vendredi 29 février 2008

Vacance crapuleuse



Un départ en vacances – vacance de l’esprit, du boulot, du bloguage – ça se fête comme il se doit, avec un joli billet inconséquent. C’est par exemple le moment idéal pour parler de ce film totalement idiot que j’ai vu hier au ciné (c’était la seule séance dispo dans mes heures ; pour voir There Will be blood, fallait attendre deux heures) qui narre (sans scénario aucun, on ne s’encombre pas à Hollywood) la petite vie d’un gusse qui possède le don de se téléporter d’un bout à l’autre de la planète. Et puis non, non, c’est trop idiot. Le type se fait pourchasser par des fanatiques qui ne goûtent que très peu ce moyen de locomotion : pourquoi d’ailleurs, c’est là que le bat blesse, on ne voit pas du tout pourquoi ce don particulier semble contrarier quelque éthique religieuse que ce soit…bon, c’est d’une nullité achevée, je m’arrête là ; que je parte en vacance (au singulier, c’est important) est une chose, que j’abandonne toutes velléités de réflexion ou d’humanité en est une autre.

Pendant ce petit séjour en paresse, je vais peut-être en profiter pour aller me chercher de quoi sortir ma collection de disques de ses cartons. Il y a 10 cartons bien gras en tout. Ils souffrent en silence, je perçois des notes étouffés, ça me rend malade, Trane, Freddie, Lee Morgan, le Grand Dorham (moi, je ne suis que le petit) sont retenus en cage, je crois percevoir leur envie de percer cette chair de mauvaise compression, de PVC soigneusement appliqué. Merde, quoi, ils veulent virer de là et entreprendre le monde de leur génie et pourquoi pas, pourquoi pas, le contaminer.

Je vais aussi aller m’acheter un bureau, pour poser mon joli mac dessus. Comme le dégroupage déménage moins vite que les meubles et que nos petits bras musclés n’y peuvent rien, je ne disposerai pas de la faculté de me téléporter d’un bout à l’autre du net, mais dans cette pièce de travail isolée, j’aurai tout loisir de faire avancer mon « truc » sur le chemin pentu de son achèvement. Vlan ! Avance, avance !

Ce samedi, je vais aller voir Balmeyer (en vrai), Zoridae (en rousse), Poireau (sans crime à résoudre, je l’espère) et Nicolas (en houblon) (entre autres). C’est sympa d’abolir de temps en temps les murs de la virtualité.

Et puis bon, je peux finir tout ça, en vous parlant de ce petit livre qui sied parfaitement à toute période de vacance (au singulier, je dis !). C’est le premier volet d’une série noire dont Dortmunder est le héros et dont le génial Westlake est le père. C’est pas compliqué pour deux sous. Mettons qu’il vous faille dérober un objet de valeur dans une enceinte sur-sécurisé, Dortmunder est l’homme qu’il vous faut.

En l’occurrence, dans « Pierre qui roule », c’est une émeraude sacrée, que s’arrachent deux petits états africains. Et Dortmunder (et quatre autres bras cassés) qui, à peine sorti de taule, qui prennent la barre. Comme Westlake, j’ai un faible pour les deux-pieds-gauches, une tendresse particulière pour les dialogues de sourds, les situations improbables, pour l’absurde. Et il n’y a pas meilleur écrivain que lui pour décrire ce genre d’intrigues sinueuses, qui vous mènent par le rire, d’un bout à l’autre…

Exercice de style ; Westlake nous montre comment un cambriolage de haut vol peut vous amener à en faire trois autres. Un musée, un commissariat, un asile de fous et une banque ; rien que ça. Avec une évasion et un enlèvement par dessus le marché. Sans sérieux aucun, bien entendu.

Je vous le conseille vivement pour vos vacances prochaines.

Bonne vacance à moi, et on se retrouve le 10 mars.


[Pierre qui roule de Donald Westlake – trad. Alexis Nolent – éd. Rivages/Noir]

jeudi 28 février 2008

La chose des femmes *



En fait, ça a commencé avec l’arrêt de ma pilule. Faudrait presque que je raconte le nombre d’allers et retours qu’il m’a fallu consentir pour trouver la bonne, celle qui convenait à ma petite chimie personnelle ; entre celles qui me faisaient grossir, celles qui me filaient des démangeaisons, celles qui me coupaient la libido, celles qui me filaient des nausées ou qui me faisaient tourner la tête quand j’avais le malheur d’allumer une cigarette sans avoir mangé la seconde qui précédait. Mais un jour, c’est arrivé, la bonne, la vraie, celle qui me laissait la vue tranquille, qui me laissait la foune en paix et qui ne m’empêchait pas d’être une vraie tigresse au lit avec mon abruti de petit ami. Du matin jusqu’au soir. Bon, en réalité, lui, il suivait pas, dès que je poussais un petit gémissement, dans le lit, il laissait s’écouler son jus sans pouvoir se retenir ; mais moi, j’avais besoin de ça, de sentir mon corps se tordre, et ma volonté aussi, et ma voix retentir, mais lui, ça le faisait gicler. Toujours est-il que cette bonne, vraie, miraculeuse petite pilule bleue, je l’ai arrêtée et depuis, rien ne va plus dans le Royaume de ma culotte.

Ça me démange. Mon vagin est devenue une autoroute à mycoses. D’ici, je regarde le renflement légèrement pileux qui gonfle délicatement le tissu de ma petite culotte et j’imagine un cordon de velours rouge, comme à l’entrée des boites de nuit (où l’on gère la physionomie des hommes et des femmes qui peuvent entrer ou qui se font refouler), et un petit attroupement de champignons qui attendent leur tour. Et tout ce beau monde circule. Mes pantalons que je porte assez serré me gênent toute la journée, au boulot, je me tortille sur ma chaise, en rêvant de toilette intime, et ce rayon là de la pharmacie, je le connais, j’ai essayé toutes les marques, y en a qui ne font aucun effet, ou juste le temps de la douche, je m’accroupis dans mon placenta d’émail, je savonne, je passe le jet d’eau comme un canadair qui asperge une forêt en flammes, je sors de la baignoire, sèche mon entrejambe avec une serviette, sans trop frotter, en apposant seulement le tissu éponge comme un tampon sur mes lèvres, et ça recommence tout de suite à gratter. A l’autre bout de la chaîne pharmaceutique, il y a les gels qui brûlent tout - du napalm vaginal - qui vous font perdre de la peau par lambeaux entiers. Et puis j’oubliais, les ovules, que je dois enfoncer en moi, comme si j’étais une sorte d’incubateur, c’est tout de même humiliant, gênant, dans la lumière crue, inquisitrice de la salle de bains, et honteusement, j’essaie de ne pas regarder, sinon, je peux distinguer quelques petits boutons dus à une épilation récente, ce n’est pas très beau à voir, sauf quand je mets de la crème, que je me la pomponne, mais là, c’est franchement répugnant…

Et tout ça pour quoi, au fait ! Pour faire un gosse avec un type qui n’a jamais ouvert un livre depuis qu’on est ensemble, dont j’exècre quasiment toute la famille, avec qui je ne m’envisage même pas de vieillir, juste parce que ça me travaille d’avoir un môme et que je ne sais pas comment faire pour trouver quelqu’un avec une gueule de père qui ne me fasse pas l’effet d’un mollusque incapable de tempérament. Oui, tout ça pour quoi ? Je vais supporter ça encore longtemps, les mycoses, les infections urinaires, bon sang, ça va durer encore longtemps, et bien, ça ne risque pas de s’arrêter de sitôt si on considère que les mycoses et les cystites ne me laissent pas une minute de libre, qu’elles interrompent notre procréation, sans cesse, avec application, et je dois également confesser que ces minutes de répit, je n’ai guère envie de les passer avec lui, vu que dès que je pousse le moindre soupir, il gaspille sa semence et se jette sur le coté du lit en soupirant comme un veau. Parfois, je me prends à rêver d’un type un peu plus résistant à l’effort, je me tordrais sur son engin, comme on se sert d’une belle mécanique sans même le considérer, lui, rien que sa queue magnifique. J’apprendrai à m’en servir moi, si lui ne sait pas quoi en faire, du moment qu’il ne se répande pas à la moindre expression de plaisir ! Et quoi, comme si seule la queue était un engin maniable, chez la femme, ce n’est pas parce que c’est invisible que c’est rigide, inflexible, mort.

Seule, au milieu de l’émail, je constate que ma mycose a pris la tangente pendant quelques instants, alors je passe ma main sur mes lèvres, lentement, précautionneusement, comme sur une belle chose dont il faut prendre soin et très lentement, malgré l’inconfortable position que je me suis choisie, j’empoigne le plaisir comme on retourne un taureau par les cornes, je l’accueille, comme si j’étais une mer d’huile qui soudain se démonte et je me laisse en fleuvaison, j’éclos comme la plus exubérante végétation, et j’oublie tout, presque tout, je n’imagine rien, ma beauté se suffit à elle-même, mon corps se suffit à lui-même, les fantasmes, c’est bon pour les bonnes sœurs, je jouis.

Une heure plus tard, de nouveau prise de démangeaisons, je boucle mon sac de voyages. Zip, fait la fermeture éclair, lorsque ses deux lèvres se muent l’une dans l’autre. Bip, fait le téléphone, avant qu’il décroche. Vlan, font mes mots lorsqu’ils claquent dans le téléphone : « je te quitte, disent-ils, moi et mes mycoses, on se casse ». Dans le tiroir de la petite table de nuit, j’extrais un résidu de plaquette à moitié boulotté. Je brise entre mes doigts la petite enveloppe qui emprisonne la petite pilule bleue du jeudi et l’avale. Lorsque je claque la porte derrière moi, j’entends le bruit du vent qui s’engouffre, dans un murmure : « à moi la vie », crois-je entendre.

[Ce texte, en réponse à celui de Zoridae, sur la choses des hommes ; d’avance, je vous prie de bien vouloir m’excuser] [Balmeyer a également produit un texte "féminin" en changeant momentanément de sexe]

mercredi 27 février 2008

La confusion républicaine



Dans la gorge des hommes politiques, j’entends des mots. Sans explication, sans contexte. Ce sont des mots caution, des mots qui servent à mettre de coté toute réflexion approfondie, des mots qui permettent d’encadrer la conversation, de la cloisonner dans des limites strictes, qui incluent ou excluent l’interlocuteur. République est un des mots les plus en vogue. Un mot sans saveur désormais, décliné à l’infini qui permet – pour celui qui s’en réclame – d’ériger une sorte de panthéon propre à distinguer le bon grain de l’ivraie. Etre républicain, se décréter républicain, c’est en soi suffisant pour se parer du bon vêtement. Et dans ce mot bouillie, chacun entend désormais « liberté d’expression » ; « liberté de circuler » ; « sauvegarde de la laïcité », etc.

Et même si tout ce qui fait les opinions d’un homme va à l’encontre de ce qui constitue le ciment de ladite République, qu’il se dise lui-même républicain (c’est à dire, seulement ouvert au dialogue ; on voit bien là l’appauvrissement de cette terminologie) suffit à le faire entrer en ce lieu qui vous ouvre les portes dorées du débat démocratique.

Il y a un mot en revanche qui semble-t-il a totalement disparu de la circulation : société. Pourtant, avant les civilisations, avant les monarchies, avant les démocraties, avant les théocraties, avant la République et bien avant les nations, il y avait déjà des sociétés ; soit le lien qui unit les hommes les uns aux autres dans un dessein commun.

République, nation, démocratie, ce ne sont guère que des vecteurs afin d’atteindre ce dessein (s’ils sont correctement utilisés) ; je n’ai aucune religion à ce propos. Il ne s’agit que d’organisation. Mais qu’en est-il de notre République à nous ? Est-elle vraiment républicaine ? Place-t-elle au dessus de tout l’intérêt général du Peuple dans son ensemble ? C’est déjà une toute autre question.

