mercredi 30 avril 2008

La conscience politique (4) - Le fantôme


Elle astique les tombes comme personne. Franchement, c’est la pierre tombale la plus brillante de l’allée, et de loin. Et si l’on s’amusait à arpenter toutes les allées et contre-allées du cimetière, on n’en trouverait pas une avec davantage d’éclat.

Les jours de Toussaint, elle repasse deux fois supplémentaires là où elle est déjà passée trois fois. Elle astique, brique, polit, chiffonne, vaporise une sorte de liquide bleue sur le marbre, et frotte, de bas en haut, aussi vite que son petit et vieux corps le lui permet. Sans se plaindre ni rien, en soufflant de temps en temps, en râlant parce que le vent est en train de bousiller tout à fait l’effet cristallisé de sa « mise en plis »

Cette pierre est grise comme les autres, elle n’a rien d’extraordinaire, c’est ce que je veux dire. C’est rien qu’un bloc de pierre un peu taillé avec un type mort dessous.

Mais on croirait que le type est mort l’avant-veille, que le trou a été creusé la veille, que le corps a été inhumé dans la foulée, et que la pierre sort tout droit de l’atelier. Et pourtant, le type mort dessous y est depuis quoi ; quelque chose comme 50 ans. Je pourrais téléphoner pour demander la date exacte mais franchement ça nous dirait quoi ? Si je vous disais un truc du genre : 51 ans, 7 mois et 22 jours...ça vous raconterait quoi d'utile ? Qu’elle s’en rappelle encore aujourd’hui, précisément à l'heure près, alors qu’elle frise avec sa quatre-vingtième année ? Tu parles ! Quand on vient te trouver un soir, pour te dire que ton mari est mort, comme ça subitement, que l’instant d’avant il était vivant, celui d’après il était raide comme la matraque d’un CRS, que ton regard creux, ravagé se porte sur tes trois mômes qu’ont même pas dix ans et qu’il te reste la vie pour en faire des hommes et des femmes dignes de ce nom, toute seule, toute seule, pas étonnant que tu ne perdes pas ce genre de mémoire, pas étonnant que cela te reste comme une cicatrice d’ancienne brûlure…indélébile !

Il nous en reste quoi de ce fantôme, de ce nom gravé sur de la vilaine pierre pour macchabées ? Il nous reste une photo qui ressemble à mon oncle (à moins que ce ne soit l’inverse), qui vieillit entre les pages usées d’un album à souvenirs, et un mystère qui nous chamboule tous. Le mystère d’une vie, une fondation sur laquelle on s’appuie tous, ma grand-mère qui brique à la toussaint, fait naître des étoiles d’une pierre morte, ma mère qui a comme deux existences (celle qui va de 0 à 5 ans, et puis tout le reste), et les petits-enfants qui doivent apprendre à vivre avec une statue même pas vivante en guise de filiation.

Des noms reviennent en boucle. PCI, PCF, Maurice Thorez, l’occupation, en bas la liberté de résister, la résistance, le frangin, enfin, le grand oncle avec la Grande D.B. africaine, des récits de couilles grosses comme des melons dans une Histoire qui nous dépasse, nous, notre entendement, nos petites lâchetés quotidiennes. Et le cinéma d’après guerre, manquait plus que ça, qu’il travaille dans le cinéma, en technicien, du coup, comme on ne sait rien de plus, on l’imagine picoler et boulotter de la saucisse d’Ardèche avec Gabin…pfff, on aurait presque préféré un type de rien mais qui soit capable de nous le raconter…

Mamie, c’est bien le dernier témoin pour nous raconter le PCI, le PCF, Maurice Thorez, la résistance, et la prison italienne. Pour nous dire, voilà, votre grand-père était pas un saint homme, c’était un chic type avec ses courages et ses lâchetés, un type comme vous et moi avec du bon et du mauvais, comme vous les enfants, comme vous. Oubliez tout ce qu'on vous a raconté, les trois-quarts sont faux...

Mais Mamie n’a pas le temps, elle brique son souvenir de mari mort, elle fait miroiter une pierre grise dans le soleil déclinant du Val de Marne. Elle n'a pas le temps ; elle est muette comme une tombe.

Aujourd'hui...




C'est chez Gunther aussi...

mardi 29 avril 2008

La conscience politique (3) - Le grand-père



La réalité derrière l’illusion ne m’intéresse pas. Le droit d’inventaire, n’en déplaise à Lionel, ne fait guère plus recette. Enfin, pour être tout à fait honnête, cela m’a intéressé. Un temps. Le temps qu’il faut pour faire sa révolution, couper le cordon d’électricité de la centrale familiale et le rebrancher une fois le tour de soi-même réalisé.

De toute façon quel âge j’avais en mai 81. Même pas 6 ans. Presque, mais pas tout à fait. Je n’ai pas de souvenir particulier de cette époque là, ou en tous cas, si j’ai des souvenirs de ce mois, précisément, je suis incapable de les dater, de les situer dans le temps. La mémoire est comme ça. Elle est fluette comme un jeune type qui rate le virage de la puberté et qui atterrit dans le ravin déglingué des neurasthéniques.

Mon grand-père était un français originaire d’un petit village bordant l’Adriatique à proximité d’Ancone. Un type pas trop bavard, comme son fils, plutôt blagueur et sourd comme un pot. Pas un type à rêves qui passe sa vie à courir après. Un type avec des espoirs simples. Voir un jour l’équipe de France de foot remporter la coupe du monde. Vieillir. Savourer la victoire de la gauche à une élection présidentielle.

La coupe du monde de foot et l’équipe de France sur le toit du monde sponsorisé, mon grand-père n’est pas arrivé jusque-là. Mort un rien de temps avant, comme ça, connement, comme un bec bunsen qui s’éteint. A la place, il y a eu la victoire de l’OM en finale d’une coupe d’Europe, et puis, mai 1981, l’orgasme ultime, une nuée de gens avec de l’espoir dégoulinant des yeux et de leurs baskets, fêtant la fin d’un mauvais rêve, l’achèvement d’un embastillement peut-être fantasmé.

C’est amusant, maintenant que j’y pense, il nous reste pas mal de choses de Mitterrand, mais rien qui ne soit aussi fort, puissant que l’étalement progressif de son visage pixellisé sur tous les écrans de télé de l’hexagone ; c’est la multiplication des pains avec des pourcentages magiques. Alors que ce qu’il nous reste de ce bon Giscard, c’est son au revoir coincé du fion. On a la postérité que l’on mérite je suppose.

Bon sang, mai 81, je ne me souviens de rien. Je ne me souviens pas des cris de joie, entendus des fenêtres, des terrains de foot déglingués d’en bas, je ne me souviens pas. C’est la faute de ma mère (on se demande ce qui n’en est pas d’ailleurs), ce soir là, elle a dû me coucher de bonne heure. Avant la délivrance, le rut gigantesque, la super bandaison, l’éjaculation merveilleuse. Je ne me souviens de rien mais je m’en fous. Ce n’est pas si important.

Les témoignages sont plus beaux, parce que déformés, distordus, exagérés, embellis et emberlificotés. Ma mère quand elle parle de ce soir là, elle témoigne du regard des autres, de l’expression simple de leur bonheur simple. Elle parle du regard embué de mon grand-père. Elle dit qu’il s’est assis pour laisser la gauche jouissance parcourir hémiplégiquement son corps. Comme s’il constatait instantanément que ce n’était pas un rêve, mais une immédiate, puissante et dévastatrice réalité.

Comprenez donc bien que le droit d’inventaire, je n’en ai rien à cirer.

vendredi 25 avril 2008

La conscience politique (2) - La mère

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Ma mère, y a rien à faire. Parler avec elle, c’est comme parler avec un mur. Rien ne peut la convaincre. Et pourtant elle saute parfois d’une idée à l’autre comme une coccinelle sous amphétamines. Je ne sais pas trop comment elle fonctionne. Elle a peut-être bâti son existence sur un réseau de symboles et de préjugés, et s’en délester est sans doute un effort trop grand, trop douloureux pour elle.

Ma mère, elle croit encore que Castro est un type bien. Soucieux du peuple, pas soucieux de son image pour un sou. Quand elle entend le petit Ménard de RSF dézinguer le Barbudo Habana, elle rétorque que tout ça c’est rien que de la propagande financée par la CIA. Et puis même si on lui montrait la liste, le pedigree, les photos des mecs qui garnissent les cellules cubaines pour avoir dit un mot de travers à propos de la dynastie castriste, elle continuerait à nier l’évidence ou finirait par dire un truc du genre : « mais on s’en fout de ça, l’important c’est ce que Castro a fait, il aime son peuple et il le protège ». Même quand je lui dis que Raoul, le nouveau leader de l’état cubain, a longtemps financé l’île embargotée en récupérant le trafic de came, abandonné là, dans la débâcle par cette ordure de Miami, Santo Trafficante Jr et ses pourris de sbires, elle ne dit rien. Pour elle Raoul, c’est pas Fidel, et il va de soi, que Fidel, c’est pas le Che, lui, il a les mains moins sales, officiellement en tous cas…

Ma mère, elle dit que depuis la chute du Mur, c’est pire qu’avant, que la Russie, c’était mieux sous ce bon vieux Leonid Brejnev, parce qu’à l’époque, ils avaient à bouffer et la mafia n’existait pas. Malheureusement, depuis que Poutine est au pouvoir, je ne dispose même pas de la queue chétive d’un argument pour lui démontrer son erreur.

J’ai beau lui parler d’arrestations abusives, de violations des droits de l’homme, de sentences de peine de mort (type de justice à laquelle elle est bien sur opposée, surtout quand il s’agit du grand diablotin américain), de détournement de l’économie à des fins personnelles, égotistes…elle ne veut rien entendre. « Si il fallait que je donne ma maison pour la collectivité, je le ferais »., affirme-t-elle.

Tu parles, je me dis, celle-là, c’est la meilleure. Ma mère, c’est l’industrie domestique à elle toute seule. Elle serait capable de faire un comparatif des produits ménagers sur les 30 dernières années pour 60 millions de consommateurs, et juste de mémoire. Elle serait capable de filer une branlée à Hercule au jeu du nettoyage des écuries d’Augias. Quand les grands parents et les oncles et tantes venaient bouffer le dimanche à la maison, à 16h00 tapantes, repas fini ou non, elle retournait les chaises sur la table avec les invités encore dessus pour passer la serpillière et s’atteler à la vaisselle. Alors, filer sa maison, oui, du moment qu’on lui en donne une autre, mais la partager, supporter la promiscuité du collectivisme, mon œil avec un doigt dedans.

Pour ma mère, c’est juste que le communisme est une magnifique illusion. Une chose qui fait rêver, ou qui permet un peu d’évasion ; comme les romans à l’eau de rose, les polars de Michaël Crichton et Les Experts à Miami.

Elle déblatère sur feu Georges Marchais et je ne dis rien. Laisse couler va. Quand je me laisse aller à la moindre objection, de toute façon, elle dit : « la vérité, avec toi M., c’est que tout le monde est con, tout est nul. On ne peut pas discuter avec toi ! ».

Love Songs (ou la boîte mail de Balmeyer)

free music

La conscience politique (1) - Le père


Ce matin, il y a une pile de papiers de format A5 à coté de la porte d’entrée. Le papier semble de mauvaise qualité et l’impression ne semble guère meilleure ; de plus près, on s’aperçoit que les caractères bavent un peu. Quand je demande ce que c’est, mon père répond : « c’est des tracts, je dois les distribuer ce matin ». L’estomac encore lourd du lait chaud que j’ai englouti dès le réveil, je demande la permission de l’accompagner, et pas plus étonné que ça, il dit : « oui, si tu veux, tu peux venir, tu me donneras un coup de main ».

