lundi 31 mars 2008

C'est la classe !








Cette vidéo circule un peu partout.

C'est Nicolas qui la refile comme un virus.

J'eusse encore préféré une blennoragie...

Ceci est une pomme



Ce matin, A., la plus âgée de mes deux filles, a deux yeux tout gonflés. On croirait qu’elle a la myxomatose. On ne sait si c’est la faute du savon et de l’index, que sa sœur a envoyés en séjour dans son œil. Comme ses yeux sont immenses, on a l’impression qu’elle n’a plus que ça, deux orbites, rouges comme ceux d’un ivrogne. Plus de nez, plus de bouche. Plus rien ! Conjonctivite ou simple irritation de la rétine ?, allez savoir !

M., quant à elle, la plus petite, a « quinté » toute la nuit ; du sec, du gras, du glaviot, du raclement de larynx, sur le dos, le ventre, en chien de fusil, le fessier en l’air, bouche fermée ou ouverte. Du coup, elle fait la tronche sévère. Veut pas qu’on l’approche, veut pas qu’on la touche, veut pas aller à la crèche, veut pas finir son lait, veut pas, veut pas, veut pas !

Mon épouse est renversée sur le canapé, avec une nausée persistante. Elles s’est levée trop vite selon ses dires. Sa ricorée de travers, on devine déjà quelle longue journée il va lui falloir traverser. Les rodomontades de son patron, les jérémiades de ses gentils collègues, son trajet de métro interminable…

Quant à moi, j’ai la tête proprement à l’envers. J’ai comme l’impression de ne pas avoir dormi. Ou d’avoir traversé la nuit comme un voleur, comme une pulsion. Egrenant les heures comme un semeur inconscient. Sans rêves, sans repos. Mes yeux sont rouges aussi, et trois cafés, trois tiges ne m’ont pas suffi pour me donner un peu d’allant, ainsi qu’une mine avenante. Pour couronner le tout, je suis affligé d’une envie de ne rien faire, d’une envie de me lever tard, ou de ne pas me lever du tout…

Il ne m’en faut pas plus pour comprendre le sens de tout ça : le passage à l'heure d'été est un vaste complot, orchestré par l’industrie pharmaceutique, par les rebouteux, revendeurs charlatans de collyre, vitamines de toutes lettres, magnésium et anti-nauséeux ; et chaque année, on se fait avoir !

samedi 29 mars 2008

Dialogue avec Mirliton

http://www.cahiersducinema.com/IMG/gif/les-amants-malle.gif
- Pff ! C’est une mélodie tire-larmes, un truc pour les petites midinettes dans ton genre !

Mirliton a cette gueule satisfaite qui m’énerve. J’ai presque envie de lui renverser le cendrier sur la tête et de lui barbouiller les yeux de cendres.

- Je vais te dire Mirliton, t’es complètement à coté de la plaque. Il n’y aura jamais assez de chansons d’amour sur cette planète. Jamais assez de mélodies chuintantes, de gonzesses enamourachées de types qui ne le méritent même pas, ça, c’est la course du monde, et on a besoin de ça pour avancer, faire battre les quelques veines qui sont toutes mortes autour de ton cœur plein d’abcès ! On a besoin d’overdose, de gonfler les sentiments avec le peu d’air qu’on a dans les poumons. On a besoin d’une bande son pour nos vies. Quand nos histoires sont trop dégueulasses ou communes pour qu’on les écrive, ou qu’on les vende, on les enturbanne avec ça. Tu peux soupirer, Mirliton, t’y comprends rien et puis c’est tout, ça sert à rien de faire ta mine outrée comme si c’est moi qui prenais la mouche et que j’devrais pas !

Et je me renverse sur le dossier de mon fauteuil, essayant de contenir la vague rouge qui submerge mes joues comme si j’étais un gosse ravagé par un feu de dents.

- Ouais, il fait, et tu t’allonges sur ton lit en rêvassant dans tes draps roses ? Tu soupires et tu réfléchis à ce que tu vas bien pouvoir raconter à ton journal intime…et le monde est plus joli comme ça, avec tes beaux sentiments qui s’étalent comme de la peinture sur les murs, des notes faciles, des sentiments qui ne veulent rien dire, qui ressassent cent fois les mêmes choses, qui racontent les mêmes histoires, qui sont pourtant jamais arrivées à personne ; une escroquerie que l’on se transmet oralement sous forme de mauvaise musique…réponds-moi, Dorham ! Combien de fois t’as entendu dans une chanson un type raconter que même si les montagnes lui tombaient sur la gueule, il continuerait de vivre pour aimer sa minette ? Combien de fois. Même si le ciel se fendait en deux, même si la terre crachait ses morts, même si le soleil crevait sous ses yeux…combien de fois…

- Pas assez, je réponds, t’es rien qu’un gros naze, Mirliton !

vendredi 28 mars 2008

Easy reading



C’est dur d’accepter d’être un homme ordinaire. Avec des problèmes ordinaires. Parfois, vous pouvez bien l’avouer, on se demande bien ce qu’on fout ici, à vivre nos petites vies de rien. La marche du quotidien est légère, inconséquente, inconsciente, et on la suit quand même, en rechignant de temps en temps. Dans les salles d’attente de généralistes compatissants, on patiente pour venir quémander une prescription de médocs apaisants, et on repart, l’esprit ankylosé. Faut vivre, quoi ! On ne sera pas tous Président de la République, star de cinéma, ni même animateur de jeux télé ! On ne gagnera pas tous à la roulette russe, et on aura pas tous une chouette vie, avec tout plein de gens chouettes pour nous y accompagner. Et y a rien à y faire.

Jim Harrison, lui, a de la chance, il n’est pas de ces types ordinaires. Il peut donc écrire sur eux. Son type à lui, a un nom scandinave, mais il le cache derrière son totem, hérité de colonies de louveteaux, « Sorcier ».

Un matin, il fait un de ces rêves à la noix où on se voit mort, flottant comme un ectoplasme au-dessus de son lit et de son cadavre. Constatant la vacuité de son existence, il prend la décision fondamentale de changer. Pour devenir quelqu’un d’autre, enfin, quelqu’un de meilleur, ne pas attendre mollement que tout l’emporte. Et changer, c’est maigrir, devenir fidèle, vivre plus intensément.

Bien sur, c’est drolatique, on a là l’antihéros parfait. Chômeur, infidèle, trop gros, mal bouffeur, régressif, infantile. Un gosse dont les jointures ne craquent que sous l’effet de la croissance physique.

Mais Harrison a ce défaut trop visible de jouer cartes sur table. Quand il veut dire ou faire quelque chose, il le fait avec des panneaux clignotants, avec des fusées éclairantes. Histoire d’être sur qu’on ait bien saisi l’intention. Avec La Route du Retour, il ressassait les mêmes images, de manière hypnotique, jusqu’à vous donner l’envie de devenir un pollueur de grands espaces. Avec Sorcier, il décline moins longuement l’épopée claudicante d’un nickelé au pays des détectives couillus, luttant pitoyablement avec ses tares et faiblesses ; toutes aussi incurables les unes que les autres.

Ce serait une farce, on s’en tirerait mieux dans cette lecture, qui part en tous sens, sans aucune réelle unité. On décroche des sourires quand Sorcier tente de jouer les gros bras tout en mouillant son pantalon, on s’amuse de la supercherie, mais la légèreté de l’ensemble ne donne jamais à ce roman la profondeur mélancolique qu’il aurait mérité. On le voit échouer, se surprendre, jamais grandir, crasse, être crasse comme pas possible. Je ne vous dis rien du dénouement, de son épouse ainsi que des gesticulations d’un inventeur fou et riche comme Crésus, qui l’engage pour enquêter sur les agissements de sa famille, car tout est effroyablement téléphoné, prévisible. Je devrais me faire une raison : Harrison n’est sans doute pas un auteur pour moi.