En premier lieu, il me semble qu’il y a confusion de termes. Entre nation et république, tout d’abord. Vous savez sans doute qu’aujourd’hui, sont considérés comme anti-républicain de siffler la marseillaise, de ne pas montrer d’égards pour le drapeau. Or, ces derniers objets ne sont que les signes extérieurs de notre nation. Ces signes, les états non républicains les ont également adoptés. L’autre confusion, plus grave encore, mélange les concepts de République et de démocratie. Or, la démocratie n’est jamais qu’une vue de l’esprit. Dans notre République, nous ne décidons pas de la politique de notre pays mais nous nous choisissons nos despotes, qu’ils soient éclairés ou non. Nous les choisissons sur propositions certes, mais nous ne faisons guère que les mandater pour mener à notre place l’attelage du pays. Etant entendu que nous vivons sous une gouvernance républicaine, la mission que nous confions à ces hommes consiste avant tout à mettre en avant de toute décision politique l’intérêt général.
Or qu’en est-il en France de l’intérêt général quand de l’aveu même de ces principaux acteurs, la justice doit être utilisée principalement à des fins de réparation ? Qu’est-il de l’intérêt général lorsque l’on souhaite faire de celle-ci un moyen de protection préventif des victimes ? Alors même que la justice, garante pour sa part de l’intérêt général, n’est jamais chargé que de déterminer les actes ou délits qui mettent en péril le fragile équilibre qui permet à la cité d’assurer sa propre cohésion. Qu’en est-il de l’intérêt général prôné au-dessus de toute chose par le régime républicain lorsque les élections les plus représentatives (législatives) ne permettent plus de disposer d’une assemblée souveraine, apte à influer sur les choix de l’exécutif ? Qu’est-il même de l’intérêt général quand l’élection présidentielle, au suffrage universel, permet au plus tribun d’entre les hommes politiques d’accéder à une fonction suprême, quasi monarchique, qui lui donne tout pouvoir sur l’ensemble des institutions.

Ces mots là m’en tombent, à vrai dire, noyés qu’ils sont dans leur propre déliquescence.

Il n’y a pas de système miracle néanmoins. Tous ont leur défaut. Une authentique démocratie qui fonde l’ensemble de son fonctionnement sur une représentation fidèle de toutes les strates de la société, voit souvent s’affronter tous les intérêts particuliers dans des oppositions stériles, qui n’aboutissent jamais qu’à des consensus mous, sans réelle perspective (comme on peut le voir dans les pays du nord de l’Europe). La République, elle, déléguant le pouvoir à une seule tête, sous entend que l’élu soit assez éclairé des tenants et des aboutissants afin de remplir correctement sa mission. Dans certains cas, le système est verrouillé à ce point qu’il peut très facilement être détourné à des fins personnelles ou despotiques.

L’ouvrage de Platon, traitant de cette question a parfois été taxé de fascisme avant l’heure (à tort à mon avis), parce que la pensée qui y est développé met en avant l’idée que l’intérêt général n’a pas besoin de l’agrément massif du peuple pour être mis en œuvre. C’est toute la faille du système. Mais comme tout système, il n’est jamais bâti que sur une idée absolue. Pour que la démocratie fonctionne, il lui faut un peuple décisionnaire éclairé, n’ayant pas peur d’aller à l’encontre de tous les désirs individuels s’il le faut. Dans le cas contraire, la gouvernance n’est plus possible et la cohésion sociale de la cité se délite. De la même façon, pour que la République fonctionne, il lui faut une tête froide, consciente de sa mission, entièrement dévouée envers elle, refusant tout clientélisme, refusant d’accorder à l’un comme à l’autre le moindre privilège. Dans le cas contraire, le résultat est le même et le système verse dans le totalitarisme maquillé sous un fond de teint libéral.

L’extrême gauche a grand tort, à mon sens, de croire que l’Etat est une sorte d’hydre à plusieurs têtes, que les systèmes sont seuls responsables du marasme ou de notre bonheur éventuels. En réalité, l’homme est au centre de tout, lui seul peut permettre à ces systèmes d’œuvrer sans distinction pour le bien de tous. Ce sont les inflexions qu’il choisit d’y donner qui font seules la différence. Le matériau politique est là ; à lui de s’en servir à bon escient.

L’idéal démocratique est un but magnifique, tout comme l’utopie communiste et comme chacun (enfin presque), je rêve d’un monde où le bien commun serait supérieur à tous les biens individuels. Mais l’on voit bien que ces deux systèmes, s’ils sont jusqu’au-boutistes, nécessitent que la majeure partie de la cité soit constituée d’hommes justes, éclairés, altruistes. Je suis pour ma part une espèce de républicain résigné, en attente de mieux, espérant qu’émerge une classe politique consciente des enjeux, parce que je sais qu’il est plus aisé de trouver 10 justes que d’en trouver 100.

Bien entendu, la classe politique qui nous gouverne actuellement n’a que faire de ces considérations puisqu’elle participe activement à cette confusion des genres qui scinde la cohésion sociale. On distingue aisément que l’intérêt général n’est pour elle qu’une chimère. On discerne bien, entre les lignes de sa pseudo politique les germes du chacun pour soi, du clientélisme, de la personnification voire de la confiscation du pouvoir. On comprend bien, dès lors qu’elle affirme vouloir éduquer républicainement nos enfants à coups de marseillaises et de salut au drapeau, qu’elle ne comprend pas de quoi il retourne, et que par la même, elle va précisément à l’encontre de son propre système adoré en le figeant comme s’il n’était pas chaque jour nécessaire de la faire vivre, de le re-définir activement.

mardi 26 février 2008

J'ai été tagué, comment ça se nettoie ?



J’ai appris hier que j’étais tagué par ce tendre Balmeyer qui désormais, je peux le confesser, a tout droit d’ingérence dans la ligne éditoriale de mon blog.

Il m’a tout d’abord fallu entreprendre quelques recherches afin de bien comprendre de quoi il s’agissait. Pour ceux qui ne le savent pas, un taguage en bonne et due forme est une chaîne ou tare que l’on transmet à son gentil voisin. Une sorte de « Jaques a dit » internetique.

Le maillon de chaîne ou "Jacques a dit" qui m’a été transmis m’oblige donc à vous révéler six secrets et demi, me concernant, parfaitement insignifiants, et m’offre la charge de trouver six nouveaux maillons de chaîne à obliger à mon tour au même exercice (comme ses mauvais virus qui envahissent nos boîtes mails et qui nous tirent des larmes en nous peignant le triste sorte d’enfants malades).

Bonne pâte, je consens à me plier à l’exercice. Qu’ai-je donc à révéler d’insignifiant ? Plein de choses sûrement. Il faudrait trier, recouper, sérieusement, afin d’être bien sur que c’est tout à fait insignifiant.

1 – Je pleure comme un veau dès que je vois un film tire-larmes. Plus c’est pathétique, plus ça m’émeut. C’est bien simple. Le dénouement de Rasta Rockett, avec les jamaïquains qui portent leur bobsleigh aux Jeux d’Albertville, me transmuent en torrent de larmes faciles (n’exagérons pas). En revanche, la vraie douleur, la vraie peine, intelligente, subtile, me rend lucide, davantage mesuré dans l'expression de mes sentiments.

2 – Je suis supporter du Paris Saint Germain. Pas un vrai supporter qui a un maillot et une écharpe, et qui a un abonnement au Parc. Mais il m’arrive d’aller au Stade et de beugler contre l’arbitre, et contre ma propre – et désespérante – équipe.

3 – Un soir, en rentrant du collège, j’ai couru de toutes mes forces, du bus jusque chez moi, n’y tenant plus. Courant éperdument dans le couloir vers les toilettes, essayant de déboutonner mon pantalon. J’avais 12 ans. Je me suis pissé dessus. Ça a failli m’arriver dans ma voiture pendant les grèves de 2003. Trois heures sur le périph à hurler comme un damné, à mettre des coups de pompe dans le volant. N’y tenant plus, j’ai abandonné ma voiture sur le Pont de Levallois, ai mis une beigne relative à un mec qui se plaignait et ai pissé par dessus le pont. Quel bonheur !

4 – Je n’aime pas le chocolat.

5 – Je ne porte que des chaussettes dépareillées.

6 – Je vousoie mon épouse et elle aussi me vousoie. Pourquoi, ça va pas, allez vous me dire ? T’es noble ou quelque chose du genre ? Et bien non. Le vous, c’est le langage de l’amour. En revanche, je vous rassure, je tutoie mes parents, mes frères et sœurs, mes enfants, qui me tutoient tous en retour, bien évidemment ; et non, je ne suis pas noble. Je suis petit-fils d’immigrés, tous ouvriers, mineurs ou artisans. Et oui, tous ceux qui nous côtoient sont affligés.

6 et demi (ou secret de boisson) – Quand je bois trop (beaucoup trop, mais ça ne m’est pas arrivé trop souvent), parfois, je vomis… sinon j’ai le vin un peu débile. Je ris pour un rien. Je cours dans la rue en chantant. Je fais des galipettes sur les voitures des autres…

Je m’empresse donc de taguer, c'est à dire de transmettre le "Jacques a dit" à MonsieurPoireau, MarcVasseur, Doudourou, nea (même si elle est en vacances), et le personnel des lentilles (qui comptent double puisque c’est un blog collectif)…

Turtle's Contest *



Rien à faire. Hollywood était toujours la même fosse à purin.

Le scénario était passé entre toutes les mains. Spielberg, qui était toujours le premier nom à sortir du chapeau dès qu’un scribouillard pondait une histoire à dormir couché ou debout, avait objecté qu’il ne pouvait rien faire de plus spectaculaire depuis qu’il s’était commis en filmant des dinosaures ultra-violents. David Fincher avait demandé à ce que tout soit retoqué du début à la fin afin que soit davantage perceptible la précarité de l’existence des jeunes tortues de mer, mais la production avait refusé de mettre une main supplémentaire sur un projet qui semblait s’enliser à peine né. Il était de plus hors de question de prendre comme prétexte l’exode des tortues pour une nouvelle charge anti-consumériste contre la bonne société américaine. On avait évité de peu le désastre lorsque Kevin Costner, en mal de vagues bonnes à surfer avait fait des pieds et des mains pour obtenir le projet, mais finalement, il avait dû se résigner devant le refus du studio à lui laisser martyriser une pellicule de plus. Et non, non, il n’était pas possible de faire danser les tortues ; même autour d’un feu de joie.

D’autres noms avaient été proposés,
Plus ou moins sérieusement.

De Palma (pour une sorte d’opéra kitsch et baroque), Robert Rodriguez (un remake des tortues tueuses s’en vont au Mexique), Jean François Richet (parce qu’il était français), Ridley Scott (pour les films en costumes), son frère Tony (dans le genre espionnage), Nicolas Cage (parce qu’il fallait bien l’employer à quelque chose), Mel Gibson (qui voulait tourner en langage essentiellement tortue) et même Zemeckis (qui voulait faire voyager des tortues dans le passé puis dans le futur, via une sorte de tube spatio-temporelle, planqué dans les profondeurs de l’océan ; des tortues se retrouvent en pleine Croisade ; et puis après ! Il était de plus impossible de déterminer si les tortues étaient davantage musulmanes que chrétiennes, bien que la carapace constitue un indice), pour finir, un ou deux pistonnés de la famille Zanuck ; finalement, le projet (comme tout projet qui voyageait trop) était tombé sans bruit sur le bureau de Roland Ehmerich.

Dans son esprit, les tortues de mer n’occupaient bien entendu que la portion congrue.

Sur la plage, l’éclosion s’était faite presque en silence. Des petites têtes infantiles mais déjà séniles avaient emergé de coquilles d’une épaisseur insoupçonnable et leur premier effort semblait déjà surhumain (haha !) sur-tortuaire ! Puis le silence s’était rompu, comme une brindille, et soudainement, un hurlement collectif atroce s’était mué en affreux concert ; une nuée de cris primaux, déclinés en multiples octaves, du plus grave au plus aiguë. « Merde, avait craché Ehmerich, va falloir faire de la post-prod pour le son, « bruiter » un peu tout ça ».

200 caméras sur la plage de galets. Des cadreurs trébuchaient et écrasaient des œufs tandis qu’un observateur du National Geographic qui passait par là hurlait au génocide. Roland n’aimait pas s’encombrer de subtilité, il avait dit à son chef op. – 2 mètres de haut, plus de 100 kilos d’ailerons de poulets ingurgités chaque jour – d’aller lui « faire fermer sa gueule ». Ce qui avait été fait, tandis que les cadreurs posaient les rails du travelling avant-arrière, sur de petites tortues nouvellement nées.