Je lace mes chaussures, en prenant mon temps parce que je n’ai jamais été très doué pour ça. Une boucle. Merde, c’est pas si dur, l’index en appui, un tour, une deuxième boucle se forme, ma langue sort de ma bouche et fait elle aussi un noeud, je tire des deux cotés et tout s’aplatit sans se nouer. Il faut recommencer. Si mon père n’était de nature si distraite, il lui serait venu à l’idée de m’aider à lacer mes pompes mais il reste comme ça, à aller d’une pièce à l’autre en inhalant son tabac brun puant sans regarder rien de ce qui l’entoure. Je ne sais même pas s’il m’attend ou quoi. Va savoir s’il n’est pas capable d’oublier que je dois l’accompagner et de s’en aller sans moi. Sous l’urgence de cette hypothèse là, je fais des boucles comme d’autres font des pièces mécaniques à la chaîne, sans y penser, j’ai 5 ans, je suis le taylorisme incarné du laçage de groles. Je me lève et je fais résonner ma voix de gosse qui ne tient pas en place : « on y va ? ». Mon père, il fait : « hum ». « Hum », c’est son mot favori.

Mes pompes aux pieds, les siennes aux siens, nous sortons donc. Ce n’est pas encore l’été, la chaleur n’est pas là pour nous accabler (comme ce jour – 8 ans plus tard – où nous avions couru le long d’une plage vendéenne sous un soleil de plomb et qui m’avait vu lui demander, moi le jeune homme en pleine possession de ses moyens, de ralentir la cadence, voire de la figer tout à fait, et le prier de m’attendre, lui, le bientôt quinquagénaire, fumeur-patenté-multirécidiviste). Le terrain qu’il nous faut quadriller remonte toute la rue Lafayette, puis contourne les nouveaux terrains vagues, qui, censément, accueilleront bientôt, à perte de vue, des résidences pavillonnaires toutes semblables les unes aux autres, les maisons du pauvre (avant cette connerie de baraque à 15 euros par jour)…Mais avant que celles-ci ne poussent de terre, les pavillons déjà debout sont de belle facture. Les terrains sont étendus, les jardins sont fleuris, même si les types qui les ratissent ont majoritairement des goût de chiottes et ont sans cesse recours aux bons vieux thuyas massifs pour protéger des regards indiscrets les nénés lâches et dévêtus de la maîtresse de maison qui apprécie l’été venu d’encanailler sa peau distendue sous le soleil de Seine et Marne.

J’avance à coté de lui, sans rien dire, et lui le taiseux ne dit rien non plus. Nous tractons. Directement dans les boîtes aux lettres, que les voisins entendent la bonne parole. Même s’ils ne le veulent pas, ça atterrit dans leur boîte, c’est mieux que des factures, non ? Et même mieux que la carte postale de Tante Machin qu’il faut lire et à qui il faudra réciter le moindre mot, écrit pourtant à la va-vite sur un bout de table d’une terrasse à la con aux Maldives, tandis que d’autres cons font de l’aérobic sous une chaleur déjà sans pitié… La littérature des bonnes relations familiales autour du gigot dominical.

C’est drôle, c’est aujourd’hui que je dis ça, à l’époque, j’avais pas une pointe d’acidité en moi, pas un milligramme d’aigreur, rien à redire sur le petit mode de vie confortable des uns et des autres. Avec l’âge, je suis devenu con.

‘fin bref, on avance, la rue tourne d’elle-même et comme seuls nos tracts sont réellement contestataires, on épouse lentement la courbe et on continue notre bourrage de boîte en espérant bourrer le mou des bons citoyens de cette ville. On ne dit toujours rien mais je vois bien que ça fait plaisir à mon père d’être accompagné par son remuant fiston, le remuant fiston qui file de la propagande sans même savoir ce que ça veut dire que la propagande (mais, ça, notez, c’est franchement pas grave, citez-moi un truc qui n’est pas de la propagande, même une pub pour du café « commerce équitable », c’est de la propagande, de la propagande pour faire croire aux gogos que le capitalisme, c’est possible, et humain, et plein de crève la dalle pour lesquelles on a plein de considération).

Il y a cette maison qui existe encore. Un type plutôt matinal avec une mine rabougrie erre dans son territoire de pelouse enclôturé comme un seigneur en peignoir bon marché. Enfant que je suis, je m’approche de lui. Mes deux lèvres s’épousent, font le bonjour et ma main se tend pour lui offrir de la vérité mal imprimée sur du mauvais papier. Il regarde dans mes yeux, note bien, pas dans celui de mon père qui est juste derrière, non, dans les miens et il déchire le tract lentement, avec précision presque. Puis, il jette les deux morceaux au vent à l’extérieur de sa Seigneurie Phénix !

Tout se passe ensuite très vite pour l’embryon de mémoire dont je dispose à cet instant là. Mon père inspecte son regard fuyant qui s’en retourne déjà, légèrement honteux et ne dit rien. Rien de rien. Le regard noir et les lèvres closes « rien de rien ». Nous continuons notre tournée puis nous rentrons. Plus tard dans ma chambre, je crois entendre le récit de notre minuscule aventure ; j’entends mon père dire : « ce conard » ; j’en déduis qu’il a d’autres mots favoris.

jeudi 24 avril 2008

La Gloire "Buk-Weiser"

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Paris est plein d’écrivains bohèmes. L’hexagone en est rempli à ras bord. Le monde entier en dégueule tellement il en a plein le ventre. Plein de petits types et de petites femmes qui écrivent de petites choses, sur des petits bouts de papier, des nappes blanches, constellées d’impacts graisseux, sur des petits cahiers raturés de la première à la dernière page. Plein d’hommes et de femmes qui, à toute heure du jour et de la nuit, grattent du papier, avec de l’encre de bonne ou de mauvaise qualité. Je croise chaque jour des mecs qui écrivent dans le métro, en équilibre sur leurs genoux croisés. Sur de petits carnets hors de prix. Si ça se trouve, j’en croise même sans le savoir qui écrivent mentalement ; tournant les mots cent fois dans leur petite tête. C’est beau et effrayant à la fois !

Tout le monde écrit. Je vais aller plus loin, tout le monde croit avoir quelque chose à dire. Pire, tout le monde croit que ce qu’il a à dire est nécessairement digne d’intérêt.

Bukowski était un type plutôt ouvert (à plein d’égards) et il a raconté cela longuement dans un recueil de textes (peut-on parler de nouvelles ?) intitulé Women. Bukowski est un génie de la pire espèce, un génie et un escroc tout à la fois. Pour ceux qui ne l’ont pas encore lu, l’expérience est saisissante. Le style de l’écrivain est équivoque, uniforme. Pas un seul mot qui ne suinte quelque effort que ce soit. A la lecture de ses écrits, on a premièrement l’impression que le premier clodo venu, disposant d’un tant soit peu de sens de la formule pourrait écrire à sa place. C’est un peu comme pour la question de l’art abstrait. Quel con ne s’est jamais exclamé, en contemplant, goguenard, un tableau vaguement barbouillé, que son fils de 10 ans pourrait faire aussi bien ?

Avec Bukowski, il en va sans doute différemment qu’avec l’art abstrait. Personne n’a envie de réserver une partie de son chez soi pour y aménager un petit atelier puant l’huile, le bois pourri et la térébenthine, pour peindre des formes apparemment dénuées de sens. Principalement, parce que la plupart des gens ne comprend rien à l’art conceptuel et donc, ne peut y déceler un mode d’expression viable. Et bien entendu parce qu’on ne fera jamais aussi économique qu’une feuille de merde et un stylo bille à moitié vide.

C’est aussi pour cela qu’il se trouve toute une population d’aspirants chanteurs, et en comparaison, bien moins d’aspirants musiciens. Parce que chanter est à la portée du premier blaireau venu. Apprendre d’un instrument est autrement plus fastidieux. Ecrire est également à la portée de tous. Bukowski fait miroiter, cerise juteuse sur le gâteau, la mort apparente de l’exigence artistique.

Ce que tout le monde entend chez Bukowski (cette propension nombriliste à décliner son quotidien – même le moins sordide des quotidiens), c’est une capacité à rendre intéressant ce qui ne l’est pas. Pas d’enluminures quoi ; destroy, mec, tu descends de ta caisse, la ville est pourrie et tu vas t’acheter ton pack de Kro, et quand la caissière te rend mal la monnaie, tu lui dis, sans détour, que « le compte n’y est pas, hum hum ! ouais ! ».

Bukowski, c’est un génie, mais aussi la boîte de Pandore qui fait fantasmer tous les mecquetons d’ici et d’ailleurs. Des écrivains bohèmes, même pas bohèmes, rêvant de gloire à la Buk, y en a des pelletées entières ; des petits types qui imitent sa non écriture comme ils se branlent le soir venu, douillettement couché dans leur lit-une-place d’ados boutonneux et qui lui envoient des manuscrits quasi-illisibles par demi douzaines. Ces mecs là, Bukowski les a bien connus, il a tout fait pour s’en débarrasser et pour surtout ne rien leur dire de ce qu’ils pensaient de leur production. Parce que lorsqu’il leur disait la vérité, ils explosaient de rage.
Parce que tous étaient convaincus de l’importance de ce qu’ils avaient à dire.

Quand un petit con de parisien vous tartine 450 pages pour vous raconter ses petites virées minables, ses petites baises maladroites avec des tas de gonzesses pas malines. Quand il vous fait 5 chapitres sur ses errances au Jardin du Luxembourg, et décline ses impressions mille fois ressassées sur les jambes des filles l’été, lesquelles ont du chien, lesquelles sont pas « jojo ». Quand il vous fait part de ses minuscules angoisses existentielles sur le sens de la vie, sur la qualité des betteraves du Monoprix du coin ou le sens profond de sa misère post-coïtale. C’est parce qu’il est persuadé de l’intérêt de la chose. Et des manuscrits sur le même thème, chaque jour, font enfler le ventre des boîte à lettres des maisons d’édition. Et par la même, toute la littérature française, à peu de choses près ne raconte plus que des histoires de ce genre, d’errances pathétiques, de virées malheureuses, des histoires d’écrivains qui écrivent et vivent à peine, et continuent à écrire, parce qu’ils sont persuadés que ça a de l’intérêt.