[Sorcier de Jim Harrison – trad. Serge Lentz – éd. 10/18 Coll. Domaine Etranger – 288 pages]

mercredi 26 mars 2008

La parade



Je le sais, parce que malgré un temps à vous faire péter les jointures, je suis quand même sorti de chez moi. La pluie dégringole de biais et constelle mon visage de micro-beignes, mais j’avance en poussant quelques râles et soupirs. Le froid se niche dans mes yeux, enveloppe l’extrémité supérieure de mes oreilles, s’insinue dans mes narines comme si du papier de verre en grattait savamment les concentriques parois.

Je le sais parce que tous les autres gens qui croisent mon chemin ont l’air de s’être extirpés de leur logis de plein gré. Ils flânent, peut-être se sont-ils laissés surprendre par l’âpreté de ce climat dominical, mais ils sont là parce qu’ils l’on voulu, désiré, aucune nécessité ne dilate leurs pupilles. Moi, je regarde à droite, à gauche, cherchant une enseigne ovale et rouge, allumée comme une loupiote, balise bienheureuse dans la nuit des déshérités, et je pousse d’autres soupirs quand je me trouve dessous l’une d’entre elles et que je constate amèrement son extinction, ainsi que l’allure grave et définitive du rideau de fer qui met le moindre doute à mort.

Je le sais parce que je contourne le grand multiplex MK2 sans même envisager l’ombre d’un renoncement. Ma paire d’adidas rebondit mollement sur le plancher latté de la Grande Bibliothèque, je sinue entre ces tours trop immenses, j’arrondis mes trajectoires pour éviter de grandes rampes qui ne mènent sans doute nulle part et je descends prestement le grand escalier qui mène aux quais (en m’interrogeant sur les ravages que provoquerait une chute en pareil endroit). Je remonte la bordée de Seine, direction le Buffalo Grill.

Je le sais parce que le vent est plus fort ici que tout en haut. Il vient de face et je dois lutter pour avancer significativement. J’ai l’impression d’être un jouet et je maudis au passage ma constitution. Quelques familles se trimballent en poussette. Et je le sais plus assurément, plus pathétiquement alors que je remonte perpendiculairement le Boulevard Vincent Auriol. Je le sais aussi parce qu’arrivé à un certain point, je m’aperçois que j’ai presque tourné en rond autour de la Bibliothèque, mais je ne prends pas à gauche, je remonte encore et m’aperçois que le Boulevard est en travaux, et que ces travaux là ont dévoré l’ancien terre plein qui divisait autrefois l’artère en deux. Je le sais, coincé entre une balustrade de chantier, et des voitures qui viennent en tous sens, la pluie redoublant, froide, inhumaine, inconstante et arbitraire, et les bagnoles me filant sous le nez, à ma droite comme à ma gauche, sans qu’aucun feu ne semble apte à leur indiquer l’arrêt. L’animal parisien sera slalomeur ou ne sera pas…

Je le sais parce que le métro aérien passe au-dessus de ma tête, sans même un regard de compassion. Les gens s’engouffrent là où cela ne me sert à rien. A ma gauche, je distingue la rue montante qui mène au parvis de l’Eglise Notre Dame de la Gare. Cette grosse chose posée comme un rond point. Mais je continue légèrement et enfin, je prends à droite pour remonter vers le Boulevard de l’Hôpital. C’est là que j’aurais dû me rendre premièrement, sans faire plus de détours. Je ne suis jamais déçu. L’ovalie écarlate est luminescente. Je presse le pas, ouvre la porte comme un type qui a trouvé l’entrée d’un tombeau égyptien, me place en toute fin de file des gens qui savent tout comme moi, qui savent le froid, l’errance, la servitude. Je regarde le type derrière son guichet de plastique multicolore. Un asiatique fatigué, surmontant un présentoir de trucs à gratter, violemment multicolores, violemment racoleurs. D’une voix tonitruante, j’énonce mon exigence : « bonjour, deux paquets de tiges blondes, siouplait ».

Je regarde les autres, j’empoche mon sésame, et je le sais, parce que c’est pathétique un fumeur en manque qui cherche un tabac ouvert un dimanche, positionné pile poil avant un jour férié, je sais qu’il me faudra un jour arrêter d’obéir à l’autoritarisme de ce vice. Le pire dans tout ça, c’est que je ne vois, en moi, pas l’ombre d’une encourageante résolution. Je sors du tabac, allume une cigarette. Attendant que le feu passe au rouge, je m’empare de mon téléphone portable. « Voilà, j’ai enfin trouvé, je rentre… »

jeudi 20 mars 2008

Billie (3 et fin)




L’un en face de l’autre, on se contemple comme deux animaux curieux, fiers mais un peu froussards. Comme sur le trajet qui nous a mené là, on ne dit rien. Le silence est confortable et nous entoure. Aussi, quand le gros bourru qui doit garnir nos auges fait retentir sa voix de péquenot pour nous intimer l’ordre de passer commande, ça résonne comme une pile d’assiettes qui éclate sur le sol. Ce gros con, c’est surtout moi qu’il regarde. Moi, je dis à Billie de fermer sa grande gueule, et Billie me fait des doigts d’honneur, mais c’est quand même toujours moi qui commande. Billie, elle veut commander une plâtrée d’homme, mais moi, je sais que je ne serai pas capable de bouffer vraiment quoi que ce soit et je décline l’identité d’un plat-moignon avec une petite touffe de salade dedans.

Ce que dit le serveur-patron en s’éloignant, honnêtement, je ne le trouve plus dans le réceptacle qui me contient la mémoire ; quelle importance, une connerie raciste de plus ou de moins. Il ne s’agit même pas de faire le dos rond ; ces types là sont pareils à des animaux, leur cerveau fait les mêmes bulles qu’un bain turc, leur vie est assez merdeuse pour que leur propre regard trouve la petite force de tout salir. Et alors ? Est-ce que c’est vraiment important, il pourrait sourire, rien dire, faire le dos rond, des courbettes et n’en penser pas moins, ce n’est rien qu’un abruti du New Jersey qui vit son amertume à l’ombre d’une ville immense qui lui fiche la trouille rien qu’en y pensant, il ne sait pas planquer sa haine à l’abri, tout à l’intérieur de son ventre. Comme je sais si bien le faire par exemple.

Mais mon prince de ce soir là, lui, est un beau blanc tout ce qu’il y a de plus respectable, et en tant que gentil blanc pas raciste, il se fait sans doute un honneur de ne pas tolérer une insulte qui doit être tellement inscrite en moi qu’elle glisse sur tout mon être comme une luge sans conducteur. Ce qu’il s’imagine – je suis sure de l’avoir déjà croisé, vu, mais où ça ? – c’est que tout abus doit être puni, et – un autre coté touchant de sa personne – il ne veut surtout pas que je me méprenne sur son sentiment vis à vis de ma couleur de peau. Je suis sûr qu’en le bousculant un peu, il pourrait me chanter « Black is Beautiful », en claquant des éperons, un stetson vissé sur la tête, et je me demande ce que ça donnerait s’il recouvrait mon corps dans cette tenue, s’il me chevauchait comme ça, à crue, la Grande Billie et son cow-boy blanc.

Tu veux que je dise quoi ? Que je pose délicatement ma main gauche sur la sienne pour lui dire que ce n’est pas la peine ? Tu plaisantes, j’espère ! Un mec pareil, qui va se lever pour aller faire cracher ses molaires à ce mal noirci de mes deux, mais c’est un foutre de régal, moi j’adore, c’est le spectacle du siècle, rien que pour Billie (pas pour moi, remarque, mais je ne me vexe plus pour ce genre de schizophrène peccadille, je ne suis pas jalouse de Billie. Qui donc me paie ma dose ?). Allez, cavalier, va lui mettre une peignée, va lui faire racler le sol qu’il n’a même pas lavé, va lui faire siffler la chanson de l’édenté, va me le rendre encore plus laid pour te rendre plus beau. Allez, Billie, mets-y du tien, fais la livide, la blafarde. Et félicite-toi d’être au première loge.

Les plats ne sont même pas sur la table, mon cow-boy marmonne à son tour : « excusez-moi », s’essuie les commissures du coin de sa serviette grise, mal blanchie, se dresse comme un poteau américain, et trace le bourru. Il le regarde droit dans les yeux : « je vous prie d’aller présenter vos excuses à cette dame ». Il va le cogner mais il va le faire poliment le bougre. L’autre se démonte même pas (pas encore) : « écoutez mon vieux, ici, c’est encore chez moi, si le ton vous plaît pas, vous levez vos fesses de là et vous retournez d’où vous venez, ça paraît compliqué mais en fait, c’est simple comme bonjour ».

