un éclair, ça passe de 36,5 ° à 37,8 °. Je dis : « il est mort ce thermomètre, faut peut-être en acheter un autre ». Mais elle veut rien entendre, sa foutue caboche est une porte de prison (celle d’Harry Potter, avec les nuées de fantômes à la con qui vous bouffent les neurones).

Sa courbe de température, elle ressemble à rien, foutrement rien. Une montagne russe, heureusement que le gosse n’était pas encore là, rien qu’à la regarder, il nous aurait dégobillé dessus ! Mais elle se démonte pas dans sa folie, elle prend sa courbe et file s’instruire (se pourrir la vie ?) sur internet. Les courbes irrégulières sont persona non grata, ça vous déclare matrice morte. Ce jour là, elle s’est retournée dans le lit et s’est mise à pleurer. Et je n’ai rien trouvé d’autre pour la consoler que : « ce thermomètre ne vaut rien, il est pété de chez pété, je vais aller en chercher un sans piles ni rien, un vrai de vrai, avec juste du mercure ».

Mars. Avril. Mai. Elle a arrêté de faire sa courbe. Elle va chez le gyneco et lui balance les mêmes sornettes. La gyneco la regarde dans le blanc des yeux et lui ressort la courbe, pour trois mois. « Allez, elle a dit, cette fois, je vais le faire »…elle recommence avec son thermomètre qui marche pas. Je répète mon laïus.

Le 25 juin, on se marie à l’Eglise (on s’était marié l’année d’avant le 30 juillet à la Mairie du 5e arrondissement de Paris, elle était pieds nus dans une robe rouge à se damner). Et on choisit tout plein de textes aptes à bénir notre union et demander des gosses à la pelle !

Cela oblige-t-il à adopter de bonnes résolutions ? Que sais-je. Sa courbe ressemble toujours à rien. Elle débute fin mai et jusqu’à début juin, ne cesse de faire des hoquets. Internet continue de distiller son poison. Elle se convertit enfin au thermomètre avec mercure. Et ça semble s’améliorer.
Le 11 juillet 2005, on doit aller faire notre voyage de noces. Un parcours bizarroïde qui nous emmène à Vienne (en Isère) pour le festival de jazz. On va aller voir Maceo Parker, George Clinton, puis descendre lentement dans le sud pour voir Coldplay à Six-Four-Les-Plages !

On n’a rien prévu, rien de rien. On a même pas appelé d’hôtel. A Vienne, c’est l’effervescence. Tous les hôtels sont complets. Mais à proximité des arènes, juste devant en fait, un petit truc assez mignon, a une chambre libre. La chambre 11. Désistement. Après l’amour, pour rire, elle fait le poirier. On se marre. Le concert est terrible. Maceo enflamme toute l’arène. Et Clinton et douze autres hommes et femmes, dont un, à poil, seulement vêtu d’une couche-culotte, qui se sont pointés en retard, étirent l’incroyable performance jusqu’à deux heures du mat. Les techniciens ont dû rallumer les lumières pour les faire cesser. Du grand art. Moi, je suis repu de musique et d’amour. A poil, je m’étends sur une chaise de la chambre 11. C’est à ça que ressemble le bonheur, les enfants…Elle me dit que je suis beau. A ces moments là, on se fout de savoir si c’est vrai ou si ça ne l’est pas. C’est accessoire parce que la félicité vous explose à la gueule comme une piñata fabuleuse !

On va à Montélimar, puis à Arles. Là encore, les hôtels sont blindés mais à chaque fois, on bénéficie de désistements. On se retrouve à Arles dans un truc assez chouette avec une piscine. Le cadre idéal pour mettre les gamètes en ébullition. Ça bout et ça se baigne. Il y a une photo de moi, en train de nager sur le dos. Quand je la regarde, j’ai l’impression que ce n’est pas moi…On retourne à Paris, les poches vides, l’esprit plein.

La gyneco avait prophétisé : « faites la courbe bien correctement, dès qu’un creux sensible et soudain est visible, c’est l’ovulation, puis pendant une dizaine de jours c’est très haut puis ça redescend vers la fin du cycle, si ça ne descend plus, c’est que vous êtes enceinte »…Dorham, le 10, il avait cru déceler un creux puis un pic maintenu. L’internet malfaisant disait que les pics se situaient au dessus de 37 ° mais le pic de mon épouse surnageait à 36,9°. Et Moi, je disais : « pfff ! mais ça, c’est dans l’absolu, on a pas tous le même corps, chacun sa nature, si ça va pas au dessus de ce 37 de malheur, ça veut pas dire que ça ovule pas, ça veut juste dire que certaines femmes ont des températures moyennes plus basses que d’autres »…putain, j’aurais pu jouer dans Urgences, vous trouvez pas ? Même si avec un thermomètre fiable, les montagnes russes étaient derrière nous, on ne pouvait lui faire entendre raison, mais, du moins durant le séjour, nous n’avions pas abordé les huit mois pendants lesquels nous nous étions acharnés à implanter la vie dans son ventre…

Bien sur, je me marrais, je pointais du doigt le 10 et je disais : « c’est tordant, là, c’est l’ovulation et ça va pas redescendre ». Elle voulait rien entendre. Même si elle disait que la chambre 11, le 11 du mois, et le monde qui ne nous avait rien refusé pendant 5 jours, ça puait l’accumulation de signes en tous genres…Et puis, on avait choisi notre bénédiction à l’Eglise, et puis ramener, un gosse de notre voyage de noces, c’était un truc qui nous ressemblait assez (même si notre précédent voyage en Sicile n’avait pas ramené de fruits)…

Surtout, le bon thermomètre nous permit enfin d’avoir une belle courbe longiligne, qui ne redescendit pas.
Le 31 mars 2006, je me levai de bonne heure, comme dit l’autre, et quand j’entrai dans ma voiture pour rejoindre mon épouse à la maternité de la Pitié Salpétrière, les premières notes du Cantaloupe Island de Herbie Hancock résonnèrent dans l’habitacle. Mon cœur battait à tout rompre et l’ombre tutélaire de ce morceau version tempête indestructible m’enveloppa d’une protection magique.
Le 31 mars 2006, Cantaloupe Vienne M. vit la lueur du jour. C'était 11 heures.

Ce qui répond un peu à ta question, Nea, oui, pour faire des gosses, mieux vaut être détendu.

mardi 29 janvier 2008

In & Out


Earl Lavon Freeman est une feignasse, tout le monde vous le dira.

Malgré cela, on lui impute la co-paternité de l’Ecole de sax ténors de Chicago. Avec Trois autres souffleurs bien plus célèbres, bien plus agités, bien plus productifs : Gene Ammons, Johnny Griffin et Clifford Jordan. Le tout en ayant guère plus d’une dizaine de disques à son actif. C’est un peu comme si Zola était parvenu à fonder le roman naturaliste en n’écrivant rien d’autre que Germinal et L’assommoir… Comme si Trane n’avait enregistré que Giant Steps et A Love Supreme, sans jamais passer par la case Olé ou Africa Brass.

Du gachis ? Allez demander à l’intéressé, lui, c’est jouer qui l’intéresse ! Le reste, il s’en fout, s’en contrefout, s’en triplefout !

Earl Lavon Freeman, Von Freeman, The Von, ou Vonski pour les intimes est une feignasse sédentaire qui plus est, incapable de mettre un orteil en dehors de Chicago. Frileux dès que l’air est différent. Dès que Chi-town semble trop loin pour y rentrer le soir même ; ce mec, l’a trop pris au sérieux les paroles de « Back to Chicago ».

Né, le 3 octobre 1922, Vonski a fait ses classes aux cotés de Walter Dyett et a intégré dès 16 ans l’orchestre de Horace Henderson. Enrôlé dans l’orchestre des circonscrits durant la Seconde Guerre Mondiale, sa voix éraillée plongea ensuite dans le Grand Silence, ou le Grand Nulle Part, jusque son retour.

Les deux orteils de nouveau sur le sol de Chi-Town, il a jouilloté avec ses deux frangins (George le guitariste, et Buz Eldridge le batteur) mais en compagnie de pontes historiques, de passage dans la cité vénérée, sans doute pour jouer du blues canaille d'ill-inois : Charlie Parker, Dizzie Gillespie entre autres.

Il a participé, au début des années 50 aux débuts de l’Arkhestra spatioïde de Sun Ra. Encore une fois, sur ses terres.

Vonski n’a jamais cessé de jouer même lorsque les bombes explosaient les unes à la gueule des autres, jamais cessé, mais il n’en reste rien, il surfait alors sur la vague des autres en développant un style unique, fondateur donc, faisant des pieds de nez à la postérité comme un gamin facétieux, insouciant, moqueur, je-m’en-foutiste.

Il faudra attendre 1972 (un demi siècle d’existence donc !) pour entendre un enregistrement sous son nom, enfin, son premier opus, poussé au train par l’étrange et génial Rahsaan Roland Kirk. Malin comme un singe, il enregistre un peu plus depuis que son fils, version deux pieds dans deux sabots différents, Chico Freeman, est parvenu à maturité avec un sax entre les mains.

Quelques prises live par ci, un disque avec son pote Ed Peterson par là…Presque rien, des miettes à la con sur une table garnie jusqu’à l’excès par les autres. Voilà. En plus de 80 années d’existence, y a de quoi vous rendre maboul ; Vonski, à lui tout seul, légitimerait la publication d’un Guiness Book inversé des records. Un seul chapitre. Chapitre 1 (donc) – Earl Lavon Freeman a enregistré à peine dix disques en 70 ans de carrière. Imbattable à mon avis. En tous cas, dans le rayon « légende » !

Le son de Vonski, devenu celui de tout Chicago, se perpétue pourtant à travers le temps. Le son de toute une vie. Brut. Ecorché-séché, comme ces croûtes de sang coagulées qu’on triture à s’en faire mal de plaisir. Drolatique aussi et ultra-démonstratif. Légèrement chevrotant, voyageant entre les temps, alerte, puis emprunté, in & out, à l’intérieur et à l’extérieur du rythme, pour chatouiller puis éreinter l’oreille ; l’auditeur se devant d’être en permanence sur ses gardes.
Vonski est un maître et puis c’est tout. Bird était bien le plus malade des génies et Mingus, une sorte d’esprit taré dans un corps d’ours insoumis ; que voulez-vous ? Non, on ne peut pas tout avoir. C’est comme ça, choper le Vonski, c’est un peu comme faire le con avec une épuisette dans un marais stérile à la recherche du seul papillon du coin ; faut chercher, tendre l’oreille, tourner les pages du grand livre d’Histoire, vérifier même entre celles qui risquent d’être collées l’une à l’autre. Dépouiller le moindre mot manquant, l’anomalie, la présence miraculeuse du son troué de son saxophone cabossé.