Sauf qu’on leur a menti, ça n’en a pas.

mercredi 23 avril 2008

Le vieil ivorgne endormi - La place du mort

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Il est 8h00 du matin et mon père n’a pas pu attendre que je m’en aille. Je ne sais pas trop comment il a fait mais il est ivre, déjà. Sa tête dodeline de droite à gauche, comme une balance mal réglée et sa lèvre supérieure bascule d’avant en arrière, son visage, sorte de polyrythmie silencieuse en bout de route se crispe sous l’effet brutal des trop fortes émotions qui travaillent son cœur de vieillard. Ivre. Déjà. Il est assis en face de moi et je me demande à quoi il pense. A quoi pensent les vieux ivrognes ? A tout mais pas à eux-mêmes pour commencer. A quoi pense l’ivrogne assis en tailleur sur la moquette du salon ? Sûrement à quelque manège subtil pour se sortir de là avant qu’il ne soit trop tard. Son corps rabougri change de couleur avec l’humeur de la rue…tantôt cristallin, tantôt rouge, tantôt virevoltant. Ses globules blancs jaillissent de son épiderme et expirent théâtralement sur la moquette du salon, de grands gestes, une douce parade de mines contrites et le goût suranné du contrepoint, rarement du contre-pied ; pour tout dire, j’ai déjà vu cette pièce là. Mon père perpétue sa vision personnelle du comique de répétition en pourchassant avec véhémence tout ce qui pourrait l’être… Ivre. Déjà. Ivre et déjà renversé par les Rugissants qu’il façonne de ses propres mains, par les Rugissants qu’il lance contre lui pour que sa vie, sa mort ne reviennent jamais dans les mains d’autrui ; manière d’assouvir ses desseins, de se mettre une dernière fois en scène, et mourir comme un acteur de théâtre. Comme un con mais avec tout plein de spectateurs pour s’apitoyer sur vous !
D’ici, tout semble droit sorti d’un roman dans lequel toute douleur n’est guère plus intense qu’une piqûre de moustique.On ne meurt pas, on expire, les épées pénètrent la chair comme on s’insinue dans un lit douillet, on sait d’expérience que tout est contrefait, les plaies, le sang, l’haleine lourde, suspendue des cadavres, jusque les larmes, jusque les effets d’une colère de circonstance. Il est 8h30 et mon père, sautant à pieds joints les deux premiers actes, a entamé sans plus de cérémonie, le troisième, l’ultime.
Il se relève, sourit et dit d’un air désolé : « je n’aime pas que tu assistes à ça ».
- C’est plus fort que moi, ajoute-t-il.
- Plus fort que moi aussi papa, mais Mars n’arrive que dans une heure.
- Ne le fais pas monter, tu veux bien.
- Il doit klaxonner, je dois descendre, c’est ce qu’il a convenu pour nous deux. Aujourd’hui, Mars n’a de temps à perdre pour personne.
Il rit, allume une cigarette et ferme les yeux. Je retourne à mon café. Il est froid. Je bois une gorgée, réprime un haut-le-cœur, prend une profonde inspiration et balance le tout dans l’évier. Mars n’arrive que dans une heure et mon père vient de prendre son avion pour aller sauter je ne sais où sans parachute. La solitude affranchit. Forcément. La journée risque d’être longue, alors cette heure ci…

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A l’heure convenue, comme une saloperie de métronome taré, le silence qui glandouillait tranquillement dans la rue, sans rien demander à personne, s’est fait alpaguer par un type shooté comme dix gusses. Sans qu’il comprenne bien le sens de tout ça, un ouragan de beignes s’est abattu sur lui. Et maintenant, il pleurniche, recroquevillé contre un mur puant la pisse, en essayant de refermer lui-même les plaies béantes qui lui ouvrent l’intérieur du visage. Mars est en bas. Cette connerie de sirène, il a fait claironner cette saloperie de sirène. Rien que pour le seul plaisir de me remettre en mémoire la chose merdeuse que je suis.
Je sors. Les escaliers, mon père et moi les avons arpentés en tous sens depuis trente ans sans comprendre qu’ils représenteraient le dernier rempart nous isolant de ce monde là, la seule vérité mathématique, notre dernière certitude. Un escalier de trente-deux marches…trente-deux marches, jamais une de plus, jamais une de moins, toutes effroyablement identiques. Trente-deux marches…tout ce qui me sépare du néant, du vide, tout ce qui me sépare de cette vie sous l’éteignoir. Trente-deux marches et un certain sens de la fidélité. Je les compte, naïvement avec le peu d’enfant qui reste en moi, pour m’assurer qu’elles restent ce qu’elles ont toujours été…puisque tout se délite, puisqu’il ne reste plus rien de ce monde où les hommes étaient dupes d’eux-mêmes…et moi, je ne crois plus qu’en cela : mon escalier du rez-de-chaussée au deuxième étage comprend trente-deux marches.
Une voiture banalisé m’attend. Avec mon ami Mars dedans. Je prends la place du mort.
Mars démarre sans dire un mot. Sa mâchoire se contorsionne de droite à gauche. Ses deux mains se cramponnent au volant…merde, Mars n’a pas de plan ! Je pourrais parier mon bras là dessus, ou mes deux jambes, où mon père tiens, parce qu’il ne me regarde pas. Parce qu’il fait comme si je n’étais pas là, comme si je savais pertinemment ce qu’on allait foutre ce matin. Comme si on était ce genre d’amis à la manque qui affirment se comprendre sans avoir besoin de se parler.
Il regarde devant lui, il réfléchit. La bombe à retardement a entamé son décompte. Paris défile frénétiquement, une bouillie malodorante de visages s’agglutine au pare-brise, Mars prend à gauche, Mars fonce, un filet de salive coule le long de son menton, Mars prend à gauche, Mars est cinglé mais je l’aime comme un frère…Mars est un désaxé. Mars est un danger pour lui, il est un danger pour les autres. Il est danger pour tout ce qui a deux jambes, deux bras, un cœur qui bat ! ça ne vous impressionne pas, hein ? Attendez donc d’avoir affaire à un type de son genre. On penserait qu’il y en pas mal des mecs comme lui, des mecs qu’aiment cogner, qu’aiment faire mal ; les livres d’histoire sont plein de ces mecs là. Si Mars avait vécu du temps de Gilles de Rais, il lui aurait bouffé la carotide et aurait jeté son corps dans un marais, sans plus de cérémonie, sans même batailler ferme.
Mars ne perd bien sur jamais l’occasion de passer à tabac les petites frappes du coin. Rien de bien extraordinaire jusque là. Mars se régale. Mars est un homme violent, fondamentalement violent, c’est le seul sens, la seule valeur qu’il est parvenu à donner à son existence médiocre. Plein d’autres hommes vivent comme ça ! Mais aucun de ceux là n’a un gramme de la chose qui coule dans les veines de notre ami Mars, un gramme de cette chose qui éclate dans ses yeux quand il vous regarde pour vous signifier que la plaisanterie a assez duré.
A vrai dire, je l’aime mais je l’aime malgré moi. L’uniformité de son comportement, son cerveau détraqué et cette rage systématique qui régissent son existence et la mienne, m’inspirent fascination et dégoût…malgré moi. Je l’aime parce que je n’ai toujours pas trouvé de raisons valables de ne pas l’aimer. Un jour, il m’a demandé :
- Pourquoi tu détestes tant ce métier ?
- Parce que j’en ai assez de mettre mon nez dans la vie des gens, parce que ça me rend dingue de voir des mères de famille pleurer quand on emmène leurs enfants, parce que ça me donne la gerbe de savoir que dés que l’occasion se présente, tu les coinces en cellule pour les lyncher, parce que j’ai passé l’âge de croire qu’il n’y a que des bons et des méchants, des coupables et des victimes, parce que ce métier a fait de nous des criminels et que t’es trop taré pour t’en rendre compte. Parce qu’on est les jouets d’une farce, enrobée de jolis principes.
- Je m’en rends compte…j’aime ça c’est tout… Et je m’en tape de tes mégères qui s’agrippent aux bras de leurs mômes…on les arrête pas pour rien que je sache ! Est-ce que moi j’enfreins la loi ?
- Oui, tu l’enfreins, chaque jour…
- Ouais, et bien si tu lisais Nietzche, tu saurais que certains hommes peuvent s’affranchir de certaines règles…en tous cas, ils deviennent assez puissants pour s’en fabriquer tout seul, d’autres règles que le péquin moyen ne peut pas comprendre.
- Nietzche, je suis con de pas y avoir pensé avant.
Aucun de nous n’a trouvé rien à dire de plus.
Mars ne comprendra jamais que l’on puisse être différent de lui. Alors il continue d’obéir à la nécessité du moment. La vie de Mars n’offre aucun répit, sa folie ne lui autorise aucune digression.
Il serre son volant tellement fort que j’ai l’impression qu’il va finir par le casser en deux.
Il se range, enfin, coupe le contact, ouvre la fenêtre de sa portière, crache un glaviot vert gros comme ma tête et la referme.
Il se retourne vers moi : « bon, il reste plus qu’à attendre ». Il sort un thermos de café.
« C’est discret, comme ça, t’as pas du tout l’air d’un flic en planque. Tu joues à te parodier toi-même ? », dis-je en souriant.
Il le prend mal : « et attendre trois heures dans une voiture en pleine rue, c’est discret ça ? ». Il envoie son poing dans le tableau de bord : « tactique de merde, si c’était moi… ». Je l’interromps : « si c’était toi on zigouillerait tout le monde à la hache ».
Touché. Il oublie sa colère aussi soudainement qu’elle lui est venue. Il rit, de ce rire anormal qui me fait froid dans le dos et je sais qu’il pense au fond de lui : « ça c’est une idée ».
Le rire de Mars est anormal parce que c’est un rire invariablement sérieux, un rire odieux, un rire de tortionnaire.


[Pour des raisons particulières, inhérentes à la taille de la série, je me vois contraint de l’arrêter ici ; d’une part, pour des raisons de sécurité, d’autre part, parce qu’il me faudrait monopoliser ce blog sur une période trop longue ; cette série étant en fait un « truc », dès qu’il sera terminé, vous en serez informé. Je vous présente bien entendu mes excuses pour cette série qui restera inachevée – tout du moins pour l’instant]

dimanche 20 avril 2008

Le vieil ivrogne endormi - Les automates

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Tout s’est endormi sans éclats et le sommeil est venu sans prévenir. Ce matin tout est calme. Mon père a disparu. Le fauteuil de la veille est vide. J’entends du bruit de vaisselle. Je me lève et me dirige vers la cuisine. Il est là, debout, il pose deux bols sur la table. Il se retourne. « Tu ne te raseras donc jamais », me dit-il. Je me pose sur une chaise en me maniant délicatement comme on manie un objet fragile. Mon bol est vide. Sans rien répondre, je me lève et je sors.

Direction la salle de bains, sa pièce à elle, toujours pleine de son absence. Sa bouteille de parfum est toujours là, presque vide, au-dessus du lavabo…depuis bientôt dix ans. Je me fais couler un bain. J’écoute l’eau se battre contre elle-même, l’émail résonner et s’emplir. Il entrebâille la porte, juste le temps de demander si je compte déjeuner, juste le temps de lui dire non, de lui dire que je n’ai pas faim, de lui dire de ne pas s’en faire. « Un café au moins, alors ! », il ajoute. Et je dis : « si ça peut te faire plaisir ». Il referme la porte et me laisse seul, seul, debout et nu, dans ce bide ordinaire. A deux pas de là, une balance. Je grimpe dessus. Quatre vingt-cinq kilos, pas un gramme de plus, pas un gramme de moins. Je suis un grand type, costaud mais j’ai néanmoins l’impression d’être trop lourd, l’impression que le moindre déplacement nécessite jour après jour un effort toujours plus conséquent, l’impression qu’à mesure que j’enfle comme une carpe qui s’étouffe, mon père s’amenuise et se goinfre de ses propres protéines, l’impression d’être le boulet qui l’entraîne vers le fond. L’impression qu’on est tous deux des vases communicants.