Ehmerich avait néanmoins sauvé l’observateur de la débâcle pour lui poser une question sur les mâles qui se dirigeaient tant bien que mal, entre les coups de pieds des régisseurs, des ingé sons, des cadreurs, et des types de la photo, vers l’immense étendue d’eau. « C’est possible de leur faire faire une gueule moins apathique ? », avait-il demandé. Le type n’avait su que répondre et on l’avait jeté à la baille, puisque décidément, il ne servait à rien. A part beugler comme une femmelette. Mais c’était un problème, qu’il vente ou qu’il fasse grand soleil, les tortues, males, femelles, vieilles ou jeunes tiraient la même tronche inexpressive. Imaginez Steven Seagal, sans catogan, sans boots, sans jean trop moulant, avec une carapace, cloné sur trois hectares de plage. C’était un problème ! Il fallait que les mères montrent le déchirement qu’elles éprouvaient à laisser leur petit sur la plage, dans le seul et unique but de les endurcir, quitte à en voir périr un nombre conséquent. Il fallait que l’on sente la détresse de ces jeunes petits, si vite abandonnés au problème terrible de la survivance. Il fallait que le péquin moyen, de la bourgade la plus reculée d’Oklahoma puisse s’y retrouver sans trop réfléchir. A Hollywood, vous pouviez faire ça sans problème. C’était même une science. Vous inventiez la perspective d’un raz de marée sur New York et les mères étaient éplorées, les pères courageux, les fils un peu rebelles, et les petites filles amoureuses de leur papa faisaient en sorte de rendre la chose un peu plus délicate, en restant coincée sous des camions, en s’égarant parmi la foule paniquée ; ce genre de choses que l’on avait déjà fait mille fois, mais avec à chaque fois des torrents d’effets spéciaux supplémentaires. Les tortues, elles, affichaient toujours la même tronche sans vie, figée comme le visage d’une vieille emprisonnée dans le botox !

La première et seule journée de tournage s’était déroulée ainsi, sans véritable accrocs. Tous les plans avaient été mis sous boîte. Quand l’hélicoptère de la prod était venu chercher Ehmerich, des centaines de jeunes tortues s’étaient faites souffler par la tornade. Lorsque tous les techniciens étaient repartis avec tout le matériel sur leur bateau (y compris le type du National, encore dans les vapes), la plage était restée silencieuse. Dévastée. Tapissée de petits cadavres de tortues écrasées. Une petite dizaine de tortues, qui avaient survécu, s’étaient dirigées sans comprendre, le visage pareillement stupide, vers la rive.

Il leur fallut ensuite combattre le courant des vagues contraires, comprendre le sens de l’entrée en mer. Puis trouver la force de remonter le courant, s’y reprenant sans cesse, revenant toujours après avoir été refoulé. Encore et encore. Encore et encore.

Après des heures d’effort, elles trouvèrent le moyen de glisser sous les vagues et se lancèrent dans la vie.

* Ce concours, initié sans que l’on sache trop comment, trouve son origine ici, chez Balmeyer. A ce jour, si je ne me trompe pas, y ont déjà participé Fanette, Gael, Nicolas, MarcVasseur. Ceci est ma pauvre contribution à l’effort stupide.

lundi 25 février 2008

République des charretiers



Au Moyen Age, la charrette était un véhicule hautement symbolique, qui ne servait pas seulement à transporter le foin ou le bétail. Grâce à cet attelage, on transportait également les délinquants, les prisonniers, les réprouvés, d’une geôle l’autre. L’homme étant cruel de nature, lorsque la charrette pleine, passait entre les ruelles boueuses d’un quelconque village, les résidents se massaient au bord de la chaussée pour railler les pauvres bougres recroquevillés à l’arrière et rire de leur infortune. La charrette, en ce temps là, c’était la marque du vice, le fer de la honte, la roue de l’opprobre tournant sans cesse.

Chrétien de Troyes a repris cette symbolique dans l’épopée chevaleresque qui lui fut commandée par Aliénor d’Aquitaine et qui constitua le manifeste de l’Amour Courtois (dont on relève alors le caractère essentiellement adultérin, soit dit en passant).

La Reine Guenièvre, épouse du Roi Arthur se fait enlever par Méléagant et deux preux chevaliers se proposent d’aller la délivrer : Gauvain et Lancelot ; Arthur reste en son Royaume, confortablement installé sur son trône ! Lancelot, bien vite, perd tout ce qui fait de lui un authentique chevalier dans un combat impromptu. Il perd son heaume, sa cuirasse, sa lance, son épée (qui ont la fâcheuse tendance de voler en éclats à la moindre lutte). Il perd également sa monture, qui lui fausse compagnie pendant qu’il taille en pièces le chevalier noir qui lui a tendu embuscade à peine l’orée du bois.

Désarmé mais ne désarmant pas, Lancelot tente tant bien que mal de se rendre au château du mécréant qui a eu l’outrecuidance de kidnapper l’hymen royal. Mais sans cheval, comprenez, c’est bien moins facile. Ne lui reste donc que la fameuse charrette, dans laquelle il prend place avec une micro seconde d’hésitation. Pour conquérir l’amour, Lancelot endure le feu brûlant de ce voyage en opprobre, les railleries des villageois massés au bord de la route, presque nu, sans aucun signe de son appartenance à la haute chevalerie. C’est ce qui s’appelle se mettre minable. Entre autres aventure folles, c’est ce qui permettra à Lancelot de gagner une nuit fiévreuse et sanguinolente avec la Reine (l’Amour adultérin, voyez…), même si au fait de l’infinitésimale hésitation du chevalier, Guenièvre prétextera une migraine en préambule (les femmes sont d’une exigence tout de même).

Je suppose que c’est également à cette origine que l’on doit l’expression : jurer comme un charretier. Et c’est précisément par ce détour que nous arrivons – enfin – au sujet qui nous préoccupe.

Vous avez vu ? Vous avez vu le Président Sarkozy, déambuler, le visage perclus de grimaces, dans les travées vachères du Salon de l’Agriculture ? Serrant des mains avec bien moins de décontraction que son illustre prédécesseur. Il croise un anonyme à l’accent légèrement vulgaire, il tend la main, mais celle-ci se retire, se refuse. Le type se contorsionne et siffle, un léger sourire étendu sur le visage : « me touche pas, toi ». Sarkozy, pas vraiment détendu, se laisse gagner par l’impulsion, répond sur le même ton de charretier : « bah casse-toi, casse-toi alors ».

On se souvient de l’Amour des Lettres du seul président socialiste de la 5e République. On se souvient, moqueur, de la mine extasiée du Président Chirac devant de petites statues Taïnos, ou de son goût prononcé pour les combats de Sumo. De quoi se souviendra-t-on de Sarkozy ? De son langage de charretier, qui fait véhiculer jusque les plus hautes strates du pouvoir le langage le plus médiocre et exécrable ?

Désormais, sommes-nous tous dans la charrette, secoués par les cahots d’une rue mal pavée de mauvaises intentions et de langages orduriers, sillonnant les villages de la honte et de la médiocrité. Avec pour tout conducteur, l'un d'entre nous jurant comme le dernier des ploucs ?

On l’a déjà beaucoup dit, mais on a le Président que l’on mérite et il est difficile de ne pas voir dans son élection, puis dans sa vertigineuse et si violente chute, le symptôme parfait, éclatant, « charretier », de l’appauvrissement général de notre société. Où l’on insulte à tour de bras, où l’on rivalise de concepts abscons que l’on ne maîtrise même pas, où l’on idolâtre ce que l’on carbonise simultanément.

Plus précisément, pour en revenir à notre Table Ronde, nous constaterons que la position privilégiée du Roi Arthur lui impose un devoir de réserve. Ses contingences l’obligent à ne pas se disperser et bien entendu, ce sont elles qui le sauvent d’avoir à choisir entre la dignité et l’opprobre, entre le trône et la charrette. Ce choix là, notre bon président n’a pas le bon goût de s’en exonérer.

vendredi 22 février 2008

La constellation du gras (4) - petit a)


Le Conseil d’Administration était fantoche, oki-doki ! Il ne servait à rien, ne prenait aucune décision, oki-doki itou. Il boulottait des sandwiches clubs à la douzaine sans même jeter un coup d’œil à ce qu’ils contenaient, c’était un fait. Mais il n’en avait pas moins - cependant - un coût de fonctionnement digne d’une fonction publique sud-américaine.

Premièrement, tous les types qui la composaient étaient bien actionnaires de la Société. C’est bien entendu ce qui leur donnait le droit d’y siéger. En revanche, ils étaient à peu près tous sous tutelle. Et leurs tuteurs respectifs étaient à peu près aussi invisibles que les milliards planqués à l’abri. C’était l’ironie de la chose ; pour légitimer la tutelle concédée par tous ses inutiles, on avait créé pour chacun d’entre eux une sorte de surendettement personnalisé. La plus grande société bancaire d’Europe était donc gérée par des types qui n’arrivaient même pas à gérer un crédit à TEG variable, destiné à échelonner le paiement de leur électroménager. Est-il utile de préciser que leur pouvoir de décision était également sous tutelle, auprès de tuteurs imaginaires qui déléguaient eux-mêmes leur pouvoir, à d’autres, puis à d’autres, jusque la tête unique, l’œil grandiose et vitreux du Président.

Deuxièmement, tous ces types là avaient par nature la langue aussi pendue que leur estomac était distendu. Tout du moins le supposait-on, à tort ou à raison. On achetait donc préventivement leur silence et leur dévouement, en leur cédant 70 % des cadeaux que les états, les autres sociétés, les organismes offraient à la Société. Séjours hors de prix, détournements de PIB, avantages en nature, femmes lascives du monde entier, exotisme garanti. L’emploi fictif par excellence avec remerciements appuyés. Et cela marchait comme sur les petites roulettes du vélo qu’on utilise pour faire pédaler les gros ours des Pyrénées au cirque.

Tout équilibre étant néanmoins - par nature - précaire (et celui-là l’était plus que tout autre), il fallait surveiller ces gars là comme le lait sur le feu. Ce qui nous amène au troisièmement.

Troisièmement donc, une cellule de surveillance, ultra-professionnelle et grassement rémunérée, ne leur lâchait pas les basques une foutue seconde de chaque journée que leur accordait le Tout Puissant. Et nos gars savaient à quoi s’en tenir. Ils savaient tous pour les écoutes, les filatures, les planques. Et ils s’en foutaient comme de l’An 40. Une voiture noire les suivait à la trace, dans leur moindre déplacement, sans même essayer d’être discret ? Ils savaient d’où ça venait…ça venait de l’Oeil, pardi ! Et alors ? Une escapade de deux semaines grand luxe aux Maldives valait bien ça ! L’un d’entre eux s’était même servi du réseau qui le surveillait pour prendre sa femme en flagrant délit d’adultère. Il s’était arrêté dans un parking souterrain, la caisse noire derrière lui, était descendu de voiture et sans se démonter, s’était adressé au conducteur : « dites, il serait possible que vous me filiez les bandes d’écoute téléphonique. Uniquement celles des 2 dernières semaines ; que les heures où je ne suis pas à la maison ». Et voilà, les mecs étaient serviables comme pas deux. Sa bourgeoise se faisait régulièrement monter par un carreleur aventurier, dès que le désoeuvrement lui chatouillait l’entrecuisse. Depuis cette affaire toutes les autres femmes d’administrateur filaient droit.

Et voilà, la Société garantissait même la paix des ménages. C’était un échange de bon procédé ; à maints égards, la structure entière de toute la Société n’était bâtie que sur cela. Comme disait l’autre : donnant-donnant, gagnant-gagnant.

Tout au bout de l’addition, la somme crevait le plafond, mais le jeu valait cette foutue chandelle : le pouvoir illimité, sans contrepouvoir, le pouvoir contenu, encagé, comme une vierge dans un village de talibans. C’était là le prix à payer, mais c’était le prix du népotisme, le prix de la toute puissance, sans entraves. La liberté pour tout type avide de fermer sous clés celle des autres.

Tous ces cons de politiciens n’y comprenaient rien. Garantir un niveau de vie élevé pour chaque citoyen, c’était le meilleur moyen d’acheter leur silence et leur consentement, c’était le meilleur moyen de ne rien partager du tout. L’argent n’avait jamais qu’une valeur abstraite. Le magot pouvait être multiplié à l’infini, il pouvait être partagé à l’infini (à partir du moment où la taille réelle du gâteau n’était connu que de quelques-uns). En fait, l’Argent n’était pas une fin en soi, son corollaire était bien plus alléchant : l’exercice du pouvoir ; et un pouvoir invisible que personne ne distinguait d’autre que vous-même…c’est ça le secret ; comment convoiter en effet ce que vous ne décelez pas chez l’Autre !