Il n’y a pas de justice. Quand on voit ce qu’ont dû endurer tous les autres, galérant d’un bout à l’autre du pays, traversant parfois tout l’Atlantique pour éprouver le plaisir d’entendre son petit patronyme susurré par de belles lèvres étrangères ; parfois sans résultat…combien de génies morts dans l’œuf, faute à pas de chance ? Combien de bandes magnétiques paumées, jalousement gardées par de petits connaisseurs égoïstes ? Combien de jeunes loups découragés par la dureté de cette vie, fauchés par la came, cadenassés par une vie de famille trop précoce, emmenés au fond de la vase par de trop lourdes fréquentations ? Combien ?

Alors que Vonski est un foutu soleil négligent, ignorant son propre éclat, faisant jouer d’absurdes règles d’attraction ; que l’on fait pour lui les déplacements nécessaires, que l’on passe des heures à le pousser au train, pour qu’il fasse feu avec son arme à jouer…putain, c’est injuste tellement c’est bon !

Rien à foutre, faut croire. Même sa page internet, elle ressemble comme deux gouttes d’eau à celle qui sert à faire la promotion de la fête du cochon de Champigny-Sur-Marne. Sans doute que personne ne s’en occupe. Sans doute que chacun sait ce qu’il faut savoir. Toutes les routes mènent à Von. Même les gosses, les petits minots du coin en entendent parler, comme d’une belle galéjade, et viennent se vautrer comme de soumises vestales au pied du maître, qui ne sait guère que leur dire : « mais arrête, gamin, on va jouer quelques trucs et tu verras, après t’iras mieux ».

Tiens, sa version de « Caravan » elle est pas piquée des vers. Même le Duke en serait tout pale rien qu’à l’écoute. Même vieux jusqu’à trépas, il a cette carcasse nonchalante, et ce regard charmeur et rigolard, comme si c’était son virus à lui ; même quand il traîne un peu au Green Mill et qu’il vient ponctuer lascivement le poème du chanteur-colporteur Kurt Elling, il enveloppe tout le club de son velouté bactérien…

Vonski, tu m’écoeures !

Von Freeman dans sa grande splendeur





lundi 28 janvier 2008

Faire de vieux os



Je n’ai sans doute pas une vision très claire de l’œuvre entière de Cormac McCarthy. Je n’ai guère lu que deux de ses romans. Et les plus évidents encore ! Aguiché sans doute par les lumières un peu crues de la médiatisation la moins reluisante.

La Route, pour commencer, à rebours, parce que ce fut l’événement. Le Prix Pulitzer. Que la machine à logorrhée n’a cessé de propager la rumeur sourde de l’éclat du roman, et que, tel un mouton, tête basse, j’ai suivi la mince traînée de poudre.

Je viens d’achever la lecture non moins attentive de No Country For Old Men.
Il y a le film des frères Coen (que je n’ai pas vu). Le titre du blog de Thomz, ici référencé.
Je ne fais pas partie de ce cénacle qui a tout de suite compris l’importance de McCarthy. Et alors ? Faut pas lire les livres dont on parle ? Si j’obéissais à un pareil axiome, ce serait du snobisme pur et simple (le fait que je me pose la question y répond simultanément ; quel naze je fais…).

Comme je l’ai dit, ma vision de l’œuvre est donc forcément très parcellaire, et pourtant, j’y vois déjà une flagrante unité.

No Country For Old Men, ce pourrait être le prélude à La Route, sur une sorte d’échelle chronologique, un descriptif très condensé, très épuré, de cette longue et lente descente qui accélère notre perte.

Avant tout, c’est l’histoire d’un mauvais choix, ceux là même que l’on se pose en même temps qu’on les résout. Les mauvais choix qui nous perdent irrémédiablement. Ce genre de choix qui met en branle un engrenage complexe qui ne pourra s’arrêter qu’à condition d’avoir fait le tour de sa propre finalité.

Moss découvre une voiture déglinguée, criblée d’impacts, dans le désert du Mojave. Des hommes tout autour d’elle. Morts. Plus ou moins. A l’intérieur de l’habitacle, il découvre une importante cargaison de poudre. Par déduction, il comprend qu’il manque un des hommes. Premier mauvais choix, il se met à sa recherche et le découvre quelques 1500 mètres plus loin, affalé contre un caillou sorti de terre, replié sur lui-même, mort. Il y a une serviette à ses pieds. Deuxième mauvais choix, Moss l’ouvre pour inspecter son contenu. Pas mal, beaucoup, beaucoup trop de biftons. Troisième mauvais choix qui enclenche le bouton ON de l’engrenage, il s’empare de la serviette et rentre chez lui.

Dans notre vie, on a tous à faire de pareils choix. Tout se résume à cela ; ça divise l’humanité en deux : ceux qui prennent la thune et ceux qui laissent tout en plan pour ne pas risquer d’emmerdes.

La suite, la belle promotion qui est faite autour du film des frères Coen vous l’a plutôt bien vendue. Un tueur psychopathe et un shérif se lancent à la poursuite de Moss, dans un déchaînement de violence digne de l’apocalypse.

No Mercy for old Men !

Dans ce roman, il y a deux strates de lecture. L’intrigue, déclinée en longs chapitres. De petites interludes l’entrecoupant, rédigées à la première personne, dont le narrateur est le shérif Bell. Ces interludes effectuent de multiples césures dans le roman, comme d’incisives micro-coupures, d’incessantes piqûres de rappel. La vie va trop vite désormais pour les vieux hommes. Quand ils se retournent et regardent leur monde d’avant, il n’en voit plus aujourd’hui que des miettes éparses. Comme si l’homme se trouvait au centre d’une évolution folle, débridée, sans mors, une évolution qui le dépassait lui-même et l’entourbillonnait.

Vaguement, une philosophie se dégage. Un constat en tous cas : la société d’aujourd’hui refuse de reconnaître les évidences. Ses déviances propres et son besoin de s’y abandonner ont eu raison de sa volonté et de sa capacité de jugement. Droite et gauche n’existent plus nous dit-on, bien et mal n’existent plus. Les réponses les plus limpides soulèvent toutes désormais les mêmes objections. « C’est plus compliqué que ça », nous dit-on. Sous-entendu : il n’y a pas de réponse possible, pas de jugement possible. La vérité elle-même se voit supplantée par « des » vérités. Comme si chacun possédait une pierre propre à construire l’édifice ? Même pas. Pire. Exprimer qu’il existe une vérité différente par individu, c’est avant tout exprimer l’idée qu’aucune vérité n’existe ; et exprimer cette négation, c’est également exprimer l’idée que les frontières entre bien et mal, entre courage et lâcheté, entre progrès et évolution n’existent plus. Ceci, bien entendu, dans le but non avoué de ne plus avoir à s’y conformer. Exprimer cette négation inlassablement, à terme, c’est même ne plus rien exprimer du tout ; pas même cette fausse vérité qu’aucune vérité n’existe.

Le Shérif Bell se cramponne néanmoins à cette idée comme à une planche de salut. « La vérité, dit-il, est forcément simple. Simple pour que même un enfant puisse la comprendre. Parce que sinon, ce serait trop tard, le temps qu’on la comprenne, ce serait trop tard »

Plutôt que d’emmener l’Homme vers le « mieux », on préfère ne plus rien exiger de lui ; le garde-t-on en cage dès qu’il déborde de ses maigres prérogatives. Ou l’on met fin à sa vie de manière pure et simple.

Les interludes digressives du Shérif Bell paraîtront peut-être quelque peu réactionnaires à certains d’entre nous. Il a par exemple cette obsession un peu ridicule (certainement commune à tous les vieux) de l’apparence qu’ont certains jeunes d’aujourd’hui ; cheveux verts et piercings. Cela peut sembler parfaitement trivial et ça l’est sans doute un peu, mais cela témoigne en tous cas d’un symptôme aiguë qui semble en effet gangrener profondément nos sociétés : l’évolution des mœurs a remplacé l’idée de progrès humain.

C’est à cela que l’on mesure le degré d’évolution présumé d’une société. Par rapport à son degré de tolérance. Or, cette tolérance, muette, sans adhésion effective, quasiment condescendante nous empêche premièrement d’exprimer nos pensées, deuxièmement d’aller profondément dans l’étude de ces évolutions. Puisque aucune vérité n’existe, que bien et mal sont deux notions antiques, anormalement rétrogrades.

Dire qu’une chose est mauvaise n’est plus possible dès lors qu’elle est entrée dans le panthéon des mœurs humaines désormais tolérées. Lorsque le vieil homme regarde le monde qui l’entoure, il croit percevoir ce que d’autres ne voient plus et commence à considérer que les gens sont aveugles, qu’ils sont désormais privés de capacité de jugement ou pire, qu’ils se sont résignés à considérer les choses pour ce qu’elles sont.

Cette conscience vive d’un homme, considérant que la vie n’est essentiellement faite que de l’accumulation de ce qui constitue notre passé, totalement déphasée, ruine d’un monde disparu, persistant dans un monde mort, rend ce livre bouleversant.

Comme dans « La Route », ces interludes mettent en scène la beauté mélancolique de la résistance, tandis qu’un drame permanent se noue, que l’absence de pitié, de commisération, rend la vie des hommes et des femmes sans importance, sans valeur, rendant perceptible la présence du mal absolu, perceptible la perspective de notre propre déliquescence.

Comme dans La Route, la résistance s’exprime malgré tout, en dépit de tout, rigide, elle s’exprime quoi qu’il en coûte ; quitte à finir seul, dans l’insécurité permanente, réprouvé, incompris, mis au ban.


[No Country For Old Men de Cormac McCarthy - trad. François Hirsh - éd. Points - 320p.]

jeudi 24 janvier 2008

...mais craignent le bruit lointain des tronçonneuses (2)


Le boulot d’Hervé, c’était de concevoir des produits financiers. Des trucs alléchants pour que le péquin moyen s’y retrouve dans l’épaisse forêt du marché et puisse s’amuser à placer ses trois piécettes épargnées. Des trucs illusoirement sécurisants pour faire la nique à tous les autres sur la Grand Place concurrentielle.

La majorité des produits qu’Hervé faisait naître du néant capitaliste ne rapportait rien, ou presque rien à son entreprise (directement en tous cas). Ils servaient juste à donner à sa société un visage humain, abordable, à dégager une impression d’honnêteté, une impression propre à susciter la confiance.

Les mots de ce grand con qui lui servait de patron lui résonnait dans sa cuvette de baignoire remplie de liquide méningé. Sélection naturelle ! Mon cul ! Y avait qu’à voir le reste de la sueur, coulant sur son front, qu’il s’était acharné à éponger sur la surface de son corps moite d’angoisse, à force de mesure et de volonté ; comme les autres, Hervé en était certain, comme les autres, il se chiait littéralement dessus.

