samedi 31 mai 2008

L'Heautontimoroumenos


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Le temps n’est pas vraiment radieux. Le vieil homme ne parvient pas tout à fait à se déterminer sur la question. Le soleil perce de temps à autre son plancher de nuages mais son humeur maussade n’aide en rien et le monde lui semble uniformément gris, comprimé, comme allongé sous la charpente d’une minuscule mansarde vaporeuse.

Le chien n’a pas l’air préoccupé par le temps, il gambade et secoue sa lourde carcasse, en éjectant de longues gerbes de salive, puissantes et fournies, qui s’écrasent sur un tapis d’herbe mal tondue. Il veut courir, se dépenser, se tuer à la course peut-être et sentir son cœur exploser comme une liberté devenue folle, et le vieil homme le regarde faire avec tendresse.

Le temps est laid et plein de promesses non tenues. Parfois le soleil éclate entre les barreaux nuageux de sa prison et vous chauffe la peau, mais presque aussitôt, il se retire et ce froid qui est à l’intérieur de l’air reprend possession de vos os. Le vieil homme n’a pas vraiment envie de sortir de chez lui, même s’il se sent coupable vis à vis de son chien. La solitude est comme un homme au tempérament exclusif. Elle le monopolise, le dérobe aux yeux du monde, le convertit à ses seules cajoleries. Elle pleurniche, exerce un chantage de tous les instants et bientôt le vieil homme cède. Par faiblesse, par paresse et bien entendu, par pitié pour lui-même.

Le bureau du vieil homme est envahi par la poussière. Les pans de bibliothèque qui l’encerclent sont engorgés d’œuvres ignorées qui ne méritent pas, selon lui, d’être davantage lues. Seules quelques unes sont encore feuilletées, dépouillées pour ainsi dire, inlassablement. En les relisant jusqu’à l’excès, il les époussette, les nettoie de la pollution médiocre du monde. Ces œuvres bénies ne rejettent aucune poussière, mise à part celle qui provient de l’indifférence qu’il éprouve pour les autres. Sans doute m’arrêterait-il à cet instant. « Quelle expression idiote vous utilisez là ! Peut-on réellement éprouver quelque indifférence que ce soit ? L’indifférence n’est-elle pas inconscience, inexpressivité par essence ? Il aurait sans doute raison, comme toujours.

La maison du vieil homme se trouve loin de la route et à l’écart de la ville. La nuit, on entend la résonance de ses pensées, ou ses grognements, alors qu’il noircit du papier ou qu’il s’apprête à se coucher, percutant meubles et bibelots.

Il n’y a qu’une âme qui vive. Rien d’autre. Pas d’enfants qui braillent. Pas d’hommes ou de femmes dont il vous faut supporter l’existence bruyante et démonstrative, dont il vous faut subir les pensées idiotes et l’inconséquence. Pas d’Autre ! Le vieil homme prend le monde au sérieux, lui. Les autres le considèrent comme une chose que l’on peut brader sans remords. Tout est important et les mots le sont par dessus tout.

Nonchalamment, légèrement gêné aux entournures par la veste en velours mal ajustée que son épouse lui a achetée l’hiver denier, il passe un doigt sur son vieux bureau pour éprouver sa longue existence. Seul l’ordinateur qui vrombit comme une âme furieuse joue le rôle de témoin contemporain. L’époque n’est plus ce qu’elle était mais il en apprécie les moyens de communication. Grâce à eux, les minoritaires de la pensée martyre peuvent enfin communier. Mais ne lui dites pas qu’il faut vivre avec son temps, il vous répondra qu’à la naissance, il était déjà mort avec les autres.

Dans son petit village pas trop éloigné d’une plage grise et morne, dans sa maison de vieilles pierres, son spectre décalé lui semble croupir dans un coin de la pièce. Qu’a-t-il manqué ? Que n’a-t-il pas compris ? Entendu ? Pourquoi le monde lui semble si sale, si fortuit, si dégoulinant ? Est-ce parce qu’Il va trop vite pour lui ? A un train prodigieux, vertigineux ? Ou est-ce parce qu’Il va au contraire trop vite pour tous les autres qui n’en comprennent ni les tenants ni les aboutissants, et qu’il est le seul, ou l’un des rares, à encore savoir ce qui est important et ce qui doit être sauvegardé ?

Regardant le chien par la fenêtre, il se résout à une promenade. « Mais il faudra qu’elle soit courte », se promet-il. Empoignant d’un geste étonnamment vif la laisse et une sorte de bout de bois, qu’il utilise pour jouer avec son chien, il soupire et sort de la maison en fermant les yeux.

Le vent et le froid lui piquent le visage. Soulagé, il constate qu’à l’intérieur du Monde, il y a encore des mondes protégés de la laideur et de la déliquescence. « Mais ces quelques mondes là, pense-t-il, ne me survivront sans doute pas très longtemps ». Le chien dans sa joie est déjà loin sur le petit chemin de terre qui mène à la plage. Plantant ses gros doigts dans sa bouche, le vieil homme émet alors un long sifflement qui déchire le silence de Sa campagne. Le chien revient vers lui en trottinant, un semblant de sourire satisfait allongé en travers de la gueule.

jeudi 29 mai 2008

Ventes de courants d'air par rafales


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Lorsque sarkozy réfute l’éventualité d’une régularisation massive des sans-papiers, il utilise le même argument massue que la rejetone de le pen : l’appel d’air ! On voit d’emblée la beauté d’une telle dénomination. On attribue à une population exclue des recensements officiels, privée du bonheur d’être un numéro, la substance d’un courant d’air.

Le sans papier est un être (enfin, un courant d’air) avide d’évasion. Tapi dans l’ombre de sa case sans meubles et sans Progrès, il passe son temps l’oreille collée à son vieux poste TSF, hérité d’on ne sait quel colon envers qui on a fait preuve de parfaite ingratitude.

Dès l’annonce d’une régularisation massive circularisée par un gouvernement étranger, il fait circuler l’information à tous les hommes de son village. Tous ses camarades lui répondent : « nous sommes au courant ». Aussitôt, tous s’organisent, collectent planches de bois, pagaies, vivres et s’entassent sur des radeaux de fortune dans l’espoir de vaincre l’agitation terrible de la Méditerranée.

Lorsque sarkozy est en jambes, il pousse sa démonstration un peu plus loin et disserte sur les bienfaits du co-développement. Argument imparable que voilà, permettant à la fois de botter le ballon du débat en touche et de fustiger les réflexes paternalistes de tous ceux qui militent pour un tiers-monde sous perfusion (de visas, de papiers et bien entendu de subventions). Comment être contre ? Le co-développement, sans que l’on y réfléchisse (quel joli mot tout de même, puisqu’il nous exonère de l’esprit critique), ça évoque pour nous un tiers-monde libéré, enfin maître de son propre destin.

Co-développement, soit développement bi ou multilatéral. Cela sous-entend que nous enrichissons les pays du tiers-monde et que tous les états concernés nous le rendent bien ; c’est beau, nous sommes frères et partenaires. Nous jouissons alors d’un monde où les états pauvres contribuent eux-mêmes à former leur élite de demain. D’un monde où chacun sème les graines de son avenir. D’un monde où il fait bon vivre. Tous les pays du monde produisent des richesses dont on les laisse profiter : richesses intellectuelles, économiques et culturelles. Un monde d’Amour en somme et d’ordre juste. Je suis taquin.

T’inquiète, il ne s’agit là que d’une déclaration d’intention. La politique d’immigration choisie vient rectifier cette absurde déviance, édifie le droit français de picorer ici et là les meilleurs éléments des pays sources de l’immigration, et entre totalement en contradiction avec l’idée d’un co-développement permettant aux pays pauvres de disposer pleinement et entièrement de leurs propres ressources.

Ce qui est intéressant avec l’idée du co-développement, c’est que les dés sont fatalement pipés d’avance. Vous pouvez abreuver le monde pauvre de subventions, de crédits faramineux, d’aide humanitaire. Cela vous donne le droit de vous servir. Ça permet aussi de vendre des Airbus et des Rafales en retour. Les règles du marché permettent chaque fois aux pays mécènes de récupérer cinq fois la mise. Entre la mise en place d’une immigration choisie par la majorité des pays riches, les règles imposées par les organismes pseudo-régulateurs du commerce international, FMI et autres banques européenne et mondiale, les pays sous tutelle perdent à chaque tour de roulette et ne gagnent jamais les galons de l’indépendance.

Attention, je ne suis pas sarkozyste, moi, j’utilise les mots pour le sens qu’ils ont. Quand je parle d’indépendance, je ne parle pas seulement du pouvoir de faire des réunions dans une assemblée dorée avec des types en livrée qui vous tiennent la porte. Je parle de cette indépendance qui te permet de choisir entre exportation et autosuffisance, de cette indépendance qui te permet à ton tour de choisir ton immigration, ton élite, et la structure économique de ton pays. Cette indépendance qui te permettra un jour de dire : « non merci Monsieur, je n’ai besoin de rien. Non Monsieur, je ne suis pas un courant d’air. Non, merci Monsieur, je ne veux pas de Rafales ».

mardi 27 mai 2008

Blaxploitation


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Ici et là (je vous préviens, je ne vais pas vous faire une liste de liens pour rappel, servez-vous donc un peu de votre mémoire), se sont tenus, de manière récurrente, des débats (un peu datés me semble-t-il) sur l’existence des races. J’aimerais prendre un peu de temps pour y revenir.

A chaque fois que la question resurgit, deux opinions s’affrontent. La première défend l’idée (basée sur on ne sait quoi d’ailleurs) que les races existent à l’intérieur de l’humanité. Toutes les ethnies qui composent l’humanité sont autant de races qui permettent de distinguer les hommes des autres. L’opinion contraire et corollaire qui prétend contrecarrer la première affirme que les races n’existent pas, que la communauté humaine est une, indivisible, inclasssifiable sous quelque ordre ou dogme que ce soit.

Aussitôt, lorsque deux opinions brutes se confrontent, elles ne tardent pas à exiger l’une de l’autre qu’elle apporte davantage de crédit à ses assertions. L’homme ne disposant somme toute que de peu d’outil pour mettre un peu de lumière là où tout n’est qu’ombre et brouillard, il fait toujours appel à la sacro science.

Le problème de la science, ou pour être davantage proverbial, du laboratoire, c’est que l’on peut y faire naître les hypothèses les plus folles.

Mais allons-y alors.

Une race ou espèce, pour commencer (car en parler sans rien définir est presque une idiotie), est définie par une somme de gênes communs et exclusifs à un groupe d’individus (ou d’animaux si l’on sort du nombrilisme humanoïde).