Ce qu’il s’est passé ensuite, c’est que mon blanc est devenu rouge comme un pichet de piquette importée, qu’il a fermé son poing plusieurs fois, puis une dernière, pour de bon, direct dans la figure du type. Cette micro seconde, fixant éternellement l’élancement de son poing, sans déchaînement de violence, m’a permis de me souvenir enfin du nom de mon blanc. Tu parles que j'l'avais déjà vu quelque part !, ça m'a littéralement explosé devant le visage comme une baudruche au ball-trap. Mon blanc à moi, si je révèle son nom, je sens que ça va flanquer mon récit dans le fossé, avec ma caisse pourrie, au pneu crevé, qui repose peut-être toujours, cinq ans plus tard, au même endroit. Vous n'y croirez pas ! J’ai comme l’envie de garder tout ça pour moi, pour vous permettre de m’en vouloir un peu. Je vois bien aussi que cette façon de vous faire lanterner, c’est un moyen détourné de ne pas verser dans le sempiternel retournement de situation, la claque finale, le coup de théâtre vulgaire...

Quand le chef d’orchestre, conducteur de violons sirupeux pour voix caverneuse, me demande la permission de reprendre, en dissimulant mal une impatience teintée d’agacement, je m’avance lentement vers le micro, qui me semble soudainement démesuré. Je ferme les yeux, je cherche de la force là où il n’y en a plus, là où il n’y en aura plus jamais. Les autres ont disparu. Ils peuvent bien tirer la gueule qui leur chante ! Je chante ma chansonnette, pour un homme dont je n’ai pu me revêtir le corps par manque de temps, mais surtout afin que son image auréolée, seule, unique, gravée au marteau-pilon dans ma mémoire, reste en moi comme du marc au fond d'une tasse de café. Ou peut-être qu'il ne s'agit que d'une histoire de coche manquée. Je chante ma chanson pour mon cow-boy blanc. Une illusion qui persiste dans le néant. J'aurai pu commencer mon histoire par la fin, en disant fièrement, remuant les épaules comme une diva déguisée en déménageuse : je vais vous raconter le jour où Clark Gable s'est battu pour moi ! Et vous auriez pu ajouter : quand on se retourne, c'est qu'on est déjà mort...


Billie Holiday (1958 – Satin Sessions)

Billie Holiday - "One for my Baby (& one for the road)"

boomp3.com

Billie (2)



« Non mon gars, je peux me débrouiller toute seule comme une grande ! », j’ai envie de lui dire dans un premier temps, mais je coince les mots là où ils sont avant qu’ils ne sortent. A la place, je glousse comme une petite fille et m’écarte gentiment pour lui laisser le chemin libre. Tout aussi timidement, je siffle : « franchement, c’est pas d’refus ». Il sourit et déboutonne soigneusement sa veste (stigmate du mâle qui s’apprête à se mettre au travail).

Quand même, je remarque en moi-même, il a un accent légèrement bouseux, genre clampin ouvrier du nord. J’ai un flair infaillible pour dire d’où quelqu’un peut bien venir. Il dit trois mots et je l’affuble de son état de naissance. Je dis : « toi, tu viens du Wyoming » et si le gonze dit « non, pas du tout », je réponds en souriant : « mais si, bien sur que si ! ».

Mon grand gars me rappelle vaguement quelqu’un que j’ai déjà vu quelque part. Comme c’est mal poli de demander et qu’en plus, il ne fait pas comme si on se connaissait, je préfère me triturer les souvenirs à essayer d’extirper son blaze de mon cortex. Tout en fouraillant dans le coffre à la recherche d’outils que je n’ai pas, il dit : « c’est amusant, je venais justement assister à votre représentation, et je vous trouve là, juste à coté de votre voiture, sur le bord de la route ». Dans le flot discontinu du récit lapidaire de sa micro anecdote, il ajoute : « vous n’avez pas de roue de secours n’est-ce pas ? ». Billie, elle répond en gonflant sa poitrine : « et pour quoi faire ? ». Je souris et lui me rend un sourire radieux. Un germe de pensée fleurit sur ses lèvres et fait frétiller sa moustache. « Je n’en ai pas non plus, je n’ai pas vraiment l’habitude de conduire… ». Sans me laisser le temps de répondre, il ramasse sa veste, écrase le coffre et sortant une cigarette d’un étui tout abîmé, il prononce des mots, en essayant de virer son accent récalcitrant par la fenêtre : « mais j’ai une voiture en bon état de marche et il serait terrible que vous ne puissiez rejoindre votre salle de concert. Je serais très honoré de vous y conduire. Peut-être trouverons-nous quelque endroit sur la route pour que vous puissez passer un coup de fil à un dépanneur ».

- Honoré, hein !, fait Billie en plongeant son âme dans les yeux du gusse.
- Plus que vous ne pouvez l’imaginer…
- Alors, c’est d’accord ! Je vais laisser cette vieille lâche sur la route, sans même demander qu’on la sauve, je ne supporte pas la défection !

Sa voiture n’a aucune odeur particulière ; l’odeur d’une voiture qui ne sort jamais de son garage. Son plancher est propre. Le tableau de bord nickel. Seul le cendrier déborde de mégots, écrasés à la hâte par un conducteur soucieux de ne pas détourner un instant le regard de la route. Du coin de l’œil, j’inspecte ses dents. Elles sont bien droites, mais jaunies par le tabac. Ses yeux sont légèrement cernés. Il ne dit rien, il conduit. Je résiste à l’envie de lui demander s’il aime ce que je fais, de l’écouter déblatérer son admiration pour la Grande Billie, et ce que sa voix lui fait, à l’estomac, au cœur et à l’âme. Des petits blancs à mes pieds comme celui-là, j’en ai des kilos…peut-être pas aussi élégants que celui-là tout de même !

Après avoir avalé goulûment quelques dizaines de kilomètres, il rompt le silence comme le pain du dimanche.

- Vous mangez avant de chanter ?, il demande prudemment.
- Je mange même quand je chante, je réponds en montrant toutes mes dents.
- Il y a l’air d’y avoir une petite gargote et…
- Vous seriez honoré de partager également ma table ; on va s’arrêter où comme ça ?
- Et bien, juste sur le parking là.

Et, concluant ce petit échange d’esprit, il sort de la route et se gare à proximité de l’entrée. Sans attendre de réponse de ma part, il sort de la voiture, fait le tour pour se diriger du coté passager. Avant qu’il n’arrive, j’ouvre ma portière et bondit hors de l’habitacle, avec grâce et pas mal de grandiloquence, je la referme. Le bruit de fermeture est doux. Pas un centimètre de la carlingue ne bouge.

En guise de restaurant parigot à l’eau de rose, nous avons le droit à la réception glacée d’un type du New Jersey mal dégrossi, mal rasé, mal appris, mal tout court. Il nous conduit, en marmonnant, à une table qui branle à l’une de ses extrémités. J’ai la vague impression que ma peau ne lui revient pas, mais je ne dis rien, à la place, je scrute mon accompagnant, histoire de déceler la taille de ses antennes et je constate avec satisfaction qu’elles semblent en tous points comparables aux miennes. Et mon impression de « déjà vu », plutôt de « déjà rencontré » me revient en pleine figure. Fleur sur l’oreille, sourire discret, noble, étendu sur le visage, Billie fait mine de s’arrêter mais il continue vers la table sans l’attendre, alors, je le rattrape. Je m’assois. Le serveur bourru est peut-être bien aussi le boss de ce rade miteux, quand il allume la petite loupiote qui se tient penchée à notre table, on s’attendrait à voir fuir une petite armée de cafards. Malgré la crasse, malgré la rudesse de notre hôte infortuné, mon inconnu à moustache ne cille pas. Toute son apparence pue le luxe, la classe, l’ascension sociale là où on trouve même plus d’étages, mais il ne dépareille pas une seule seconde ; c’est comme s’il était né au milieu d’excréments, une fleur entre les dents !