Quand il croisa l’assistante du patron (rousse version incendie monté sur talons-échasses, toujours vêtue d’une sorte de pantalon de clown tout sauf seyant) il n’osa pas regarder dans le vide de ses yeux anthracites. Elle murmura : « tu fais la gueule, Boisvert ? » et il fit non, très légèrement, imperceptiblement, et il se réfugia dans la chaleur affreusement climatisée de son bureau.

Boisvert.

Ce surnom, il le devait au meilleur produit financier qu’il avait conçu. Une petite chose qui avait rapporté gros et avait permis à la boîte de s’acheter une conscience et une chouette image à peu de frais. Tout bénèf pour les grandes dents de la Grande Tour.

L’idée était simple ; il fallait à tout prix trouver un moyen de transférer en toute discrétion des fonds de la société vers le capital d’une entreprise exploitant des mines de cobalt en Amérique du Sud. Pour ce faire, il fallait créer un produit écran visant à constituer une sorte de fond de placement, permettant à l’argent de transiter quelques temps, ici, là, puis enfin, de voyager (via de multiples escales) jusque la cible recherchée. Montage complexe et sinueux. Rien qu’à suivre la sinusoïdale, vous pouviez attraper une céphalée s’étalant sur les 15 prochaines années.

Ce ne fut pas le fruit de la réflexion qui permit à Hervé « Boisvert » de trouver la solution ; ce fut le fruit de son cynisme.

Le produit financier était le suivant.
Les clients qui plaçaient leur argent par l’entremise de la société contribuaient au développement durable. Un contrat signé équivalait à un arbre planté. L’argent voyageait, fructifiait, satisfaisait le client en terme de rendement (bien qu’il soit sans commune mesure avec celui de l’entreprise, à tous niveaux), l’étendard du développement durable flottait haut pavillon sur le front débile de la Grande Entreprise Mécène, et moyennant quelques intermédiaires gracieusement engraissés, les fonds parvenaient jusque l’exploitation des mines de cobalt sud-américaines ; les dividendes faramineux résultant de la production et de la vente du précieux minerai retombaient dans les poches de l’Entreprise et nourrissaient l’appétit des actionnaires.

Tout le monde était content. Quand on ne joue pas, on ne gagne pas. Une couille sur le bureau, même le patron avait laissé retomber mollement sa mâchoire lorsqu’il avait exposé le projet devant l’ensemble des collaborateurs. Personne ne s’était jamais montré aussi cynique.

Mais pourquoi donc au fait ? Ah oui, j’ai oublié de le dire…

Les mines de cobalt demandent une énergie considérable pour l’extraction du minerai ; et l’énergie est un truc du genre à creuser des trous dans ton petit porte-monnaie.

Les ressources d’énergie, c’était principalement de l’électricité ; et pour obtenir une source d’électricité à proximité de la mine, il fallait construire des routes pour l’acheminement de matériel ou des barrages nécessitant l’inondation de certaines zones et le déplacement des populations. Ici, cela ne demandait pas d’efforts surhumains. Tout était à portée de main, ou de hache.
En pleine jungle amazonienne, pour dégager le passage ou faire chauffer des turbines, il suffisait de couper du bois.

En résumé. Vous placiez votre argent, l’entreprise ramassait un max, plantait un arbre (mettons en forêt de Vincennes) et renvoyait la corbeille de fruits tombés de l’arbre directement (enfin, pas si directement donc) dans le ventre d’une grande compagnie minière contribuant à la déforestation du poumon mondial. Un arbre planté, des milliers d’autres découpés à la tronçonneuse géante.

Le développement durable, nouvelle cause nationale, chatouillant toutes les petites âmes, le produit fut un succès ; entre toute chose, ce qui valait le plus cher aux yeux de chacun était encore l’illusion d’une conscience propre comme un sou neuf (et le Produit l’offrait pour trois fois rien).

Hervé, renversé en arrière sur sa chaise de bureau se redressa presque instantanément lorsque sa messagerie Outlook présenta tous les signes d’un haut-le-cœur messager. Il joua de la souris pour afficher la correspondance déshumanisée de Jean-Mi, l’algorithme, le type qui chiffrait les montages financiers les plus obscurs (ceux-là même qu’auraient perdu le plus compétent des semeurs de cailloux). Encore un calendrier porno, qui au lieu de s’afficher, planta son poste de travail.

Hervé se renversa à nouveau en arrière en soupirant. Il voulait seulement fumer une cigarette. Rien qu’une, mais la loi lui en avait imposé l’arrêt et dehors, le vent cinglant, chargé de pollution giflait sans ménagement les visages (ne parlons pas du fait qu’il fallait, pour se livrer à ce petit vice, prendre l’ascenseur et descendre la bagatelle de 48 étages et fatalement les remonter ; ce laps de temps pouvait suffire à la jungle pour que tous les fauves s’entredévorent ; vous fumez une clope et quand vous revenez, c’est l’apocalypse, l’angoisse, putain, l’angoisse)…

Il y a quelques mois de cela, sa belle-sœur et son beau-frère était venus dîner. Le beau-frère s’était fendu d’une tirade enamourée relative au Grenelle de l’Environnement, décrété foutue marotte nationale, petits zozios qui chantent, pergélisol en fusion et chant d’amour/monument aux morts salins en l’honneur de feu la Mer d’Aral.

Par provocation, Hervé s’était complut à lui décrypter le détail de son petit « placement jardinier » et ce merdeux avait dit : « comment tu peux faire un truc pareil ? et continuer à te regarder dans la glace ? ». Quand le couple s’en était allé, Hervé les avait regardés de loin, monter dans leur 4x4 et rentrer chez eux, et un sourire creux s’était étendu sur son visage…

Un moitié de nichon siliconé figeait toujours son écran comateux ; salive résiduelle sur ses lèvres. Il pensa au patron et se sentit insulté par son air suffisant. Il pensa : « si tu me fais couler avec toi, pauvre con, je te tire un putain de balle dans le crâne »… Ce pensant, il décrocha le téléphone, composa un numéro à quatre chiffre – 1 – 8 – 4 – 9, puis beugla dans la voie lactée téléphonique, à une oreille hébétée, à l’autre bout du fil : « et vous foutez quoi ce matin, à l’informatique ? Si vous m’arrangez pas ça dans la demi-heure, je vous enfonce votre bande passante dans la gorge, c’est clair ! ». Il raccrocha…

Le nichon désormais entier avait un aspect irréel, difforme, dégueulasse.

mercredi 23 janvier 2008

Les arbres ne craignent pas les rugissements...(1)


« Crache, mais crache, bon sang de merde », s’était écrié le grand type en costume cintré Paul Smith.

Ces postillons volaient dans la pièce tel le résidu pauvre de sa colère à l’eau de rose. L’unité centrale, à bout de souffle, moulinant comme deux hommes piétinant sur du gravier, branchée sur réseau géant n’était guère plus véloce pour le patron que pour les autres (malgré le fait qu’il occupait caricaturalement l’étage le plus haut de la Grande Tour) et le petit sablier virtuel de son poste de travail était une flèche plantée dans l’estomac de sa colère ; elle augmentait, grandissait, menaçait de tout emporter. Et pourtant, ignorant cette sourde véhémence, l’écran restait lamentablement immobile, comme prisonnier d'un espace temps farceur et hoqueteux.

L’extrémité gauche du graphique fit une apparition dans la petite fenêtre qui venait de s’ouvrir sur la face déconfite de son poste de travail et qui dissimulait presque la totalité de son Wall paper pixellisé ; photo potache de Britney Spears bourrée, avachie sur elle-même, au bord de dégueuler dans l’interstice minable de sa portière entrouverte. Sur ses yeux vitreux, se reflétaient l’éclair assassin du flash d’un paparazzi.

Mais l’extrémité gauche du graphique ne disait rien. C’était la valeur en début de séance. Et rien d’autre. « Saloperie de merde » ! Seule la droite portait en elle les enseignements nécessaires.

Soudainement la photo de cette pauvre Britney traquée, dévoilant une partie de sa fesse gauche, vulgaire et malsaine, constellée de points de cellulite, prenait un nouveau relief. Autrefois, il la regardait en riant, de toute sa hauteur. Aujourd’hui, elle signifiait la gloire d’hier et la déchéance de ce jour ; et il se souvenait des dictons fanfarons qu’il faisait résonner du fond de sa vallée intérieure, bordée de cordes vocales dénicotinisées, pour pousser au train ses collaborateurs : « on ne peut pas gagner si on ne joue pas, Hervé »…et cela suffisait à faire d’Hervé ou de n’importe quelle autre petite main encore timorée de la finance un flambeur de première, prêt l’instant suivant à mettre sa chemise, sa femme, son gosse, sa grosse caisse prétentieuse et au moins une de ses couilles sur la table…Cela suffisait ! Cela suffisait à l’époque.

En 29, des types s’étaient fait sauter le caisson pour de mauvaises courbes, celluliteuses comme l’arrière-train de l’indomptable Britney, mais la différence entre eux et lui tenait en cela qu’il lui fallait supporter un délai de chargement néanderthalien pour l’affichage misérable d’une foutue page en format PDF.
En 29, les petits colporteurs allaient de bureau en bureau, propageant les mauvaises nouvelles à la vitesse de leurs jambes. Avec l’invention du PC au ralenti, il fallait coller sa tronche contre l’écran et attendre que cela s’affiche, le canon froidement appliqué contre une des tempes en attendant de savoir s’il fallait ou non presser l’irrémédiable.
En 29, le marché était si exiguë qu’il pouvait se casser la gueule puis se relever avec de belles recettes toutes bien fichues, sous l’impulsion d’un libéral bon teint, marionnettiste et beau parleur. Aujourd’hui, c’est le marché lui-même qui tournait en boucle et « jouer pour gagner », c’était un peu comme emmener cinq gars en avion pour les jeter dans le vide avec quatre parachutes et un sac à dos !

La bonne volonté ne suffisait plus. La tronche de l’autre, bandant ses biceps de moineau, n’y changerait rien. On ne payait plus le volontarisme ; les sourires, les dents, la gnac, les niaiseries sur le succès et sur un capitalisme à visage humain, les danses du à-plat-ventre devant les têtes de gondole de tous les potentats du monde et même de gros chèques offerts en fin d’année pour service non rendu. Le choc de confiance n’aurait pas lieu…
Hervé et le patron en avaient ri à gorge déployée et maintenant il ne riait plus.

Les « bordel de saloperie » s’enchaînaient à d’autres expressions tout aussi ou davantage ordurières. L’écran semblait désormais noyé sous un fleuve de salive noire. « Putain », siffla-t-il en tenant de retrouver un peu de calme.

Enfin, le graphique étala piteusement en plein écran, les résultats en berne de la finance mondiale.