Or, les études génétiques réalisées sur l’homme démontrent que les différences visibles (essentiellement morphologiques) ou non (là, je parle par exemple de propension de certains hommes à développer des maladies inexistantes chez d’autres) ne sont que l’expression plus ou moins forte de gênes communs. Peu importe dès lors que les gênes en question soient plus ou moins développés, la notion de race n’est basée rappelons-le que sur l’expression de gênes exclusifs. Or, ici, ils sont totalement partagés par toute la communauté humaine. La langue est têtue. Aucun homme ne présente un gêne inconnu pour un autre. Il n’y a donc pas de race.

Mais on en a pas fini pour autant car lorsque l’homme en a fini avec la science, il prend son mégaphone et demande à l’idéologie de rappliquer. Grâce à elle, il pourra alors dire que si les races n’existent pas, les différences elles existent bel et bien et que les hommes, par le biais des différences (visibles ou non) peuvent être scindés en groupes, divisions et par voie de conséquence ne peuvent échapper à une classification. Ne prenons pas peur, car toujours, il s’empresse de dire que ces différences ainsi mises en lumière constituent une richesse qu’il nous faut préserver.

Oui oui, le pas est franchi, on a pissé sur la ligne jaune comme autrefois tout le long de la ligne Maginot. Préserver la richesse des différences, c’est les préserver d’une dilution dans les autres.

La question qui vient tout de suite, c’est pourquoi donc ? Si c’est par pure phobie (imaginez tout de suite une armée de métis, une nuée de cheveux bouclés, imaginez tout de go, soyons fous, déraisonnables, que l’humanité ne jouisse plus jamais du spectacle effarant d’hommes semblables à vous, vous les palots du monde entier, les mal fichus de tout le globe, les jaunes, les blancs, les noirs, les cireux et les cireuses, les verdâtres et les verdâtresses – bien sur, vous imaginez les profits exponentiels pour les coiffeurs afro et l’industrie du beurre de karité, eux s’en frotteraient les mains), c’est un peu idiot. On a pas encore inventé le canon qui viendra s’appliquer sur la tempe des hommes pour qu’ils se mélangent comme on leur a dit de le faire. Même si, pour ma part, je dois bien l’avouer, le visionnage trop répété du film « Foxy Brown » a provoqué chez moi des émotions noires que je n’ai pas vraiment l’intention de guérir. Si en 100 siècles, l’homme n’est toujours pas parvenu à gommer ses différences physiologiques, il n’y parviendra pas plus en un seul.

Mais alors pourquoi ? La richesse, on vous dit. Honnêtement, s’il s’agit de garder les blancs d’un coté, les noirs de l’autre, les jaunes ici, et les barriolés là, parce que ce « pantone » de couleurs, c’est joli tout de même, on dispose là de l’argument le plus futile qui soit. On ne va quand même pas construire une « politique de civilisation » sur un truc pareil !

C’est précisément à cet endroit que vient l’argument dernier. La culture. Préserver nos différences, c’est préserver nos identités, nos histoires, nos cultures. Premièrement, c’est un argument d’une bêtise qui frise la science-fiction. C’est croire que les cultures en se confrontant, s’annihilent, ne peuvent s’ajouter les unes aux autres. C’est idiot n’est-ce pas ? Lorsqu’un homme apprend plusieurs langues, elles s’ajoutent bien les unes aux autres et l’individu qui les maîtrise peut en user comme bon lui semble, en fonction, j’imagine, de la situation, requérant l’usage de telle ou telle langue ou dialecte. Il parle une langue puis l’autre, pas toutes en même temps. Aucun risque de bouillie linguistique qui l’inciterait à mélanger les syntaxes, à les détruire pour ainsi dire, qui l’obligerait (perdu qu’il serait) à commencer sa phrase en magyar, pour la poursuivre en allemand et la finir en swahili.

Et puis finalement, il est presque impossible de ne pas entendre ce qui est murmuré derrière cette appréhension. Penser que les cultures sont à préserver d’une prétendue dilution (c’est moi ou j’utilise cet adjectif beaucoup trop souvent ?), c’est nécessairement penser que l’autre culture ne peut apporter aucune richesse. Penser que cette confrontation entraînera forcément une dilution de celle qui doit être défendue, c’est nécessairement penser que la culture qui nous est étrangère est inférieure ou sournoise, par nature, propre à souiller ou tout du moins à dénaturer celle qui nous est chère. Allez, je ne dis même pas comment il faut qualifier une telle opinion (car enfin, ce n’est pas une pensée, ce n’est qu’imagination pleine de peurs, d’angoisses et de narcissisme).

A l’inverse, si l’on croit que ce qui définit le mieux l’homme n’est pas ce qu’il fait mais ce qu’il est, c’est à dire, un être doué de pensée et de sentiments (unique chose animée à en être pourvue sur cette fichue planète), que la pensée précisément, n’est pas un gêne, mais une substance indéfinissable échappant à toute localisation, alors, toutes les questions, avis, angoisses, opinions compilées ci-dessus n’ont aucune espèce d’importance.

Pour finir, je serais tenté de paraphraser, Panjit Gehumnesh, un très lointain cousin du Mahatma Gandhi : « faites pas chier l’humanité, elle vous le rendra ».

boomp3.com

dimanche 25 mai 2008

Bonne fête Maman


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Chaque fête des mères, ça revient sur la table comme un gigot trop cuit… Y a les « pour » (les idiots congénitaux) et les « contre » (les gens super intelligents anti-consuméristes, anti-pubs, anti-un-peu-tout qui utilisent leurs neurones ). Les « pour » sont une sorte de majorité silencieuse. Ils achètent gentiment des bouquets de fleurs à leur Maman bien aimée à la date qu'on leur indique. Les « contre » vocifèrent.

Par exemple, mauvais esprit, ils ne peuvent s’empêcher chaque année de ressortir l’imparable argument censé détruire les fondements même de cette fête idiote et opportumément commerciale : l’inscription au calendrier de cette débauche d’amour filial date de 1941 et de la gouvernance vichyste. On le sait, alors, en pleine montée de sève et de slogans vantant « travail, famille et patrie », Pétain institutionnalisait cette tradition.

Pétain, c’est aussi le vainqueur de Verdun. On ne va pas décider pour autant de revenir là dessus non plus.

Chaque année, ma mère remet aussi ça sur le tapis comme une table basse laide qu’on ne se résout pas à remiser enfin ! « Tu n’offres rien à ta mère pour la fête des mères ? », demande-t-elle. Et moi, je réponds chaque année : « ba non, c’est ta fête toute l’année à toi, tu règnes en maître sur tout ce qui se décide ». Je ne suis vraiment pas un gentil fiston ! Tout ça pour vous dire que ce débat me file au dessus de la caboche comme un rafale pressé de ravitailler.

Chaque année, en revanche, on a le droit à de gentils reportages sur de gentilles familles nombreuses, au sein de laquelle on se confond en gentils compliments sur sa gentille Maman qui tient tout ce beau monde à bout de bras. Le plus souvent, on a pas le droit au portrait de la femme qui travaille, qui élève son gentil gamin. Non, on a le droit à la gentille femme au foyer, gentiment chignonnée, qui s’occupe toute la journée de ces gentils enfants blonds et de son gentil mari surbooké.

Plan de table avec douze personnes, panorama d’une salle à manger sans poussière, galerie de portrait de famille, photos et peintures de mauvais goût, commentaires sucrés et fadement niais. Tout y passe, même la musique à la noix qui vous donne envie de manger toute l’argenterie. C’est beau, c’est bien. Il y a quelques années, Chirac avait épinglé une récompense de mère de famille de l’année sur le gentil buste d’une gentille vieille mère au foyer qui avait engendré dans sa vie la bagatelle de 18 gosses. Et sur le perron de l’Elysée, on avait eu le droit de contempler gentiment tout l’arbre généalogique en photo. Ses mômes, les mômes de ses mômes, et même quelques mômes des mômes de ses mômes. C’était beau. C’était le courage en fringue Cyrillus sur le perron de l’Etat français. La régalade ! La famille quoi !

Heureusement, dans un mois, la fête des mères sera bien derrière nous. On pourra arrêter de faire semblant. On pourra alors faire de nouveaux reportages sur de vilaines familles maliennes à 8 gosses qui enfantent tant et plus dans le seul et unique dessein de se goinfrer de saloperies sucrées par la gentille grâce de notre gentil système de solidarité et d’allocations familiales. (peut-être même pourrons-nous filmer - suprême bonheur - les flics qui défoncent leur porte à coups de haches afin de les expulser de leur squatt infâme)...

vendredi 23 mai 2008

Pas de compte debout - Bonus track

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Pas de compte debout (3) - Remettre le couvert



Souvent, je me demande ce que sera sa réaction. Hystérique ou fataliste ? Elle, elle dit : « tu ne vas pas mourir ».

Alors, je réponds : « bien sur que si, et tu le sais très bien ». Souvent j’insiste, pour qu’elle intègre bien l’inéluctabilité de la chose. Mais elle est douée elle aussi, mais pour l’inflexibilité.

Elle affirme souvent d’un ton calme : « évidemment que tu vas mourir un jour, on meurt tous. Mais peut-être que tu me survivras, va savoir ». Qu’est-ce que vous voulez répondre à un truc pareil ? A la Mort, Susie oppose l’arbitraire et la raison, ses deux amis salauds, les alternant comme bon lui semble !

Rien qu’une fois, la conversation est allée plus loin. Nue comme un ver, précautionneusement étendue sur moi, pour respecter la fragilité de mon corps, nos deux sexes moites et repus en contact l’un avec l’autre, les jambes enlacées, étendues elles aussi, en travers du lit, elle a chuchoté dans mon oreille : « je m’allongerai à coté de toi et j’attendrai que ça passe. Tout passe, même la mort ».

Mais on n’en est pas encore là. Pour le moment, je suis encore doué. Mais y a un truc tout de même…

Le truc, c’est de ne pas se presser, franchir les étapes, les unes après les autres, sans tenter de sauter une marche ; sans quoi, tout l’édifice s’écroule. Le truc, c’est de commencer par la paralysie. Oui, imaginer la paralysie. Imaginer ce qu’il en est lorsque l’on est emprisonné dans son propre corps. L’esprit veut vous faire bouger mais rien à faire, les membres sont engourdis, puis trop lourds, puis incapables de se mouvoir, enfin, totalement inexistants. Seul l’esprit reste, et les sensations, le toucher en moins, cela va de soi.