Je plonge. L’eau est chaude ce qu’il faut, brûlante, pas tiède. Il y a mon corps et une épaisse couverture d’eau chaude, et mes jambes, et deux longs colliers de perles suspendues au rideau de douche ; colliers de perles d’eau pour me pendre, sentir le nœud coulant serrer ma gorge, ma langue se nouer, s’enlacer en tous sens, pencher la tête comme le font les chiens qui espèrent attendrir leur maître, et cesser tout à fait, devenir autre, cesser d’être moi, ne plus souffrir cette carcasse encombrante et malhabile, en finir avec cette singularité grossière et impétueuse, mourir, seulement mourir, redevenir ce que j’étais avant de naître, peut-être rien, une éventualité, une mince probabilité, un pressentiment, un fantasme d’adolescente.

L’eau ne coule plus. Mon pouls s’accélère, la salle de bains se laisse envahir par une brume épaisse et romanesque. Ma tête tourne comme un manège devenu dingue et incontrôlable ; pas étonnant que ce naze de Morrison se soit fait claquer dans une baignoire. Avec mon index, j’écris « elle », en italique, sur le miroir d’en face et je replonge. Je replonge sans y penser, machinalement, je replonge dans mon océan de doute et de misère, avec le projet insensé glissant sur ma poitrine, de ne plus jamais sortir d’ici. Ici, je me réalise tout à fait. Je me redresse et en dessous d'elle, j'écris le désert. On n’a sans doute jamais vu dépression plus complaisante et nombriliste.

Mon père entre sans frapper. Il regarde l’inscription sur le miroir et se marre. Il dit : « tu vas être en retard ». Et je sais que d’ici, il n’existe aucune chance de l’atteindre…L'autre elle ; pas la moindre chance de la sauver, de me sauver moi-même. Il faut que j’arrête de ne penser qu’au cinquième étage.

L’eau s’écoule. Je m’essuie avec une serviette humide, un frisson parcourt mon dos à cloche-pied. Le miroir embué me renvoie une image morcelée, un œil, un peu de cheveux, le menton de mon père, son œil à elle. L’hérédité morcelée, comme si ils s’étaient partagés mon corps tels deux conquérants se partageant un pays soumis. J’entre dans la chambre, mon père est assis sur le lit, il regarde la moquette. Il attend que je file pour se jeter sur la première bouteille venue. « Tes vêtements sont là », dit-il en montrant une pile propre sur le lit. Je lâche mon merci d’usage, celui auquel j’ajoute une pointe de gratitude surjouée, quasiment comique. Il se lève, porte sa main de vieillard agitée à son front et sort avec une lenteur qui semble le surprendre lui-même. J’obéis, je m’habille, j’obéis…je ne sais faire que ça, sans doute, obéir à tout ce qui beugle et vocifère…à moins que ce ne soit une fois de plus la faute à cette mauvaise foi qui finit par avoir le dos singulièrement rond. Ou parce que j’ai fini par m’accommoder de cette vie de hussard désabusé. Parce que finalement le costume a rétréci et que maintenant il me va comme un gant... Je sors de la chambre. Mon père, appuyé sur le guéridon du salon ouvre les yeux. Il demande : « viens prendre ton café » et il ajoute que j’ai mauvaise mine…attends un peu demain ! Je fais oui de la tête et me dirige vers la cuisine avec une démarche de soupirant au bord de la syncope.

Une tasse de café posée sur la table me lance un air condescendant. Je bois une gorgée, je me brûle…elle se marre.

Du salon les enceintes crachent Lonnie’s Lament de Coltrane et donnent le la de ma journée… Je passe la tête. Mon père est renversé, sa bouche est ouverte, ses yeux aussi, sa tête pendouille en arrière, négligemment, à une quinzaine de centimètres des haut-parleurs.

Je ne veux pas que tu meures, papa. Je veux que tu cesses de vivre, nuance ! parce que tu ne vis plus qu’en apparence, parce que cette vie là n’en est pas une, parce qu’aujourd’hui, plus rien ne fait obstacle à ta boulimie d’agonie et de douleur, parce qu’aujourd’hui, ton visage autrefois lisse et sans accident ne trompe plus personne et qu’à l’intérieur, tout pourrit, tout brûle, tout se consume, parce que tu n’es plus qu’une chose molle et inerte. Parce qu’à l’intérieur tout se dissout…à l’intérieur de ton corps, une île de bidoche avariée se désintègre dans un océan d’acide.

Je ferme les yeux pour ne plus te voir dépérir à vue d’œil…

Cette nuit, de toute façon, tout a commencé.

Le vieil ivrogne endormi - Ponctuation

Je ne ferai aucun jeu de mots sur Aimé Césaire

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Pardon d’imposer une césure maladroite dans la publication de la série qui est actuellement en cours sur ce blog, je sais que ça nuit à la lisibilité de l’ensemble, mais après tout, vous êtes de grandes personnes, vous n’avez qu’à suivre.

Un débat agite la blogosphère en ce moment. Il tourne vaguement autour du décès d’Aimé Césaire et de l’hommage empressé qui lui est rendu par notre société toute entière, et en particulier, par la classe politique qui, en mal de flamme, cherche à se refaire un peu de laine sur le dos-mouton de la dépouille d’un poète.

La poésie, il faut bien le dire, tout le monde s’en bat l’aile. Personne n’en lit vraiment de toute façon. Non, ce qui cristallise ce débat, c’est bien la personnalité de l’homme, ce à quoi sa vie fait référence. Au delà du simple décès d’un écrivain que l’on peut juger bon ou mauvais, important ou non, somptueux ou médiocre, on prend position sur la nécessité de repentance de toute la République française. Aimer Césaire, haïr Césaire, c’est trancher dans le lard de la question.

Au passage, on peut dégueuler sa frustration d’homme blanc qui ne veut pas se sentir coupable, on peut faire suinter sa plaie en guise d’auto-flagellation, on peut singer la compassion momentanée ; ces simagrées permettent à chacun de signer un contrat d’engagement d’une durée aussi courte que l’existence d’un papillon de nuit. Je trouve cela particulièrement consternant. Consternant ces hommes politiques qui se prennent les pieds dans le câble des caméras pour citer un extrait, ci ou là, appris à la va-vite avec un assistant parlementaire en guise de maître de récitation. Je trouve également consternante cette surenchère de l’hommage à laquelle ils se livrent à coups de panthéons, de programmes d’éducations, d’arnaques à la sincérité.

Consternante également cette levée de boucliers des réacs de tous poils, citant Valery, mon cul sur la commode ou je ne sais quel prétendu génie de la littérature blanco-française en contre-hommage, jurant leurs grands dieux qu’il ne s’agit là que d’une question esthétique parmi d’autres. Ah, mes pauvres, mais allons-y ! Parlons esthétique. Céline a au moins 400 Paul Valery dans chaque jambes, Nimier en a bien 200 et Drieu La Rochelle vaut parfaitement le détour, si l'on fait abstraction de l'ordure qu'il était. Et alors ? Une fois qu’on l’a dit, on se sent mieux ? Même pas !

Si l’on ne devait rendre hommage qu’aux génies, on édifierait le Panthéon de la République des Salauds… Pour l’instant, tout va bien, vu le niveau de nombres d'interventions, on est encore et toujours dans la République des Mesquins ! (ça tombe bien, comme tout bon français qui se respecte, je n'aime pas trop le changement).

free music

mardi 15 avril 2008

Ouverture - Le vieil ivrogne endormi



Au cinquième, une fenêtre éclaire la rue. Une silhouette d’homme défile nonchalamment, une cigarette à la main, nue, vêtue seulement d’un canotier en guise de fantaisie d’après baise. Rien à se mettre sous la dent si ce n’est la grossière désinvolture de cet homme sans visage et sans identité.

J’ai garé la voiture et je la laisse ronronner derrière une visa déglinguée, les mains sur le volant. J’éteins la radio, j’éteins mes phares, je soupire…et tout en soupirant, je devine que ça ne s’arrêtera jamais. La silhouette défile dans le sens inverse, avec cette fois un verre dans la main gauche. La lumière s’éteint. Fatalement. Inexorablement. Je ne l’ai même pas entr’aperçue. Alors je dessine la ligne imaginaire qui me mènera à elle. Il y a la cuisine, le couloir, la fenêtre du couloir, la chambre, le lit, et elle, allongée sur le ventre, déjà rhabillée. Imagination rudimentaire et sans fioritures. Il y a elle et cela suffit à mon bonheur. Je n’ai pas le goût du détail. Aucun lieu ne me semble plus équivoque, plus approprié qu’un autre…et elle me semble la condition sine qua none de l’existence du monde ! Aucune trace d’elle, aucun signe de vie et pourtant, elle ne cesse d’exister. Sa présence à lui m’en donne la preuve, cette silhouette ridicule et engoncée dans un manteau de peau flasque aux entournures trop larges, semblables à toutes les autres, pareillement pétrie d’autosatisfaction, pareillement farcie de cette fatuité qu’affichent tous ces hommes qui gravitent invariablement autour d’elle.

La voisine du cinquième, à mi-chemin entre la femme d’entre toutes les femmes et la pute à deux sous. Elle me fascine, me mange l’attention comme un aimant à la con sur un réfrigérateur taille familiale ; les petits gribouillis du cadet, les bonnes notes de l’aîné et tout un tas de machins publicitaires qui sortent des boites de céréales, de morceaux de poulets reconstitués, de lessive.
Le moteur s’est tu. J’allume une cigarette. Mon portable sonne. C’est Mars. « Ecoute Mars, c’est pas le moment », dis-je en décrochant. Il glousse : « t’es ou ? Tu cours la chatte ? ». Je tire une bouffée : « je suis avec ta mère ». Il glousse à nouveau, j’ai l’impression de converser avec un animal. « Tu rentres alors ! C’est dommage, j’en ai un sous la main. », lache-t’il après une courte hésitation. Mon mal de crâne s’amplifie, j’ai l’impression d’entendre les mots avant qu’ils ne sortent de ma bouche. Je soupire : « à demain Mars ». Je raccroche avant qu’il ne dise un mot de plus. J’entends vaguement « sois pas en retard » puis plus rien.

J’ouvre ma portière et balance la cigarette sur le trottoir d’en face. La demi-heure s’égrène méthodiquement. C’est le moment que choisit la silhouette pour tomber le masque. C’est un grassouillet, d’une quarantaine d’années, grisonnant, sans style, effroyablement quelconque et médiocre. Son sourire ressemble à une cicatrice. Plus aucune désinvolture. Il traîne son assurance de tout à l’heure derrière lui comme on traîne un boulet. Sa démarche est maintenant lourde et pénible. Il rentre dans sa voiture, démarre et disparaît.
Au cinquième, la fenêtre s’éclaire à nouveau… Elle apparaît. Puis tout s’éteint. Elle a souri, je l’ai vu sourire.

J’aime mieux rester là. J’aime mieux me l’imaginer et me repaître d’elle. J’aime mieux ça que de la serrer entre mes bras parce que je sais qu’elle refusera obstinément de se donner tout à fait, parce que je sais qu’elle se dissimulera derrière une soumission de boulevard, grotesque et surjouée. Je sais qu’elle ne ferait qu’une bouchée de mes fantasmes de merdaillon. Je sais qu’elle ne se laisse ni posséder ni même conquérir. J’aime mieux rester là. J’ai trop peur qu’elle ne me brise une bonne fois pour toutes. Après tout, il n’y a sans doute rien de mieux qu’une belle obsession douillette.