Déjà, les requins vieillis s’apprêteraient à se faire bouffer par de plus jeunes, qui rachèteraient tout ce qui bouge au bas prix ; et ils poseraient leur cul sur une pépite qui ne tarderait pas à se métamorphoser en montagne d’or. La méga roulette russe allait faire tourner les têtes et quelques heureux chanceux pourraient gueuler leur bonheur d’avoir tiré la queue du Mickey. Déjà, certains observateurs tenteraient par le biais de messages cryptées de faire passer l’information et d’autres feindraient la catastrophe annoncée, en poussant de petits cris de jeunes vierges. Des fortunes se dénoueraient, d’autres se feraient… Pas de quoi appuyer sur la gâchette, en somme.

Quand Hervé montra sa gueule enfarinée dans l’embrasure de la porte, le patron avait retrouvé son teint uniforme, gavé jusqu’au col d’autobronzant et de crème raffermissante et s’était un peu remis.

- C’est la catastrophe, murmura Hervé, essoufflé.
- L’informatique, m’en parlez pas, je sais pas ce qui y a ce matin…
- Non, je parlais de…
- De ça ?, dit le patron en montrant le graphique coloré comme une royale débandaison sur l’écran de son ordinateur.
(après un temps d’attente, le patron continua)
- Dites-moi Hervé, quand vous vous êtes fait prendre avec une autre gonzesse que votre femme, votre couple a manqué de voler en éclats si je me souviens bien, n’est-ce pas !
- Heu…
- Mais vous êtes restés ensemble, non ?
- …
- Et quand l’autre des archives s’est fait choper la main dans le pantalon d’une autre, et que sa femme l’a découvert, elle a pris la tangente avec son meilleur ami…non ?
- …
- Alors, arrêtez de faire cette tronche…le système a besoin de ça, il se purge…Tout le monde y gagne, sauf ceux qui y perdent...

Hervé retira lentement son corps de l’encablure.

- Hervé ?
- Oui, fit-il en reparaissant…
- Souriez, tout va bien (ses dents éclairèrent la pénombre naissante du bureau tout entier), c’est rien que de la sélection naturelle…

mardi 22 janvier 2008

A corps défendant


Louisa est une jeune femme libre, qui croit conduire sa vie comme elle l’entend. Comme chacun d’entre nous, elle ne perçoit pas les inclinaisons de son tempérament, de son histoire, qui la poussent naturellement vers un choix plutôt qu’un autre. Elle évolue dans la vie, masquée par le grand paravent de ce qu’elle ignore d’elle-même.

C’est pour cela qu’elle ne (se) comprend pas, lorsqu’un inconnu au physique étrange et déplaisant la tire par le poignet pour l’emmener « boire une verre ailleurs ». Elle ne comprend pas non plus pourquoi elle se laisse mener par lui, pourquoi elle continue de supporter sa déplaisante conversation, ses insinuations absconses, pourquoi elle ne le laisse pas finir seul, son « verre, ailleurs », pourquoi elle ne rentre pas chez elle maudire cet homme et cette soirée perdue. Et laisser tout cela derrière elle.

C’est la même incompréhension qui la tenaille lorsque l’inconnu la renverse sur un banc de pierre, dur et froid, pour prendre possession d’elle ; provocatrice, elle témoigne de ce que l’équilibre entre consentement, refus, résistance et pudeur semble une vue de l’esprit ; elle le confesse elle-même, c’est une sorte de viol consentant, qui la projette dans une jouissance inconnue, surpuissante, au-delà du désir et de sa propre puissance de volonté.

D’autres pourquoi appellent d’autres comment.

L’homme s’appelle Gordon. Il est psychanalyste. Il voit au-delà d’elle, à l’intérieur d’elle, et malgré ses refus, comme il viole et torture son corps, il viole et torture son âme. Comme il exhume l’orgasme de son corps malgré elle, il exhume des souvenirs refoulés, des tentations malsaines, des sentiments auxquels elle refuse de céder ou qu’elle souhaite ignorer.

Ce roman d’Edith Templeton, Gordon, décrypte avec une parfaite acuité ce qui peut unir deux êtres dans une relation de domination et de soumission. Ce décryptage met en relief l’interdépendance de ce type de relations.

Le besoin qu’a l’un d’écorcher, l’autre de sentir son corps s’ouvrir comme une plaie, le besoin de l’un à soumettre, celui de l’autre à se résigner, à céder, le besoin de l’un à salir, à souiller, à punir, le besoin de l’autre à se laisser fouiller comme un vieux débarras rempli de frustrations, à souffrir.

Dans cette relation d’interdépendance, celle du soumettant est encore plus forte. Parce que s’il faut faire céder l’autre sous sa force, sous son illusion de toute-puissance, c’est à lui-même également qu’il lui faut céder, c’est à ses propres ténèbres qu’il lui faut se confronter, vivre avec cette image déformée de lui-même et plonger en elle sans retenue. C’est l’absurde distorsion d’un double combat, contre l’autre, physiquement, à qui il faut, de force, arracher la reddition et bien sur contre soi-même avant tout, contre ses pulsions qui menacent de l’entraîner vers la mort.

Il n’est pas étonnant que ce roman ait été interdit dans plusieurs pays, lors de sa parution en 1966, en Angleterre et en Allemagne notamment. Il n’a certes rien de terriblement sulfureux, mais bien davantage que le comportement jugé déviant des personnages, c’est leur abandon, le plaisir non feint qu’ils prennent tous deux à torturer, à humilier, à être torturé, à être humilié, qui retourne le lecteur contre lui-même ; afin qu’il cherche en lui la réponse à cette question qui lie étroitement la sexualité au désir de mort.

Très intelligemment, il apparaît que ce type de relations (dénué d’illusion de pérennité) ne peut être que plus éprouvante pour le soumettant que pour le soumis. Parce qu’il est relativement plus aisé de se plaire en victime salie qu’en bourreau. Parce qu’aussi, la reddition est un acte plus passif qu’actif et qu’il n’est guère possible pour le soumis d’influencer quoi que ce soit de la relation. Le soumis, tout au contraire, tient la main sur tout et il est le potentiomètre déviant qui règle son intensité. Ce double combat, en dernier lieu contre sa nature et sa propre morale (même illusoirement rejetée) ne peut qu’éreinter celui qui s’y abandonne.

Lorsque vient le temps d’y mettre un terme, le soumis peut reprendre sa route, auréolé d’une nouvelle conscience de soi. Le soumettant reste sans sceptre et sans pouvoir, constatant avec une amertume morbide son incapacité à aller plus loin dans une relation qui irait trop loin, mais aussi la tristesse qu’implique la perte irrémédiable d’un être parfaitement adapté à ses pulsions. Ne lui reste plus qu’à tenter de vivre en laissant cela derrière soi, à se résigner à son tour, à feindre d’aller vers l’avenir alors même qu’il ne semble contenir aucune promesse de félicité.

Les êtres faibles le sont bien souvent en dépit de toutes les apparences.


[Gordon de Edith Templeton - trad. Marie Hélène Sabbard - éd. 10/18 "Domaine Etranger" - 256p.]

lundi 21 janvier 2008

Anna's Songs



Amsterdam. 1942. Dans une petite pièce exiguë, une famille se cache des persécutions nazies tentant vainement d’échapper à la déportation. Tout le monde connaît ça, c’est le décor réel, froid, terrible du Journal d’Anne Franck.

Autre temps. Autres mœurs, Autres dimensions si j’ose dire.

Une porte s’ouvre. La jeune Anne Franck laisse entrevoir sa silhouette rabougri à travers l’entrebâillement. Elle est vêtue simplement mais semble belle. De ce genre de beauté simple, qui n’a aucunement besoin d’artifices. En réalité, elle irradie littéralement (pas étonnant, deux gros projecteurs un peu vulgaires l’isolent du reste d’une scène démesurée). Un pas à gauche, à droite, une musique sirupeuse dégouline aux quatre coins de l’estrade, pas chassés, elle ouvre ses bras (un peu comme Madonna lorsqu’elle joue les Eva Peron de bazar), regarde le plafond et entonne une plainte pathétique, démonstrative au possible, à peine chargée d’émotion…C’est bien Anne Franck, on pourrait certes en douter mais c’est elle, assurément. Grimée en star du Music Hall.

Elle se cache de la mort, dans Amsterdam déchiré, où il faut se préserver de la cruauté, de la méchanceté des autres, se préserver de la dénonciation, en poussant d’aiguës ritournelles.

La voilà qui se déplace jusqu’un petit bureau pour écrire, tout en continuant de chanter sa misère de salon, à la manière de l’épouvantail du Magicien d’Oz, lorsqu’il prend conscience de l’aspect définitif de sa condition.

Vous l’avez compris, c’est une comédie musicale. Le monde est en sang. La mort s’insinue partout, détruit les dernières illusions de l’humanité. Des wagons entiers viennent donner des hommes au gaz, une industrie du crime, du sang, des ténèbres couvrent le sol européen de cadavres et d’ignominie, tandis que dans sa chambre, Anne Franck fait des entrechats et poussent la chansonnette, triste chansonnette, je vous l’accorde, mais chansonnette néanmoins.

On frissonne en imaginant la suite d’une telle entreprise. Des SS font irruption dans la chambrette des Franck, déclinant le « Arbeit Macht Frei » en effectuant de gracieux « pas de bourrée », symbolisant l’expulsion de toute la famille « haus » de cette tanière privée de lumières. Des déportés vers le néant s’entassent en chantant fièrement dans les trains de la mort, miment une chorégraphie divertissante du génocide !

Ce n’est pas un rêve, ni même une absurdité. C’est une comédie musicale, adaptée du Journal d’Anne Franck qui voit le jour en Espagne. Presque hallucinant. D’une incongruité surnaturelle…

La famille Franck, habituellement si tatillonne (à raison) sur l’exploitation de l’œuvre, a pourtant donné son feu vert pour que le Broadway madrilène puisse trouver loisir à contempler le spectacle de la Shoah… en chansons…

Bien entendu, la mise en scène d’un tel spectacle, traité de manière aussi frivole voire triviale dans la forme, traitant cependant d’un sujet aussi grave et éprouvant, soulève nombre de réserves ; auxquelles le metteur en scène fait face sans se défiler.

Une étude a en effet révélé, affirme-t-il, que les jeunes espagnols sont les moins sensibles d’Europe sur la question du génocide juif. Partant de ce simple constat, il voit dans ce spectacle la possibilité de sensibiliser un plus large public à cette partie de notre histoire commune, tout en employant pour ce faire une pédagogie plus souple, plus à même de fédérer autour d’elle l’attention des plus jeunes.

Aucun sujet ne doit être tabou dans nos sociétés ; seule la forme doit être sujette à caution.

On imagine mal d’autres comédies musicales, développant le filon comme du bon pain : les cowboys beuglant des airs de country en offrant des couvertures infestées de grippe à des indiens sans défense immunitaire, la farandole des machettes rwandaises, ou l’hymne à la bombe américaine.