Ensuite, une fois que l’on s’est totalement convaincu de l’impuissance de son propre corps, on peut ajouter les sens, enfin, les soustraire, par petites touches personnelles. Le mieux pour jeter les sens aux orties, c’est d’entrer en soi-même. Introspection, repli sur soi, appelez ça comme vous voulez, le résultat est le même…mais l’apitoiement est un bon chemin, un chemin facile.

La dernière étape est sans aucun doute la plus difficile. Se faire taire soi-même. Le meilleur moyen que j’ai trouvé à ce jour, c’est de focaliser l’ensemble de mon esprit sur une idée simple, puis sur une image simple, un point par exemple, dans une immensité ténébreuse. Il arrive toujours un moment où tout disparaît. En apparence tout du moins.

Il est préférable de ne pas sombrer tout à fait dans le sommeil après une expérience pareille parce qu’il risque d’être agité ; et vous vous réveillez en sueur, terrifié, comme un enfant qui prend pour la première fois conscience de sa solitude et de la réalité de l’absence de lumière.

Je suis doué mais seulement parce que je me suis bien entraîné.

A quoi ça rime ? Je n’en sais foutre rien…
Je suis encore doué, ce matin. Plus pour longtemps.
Une voix résonne au dessus de mon corps.

« Kenny, dit-elle, ouvre les yeux ! ».

Cela sonne comme une menace, comme une cloche à rameuter les morts de faim. J’obéis. J’ouvre les yeux. Une Susie floutée flotte au dessus de moi, légèrement grossie, comme lorsqu’on approche trop près son visage d’une caméra. Elle tient un petit instrument, flou également, aux reflets argentés. « Alors maintenant tu te lèves parce que si tu ne te lèves pas, je te plante cette fourchette dans le front »…

Ben, on va se lever alors !


Fin (enfin si c'est ce qu'on peut appeler un fin !)

jeudi 22 mai 2008

Pas de compte debout (2) - Vous croyez vraiment que l'arbitre est honnête ?

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Il fut un temps
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Voilà ce qui me paralyse.

Il fut un temps.

J’en ai des tonnes, des chapelets.

Il fut un temps, j’étais un beau boxeur élégant.

Il fut un temps, j’avais du style et de la classe, je jouais des poings comme personne et mon corps ne passait pas tout son temps à me trahir, à se foutre de moi, à se débiner au moindre besoin. Mes reins étaient champions intercontinentaux du recyclage sanguin.

Mes rêves sont peuplés de il fut un temps.

A 10, je me réveille avec une saloperie de goût d’acier dans la bouche. Allez savoir si c’est normal. C’est peut-être mes gencives qui saignent. Ce serait bien. C’est peut-être mes neurones qui foutent le bazar. Ce serait moins bien.

J’entends le pas traînant de Susie s’approcher de la chambre. Je fais mine de pioncer toujours. Elle soupire. Elle repart. Elle revient : « Chéri, tu vas te mettre en retard ». « T’as raison Susie, je me dis, on ne va pas faire attendre Monsieur Dialyse, ce gros pédé de suceur de sang ! ». En retard pour nettoyer mes reins pourris. En retard pour avoir un peu de sursis ! Chouette, je devrais me réjouir, faire claquer mes mains et chanter des chansons pour le gentil personnel de l’hospice et m’y rendre d’un pas léger, pour qu'ils m’enfoncent des tubes à la noix dans le corps et me fassent supporter ça 10 heures. Au bas mot. Et il faudrait que je sois ponctuel en plus, et que j’en redemande ! Et que je fasse semblant de croire que mes vieux os vont gagner le droit de devenir plus vieux encore.

Si on m’offrait dix ans de rab, je n’en voudrais pas. Je cracherais à la gueule de celui qui me propose un truc pareil. Encore dix ans de dialyse, encore dix ans de « chéri, tu vas te mettre en retard pour te faire pomper tout ton sang empoisonné ». Tu rigoles ? Mais Susie, j’ai bien envie de te dire : « merde ».

Mais je ne dis rien. Je feins le sommeil profond et je fais ça bien. Pas comme la plupart des gens. Quand ils font semblant de dormir, on distingue leurs yeux malicieux qui s’agitent nerveusement sous leurs paupières. Moi, je ne bouge pas une oreille. Je suis discipliné.

A 10, je suis mort. Mon corps tout entier s’alourdit, s’anesthésie, comme le blanc-bec au punch de moineau et au menton de porcelaine, toutes mes connections se mettent en veille. Je suis bon parce que je m’entraîne, parce que le jour J, marquant le début (et la fin) de la Grande Compétition approche. Ne croyez pas qu’il ne me suffira que d’attendre et de faire une mine surprise… Si vous y allez comme ça, la fleur au fusil, vous êtes mort !

A 10, je fais le mort. Et je le fais avec tant de talent que bientôt, les sons s’éteignent, les odeurs s’évanouissent, la sensation du drap en coton allongé sur mon corps immobile disparaît. Les vociférations de la rue, le pas traînant de Susie, la lumière un peu crue qui perce le mince épiderme de mes paupières, le transistor crachant trop d’aiguës du voisin du dessous, du même transistor, les notes chuintantes de la guitare de cet autre blanc qui inonde l'intro du Soul Man de Sam & Dave, les bagnoles qui ronronnent le long du trottoir d’en face, l’odeur fadasse du gruau insipide et mort qui mijote sur le feu de la cuisine, enfin, les perspectives immédiates et lointaines d’avenir. Tout s’anéantit lentement, comme les couleurs d’un tableau qui s’assombrissent avec le temps, glissant inéluctablement vers l’oubli des ténèbres.

Je suis doué.

Un jour, j’arrêterai certainement d’être doué. Susie ramènera sa carcasse dans la piaule. Et elle ne pourra pas me réveiller. Je serai non-doué.

mercredi 21 mai 2008

Pas de compte debout (1) - Une proie facile



Poings serrés. Gantés de rouge. Sur la Pointe des pieds, j’attends la suite du ballet en sautillant, comme un danseur pendant l’entracte. Chaussures étroitement lacées. Voilà la danse pour les envapés du mess. Chevilles comme enchâssées dans un étau d’acier. Je ne sue même pas.

Un blanc-bec avance vers moi en titubant pour prendre un supplément d’avoine. Un irlandais rougeaud teigneux mais sans armes valables. Il a un canif de minus et j’ai en main un AK-47 excité comme un puceau de 20 ans qui s’est attardé. Je jette un coup d’œil vers le petit type qui nous sert d’arbitre. Il ne dit rien. Il a un petit sourire cruel et indifférent, allongé sous une moustache fine, taillée, prétentieuse. Autour du ring, les mines suintent l’ennui comme d’usage lorsque le combat est trop déséquilibré.

Et le blanc-bec qui en redemande avance sans garde. Une droite gicle de la mienne et perce une brèche dans un mur de défense qui n’existe pas. Le gant rouge s’écrase sur son nez. Une sorte de murmure parcourt la salle comme une chose rampante. Un léger craquement vient réveiller son monde. Mon poing se retire tout aussi prestement et découvre le visage du blanc-bec. Oui, c’est cassé, son nez penche légèrement vers la droite. Le sang ne coule pas parce que la violence du coup n’a pas encore produit tous ses dégâts, comme une réaction en chaîne sur le point d’en finir. Le direct du gauche qui prend la suite se charge de faire exploser les vaisseaux récalcitrants. Un torrent de sang s’échappe de chaque narine.

Le blanc-bec change de couleur. Malgré le sang répandu, sa peau devient presque transparente, comme la peau d’une sorte de larve translucide. Il se voûte, ses bras tombent le long de son buste, découvrent entièrement son visage, son regard paumé, agité de tressautements, et le haut de son corps plonge vers moi. Le crochet du droit qui doit l’allonger définitivement peine à s’extraire de ma conscience. Mais l’arbitre ne fait pas le moindre mouvement. A l’intérieur du blanc-bec, tout ou presque est déjà disjoncté, mais ils veulent voir les plombs sauter. Ils veulent voir le blanc de ses yeux virer l’iris et la pupille et son corps s’écrouler brusquement, l’intégralité de ses membres céder. Ils veulent le voir mourir, ne serait-ce que brièvement, contempler le spectacle de la mort, de l’anéantissement de la conscience, juste pour quelques instants. Et puis applaudir quand il se relèvera.

Un premier embryon de crochet s’arrête à 30 centimètres de son visage.

Tout pourrait s’arrêter là. Comme au cirque. Comme à la Corrida. Le dernier coup ne serait pas porté, mais mimé seulement et l’on considèrerait sa simple hypothèse comme une victoire entière, majestueuse, manifeste, une victoire noble.

Mais nous ne sommes ni au cirque, ni même dans une arène de corrida. Aucune clémence n’est possible. Si tu montes sur un ring, c’est soit pour en finir, soit pour qu’on en finisse avec toi. La compassion n’a aucune place là-dedans. Alors tu contractes tes muscles encore davantage pour en finir, tu fais gicler ton bras droit, parce que le blanc-bec plonge dans ta direction et qu’il n’y a qu’à le cueillir, parce le combat tout entier n’est qu’une suite d’événements menant à cet unique aboutissement ; ton premier crochet droit, pour le clin d’œil s’arrête à quelques millimètres de son visage, revient en arrière et s’aplatit au second coup sur son menton, son visage pivote jusqu’à rompre le cou qui le soutient, le tout à une vitesse imperceptible et vertigineuse et son corps s’écroule, toutes les connections nerveuses coupent leur communication pendant quelques instants…tout s’éteint.

Le boxeur noir lève les bras et continue sa danse. La foule applaudit, médusée. « Une proie facile », crache certains avec mépris. Qu’importe. Un bref instant, je ressens l’exaltation primesautière du vainqueur à peine essoufflé qui contemple le corps avachi, boueux, d’un pauvre blanc-bec abruti à qui l’on vient de flanquer une branlée…s’il se relève, je l’achève pour de bon. Il paiera pour le mépris des autres !

Le compte va jusqu’à 10, ce qui m’offre le droit d’être exempté de barbaries supplémentaires. A 10, je me réveille, prisonnier d’une douleur généralisée, du souvenir diffus de mon passé évanoui, fulgurant, d’ancien boxeur.

A 10, je me réveille et je ne bouge pas.

Comme paralysé par des liens invisibles.

mardi 20 mai 2008

Jusqu'au bout



On avance comme ça dans la vie, à tâtons. On ne sait pas bien pourquoi on avance mais on avance parce qu’il le faut bien. On a des gosses, des gens qu’on aime et qu’on désaime. On ne saisit finalement que trop rarement l’inconséquence de nos actes et de nos paroles. On se lève, on se couche, on se persuade que tout repose sur des fondations indestructibles parce que l’on sait pertinemment que tout ne tient finalement qu’à un fil.