Je sors de la voiture et pénètre l’immeuble. J’habite au second, palier gauche. Je monte les escaliers sans compter les marches. J’ouvre la porte, j’entre, double tour de clé, la lumière du salon est allumée. La mire de France 3 me regarde de ses gros yeux gonflés par les larmes. J’attrape la télécommande et appuie sur le bouton « veilleuse ». Une bouteille de whisky trône au milieu de la table basse. A une cinquantaine de centimètres de là repose un vieil ivrogne endormi. C’est mon père. Il aura cinquante-huit ans en juin prochain. L’alcoolisme ne le ravage pas, ça le dévaste, on le croirait octogénaire. C’est un vieil homme agréable qui sourit du matin au soir. Mais quand il dort, un froncement de sourcils persistant lui donne un air soucieux, Mars préfère dire « méditatif ». Une deuxième bouteille, tout à fait vide celle là est renversée à coté du fauteuil dans lequel il roupille. Je m’assois en face de lui et je le regarde…c’est mon père.

C’est une perversion du désespoir qui coule chaque soir dans sa gorge calcinée, obstruée par un amas de chair aux allures de mémoire sélective. C’est lui, obstinément lui, lui et son souffle persistant malgré cette cavité écarlate et sensible, lui, assis en face de moi, un verre d’alcool dans la main gauche, lui et son baluchon de maximes de circonstance, toujours lui qui aime à répéter que « seul le feu calme sa gorge sèche »… Encore lui dont on dit qu’il ne fera pas long feu à ce rythme là, lui qui s’en ira le premier. Tout le monde le sait. Tout le monde le tait. Et tandis qu’il dort, je m’entends murmurer : « ne te réveille pas, ne te réveille plus jamais ».

Les circonstances sont tenaces, Papa. Tu le sais, il n’existe aucune issue, aucune porte de sortie et tout mon amour pour toi n’y changera rien. Il me semble même qu’il ne fait que t’enfoncer un peu plus chaque jour. Si tu restes, si tu souffres, je sais que ce n’est que pour moi. Et les souvenirs continuent de s’agripper à nous comme on s’agrippe à notre dernière chance de salut.
Et c’est en le regardant lui que le souvenir de grand père refait surface…
Le dernier…

Il n’était plus du tout lui, plus du tout le vieil homme à l’humeur toujours égale, à la caresse spontanée, mais un homme qu’il me fut impossible de reconnaître au premier coup d’oeil, décharné, allongé sur un lit d’hôpital semblable à tous les autres. Une de ces machines obsolètes soufflait au dessus de lui un air visible et vaporeux, sa main droite semblait grise, molle ; les os puis la peau et plus rien entre les deux, la tête enfoncée, un voile sur les yeux, la bouche ouverte mais la conscience toujours en éveil. A elle il a voulu dire quelque chose, pas à moi. Ce jour là, j’ai vu le regard d’un homme qui sait qu’il va mourir. J’ai ressenti sa peur et sa tristesse. Pour tout dire, j’ai vu la mort, telle qu’elle est, dépouillée de fantasme et d’imaginaire, la mort en exercice, froide et mécanique. Je ne sais pas si j’ai eu peur…je ne crois pas. Je me suis simplement dit : « c’est donc ça ! C’est donc pour ça, qu’on m’a toujours tenu à l’écart, toujours menti ».

Les contes, les mythologies, les elfes, les fées, les cyclopes, les châteaux forts qu’on finit par ne plus distinguer, les douves dans lesquelles plongent les amants illégitimes des reines sanguinaires, les odyssées, les périples qu’on raconte d’une voix fébrile et attendue, où la mort ne constitue qu’un obstacle semblable à tous les autres, tout ce qui consiste à nous persuader que la simple force d’une volonté bien trempée permet toujours de retarder l’échéance… La mort est un spectacle. Et je ne me suis pas dit : « pourquoi lui, pourquoi pas un autre, pourquoi pas moi ? » mais, « pourquoi ne me l’a-t-on pas dit plus tôt ? ».

Ce fut aussi ma première messe. Le prêtre n’avait que le mot Rédemption à la bouche et moi, je ne cessais d’espérer que le cercueil de grand-père s’ouvre, qu’il en sorte comme du chapeau d’un magicien et qu’il dise avec son plus beau sourire : « tout ceci n’est qu’une immense farce ». La plus belle de toute l’histoire de l’humanité. Un jour, mon père lui aussi, cessera d’être lui tout à fait.


Quand les murs s'abattent...



Lentement, à la queue leu leu, ils font le tour de la boîte. Lorsque c’est son tour, il dessine son addition dans l’air, puis porte l’extrémité des doigts de sa main droite à ses lèvres, et lentement toujours, les appliquent, munis d’un baiser imaginaire, sur la surface humide et bénite du bois.

Lorsqu’il se retourne, il nous montre ses yeux. Il ne regarde pas dans les nôtres. Ils ne sont pas rougis ni embués ni même humides, ils sont creux, vides, ils disent « je suis là mais je ne suis pas là ». C’est un regard qui vous transperce, qui peut voir à travers vous, vous foudroie et tout en même temps déchire votre matière. Une terre brûlée, un circuit momentanément disjoncté, un gouffre béant qui s’incruste dans votre peau pour ne laisser au fond de vous qu’une vieille serpillière noire et essorée.

Il y a quelque chose qui dépasse l’entendement dans le regard des hommes.

Vous avez certainement en mémoire cette pseudo-poésie répandue comme une comptine sénile : « les yeux sont le miroir de l’âme ». Et bien j’ai une autre poésie pour cette affirmation, c’est de la connerie en rameaux !

Premièrement, les yeux ne reflètent guère à leur surface que l’extérieur. Dans ce miroir là, c’est l’autre qui se contemple, grossi, comme dans ses grands miroirs polis et dépolis, déformants qui nous font gros, petits, difformes, immenses, que l’on trouve dans les fêtes foraines.

Deuxièmement, les yeux ne témoignent quasiment jamais que des émotions humaines de base. Et encore, ce ne sont pas seulement les yeux qui véhiculent colère, admiration, béatitude, extase, joie, introspection, rêvasserie, peine ou douleur, mais l’ensemble du regard. Les yeux certes, mais aussi leurs formes, qui les prédisposent mieux pour certaines émotions que pour d’autres, l’expression générale ; transmuée par la souplesse des sourcils, l'allure des arcades, la couleur génétique des yeux.

Chaque individu a derrière lui un passé qui lui a permis, lentement, l’édification de barrières et de façades. Et ces barrières déforment le regard, lui offrent une contenance choisie ; pour les uns par exemple, une gentillesse trompeuse, pour les autres, une agressivité défensive. Si les yeux étaient le miroir de l’âme, il ne serait possible pour personne de le tordre jusqu’à lui faire entendre raison, il ne serait possible pour personne de l’utiliser pour se rendre plus beau, plus fort, plus apaisé, plus confiant.

Parfois, les barrières s’effondrent, le rideau tombe sans bruit et laisse sur scène une vérité nue, indécente, obscène. Ces moments là sont rares, mais en regardant droit dans ce vide là, on peut plonger dans la vacuité d’un homme, creuser dans son âme à la petite cuiller ; prélevant ici l’humeur, déblayant nerfs et globes, écartant épines, échardes, éclats, abandonnés là par la chute des défenses humaines. Plus rien autour, les gravats et la nudité crue.

Le plus incroyable, c’est que l’homme, en dépit de toutes les apparences parvient quasiment toujours à trouver la force de ramasser tous les éclats éparpillés, de lentement les raccommoder les uns avec les autres. Malgré ce regard là, unique, qui vous fait miraculeusement mort et vivant, il trouve toujours quelque biais pour redresser sa silhouette, édifier de nouvelles fortifications, de nouveaux réseaux d’attitudes, de nerfs et de globes.

Revenu à sa place sans se retourner, sans même envisager le monde qui l’entoure, il se tourne et dissimule la vérité vaseuse de son regard ; dans son dos, je contemple la formidable puissance de sa reconstruction en marche.

lundi 14 avril 2008

Fin de pause ou l'arnaque



C’est terrible, ça ! Sur cette foutue blogosphère, on trouve tout un tas de gens capables de produire des kilomètres de billets pour ne rien dire. Par exemple, moi, aujourd’hui, qui sors d’une hypocrite torpeur à peine maîtrisée ; et bien je n’ai rien à dire. Et pourtant, je prends un peu de temps - j’espère la jolie forme - pour vous le dire.

Sur les OGM par exemple, y aurait sans doute beaucoup à dire. Cela révèle nombre de choses sur notre époque, sur notre approche de la mondialisation et du libéralisme. Cela dit également pas mal de choses sur le gouvernement sans compétences qui nous gouverne ; et bien je n’ai rien à en dire. Je m’en fous ! ça me passe stratosphériquement au-dessus de la caboche…

Sur le PSG, il y aurait aussi beaucoup à dire. Si j’étais moi-même entraîneur d’une pareille équipe, capable de tenir le match à 7 minutes du terme avant de se faire dévorer en l’espace de trois minutes comme des pupilles atrophiés, je serais sans doute capable de commettre de multiples homicides. La vérité, c’est que l’on s’habitue à tout, même à la médiocrité.

Sur le livre de Rushdie, que je lis actuellement, il y aurait beaucoup à dire. Sur ce « Shalimar le clown », qui tangue entre démence et rage passionnelle, ballotté par le sac et le ressac d’une Histoire dont plus personne ne comprend ni tenants, ni aboutissants, il y aurait énormément à dire. Sur cette phrase également, qui se répète en moi comme un écho-mantra intérieur et qui ne me lave de rien : « les vrais cauchemars commencent quand on se réveille ». Mais je n’ai pas les mots pour expliciter mon effroi et vous communiquez l’envie de vous plonger dans cette eau noire.

Il y aurait peut-être à dire sur moi aussi, mais ce blog n’est pas un journal intime. Il utilise certes parfois des moyens détournés qui me révèlent. Sans doute. Qu’y puis-je, ça c’est la malédiction de tout écrit, il bave entre les lignes, balance, moucharde, vend pour un rien, sans aucun scrupule…mais je vais le laisser faire sans l’encourager ; j’ai d’autres chats à fouetter que ma propre petite personne.

Alors quoi, je vais quand même pas faire un billet avec des mots pour dire seulement que je n’en ai pas d’autres.

Ce serait de l’escroquerie pure et simple !

mercredi 9 avril 2008

Blog en pause...(ou presque)

...
car une pause s'impose...
...
à bientôt...
...
à très bientôt...
...
ce sera de courte durée...
et...
je remets les commentaires...
...
parce que Zoridae n'est pas contente...
...
elle crie "censure", "censure" !
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Journal d'absence :

Jeudi 10 avril 2008

J'essaie de rattraper mon retard depuis ce matin. Mais avec les deux collègues que j'ai dans mon bureau, c'est pas gagné. L'une n'a apparemment jamais appris à macher un chewing gum, j'ai l'impression d'entendre machouiller un figurant de "Grease" et de voir le fond de son estomac... L'autre, en revanche, organise la bar-mitzva de son rejeton et son téléphone portable n'arrête pas de sonner. C'est la vingtième fois depuis ce matin que j'entends les premières mesures débilitantes du morceau de Gnarls Barkley "Crazy" !

Comme je l'ai dit, c'est pas gagné ! (pour l'instant, je ne dis rien, je reste souriant)

Vendredi 11 avril 2008 :

C’est quand même que c’est compliqué d’organiser une bar-mitsva ; tout autant compliqué que de choisir une sonnerie de téléphone qui fait dring au lieu de chanter la même chanson sans surprise.