Que les auteurs de comédies musicales s’emparent de certains grands moments de l’Histoire ne me choque pas outre mesure. La musique est souvent dégueulasse, c’est un fait, mais on peut bien faire de Moïse ce que l’on veut, faire de la vie de Napoléon une sorte de radio crochet de mauvais goût ; rien ou presque rien n’est sacré.

Au sujet précis de la Shoah (ou des autres évènements de l’Histoire humaine cités ci-dessus), on entre dans une autre dimension ; on n’est plus dans l’Histoire, mais dans la Mémoire. Et la Mémoire est une chose trop fragile pour jouer avec. On n’est pas seulement dans un souci d’exactitude chronologique, mais dans la conscience qu’il convient précisément en raison de son évidente fragilité, de veiller à ce qu’elle ne subisse aucune altérité, d’aucune sorte que ce soit.

A trop édulcorer, on finit par perdre tout sens.
Mélanger massacre et chanson, c’est l’évident stigmate d’une société qui perd le sens de l’effort intellectuel. Renoncer à transmettre cette Mémoire, telle qu’elle est, dans toute sa force, sa puissance d’effroi, dans l’ensemble de son silence de mort et de recueillement nécessaires, c’est renoncer à en comprendre le sens, à en saisir la menace toujours actuelle.

« Pathologiser » à l’extrême ce qui au contraire nécessiterait une réflexion sereine, froide, toute réflexion qui implique de veiller à ne pas trop mélanger les genres, pour ne pas prendre le risque de malsaines ou absurdes associations.

Quel monde est-ce là ? Que celui qui fait défiler le film du génocide sur une bande son digne d’une bluette infâme pour ados attardés…L’horreur en chanson, l’indicible au hit-parade, Anne Franck sur la couverture de Jeune et Jolie…

Ce renoncement ne semble pas annoncer des temps de Lumières.

samedi 19 janvier 2008

Blues March



Il y a peut-être 5 ou 6 ans de cela, je suis allé voir un type nommé Taj Mahal en concert.

Taj Mahal est aujourd’hui un vieux bluesman, né Henry St Clair Fredericks, en 1942, et qui a tiré son nom de scène d’un rêve enflammé.. Un type jamais là où on l’attend.

Par exemple, on le retrouve à Woodstock avec tous les autres jeunes loups du rock de l’époque, devant une audience pas franchement acquise, parmi toute une population de jeunes gens à poil qui véhiculent une idéologie improbable basée sur l’amour libre et universelle ; soit à un milliard de kilomètres de toute l’imagerie blues, pleines de contes, de légendes et de « Hard Times », de résignation et de plaintes. Et pourtant, il est là, parce qu’il se passe quelque chose d’intéressant et qu’il lui semble sans doute bon d’y participer.

Devenu une légende vivante, dans les années 80, il laisse le blues derrière lui, sans un seul remords, pour jouer de la musique Hawaïenne (son lieu de résidence d’alors), perdant du même coup l’intégralité de son public et l’ensemble de sa renommée.

Aussi, quand j’allais le voir, je ne savais pas trop à quoi m’attendre. Je n’avais que la conscience et le plaisir de me dire que j’allais pouvoir assister à la performance d’une légende, d’un type, qui par de multiples allers et retours, avaient participé très activement à l’histoire de la musique populaire moderne. Et puis c’était tout.

Lorsqu’il entra sur scène, accompagné de quatre types barbus jusqu’à la poitrine, vêtus de ch
emises à fleurs, armés de ukulélés, je ne fus pas surpris, et je ne pus m’empêcher de me moquer gentiment (avec tendresse) de l’audience qui semblait interdite, en attente d’assister à un vrai concert de blues comme on en fait plus.

Les applaudissements furent polis pendant le premier set. Pour dire vrai, on se serait cru dans cette série (à laquelle je n’ai jamais rien compris) « L’île mystérieuse », c
elle avec ce grand type grisonnant en costume blanc et à l’air suffisant, toujours flanqué de son nain malicieux (vous avez remarqué, comme les nains sont toujours associés à l’étrangeté, au fantastique ? C’est étrange n’est-ce pas ?). On se serait presque attendu à ce que des gonzesses moitié nues entrent sur scène pour balancer des bouquets de fleurs et des fragrances embrumées de jasmin (sans doute, l’exiguïté de la salle du New Morning ne se prêtait pas à ce genre de représentations folkloriques).

Il n’en fut rien bien sur. Heureusement.

Une fille ne cessait de s’agiter sur le coté droit de la scène. Pendant le second set, elle ne se calma pas, et finit par réclamer : « du blues, bordel, du blues ».

Je m’arrête un instant. Je comprends que le blues soit pour certains une musique difficile d’approche. Une musique quelque peu opaque. Dans la forme, il s’agit d’une musique extrêmement codifiée, voire répétitive. Mais beaucoup d’autres musiques le sont pareillement : le reggae, le hip-hop, le rock n’roll ; ce n’est guère (enfin grâce) qu’au mariage de toutes les influences que les musiques sont devenues diverses, riches et affranchies des codes. Qui songerait à dire que le jazz est une musique répétitive ? Et pourtant, le hard bop, c’est quoi à part du blues, quelque peu distordu ? Qui songerait à dire que Led Zeppelin joue une musique répétitive, dans le fond comme dans la forme ? Et pourtant leur musique, c’est quoi, à part du blues saturé, en plus cradingue ?

Ces musiques sont très codifiées parce qu’elles sont « musiques racines ». Le reggae est articulé autour de l’idée de fierté. Le rock n’roll autour de l’idée de révolte. Le blues est une musique de plainte, de deuil, une musique de « philosophe » (finalement, elle témoigne de la même chose que la fameuse phrase de Sagan), une musique toute articulée autour de cette idée simple : « c’est la merde, je suis malheureux comme les pierres, mais c’est aussi cela qui atteste de ma vie, je suis vivant, je vais quand même pas me jeter sous un train ! alors, c’est bel et bon, je prends ma guitare, je fume quinze clopes par jour pour avoir une voix d’outre tombe et je vous raconte mon histoire ».

Bon je reviens au fameux concert.

Taj Mahal ignora les premières manifestations d’impatience pendant presque tout le second set avant de rabrouer un peu les plus récalcitrants : « du blues, du blues, avait-il dit, y a pas que le blues dans la vie ! ». Et il continua finalement son chemin de jasmin et de vahiné, comme bon lui semblait.

Enfin, le dernier morceau du concert entama d’authentiques mesures de blues.

Un blues bizarroïde, plein de ukulélés, d’harmonies guillerettes. Et puis, passé l’étonnement, le morceau prit forme, les instruments insulaires semblèrent se plier aux injonctions de cette musique d’ailleurs, pour laquelle ils n’étaient pas faits. Et Taj Mahal marmonna, une prière peut-être, ou un psaume, une plainte étouffée, comme enfoncée dans le fond de sa gorge, grattant ses cordes vocales, comme on gratte une cuve pleine de bactéries…respectant l’un des codes formels du blues, il allongea son morceau à la fin de tous ses couplets de misère, pour s’adoucir, et les musiciens respectèrent l’injonction du maître, ils murmurèrent également avec leurs instruments.

Puis le morceau se souleva à nouveau pour l’explosion finale. La voix de Taj Mahal prit une sonorité rauque, sourde, vénéneuse, gutturale, elle sembla émerger de profondeurs insoupçonnées.

Dans ces moments là, le blues forme une boule dans votre estomac, une petite boule d’humanité, qu’il faut nourrir, faire lentement grossir, jusqu’à l’explosion de transe, le blues, c’est cela, précisément, cela, une musique de transe. Comme le veut également l’usage (la chose ne se fait pas d’elle-même, elle se fait malgré soi), le public entra en lévitation et hurla d’un seul homme en même temps que Taj Mahal et un frisson relia toute l’audience pour chatouiller la colonne vertébrale de toute personne présente.

Oui, c’est cela le blues. Une transe mystérieuse, si immatérielle qu’elle semble n’avoir strictement rien à voir avec la dextérité du musicien ou la qualité de composition, ou même l’intelligence visionnaire des plaintes psalmodiées.

D’ailleurs, l’ensemble des observateurs s’accordent pour le dire ; certains l’ont, d’autres ne l’ont pas ; cette capacité de transe, d’humanité écorchée, propre à faire communier simultanément tout un auditoire malgré lui.

Le blues est une sorte de don, l’avoir, c’est posséder la capacité innée, presque divine d’en communiquer très momentanément le pouvoir, magique bien entendu.

Lors de ce concert de Taj Mahal, cela ne dura que quelques instants, mais ces instants furent suffisants pour rendre l’expérience inoubliable ; avoir senti cette chose molle, transcendantale, sorte de spectre de soi, entre ses mains et constater avec délice que la transmission s’effectuait pour chacun ici présent. C’est proprement unique, quasi-miraculeux.

Un autre bluesman semble posséder ce don particulier, ce don qui consiste à jouer comme l’on se damne, à racler la crasse des fonds de casserole pour en faire un met des plus raffinés, qui consiste à emmener l’auditeur hors de soi.

Ce bluesman s’appelle Luther Allison et les deux morceaux que vous trouverez en écoute par ailleurs sont joués, psalmodiés par lui. « Cherry Red Wine » et « Bad Love ».
Ces deux morceaux ont été enregistrés en public, à Chicago.

Je les ai aussi choisis pour cela. Le blues est une musique qui supporte mal le studio, puisqu’il s’agit aussi d’un art particulier qui implique la narration d’une histoire, la réception réactive d’un auditeur. Si l’on brise la chaîne, la magie se perd.

Luther Allison - Live in Chicago

boomp3.com

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vendredi 18 janvier 2008

Foutaises



Je ne vais pas faire un seul mouvement. Adopter l’allure du roseau. Et lentement, couler, dériver, dormir avec la fluidité naturelle d’une nappe posée sur la surface de l’eau.

Avoir conscience ou être une conscience, seule ou parmi les autres, est un don pesant ; c’est le genre de don, trop lourd pour de simples épaules, que l’on souhaiterait presque renvoyer à l’expéditeur ; telle une maîtresse qui ne se sent pas digne du cadeau trop luxueux que lui fait un amant.

Comment être digne de cela ?
Où est mon mérite ?

La conscience est un diamant trop volumineux qui dissimule tout le doigt, l’on ne voit que ça !

S’il m’arrive de l’égarer sciemment dans un recoin de mon existence, elle me file au train, tambourine à la porte, beugle comme une truie pour que je la laisse entrer, que je la laisse prendre toute la place, monopoliser tous mes souffles, la moindre de mes pensées !
Etre conscient, mais c’est une sorte de torture…

Etre conscient de soi, ça doit quand même être encore pire, se connaître soi-même, comme on dit. La moindre névrose, le moindre refoulement, la moindre petite recette élimée jusqu’à la corde, que l’on utilise en dernier recours pour prendre la tangente. Tout savoir de soi, même l’indicible. C’est tout bonnement effrayant ! Epouvantable !