Elle. Elle atterrit chez le médecin et on lui apprend que le cancer joue aux fléchettes sur son corps et que malgré le lancer aveugle du tireur, les seins et l’utérus sont touchés. Ce qui ne lui laisse somme toute qu’une chance sur deux de vaincre et de sauter au dessus de l’obstacle comme une gazelle trop rapide qui joue avec un lion ballonné. Une chance sur deux. Le verre à moitié vide, à moitié plein. On ne sait pas pourquoi on avance mais on le fait toujours avec le souci des probabilités. Un mec est malade, vous lui dites qu’il n’a qu’une chance sur mille d'en réchapper ; il y croit, forcément !

La chimio vous déglingue le corps ? Vos dents se déchaussent, vos cheveux se font la malle, votre fierté ne s’en relève pas et vous chiez comme une fontaine. Le dilaudid vous envoie d’un coup de pied au derche dans un pays de steppes calcinées. Elle, elle se croit carrément dans un dessin animé. C’est le panard ! Il faut trouver les mots pour dire ça, pour exprimer ça, la lutte et puis le couperet qui vous annonce, l’air de vouloir se débarrasser d’un truc trop lourd à dire et à porter que la bataille est perdue, que la chimio ne ravage que le corps et pas les tumeurs, que le cisplastine détruit la volonté mais n’a pas eu l’effet escompté. Encore, il faut dénicher l’expression juste pour décrire cette puissance de vie qui vous emmène jusqu’au bout.

Elle va chez sa fille et son gendre. Elle va y mourir. En se demandant constamment pourquoi elle accepte de mettre ce poids sur leurs épaules. Elle fait des mots croisés. Lit Schopenhauer, ce philosophe de la désespérance, ce philosophe qui met l’humanisme à mort sans cérémonie, sans larmes, sans trompettes et qui jette le tout dans une fosse commune en urinant sur le monticule de terre retournée qui recouvre son corps boursouflé. Elle discute avec son gendre. Il lui donne des tuyaux pour aller moins mal. Maintenant que le dilaudid a l’effet d’un traitement homéopathique et que la morphine ne dure guère plus que le temps d’un déjeuner au soleil. Elle continue de penser, de vivre, d’aimer, comme si elle n’allait pas mourir, de doser sa conscience et ses sentiments entre vapes étoilées et douleurs insupportables : être en train de mourir, c’est une bonne définition pour ce qu’on appelle vivre.

Et puis elle retourne chez elle, voir une dernière fois les gens avec qui elle vécu. Et ces gens l’aiment. Elle n’aurait pas cru qu’ils puissent l’aimer à ce point. C’est parce qu’elle est en train de mourir ? Non, elle ne croit pas, elle ne croit pas que c’est de la compassion. Elle fait l’aveugle peut-être. Et alors ? Qui oserait lui jeter la pierre ? Qu’elle s’aveugle donc ! Quand on a plus rien, c’est le dernier orgasme qui nous reste.

(Ses) Ces mots sont terribles, anormaux, bestiaux, humains, tout à la fois, déchirants, propres et sales.

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Je veux vivre !, c’est le titre de cette histoire en forme de postulat ; une bouleversante nouvelle d’un écrivain américain qui se nomme Thom Jones. Le recueil qui compile ce texte et d’autres s’intitule Le Pugiliste au repos.

L’ensemble des nouvelles ici recueillies traitent toutes d’une manière ou d’une autre de ce combat que mène l’homme contre lui-même, contre la folie, la sienne et celle des autres, contre la mort, contre la fatalité, contre sa nature, contre la vie et ce que nous en faisons.

Il va sans dire que je vous le conseille ardemment.


[Le Pugiliste au repos de Thom Jones – trad. François Lasquin et Lise Dufaux – éd. 10/18 « Domaine étranger » - 274 pages]

lundi 19 mai 2008

Who's bad ?*



Surveillant de nuit au Musée du Louvre, c’est pas vraiment un job stressant. On se pointe à 18h30, on pose son sac à dos sur le sol, on fait passer toutes les alarmes en mode « nuit ». Vers 19h00, on fait une petite ronde. A 22h00 aussi. Et à 7h00 le matin. Ces trois rondes, on se les répartit. Celle de 22h00 est la plus longue et la plus belle. Dans la nuit, les lumières du dehors donnent aux œuvres un caractère particulier. Ça pue la conjuration et la clandestinité.

Entre ces trois rondes, on mange, on écoute son balladeur, on taille de petites ou de grandes bavettes, on parle philosophie et on se dispute. La population des surveillants de nuit, c’est un tiers d’antillais, un tiers de cancres pistonnés par Papa, Maman ou Tonton, un dernier tiers d’artistes ou d’éternels étudiants. En fonction de la population concernée, on s’adapte. On joue au ping pong avec les cancres, ou on descend sous la Pyramide fumer un joint. On s’emmerde en écoutant les antillais parler créole. On triture le monde dans tous les sens avec les intellos. Et puis on dort, sur des matelas qui reposent eux-mêmes sur des sommiers, de minuit jusque 6h30 à peu près ! Y a pas la guerre en somme.

Enfin parfois, y a la guerre. Quand il y a une inondation, ou des alarmes défectueuses qui ne veulent pas s’arrêter, le tableau clignotant devient dingue, c’est la guerre atomique déclenchée sur le monde.

Quand j’y pense, j’ai longtemps été une sorte de cœur d’artichaut. Un être sans cesse conduit par ses emportements. Emportements qui cédaient invariablement la place à de grandes lassitudes. Mon agenda était alors une bouillie de visages féminins ; mais E., elle était un peu à part, parce que j’étais parvenu à m’illusionner davantage avec elle qu’avec les autres.

Tous ses étés, elle les passait en Normandie, dans sa famille, avec son père. Du coup, j’ai appris à détester cette région salope qui me la volait tout le mois de juillet. Ça me rendait malade. Qu’est-ce qu’elle faisait tout l’été ? Elle voyait d’autres types ? Elle couchait ou elle les embrassait seulement sous les pommiers de Coutances ? Je lui téléphonais deux ou trois fois par jour. Elle n’était pas en reste non plus. Des conversations bêtes d’ados amoureux. Sur ma platine, que des chansons de midinette pour agiter mes pulsations et serrer ma gorge. Et on se disait qu’on s’aimait.

Tous les soirs, à 19h45 tapantes, je m’extirpais du Poste de Sécurité pour descendre sous la Pyramide, choper une cabine téléphonique et l’appeler une dizaine de minutes, vérifier que ses sentiments-baudruche soient bien à la bonne place. Léger, je déambulais dans les couloirs, entre les femmes nues de plâtres et une en particulier me filait des érections. Sous la cloche pointue, j’ignorais l’effet de serre et j’essayais de ne pas regarder les filles de l’été que je croisais dans les couloirs. Elles renforçaient mes érections et j’avais l’impression de la trahir.

A l’époque, j’étais déjà obsessionnel. Je me suis guéri de celle-là mais en ce temps là, j’étais obsédé par le temps et surtout par la ponctualité. Quand je lui disais : « tu m’appelles à 18h00 », les cinq minutes de retard qui séparaient souvent 18h00 de 18h05 pouvaient me mettre au supplice. Quand je disais : « j’appelle à 19h45 », je commençais à y penser à la demi et entre cette heure et celle de l’appel, je me mangeais les ongles et mon cœur résonnait dans ma poitrine. J’étais ponctuel pour qu’elle le soit mais elle ne le fut presque jamais.

Un soir de juillet 96, le téléphone nous tira d’une conversation peut-être intelligente, peut-être idiote. Le responsable du poste de sécurité décrocha. Les instructions venaient d’en haut ; elles disaient : « Michael Jackson est en visite privée ; interdiction de sortir du Poste pendant la durée de la visite ». Les mecs se marraient. C’était 19h25, je me marrais beaucoup moins. Sur les écrans de contrôle, on pouvait suivre sa progression. Son petit corps mal grandi, chétif, son allure fantomatique, son putain de masque ridicule qui vous donnait envie d’aller lui souffler tous vos microbes dans la bouche, et sa ribambelle de mioches à ses basques. Et un responsable de nuit, à cinq bons mètres derrière, suivant les instructions. « Who’s Bad ?», j’ai dit. Et ils passaient devant la statue qui me filait le gourdin. C’était 19h30 !

Rien à battre. J’empoignai le passe-sas du Poste de Sécurité sans rien demander à mon responsable et je me tirai de là comme l’éclair, tandis que Jackson One continuait sa progression ! Il fallait marcher sur ses pas, sans se tromper de sens, histoire, entre deux couloirs labyrinthiques de ne pas tomber sous le nez de l’impénitent. De loin, j’entendais les gosses et sa voix de muet aphone. Je m’imaginais qu’il disait à toutes les statues du département « I love you, I love you ! » et je me faufilais d'une statue l'autre, plié en deux par le rire. Mon sens de l’orientation déplorable me fit faire deux fois le tour de la Grande Galerie. Contourner le département sculpture fut plus complexe en revanche. Il me fallut me planquer cinq bonnes minutes derrière les esclaves de Michel Ange. Les fesses de celui de droite me regardait et j'eus beaucoup de mal à maîtriser mon essoufflement. Néanmoins, ils passèrent à coté de moi sans me voir et sans se douter de ma présence.

Lentement, terreur morte derrière moi, je descendis sous le verre. J'ouvris le grand sas avec le passe dérobé. Nerveusement, les doigts tremblants, je composai le numéro de téléphone de son logis normand. Elle décrocha au bout de six sonneries.

Rieuse, elle souffla : « il est 19h48, tu es en retard » ; je répondis : « c’est la faute de Michael Jackson, mais je l’emmerde ce con…je t’aime, j’ai pensé à toi toute la journée ». Avant que le silence ne puisse s’installer, avant même qu’elle ne me pose la moindre question sur l’étrangeté de cette déclaration, j’ajoutai : « et toi, tu m’aimes ? ».


*C’est mon 100e billet sur ce blog ; fêtez-moi comme il se doit !

dimanche 18 mai 2008

Le crépuscule des rabais


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C’est quoi mon problème avec Sinatra ? The Voice tout de même, comme Lauren Bacall était the Look. Le « The » pour imposer une référence.