La nouveauté par rapport à hier, c’est que ce matin, tout le monde semble être d’humeur à montrer des photos de ses mômes. Mon môme fait du ski, mon môme à la Cité des enfants, mon môme fait des trucs de môme. « Tiens, c’est vrai, toi, dit en me regardant la nénette à la sonnerie usante, tu nous montres jamais des photos de tes enfants ». « Non, je réponds, je prends pas de photos, j’ai pas vraiment d’appareil en fait ! ». « Ah bon ? C’est dommage, tu vas regretter, après, tu te souviendras pas comment elles étaient quand elles étaient petites »… « ouais, je rétorque, je vais regretter, mais ce que je regrette le plus c’est de ne pas avoir de stocks de photos suffisants pour avoir l’occasion de me doter d’une armoire où on range toutes les merdes qui nous servent à rien toute l’année, comme les vieux relevés de banque et les photos jaunies »…bon, une autre collègue, complice, se bidonne à l’autre bout du bureau et je me replonge dans mon boulot… En fait, j’aimerais bien que la papa noël m’apporte un bel appareil numérique Reflex…

Samedi 12 avril 2008 :

Mon frère est devenu fou. Ma mère devient chèvre. Mon père est resté fidèle à lui-même.
Moi, in extremis, j’ai rattrapé mon boulot en retard, engueulé une dame au téléphone, que je ne connais même pas et qui se trouve être la mère de la petite copine de mon frère…sans m’énerver, ce qui prouve que je deviens plus zen avec l’âge… En gros, tout le monde est et deviens...

Lundi 14 avril 2008

C’est quand même pas facile tous les jours d’être un supporter du PSG…

Salade(s)



Une ruelle sans éclairage. Humide. Bordée de gros containers à ordures. Un break « middle class » balance ses faisceaux de lumière vers le fond de l’impasse et s’avance, frôlant les murs au ralenti. Le moteur se tait, les phares s’éteignent. Une portière s’ouvre et vient buter contre la peau du mur de brique. La voiture bringuebale à droite et à gauche, sous l’effet des gesticulations du conducteur qui tente de s’extirper de son véhicule. Malgré le peu d’espace lui permettant de s’échapper de sa prison de ciment et d’acier, une silhouette parvient à se glisser hors de l’habitacle. Un petit miracle en soi quand on distingue enfin le gabarit de l’homme découpant l’ombre sans nuances.

Une grosse chose démesurée.

Paraît que les rats ont des os élastiques qui leur permettent de se glisser dans de minuscules interstices. Tous leurs os se tordent, se replient, s’aplatissent, et leur corps se déforme, même leur petite tête s’écrase et passe les plus petites têtes d’épingle, comme si l’ensemble de leur ossature était spongieuse, incassable, infiniment flexible. L’obèse qui essaie maintenant de glisser dos au mur vers l’arrière de sa voiture, tout en laissant sa portière se refermer dans un bruit de chausson sur un parquet ciré, semble doté des mêmes qualités !

La démarche un peu pénible, il fait le tour de la voiture et passe devant elle, sans un regard, sans mettre les mains devant lui. Au fond de l’impasse, sur le mur de droite, il y a une petite porte qu’il ouvre et d’où jaillit une marée de lumière. Il y glisse son gros corps. A l’intérieur, des types habillés en blanc beuglent, se bousculent, les uns portant des assiettes garnies, les autres des gamelles vides. Droit devant, d’autres gusses font rissoler des pommes de terre et de la viande, ça sent les épices et la vie qui sent les épices ; vers la gauche, les noirs font la plonge et se marrent quand ils aperçoivent le visiteur de nuit. Un grand type lui passe devant et dit : « Monsieur Brando, vos amis sont déjà à votre table ».

S’il avait une montre, Brando regarderait le cadran pour estimer son retard et trouver la bonne excuse, mais il n’a pas de montre, et à vrai dire, il n’en a rien à foutre, même si c’est une occasion manquée de distiller son talent ; et il le distille comme personne, comme quelqu’un que le gâchis n’effraie pas, comme une caravane publicitaire qui passe dans des rues bondées et qui balance des échantillons de merdes pas possibles !

Monsieur Brando sort de la cuisine, et se dirige à sa table. A voir leur gueule, on peut estimer finalement que son retard n’est pas si important que cela. Ils ont les yeux sur son gros ventre et il essaie d’oublier ça, il avance et dresse sur son visage une grimace comme un linceul : « les amis, je vous prie de bien vouloir excuser mon retard ». Il leur fait cette tronche bougonne, idiote, qu’il affiche dans « Un tramway nommé désir », quand il s’engloutit des pilons de poulet par demi-douzaine. Et ça marche, ils sont tous ravis, ça leur plaît.

Alors il s’assoit et il raconte, et il met son masque et tout le monde aime ça. Demain, il ne sera même plus capable de se souvenir du nom des personnes présentes, en revanche, il se souviendra de leur expression interdite quand le serveur amènera son plat de salade verte avec même pas un filet d’huile dessus. Et qu’il leur dira, en faisant cette tronche un peu sérieuse et carrément ridicule qui affecte ses diatribes dans « Sur les quais » : « il est grand temps que je me mette quelque peu au repos ; la nourriture peut vous faire autant de mal qu’elle sait vous faire du bien ». Voilà ce qu’il leur sert ce soir là, du Marlon à la dièt’. Et il a déjà servi ce numéro avant-hier, et trois fois la semaine dernière, c’est devenu une sorte de comique de répétition pour lui seul. Et intérieurement, derrière le masque, il planque son sourire graisseux.

Une gonzesse un peu vulgaire qui est assise juste à sa gauche fait remarquer qu’une résolution aussi drastique n’est peut-être pas une si bonne idée que cela et lui conseille de manger, sans excès, quelque chose d’un peu plus consistant, mais il fait non de la tête, très sérieusement, très romantiquement, il fait son Marc Antoine de pacotille qui déclame du Shakespeare avec un accent presque indéterminé, chic et bouseux à la fois. En le regardant, elle se renverse sur sa chaise et s’émerveille, dans ses yeux, tous ses kilos semblent avoir disparu, ne reste plus que l’image monochrome d’un Brando révolté en habit de guerre romain !

Le dîner se déroule comme ceux des soirs d’avant, tout Hollywood va bruisser de cette étrange rumeur qui affirme que Brando mène la guère aux calories superflues. Et tout le monde s’en va.

Les sièges vides sauf le sien, il soulève son corps et se dirige vers la cuisine, envoie la porte battante valdinguer sans un soupir. Le type de tout à l’heure dit : « Monsieur Brando ». Les noirs se gondolent encore. Il sort. Dans la rue, sa voiture est là. Il fait la même danse, copié glissé de warrant, ouvre la portière et déforme son corps pour entrer à l’intérieur de la carcasse. Il allume le contact. Le moteur ronronne. Lorsqu’il se retourne pour entamer sa marche arrière, son bide fait obstacle contre le dossier de son siège mais il le rentre au prix d’un effort qui lui coûte. Sur le siège arrière, il voit – comme convenu – les plats recouverts d’aluminium et les odeurs qui parviennent à s’échapper des nappes métalliques ; jambons, pâtisseries, pommes de terre aux échalotes, foie gras extra-frais, et les bouteilles étalées sur le ventre, proprement alignées. La voiture s’ébranle et recule lentement sans faire une seul écart, tous phares allumés. On entend le faible ronron du moteur qui fait vibrer le capot, et les gargouillements d’estomac de Marlon Brando qui rentre chez lui.

[Ah, j’ai posté là aussi aujourd’hui, si vous avez envie de voyager dans une autre de mes résidence ; attention, celle-là est une auberge collective]

mardi 8 avril 2008

La porte à coté



Jacques Tati et Buster Keaton ne sont pas morts. Hier, ils ont mis en images le parcours de la flamme olympique dans les rues de Paris. C’est en tous cas la réflexion que je me suis faite lorsque j’ai vu le massif David Douillet tenter de s’élancer en jogging de mauvais goût tandis qu’un chinois déséquilibré (qui lui rendait facilement 50 centimètres) s’accrochait à son bras et par la même au flambeau. Alors même que notre colosse de judoka se rapprochait de Teddy Riner, son successeur désigné au panthéon des mastodontes porteurs de kimono français (toute la beauté symbolique du sport en quelques mètres, si c’est pas beau, ça !), un autre petit homme parmi les géants se portait à leur mi-hauteur et appuyait sur un bouton du flambeau, éteignant unilatéralement la flamme ; avec laquelle, symbole oblige, on ne doit pourtant jamais transiger. Le feu vacilla puis disparut dans le néant et la stupeur fut générale.

Le reste de la journée fut mise à profit par notre machine à ippons nationale. On avait pris les sportifs en otage, la flamme aussi. On ne laissait pas les sportifs jouer leur rôle d’ambassadeur (vu la conception bizarroïde qu’a David Douillet des voyages, on serait presque soulagé). Au bord de la crise de nerfs diplomatiques, le pouvoir chinois mettait en lumière l’incompétence française en matière de sécurité et Michèle Alliot Marie (sans peur ni conscience du reste, de voir démentir ses propos par les images du monde entier) affirmait que la flamme n’avait pas été éteinte…seulement n’avait-elle pas été transmise, puis protégée dans un bus, habituellement utilisé pour transporter des clubs du troisième ou quatrième âge aux concerts de Pierre Perret.

Entre temps, Rama Yade s’était emmêlé les pinceaux dans le tapis des affaires étrangères et Bernard Kouchner - qui a remisé toutes ses vieilles valeurs au placard – s’était empressé de lui rappeler qui est le chef (bonne question du reste ; qui est le chef ?). Entre temps, Robert Ménard, le petit type à la tronche qui n’inspire pas confiance était allé se pavaner sur tous les plateaux de télévision pour agiter ses drapeaux multicolores, déplorant que le parcours ne puisse être parsemé des mêmes oripeaux, que l’on suspende dans le même temps le drapeau rouge de Mao. Rappelons lui que le drapeau de Mao, si entaché de sang soit-il, est aussi celui de toute la Chine et qu’il serait malaisé de le planquer puisqu’on les a chargé d’organiser les jeux…

On entendait également hier soir, Christophe Dominici, rugbyman de son état, répéter : « cela fait longtemps que l’on sait ce que la Chine fait au Tibet, et il ne faut pas faire peser cela sur le dos des sportifs. Ce qui s’est passé aujourd’hui a privé les sportifs de leur joie de porter la flamme, cela va à l’encontre de nos valeurs ». Tiens donc, pensait-on, alors le sort des tibétains est donc moins important que le plaisir du sportif à trimballer une flamme dans les rues de paname. Et de quelles valeurs parlaient-ils ? L’esprit sportif constamment bafoué par le dopage, l’argent, la langue de bois ? Et on est sensé admirer ses types là ?

Là n’est pas la question pour dire vrai. La réalité d’aujourd’hui est telle que les droits de l’homme ne sont défendus qu’à condition qu’un milliard de kilomètres nous séparent des opprimés. Plus c’est loin, mieux c’est. Moins on a de risques de choper le reflet que nous rend le miroir, mieux c’est ! On fait des marches blanches pour une femme alors que tout le continent sur lequel on la retient en otage est un océan terreux de crève la dalle. On poursuit une flamme à travers les rues du monde (Londres, Paris et bientôt San Francisco) avec un extincteur, les élus de la République se mettent aux balcons de la République et la gauche triomphante fait des coucous d’en haut pour les droits de l’homme d’en bas. C’est bien. Tout Paris est noir de monde, noir d’agit-prop comme on dit de nos jours, de militants bien intentionnés, noir d’élus, noir de tibétains et noir de chinois, noir de pro-tibétains et noir de pro-chinois. La foule absurde est innombrable, les uns sont venus voir Douillet porter son briquet géant en survète blanc, les autres sont venus déployer d’immenses banderoles revendicatrices, d’autres encore se sont massés le long d'épaisses rambardes et de menaçants cordons de sécurité pour contempler les deux ou compter les points, ou noter qu’un tel spectacle ne serait pas pour déplaire à feux Buster Keaton et Jacques Tati. Couper le son de votre télé, c’est encore mieux, faites défiler les images en accéléré, en noir et blanc et le tour est joué.