Finalement, la société capitaliste pourrait être communiste que personne n’y verrait que du feu. Vous avez un pactole en poche et vous déclarez n’en posséder que 50 %. Ces 50 %, vous les répartissez tout à fait équitablement pour que tout le monde vive selon d’honnêtes moyens. Tout le monde est content. Une belle glaciation sociale que voilà. Tout le monde s’endort et vous faites tout le reste à l’abri des yeux, loin, très loin du cœur. Comme vous êtes le gentil mécène, personne ne s’en fait… On vous traite en père de la patrie, en guide spirituel. Je rêve là. Les gens n’aiment pas le bonheur. Ils n’aiment pas quand c’est facile. Bien vite, ils se créent des problèmes, des névroses, comme dans ce film, Matrix, ils se suicident par manque de soucis…Ce que c’est compliqué la race humaine…

Le téléphone hurla, tirant le Patron de sa rêverie. La voix à l’autre bout du fil tonna : « c’est dans la boite ! »… Maintenant que c’était dans la boîte, que les sandwiches Daunat du Monoprix d’à coté y était passé, il allait falloir les occuper, et surtout, préparer un discours tout prêt pour le Président fantoche du Conseil d’Administration fantoche. C’était parfait putain. Il faudrait seulement lui faire changer de chemise, car elle arborait désormais, en son sein, une magnifique et improbable tache de mayonnaise industrielle.

Echec et maths



Je dois le confesser, je n’ai pas vraiment l’esprit mathématique. J’ai toujours été parfaitement médiocre en calcul mental. Je me suis toujours montré parfaitement incompétent en démonstrations chiffrées. Même la numérologie la plus absconse, la plus incohérente, la plus étroitement ésotérique, me violente le cortex sans me laisser le temps de la réfutation la plus enfantine.

Je dois également confesser que cette matière n’a jamais su susciter en moi assez d’agrément pour que je cherche à en percer le mystère, pour que je parvienne à me convaincre de faire les efforts nécessaires, que je réussisse à combler un retard qui serait bientôt irrémédiable. Je sais ce que c’est qu’un type qui ne sait ni lire ni écrire. Il y a bien un mot pour ça. Il y en a même un pour celui qui n’a jamais rien appris de cela. Mais un type qui ne sait pas compter, un type qui reste l’esprit collé dans de la glu dès qu’il s’agit pour lui d’appliquer la plus élémentaire formule mathématique, un type qui ne parvient même pas à prendre trois pauvres mesures pour poser correctement le plan de travail de sa cuisine ? Quel est le mot qui dit cela ? Nous avons l’analphabète, l’illettrée, l’aphasique, le dyslexique. Mais qu’avons-nous pour celui que le moindre chiffre maltraite ? Nous n’avons rien, il me semble. Parce que le chiffre, la capacité de dénombrer, de retenir, de multiplier, de mettre en rapport mathématique, de lier l’espace, le temps, le soi et le reste, est une chose humaine, innée, qu’il ne suffit que de faire gonfler en soi comme un petit ballon pour enfants…mettons que je me sois un temps appliqué à souffler dedans (histoire de parvenir à compter jusqu’à 243), la petite baudruche me sera restée coincé dans le gosier.

Ce matin, j’ai entendu qu’un appartement new-yorkais venait de se voir offrir la palme de la démesure. 18 000 mètres carrés. Je ne parviens pas à me rendre bien compte. En admettant que vingt personnes résident entre ces murs, cela laisse 900 mètres carrés à chacun pour obtenir le droit de ne pas se croiser au petit matin, à la porte de la salle de bains. En admettant que l’architecte ait prévu un chiotte tous les 80 mètres carrés, cela signifie que l’appartement entier contient 225 cuvettes à merde… Puisque mon nouvel appartement fait justement 80 mètres carrés, cela veut dire également que cet appartement fait 225 fois le mien. Comment se rendre compte d’un machin pareil ?

Quelques secondes plus tard, la voix du journaliste dit que le dernier film du comique Danny Boon, sur les habitants du Nord de la France bat déjà tous les records, dès le premier jour de sortie. 76 mille spectateurs pour la seule journée d’hier. Soit, ajoute-t-il, trois fois plus que ce pauvre Astérix (qui a bon dos). Rien que là, j’ai besoin d’une calculatrice ? Alors, 76 000 divisé par trois, ça nous donne 25 333,33333. On peut comparer cela avec deux enceintes sportives. 25 333,33333 personnes, c’est l’affluence (un peu exagérée) du vieux stade Nungesser à Valenciennes et 76 000, c’est un Stade de France avec 4 000 places non occupées. Mais ce chiffre là ne veut rien dire, puisque 25 333,33333 spectateurs Valenciennois font bien plus de bruit que les 76 000 types polis, bien élevés, ramollis du Stade de France. Je sais que l’esprit humain a ses limites. Si je me représente, quatre lapins visuellement, je les distingue parfaitement. Mais 76 mille. Là, je sèche. Etant donné que je ne sais plus quel scientifique a déterminé que l’homme n’utilise qu’une toute petite parcelle de son cerveau, je me demande si l’utilisation totale de l’espace disponible nous permettrait de visualiser l’innombrable. Et si cette perception nouvelle ne nous rendrait pas tout à fait omniscient. Carrément flippant en fait !

Un jour, on me retrouvera bouffé par des chiffres, comme une vieille seule par ses chats, rendu fou par des rapports abscons, des tentatives désespérées de mettre la démesure en boite. Ça commence mal, je viens de me lancer dans la lecture des Bienveillantes de Litell. Après la polémique, à moi donc ’immerger dans ces quelques 1400 pages ; en voilà un chiffre étonnant ! 1400, rien que ça…faut avoir des trucs à dire tout de même… Qui a dit que j’étais trop long ?

vendredi 15 février 2008

Le vent ne souffle jamais qu'en plaine...(3)



Le regard paumé de Britney était un océan de perdition, et ce, en dépit même des maigres tentatives qu’elle faisait afin de se dissimuler derrière une sorte de façade de contenance.

Elle se vautrait dans la merde et le monde entier savourait le spectacle, et son regard à elle disait : « j’m’en fous ». Elle avait ce demi sourire pour en rajouter une couche. On la regardait comme on pouvait regarder la dernière des raclures, et son regard disait : « vous pouvez bien penser de moi ce que vous voulez ». Elle faisait tout son possible pour se raccrocher à des branches qui n’existaient pas et en se relevant, couverte de crachats et d’immondices, son regard disait : « qu’est-ce que ça peut bien me foutre, je peux pas tomber plus bas »…mais ce regard mort ne trompait personne. C’était un regard vide, col roulé de came, le regard d’une gosse abandonnée en plein désert de Gobi avec une gourde et un chameau cul-de-jatte…malgré cela, elle exerçait sur le monde entier une fascination morbide. Elle était la star honnie d’un feuilleton décadent qui excitait la glande pinéale de tout un chacun ; un feuilleton sans temps mort, sans rebondissement, uniforme et sans suspense.

Si l’on y réfléchissait bien, les évolutions parallèles de la Société et de cette brave Britney étaient en tous points similaires. Le papier peint de l’écran d’ordinateur du patron semblait donc de circonstance, pour tout individu un tant soit peu sensible à la nature ironique du sort, qui lie étroitement toutes nos existences ; mieux, Britney semblait prendre son pied désormais, elle le regardait de biais en se foutant ouvertement de sa gueule ; c’était sa revanche à elle, sur le monde entier, sur tous les salauds de son espèce qui se massaient autour de son âme meurtrie pour se repaître du spectacle dégueulasse de ses blessures quotidiennes.

Il y avait eu la période vierge effarouchée. A cette époque là, au tout début de sa carrière, tous les mecs en pinçaient pour elle. Elle jouait le coup sur une sorte de personnage ingénu, en socquettes et jupes courtes, couettes et déhanchements lascifs et elle disait à qui voulait l’entendre qu’elle était de celles qui préféraient attendre le mariage avant la culbute, et ça faisait bander les mecs encore plus que de raison.
Pour la Société, c’était pareil. Echappant aux scandales qui touchaient de près d’autres grosses compagnies, la Société affichait une mine de première de la classe, l’air de pas y toucher, elle affirmait qu’elle était la seule apte à faire fructifier l’argent sans mettre la main à la poche, sans piocher en lousdé dans la caisse. Elle ne disait rien des méthodes qu’elle employait mais laissait deviner qu’elle ne serait pas la dernière une fois le mariage conclu, un peu comme lorsque Britney faisait de petits mouvements habiles du bassin pour décrocher les mentons de tous les gogos-aspirants-branlette plantés devant leur écran de télévision.

Ensuite, on avait eu droit à la période « maturité » et elle avait coïncidé avec la survenance de quelques petites anicroches sans réelles conséquences ; l’annonce de la tempête dont on n’avait pas su se méfier, elle et nous. Un petit gars disait à qui voulait l’entendre que Britney n’était pas plus vierge que lui n’était un saint ; et certains bruits étouffés avaient menacé d’entacher l’image de marque de la Société. Mais dans un cas comme dans l’autre, personne n’avait voulu y croire. Ce n’était que ragots de jaloux, baveries de médiocres.

Une tout petite tempête dans un verre d’eau. Personne n’avait bougé l’oreille de trop et le calme était revenu. La société comme Britney étaient devenus alors incontournables, à mesure qu’ils négociaient le virage de l’âge adulte.

Elle jouait les esclaves-chiennes tendance méga partouze dans un clip sépia-hammam-sueur, entourée de dix types et gonzesses en rut ; et la Société envoyait ses traders aux dents longues filer des raclées aux petits affranchis du camp d’en face sans avoir peur de rien. Les mecs n’en pouvaient plus de se représenter Britney à poil, et les clients des autres grosses compagnies regrettaient que leur argent ne soit pas entre nos mains.

Britney, elle était alors l’ambivalence parfaite, intouchable autoproclamée dans la vie, celle qu’on dit être la vraie, collant sans bulles d’air à la bonne vieille image de texane délurée mais inflexible qui sied à la respectable bourgeoisie blanche. Dans ses clips vidéos elle jouait la pute de harem défroquée, léchant le sol comme une dalmatienne en chaleur, remuant l’arrière train comme une nymphomane privée de cul pendant dix ans et qui n’envisage d’autre projet pours les 10 prochaines que de rattraper tout le temps perdu d’un seul coup.

La Société était devenue davantage une image qu’une marque. Sa prétendue respectabilité la précédait de dix bons kilomètres. Il y avait de grandes opérations de séduction massive, de belles promotions, pleines de types heureux qui ne s’en faisaient pas dans la vie, puisqu’ils comptaient sur Nous, et les autres, ceux qui ne choisissaient pas ce chemin là avaient des mines tristes et soucieuses ; la Société était un Prozac avec bonus et intérêts. En privé, les adversaires ne la ramenaient pas, n’en menaient pas large, ils s’écartaient sur notre passage de peur d’échouer à l’épreuve du rouleau compresseur.

Et puis, tout s’était cassé la gueule. Britney avait épousé une chiffe molle, petit rappeur de quatrième zone, et des vidéos d’elle circulaient partout, même pas sous le manteau. Sur ces vidéos, elle fumait des joints, s’accrochait au palmier de son rappeur de mari et l’enfournait dans sa bouche en riant comme une guenon. « Tout ça pour ça », s’était dit les rois de l’astiquage de tige devant leur écran d’ordinateur ; « en fait, Britney, elle est pas si bien fichue que ça », qu’ils se disaient. Ses mamelons pendouillaient lâchement, elle avait une acné à faire pâlir tout adolescent digne de ce nom et elle se faisait prendre par derrière en soufflant comme la dernière des vaches, fallait voir le travail. En plus de ça, ses grossesses la faisaient ressembler à un tas de seconde main, et elle l’était, de seconde main, puisque de source sure, tout le showbiz lui était passé dessus, et pas seulement, les grooms d’hôtel, les types qui livraient le lait, les chauffeurs routiers qui se faisaient tailler des plumes sur les aires d’autoroute, les chevaux du haras de Central Park, l’âne bourriquet, Winnie l’Ourson et même ce grand sauteur de tigre orange, les serveurs (tout le monde en fait, sauf l’astiqueur de tige de première bourre ; mais seulement parce qu’il n’avait pas les moyens de se payer un billet d’avion Marcq-en-Baroeuil/LosAngeles !), les balayeurs de quartier et même les éboueurs, tous se l’étaient tapés pour participer à l’extinction de l’incendie de forêt… Voilà ce qu’était la vérité (déformée avec jouissance), extirpée du fond de la culotte de Britney Spears.

Pour la Société, tout était allé très vite. Après la mini chute libre des bourses internationales, des bruits avaient commencé à circuler. Lentement, puis ils s’étaient amplifiés comme un effet de larsen. Puis la gueule de Jean-Mi l’algorithme s’était étalée sur tous les écrans de télévision de France, à la stupéfaction de tous. Des sommes astronomiques s’étaient (en apparence) volatilisées, s’étaient paumées (en réalité) au détour d’un virage mal négocié. En attente, elles restaient bien planquées, milliards en souffrance. Pour dire la chose, des types avaient tenté de flairer la piste et ils s’étaient retrouvés en jeep, et en costume colonial en plein milieu de la jungle zaïroise. Le gnome s’était emparé des micros pour exiger nos têtes. Tous les types à clavier de France, qui rêvaient d’être journalistes, avait fait de lui une sorte de héro de l’année, sans couronne ni rien.