Il y a sans doute un peu de son regard satisfait qui me débecte, cette façon tout aussi satisfaite qu’il a de chanter comme s’il allait nous apprendre à vivre, comme si on ne pouvait pas la lui faire et comme si à coté de lui, le reste de la planète n’y connaissait que dalle. Peu importe ce que Frankie chante, le mois de mai, noël et sa ribambelle de gnous à clochettes, la fille pas farouche du coin, l’amourette bidon ou le plat de spaghetti dominical, il le chante comme s’il vous assénait une vérité. C’est le chant de la science infuse.

Je ne vois pas trop d’équivalent ou d’élément de comparaison à vous glisser sous la dent, et je sens qu’on va me bondir sur le râble mais la voix droite et sans fêlure de Michel Sardou me fait le même effet : l’excès de sérieux, ça trahit le type imbu de lui. Ou Jean Gabin, dans cette chanson parlée qui lui faisait dire, d’une voix traînante – cette exaspérante voix de vieux sage bougon pas né de la dernière pluie qui était la sienne dans tous ses films de fin de carrière – que la seule chose qu’il savait, c’était précisément qu’il ne savait rien. Si vous voulez mon avis, le type qui vous dit un truc pareil pense toujours absolument l’inverse.

Et puis quoi ?; Sinatra, et ses potes Dean Martin et Sammy Davis Jr., ils ont ringardisé le jazz. Ils l’ont momifié en l’enturbannant dans des bandelettes de standard-guimauve. Une seule note, une seule foutue note de Strangers in the night me donne l’envie de m’arracher les deux oreilles, et les deux bras pour qu’on en finisse. Même en croisière, c’est un truc aussi peu tolérable qu’une rage de dents ou une crise d’hémorroïdes. Et New York, New York ! Une chanson pour smoking, une chanson pour luette. Vous occupez l’espace de toute votre imbuosité, vous tenez le micro comme une chose peu digne de considération, entre le bout du pouce et le bout des quatre autres doigts, et le corps légèrement en retrait, vous expulsez « Start spreading the news, I’m leavin’ today ». Allez, je vous fais grâce de « Fly me to the moon ».

Sinatra ? Un jazzman au rabais, un mafieux au rabais, un acteur au rabais, une sorte de Foir’fouille faite homme avec des rabais dans tous les rayons, des soldes déguisées toute l’année, des pans entiers de rayonnages garnis de tabliers avec de gros nichons dessus en plastoc pour faire « pouet-pouet » à la maîtresse de maison quand elle cuisine. Un groom pour mafiosi tarés, prêt à tout pour faire partie d’un monde dans lequel il n’aurait jamais pu jouer.

Vous la connaissez l’histoire ? Sinatra était comme une fille du Wisconsin un peu conne. Il aimait les projecteurs. Mais il avait déjà les siens alors il louchait sur ceux des autres. Et comme, opportunément, ce petit mirliton de Peter Lawford était également – rien de moins – que le beauf du président – oui oui, l’irlandais catholique, là, oui oui, ce queutard élu sur la laine de la pègre – Sinatra croyait tenir le bifton magique, celui qui vous ouvre les meilleures portes au moment où vous claquez des doigts. Il avait les projecteurs des salles de concert, l’ombre des arrières boutiques de Chicago où l’on triait des liasses en faisant des blagues grasses, et il appelait de ses voeux la Lumière Divine de l’amitié présidentielle.

Sinatra tannait Lawford toute la journée pour que Kennedy, élu, vienne passer un week-end chez lui. Un Président en visite chez ce bon vieux Frank.Toute la journée, et les soirs, et les jours fériés, Sinatra harcèle Lawford, en personne, au téléphone, par télégramme, de questions, de confidences, de renseignements, de « alors, qu’est-ce qu’il t’a dit ? », et ce minus de Lawford qui vénérait Frankie se mettait en quatre pour lui obtenir ce qu’il voulait.

Quand Kennedy a dit : « ouais, promis, on se fait un week end, tant pis, on s’en fiche des journalistes qui disent que Sinatra n’est pas un garçon fréquentable, parce qu’il est copain, à ce qu’on dit, comme cochon, avec Sam Giancana, le plus méchant sociopathe que la pègre ait jamais pondu, on fera de la voile, et on mangera des saucisses, et on partagera les mêmes gonzesses, et tant pis si ça me coûte ma réélection ; ce sera pour me faire pardonner de t’avoir fait passer par la porte de service de la Maison Blanche, Frankie, notre amitié est un ciment plus fort que l’ambition, pas une Pax Americana, imposée à tous, mais une Pax kennedy-Sinatra, une trique mondiale et veloutée ; et je ramènerai du bourbon comme t’en as jamais bu, promis, promis, tout ce que j’ai dit avant et tout ce que je dirai certainement plus tard, ça vaut de l’or, tope là, fini les rendez-vous clandestins, toi et moi Frankie, c’est du solide, de l’acier trempé, aussi raide que la canne de Roosevelt, aussi profond que le cœur de l’Amérique, ne te demande pas ce que Frank peut faire pour toi mais ce que toi, tu peux faire pour ce bon vieux Frank, promis, juré, craché, juré, promis, craché, juré, sur la tête de mon p’tit frère, sur la tête de Marilyn, je viendrai », Sinatra a fait construire une dépendance à sa baraque. Des bungalows surplombant sa piscine. Des travaux titanesques pour lesquels il mettait lui-même la main à la pâte, avec son marteau et sa voix huileuse de rital engominé. The Voice, Le Contramaïtre, le crayon de papier coincé au dessus de l’oreille, comme le schtroumpf bricoleur dans les BD. Pour ces seuls projecteurs là ; la reconnaissance du bon rital de base par le Grand Aigle Américain. Une tape masculine dans le dos : Frankie, t’es de la famille ! T’es des nôtres, l’Amérique t’ouvre grand les bras et te révère en tant qu’étoile de la nation.

Finalement, Kennedy, quelques jours avant l’échéance déclina l’invitation par l’intermédiaire de ce naze de Lawford et Frankie détruisit les bungalows à la masse. Avant de retourner sa colère contre cette serpillière de toujours, ce Peter disponible 24 heures sur 24, qui avait lamentablement échoué. Il le vira de chez lui devant tout le monde, à coups de pompes. Et le raya de sa vie pour toujours.

A coté de ça, vous avez ce petit morceau en écoute juste en dessous. Un témoignage brisé, l’assurance d’hier en morceaux et celle de demain pas encore recollée. C’est rien. Ça ne dure rien du tout. Trois ou quatre disques, tout au plus. Ce September of my years, plein de violons sans triomphe, de susurrements. La fin de son histoire d’amour avec Ava Gardner, son ancien clan dissolu, Dean qui foutait irrémédiablement le camp, le regard vide, faisant sonner le tocsin du crépuscule des dieux avant même le temps de la vieillesse, de la maladie, pour cause d’ennui, parce que contrairement à Frank, il se contrefoutait de tout ce cirque. Ça ne dure rien, mais c’est là. Néanmoins.

Alors, c’est quoi mon problème avec Sinatra ?

jeudi 15 mai 2008

Je suis un homme (au naturel en somme)


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Une chaîne idiote que voilà. Que je dois à pas moins de trois émérites blogueurs. Marc Vasseur, Nicolas et Balmeyer, dans l’ordre d’apparition.

Une sorte de questionnaire sur la flemme-inité qui dort en moi.

Mon fond de teint : la chair, les nerfs, les ligaments. Et la cigarette, idéale pour avoir l’air malade même quand on est en bonne santé.

Un mascara : J’ai remarqué un truc ; dans les pubs, les filles qui se mettent du super-mascara qui leur allooooonnnge le regard, ferment toujours les yeux. En signe d'extase pileuse et surtout, pour qu’on admire l’efficacité du produit. C’est pour cela que je n’en mets pas. C’est trop difficile et trop dangereux de traverser l’avenue d’Italie en fermant les yeux…

Une crème de jour : je n’en mets plus depuis que j’ai vu cette pub avec ce type satisfait de lui qui se regarde dans la glace et qui dit à sa nana (qui semble ratiboisée et qui a deux tranches de concombre sur chaque oeil) : « super soirée hier, on s’est encore couché hyper tard ». Et c’est ce gros crétin avec sa crème de jour qui va jouer notre destin et celui de la planète dans une des Grandes Tours de La Défense.

Une marque de produits : Yoba.

Ma marque fétiche de maquillage : je n’en ai pas vraiment, j’aime le changement, comme Emmanuel Petit : « j’aime le cuir, je suis un animal ». J’ai envie de dire comme Didier Goux : la « Guinness ».

Mon produit must : l’urine bien sur… En pommade, en mixtion, en milka shake. C'est un produit miracle. Et c’est très commerce équitable en plus.

Mon parfum : « Allure » de Chanel.

Mon magazine fétiche : « J’ai du gel et je me frotte la tête sur les murs et ça fait un bruit d’acier ; c’est trop top »

Tu pars sur une île déserte et tu emportes quoi (trois produits max, sans protection solaire ni rasoir) : Un disque de Michel Sardou, pour véritablement aller au fond de l’expérimentation de la solitude, puis un radeau et des rames.

La femme que tu admires pour sa beauté : Julianne Moore.

La femme dont tu envies le look : Bernadette Chirac. Mais uniquement le week-end...

Je me damnerais pour : mettre une claque, un par un, à chaque joueur du Paris Saint Germain.

Que signifie pour toi la féminité : Quand Ophélie se suicide dans Hamlet, c’est vraiment le summum, mais on ne peut le faire qu’une fois.

Un dernier mot : Travailler plus pour gagner plus...

Ton adresse blog fashion préféré : Le blog Tarot Passion de Carmenta.

Je ne refile cette chaîne à personne parce que tout de même…vous avouerez...

mercredi 14 mai 2008

Berlin Excipit (suite et fin)


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Ils ont abandonné le corps d’Eric dans une chambre grande comme un cagibis ; un cagibis sans fenêtres avec un retour de loupiote faiblard. Le lit trois fois trop petit et son corps dessus, trois fois trop grand, agité de spasmes bizarres. Son corps tout entier était comme une vapeur géante de chloroforme.

Dans le couloir, c’était un peu le chambard ; toute la misère du monde vue de Berlin circulait devant l’entrée de cette remise à mec mort et se tordait le cou en passant, comme si ce corps de nègre plein de tics nerveux et inconscients était une incongruité comme on n’en voyait pas souvent. Un truc à voir absolument, qui vous dépaysait le boche, comme étendu sur les brochures pour touristes.

Et moi, je m’en foutais, c’était le cadet de mes soucis. J’ai vu des tas de toubibs allemands avant de trouver le bon. Une sorte d’énormité de la nature blonde qui maniait l’anglais avec un accent fait pour lapider avec des mots. Je n’ai pas compris un quart de ce qu’il m’a raconté et je suis presque sûr, encore aujourd’hui, qu’il l’a dit dans une syntaxe et une conjugaison parfaite. Juste, mon oreille n’était pas faite pour ça !