Je l’inspecte franchement cette fois. On ne peut pas dire qu’il soit beau, au sens fort du terme. Il a une gueule pas commune qui doit fonctionner comme un aimant. Il a un visage de pochetron, mais pas du genre de ceux que l’on trouve endormis et malheureux au comptoir de n’importe quel troquet pouilleux. Il a la boisson élégante, ce type là. Avec un coté touchant. Il parle soigneusement, en essayant vainement de traîner son accent originel dans la boue de l’oubli et ça le rend encore plus beau.

Billie Holiday - "Strange Fruit"

mardi 18 mars 2008

Billie (1)



« On fait une pause », je dis en sortant une longe de mon étui d’argent. Ils me regardent tous faire sans signe d’exaspération ni rien. Dans le fond, je peux dire que la vie, comme les gens, ont montré toujours beaucoup de patience à mon égard.

Quand la voix est sortie de ma gorge, ça m’a surpris. C’est quoi cette voix ? Et eux, ils affichent une mine décomposée. Quand une quinte me prend, ils toussotent avec moi, gênés, comme on toussote au théâtre, quand on s’y ennuie ferme. C’est comme ça un bon orchestre, ça vous accompagne où qu’on aille. Y en a deux ou trois qui ne se forcent pas, et ils regardent ailleurs quand mon grand corps se plie en deux pour cracher le mal qu’il y a en lui. Des midinettes ! On croirait ces petites saucisses qui accompagnent de grandes armoires au match de boxe et qui se cachent les yeux pour pas voir. Cette voix, c’est la même qu’avant, mais avec plein de débris dedans, elle est rauque et sale, c’est ma voix, pas de doute, mais avec un bruit de pas traînant sur du gravier. C’t’ une voix d’homme des cavernes ; mais un homme des cavernes qui picolent, qui sniffent, qui se piquent et qui se choisit toujours le pire mecqueton pour la nuit.

Billie. Si elle avait le choix entre tous les gonzes de la création, elle ne serait jamais capable que de n’en extirper l’ivraie, la raclure, la viande avariée qui vous tue le bide à coups de savates ; parmi tous les hommes, elles choisirait l’homme qui a le plus de monstres en lui.

Vous la connaissez la différence entre une sainte et Billie ? Une sainte voit ou accomplit des miracles. Billie, elle transforme les merveilles en sciure, et elle regarde, presque émerveillée, le type de l’entretien balayer la poussière sous ses yeux, sans ciller, une fleur dans les cheveux et le sourire collé à la tronche. Même si vous faisiez l’essai, vous ne seriez pas capables d’imaginer le nombre de gusses qui m’a revêtu le corps. Que des saloperies. Sans exception. J’ai sans doute loupé le coche quelque part. Ou un peu partout. Ma vie est pleine de coches manquées.

Tiens, un exemple pour faire passer votre pilule. Un soir de concert, dans un bled un peu paumé, à l’extérieur de New York. New York, c’est drôle, on en sort comme un nouveau-né du ventre de sa mère. Tout est lumineux, dressé, tout porte le sceau du progrès, et puis, dès qu’on en sort, on longe de vieilles falaises fouettées par les vents. Vagabonde solitaire, je vire ma peau de ce mauvais placenta, je note l’heure de rendez-vous sur un petit bout de papier crème, je coince sous mon bras ma liste de chansons à pleurer et je me fiche au volant de ma vieille guimbarde. Dès que le souvenir de New York s’éteint, je roule sans penser à rien. Vous auriez cru que le Grande Billie poussait la chansonnette au volant ? Pourquoi pas sous la douche, tant qu’on y est ! Non, vraiment, je ne pense à rien, ma caisse et moi, on est à l’unisson du déterminisme, elle roule et moi de même, on avale toutes deux la route comme deux Furies sans âme, deux fluides tristes et uniquement tendus par l’objectif d’aller d’un point A à un point B. Et croyez-moi, la nature ne fait pas de fleur à Billie. La tôle est battue par les vents, ça craque et ça tangue.

Comme ça, je fais peut-être une trentaine de kilomètres. Le jour commence à décliner lentement. Autour de moi, le désert d’hommes se peinturlure de drôles de couleurs oranges et vertes. C’est apaisant. Je ne panique même pas lorsque j’entends une détonation sourde et violente résonner dans mon jardin métaphysique, ni même lorsque la voiture fait une embardée brutale, penchant légèrement sur le coté. Sereine et détachée, je maîtrise mon bolide, l’immobilise sur le bas coté et descend de la voiture sans couper le contact pour jeter un œil. C’est la roue gauche, à l’arrière, qui a éclaté comme une tomate trop mure. Ça schlingue le cramé.

Vous l’avez vu, la Grande Billie, avec ses deux gros bras, elle peut envoyer la caisse valser à l’autre bout de la route si l’envie lui en prend. Alors changer une roue, c’est du gâteau ; pour une demoiselle quelconque en taffetas, je ne dis pas, mais pour moi, ça ne pose pas de problème, vous ne pouvez tout de même pas décemment prétendre jouer les filles de l’air sans même savoir comment changer une roue.

Bien entendu, je ne suis quand même pas fondue du cambouis et je me demande dans quel état je vais chanter ce soir, le front tout plein d’huile de vidange sans doute. Mais ce jour là n’est pas un jour comme les autres. Une grande caisse noire, une Chrysler rutilante on dirait, darde ses phares sur mon corps tendu comme un arc, et se gare une dizaine de mètres derrière mon pneu raplapla ; le bas ventre de Billie se gonfle légèrement quand un grand type à l’élégance paranormale descend du véhicule.

Et maintenant que j’exhale la fumée nocive et puante de ma cigarette, que le tabac m’envahit, que tout l’orchestre m’attend pour reprendre là où l’on avait même pas commencé, je revois avec une exactitude ténébreuse l’homme élancé qui descend lentement vers moi, une cigarette naturellement coincée entre index et majeur. Une moustache dessine ses belles lèvres, son sourcil gauche remonte légèrement plus haut que celui de droite et ses cheveux bruns et épais sont impeccablement coiffés, sans un seul épi. Tous ses fringues puent la classe. Il dit d’une voix pleine de gentillesse et d’assurance : « vous voulez de l’aide ? »

Billie Holiday - "I'm a fool to want you"

lundi 17 mars 2008

Amazones du Cinquième



Le hall de la mairie est noir de monde. Derrière une forêt de têtes, on distingue un grand escalier central et prétentieux, tapissé de rouge. C’est par ce grand escalier que descendent les tout-juste-mariés du 5e, bras dessus, bras dessous. On braille, on lève le poing, on savoure, on se régale, c’est cela qu’on appelle effervescence ; mais on dit cela aussi des comprimés d’Aspro. Doit-on en conclure que ces hommes et femmes sont de même nature que des petites bulles d’aspirine ?

Dans cette grande entrée en vieilles pierres, des caricatures de vieilles bourgeoises se vautrent dans une exubérance vulgaire. Elles font un, deux, trois avec l’index, le majeur et l’annulaire, et scandent : « et un, et deux, et trois-zééééro ! ». Elles sentent l’odeur renfermé des vieux tiroirs français qui n’existent plus que dans les livres à images. France d’autrefois, relève-toi, enturbanne ton cou fripé de ton chamarré carré d’Hermès d’antan et chante ta belle résistance. Au milieu d’elles, Xavière sautille sur place. L’ensemble de son corps bouge en cadence ralentie, sous l’effet du poids de ses bourrelets. Les victoires ont souvent pour le vaincu cet aspect ridicule, trop ostensible. Je suppose que le militant UMP regarde avec la même amertume les chants de triomphe roses toulousain.

Mais dans ce 5e arrondissement, suinte un orgueil mal placé, une atmosphère de revanche permanente. Jean Tibéri, fait son entrée dans le hall, grand seigneur, il appose ses mains au devant de ses troupes. Comme Kadhafi, il a un cercle d’amazones ; de vieilles bonnes femmes enfermées dans d’épais préjugés et dans de grands manteaux d’ennui. Elles aiment Tibéri parce qu’il sait comment leur faire peur (ce qui n’est guère compliqué quand on vit l’ensemble de son existence au sein d’un ghetto figé dans le gras gelé d’idées préhistoriques).