Tout ça pour quoi, en fait ? Pour les droits de l’homme ? Pour la fin des violences au Tibet ? Vraiment ? Pour les valeurs universelles de l’olympisme ?

Dimanche, en revanche il y avait beaucoup moins de monde à Joinville-Le-Pont. 300 personnes tout au plus. Pour honorer le décès d’un homme dont on en sait un peu plus, désormais. On sait par exemple pourquoi il était venu : donner un organe à sa sœur, un rein, pour qu’elle vive. On sait aussi qu’il devait à échéances régulières se faire examiner pour surveiller le rein qui lui restait. Mais la préfecture aurait sans doute préféré qu’après avoir donné son rein ici, il reparte faire soigner l’autre là bas. Et elle refusa de lui accorder le droit de prolonger son séjour en France. Quelle conception des droits de l'homme est-ce là ? On ne sait pas... Mais quelques voix, qui murmurent ça et là affirment que s'il est venu, c'est de son propre choix, s'il est resté malgré le refus de la préfecture itou. S'il a décidé de plonger comme un con dans la Marne, également...c'est pas comme si on l'avait jeté à la baille. Non, c'est pas comme si...

Il y avait moins de monde à Joinville que pour garder, éteindre, porter ou regarder défiler la flamme olympique. Quelques élus locaux de gauche. En haut des balcons de la République, duquel on suivait gauchement le cortège des flammes et des extincteurs, des drapeaux rouges et des contre-drapeaux multicolores, des David Douillet entourés de petits hommes énervés, pendus à leur bras, comme dans les films de Keaton, on ne consentit pas un mot sur cette tragédie. Pas un seul. Et pourtant, la Marne, et le beau Pont de Joinville, ne sont pas si loin.

Juste la porte à coté, comme on dit !



[Demain, promis, j’arrête de vous parler de tout ça et je vous raconterai comment Marlon Brando s’est converti à la salade verte]

lundi 7 avril 2008

Culture à qui de droit




Quel livre ! Balmeyer pose la question, alors je réponds bien volontiers.

Le Moine de Matthew G. Lewis…

Mais qu’est-ce que c’est pour commencer ?

Un grand roman composé d'une multitude de contes fantastiques en premier lieu, assemblage foutraque d’apparitions, de descriptions millimétrées de caveaux, de sépulcres, de couvents. Une évocation sauvage de l’amour ; de l’amour absolu ; de l’impossibilité du vice en Amour ; et bien entendu (suite logique) des amours déchirés, que le vraie vie et la fausse vertu s’empressent de piétiner. Une charge aveugle et terrible contre le fanatisme religieux, contre les faux prophètes, par le biais de l'évocation précise et enfiévrée de l'inquisition ; de ce personnage de fou, moine lubrique et toujours tenté, toujours tiraillé, incessamment dans le conflit et la détestation de soi ; d'une mère supérieure savourant la sève même de sa propre cruauté. Un étonnant travail sur la forme ; la forme même du roman gothique, du récit surnaturel ; la forme poétique, dans le fil d’une intrigue (déjà divisible à l’infini, comme la propagation d’un mauvais virus), transpercée de chants divers, d’odes innocentes ou de prophéties funestes. Une suite de mariages étonnants : de déambulations de revenants, d’apparitions de démons, de chuchotements sorciers ; et tout autant : de dénonciations aiguisés des bigoteries, des fausses pudeurs et des vaines superstitions.

Le Moine est une œuvre pleine de rebondissements, de retournements, d’outrances et de fulgurances. Il y a des récits d’innocences violées, de cruautés sans limites, qui vous contractent le corps. Des mots qui balafrent, cisaillent, entaillent, qui ouvrent les chairs, et les âmes tourmentées qui ne connaissent aucun repos, les nuits de veille crapuleuses, d’insomnies, de luxure à se fouetter jusqu’au sang. Tu aimes déjà, j'en suis sûr !

Lis l'édifiante histoire de la belle Antonia que l’on sacrifie sur l’autel de la vertu, comme une sainte élevée au rang de martyr. Celle d'Agnès, dont le calvaire suffira à te glacer. Glisse-toi derrière le paravent des symboles gothiques, derrière la longue draperie opaque que constituent le surnaturel, l’irréel (dans l’inconstance même de l’ensemble de l’œuvre, dans toute son intangibilité de fait), et regarde avec un fasceau de lumière percer l’humain, l’amour, la vérité des sentiments, la compassion, la beauté. Lis, j'te dis !

[Le Moine de Matthew G. Lewis – 500 p. – trad. Léon de Wailly – Actes Sud/Babel]

dimanche 6 avril 2008

La mort plutôt que l'expulsion


Je vous assure pourtant, je n’ai aucun don de divination. Vendredi, je décrivais à gros traits le traitement réservé aux hommes et aux femmes qui n’ont pas la chance de justifier de paperasse leur offrant le droit établi de poser leurs valises ici. Il n’aura pas suffi de 24 heures pour venir étayer mon propos.

Vendredi donc, à Joinville Le Pont, en début d’après midi, après un contrôle de police, un homme (privé de droit de séjour) se jetait dans la Marne pour échapper aux policiers de la BAC. Le choc thermique de l’immersion provoquait sa mort, un peu plus tard, à l’hôpital Lariboisière, après que les pompiers l’ait repêché dans un état critique.

Voilà donc où nous en sommes. Au bord du néant, dans l’absurde de l'arbitraire et de l'inhumain. La mort plutôt que l’expulsion. Il faut tenter d’imaginer dans quel effroi devait vivre cet homme, pour ne plus distinguer dans sa situation que cet échappatoire là. Combien de temps va-t-on encore accepter cela ? Sans broncher…combien de temps allons-nous continuer de ne pas exiger que cessent ces horreurs ? Pendant encore combien de temps allons-nous consentir davantage d’être les complices de cette politique de racisme et d’exclusion, menée en notre nom.

Parallèlement, une discussion vaseuse s’est déroulée chez Didier Goux. On peut y lire des propos (principalement tenus pas un certain Marchenoir - je sais pas pour vous, mais un pseudo pareil me file des frissons) sans nuances, d’hommes et de femmes nous mettant en garde contre l’islamisation programmée de la société. On y décrit des hordes de barbus sanguinaires prêts à égorger nos enfants, violer nos femmes et répandre sur tout le continent des kilotonnes de viande hallal. Bêtement, j’ai participé à cette discussion, laissant lentement glisser celle-ci vers tout ce qui n’était pas essentiel (la religion et son sens, principalement). Ce faisant, j’ai bêtement légitimé ce type d’idéologies. Je l'ai respecté en tant qu'idée raisonnable. Or, en réalité, sur ce thème, aucune discussion ne doit être possible, aucun débat ne peut être tenu.

L’islamophobie (et en général, toute stigmatisation péjorative et globalisante de toute une catégorie de population) est une gangrène ignoble qui va nous dévorer tout cru, tout comme l’a fait l’antisémitisme en son temps. Discuter sur ce terrain est déjà un compromis. Même en terme aimable et "courtois". En son temps, je suis certain que l’on trouvait nombre de théoriciens, capables d’argumenter des heures sur le fléau juif, de multiplier les exemples d’une prétendue domination, d’un vaste complot visant à nous priver de notre souveraineté et de notre droit à affirmer nos différences.

Ces mêmes théoriciens pourraient également, j’en suis certain, nous expliquer longuement le bien fondé de la nouvelle politique française d’immigration. Entre contingences nationales et absconse géopolitique. Il suffit d’écouter un peu plus bas les propos d’un ministre de la République, Me Morano et l’acolyte qui suit sa trace pour en être convaincu.

Le sarkozysme triomphant a fait taire énormément de voix dans ce pays. Avec la mort du Lepenisme, avec l’émergence d’un terrorisme mieux organisé et davantage répandu sur la planète, c’est l’anti-racisme qui est devenu inaudible. Inaudible face aux pseudo-contingences héritées de la mondialisation.

Devant ce constat, notre vigilance doit redoubler, notre engagement ne peut se satisfaire de bonnes excuses (comme celle qui a été la mienne pour ne pas me rendre à la manifestation de samedi après-midi, à quelques pieds de chez moi, Place d’Italie)… Il n’est pas question de remettre en cause nos principes démocratiques, mais si nous jugeons les intégristes indignes de la démocratie, pourquoi les islamophobes ou les tenants de l’immigration zéro le seraient davantage ?

Entre temps, des tombes musulmanes ont été profanées à Arras. La haine, quoi qu'on en dise, argumentée ou non, drapée de courtoisie ou non, progresse inexorablement. Les hommes de bonne volonté sont au milieu ; qu'attendent-ils ?

vendredi 4 avril 2008

Le jeu des 7 distinctions sarkozystes


source
Si tu voles une voiture (tu ne fais que la voler, tu ne braques personne avec un flingue, tu n’as aucun complice, tu ne files de baffe à personne, simplement, tu t’introduis dans un parking et tu voles un bagnole), tu prends un minimum de trois ans de taule ; en revanche, si tu voles un [ou plusieurs dizaines] enfant au Tchad, tu t’en tires avec trois fois rien (et si t’es un malin, tu fais un bouquin après l’escapade en traitant tous les africains de cinglés barbares comme l’a fait l’amerloque de Midnight Express avec les turcs).

Si tu es supporter et hooligan, que tu pousses de cris de singe à chaque fois qu’un joueur noir touche le ballon, que tu le traites de négro, que tu fais des saluts nazis en tribune et que tu te complais dans le rôle ingrat de skinhead de service, on s’effarouche ici et là, on te file une amende, et on en parle plus ; en revanche, si tu dresses une banderole géante pour moquer le ch’ti, devenu influent depuis le succès intergalactique du film de Danny Boon, les hommes politiques de ce pays vont se remuer l’arrière train pour que cessent enfin ces abominations racistes dans les stades de foot.

Si tu es contre la guerre en Irak, tu dois nécessairement être pour la guerre en Afghanistan. Rappelons que le retrait des troupes françaises de ce pays était presque un engagement de campagne du gouvernement Sarkozy. Mais, dit-on, la situation n’est plus la même et tous les contradicteurs sont d’affreux démagos. On relève pourtant que la situation économique a changé également. Elle s’est considérablement aggravée. Mais cela ne suffit pas à infléchir le rythme des « réformes ».

Si tu es Farc, terroriste, que tu séquestres des hommes et des femmes dans la jungle, les laissant crever à petit feu et que tu sers une idéologie tarée, François Fillon peut te proposer l’asile. Mais c’est parce qu’en échange, tu peux refiler Ingrid Betancourt ; en revanche, si tu es malien, ou ivoirien, ou coréen, que tu ne défends aucune idéologie terroriste ou guerilleriste, que tu ne souhaites rien d’autre que faire un peu de beurre, vivre comme tout un chacun, on te demande constamment tes papiers. Quand tu ne les as pas, on te traite comme un poseur de bombes à Guantanamo et on te vire de là, on te traque, on te pourchasse, à la sortie des écoles, dans les files d’attente des préfectures, et parfois on te regarde sauter par la fenêtre et t’écraser la gueule tout en bas. Tes gosses subissent le même traitement.