Jean-Mi, qui n’avait jamais appris à la fermer s’était lâché devant des enquêteurs gras du bide sans la moindre retenue et il avait mis en cause tous les noms qu’il connaissait, y compris ceux qui n’avaient strictement rien à voir avec l’affaire, tout particulièrement ses supérieurs ; et le Président avait du se fendre de trois démentis par jour pendant une bonne semaine. A l’autre bout du fil, ses politesses semblaient une hache en suspension au dessus de la tête du Patron de la Grande Tour.

C’est à la suite de tout ce merdier que l’on vit, hier même, débarquer cinq types en costume mal fichu dans le hall d’entrée de la Grande Tour. Le type de l’accueil fit les quatre chiffres du poste du Patron et cracha d’une voix mielleuse : « cinq messieurs sont en bas et demandent à vous voir, Monsieur ! ». « Et alors », avait répondu le Patron.

- Monsieur, (sa petit voix chuintait maintenant), ils disent qu’il représentent la Cellule de Crise…
- La quoi ?
- La Cellule…
- Oui, bon, ne répétez pas, j’ai entendu. Faites-les patienter quelques instants, je vous rappelle tout de suite ; en attendant, dites-leur que je suis en train de détruire des documents…

Il raccrocha le téléphone, le décrocha encore et poignarda le clavier à 10 reprises, de l’index gauche. A l’autre bout du fil, l’assistante du Président. Elle transféra l’appel sans le faire attendre.

- Oui.
- Monsieur le…
- Oui, c’est bien moi qui vous ai envoyé la Cellule de Crise…
- Mais qui sont ces hommes ?
- Mais on s’en fout de qui ils sont…ils figurent sur les listings du Conseil d’Administration, c’est bien assez…
- Mais Monsieur, ce Conseil ne siège pas et…
- Et ils ne connaissent rien à rien, c’est précisément pour cela qu’ils sont sur ce listing, précisément pour cela que je vous les envoie…si nous avions vraiment un Conseil d’Administration, on serait déjà dehors à se demander par quelle cheminée revenir…Vous croyez que je me suis échiné à bâtir ce paquebot pour le voir sombrer en pleine mer à cause de 3 types mécontent, parce que leurs actions ont perdu 10 centimes d'euro ?
- Mais Monsieur, je ne sais pas quoi faire d’eux.
- Filez-leur des sandwichs et un jeu de tarot, j’en sais rien moi, du moment qu’ils aient l’air de servir à quelque chose…c’est la seule chose qui importe. La dépêche AFP sort dans 10 minutes, vous vous démerdez comme vous voulez… En ce moment même, un photographe est suspendu à un cable à la con, offert à tous les vents de plaine ; il attend la bonne photo pour montrer la cellule en action...vous nous avez foutu dans cette merde, à vous de nous en sortir plus blanc que neige. Ah, il leur faut la salle de réunion, le photographe vise cet endroit là !

Et il rompit la conversation.

Quand la Cellule de Crise apparût au bout du couloir du plus haut étage, en sortant de l’ascenseur, elle parla d’une même voix : « on nous a dit qu’il y aurait des sandwichs ».

jeudi 14 février 2008

Monde(s) ancien(s)



1944. Un temps qui n’existe plus. L’Europe est exsangue ; la guerre l’a ravagée. De New York, on ne dispose que d’une information morcelée. Il y a le « ici » et le « là-bas ». Et là-bas, c’est loin. De la même façon, il y a les juifs qui sont là-bas, et les juifs qui sont venus ici.

Ici, il y a les juifs qui résident encore dans une mentalité héritée du ghetto. Qui absorbent leur vie dans l’étude contemplative du Talmud. Rien d’autre n’a plus d’importance. Apprendre, comprendre, réciter, les références, les annotations, ce que tel rabbin a dit, en contradiction avec celui-là.

Ici encore, il y a les juifs qui prônent une forme d’ouverture. La vie en Amérique exige d’eux une certaine forme de patriotisme à laquelle ils adhèrent de bonne grâce. Ils étudient le talmud mais ne portent pas le caftan, n’affichent aucune pilosité religieuse, ne portent aucun uniforme trahissant leur confession (mis à part la calotte). Ces deux communautés, étrangères, étanches l’une à l’autre se considèrent avec mépris et incompréhension. Les uns lisent et parlent en hébreu, les autres se refusent à parler la langue de Dieu. Les uns étudient tout ce qui peut leur servir à grandir, les autres se refusent à la lecture d’œuvres goyim, impies.

Le livre de Chaim Potok, L’élu, raconte cela, à travers l’amitié de deux adolescents, réunis lors d’un événement malheureux. Une partie de base-ball qui dégénère et qui manque de faire perdre un œil à l’un d’entre eux. Une amitié au-delà du dogme, au-delà de la différence.

Dans cette œuvre, les choses s’imbriquent lentement. La traduction n’est peut-être pas au niveau, je la soupçonne en tous cas de cela, car elle imprègne le rythme du roman de considérations presque niaises, tout le premier quart de l’intrigue. La partie de base-ball, puis le séjour à l’hôpital, la mauvaise peinture des personnages qui agitent cette première partie rendent la lecture difficile. Pleine de clichés, de dialogues sans profondeur.

Mais alors, lorsque tout se met en branle, que la confrontation des deux univers s’effectue, tout prend une autre dimension.

Danny, l’adolescent hassidique (la branche la plus stricte) rêve d’autre chose que de devenir l’héritier de son père. Armé d’une intelligence bien au dessus de la moyenne, il lit, dévore, apprend tout, envisage de devenir psychanalyste (alors même qu’il est depuis le plus jeune âge promis à la succession de son père, rabbin). Il rêve de liberté. Son père ne lui parle pas, il l’éduque par le silence, durement, froidement. Les seules conversations qu’ils ont ne se font que lors des études croisées du talmud qu’ils mènent ensemble. Son ami Reuven, l’accompagne dans cette vie, dans cette évolution. Il rêve de débarquement, suit l’avancée des alliés, parle des heures avec son père, figure protectrice et fébrile, tolérante et intransigeante. A travers l’amitié des deux adolescents, on devine merveilleusement l’angoisse de deux pères vis à vis de leur progéniture, leur peur de les perdre ou de les voir se perdre.

Bien sur, leur histoire n’est qu’une poussière. L’Histoire, elle, est entrée en convulsion. L’ici et le là-bas s’opposent à nouveau. L’Histoire leur dit que des millions de juifs ont été assassinés par la folie nazi. Ce qu’ils ne savaient pas, d’ici. L’Histoire leur dit que là-bas, tout le monde savait, et sans doute ici aussi, mais rien ne leur a été révélé et l’on a laissé leurs frères mourir dans les camps, dans les chambres, leurs millions de corps brûler ou pourrir dans de simples trous creusés à la hâte. L’Histoire leur dit qu’il y a un autre endroit qu’ici et là-bas, Israël, et c’est pour chaque camp d’ici, les hassidim et les apikorsim, l’occasion de nouvelles colères, de nouveaux affrontements.

Malgré tout cela, ces adolescents vont vers l’avenir, lâchent la main de leurs pères et vont vers le destin qu’ils se choisissent. Ils grandissent et cette jeunesse, ici symbolisée incarne l’avenir du judaïsme, dont l’on peut ressentir les prochains travers et les prochaines beautés ; une expression microscopique d’un monde en pleine révolution qui laisse ceux qui ne veulent pas aller de l’avant sur le bord du chemin.

Il y aura la construction de l’état d’Israël, la mort du yiddish, la guerre contre les palestiniens et les pays arabes, l’incertitude du monde juif, entre sioniste, anti-sioniste, résurgences d’un anti-sémitisme que l’on aurait voulu voir mourir. Emporté par cette bourrasque, ces deux enfants qui apprennent à devenir et leurs pères qui doivent s’y résigner.

Les dernières pages bouleversantes, adoptent un style simple, sans détour, et font oublier les atermoiements du premier quart raté de ce livre, d’autant plus que tout est alors mis en perspective, par allusions, ellipses, non-dits, et l’on ressent alors, comme dans les derniers mots du roman, quelque chose qui tient de la disparition mélancolique mais qui – comme le veut l’histoire de tout peuple et donc de toute humanité – tend sans cesse vers l’avant, et nous entraîne malgré nous, malgré les pauvres vérités auxquelles nous nous accrochons tant bien que mal.

[L’élu de Chaim Potok – trad. Jean Bloch-Michel – éd. 10/18 Coll. « Domaine étranger]

Bachianas Brasileras N°5



Merde, voilà les grandes eaux. Les violons sirupeux.
Elle a le visage qui penche. De petits paquets de larmes en rangs serrés, s’agglutinent au bord de ses yeux et forment de grosses masses liquides qui bientôt, dégringolent le long de ses joues. Tout en elle dégringole : sa volonté de résistance, sa capacité d’espérance et sans doute, l’image qu’elle avait autrefois de moi.

L’Amour, c’est une forme d’escroquerie. L’autre n’est jamais comme on voudrait qu’il soit et quand il se révèle, il ne nous reste guère que l’apitoiement, et l’auto flagellation ; parce que c’est une forme d’escroquerie qui réclame notre assentiment, une forme d’escroquerie sans effort, qui laisse faire le sujet. Personne ne vous demande de transformer la réalité de l’autre, aucun filtre ne déforme votre perception des choses, aucun paravent ne vous masque la vérité, personne ne vous aide à construire la petite prison de pierre qui enferme votre lucidité et la réduit au silence.

Aussi, quand elle se complait à peindre mes défauts, je lui rappelle que personne ne l’a forcé à m’imaginer plus beau que je ne le serai jamais, que personne ne lui a mis un couteau sous la gorge pour qu’elle considère mes qualités plutôt que mes défauts. Autrefois, j’étais une sorte de surhomme. Elle disait : « tu es exactement ce que je cherchais ». Aujourd’hui, je suis une espèce d’être noir, qui noie tout son être, dévore l’ensemble de son existence. Elle n’aura donc jamais eu de moi une image un tant soit peu fidèle à ce que je suis. Tout ce temps et aujourd’hui encore, elle aura partagé sa vie avec un étranger, parce qu’elle n’aura jamais voulu ouvrir les yeux sur la vérité de ce que je suis. Elle se sera étouffé l’espoir, consciemment, patiemment, elle l’aura fait naître, elle l’aura nourri, pour le tuer de ses propres mains. Peut-on vivre ainsi ?

Les Grandes eaux. Elles sont imprévisibles chez elle. Parfois, un rien suffit à ouvrir les vannes. La plupart du temps, la colère la laisse sèche, intransigeante, inflexible. Les larmes chez elle sont supérieures à la colère, elles constituent une sorte de déluge qui exprime sa violence, sa volonté d’en finir. Elles laissent en elle une forme de pollution noire et bileuse qui la transforme en être froid, cruel, impitoyable. Elle est douée de cela.

Elle marmonne : « on a encore le temps ». Et je me demande bien de quoi. Le temps, je ne sais même pas si c’est une chose précieuse. Je ne sais pas si ce qu’on vit est long, ou trop court ; je ne sais même pas comment mettre en perspective ma propre existence avec celle du monde, pour mesurer son caractère insignifiant. On a encore le temps, elle dit, le temps de prendre nos billes, d’aller voir plus loin si on est mieux tout seul qu’accompagné, on a encore le temps de s’escroquer encore, de se tordre la réalité, de s’aveugler sur d’autres, de feindre du plaisir à entrer dans cette danse alors même qu’on en connaît le moindre pas, la moindre mesure.

Moi, je réponds qu’on est mal assemblé et j’ai presque rien d’autre à dire et elle, elle ne peut rien dire non plus, elle se tourne et se laisse submerger par cet océan qui vient du creux d’elle-même, cette nappe phréatique qui dort en chacun de nous mais qui ne remonte jamais. Ces yeux sont comme deux plaies vives qui s’ouvrent comme un amas de chair et de pétales dans lequel on pratique une profonde incision. Elle trouve néanmoins d’autres mots. C’est comme si elle me scindait et qu’elle étranglait ce qu’il y a de beau en moi, comme si elle faisait en sorte de ne rester en tête à tête qu’avec l’Autre, et je ne sais même pas si c’est moi, parce que je réponds comme dans un rêve.