« Qu’est-ce qu’il a dit ? », m’a demandé Miss Ann. J’ai répondu en haussant les épaules. Comment savoir ? « Tu lui as expliqué pour le diabète ? ». J’avais oublié ça, alors j’y suis retourné, le petit porteur de valises en face du géant teuton en blouse bleue. Lentement, j’ai montré Eric du doigt qui reposait sur son lit et j’ai expliqué le diabète. En essayant de mimer. Comment tu peux exprimer un truc pareil avec les mains ? C’était peine perdue.

Avec son couteau qui lui servait de langue, le toubib blond m’a dit : « je parle anglais, vous savez ». Putain, alors je lui ai dit pour le diabète avec mon accent de Brooklyn ; j’en avais pas d’autre en magasin ! Il n’a rien dit, pas un putain de mot. Il m’a regardé lentement des pieds à la tête, me détaillant comme un grossiste consciencieux. Je ne sais pas ce qu’il m’a pris au juste, de dire un truc pareil, c’est sorti tout seul, je lui ai dit : « il faut que vous fassiez quelque chose, cet homme est un génie ». Et ça changeait quoi ? Son regard torve s’est posé sur moi et ça aurait pu signifier deux milliards de trucs. « Ce type, un génie ? Vous plaisantez ?, Wolfgang Amadeus Mozart était un génie…mais ce nègre là » ; ou « quand le Titanic a percuté un iceberg en plein Atlantique Nord, vous croyez que les officiers chargés de l’évacuation ont privilégié les femmes et les génies d’abord ? » ; ou « Monsieur, nous sommes un établissement réputé. Nous soignons tous les patients, indépendamment de ce qu’ils sont, génies ou pas, hommes, femmes, enfants, petits, gros…». Noirs ?

Au lieu de formuler, Fritz a fait demi-tour et est allé causer à un autre type, brun, moustachu, de taille moyenne et en tenue civile. Le genre de type qui fait « hum, hum » à chaque fois que vous lui dites quelque chose. Leur entretien a duré, je ne sais pas, deux minutes et puis, ils ont disparu. Deux minutes pour synchroniser leurs montres et régler le sort d’Eric. J’étais seul dans le couloir, les lumières tourbillonnaient au-dessus de mon être, comme une nuée d’ectoplasmes malveillants. Eric était allongé sur un lit plus petit que son corps et il respirait encore ; il attendait que l’on s’occupe de lui.

Et puis rien. Un mec est venu nous dire que tout était Unther Kon-trol !!!, et nous a demandé de dégager le couloir. Et d’autres choses que j’ai pas comprises.

Miss Ann m’a remis une mallette pleine de seringues et d’insuline et elle m’a supplié de retrouver cette petite enflure démesurée en blouse bleue. De faire quelque chose, bon sang. J’ai obéi, je l’ai retrouvé, et rien. Il a dit qu’il ne pouvait pas accepter de médications externes à l’hôpital. Et je me suis dit que ça tenait le coup comme argument. Et il a ajouté qu’il s’occupait de tout.

Dans la cafeteria, on a attendu. On n’était pas de la famille, on n’avait rien à faire dans les couloirs à attendre. Ils nous faisaient une faveur rien qu’en nous parlant trois secondes et demi. Eric était leur patient, leur chose. Il était à Eux. Et nous n’avions rien à dire.

On a bu du café lavasse. Miss Ann a dit que le café en Suède et en Autriche était autrement plus subtil et je ne sais plus quoi d’autre, et j’ai tenté de m’intéresser. Eric était dans je ne sais quel pays de vapes et elle me parlait de café et d’Elisabeth d’Autriche.

Et puis voilà, quoi d’autre ? Eric est mort. Et on ne nous a rien dit de ce qui l’avait dévoré, rien non plus de ce qu’ils avaient fait pour sauver le génie.

Quelques mois plus tard, Prestige a sorti un disque posthume d’Eric, intitulé Complete Recordings. Un truc soi disant "complet" de 5 titres. Dans les notes que l’on peut trouver à l’intérieur de cette galette, il y a quelques mots sur la mort berlinoise d’Eric. On y raconte que son corps inconscient a été retrouvé dans sa chambre d’hôtel. Que le diabète était la cause de tout ça et que les médecins berlinois ont mal dosé l’insuline et que ça a provoqué une sorte de choc dans tout l’organisme, le plongeant dans le coma puis dans ce qu’on sait.

Aujourd’hui, cette œuvre soi-disant complète est devenu un super coffret hors de prix avec plein d’inédits soi-disant égarés puis retrouvés. Allez comprendre !

Enfin, moi, je comprends très bien.

On a rien retrouvé du tout dans la chambre d’hôtel. Ni corps, ni rien. Eric était sur scène et c’est nous qui l’avons accompagné à l’hôpital. Et là-bas, le blond en bleu n’a rien voulu savoir. Il a tout bonnement cru que Dolphy était un camé, comme tout bon musicien de jazz qui se respecte et il a demandé à ce qu’on laisse la drogue parcourir son chemin jusqu’au matin. C’est précisément pour ça qu’il a allongé son blaze quand je lui ai montré le matos à piquouzes.

On a attendu toute la nuit dans cette cafeteria, et on l’avait mauvaise, et moi, jusqu’au matin, pendant qu’Eric se faisait bouffer par le diabète, j’ai serré dans ma main sa petite mallette de seringues et d’insuline.

lundi 12 mai 2008

Berlin excipit

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Essayez de parler à un putain de mur.

Tout le monde voit ces grands cercles noirs qui entourent ses yeux. Durant tout le trajet d’hier qui nous a menés jusque Berlin, il est resté recroquevillé à l’arrière de la voiture, à grelotter comme un mioche. Arrivé à l’hôtel, il s’est appuyé sur l’épaule de sa fiancée et il s’est laissé traîner jusqu’à un fauteuil dans le hall. Le monter à la chambre a été une épreuve digne d’un Annapurna sans mousqueton, avec des escaliers, et il disait : « c’est rien qu’un coup de fatigue ». Moi j’ai répondu : « mais on a tous des coups de fatigue, Eric, et parfois ils durent toute l’éternité ». Autant parler à un chien sourd. Il vous regarde et sourit, avec ses yeux tout cerclés de noirs. Et il acquiesce mais ne consent à rien !

Dans la chambre, tandis qu’on regardait un peu la télé allemande sans rien comprendre à cette foutue langue pleine de cailloux et de houblon, il a continué sa suée, en claquant des dents, et dans son sommeil, il a parlé de forêt et de petits types véhéments qui le pourchassaient.

Dans la soirée ça a été mieux, mais relativement mieux seulement. Il n’a rien mangé, rien bu. Seulement prononcé quelques paroles pour jouer au mec vivant. Pour donner le change. « On joue demain », il a dit. On joue demain, cette connerie de dernier acte, tu veux dire. « Mais si, mais si, ça va bien, on joue demain, on est là pour ça ».

Je ne sais pas ce qu’il a, je le regarde et je me demande, je me questionne, je m’investis. Il y a quelques mois, en tournée européenne avec Ming, il allait tout à fait bien. Ming faisait le pitre sur scène, demandant aux blancs qu’ils trouvent un moyen de caler sa contrebasse sur le parquet (pour qu’ils le servent un peu, comme ses ancêtres les avaient servis pendant des siècles d’histoire, et tu pouvais lire l’orgasme sur ses lèvres humides, tandis qu’il contemplait le grand blond à 4 pattes qui essayait de fixer un morceau de bois là où la baïonnette de son instrument martyrisait le bois). Eric déclinait son talent, en ne souriant que rarement. Ming, il en avait rien à foutre, il l’aimait, assurément, tout le monde vénérait ce con, mais il restait quand même à l’abri de lui-même, et seul son regard portait loin ; il était…méditatif, et tout le monde se prenait son mantra en pleine face, et les dents du public volaient au-dessus des têtes.

Jusqu’au lendemain, ça a tenu comme ça a tenu ; c’est à dire, à trois fois rien.

Pendant tout ce temps, j’ai eu le temps de distinguer ce qui se profilait vaguement au dessus de lui, je ne sais pas, une ombre peut-être, enfin, un machin ténébreux qui se tenait derrière lui et qui petit à petit l’enveloppait ; voilà, vous allez vous dire que je suis une sorte de mystique cinglé. Et vous aurez raison sans doute. Si vous aviez seulement entendu ce que ce mec a fait en Norvège quelque temps auparavant. Un miracle. Ce mec, c’est l’histoire en marche, avec des angelots et des engelures, des enflots et des enflures, tenez, prenez Rodin, enfin, pas Rodin, mais son penseur, filez-lui un saxophone et grimez-le en noir, c’est Eric, Eric, le penseur avec un alto, une flûte et une clarinette basse !

Ça a tenu comme un saucisson en train de sécher à l’abri du soleil, dans une remise, suspendu à une ficelle de rien.

Avant de jouer, j’ai bien vu qu’il ne pourrait pas. Pour la millième fois, je lui ai dit : « on va prévenir le patron de la salle et on va annuler, on va aller voir un médecin et tu joueras une autre fois ; et personne ne t’en voudra. Ces blancs croient que tu es le fils réincarné de Dieu Le Père, ils reviendront ». Mais il a juste fermé ses grosses auréoles noires et gonflées, et ça voulait dire non. Ça voulait dire : « dans quelle langue il faut que je te le dise ? t’es attardé. On joue ce soir, on joue, ce soir et pas demain, blancs amourachés ou pas ».

Alors, il s’est dirigé vers la scène et s’est laissé porter par les applaudissements qui saluaient sa présence. Une lumière crue baignant la scène le rendait encore plus triste et évasif.

Quand le morceau a commencé, il a tourné la tête à gauche, comme s’il réprimait une nausée, s’écartant légèrement du bec, puis il a soufflé dans son alto. Et le son m’a paru lointain, inhabituel, voilé. Comme une sorte de cri d’animal blessé, le cri d’un zébu à moitié grignoté qui souffle, le bide à moitié ouvert, son sang se répandant dans une vieille mare boueuse et le soleil brûlant sa peau et ses plaies. Des notes comme séparées les unes des autres, sans direction, sans unité, comme un mec qui, dans une pièce qu’il ne connaît pas, cherche l’interrupteur dans la nuit la plus noire.

Puis, il s’est arrêté. Son alto est lentement descendu le long de son corps.