Si tu veux combattre l’endettement français, mieux vaut économiser sur la laine de la fonction publique. L’éducation en particulier ; en revanche, dans le même temps, tu peux proposer l’adoption d’un plan banlieue qui ne sert à rien (puisque sans éducation au programme faute de moyens) et surtout, refiler de l’argent aux plus riches avec un paquet fiscal à faire bander la famille Rockefeller !

Si t’as une gueule sens dessus dessous, une douleur qui te violente la vie au point d’avoir l’impression que toutes tes dents raclent le sol du matin au soir, tu as le droit de te suicider, toute seule, avec une dose de cachetons apte à assommer 350 juments ; en revanche, Me Boutin le dit, ça ne sert à rien de gesticuler, parce : « y a pas que l’apparence physique qui compte »…ces propos sont aussitôt confirmés par Miss Picardie qui claironne que : « la vraie beauté est celle qui est à l’intérieur ».

Si tu es président, tu peux vanter les hautes vertus de la religion catholique ; en revanche, tu peux bien en être à ton troisième mariage, mentir effrontément tous les jours, pratiquer une politique d’exclusion de l’étranger, du pauvre et du marginal et envoyer des SMS en présence de pape…tout ceci ne compte pas. En tous cas, bien moins que les photos de Paris Match à la Kennedy qui te montre assis dans l’avion à coté de ta bombe sexuelle de papier glacé…

Finalement le Sarkozysme, c’est ludique comme tout !

mercredi 2 avril 2008

Rosario Giuliani expliqué à ma femme



Ce soir, je vais avec mon épouse au New Morning, salle de jazz parisienne bien connue du microcosme, pour y assister à la performance de Rosario Giuliani. Seront également présents quelques uns de ses collègues. Va falloir que je sois gentil tout plein, que je me tienne correctement, sans faire de remarques déplacées ni rien, que je fasse semblant de m’intéresser aux choses pas intéressantes qu’ils vont peut-être me raconter…ah, voilà, je commence. Si ça se trouve, sont tous très sympas les collègues de ma femme. Mais là n’est pas le propos.

Hier, affalée sur notre canapé d’angle de bobo sur le retour, ma femme me dit que ce serait bien qu’on se retrouve un peu avant l’heure du concert. « On pourrait aller manger un brin, faire les amoureux ». Et je me dis que « ouais ! ». Et elle ajoute que ça la botte bien, cette soirée en perspective, même si elle ne sait pas trop « ce que ça va donner ». Ça, c’est ce bon vieux Rosario.

Mon but, ici, c’est donc de prévenir les éventuelles inquiétudes. Comment dire cela comme il faut ? Prenons une métaphore, disons… Le sac à main des femmes.

Nombre de jazzmen sont des sacs à main féminins. Dedans, c’est le foutoir. On y trouve de tout, même des trucs qui ne servent à rien. Des limes à ongle, des carnets à n’en plus savoir que faire, des brochures absconses sur d’autres trucs qui ne servent à rien, des crayons pour dessiner les yeux, coincés entre des brochures, dont les mines sont tout écrasées, des stylos, par centaines, dont certains sont aussi secs que la Mer d’Aral, des formulaires à remplir, pour la crèche et l’école des gosses, qui auraient dû être complétés et transmis aux services concernés plusieurs mois auparavant, des vieux mails polissons que ton mari t’a rédigé, d’autres mails plus amoureux, avec plein de métaphores bourguignonnes dedans, des clés à laine, héritées d’un marchand de mobilier suédois, des agendas qui se contredisent les uns les autres, des baguettes à sushis, des coupons de réduction estampillés Monoprix, dont certains sont périmés, des tracts rouges, roses, mais jamais bleus, des tétines jaunis de gosses qui les ont perdues, des photomatons en pagaille, tout un tas de bidules abandonnés là en 1982, 1983 et 1987.

Quand un jazzman de ce genre là veut un truc pécis dans son sac à main, il met des heures à le trouver, il lanterne, racle le fond du sac à main, sort tout un tas de truc qu’il laisse retomber instantanément, recommence, soupire, s’agace, racle encore, et toute cette gesticulation, cette quête sans graal, parasite sa musique et son expression, si bien que s’il parvient jamais à trouver dans cet indécent bordel, ce qu’il cherche enfin, tout le monde s’en contrefout ou pire, personne ne le remarque plus !

Rosario Giuliani, c’est un sac à main bien rangé, avec que des trucs qui servent à quelque chose dedans. Si il a besoin d’un machin en particulier, il le sort spontanément de sa besace. Mon Amour, mais Giuliani, c’est la classe dans tout son éclat, pas une note de trop, pas un souffle en dehors, les bonnes notes placées au bon moment, sans nervosité mal placée, avec juste ce qu’il faut de furioso. Comme tout est à sa place, ça sort toujours dans un état parfait, et avec le sens de s’en servir à bon escient qui va avec. Giuliani, c’est la classe italienne du dessus, un bopper né (comme tous les italiens d’ailleurs), un équilibre entre joie, colère, beauté et larmes, tout à la fois, dans un écrin qui frise le délire…faut pas s’inquiéter pour rien !

Un sac à main bien rangé…c’est un sac d’homme en somme.


[Ce texte est affreusement misogyne ; ça ne se reproduira plus jamais !]

mardi 1 avril 2008

Rosario Giuliani - Oriental Folk Song

boomp3.com

[Tan-go tris-té]



Mia picorait dans son assiette bleue. Les pointes de sa fourchette compressaient les chairs de grains de maïs éparpillés mais ne parvenaient que rarement à en percer l’épiderme. Comme des roseaux, pliant sans céder, la fourchette glissait sur les petites matières spongieuses, sans parvenir à les empaler, puis valsait à l’autre bout de la porcelaine, raclant la surface, dans un bruit insoutenable qui vous brisait les gencives et la patience. Les grains, quant à eux, giclaient en tous sens, certains à l’extérieur de la faïence ou sur la nappe blanche ; d’autres encore tombaient sur le parquet de la salle de restaurant. Les plus chanceux échouaient ou rebondissaient mollement contre le rebord incurvé de son assiette.

Je la regardai, dans l’éclat de son teint nacré. Je lui demandai : « tu n’as pas faim ? ». « Non, je répondis mentalement pour elle, elle n’a pas faim, les grains jaunes voltigent en tous sens au dessus de sa tête ». C’était une feria légumineuse observée d’un air boudeur. A intervalles réguliers, le serveur venait remplir son verre d’eau, et machinalement, tout comme elle le faisait en jouant avec sa nourriture innocente, elle portait le cristal à ses lèvres et le vidait d’un trait.

Nous étions samedi, et comme les autres, comme tous les autres, nous obéissions à son impérieuse nécessité. Nous sortions. Moi, dans une tenue décontractée, elle, dans une robe du soir, et nous étions les plus inassortis du samedi soir, même les éclairages de la salle de restaurant refusaient de nous éclairer. Nous sortions, nous mangions, nous rentrions, elle se déshabillait, nous faisions l’amour, elle y prenait du plaisir, mais uniquement parce qu’elle savait y faire, parce que son corps, malgré ma médiocrité, parvenait à transformer mon plomb en or.

(Précision) - Mia n’est pas une pute à proprement parler, je refuse que l’on dise cela. Elle ne le mérite pas. Elle vit selon les moyens dont elle dispose. Nous vivons ensemble. Et je fais en sorte qu’elle ne manque de rien. On ne dit pas de toutes les épouses du monde qu’elles se prostituent, à ce que je sache, même lorsqu’elles ne travaillent pas ou ne justifient d’aucune rémunération professionnelle. Et bien, c’est pareil.

De toutes façons, ce soir là, le monde nous ignorait, moi, le souteneur, et elle, la soutenue. Elle, la Gilles de Rais des grains de maïs, moi, l’observateur silencieux des travaux achevés. On aurait pu ce soir là, crever la bouche ouverte, sans même se tenir la main, dans un bruit de couverts et de conversations sans intérêt. Et ç’aurait été sans effet sur quoi que ce soit.

Au centre de la piste de danse, un homme de taille moyenne, aussi brun que possible se tenait droit dans une posture d’attente un peu ridicule. Une femme s’approcha lentement de lui. Elle colla son corps légèrement cambré au sien. Gracieusement, elle lova une de ses jambe enveloppée de bas autour de la sienne ; et les jeux jambes, l’une, solide, masculine et sévère, l’autre, tendre et protectrice, réclamèrent le silence. Mia leva enfin le regard de son massacre de porcelaine, et tourna très lentement le cou, comme on le fait lorsque l’on porte une minerve. Le silence fut fait.

Des cordes vibrantes de violons résonnèrent parmi les attablés. Et les danseurs se mirent en mouvement, non pas sur la crête du rythme, mais légèrement à contretemps, comme s’ils marquaient une volonté d’insoumission ou de liberté. Tantôt la danseuse semblait un jouet entre les mains de son partenaire, à d’autres moments, c’est lui qui semblait pantelant, une chose immobile autour de laquelle elle tournoyait, s’enjolivait ; personne ne conduisait réellement cette pantomime inqualifiable ; c’était un peu comme deux pilotes qui se refilent le volant d’une course d’endurance. Le tango, le vrai, c’est comme ça ; nébuleux, violent, tragédien, virtuose, et ça rend tous les non danseurs de tango petits comme des insectes à poussière.

Dans les yeux de Mia, il y avait ce désir d’être. D’être pas là. D’être conduite et de conduire, de faire vivre en elle et par elle la beauté, de l’exulter, d’être jouet puis arabesques, dentelles, puis fugue, et sans qu’elle n’ait besoin de porter son regard sur moi, je distinguai l’exiguïté de ma silhouette dans le reflet de ses yeux, dans le reflet de sa considération. Je n’étais guère plus qu’une miette, un grain de maïs éventré, écrasé par le pied d’un serveur pressé, et mes dollars n’y pouvaient rien ; aujourd’hui encore, ils ne peuvent pas m’acheter ça !

Le danseur de tango, par nature, exproprie tous les autres hommes de la planète, éclipse tout, et son obscur luminescence fait converger tous les regards, d’envie, de stupre, même si ça ne dure qu’un pauvre instant, cet instant ne s’oublie pas, c’est une gravure expressive, grave, profonde qui s’incruste dans les songes.

Lorsque les violons se turent, le corps renversé de la danseuse, comme morte d’extase, resta immobile, figé dans le temps et dans l’espace. Le danseur releva ce corps qui avait perdu toute capacité de mouvance et le positionna contre lui. Sous une pluie vulgaire d’applaudissements, sans saluer, le couple disparût dans l’ombre.

Mia, les yeux baignés de larmes, semblait flotter dans une piscine de grains de maïs mort. Il n’y avait rien à dire, rien que je puisse faire. Je me suis depuis fais une raison, je suis un insecte à poussière.

Elle plia sa serviette avec soin, la reposa à droite de son assiette sur un lit jaune écrasé et ce faisant, elle appliqua sur son visage un sourire semblable à une grimace. Tentant de comprimer en elle les sanglots de honte qui affluaient et obstruaient sa gorge, elle murmura : « j’en ai assez, j’aimerais rentrer maintenant ».

free music


[Ce billet fait suite à un atelier d’écriture, proposé par Gaël, suivi par Didier Goux, un graphopathe et Nefisa]