On ne pourrait pas en finir sans plus de cérémonie, il faut continuer à tourner la dague dans la blessure, continuer à mettre du sel sur nos chairs, il faut que l’on continue à expier. Nous punir d’avoir fait fausse route. Nous punir du mal que l’on s’est fait en s’offrant une petite ration supplémentaire. Comment se relève-t-on de cela ? Comment vit-on avec cela ? Quels souvenirs peut-on garder d’une histoire pareille ?

Je vais vous dire, nous les latins sommes doués comme personne pour jouer d'aussi vulgaires et exubérantes tragédies. Parce que ne savons rien de l'esprit de sérieux. Nos drames sont des farces. Nos vies sont des torrents démonstratifs... "Et bien, elle me dit, on peut faire tout ça avec talent au moins"... Sans doute, tant que c'est beau, ça peut bien être moche... Demain matin, on aura même tout oublié...


Chan-teuh, la vie chan-teuh...



(Couplet sensible)

J’ai vécu à peu près 4 ans dans 25 m2 avec mon épouse. Un petit appartement boisé, typique –pittoresque diraient certains – qui donnent sur la rue Mouffetard, dans le 5e arrondissement de Paris. Une île d’amour. Avec deux petites lanternes suspendues à chaque fenêtre. Que l’on allumait autrefois lorsque l’un d’entre nous n’était pas là et pour qu’il puisse toujours, symboliquement retrouver le chemin de la maison.

C’était petit, mais nous n’étions guère que deux. L’espace ne nous manquait pas et étant libres tous deux comme l’air, nous n’avions qu’à sortir de chez nous si l’envie nous en prenait pour humer l’air vicié. Cette danse à deux ne dura que peu de temps. En mars 2006, ma seconde fille naquit et en octobre de la même année, je récupérai la garde de la première. Autrefois deux, nous étions désormais quatre, et les murs n’avaient pas obtenu entre temps la capacité de pousser un peu plus loin pour nous offrir l’espace nécessaire. Si je compte bien, nous avons donc vécu comme cela, à 4, dans ce petit studio d’octobre 2006 jusqu’à février 2008. Soit un peu plus d’un an. Comme nous avions dès le début effectué une demande d’attribution de logement social (en juillet 2004), si je compte toujours bien, il nous aura fallu près de 4 ans pour obtenir satisfaction. C’est dans la moyenne, dit-on.

Refrain (tous en chœur)

Mais aujourd’hui, c’est bien fini,
Aujourd’hui, c’est derrière moi.

(Couplet de misère)

Pendant un an, ce fut donc le foutoir total dans 25 m2. Les nuits blanches avec les gosses malades, les virus qui se propagent comme une voiture de sport sur une autoroute, l’intimité ?, une vue de l’esprit, sauf quand les gosses vont voir chez leurs grands-parents si on y est, les mômes qui pleurent, se chamaillent, sautent sur le canapé parce que c’est bien fendard et que ça rebondit, les jouets pleins de petites musiques débilitantes, qui clignotent, comptent, et vous apprennent à compter, épellent des mots, répètent inlassablement la même lettre de l’alphabet, parlent anglais, chantent des comptines au sens mystérieux, dont on connaît bientôt la moindre sentence mille fois rabachées, et qui se mettent en marche à 2h00 du matin sans même un avertissement, et qui vous réveillent, trempé de sueur, hébété, flippé, le cœur battant à tout rompre, les dessins animés qui durent des heures, et que vous ne pouvez pas fuir dans l’exiguïté du logement, les odeurs de bouffe qui ne veulent pas s’en aller et qui pourrissent le linge, qu’il faut donc laver à nouveau, le repassage qu’il faut faire, avec les filles qui se faufilent entre vos jambes, la table qui vacille et votre cœur qui s’arrête encore parce que vous imaginez le fer tomber sur le visage d’un enfant et vous gueulez qu’il faut pas jouer autour de la table à repasser, que vous l’avez déjà dit un bon millier de fois, la salle de bains, quotidiennement soumise à l’inondation, les nerfs qui lâchent, la lumière qu’il faut éteindre quand les filles font la sieste et la sieste qu’il faut se forcer soi-même à faire, parce qu’il leur faut dormir, pour leur bien être, les renvois de la petite dernière sur le canapé, qu’on a bientôt l’impression de laver tous les jours, et les filles, elles aussi, qui se sentent à l’étroit, et les réveils du matin, quand l’un se réveille, c’est le tour de tous, pendant un an, voilà. Pendant un an, trois mois et quinze jours. Jusqu’à ce 15 février 2008. Vendredi qui vient. Demain, je sais plus, demain. Oui, c’est demain. Les clés, on va me donner mes clés, et les murs vont s’écarter, faire des petits, proliférer, les cochons, s’acoquiner, d’une pièce, devenir quatre, à la grâce d’une merveilleuse, onirique, indécente, fabuleuse partie de jambes en l’air. Et nous serons quatre, et nous vivrons dans 80 m2.

Refrain (tous en chœur)

Mais aujourd’hui, c’est bien fini,
Aujourd’hui, c’est derrière moi.

(Couplet de joie)

Je ne sais pas pourquoi je vous raconte ça. Ah si, parce que je n’aurai pas le plaisir de venir nourrir ce blog jusqu’au mercredi 20 février.

C’est un billet d’absence en quelque sorte.

mercredi 13 février 2008

Peut-on faire plus con ?


source
Croyez-le bien, je ne me serais pas avili à parler moi aussi de cette brave Carla Bruni si elle n’avait témoigné récemment dans L’Express, via l’ineffable Christophe Barbier (journaliste de type « remue-la-queue »). Et encore, je n’aurai pas consenti sur elle la moindre ligne (car en vérité, ces histoires ne m’intéressent pas), si elle n’avait utilisé certains termes pour évoquer l’affaire du SMS piraté.

Par ailleurs, tout le reste de l’entrevue n’a presque aucun sens. Elle n’a pas lieu d’être. Les questions de Christophe Barbier ont une saveur équivalente aux questions qui pourrait être posées par une journaliste de Fan de au leader du groupe Tokio Hotel.

(Avez-vous été surprise par le raz-de-marée médiatique qui a suivi l'annonce de ce qui était alors votre liaison amoureuse avec Nicolas Sarkozy, à la mi-décembre 2007 ? ; A quoi ressemble cet autre monde, celui de la politique ?)

Revenons à ces termes. Les voici. Mot pour mot. « A travers son site Internet, dit-elle, Le Nouvel Observateur a fait son entrée dans la presse people. (rien de bien grave jusqu’ici ; à peine peut-on relever qu’une interview de ce genre - étant entendu que le titre et le statut de Première Dame de France ne figure dans aucun paragraphe de la constitution française - ne peut de ce fait relever de la nature politique et ne peut donc relever que du domaine du « pipol »). Si ce genre de sites avait existé pendant la guerre, qu'en aurait-il été des dénonciations de juifs ? »

Mais alors, me dis-je, qu’est-ce que ça vient foutre là dedans ? Ne pourrait-on pas arrêter à tout bout de champ de faire référence à ce pan de l’Histoire, qui plus est, pour dresser d’aussi biaiseux parallèles, mettant en rapport des situations qui n’ont strictement rien en commun ? Pour l’affaire, on pourrait bien lui signifier qu’un SMS de cette nature révélé au grand public ne risque gère que de créer des tensions entre elle et son nouveau mari, alors qu’une dénonciation pendant l’occupation (pour quelque motif que ce soit) conduisait à la mort certaine, des familles entières bien souvent…

De la même façon, chez certains à gauche, on entend les mêmes références, pour taxer la politique d’immigration. Pour qualifier les prétendues opinions rampantes du chef de l’état, dont l’on afflige les affiches et portraits de moustaches suggestives, de brassards qui ne le sont pas moins.

Parce que l’on a pas les mots ni les arguments pour dire les choses comme il faut les dire, décrypter les événements tels qu’il convient de le faire, parce que l’on ne dispose que de peu de sens d’analyse, et qu’une référence coup de poing permet de s’exonérer du moindre effort intellectuel. En fait, même pas tant que cela. Lorsque l’on conteste sur la forme ces comparaisons douteuses, ceux qui les profèrent déploient alors des trésors d’énergie pour vous faire entendre raison, sortent leur livre d’Histoire, effectuent des recoupements, analysent le passé, le présent, le futur, mettent le doigt sur des similitudes insoupçonnées et insoupçonnables, et vous entraînent dans une discussion sans fin, qui s’éloignent petit à petit du sujet sensible de départ.
Dommage que cette énergie là ne soit destinée à meilleur usage.

Miles


source
Alain Gerber, journaliste écrivain de son état est un type courageux. Qui ne recule pas devant les obstacles. Il écrit sur les légendes du jazz, intitule ses romans du sobre prénom des géants dont il raconte la vie (Chet, Billie, Charlie), avec honnêteté et talent. Son roman sur Miles Davis, n’échappe pas à la règle. Il l’a appelé Miles.

Comment écrit-on sur Miles Davis ? Comment raconte-t-on une vie pareille ? Comment expliciter ce qui fit du petit Miles Davis Jr, fils lambda d’un docteur lambda, trompettiste sans talent manifeste, un musicien génial, reconnaissable entre tous, que l’on appelait respectueusement Miles, comme dans un murmure reptilien ? Comment raconter cette époque furieuse, si pleine d’émulation du be-bop ? Comment imaginer la teneur des conversations, des échanges qui eurent lieu (ou non) entre tant de génies : Miles, Bird, Trane, Dizzy, Sonny… Comment mettre en rapport sa vie, son œuvre et lier les deux afin qu’elles fassent sens ? Comment imaginer l’esprit de ces hommes là, leurs pensées intimes, sans les trahir, eux et leur corollaire : leur musique ?

En fait cela m’est difficile de parler de ce livre. Cela me serait pénible et compliqué de parler de tout livre de ce genre. Parce que cela fait maintenant plus de deux ans que j’essaie de faire un « truc » comme ça. Pas tout à fait comme ça, c’est vrai. Je ne joue pas à l’historien du jazz, ni rien. Mais je me sers d’un musicien pour conter une histoire, pour retranscrire une époque, lisser et dérouler une atmosphère. Je me claque sur le rythme de cette musique et c’est une épreuve que pareille entreprise. Moi, je ne raconte guère que la fin d’un destin, je fantasme pour lier la trame épaisse (j’ose espérer) d’un polar sur 12 mesures, mais Gerber, lui, reprend tout depuis le début, jusque la fin, enfin, tout depuis l’instant où Miles Davis Jr. devint Miles, petit homme poli tout d’abord, bien éduqué, clean comme l’eau limpide des Grands Lacs, gentil avec les dames et timide même ; apprenant le sens de la vie et du jazz, parmi les grands de ce temps là, camés à mort, au langage putassier, attifés comme des princes décadents, avec classe ; types impeccables dans l’attitude, exsudant les odeurs et les us du ghetto, pétris de coolitude vénéneuse. Si différents de lui. Il reprend tout, tout à partir de l’instant où Miles Davis Jr. comprit qu’il lui était nécessaire d’entrer dans le jeu, de faire partie de la bande, d’être comme eux, capable de mettre une peignée à n’importe qui pour de fallacieux prétextes, capable de faire parcourir dans ses veines autant de came que possible, capable de trimballer tout un harem à son bras, capable d’être aussi élégant que n’importe lequel d’entre eux (si l’on excepte ce clodo de Bird), capable de faire gicler de ses lèvres et de ses bronches un jazz puissant, marquant l’Histoire d’un sceau rougeoyant, indélébile, éclatant ! Son jazz, pareil à nul autre, le jazz de Miles !

Gerber a du verbe, c’est certain. Il lui arrive cependant de traîner trop longuement sur une idée, de trop ressasser les mêmes antiennes, les mêmes découvertes. Les prénoms font irruption dans son récit, créant ci et là une impression de clans, de roman pour initiés. Mais comment pourrait-il en être autrement ? Dans quelque roman que ce soit, on ne se trimballe pas à tout bout de champ les patronymes et les biographies de tout un chacun (surtout quand ceux là sont narrateurs) à bout de bras. Si l’on n’est pas en terrain connu, il faut alors oublier que cette histoire ne parle que de gens qui ont bel et bien existé, savoir laisser à l’amateur le soin d’entendre un Roach muet dès qu’il est question d’un Max. Et alors, l’histoire peut commencer, et l’on peut entrer dans la danse.