Aujourd’hui j’ai des velléités de roseau.
Des envies de nature.
De perception pure et sans aspérités.
Un peu comme l’homme plante, nourrie par la terre, inconscient de sa propre dualité, qu’il plût à Rousseau de peindre.

Seules perceptions de beauté persistante. Perception seule et nourriture inconsciente ; un délice imaginaire.

Quoique je vois bien que cette histoire n’a aucun sens. Comment percevoir la beauté sans rien comprendre de la laideur ?, c’est chose impossible ; excepté l’action plus qu’improbable d’un miracle, je ne vois pas. Et pourtant, il est manifeste que l’esprit a de grandes capacités de triage.

Il trie les souvenirs pour commencer. Avec le soin d’un maniaque rigide, il met de coté ceux qui se révèlent trop encombrants, ceux qui ne servent à rien, parfois même, il parvient à oublier consciemment, ce qui lui fait trop de mal. C’est son moyen de cautériser certaines plaies encore trop vives. Oublier ce que l’on sait, sciemment, révèle selon moi une puissance quasi surnaturelle, une capacité de volonté propre à l’ascèse véritable.
Vous allez me dire que c’est inconscient, et je vous répondrai que l’inconscient est une chimère. L’inconscient, c’est le néant et donner une contenance au néant, c’est une folie ; une folie douce et joyeuse certes.

Hélas, tout est effroyablement conscient, même l’oubli. Tout est tellement conscient à proprement parler que l’esprit lui-même ne peut que rester qu’en deçà de cette sur-nature, la fermer et obéir. Comme un bon petit soldat. Qui avance vers l’ombre de lui-même. Sans rien connaître jamais des tenants et aboutissants qui permettent à notre corps marionnette de se mouvoir.

Alors oui, aujourd’hui, je rêve d’être un roseau, à la fois peu de choses et élément indissociable de la nature, perception pure de la beauté et de la quiétude, perceptions de sons délicieux et dissonants, perceptions du bordel organisé, perceptions d’odeurs mélangées, impossibles à déterminer tout à fait, perceptions de caresses, perceptions infimes, de brise, de tintamarre inaudible. Juste quelques instants, cesser d’être cette foutue conscience en désordre qui chamboule la chambre bien rangée de mes idées…

Le miracle de l’esprit, c’est encore qu’en y pensant, la quiétude peut venir d’elle-même.

jeudi 17 janvier 2008

Brûler ou non


Parfois, il arrive que l’on soit complètement à coté de la plaque, que l’on fasse les choses en dépit du bon sens. Ça tourne mal, au vinaigre, sans que l’on sache exactement pourquoi ; ou on ne le sait que trop.

Je ne sais plus si c’est à la télé ou à la radio que j’ai entendu quelqu’un citer Sagan, mais voilà ce que ça disait : « quand on est mal parti, disait-elle, il faut savoir trouver la force de continuer ». C’est une sacrée farceuse, cette Sagan. Et elle fait marrer tout le monde. Les types de la radio ou sur le plateau de télé, ils disaient que c’était tout bonnement extraordinaire ce bout de femme, toute pleine d’aphorismes… et je me suis demandé ce que cela avait d’extraordinaire ; en fait, c’est la liberté qu’est extraordinaire, la liberté de dire des énormités, des choses spirituelles mais hors de sens et de propos.

Notez, ça peut être tout à fait valable comme devise. Quand on est Françoise Sagan, on a tout le loisir d’aller se faire vider au casino, flamber pour flamber, aller se pieuter à plus d’heure, sniffer de la coke et picoler tout son soûl. On est mal parti et on peut continuer sur le même chemin foireux. Continuer de se brûler consciencieusement. Parce qu’on est seul, avec tout plein de gens autour, mais seul néanmoins.

Bien entendu, chère Françoise, ça ne s’applique guère à notre situation. A celle du commun des mortels, j’entends.

Moi, quand je prend le mauvais chemin, que je pars mal (et c’est peu dire que mon sens de l’orientation est déplorable) j’entraîne fatalement ceux qui marchent à mes cotés ; et ils s’égratignent sur le même sentier de ronces, se niquent pareillement les genoux que moi et peinent de la même façon à faire cicatriser leurs plaies.

Moi, je n’ai pas le droit de continuer après mon mauvais départ. Je suis contraint à l’arrêt, contraint de regarder sur la carte, de faire machine arrière s’il le faut. Contraint également de refuser l’apitoiement, l’auto flagellation (c’est le plus dur), tenter d’oublier ce que j’ai pu faire, dire, ne pas faire ou ne pas dire, me pardonner…parce que ça nuit à l’efficacité, ça nous empêche de rester les deux pieds dans le même bourbier à attendre patiemment, en hurlant que la boue nous recouvre le visage, pénètre nos poumons et nous engloutisse tout à fait.

C’est la vie en somme.

mercredi 16 janvier 2008

Rien


Rien. Des terres calcinées. De la cendre partout. Dans l’eau. Dans les narines. Sur la peau du monde. Obstruant l’éclat du soleil. Un jour qui ne dure jamais que quelques heures. Une nuit anormale. Sans clair de lune. Une terre sans astres. Un globe fantôme. Transformé en route infinie, circulaire, animant les incessants allers et retours d’hommes et de femmes morts-vivants.

Quelque chose a dévasté le monde, l’a consumé sans pitié. Et les hommes ont renoncé aux mirages des sociétés. Ils vivent reclus et s’entre-dévorent. L’apocalypse en somme. Mais pas une apocalypse de pacotille, teintée de merveilleux et de superstition. Pas d’anges en vue ! Rien, le néant.

Un homme. Son fils. Tous deux avancent sur le monde, transformé en route unique, pour tourner autour d’un orbite mort, parce qu’il n’y a plus d’endroits assez sécurisants pour vivre.
Il faut se méfier des autres.
De ceux que l’on peut rencontrer.
De ceux que l’on ne peut jamais aider.
L’humanité est morte.

Un homme. Son fils.
Dans un monde froid, dévasté, dont les plaies sont trop profondes pour espérer un jour les refermer.
Rien. Marcher.
Aller ici, puis là, pour espérer trouver de quoi manger, chichement, des boîtes de conserve, des pommes pourries, de l’eau pleine de cendres, de quoi vous filer le scorbut ou vous rendre rachitique pour l’année qui vient, de quoi faire de la lumière aussi, de quoi chauffer et se chauffer, de quoi se couvrir, de quoi respirer encore
et tout le long,
pour l’homme, espérer donner assez d’outils à son fils pour qu’il puisse s’en sortir seul lorsque viendra le moment de prendre son tour dans la folle tournée de la mort.
Ou le tuer, lui retirer toute vie, et ne pas le laisser endurer davantage cette parodie d’existence, cette existence d’horreur, d’atrocité, d’inhumanité.

Une dilemme d’apocalypse…

Rien, c’est le style de Cormac McCarthy. Rien ou peu. Parce qu’il n’y a plus de vie, plus d’espoir, plus d’hier et plus de lendemain, alors par effet de vases communicants, il n’y a plus d’images, de figures de style, de description possible.

Juste le froid, les cendres, le néant de l’obscurité la plus noire, la mort de l’humanité toute entière.

Ce monde où l’on ne prononce plus le nom de Dieu. Où l’on n’ose plus s’interroger sur son absence ou sur sa supposée présence ; et pourtant, il semble en toutes choses, questionné en tous points du livre. Pourquoi cette mort du monde ? Pourquoi ce trépas de l’humanité ? Comment cela est arrivé ? Est-ce que le monde s’est autodétruit ? Les hommes l’ont-ils ravagé ? Ont-ils été pris d’une sorte d’hystérie sectaire, collective et contagieuse ? Une espérance est-elle possible ? Existe-t-il un sens à tout cela ? Dieu a-t-il prévu un plan de rechange, quelque chose qui nous mène vers un horizon plus favorable ? Quand tout le monde cède à ses penchants anthropophages, cela a-t-il un sens que de résister à la part de bête qui réside en soi ?

Rien. Le silence des réponses impossible. La vie est morte.
A peine le temps de Le maudire, deux ou trois fois, pas plus, sur plus de 200 pages, de ténèbres, de désespérance, d’errance. C’est si peu…effroyablement peu. Comme si le tour était joué et que philosophe, il ne suffisait que d’attendre, pour voir.

Et pourtant, malgré cela, la vie est toujours là, niée sans cesse, au détour des villes mortes, des hommes transmués en bêtes, mais toujours là, étroitement contenue dans l’amour qu’un homme peut porter à son fils alors même qu’aucun avenir, aucun futur, aucun affranchissement ne sont possibles. Et par la même, la résistance mystique et violente, de l’idée d’amour et malgré tout, de la question divine.

Comme si ces deux concepts, Amour et Dieu, étaient inscrits dans le ventre des hommes et qu’ils pouvaient – et cela, c’est donc de l’héroïsme – y répondre ou faire la sourde oreille.

Passer de l’Amour à la Barbarie, sans aucune espèce de transition, sans aucun point de bascule. Sans doute parce que les besoins humains sont devenus les mêmes que ceux des bêtes et que la seule façon de répondre de manière satisfaisante à des besoins de bêtes est d’y apporter des moyens de bête ; ou bien entendu, de s’y refuser avec acharnement.

Parsemant ce livre, l’illusion de la beauté, sa perception instinctive. Les souvenirs ou ce qui est au-delà de la chape de cendres. Le passé ou ce qu’il en reste et la douleur qui se niche en leur sein.

Rien.
A l’image de l’humanité dans ce qu’elle a de plus sombre.
En son sein, une maigre lumière qui brille et qui ne meurt pas.
Malgré cela.
Rien.



[La Route de Cormac McCarthy - trad. François Hirsch - éd. L’Olivier - 256p.]

mardi 15 janvier 2008

Modernité(s) du brontosaure



La modernité, c’est chouette ; et c’est d’autant plus chouette depuis que notre président l’est, moderne.