Sans nuances aucune, l’on s’en doute, elles chantent, hilares, la victoire de la France sur l’ennemi socialo communiste. Elles songent aux hordes banlieusardes qui pourront encore patienter six ans de plus aux portes de l’arrondissement. Les écoles seront encore blanches, les porte-monnaie garnies et les petits problèmes quotidiens résolues sur simple coup de fil.

Autour du couple Tibéri, on peut distinguer également quelques commerçants au sourire satisfait. Presque aucun de ceux-là ne résident dans l’arrondissement mais c’est bien ici qu’ils votent ; c’est le donnant-donnant, le gagnant-gagnant du Tibérisme. Un échange de gentils services. Vous en verrez beaucoup des hommes politiques prétendre que la sauvegarde du petit commerce est primordiale. Même si la viande est aussi dégueulasse qu’au Franprix du coin et que tu la payes deux fois plus chère ; même si, dans le bas de la rue Mouffetard, (soit sur 50 mètres à tout casser) il n’y a pas moins de 3 cavistes, 3 fromagers, 5 bouchers, 3 poissonniers, et même si il faut subventionner tout ce foutoir pour qu’il continue à vivre, bon gré mal gré (et après, on dit que les salariés sont des assistés), il faut sauvegarder le moindre commerce, même s’il s’implante par caprice dans un endroit surchargé de concurrence et que l’entreprise ressemble à un suicide. Le moindre crétin qui décide de faire vibrer la corde « entreprise » reçoit un blanc seing et un appui sans mesure.

Flânant ici et là, on peut croiser aussi des hommes et des femmes qui ont voté deux ou trois fois le même jour. Pure coïncidence, crise paranoïaque ou anomalie électorale, à chaque fois que je suis allé remplir mon devoir de citoyen, à mon bureau de vote, pour le premier comme pour le deuxième tour, plusieurs types avec des procurations me précédaient. Un, deux, trois bulletins dans l’urne en une seule fois. Y a-t-il autant de procurations à faire dans l’arrondissement ? Comme en Bonne Corse, les résidents qui déménagent ne se désinscrivent jamais des listes, et tous ceux là votent Tibéri.

C’est quand même beau la démocratie.

jeudi 13 mars 2008

Les frimas



Il faut que j’explique avant de vous laisser ce texte en pâture. Tout d’abord, cet après-midi, Balmeyer a écrit un très joli texte sur le métro (entre autres choses). Et j’ai repensé au seul jour de ma vie où je me suis senti près d’y passer ? Je marchais le long du quai en frissonnant. Ma femme travaillait à l’époque à la Maison de la Radio et j’attendais qu’elle me rejoigne et cette chanson de Nick Drake, « River Man » suintait dans mon casque. C’était si beau, et cela s’accordait tellement avec mon humeur du jour que j’ai fini par tout oublier, où j’étais, ce que je faisais. Quand le RER est entré en station, je ne l’ai pas vu venir, il m’a littéralement frôlé la joue, et tout m’a paru si puéril, si ténu. J’ai donc évoqué ce souvenir en commentaire. Un internaute est allé écouter ce titre et l’a trouvé fort à son goût. Balmeyer l’a donc ajouté à la fin de son texte.

Ce titre, lui, ne m’a jamais quitté.

Plus tard, un jour de novembre 2005, en discutant avec mon ami Doudourou sur les mérites de Brad Mehldau (à propos duquel nous n’étions pas d’accord), ce dernier me conseilla d’écouter un disque enregistré, seul, en concert à Tokyo. Bon élève, je me suis procuré le disque, et l’écoute du « River Man », joué par Mehldau cette fois m’a proprement bouleversé. Les notes ont déchiré le ciel de ma journée, et m’ont inspiré le texte qui suit, qui est pour la première fois paru (non remanié) le 3 novembre 2005, sur l’ancien forum de télérama. Vous trouverez par ailleurs les deux terribles versions de cette envoûtante chanson. Encore une fois, merci à toi, F., d’avoir sauvé cette journée précisément. Elle m’a permis de remonter une pente alors bien mal engagée. (tu ne m’en voudras pas, j’espère de faire un peu de recyclage).

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« C’est un peu l’homme qui fait corps avec les cordes, ce n’est pas un swing interne et sauvage non, c’est arc-bouté sur une nébuleuse de sentiments, c’est, comment te dire, chamboulant, comme une chaise un peu bancale sur laquelle on aimerait se balancer lentement, les jours d’été, ou d’hiver, emmitouflé dans une laine piquante et chaude, et on soufflerait sur la tasse de café brûlante, tu sais, je ne manque jamais de me brûler les lèvres, à chaque coup, alors je souffle, tandis que les frimas font les gros yeux au dehors, recouvrant la pelouse de chaux glacée.

Oui, l’homme de la rivière est passé par ici, sa démarche chaloupée ne trahissait presque rien de son trouble, il descendait vers nous, ou il montait, tout dépend du point de vue duquel on se place. Oui, il dandinait sous le poids de sa besace, son épaule gauche semblait vouloir se désolidariser du reste de son corps. Tout bien considéré, je crois bien qu’il descendait, transi, trempé, les yeux glauques et dans le vague, dans le coton peut-être, en tous cas, gonflés d’éther, c’est certain. Cette démarche ! On aurait cru une espèce d’androïde totalement parano, regardant toujours par dessus son épaule, derrière lui. Il regardait derrière lui, puis devant, quand il s’apercevait qu’il n’y avait rien ; rien n’est derrière, tout est toujours devant soi et faut avoir les couilles de regarder dans ses yeux.

Le lyrisme, oui, j’y viens. Je crois bien que la chose est grave et tout à fait sérieuse, authentiquement sérieuse, quoique je ne parvienne pas correctement à me déterminer. Gravité sur jouée ou sentiments exacerbés ? Non, vraiment, je ne sais pas. Par contre, je sais qu’il y a des silences qui ne trompent pas. Enfin, ils en trompent certains, mais pas moi. Non, pas moi. J’ai senti, les nervosités contenues, les rétentions, les contentions et les contorsions.

Oui, un automate déprimé, descendait vers la maison, et il faisait presque noir, tu vois, les grandes maisons de campagne manquent souvent de vie, ou elles témoignent d’une vie d’avant, les cris d’enfant d’avant, les orgasmes d’avant, les bonheurs d’avant, les envies d’en finir d’avant, larmes, rires, débats enflammés, souffles d’avant, les portes grincent trop, on sent le souffle des ectoplasmes vous frôler la nuque, moi, j’aime pas trop ça, les grandes maisons de pierre me rendent frousseux, ou peurard, et je claque des dents comme l’arbre fruitier qui se les gèle juste à coté du cabanon. Et qui attend que le froid tombe pour donner ses plus beaux fruits.

Et le voilà qui arrive. Mécanique de chair, de souffle, de fémur, oui, il ressemble à un fémur géant, surmonté d’une tête d’épingle, et deux petits yeux ronds et verts, c’est pour cela que j’ai la chair de poule, il descend, il descend. Il vient vers moi. C’est moi qu’il veut ? Comment est-ce possible qu’il me veuille, moi ?

Lorsqu’il pousse la porte, je manque de tomber de ma chaise, un peu de ma laine s’accroche au bois et se déchire. Je me redresse.

Il dit : « Bordel, c’t’un froid de damné qu’y a là ! Avec cette besace lourde deux fois comme moi, t’aurais du me voir, haletant, cherchant mon souffle tandis que je remontais le sentier. Regarde mes doigts !, j’ai bien cru qu’ils avaient gelé. Dis ! Il reste encore un peu de café ? » ; l’air de rien, je me redresse tranquillement, je regarde sa chevelure trempée, son nez plein de morve, j’ai presque envie de le serrer dans mes bras, mais tu comprends, ce n’est pas ce que font les hommes, les hommes, y s’mettent de grandes claques dans le dos, mais quand même, ses yeux sont aussi humides qu’une paire de chaussettes baignant dans le fond d’eau croupie d’un puits.