C’est l’histoire d’un Miles en proie au doute, vis à vis des autres, de ses femmes, de son père, de ses frères musiciens, du monde blanc, du monde noir, des repères établissant les frontières de son monde, en proie au doute vis à vis de sa musique, vis à vis de lui-même, de la marque qu’il imposera à l’Histoire, du sens de la vie, de sa vie ; ce doute qui le pousse au train et lui permet de dépasser ses faiblesses, ses manques, qui lui permet d’adopter un style sans nul autre pareil, qui lui permet de toujours aller plus loin quand d’autres croupissent dans la mare boueuse de leur légende, se heurtent à la cime d’une insurmontable apogée.

Le seul défaut de ce roman, c’est qu’il tente, parfois non sans maladresse, de mettre des mots sur ce qui n’en a pas, qu’il se fige de temps à autre dans des théories absconses sur l’art et sur l’époque, sur les individus qui font l’histoire. Ce qui donne un léger embonpoint à l’œuvre, un embonpoint qui le leste d’un centaine de pages superflues. Prenant sans doute conscience de ce déséquilibre, la vie de Miles penche d’un coté plutôt que de l’autre. La période be-bop foisonne d’anecdotes, de détails, d’inventions, et tout ce qui suit (tout particulièrement la période électrique) semble survolé ; comme si Gerber s’était laissé davantage envoûté par la musique que par son sujet. Déroulant le fil de son intrigue, Gerber finit par perdre le sens de son roman, qui, lentement s’essouffle puis s’éteint. Ç’aurait été une grande réussite si l’extinction avait pu être simultanée à celle du Grand Miles, mais ce n’est hélas pas le cas. Le style presque magique du début se perd en volutes, en références, en superpositions.

Allez, c’est un mince défaut. Comme je l’ai dit plus haut, ce livre est bien davantage qu’un roman sur le jazz, c’est un roman sur l’homme, bien plus qu’un roman sur la vie d’un afro-américain grattant sa peau contre le mur de l’Amérique blanche, c’est un roman sur la vie, bien plus qu’un roman en fait, une très belle extrapolation. Une œuvre belle et courageuse.

[Miles de Alain Gerber – 398 p. – Fayard]

lundi 11 février 2008

Au-delà du son



Sujet de dissertation du jour ; mains sur le pupitre, mine de crayon aiguisée comme avant-guerre ; trouver les mots justes, trouver les mots comme des noyaux avec dedans, la force de transmettre ces choses indicibles que l’on ressent dans le creux de l’estomac, comme une sorte de crampe doucereuse.

« Pourquoi tout le monde se revendique de Coltrane ? ». La question résonne comme une détonation et rompt le silence. Des dizaines de réponses se précipitent dans l’embouchure de mon cortex et jouent à saute-mouton (je ne vous décris pas le cirque, mais les cours de récréation sont des lieux de cruauté intense) ; bientôt, elles s’entretuent les unes les autres.

En réalité, il n’y a aucune réponse à cette question. Ce nom est sur toutes les lèvres parce qu’il est auréolé d’une aura. Tant d’écrivains se réclament de Hemingway ou de Fante ; ils s’attachent le nom sans l’odeur en quelque sorte. Pour Trane, c’est la même chose, c’est gagner facilement et à peu de frais une caution, le peu de crédibilité que l’on aura jamais soi-même ; de la même façon, il m’est impossible de répondre pour ceux qui sont sincères car je n’ai pas la faculté d’entrer en eux pour deviner ce qu’ils comprennent ou ressentent à l’écoute de sa musique.

L’autre question qui surnage alors, flotte au dessus des cadavres de réponses précédents, c’est : « Pourquoi Trane est-il si important ? »

Il y a deux sortes de musiciens à mon avis. En jazz particulièrement, on « rencontre » beaucoup de musiciens qui vont plus vite que leur musique ne pourra jamais le faire. Leur technique, leurs aptitudes, leur savoir-faire galopent plus vite que leur art. Passé l’émerveillement devant tous ces talents, il ne reste plus rien à déguster. Leurs musiques se fanent plus vite que les saisons. Hélas, le Monde du Jazz est encore plus prompt à honorer ces musiciens sans réel mérite, calibrés pour donner l’illusion de jouer avec le temps, de repousser les limites physiques du possible.

Les grands musiciens de jazz parviennent au contraire à mettre en parfaite adéquation leur musique et leur talent de musicien ; l’un est sans cesse au service de l’autre, le second nourrit sans cesse le premier. Cette maîtrise, qu’ils parviennent à acquérir leur permet de défricher des terres sur lesquelles aucun homme n’a posé le pied. Les uns s’appuient sur les découvertes des autres pour aller encore plus loin. C’est le cas d’un musicien comme Thelonious Monk par exemple, ou comme Miles Davis. Dans le cas de ce dernier, c’est peut-être même plus que cela, puisqu’il mettait, de son propre aveu, un point d’honneur à légèrement brider sa musique, afin qu’elle ne constitue jamais le point final de son histoire, qu’elle n’atteigne jamais ce point d’apogée qui enterre les musiciens avec leur gloire ; un zénith qui vous carbonise et qui vous laisse pantelant, muet, inutile (comme cela fut le cas à la fin de la vie de Monk).

Je ne reconnais que deux musiciens qui échappent à ces deux catégories : Charlie Parker et John Coltrane. Leur musique allait plus vite qu’eux-mêmes ; elle dépassait leur jeu, le transcendait. Elle ouvrait des portes par milliers, si bien qu’il était humainement impossible de les explorer toutes simultanément. Leur musique était à la fois ce que l’on entendait d’elle et ce que l’on devinait d’elle. Toutes deux portaient les stigmates avancées de leurs évolutions futures (quand toutes les autres ne sont jamais qu’immédiates et portent trace des germes passés qui les ont menées jusque là).

C’est sans doute plus flagrant pour Coltrane que pour Parker. Bird est mort trop tôt, mais allez savoir si cela n’a pas contribué à son destin si tragique.

Ce qui frappe, lorsque l’on écoute Trane, c’est sa dimension. Il joue, simultanément il crée, simultanément encore, il cherche à comprendre lui-même ce qu’il joue et ce qu’il crée. Il y a de quoi devenir dingue, non ? Trane a vécu plus longtemps que Bird et cela lui a donné le temps de constater que ses ailes lui offraient le don de voler plus haut, plus vite, plus loin qu’il ne le pouvait lui-même. Souvent, alors qu’il jouait dans le quintet de Miles Davis, ce dernier se plaignait de ses solos qu’il jugeait trop long. Et Trane se défendait en disant : « je n’y peux rien, je ne peux pas m’arrêter ». C’était en effet, plus fort que lui. Comme Icare, il ne pouvait s’empêcher d’aller toujours plus haut, quitte à se perdre lui-même.

C’est sans doute ce qui me fait dire qu’il portait en lui les gênes de l’importance de sa musique, mais aussi les gênes de sa propre fin…

A partir de l’instant où il se rendit compte qu’il ne pouvait suivre les évolutions de sa propre musique, il se perdit dans le brouhaha, dans le chaos, dans le désordre, comme peuvent en attester ses derniers disques, façonnés au-delà du son, et donc, au-delà de l’écoute. Son dernier enregistrement en public (« Olatunji Concert ») est inaudible, dans la forme comme dans le son. Ce n’est qu’un cri. Un symptôme de sa propre immolation par le feu. Je me suis longtemps demandé ce qui l’avait poussé à garder cet enregistrement (sur lequel on entend rien d’autre qu’une masse sonore informe, de laquelle rien ne peut être isolé, compris, appréhendé). Je crois qu’en fait, il essayait de comprendre le langage de sa musique qui lui était devenue étrangère ; sa musique était devenue zénith, supernova bouillante, surhumaine et elle explosait en une sorte de magma divin.

Je crois aussi que Elvin Jones, son batteur d’alors, tient une grande responsabilité dans la nature de cette évolution. Si Trane était Phaëton, le Dieu Soleil, Jones était l’attelage indomptable, qui permet à l’Astre d’effectuer sa course. Sans lui, la musique de Trane n’aurait pas pu être aussi belle qu’elle l’est, aussi spirituelle qu’elle l’est. Mais aussi, c’est un attelage qu’il faut toujours surveiller, toujours tenir, à qui il faut savoir donner une illusion de liberté sans jamais lui offrir totalement. Sinon, c’est l’attelage qui prend le dessus, et au lieu de le laisser nous mener vers les beautés inexprimables recherchées, on le suit à se brûler les poumons et le cœur. C’est un attelage qui vous rend ivre de puissance.

John Coltrane disait de Jones : « il y a des jours où je n’arrive pas à jouer avec Elvin ; d’ailleurs, ces jours là, qui le pourrait ? ».

Trane est aussi important parce qu’il avait cette faculté d’ouvrir toutes les portes à la fois mais il s’est perdu parce qu’il n’a pas su résister à la tentation de regarder simultanément derrière chacune d’entre elles. Aussi géniale était-il, il n’en restait pas moins homme, avec ses limites.

Je ne saurais dire si ses mots sont justes, ou s’ils témoignent d’une réalité. Qu’importe dans le fond. Derrière les mots, il reste la musique. Sa musique. Aussi belle qu’elle a pu être lorsque Trane maîtrisait encore ses chevaux.

Miles Davis disait de lui-même : « je suis l’alpha et l’oméga». Le début et la fin. Malgré l’immense respect que je peux éprouver envers cet autre musicien, je crois qu’il se trompe. Lorsque l’on est à la fois le début et la fin de toutes choses, c’est en quelque sorte qu’il n’y a ni début ni fin, mais une espèce de transcendance qui domine et écrase tout, qui rend l’espace d’un instant l’éternité perceptible… Dans les deux morceaux que je mettrais dès ce soir en écoute (« Spiritual » et « Alabama ») la musique de Coltrane n’est pas « colosseus » (comme pouvait l’être le saxophone de Sonny Rollins), mais elle est proprement surhumaine, en ceci qu’elle nous submerge, nous élève, abolit l’espace et le temps, mélange le passé, le présent, l’à venir. L’Alpha et l’Oméga.

[Une autre réponse (très excellente) à cette épineuse question se trouve chez mon compère Doudourou]

Coltrane's Sound

boomp3.com

vendredi 8 février 2008

Tu exagères...



A Londres, y a des types qui sont payés pour porter des pancartes marquées d’une flèche. Cette flèche indique le chemin qu’il faut suivre pour aller se gaver au MacDo du quartier. A Londres, y a plein de vieux et plein de vieilles qui bossent encore, dans des pubs, même lorsqu’ils ont les deux rotules bousillés ou le dos en bouillie ; ils sillonnent entre les tables, portant d’immenses plateaux à bout de bras, les genoux fléchis et tremblotant, légèrement voûtés. A Londres, y a plein d’hommes et de femmes qui bossent pour trois euros six sous ; des boulots qu’un esprit fou ne parviendrait même pas à imaginer.

A Paris – et je suppose, dans la majorité des grandes villes de France – y a des types qui font le pied de grue en haut des marches de chaque station de métro. Ils distribuent des journaux gratuits. Et c’est comme cela que la majorité des parisiens et banlieusards s’informe. A la va comme j’te pousse, trois lignes pour leur dire que le Tchad est à feu et à sang, que Britney Spears est sortie de l’hôpital, que le dernier Astérix va cartonner même si tout le 7e art doit en crever, que Sarkozy est un bon président et qu’on y comprend rien, que Carla Bruni est une intellectuelle de haute volée (et on le sait parce qu’elle lit des livres), que les rats dans le métro c’est la plaie. Mais ce n’est pas le sujet, si les gens veulent faire semblant d’apprendre des choses, s’ils n’ont rien contre le fait de vivre une existence partielle, des plaisirs partiels, de prendre appui sur un savoir partiel, tout en prétendant que tout est au complet, personne ne songera à aller le leur reprocher ; on se choisit la geôle qu’on veut.

Je ne vais pas faire le gauchiste misérabiliste, mais qu’il vente, qu’il neige, qu’il tombe une pluie battante, les types sont là, à battre le pavé, revêtus d’horribles chasubles. Quand il flotte, ils n’ont pas vraiment le droit de s’abriter. En revanche, les gratuits gribouillés sont derrière eux, dans une sorte de chariot qui fait mal aux yeux, protégé de la pluie par un petit auvent.