Tout le monde le dit. Il est moderne.
C’est moderne de divorcer (tous les autres le font).
C’est moderne de se remettre à la colle aussitôt après.
C’est plus que moderne de se remettre à la colle aussitôt après avec un ancien mannequin reconverti dans la chanson susurrée. C’est classe !
C’est moderne de montrer qu’on en a plein le pantalon et plein les poches.
C’est suprêmement moderne de ne pas avoir honte de dire que ce qui garnit ses poches vient directement des poches des hommes et des femmes qui vous ont ouverts le strapontin du pouvoir.
C’est moderne de ne pas aimer les fonctionnaires, surtout quand on en est un soi-même, parce que ce serait moderne un monde avec un seul fonctionnaire, comme dans le « Dernier des Mohicans » (s’il te plait Grazie, tu peux te contenir ?)
C’est moderne de dire qu’il faut en revenir aux fondamentaux de notre Glorieuse Histoire. Je ne suis plus très sur soudain, mais je suis à peu près certain qu’en tordant bien le concept, on peut l’affirmer.
C’est moderne d’expulser des sans-papiers, parce que pour ce faire, on emploie des technologies modernes.
C’est moderne, de la même façon, d’envoyer des drones équipés de caméras fliquer les moindres faits et gestes des indigènes de banlieue, et bien sur, c’est ultra moderne, sans démagogie aucune de relancer la police de proximité cinq ans après l’avoir lâchement abandonnée…
De toute façon, en quelque sorte, c’est moderne de dire qu’on est moderne !
C’est moderne de demander au gens d’arrêter d’aller voir les médecins et de choisir comme des grands les médicaments qui pourront leur faire du mal.
C’est moderne d’avoir un bon pote comme Bolloré, mais moins moderne d’en avoir un comme Lagardère.
C’est moderne de faire référence à Elvis Presley quand on tient le crachoir devant toute l’assemblée du Congrès Américain ?
En tous cas, c’est moderne de faire des blagues avec W., sauf quand on a une angine blanche, parce qu’on l’a vu, être malade, c’est du déjà vu, c’est pas très moderne…je n’dis pas… s’il s’agissait d’une maladie moderne (genre, une sorte d’infection après injection d’une puce GPS dans le cou, ça, ce serait moderne, mieux, ce serait carrément futuriste).
C’est super moderne de jogger, même si dans les années 80, Joan Van Ark, passait trois quart des épisodes de Côte Ouest à pratiquer la même saine et moderne activité.
C’est moderne d’avoir des ministres à ne plus savoir qu’en faire…
C’est d’ailleurs pratique et moderne d’avoir un ou une François Fillon (il est tellement ridicule quand il se fâche et qu’il montre ses biceps, comme l’autre jour, à Ajaccio, lorsqu’il fustigeait les nationalistes irresponsables).
Avoir une Rama Yade, c’est encore davantage moderne, et puis c’est joliment décoratif, dans tous les sens du terme.
C’est on ne peut plus moderne de montrer ses gonzesses à toute la France (la preuve, Snoop Doggy Dog le fait) en rêvant de claquer leur popotin, pour montrer à tout le monde que ça a de la gueule, le porno chic version Sarko Ier.
C’est moderne, presque « in », de jogger en t-shirt marqué du sigle « FBI », je ne sais pas si ça fait très sérieux, mais c’est davantage bandant que D.G.S.E. ou R.G., en tous cas, « Les Experts » de la télé qui parviennent à être sexy tout plein même devant un cadavre en putréfaction tout à fait achevé, et ça c’est classe, moderne, tendance, et plein de compétences…
C’est moderne de convoquer tous les journalistes à l’Elysée pour leur mettre publiquement la fessée (il est pas moderne, Joffrin, avec sa barbe, on croirait un instit de seconde zone – manque plus que la veste en velours avec des ronds en cuir au coude et le cartable en cuir souple).

Oui, tout cela, c’est moderne, tellement bon c’est moderne.

Et d’ailleurs, sur les plateaux de télévision,

Hervé Bourges, Edouard Balladur, Jacques Séguéla, André Glucksmann, Didier Barbelivien, Johnny Hallyday, Philippe Tesson, Frantz Olivier Giesbert, Jean-Pierre Pernaut, Mireille Mathieu, Enrico Macias, Jacques Chancel, Philippe Labro, Jean D’Ormesson, Finkelkraut, Eric Besson, Jean-Claude Gaudin, Patrick Balkany, Alain Duhamel, Olivier Mazerolles, François Pinaut, 85 % des retraités de France, Pascal Sevran, Christian Clavier,

se pressent pour attester de cette authentique modernité.

C’est peu dire qu’ils s’y connaissent en matière de modernité !

De toute façon la modernité, ça a une sonorité quelque peu dérangeante. Il y a « mode » dedans, et la mode, c’est un truc incessamment chassé par un autre truc du même genre ; différent certes, mais du même genre.

Un type qui serait également moderne que la mode elle-même changerait de position chaque matin, et c’est exactement ce qu’il se passe tout en haut de l’Etat. Pas de doute, c’est donc bien moderne…

Incidemment, je me demande s’il ne suffirait pas à notre aimable gouvernement d’être tout d’abord « contemporain », histoire de s’occuper des vrais problèmes d’aujourd’hui…

Mais je dis ça, je dis rien…

Guitar Hero



Haletants, le nez obstrué pas la poussière, jeunes et beaux, Paul Newman et Robert Redford tentent d’échapper à l’armée mexicaine. Slalomant entre les balles de ce qui faisait à l’époque office d’AK-47 tonitruants, ils parviennent à se réfugier dans une cabane sentant le fauve et la gloire. Le seul choix qui leur reste est le suivant : rester ici en se bouffant le nez et les ongles jusqu’à ce que les moustachus viennent les sortir de là (ou pire, se laisser faire prisonnier et finir au bout d’une corde) « ou » y aller au flanc, sortir de là et tomber sous les balles, mais debout, libres, affranchis, super-couillus !

Depuis la nuit des temps, c’est pile poil ce qui façonne notre maigre définition de l’héroïsme.
Mettre sa vie dans la balance, comme si elle n’était que peu de choses, somme toute, à coté de l’honneur. En d’autres termes, l’héroïsme, c’est la mort.

A longueur de films, on peut donc assister à la longue litanie militaire qui suit ; deux types armés jusqu’aux dents qui n’ont plus rien d’autre que d’aller vers la mort et qui préfèrent le faire avec les couilles devant plutôt que les pieds, se regardent dans les yeux (ils ont été rivaux autrefois ; parce que c’est plus savoureux comme ça).
Ils s’étreignent virilement (ce qui exclue toute embrassade, tout enlacement ou toutes caresses ; mis à part dans les scènes crypto-homos de glaidateurs dans Benhur) (en règle générale, ils se tripotent les avant-bras) et prononcent ces quelques mots archi-rabachés, connus de tous, de vous comme de moi : « c’est un honneur de mourir à vos cotés ».
Un honneur-de mourir-à vos cotés.

C’est cela l’héroïsme alors ! Mourir debout ?

Con comme je suis, je me dis en moi-même que mourir debout, au bout d’une corde, en tirant quelques bouffées d’un cigarillo déplumé, allongé, la tête à l’envers, le résultat est le même. Mais je ne suis pas un héro moi !

Je me demande tout aussi connement quel profit on peut tirer, dans le cas de nos deux militaires secrètement attirés l’un par l’autre de lever son arrière train pour faire face à l’ennemi, juste pour le plaisir d’en descendre quelques uns avant d’y passer ; c’est ça l’honneur ? M’est plutôt avis que c’est le genre de chose qui vous chargent un peu plus le mulet avant d’aller faire le compte de vos culpabilités diverses devant qui vous savez…ah, c’est un calcul d’apothicaire mais on a que ça, du début à la fin, soi-même, son petit carnet de recettes-dépenses et une main pour effectuer de petits calculs savants…

Encore que ceux là ont semble-t-il une cause à défendre. Mettre sa vie dans la balance pour défendre la liberté des autres, ça peut avoir un sens. Un sens sacrificiel en tous cas qui quoi qu’on en dise plaît à l’être humain.

Mais quelle cause est juste ? Quelle cause ne l’est pas ? Il suffit de regarder le film de Terence Malick « La Ligne Rouge » pour se rendre compte à quel point tout cela est absurde. Une vingtaine de types paumés dans une guerre insensée se sacrifient pour une colline chauve et déserte. Pourquoi ? Pour qui ? Quel sens peut-on donner à cela ? Quel sens donner à la vie que l’on offre pour gagner le droit de planter son drapeau sur ce petit monticule de terre ?

Par effet de contagion, l’héroïsme a de toute façon cessé d’être rattaché à un sens quelconque. Il suffit désormais de jouer avec son souffle comme on joue au bilboquet ou au Jeu de Go et l’on mérite sa décoration.

Toute une tripotée de types sont prêts à mettre leur vie dans la balance rien que pour se suspendre dans l’air quelques instants, traverser l’océan Indien à la nage, la mer de Tasmanie en canoë kayak, le Pacifique en planche à voile, ou l’Atlantique en avion comme ce bon vieux Lindbergh.

Lindbergh, il est intéressant et nous sert presque de maître étalon pour la démonstration qui va suivre.

Certes, lorsqu’il relie en deux jours New York et Paris, à bord du « Spirit of Saint Louis », l’exploit est retentissant. Unique. Démesuré, à l’échelle des pauvres moyens de transport humains.

Mais quel sens cela comporte-t-il, passé l’hébètement face à ce qui semble alors inconcevable ? Cela change-t-il réellement quelque chose à la marche du destin humain ? Cela vaut-il le coup de mettre sa vie dans la balance, et au bout du compte de la perdre ? Est-ce cela, réellement, l’héroïsme ?

Certains hommes considèrent leur vie comme la chose la plus importante qui soit. Cela ne les empêche pas de n’accorder à la vie des autres aucun prix. Considérez donc ce que peut représenter la vie d’autrui pour qui n’éprouve aucune peine à lancer les grands dés de celle qui lui est propre.

Lindbergh était ce genre d’hommes. Explorateur héroïque pour la grande majorité des sociétés occidentales, fou incontinent sans doute pour d’autres cultures pour qui la vie reste au centre de toutes choses.

Héro de l’aviation, pionnier – ce qui revient au même dans le grand mélangeoir improbable qui fait perdre aux mots tout leur sens – et défricheur d’horizons. Et alors ? Faut faire semblant de s’émerveiller, de considérer que le dépassement de la nature de l’homme se situe seulement au-delà de ses propres limites physiques ?

C’est de l’héroïsme de pacotille si vous voulez mon avis. Mais un héroïsme présupposé, admis par tous et qui permet de gommer toutes les zones d’ombre du personnage.

Comme celles qui touchent à son antisémitisme par exemple. Lorsqu’on lui demande, en 1941, en plein conflit mondial, de nommer les « agitateurs bellicistes », il répond sobrement « la race juive ». Notre héro. Qu’il convient de révérer, parmi le reste de la race humaine.

Voilà de quel bois sont faits nos héros, avec leur mort en médaille, leur drapeau et leur hymne à la con, leurs conceptions merdeuses du dépassement de soi, et voilà, c’est sous-jacent quelles sont nos rêves collectifs, et par la même notre conception de l’héroïsme et du courage.

Et après on me dira que notre identité est une chose chère qu’il nous faut défendre !



[Nous reparlerons du petit Lindbergh à l’occasion de la lecture prochaine du livre de Roth « Le Complot Contre l’Amérique »]

lundi 14 janvier 2008

La magie des refrains pop !



Dans une grande ville, on n’est jamais véritablement chez soi.
C’est toujours trop démesuré, trop nerveux. Ça nous fait toujours prendre conscience de nos limites.