Je verse du café dans une tasse, et je le regarde boire et j’écoute la musique qui s’échappe de lui…"

River Man

mercredi 12 mars 2008

Tout l'amour du monde tient dans une bouteille de Volvic



C’est une sorte de cour ouverte, ou une sorte de parvis fermé. Un bâtiment moderne, qui n’a pas plus d’un étage, construit en U, dont l’entrée se situe tout au fond, comme une couche de crasse ocre tout au fond d’une bassine. L’étage supporte une charpente anachronique, en chaume, et des combles semblent y être aménagés. Un homme est devant la porte d’entrée. Il est vêtu d’un jean mal coupé, qui le moule trop et d’un t-shirt blanc. On croirait une sorte de James Dean de comptoir un peu vulgaire ; pour tout dire, on a l’impression qu’il vient faire du bricolage, ou le ravalement de la façade, ou bien conduire les travaux qui consisteraient à harmoniser le bas de l’édifice et les combles d’un autre temps. Subrepticement, je me demande comment c’est possible de transformer une vieille baraque en construction moderne, sans tout raser, je veux dire, revêtir le bas de matériau contemporain et laisser seulement les combles en l’état, témoins d’un passé disparu, évoquant l’époque lointaine de la convocation des états généraux. Oui, il a bien une gueule de type de chantier ; je ne vois pas d’autre raison objective qui puisse inciter un homme à se saper de la sorte.

L’instant d’après, on le retrouve dans les combles, légèrement voûté à cause du plafond relativement bas. Il essaie d’adopter une forme de contenance, malgré l’inconfort de sa position. Il exerce sur une jeune femme qui se dérobe à lui une forme de chantage sexuel. Mais elle fait non de la tête, en repoussant ses mains et il insiste, en bon homme de chantier. Tant pis, une autre acceptera quelques secondes plus tard et on les retrouvera tous deux, lascivement enlacés, dehors. Il a maintenant quelque chose du patron joufflu qui croit encore à la nécessité du droit de cuissage, elle a une croupe innocente et lui, pose sa main de rapace ventripotent sur la surface rebondie de celle-ci ; sur le coté droit du grand U, devant l’entrée, rien ne s’ouvre, et pourtant, c’est bien ici qu’ils disparaissent tous deux, comme lorsque les fantômes traversent les murs, sans faire de pas, comme s’ils étaient sur coussins d’air, ils se confondent et s’effacent, comme une île flottante qui s’évanouit dans un océan de crème anglaise.

Un autre homme arrive. Il est flou, je ne peux pas dire qui il est ni même à quoi il ressemble. Je ne crois pas que ce soit moi, c’est sans doute quelqu’un d’autre que moi ; il semble que Dorham n’ait strictement rien à faire dans ce songe glauque et moite. Enfin, c’est peut-être bien moi, j’ai comme l’impression d’être dans ce corps là, mais j’ai aussi la certitude également floue qu’il s’agit d’une enveloppe empruntée. Appelons-la « presque moi ». Presque moi et moi avons en tous cas un tempérament similaire. Presque moi est au fond de la bassine et beugle comme un âne en colère. Il tambourine à la porte. Derrière lui, il y a un autre type en costume ridicule de mousquetaire (mais ce ridicule est rétrospectif, dans le songe, tout semble normal). Il ne moufte pas, pour la gueulante, c’est presque moi qui s’y colle, et il fait cela avec le naturel du type qui a l’habitude. Chevaleresque, il me semble que presque moi vient sauver la jeune fille d’un déshonneur et tient à mettre une branlée au bricoleur malsain.

Dans les combles et à la droite du U (précisons que presque moi ne semble pas doté du pouvoir de se fondre dans les murs), c’est l’agitation. Puis une porte-fenêtre s’ouvre, juste au dessus de l’entrée, à l’étage. Une femme débraillée, en haillon, vieille sorcière de conte de fées apparaît, jambes fléchies. Elle se marre comme une vieille truie défigurée et tient entre ses deux mains une petite bouteille de Volvic ; ces bouteilles individuelles qui ont une petite tétine tout au bout de leur corps et qui permettent aux joggers régressifs de sucer de petits mamelons plastique tout en faisant des tours de parc à petit trot. Elle la presse, cul de bouteille entre ses jambes, comme si elle urinait et presque moi, se jette en avant, ouvre la bouche et recueille l’eau qui gicle du récipient. Le plastique fait un bruit sourd de craquement inhumain.

Presque moi comprend presque instantanément qu’il ne s’agit pas d’eau. Le goût qui coule dans sa gorge ressemble à quelque chose de malsain, d’âcre, de terrible ; excréments, pisse blennoragique, acide. Ça calcine sa gorge, carbonise son âme. Il tente de recracher mais déglutit sans parvenir à mettre un terme à cette folie, et la vieille hurle de plus belle en pressant son têton de plastique malfaisant, et le liquide l’asperge cette fois, ces vêtements, ce poison s’incruste dans sa peau. Il hurle, recule, ce goût atroce dans sa bouche, prenant possession de tout son corps. En reculant, il bute comme une petite femme de rien qui signe un grand livre d’or. Elle dit : « vous n’allez pas survivre à ça ». Presque moi, non, moi, tout à fait moi désormais, je la regarde sans comprendre ; je ne m’inquiète tout au plus que d’une petite intoxication alimentaire à laquelle il va me falloir prochainement faire face, non, la mort ne me semble pas au menu, au pire, je m’attends à un lavage d’estomac et elle, elle répète en articulant soigneusement : « vous n’allez pas survivre à ça ».

Mon ami le mousquetaire s’est taillé sans demander son reste. Les cris de le jeune fille, appels à l’aide déguisés en plaintes de honte, résonnent dans la cour. Je demande : « qu’est-ce qu’il y a dans cette bouteille, qu’ai-je bu ? ». Elle baisse la tête, ses yeux sont blancs, révulsés, elle dit, d’une voix exquisément douce : « toutes les larmes d’amour du monde ».

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La sonnerie de mon portable m’extirpe de ce mauvais songe. Pas la sonnerie qui vous signale que quelqu’un appelle, mais celle qui indique la réception des sms. Il fait encore nuit. Ma fée dort à coté de moi. Calmement. Je ne sais pas quoi faire. Un sms en pleine nuit, c’est fatalement une mauvaise nouvelle, mais quel esprit malade annoncerait une mauvaise nouvelle par un biais aussi ignoble ? Alors, je me lève, dans l’obscurité à laquelle mes yeux se sont d’ores et déjà habitués. Je me dirige vers le salon. Mon téléphone est là, je le prends sans trembler, j’écarte ses cuisses, la cuisse pour l’oreille et l’autre pour la bouche, et je contemple la nudité de mon écran allumé. Aucun message. C’était encore le songe…

Je me dirige vers les toilettes. Urine en silence, sans éclaboussures. Je reviens me coucher. Etendu, j’essaie de rassembler les morceaux de ce rêve, qui s’est éclaté comme un puzzle. J’ai encore le souvenir du goût mort des larmes dans ma bouche. Une fois chaque pièces du puzzle réunies, je sombre dans un autre sommeil, sans songe cette fois.


[Je fais appel aux plus psychanalysés d’entre vous, ou au plus intuitifs, afin de démêler cet étrange écheveau]

lundi 10 mars 2008

Ornithology


Mon quartier, avant d’être mon quartier, fut longtemps un terrain vague. Un terrain vague, plein d’entrepôts : les Grands frigos, les Grands Moulins et quelques voies ferrées. Une terre même pas dévastée, puisque rien n’y avait jamais poussé. A vrai dire, ce n’est même pas encore un quartier ; ici et là, quelques immeubles sont sortis de terre. Derrière chez moi, si l’on remonte la rue Françoise Dolto, d’autres bâtiments sont en cours d’émergence. Je souris lorsque je pense aux familles un peu dans la mouise qui vont prochainement recevoir la notification de leur attribution de logement, et mon sourire s’agrandit plus encore lorsque je m’imagine l’éclat de leur soulagement, leurs sourires, leurs embrassades, leur bonheur soudain et violent ; et je me dis que c’est bien.