Alors qu’il sombrait dans l’inconscience, nous l’avons emmené à l’hôpital de Berlin.

samedi 10 mai 2008

Au milieu des ronflements et des dépits

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Cette fois, c’est décidé. Tout est prêt. Sur le net, j’ai consulté l’institut national de météorologie. Je leur ai même passé un petit coup de fil pour être sûr. La standardiste m’a fait voyager d’un bout à l’autre de l’architecture téléphonique du bâtiment, mais c’est anecdotique. Au bout d’un voyage long d’une quinzaine de minutes, une gentille météorologue, à la voix légèrement cassée comme j’aime, m’a confirmé l’heure. Et quand je lui ai dit : « vous êtes certaine ? » ; elle a répondu : « Monsieur, c’est mon métier ». Hélas, avant que j’ai pu dégainer mon : « vous pouvez m’appeler Dorham », elle avait raccroché ou basculé ma ligne sur une musique d’ascenseur. Mais ce n’est pas bien grave, météorologue, c’est un métier sérieux et important. Elle avait sans doute beaucoup de pain sur sa planche.

Enfin, je n’ai pas toujours pensé de la sorte. Lorsque ma grand-mère revenait de la cuisine pour me demander de changer de chaîne, qu’elle puisse connaître le temps du lendemain, je ne pouvais m’empêcher de lui dire : « tu vas continuer à regarder cette fichue météo pendant combien de temps encore ? Si tu veux savoir le temps de demain, tu attends demain et tu sauras en ouvrant tes volets »…mais elle répondait toujours : « demain en ouvrant mes volets, je verrai le temps du matin, mais pas celui de l’après-midi… C’est pour savoir comment m’habiller et si je dois prendre… » ; « …un parapluie », je l’interrompais, pour le seul plaisir de terminer sa phrase. Comme au théâtre, en rythme, dans les pièces de boulevard…

Mais là, c’est tout différent. L’exactitude de l’heure qu’ils m’ont donnée n’est pas sujette au doute, c’est du solide, c’est pas le temps qu’il fera demain, la force du vent le long du littoral breton, la température du matin, celle de l’après-midi et celle du soir, ni la Saint Bidule Truc pour souhaiter une bonne fête aux Saint Bidule Truc… C’est de la météorologie de pointe, c’est de la science, mon pote !

6h05 ! La vache. En recoupant toutes les informations, c’est la même heure qui revient. Mon réveil est réglé sur la demi-heure qui précède, soit 5h35 ! Pour que j’ai le temps de sentir mes yeux dégonfler, de me faire couler un café, que j’ai le temps de m’éveiller complètement avant qu’Il se lève ! Et m’irradie.

Tout le monde dormira. Dans l’appartement. Les filles. Mon épouse. Les voisins. Peut-être tout Paris. Certains mêmes iront se coucher ; les amants découchés, les clubbers ivres, les gonzesses légères et les mecs légers, les femmes amoureuses et les hommes transis, les promeneurs du petit matin qui comme des vampires pressent le pas pour ne pas se faire brûler ; et tous ceux qui rentrent seuls, souvent les mêmes et qui traînent derrière eux leur désespoir, leur pathos, leurs échecs, leur vie-savate, pleine de poussière et de pleurnicherie, et qui vont aller retrouver leur lit dépeuplé, si grand et sur lequel ils n’occupent pourtant qu’une place congrue, laissant le reste du matelas froid, malgré l’éclat nouveau du printemps… Oh là, tu vas où comme ça ? Ouais, bon, je m’arrête…

Rien n’aura commencé, c’est ce que je voulais dire, et les rares autres, résistants de la nuit, seront ceux qui s’apprêtent à finir ; ça vous fait ressentir le bonheur d’être seul et unique, voilà tout. Du bonheur et de la trouille tout à la fois, parce que la différence est finalement très mince entre une aurore et un crépuscule…

Mais demain matin, je serai là. En poste. Droit. A attendre, au milieu des ronflements et des dépits, à refaire l’humanité avec Météo France, un réveil déglingué et la saveur du monde qui éclate comme une boule de feu. Pour regarder simplement, le soleil se lever.

Ce matin même, j’ai essayé de me lever. Mais quand le réveil s’est mis à dégouliner de notes absurdes, j’ai giflé le sommet de son crâne pour qu’il se taise et ma paresse m’a tout fait manquer.

Mais demain matin, demain matin, ce sera différent. Il se lèvera pour tout éblouir, et je serai là pour le voir et pour le saluer.

boomp3.com

mercredi 7 mai 2008

On-dits


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Il dit qu’à 17h30, le supermarché sort ses poubelles et qu’elles sont toujours copieusement garnies. Pleines de choses juste périmées du jour. Il dit que ça ne rend pas malade, qu’on peut consommer les aliments trois ou quatre jours après leur date de péremption. Il dit que les boueux ne passent qu’à 19h00 et que le patron du super a convenu d’un deal avec les pilleurs de containers. Il sort les poubelles un peu avant l’heure du ramassage des déchets et en échange, ils ne laissent pas traîner de la merde plastique ou de la nourriture répandue sur le trottoir. Comme ça tout le monde est content. Ceux qui viennent chercher de la bouffe, les riverains qui se plaignent pas et le boss qui n’a rien à perdre et qui peut donc tout y gagner.

Il dit que tous les patrons de super ne sont pas aussi philanthropes que çui-là. Certains employés reçoivent l’ordre de bousiller la nourriture à jeter. Ils percent les opercules, éventrent les sachets, les enveloppes cello-fanées, déchirent les emballages, empalent les briques de lait et les bouteilles de jus de fruits et comme si tout cela n’était pas suffisant, ils aspergent l’intérieur du container de produit javellisé pour les rendre impropres à l’ingestion. Il dit que le monde dans lequel on vit est taré quand même les ordures deviennent prohibées, quand même les ordures deviennent propriété privée. Il demande, ça fait du mal à qui qu’on se serve là, qu’est-ce que ça peut leur faire et pourquoi ils font ça ? Et il ne se demande pas comment font les types pour se regarder le matin dans la glace parce qu’il a d’autres préoccupations et parce que lui-même, il a du mal à soutenir son propre reflet ; parce la honte est cuisante comme une gifle.

Il dit des chiffres, qui s’ajoutent les uns aux autres. Loyer, fringues, salaires de rien. Ça fait comme un cliquetis de serrure déglinguée, comme un tiroir caisse qui glisse sur de petits rails rouillés, recouverts de boyaux de souris. Surtout, le résultat est toujours le même au pays du zéro babylonien. Zéro. Moins zéro. Que dalle. Peau d’bite. Rien de rien. Le néant de quoi que ce soit. Chou blanc. Nada. Le vide. Le désert. Le trou noir. Pshiiitt ! Tout s’envole sans même un soupir. Et s’éparpille. Et rien, nada, peau d’zob, dalle que…

Moi, je dis aussi, qu’est-ce que ça peut bien leur foutre que quelqu’un fouille leurs ordures ? Elle répond que peut-être s’ils s’empoisonnent avec de la bouffe avariée, les supers sont pénalement responsables. Mon cul, je me dis. Ça tiendrait pas un clou devant un tribunal, une plainte du genre : j’ai fouillé dans les poubelles du super-truc et j’ai mal digéré ! La société protègerait les pauvres de l’intoxication alimentaire mais pas de la faim ? En y réfléchissant, c’est possible ! C’est quand qu’on pourra porter plainte contre ces guignols du gouvernement qui joue avec nos vies comme un type qui joue aux échecs en ne connaissant que les règles du jeu de dames ?

Fin du débat, le patron du super à javel grogne sur le trottoir. Il dit que si les pilleurs foutent le bordel et laissent traîner des ordures, c’est pour sa pomme. Ça peut lui faire dans les 450 euros d’amende. Du coup, on se dit qu’à peu de frais, avec ses restes, le premier boss qui a fait un bon deal avec les crève-la-faim s’est exonéré du risque d’une telle mésaventure. C’est l’humanitaire ça…tu donnes que ce qui ne te coûte rien et surtout, tu fais ton possible pour que la misère ne soit pas trop salissante.

Je me dis, c’est la real politik qui contamine tout. L’humanitaire, c’est pas de l’humanisme, sinon, ça s’appellerait précisément de l’humanisme, ou du partage, ou du désintéressement ; ou de l’Amour.

Un colporteur à frange de la pensée présidentielle est assis confortablement à une table cathodique matinale. Elle dit que la conjoncture est mauvaise. Elle pleure le défunt cours du pétrole, le rassasié cours du blé. Mais elle parle également de cette volonté guignolesque qui ne faiblit pas, sereinement, elle déroule point par point sa leçon, elle ressemble à une petite lycéenne dans ses petits souliers à un oral blanc. Bien sur, elle parle pouvoir d’achat.

Le pouvoir d’achat… Dimanche, je suis passé devant le Bois de Boulogne. Les gens se précipitaient vers les entrées de la foire du trône. Pas moyen d’avancer en bagnole. Les gens cherchaient des places où se garer pour aller balancer leur vie dans le néant-trou-à-chiottes de la sensation pure. J’ai senti des frissons prendre possession de moi. Cette volonté nihiliste qui pousse les gens vers l’entrée des parcs d’attraction me fiche la trouille. Une trouille bleue, et une déprime noire. J’ai dit à mon père : « tous ces gens qui pleurnichent pour du pouvoir d’achat, ils courent pour aller le dépenser ici, pour se nier eux-mêmes, et c’est pour plus de tours de manège qu’ils ont élu ce pitre ». Il m’a dit que j’étais un chieur intransigeant. Peut-être bien. Mais en moi, je me suis dit : « serait peut-être temps que tous ces nazes expient »

Mais là, je me dis que le pouvoir d’achat, c’est presque une chimère. Les pilleurs de poubelles des supers sont bien au-delà de ça. Le pouvoir d’achat, c’est un indice demeuré pour ne pas dire la vérité : le galop sans fin de la misère. La misère, ou l’art de la survie. Le carreau, nada, chou blanc, les poubelles pleines de javel dans lesquelles tu fouilles…sans même être un cloche, tu vois.