Au bureau, y a une gonzesse qui chaque matin me demande si je veux un 20 minutes. Non, j’en veux pas, je lui dis. Ça me fiche mal à l’aise, et je suis presque incapable de dire pourquoi. J’ai un peu envie de lui faire manger son 20 minutes, feuille par feuille, ça ne devrait guère en demander plus de 5 ! Elle lit le 20 minutes, elle aime pas les fonctionnaires, elle aime Céline Dion…elle dit : « ba oui, tiens, t’es trop intelligent pour lire ça, toi »…comme si j’étais une sorte d’intello à la noix, élitiste, parce que je ne lis pas les bouquins de Grisham, que j’ai pour habitude de payer ma presse, que j’ai pas un avis tranché sur tout et n’importe quoi et que cette grosse naze de Céline Dion me file des poussées d’urticaire. J’aime pas cette fille ; elle me semble concentrer tout ce qui cloche dans ce pays. La propension des gens à renoncer à tout effort, à ne s’impliquer dans rien, à ignorer la moindre implication découlant de nos actes.

Moi, ça me violente la calotte que des types fassent le plancton dans le froid pour nous fournir de l’information débilitante. Ça me donne la gerbe d’imaginer que bientôt dans ce pays, à ce train là, des vieux de 70 ans seront obligés de bosser dans des jobs avilissants, que bientôt, on aura aussi des types avec une flèche à la main pour donner la direction du Trash Food. A chaque étape de la chaîne, c’est médiocre. Des types ont des boulots médiocres pour nous permettre de consommer et de vivre médiocre ; comme ça, tout est verrouillé ! On vit tous nos petites vies médiocres, nos plaisirs médiocres et pour nous le permettre, on a besoin de petits rouages encore plus médiocres…

Je sais bien qu’on peut m’objecter que les gratuits, c’est déjà ça de pris. Les gens, z’ont pas le temps, z’ont pas l’argent, z’ont pas l’éducation pour lire Le Monde. Mais le JT de JP Pernaut aussi (l’autre jour, il a traité une information relative à l’Arche de Zoé ; il disait : « les enfants sont retournés auprès de leur soi-disant familles » !!! ça vous fiche pas la nausée un truc pareil ?), c’est toujours ça de pris. On peut m’objecter aussi que ces boulots là, c’est mieux que pas de boulot du tout. A ceux là, je demande ce qu’ils diraient à un type à qui ils demanderaient : « et toi tu fais quoi dans la vie ? » et qui répondraient : « moi, je distribue le 20 minutes »…pire je me demande ce que pourrait ressentir intimement un type qui déclarerait faire ce boulot…Y a pas de sous travail, alors ?

jeudi 7 février 2008

Back to Re-back



Panique sur la ville. La très avinée Amy Winehouse vient chanter à Paris. Histoire d’amour contrariée, elle a déjà annulé un concert en mars au Trabendo. Mais depuis, son album s’est vendu comme des petits pains et le monde entier s’amuse de ses frasques. « Amy Winehouse entre en désyntox » ; « annulation de dates à la pelle » ; « Amy Winehouse fait le mur et joue les filles de l’air » ; « deux jours de sevrage, trop dur pour Amy » ; « Amy Winehouse la fugueuse, retrouvée dans une chambre d’hôtel en compagnie d’une prostituée ». « Le mari d’Amy est un dealer : « son véritable Amour, c’est la blanche, dit son ex voisine » ».
Gros titres, méga racolage ! Méga-raclure scribouillarde !

Le lieu n’est pas tout à fait propre à l’intimité, puisque son manager, soucieux de rentabiliser chacune de ses sorties (prévoyant sans doute les prochaines annulations de dates), a délocalisé le show dans la froide salle du zénith parisien.

A 20h00, un improbable groupe de rock FM sirupeux vient nous distraire gentiment. Guitares pleurnicheuses de sortie, un chevelu gras du bide, le pied posé sur une enceinte de retour nous raconte ses amourettes. « She kills me with a smile. Beautiful and wild ». Franchement tarte, si j’avais une bonne vieille bouteille de bière, comme dans le saloon yankee des blues brothers, je l’enverrais valdinguer sur sa tête. On se croirait dans une série californienne à la noix…ça pue la vague de trop. Je m’interroge sur l’opportunité de faire jouer un tel groupe devant un public pas franchement acquis à ce genre de causes, mais les premières parties sont bien souvent incongrues. C’est le charme du casse-pipe !

Vers 20h40/45, les chevelus se taillent après avoir tenté de marteler le nom de leur groupe en le faisant scander par le public du zénith. Un truc qui sonne comme « Raymond » ! Puis une compil mal assemblée décline l’identité du soir. Motown. Gaye et sa grappe de vin. Les Four tops. Little Stevie, version Cherie Amour. La moins bonne période de Motown à mon avis ; celle des groupes calibrés, dressés au bon port de cuillère et de fourchette. Avant la déferlante des vrais opus autoproduits par les génies du cru…

21h10…15…20…les gars s’impatientent. Comme de bon usage, dès que la musique fait sourdine, les travées grondent. Dès qu’elle reprend, elles se taisent. Des mignons s’interrogent et demandent si elle va bien venir, la diva cocaïnée. Vers la demi, des types en costume sombre se glissent derrière un grand rideau pourpre transparent. Tout le monde comprend de quoi il retourne. « …it through the grappevine… » qui passe pour la deuxième se fait couper le sifflet. Le rideau tombe. Le groupe est au complet.

Deux choristes à ma droite. Le claviériste juste derrière. Au centre le bassiste et le fouetteux. A ma gauche, un vieux gratteux Gretsch et une section cuivre composée d’un ténor, d’un alto et d’un souffleur. Roulement de tambour. Comme à la belle époque. A la Brown quoi ! Speech péremptoire comme avant un match de boxe. Superlatifs. Enjoy the evening, ladies & gentlemen !

Elle arrive enfin, plus indéfinie que jamais. Cannes maigrichonnes. Fessier plat comme la paume de la main. Bras malingres et décolleté évanescent. Le tout enrobé comme un bonbon suisse acidulé dans une robe cinglée, courte-n’est-pas-le-mot, pleine de poissons naïfs et multicolores. Le tout, robe et corps, surmontés d’une choucroute de rajouts noirs corbeaux.

Le show peut commencer. Pas dedans, elle semble agitée. Elle a le regard vide et creux des filles paumées. A trop regarder dedans, on pourrait distinguer un néant ou tout l’inverse, un univers de tristesse franchement sale. Ce regard est protéiforme, tantôt il n’y a rien, tantôt il regarde un point d’horizon qui n’existe pas, tantôt il s’emplit comme une baignoire au siphon plein de saloperies.
Elle est agitée. C’est le moins que l’on puisse dire. Elle porte une guitare blanche sur laquelle elle foire la moitié de ses accords, oublie les paroles, qu’elle marmonne à peine, c’est comme un slalomeur sous acide qui loupe une porte sur deux, et elle a ce sourire faux, qui voudrait faire croire qu’elle s’en balance. Enfin, se dit-on, elle lâche la six cordes et on va pouvoir passer aux choses sérieuses, mais elle se tire puis revient, son absence marque également l’absence d’un couplet. Elle fait voyager son micro sans faire voyager son corps, alors des mots se perdent dans le tumulte. C’te voix, mes cousins. En guise de Supremes, Amy Winehouse les compile toutes, j’vous assure, elle a quinze Diana Ross dans chaque jambe. Quinze choucroutes en une seule avec une voix comme un half-pipe de snowbardeur, capable de retourner par simple effet éolien ; un vent plein de bactéries.

Elle se paume mais quand elle se retrouve, en trois mots, c’est le miracle. Elle pourrait chanter différemment la même chanson au moins vingt sept fois.
Cette gratte, va savoir ce qui lui passe par la tête, nous plombe au moins les vingt premières minutes de concert. Sur une chanson, elle emmène son pied de micro en retrait, d’une voix avinée, elle dit « I’ll be back later ». Elle chante et joue tandis que le bassiste lui souffle les accord dans l’oreille. Derrière son chant, on entend « C minor ».

Et puis soudainement, elle a l’air de vouloir tout chambouler. Elle veut jouer « A song for you » (morceau de Léon Russel rendu inoubliable par Donny Hathaway). Mais le claviériste a l’air de ronchonner (la soirée manque de virer à la cata, on est sur le fil du rasoir). Il ne veut pas filer les accords, mais joue, bon gré mal gré, et elle chante le premier couplet. D’une beauté étrange, d’une mélancolie paranormale. Propre à vous déchirer le pancréas. Elle laisse le morceau en plan. Elle dit que le gars aux « keys » s’appelle Sam Best, qu’il est talentueux à mourir, « too talented to play in my band ». On atteint là le sommet pathos de la soirée.

Ce n’est pas encore ça. Elle demande à enchaîner par « We’re Still Friends » (morceau d’Hathaway également). Mais elle s’y tient. Sans trop chatouiller sa guitare. Et sa version est ébouriffante. Pleine de sens. De cris, de volutes et d’arabesques. De compréhension réelle envers l’essence de cette musique. Elle est l’espace d’un instant pareil à tous ceux qu’ont grimpé leur carcasse au sommet du panthéon : une messagère.

Elle essaie de danser en rythme avec ses deux danseurs choristes et manquent la chute à plusieurs reprises. Elle essaie de se donner une contenance, en s’épongeant le haut de la poitrine avec un foulard aux couleurs criardes, qu’elle replace dans ses cheveux-rajouts, cheveux qu’elle emmêle, désemmêle, elle tend la main comme les types qui font les sermons, elle s’effrite et se recompose dans l’instant, je fais quoi moi, à chaque fois que les pièces du puzzle se recomposent, je vacille sur mes deux guiboles, avant, arrière, arrière, avant, je sursaute parfois, et des frissons me mangent la laine sur le dos et je tombe à la renverse, enfin, mon image spectrale tombe à la renverse ; devant pareille représentation, on se demande ce qui tient de l’absurde ou du privilège, on se demande si l’on tient une chance d’avoir mené ici ses deux oreilles ou si c’est une part de cruauté que de continuer à regarder ses yeux noirs, perdre peu à peu leur éclat, pour se retrouver quelques instants sous forme de don…est-ce qu’elle s’offre, est-ce qu’elle offre sa souffrance…
Et cela vaut pour toutes les autres divas écorchées de toute l’Histoire de la Musique ; jusqu’à quel point il aurait fallu suivre la Grande Billie, jusqu’à quelle frontière il nous aurait fallu cesser d’entendre sa voix, grincer à mesure que le sablier se vidait ? Jusqu’à quand pourrons nous séparer sa vie de son art, ne se contenter que de ce qu’elle donne sans penser à ce qu’elle sacrifie. Sommes-nous égoïstes et indifférents à ce point ?

Je regarde autour de moi et je crois que les gens, naïvement, pensent que l’Amour qu’ils veulent lui donner suffira peut-être à la ramener à la raison. Il leur reste cette minuscule illusion, à mesure qu’elle chante, les miennes s’éparpillent comme les confettis d’un billet de tombola déchiré.

Enfin, elle ne tergiverse plus. Elle chante à pleins poumons, même si il lui arrive de tousser légèrement, ou si elle doit réprimer de temps à autre ce qui ressemble soit à des éructations ou à des manifestations nauséeuses. Car pendant tout ce temps là, elle écluse. Un demi litre de bière, trouble, et des petits ballons de ce qui ressemble à du Lambrusco, ou à une sorte de cocktail extra-terreux au nectar de fruits rouges.

Enfin, elle montre l’étendue de son talent. L’enceinte devient fiévreuse, la pierre brûlante, guitare blafarde au rancart, elle porte les émotions de la salle aux nues, tout en vacillant elle-même, entre l’image de diva soul qui compose son personnage et son existence qui se délite. 1h30 bien tassé de concert improbable, sulfureux, mauvais et génial, beau et sale, ahurissant et grandiose, à taille humaine mais artistiquement démesuré. Un rappel et puis s’en va.

Et puis soudain, m’apparaît la vérité sur ce regard. Je regarde la scène vide comme la mort, des fossoyeurs mal sapés s’activent pour désosser les instruments, son pied de micro, et vont et viennent, viennent et vont, embarquent le tout jusqu’à la prochaine fosse, où elle restera peut-être. Je me sens lourd, mal, cureté, comme si j’avais bu une bouteille entière de Destop. Son regard, c’est juste le même que celui de Marylin.


[Ce texte a été rédigé par mes soins sous le pseudo télétubs (mon vieux pseudo) en date du 30 octobre 2007. Le lendemain du concert parisien de la chanteuse, auquel j'ai eu la chance d'assister. Il a été publié sur le blog des Lentilles, blog des anciens membres exilés du forum de Télérama. Je le poste ici, quelque peu remanié (ajout d’autres impressions, avec le recul) en réponse au très beau texte de Balmeyer que je vous invite à aller lire ; ici]