Par exemple, quand on habite une petite ville, à quelque endroit que l’on se trouve en celle-ci, on sait toujours comment rentrer chez soi. Sans nervosité, on peut prendre le chemin du retour, contempler le jardinet des autres, en fumant deux ou trois cigarettes, quelle que soit l’heure, saluer le petit retraité qui bine et qui peste contre sa saleté de clébard qui vous aboie dessus sans raison apparente ; vous souriez en vous demandant s’il est possible que certains chiens soient plus doués que d’autres en science anthropomorphique (franchement, est-ce que j’ai une tête d’assassin ?).

Vous êtes serein, vous savez le chemin qu’il convient d’emprunter pour rentrer chez vous, rien ne vous presse.

Dans une grande ville, si tant est que l’on soit dans un endroit de la cité que l’on connaît mal, que l’heure des derniers métros soit passée, qu’aucun taxi ne passe par ici, rentrer chez soi peut se transformer en épopée ; c’est comme tenter de s’y retrouver dans un foutu labyrinthe…et puis, tout bien considéré, ça a quelque chose d’humiliant de se perdre dans la ville où l’on réside.

Il arrive parfois que tout se joue à la seconde. Vous marchez tranquillement sur le trottoir d’en face, vos pas écrasent mollement la chaussée détrempée, il fait froid, vous commencez à en avoir un peu marre de cette interminable soirée, tout compte fait, vous commencez à vous dire qu’il aurait peut-être mieux valu rester enfermé à la maison ce soir, devant une série policière de TF1, à boulotter des Knacki Ball, sans penser à rien, sans être rien d’autre qu’un ectoplasme à canapé convertible…alors même que vous commencez à presser le pas, parce que vous distinguez au loin un arrêt de bus, vous voyez apparaître la grande carcasse d’un transporteur d’hommes, tous phares allumés, comme une pute trop maquillée (ne m’y connaissant guère en la matière, j’ose imaginer que certaines se fardent avec goût), prendre l’angle de la rue, dans toute son obèse monstruosité.

Que reste-t-il à faire d’autre que courir pour l’attraper ? Courir malgré le froid, malgré l’engourdissement qui semble avoir contaminé tous vos membres, ligaments, nerfs, articulations, courir même si vous avez en vous la certitude d’arriver trop tard. Rater le dernier bus, le dernier métro, ne pas savoir par quel bout prendre cette ville qui semble soudainement construite en dépit du bon sens, uniquement pour vous perdre.

Vivre dans une grande ville, c’est vivre avec cette précarité là. On ne flâne jamais, on déambule, on vagabonde, on s’égare…

Dans une petite ville, on est seul aussi, comme dans une grande ville, mais on n’est pas seul de la même manière. On est seul parce que, en l’état, c’est la nature de l’homme que de l’être. Mais on a toute une vie derrière soi, toute une vie avec des gens qui vous connaissent, avec des gens qui vous aiment. Il y a sans doute quelques exceptions (il y en a toujours pour me faire mentir), mais…

Dans une grande ville, on est seul avec tout plein de gens avec lesquels on a des relations factices, précaires aussi, on est seul avec l’intuition que l’on pourrait crever la bouche ouverte… Vous ne me croyez pas ?

Lisez donc Les Nains de la Mort de Jonathan Coe, il dit ça très bien.
Tout son bouquin est construit autour de cette idée là.

Mais pourquoi donc je suis parti de chez moi, pour aller perdre le sens de ma vie dans un truc aussi démentiel, tout juste fait pour me perdre, partout, là, à vomir dans un caniveau, à courtiser la mauvaise gonzesse, à prendre le contre-courant de mon existence, à tenter de devenir un musicien de rock reconnu même si mon guitariste ne connaît que trois accords, même si mon batteur est une sorte de machine à cracher du binaire et se montre incapable de faire naître de ses deux mains d’autres sentiers, plus vallonnés, plus champêtres en somme ?

Cette question conduit ce roman simple, vif, d’à peine plus de 200 pages, sur le chemin du retour. Par le biais d’une déambulation folle, sans repères dans le Grand Londres des illusions perdues.

William en est l’anti-héros. Claviériste en mal de célébrité, accompagné d’un groupe de bras cassés absolument tordant, il aime Madeline (qui lui inspirera sa plus belle composition). Mais Madeline est aussi évanescente que peuvent l’être ces femmes que l’on croise à Londres et qui ne daignent pas consentir le moindre stigmate de considération envers vous

Il vit avec une femme (Tina) dont il ignore tout, jusque sa détresse. Comme tout bon londonien, il devient insensible au malheur des autres et à l’existence d’autrui. William est à la fois hors de tout (dans une ville dont il ne comprend pas le sens) et centré sur lui-même, ses petits délires existentiels, ses amourettes nombrilistes.

En toile de fond, en prétexte pour ainsi dire, William est le témoin d’un meurtre atroce commis par deux nains surexcités.

Comme trop souvent dans les romans de Coe, la part policière de l’intrigue est un peu farce-et-attrape, trop heureuse et coïncidentale pour tenir debout, mais au détour de rencontres, elle emporte une adhésion assez minime pour être appréciable, à force d’humanité ; mais aussi, parce que contrairement à nombre de romans, il sait se cantonner à un gimmick simple, un fil conducteur particulièrement cohérent qui relie l’ensemble de l’œuvre d’un bout à l’autre sans rien perdre de sa force de digression.

Un bien bel objet finalement quand on pas lu depuis six mois ; un leitmotiv aux allures de refrain pop accrocheur : « Reste chez toi pendant qu’il est encore temps ! ».

vendredi 11 janvier 2008

Vous avez dix secondes pour dire que vous êtes fumasse



La démocratie française, c’est le temps de parole, et le temps de parole, c’est le CSA qui s’en occupe. On file de beaux chronos à tous les patrons de chaîne française et on fait les gros yeux à ceux qui sortent des clous.

Grâce ou à cause de cela, il nous faut nous farcir les exposés terribles du chef de la tribu des chasseurs, jusqu’à la moindre diatribe anti-impôt de ce petit type qui fait partie d’une association de contribuable et qui souhaite l’éradication pure et simple de toute conscription.

En l’occurrence, compter le temps de parole avec minutie et exiger qu’il soit égalitairement réparti entre chaque postulant à l’élection, c’est surtout garantir que tous puissent s’exprimer l'un après l'autre, le plus posément possible ; cela ne garantit pas notre qualité d’écoute, mais on fait ce qu’on peut.

Les gros chronomètres égrainent les minutes et les secondes, et lorsque l’affichage fatidique, composé de 4 zéros, seulement séparés d’un « deux points » clignotant (sorte d’imaginaire trotteuse dans le néant télévisuel), le journaliste appuie sur un buzzer virtuel qui annonce la fin de la récré : « Désolé, le chronomètre est à zéro ». L’homme politique – d’importance ou non – finit sa phrase en mangeant la moitié des mots et respecte ensuite l’obligation de mutisme. C'est d'un ridicule achevé...

C’est une première aussi ; en voulant définir les règles du droit de libre expression, le CSA parvient à réglementer le droit du journaliste à couper la parole du politique ; notez bien, il n’avait pas besoin de cela, puisque juste après l’annonce de l’élection de Sarkozy, les journalistes de TF1 (foulant au pied les règles – rendues caduques par le point d’orgue électorale – du temps de parole) interrompaient un éléphant du PS pour avoir la primeur de la réaction de Johnny Hallyday ; lequel commentait sobrement : « que voulez vous que je vous dise, je suis heureux, je suis vraiment heureux »…vous conviendrez qu’il ne fallait manquer ça pour rien au monde…

A l’occasion des élections municipales, on va avoir droit à la même pantomime, au même rituel inlassable.

L’absurdité de ce système est d’autant plus criante qu’elle va jusqu'à empêcher indirectement la tenue d’un débat ; les chaînes de télévision étant alors contraintes de rééquilibrer de suite la balance. Calcul d'apothicaire et cahier des charges intenable !

Ça devient encore plus kafkaïen lorsque l’on sait que le Président du CSA est nommé par le pouvoir en place, carrément tordant si l’on considère que seule la presse écrite échappe à ce type de censure.

Peu importe que Libération, L’Express, Le Point ou le Nouvel Obs consacrent 80 % de leurs couvertures au seul Sarkozy (que ce soit pour faire son hagiographie ou démonter rouages par rouages son action).

L’opinion, c’est réservé à la presse, alors même que l’on sait que le média télévisé constitue sans aucun doute le média le plus désespérément complaisant à l’égard du pouvoir.

La question qui pose alors le plus de souci au CSA est le fameux temps de parole du Président, exempt de prise en compte à ce jour. Les fameuses deux heures d’échange (fabriquées ?) avec la presse cette semaine en constituent le premier écueil.

Cela n’a semble-t-il dérangé personne au demeurant, puisque le cirque auquel on a convié la France entière s’est presque aussitôt vautré dans la complaisance affichée.

Un exemple ?

Voilà des semaines que Sarkozy se montre au bras de Carla Bruni. Il précise avant même la conférence de presse qu’il est disposé à répondre à des questions relatives à sa vie privée.

Une journaliste de France 24 s’y colle. Sarkozy, hilare, remercie l’assemblée d’avoir « attendu la deuxième question pour en parler », comme s’il n’avait pas lui-même entretenu le buzz, comme si, finalement, ce n’est pas lui qui souhaitait depuis le début communiquer sur ce domaine. Et tout le monde rigole, dans l’assistance. C'te bonne blague, t'as entendu, Maurice ?

Finalement, il consent à répondre que : « c’est du sérieux (comme ses ados qui se mettent à la colle et qui cherchent l’approbation de leurs parents), et ce n’est pas le JDD qui fixera la date ». L’allusion n'a strictement rien de particulièrement drôle ou ou d'intensément spirituelle mais elle fait encore marrer toute l’assemblée.
On se souvient aussi récemment de Sarkozy déclarant devant le parterre conquis du Medef : "dans une autre vie, je pourrais être Directeur des Ressources Humaines" ; à propos de sa politique d'ouverture et du prétendu emploi des forces vives socialistes débauchées. Même grosse marrade !

Mais à part ça, la connivence entre médias, monde de la finance et pouvoir n’existe pas.

Voilà à quel type de grand écart nous allons devoir nous habituer. Compter, compter, puis servir la soupe. Alors même que cette absurde mathématique de l’expression publique fait entrave à ce qui constitue le nerf de la démocratie : non pas l’exposition superposée d’idées contradictoires, mais leur confrontation directe.

Il serait donc temps de procéder à la suppression des temps de parole.

L’objectivité est une chimère et il est temps d’accepter la réalité du journalisme en tant que relais d’opinions.

L’absence de débats organisés me choquant davantage (comme lors du premier tour des élections présidentielles), il conviendrait d’inscrire dans la constitution l’obligation de débats avant chaque échéance électorale.
Notre démocratie recouvrerait quelques couleurs.