En face des Grands Moulins, devenus l’Université transférée du Jussieu désamianté, un immense terrain boueux est destiné à accueillir de grands espaces verts, pour apporter un peu de vie à une zone d’habitation encore froide. On réhabilite. Parfois, de gentils promeneurs raillent la qualité des constructions, expriment leur mécontentement vis à vis de ce qu’ils considèrent être un délire d’architecte ; je pense toujours aux familles qui vont pouvoir vivre ici et je me dis : « bah, ils ne peuvent pas comprendre ».

L’autre jour, j’ai lu le blog d’un type qui écrivait : « dans ce quartier, tout est effroyablement pensé, ça ne donne pas envie de flâner ». Pauvre con, il est vrai que l’on sait ce que peut donner un projet d’urbanisme non pensé, va donc flâner à Bobigny ! Le décalage est sans doute trop grand entre les intellos munis d’appareil photo qui ont envie de flâner et les familles qui ressentent la nécessité d’y vivre.

Les terrains en construction sont tous encerclés de grands panneaux de fer sur lesquels figurent des images du quartier finalisé, réalisé. Et je trouve ça assez chouette, finalement. Froid, sans doute. Mais un quartier ne vieillit pas en un jour. Il faut laisser au temps le temps de rendre les choses plus belles.

Un peu plus haut, il y a la longue avenue de France, avec ses épais couloirs de bus. Quand on vient de la Grande Bibliothèque, on arrive sur la place Robert Antelme (toutes ces rues et places n’existent pas encore sur les plans de Paris). Sur cette place, on découvre de gros blocs de pierre sans majesté. Des monolithes que l’on devine lourds, qui vont par deux, l’un soutenant l’autre. Ils semblent disposés de manière aléatoire. Je suis passé devant plusieurs fois avant même de m’interroger sur le sens de leur existence. Il est vrai que l’art contemporain me parle assez peu. Pour moi, le plus souvent, seuls comptent les notes et les mots, les notes ou les mots. J’ai sans doute tort. Aussi, lorsque je rencontre une œuvre qui ne me plaît pas à l’œil, je garde mon ressentiment pour moi et je me dis qu’elle plaira sans doute à l’œil suivant ; il faut savoir partager la beauté.

Vint le jour où je fis l’effort de comprendre le sens, la raison de cette œuvre, en lisant la petite plaque située à droite de celle-ci. Cet assemblage de ruines sans fantaisie est en fait un hommage à Charlie Parker. Ces gros blocs, figés, lourds, immobiles, témoignages fantasmés d’un bâtiment mort, calciné, effacé par un bombardement aveugle, ont été inspirés à l’auteur de cette sculpture par la musique de Charlie Parker. Ces colossaux monolithes, uniformes, laids, aux couleurs indécises, incapables de rondeurs, de voluptés, de mystères sont une mise en forme, abstraite, soit, du génie musicale de l’homme à qui l’on donnait le surnom de Bird. C’est là l’idée que se fait Alain Kirili (l’auteur de cette énormité pesante) de cette musique et au-delà, de l’improvisation jazz dans son ensemble ; rien ne transpire de son œuvre absconse de la réalité de cet art : la liberté, le révolte, la folie, la sensualité, le mouvement perpétuel, l’évolution permanente. Rien.

Ce brave artiste ressent peut-être à l’écoute de Bird une certaine forme de dureté, dans le son, dans l’approche, quelque chose qui tient du granit, en tous cas, de l’assurance du roc, mais alors, c’est un roc capable d’arabesques, capable d’ondulations, capable de métamorphoses ; s’il avait fallu exprimer cela, il aurait fallu creuser les monolithes à la petite cuillère (ce que je propose d’emmener faire Kirili, de gré ou de force, pour ma peine) et créer de toutes pièces une tempête de sable ; à l’instar de la musique de Bird, à la fois éphémère et éternelle, fragile et perpétuelle, cette œuvre aurait pu fondre sur nous pour nous niquer les yeux, le bide et les tympans, et il aurait fallu que chacun s’abrite derrière d’épais foulards et tente de résister devant la déferlante. Ç’aurait été une œuvre splendide, voyageuse, inoubliable, infinie. Certes, elle ne serait pas restée plantée là, bordant l’avenue de France, au milieu des grands sièges de la haute finance, pour récompenser davantage l’artiste que l’inspirateur, mais au moins, ça n’aurait pas été une œuvre d’idiot, d’usurpateur, de fainéant.

Voilà qui me fait penser à l’œuvre du sculpteur Ipousteguy, en hommage cette fois au poète Rimbaud, que l’on peut [ne pas] admirer, Boulevard Henri IV. C’est une farce [sans doute] [cela ne peut en être autrement] autour du surnom qu’avait donné Verlaine à son ami ; « l’homme aux semelles de vent ». Ipousteguy n’a rien trouvé de mieux à faire que de sculpter un Rimbaud dans un métal lourd et sombre, allongé, coupé en deux, les deux parties inversées, comme dans un puzzle morbide, et d’intituler sa chose : « l’homme aux semelles devant ». Outre que la sculpture se voit affligée d’un titre absurde, presque apoétique, digne du plus mauvais jeu de mots, elle va bien sur à l’encontre de tout ce que fut le destin et l’art de Rimbaud. L’habileté, la folie, l’abolissement des frontières, du temps, de l’espace et même de la réalité. C’est soit l’œuvre d’un mauvais artiste, soit le témoignage fumeux d’un mauvais psychanalyste.

Dans un cas comme dans l’autre, plutôt que de rendre d’aussi creux hommages, autant ne pas en rendre du tout ; aucun autre, tout du moins, que celui qui consiste à continuer d’écouter l’un et de lire l’autre.

free music

vendredi 7 mars 2008

Un déluge sans arche



La vie d’un homme, ce n’est pas seulement ce qu’il fait, ou ce qu’il est, ni même les deux simultanément. Pour en témoigner fidèlement, il faut aller dénicher ses peurs d’enfant, ses vieux traumas fissurés, révéler ce que l’on n’oserait dire soi-même sur soi ou sur les autres, tenter d’effectuer la liaison entre ce qui est dit et ce qui est tu. Même les salauds, même les ordures ont des souvenirs d’enfance, et parfois même, des souvenirs d’enfance heureux. Même les raclures ont des meurtrissures et sont capables d’éprouver des sentiments d’amour. Même les sous-hommes sont capables de courage.

Tout serait bien plus simple si nous pouvions d’une seule sentence, après qu’on nous ait conté la vie d’un homme à gros traits, distinguer les êtres humains des monstres et comme Ponce Pilate en quelque sorte, s’en laver les mains. La justice est une ombre chinoise aléatoire, somme toute, et afin de la maintenir, de force, sur le chemin le moins sinueux, il nous faut juger d’après ce que nous sommes, il nous faut dangereusement jongler avec deux boules démesurées, une pour le bien, une autre pour le mal.

Mais alors, de quels bois sont faits les monstres ? Pourquoi sont-ils tels qu’ils sont ? Pourquoi laissent-ils leur vie devenir aussi laide et vide de sens et d’amour ? Les contingences, le hasard, le fait arbitraire qui nous fait naître ici plutôt qu’ailleurs, à cet instant plutôt qu’à n’importe quel autre ? Est-ce que, comme le dit Maximilien Aue, bourreau détraqué des Bienveillantes de Littell, « à sa place, nous aurions faits pareil », nous aurions participé, prétextant l’obéissance aux ordres ; à l’extermination systématique, bureaucratisée, du peuple juif ?

Ce que dit ce livre de plus juste, sans doute, c’est que la justice des hommes est impossible. En cette matière là, en tous cas. Si on avait seulement permis à la justice d’après seconde guerre mondiale d’aller au bout d’elle-même, de son Idée, il aurait presque fallu condamner l’Europe entière.