Tiens. Une usine de plus a fermé ses portes dans les Ardennes. Les ouvriers ont foutu le feu à leur baraque. Ils ont la rage. Trois-quart des ouvriers ont voté pour S. et sans se cacher. Il est venu les voir quand il battait la campagne. Pour leur faire le coup de la croissance avec les dents, sans orthodontie. Aujourd’hui, un ouvrier syndiqué dit que si tu poses la question, plus personne ne lui a filé un bulletin de vote. Ils nient tous comme on pourrait nier un crime honteux. Et je me dis que c’est partout pareil. Y a pas un an, quand on mettait les gens en garde, ils nous envoyaient paître en nous traitant de gauchistes sectaires, de frileux, d’intellos à la con, de staliniens sur le retour. Oui, peut-être que le temps de l’expiation est venu. Peut-être pas tout compte fait. Les gars des Ardennes sont rien que des pauvres ouvriers qui se sont fait racketter par un escroc. Mais en sous bassement, je constate que la colère a quand même fait son lit.

La frange gouvernementale n'a pas fini, elle me tire de là où je me suis paisiblement réfugié. répète le même refrain sans imagination avec un ton de rossignol enrhumé. Elle dit : « d’ailleurs, on commence déjà à ressentir quelques effets des réformes, je pourrais citer plein d’exemples ».

mardi 6 mai 2008

Time is on my side, yes it is !



On est nombreux à se demander ce que l’on ferait si on avait le pouvoir de voyager dans le temps. Pour ma part, si je possédais un don aussi transcendant, je ferais un bond arrière vers le milieu du 19e siècle pour aller mettre mon poing dans la gueule de Brahms.

Oh la, doucement, j’ai bien conscience de la stature du bonhomme, et de la qualité de son œuvre. Cela dit, c’est tout de même bien à lui que nous devons l’innommable berceuse, élue seule et unique berceuse du Monde Libre par les fabricants de jouets du monde entier. Les mobiles qui font tournoyer de petites figurines au regard aviné, les petites poupées palotes qui veillent dans l’obscurité des chambres d’enfant, les tableaux de sommeil qui font cri-cri, pouet-pouet et jouent donc la berceuse de Brahms, encore et encore. Encore et encore. Jusqu’à ce que l’enfant tombe dans l’autre conscience du songe. Encore et encore.

La musique s’arrête, et si l’enfant ne dort pas encore, sa main agrippe la chevillette, la tire et la bobinette cherre, et Brahms en remet une couche…encore et encore. Et encore.

A un moment donné, à bout de nerfs, et d’envie de détruire de mes mains tous les jouets Brahms Lullaby du monde entier (ce qui peut sembler fastidieux de prime abord), j’étais parvenu à me convaincre de la nécessité de composer moi-même une berceuse unique. Une berceuse qui ne serait jamais entendue que par les seuls tympans de mes enfants ; une sorte de fantasme qui se répercuterait oralement et dont on ne pourrait vérifier l’existence ou la réalité. Comme un Evangile, mais sous forme de berceuse. Avec mes deux filles pour seules témoins. Et le reste du monde pour se demander si elles sont folles, malveillantes ou tout simplement mythomanes. Mais je dois avouer que je ne suis pas ce genre de père là. Mes berceuses finissaient toujours par moquer les odeurs corporels des uns et des autres. Le nez d’A., les aisselles de Papa, l’arrière-train de Mamie, les pieds de M. Si bien qu’avec de si vilains mots, mes rêves de postérité s’en trouvaient nettement amoindris.

Pourtant, j’aime les comptines, les berceuses, les ritournelles simples. Les petits airs. Ils me font penser invariablement à la poussière que soulève l’averse qui finit.

A ces instants, c’est comme si la terre s’élevait et restait en suspension, prisonnière de gouttes invisibles. Alors, toutes les odeurs qu’elle contient dans son sein brassé, se divisent, s’étalent, périclitent, explosent et copulent. Ce sont pour ces moments là que la vie existe. Ce sont pour ces moments que l’on incarne, l’espace d’un souffle, un minuscule atome qui nous semble durer tout une vie.

Si un jour j’ai la chance d’atterrir sur un lit de mort, je veux attendre mon glissement de terrain en écoutant des berceuses. Plus de trucs gonflés, pleins de biceps et d’orchestrations, de violons survoltés et de cors de chasse. J’en ai soupé de cette musique qui vous arrache les nerfs un par un comme un saboteur de câbles électriques. J’en ai plein le nez de ces Berlioz baudruches qui vous gavent comme de petites oies sans défense. Ras le bol de ces sons sans odeurs, de ce gros gonflage de pneu symphonique, de sentiments, d’hyper sentiments, d’héroïsme, d’hyper héroïsme. Je veux éprouver la sensation que le monde est redevenu un village plein d’enfants, me rassurer avec les senteurs de terre, d’humus, de végétations rebelles, de pieds nus, de soleil, balancer les fabricants de jouets dans les gros hachoirs humains du dessin animé des Pink Floyd, avec leur Brahms totalitaire, leurs Berlioz hirsutes, et respirer en même temps que ces quelques notes qu’il est aisé de fredonner en s’en allant.

L’oralité encore, on en revient toujours au même point ! Une mélodie à transmettre aux autres avant de partir. Comme un héritage d’humanité. Rien qui n’exalte les passions. Rien qui ne vous fasse bouillir le sang et la colère. Rien qui ne vous fasse choir du mauvais versant. Rien qui ne puisse exclure ceux qui sont vos semblables. L’oralité et l’origine. Le patrimoine.

Voilà toute la beauté des ritournelles.


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lundi 5 mai 2008

Il n'y a rien de beau ce soir à la télé


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Maman, que je sois décoiffé, attifé comme le roi des As de Pique, nu, dégoulinant de l’eau de ma douche, le regard écrabouillé par la brume du petit matin devant mon bol de lait, gonflant mes joues et soufflant sur sa surface ridée ; elle me dit que je suis beau. Et parfois elle joint le geste à la parole en embrassant bruyamment ma joue. Mais cela n’arrive pas trop souvent. La plupart du temps, elle ne fait que le dire.

Maman est vieille France faut dire. Elle ne sait pas dire autre chose que beau. Quand elle dit que je suis beau quand je parle, elle veut dire que je parle bien. Quand elle consulte le programme télé et que rien ne lui convient, elle dit qu’il n’y a rien de beau ce soir. Si j’étais bon en mathématiques (ce qui n’est pas le cas), elle dirait « tu es beau en mathématiques ». C’est comme si elle ne connaissait qu’un adjectif, parmi toute l’incroyable gamme de choix que propose la langue française. Quand je trouve qu’elle exagère, je le lui dis. Quand elle a pris à partie la petite voisine du troisième par exemple, pour lui demander si je n’étais pas un jeune homme beau à mourir, et que la voisine n’a su quoi répondre d’autre qu’un oui étouffé par la gêne (m’en fous, ça me donnera une occasion de descendre les étages pour aller sonner à sa porte et tenter de la tringler pendant l’absence de ses parents), j’ ai essayé de lui faire comprendre que ce n’était vraiment pas une chose à dire. Mais elle a répondu : « Quoi ! Puisque tu es beau…on devrait se taire, garder cela pour soi, comme un tabou ? Mais alors, on ne peut plus rien dire, si une mère n’a même pas le droit de dire que son fils est beau… ». Et puis, se retournant, elle a ajouté : « si encore c’était une contre-vérité. »

Moi, je me regarde dans la glace depuis tout jeune. Je me jauge sous tous les angles. Sous certains angles, je suis d’accord avec elle, je suis franchement beau. Mon demi profil gauche par exemple est une parfaite splendeur. Mais mon nez…mon nez, honnêtement, c’est pas un nez de star hollywoodienne. Et puis, je suis petit quand même et pas très robuste. Un peu gras même. Je suis pourtant jeune, c’est un peu précoce pour avoir du bide, non ? Des types plus beaux que moi, y en a beaucoup, des tonnes, des kilotonnes. Bon, z’ont peut-être pas mon assurance. L’assurance, c’est un chouette machin qui vous rend plus beau que vous ne l’êtes en réalité. Bien sur, l’adhésion ne peut pas être complète. Il ne faut pas s’aveugler, y aura toujours des jaloux pour dire que vous n’êtes qu’un petit con prétentieux. Mais ceux-là, personne ne les remarque, ce sont de petits caméléons qui prennent instantanément la couleur du mur à quelque endroit qu’on les trouve, visqueux et invisibles.

Moi, je ne suis pas un cérébral, je ne vais pas me triturer les méninges afin de déterminer qui de l’œuf ou de la poule est venu le premier. C’est bien le genre de débat sans importance, le genre d’introspection sans intérêt. Si j’essayais vraiment de déterminer l’origine de mon assurance : l’inné ou l’acquis, les gênes ou le quasi-culte que me voue Maman ; cela ne changerait pas grand chose à l’implacable résultat.

D’accord, je suis plutôt enclin à penser que la part de l’inné n’est pas à négliger. D’aucuns naissent faibles et chétifs, de corps ou d’âme. Moi, je suis né avec un esprit fort, déterminé, résistant. Je suis né sans le doute ! Et Maman n’a rien à y voir là dedans ; elle ne dresse rien d’autre qu’un constat saisissant…auquel la petite du troisième n’a pu d’ailleurs qu’acquiescer ! Avec quelque gêne, comme je l’ai dit, provoquée par l’aplomb de Maman et sa manière de vous rentrer dedans sans demander la permission (vous savez, l’assurance familiale). Mais elle a quand même dit oui. Elle aurait pu dire non, un non gêné, mais elle a dit oui. Oui. Oui. Oui. Je vérifierai l’intensité de ce oui à l’occasion.

D’ailleurs, une preuve que Maman est juste. Elle n’adule pas mes frères comme elle m’idolâtre, moi. Elle aurait pu aimer davantage le plus jeune, Guillaume, comme c’est souvent le cas dans la plupart des familles, ou l’aîné, François. Mais l’aîné n’est pas vraiment comme nous, il a hérité de Dieu sait quels gênes qui le rendent apathiques, à la traîne, invisible et visqueux. Moi, je ne suis que le cadet, le fils sandwich, et pourtant je suis celui qui est beau en tout ; beau quand il parle, beau quand il dort, beau quand il réfléchit, beau quand il gagne, beau quand il est au bras de femmes belles aussi, beau, endimanché ou nonchalant, beau comme un programme télé avec que de grands films à l’affiche, beau comme Gary Cooper, beau comme un conquérant, beau comme un chanteur vedette à l’Olympia, beau comme une couverture de magazine à la mode, beau au concours de plaidoirie, beau quand il s’agit de convaincre, beau quand il s’agit d’inventer, beau, même quand il pique les bonnes idées des autres, avec l’assurance qu’il faut pour que personne ne s’en rende compte ; l’assurance, le naturel, l’aisance. Je suis né sans le doute et sans le sens du ridicule. Je ne connais pas la honte, je ne sais pas ce que c’est.

La honte, c’est pour les hommes à principes ; de petits hommes laids !