« Les malades sélectionnés, témoigne Aue, dans le cadre d’un dispositif légal étaient accueillis dans un bâtiment par des infirmières professionnelles (…) ; des médecins les examinaient et les conduisaient à une chambre close ; un ouvrier administrait le gaz ; d’autres nettoyaient ; un policier établissait le certificat de décès. Interrogée après la guerre chacune des personnes dit : Moi coupable ? L’infirmière n’a tué personne, elle n’a fait que déshabiller et calmer des malades (…). Le médecin non plus n’a pas tué, il a simplement confirmé un diagnostic. (…) qui est donc coupable. Tous ou personne ? »

Reste alors la seule justice authentique, celle qui subsiste lorsque l’on se retourne vers soi. Pas le remords, cet article n’est disponible qu’au rayon « petits péchés », pour certains crimes, on est au-delà de la rédemption, au delà du pardon, oui, il ne reste que cette image avec laquelle vivre les pauvres instants qu’il nous reste à supporter, contempler l’entrechoc des souvenirs qui se broient finalement les uns les autres, sombrer dans une sorte de délire diffus, subtil, discret mais déchirant, qui transforme la vie en farce insupportable, en pitrerie douloureuse.

A travers les Mémoires de cet homme perclus d’absences, il faut au lecteur la trempe de suivre toutes les heures du Reich, en Ukraine, en Hongrie, en France, en Tchécoslovaquie, à Berlin, entrer dans la folie comme dans une ronde qui vrille les perceptions, du bien, du mal, entrer dans cette Nouvelle Eglise du vice, de la cruauté, et laisser à l’entrée son ancienne peau pour qu’un autre, un salaud, vous dise calmement, 1400 pages durant ce qu’il y a dessous.

A la toute fin, dans un Berlin que le déluge des bombes défigure à chaque fois plus intensément, les animaux de Noé sont sans arche, ils courent en tous sens, comme les hommes, pour sauver leur peau, comme je l’ai dit, désormais, ce monde est au-delà de la rédemption, au-delà de la possibilité de justice. Que faut-il dire qui n’ait pas été dit ? La vérité sans doute ; sur ce que nous sommes, sur l’ordure véhémente et criminelle qui dort en chacun de nous ; même pas une ordure fabuleuse, mais une petite main du panthéon des ordures. Vous êtes le type qui gifle les papiers juifs de tampons administratifs, vous êtes le gratte-papier qui recense les familles juives qui partiront un ou deux ans plus tard vers la mort, vous êtes le mécanicien du train qui mène une cargaison d’hommes vers leur dernière destination, vous êtes la femme qui doit couper les cheveux des femmes avant qu’on les gaze, vous êtes les biceps qui alimentent les fours en charbon, et vous n’avez pas demandé à être là, et comme Aue, vous auriez fait pareil.

C’est trop brutal comme ça. Il faut savoir lire ce roman avec distance. Après tout, le narrateur est un nazi, même s’il se dit conscient de certaines atrocités (qu’ils pourraient qualifier de « dérives »). Il faut savoir ne pas tout à fait sombrer en lui. Il faut s’obliger à ne pas oublier que des hommes, des femmes, des enfants parfois, ont su trouver en eux l’éclatante force du refus, le pouvoir de la résistance.

Quelle est la part de hasard qui a présidé leur choix ?, c’est une question que je ne me pose pas. Et si ce livre ne parle jamais d’eux, à aucun moment, c’est précisément parce que Littell ne trahit pas une seule seconde le nerf, l’idée centrale de son livre. A chacun d’emprunter le bout de sentier manquant, sans avoir peur de s’y brûler les doigts. C’est là le propre des œuvres à taille inhumaine.

[Les Bienveillantes de Jonathan Littell – 1408 pages - édition revue par l’auteur – Gallimard – Coll. Folio]

jeudi 6 mars 2008

Drunk Parade


source
Finalement, je suis de retour plus tôt que prévu, ce qui ne laisse de m’étonner ; entre temps, je me suis commis en sauterie et Balmeyer s’est répandu dans la voiture de ma belle-mère - Résiduellement rouge - et j’ai mangé du concassé de crabe dans de la sauce aux fines herbes, et je peux désormais affirmer que le vin de Touraine ne supporte pas mon estomac (ce qui est peut-être bien l’inverse), et que le Kremlin Bicêtre a été contaminé par l’ivresse de Grands Travaux qui tourne la tête de toute la périphérie du 13e arrondissement de Paris (c’est voisin, les virus galopent bien vite de nos jours).

Et quoi encore ; et bien parce qu’un taulier m’avait invité, et qu’en haute influence, on me parlait blogs et exercices, classements et Dieu sait quoi encore, j’ai eu toute latence pour mieux comprendre ce que je faisais là, avec mon extra-boule, à griffonner avec deux index sur un clavier Mac qui ne me convient que lorsque je peux y voir clair (c’est à dire, si vous me suivez, dès lors que la digestion de Touraine a enfin fini de jouer avec mes enzymes comme le tambour géant d’une lessiveuse – même si, il me faut l’avouer, je n’ai rien déversé de moi ni du vin dans la voiture de ma belle mère ; j’y ai juste copieusement roupillé en houspillant mon épouse qui avait adopté une conduite bien trop abrupte).

Tout le monde écrit, sans doute et à bien des degrés, on peut écrire sur tout, sans même se fouler le petit doigt. Je pourrais par exemple écrire sur James Stewart, que j’aime bien, même s’il porte son froc dix centimètres seulement en dessous de chaque téton, et même s’il pousse le vice jusqu’à assortir sa silhouette de vestes outrageusement cintrées, munies de grandes poches latérales dans lesquelles il glisse le plat de ses deux grandes mains ; enfin, même sapé comme ça, James Stewart, c’est la classe, le haut du panier, le type qui ne s’en fait jamais, même lorsqu’un avion fait du rase mottes pour lui tondre la tignasse. A vrai dire, c’est le seul acteur américain de l’époque qui semble intelligent, raisonné. Un flingue dans sa main, c’est comme un livre dans la main de Sarkozy, c’est incongru…

Alors quoi ? Et bien rien. C’est bien comme ça. Bien de parler de tout et de rien, parce que la vie est bien plus dégueulasse qu’on ne peut le deviner. C’est ma petite contribution à la quiétude généralisée. C’est aussi pour cela que je ne retravaille aucun de mes textes, ici en tous cas, parce que dans mon officine, l’urgence est belle et bancale.

Tiens, rien qu’avant-hier. Je rentrais de la mairie où je venais d’inscrire les filles – l’une à l’école et l’autre à la crèche pour un chouette transfert. Je remontais l’Avenue d’Italie et à l’angle de Tolbiac, je déambulais à coté de l’abribus. Sur le mur, juste derrière, une plaque témoignait de l’exécution d’un certain Daniel Lavorini. Tu parles d’une histoire, tu marches dans la rue, les poumons légers, et le mur juste en face de là où tu te tiens, a reçu toute la cervelle, le sang, les débris crâniens d’un homme. Enfin, c’est juillet 44, le gros foutoir en somme, ça canarde comme au ball-trap, pas question même de juger les types où de leur donner un crachoir à défense. On attrape, on met au piquet et on lui loge un pruneau dans la boite ! Il a fait quoi avant de mourir, Daniel Lavorini, une saleté de ritals tout comme moi, un résistant immigré, tout comme mon grand-père, il regardait le mur sur lequel on allait faire gicler sa vie ?, ou il regardait ses assassins droit dans les yeux ?, ses jambes ont fléchies ou au contraire, il est parvenu à maîtriser plaintes, tremblements ?, il a peut-être même trouvé la force de se foutre de leur gueule, comme un résistant des premières heures qui se faisaient filmer par les schleus avant d’y aller et qui tiraient la langue à la caméra…en quoi ça importe, ces considérations, ce jeune homme aux couilles d’acier de 24 ans (soit 8 de moins que moi aujourd’hui) rendaient la vie ici, devant mes yeux. Même si le mur est propre de sa vie désormais, même si une petite plaque de rien nous lave la conscience. Et moi, je prends le bus, et je rentre chez moi et parfois même, je me considère comme une sorte de héros moderne, parce que je suis un mari et un père aimant. Allons, allons, tss-tss…

Quand j’étais petit, je restais dans ma chambre des heures durant, et de temps à autre, ma mère ressentait le besoin d’entendre ma voix d’enfant, et elle hurlait du salon « M., qu’est-ce que tu fais ? », et je répondais en beuglant encore plus fort : « rien, je joue ». Pour moi, c’est toujours la même chose ; moi, l’homme sans ambition.