dimanche 29 juin 2008

Cannonball Adderley Sextet - Work Song


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Le jazz, bien souvent, c'est une histoire de famille. Les plus grands musiciens jouent les uns avec les autres, les uns pour les autres, dans un foutoir indescriptible. Pour le plaisir de jouer !

Parfois même, on se retrouve avec des tripotées de frangins, ou des lignées. C'est le cas avec les Adderley. Cannonball, le plus fameux de la fratrie, saxophoniste de grand talent et Nat, le cornettiste. Il y a même un troisième frère et un père pas mal piqué lui aussi.

Nat Adderley a eu une carrière un peu bizarre. Pas la carrière qu'il aurait mérité en tout cas, au regard de son talent. Mais le jazz est ainsi fait que pour beaucoup de postulants, peu d'élus décrochent la timbale. Ce qui est remarquable chez lui, c'est la qualité de ses compositions, toujours vibrantes, toujours pleines de joie, de drôleries, de plaisir de jouer.

Il restera pourtant dans l'ombre de l'imposant gabarit du frangin, musicien plus aérien sans doute ; et quand celui-ci décédera prématurément, la célébrité de Nat s'éteindra avec lui, en dépit de toutes les tentatives individuellles qu'il fera pour son propre compte.

Dans cette vidéo, on retrouve la meilleure partie de la carrière du gros Cannonball, dans une configuration "sextet" avec Joe Zawinul au piano (tout jeune alors), Yusef Lateef au sax tenor, Louis Hayes à la batterie et Sam Jones, le grand Sam Jones, à la contrebasse. Pour une très concentrée version d'un célèbre titre du groupe composé par Nat : "Work Song".

Puisse Nat Adderley trouver avec le temps la place qu'il mérite au panthéon des grands musiciens du jazz !




[Je n'ai pas tenu la promesse idiote que j'ai faite à Gaël, lundi dernier, mais je ne pouvais décemment me priver de jazz cette semaine précisément, puisque les événements démontrent que le bout de gras doit encore être défendu. A ce propos, pour ceux qui n'ont pas encore signé, c'est ici !]

vendredi 27 juin 2008

Bouleversement des programmes



Faut travailler plus, et plus longtemps, et même que bientôt, on va pouvoir percevoir sa jolie retraite de rien et travailler encore, et encore, et encore, et bientôt on va créer un joli machin, n’en doutez pas, pour arroser de subventions de jolis entreprises qui les aiment les seniors, car ils sont la richesse de notre beau pays !

Tu parles Charles !

On apprend aujourd’hui le renvoi de France Musique de quatre personnalités majeures du jazz en France : Claude Carriere, Jean Delmas, Philippe Carles et Alain Gerber. La raison invoquée ? Le dépassement d'âge...

4 sommités, qui (même si je ne suis pas l’ami personnel de Claude Carrière) sont de véritables puits de connaissance, des mémoires et des témoins vivants de l’histoire du jazz. Dans le cas de Gerber, nous avons carrément là un géant, à la plume merveilleuse.

On suppose que peut-être le jazz sera plus djeun’z et hype avec de petits gars qui bondiront sur leur chaise en parlant et qui pourront nous beugler dans les écouteurs, « ‘tin, Trane, c’est d’la bombe bébé »… Ou plus surement, on en parelra plus du tout, c'est encore plus ché-bran ! C’en est désespérant.

Nous sommes à l'heure de la réorganisation de Radio France et de France Télévisions. Vous vous souvenez ? Alors que l’on parle de suppression des publicités pour faire la part belle à des programmes plus culturels, plus exigeants, c’est tout le jazz qui trinque... Comme bien souvent !

On croit rêver ! Alors que chaque année, l’été venue, festival et salle de concert sont remplis de fondus qui rêvent encore en écoutant Shorter, McCoy Tyner et plein d’autres.

C’est pourquoi, un peu dépité, je vous fais parvenir cette initiative de pétition. Si vous souhaitez y participer. Envoyez un mail à initiales@martinepalme.com en indiquant dans l'objet "pétition France Musique", votre nom et profession dans le corps de l'email.

Il en va aussi de l’avenir de cette musique qui perd chaque jour de nouveaux vecteurs de communication.

Et on voudrait empêcher le téléchargement illégal ? On se demande bien pour qui. Ce gros connard braillard de Florent Pagny a encore de beaux jours devant lui, on dirait ! Les nazes peuvent dormir tranquille !

Et voilà également comment tout finit


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Je ne sais pas comment vous parler du livre que j’achève tout juste et je ne sais plus qui disait qu’il n’y a rien de plus difficile que de parler des grands livres ; cela s’appliquant sans doute aux grandes œuvres en général, de toute nature. Mais on s’en fout…

Je pourrais peut-être commencer par ne pas faire l’original et commencer par l’intrigue. C’est d’une étrange platitude, mais… « Le Destin de Mr Crump », écrit par l’auteur américain Ludwig Lewisohn, c’est l’histoire d’un couple. Un couple qui sombre comme sombrent les couples qui se sont constitués sur la base d’un malentendu et d’événements malheureux.

Herbert Crump est un jeune homme un peu niais qui a vu le jour en Caroline du Sud, à Queenshaven. Une petite bourgade pleine de moralité et de manichéisme. Une ville de ploucs mal affranchis si vous préférez. Herbert Crump se fait une haute idée de tout : une haute idée de sa famille, de la vie, des sentiments et de l’art auquel il a décidé de consacrer sa vie : la musique. Herbert Crump a le cœur facile ; d’artichaut si vous préférez. Il confond ses sentiments et ce qui déforme le haut de son pantalon. C’est un plouc, si vous préférez.

Arrivé à New York pour enseigner et tenter de faire publier ses œuvres, il rencontre Anne Vilas Bronson. Une femme mariée, d’un âge incertain, qui a trois enfants et sait comment tordre les désirs d’un homme. Un piège faite femme si vous préférez. Issue d’une lignée qu’elle vénère malgré la fange dans laquelle celle-ci a coutume de se répandre, elle livre à son premier époux (Monsieur Vilas) une guerre sans merci qu’elle réussit à remporter finalement. Autre trophée de poids : le jeune Herbert Crump qui se retrouve pris au piège des convenances et des événements et qui se voit contraint de devenir le second époux d’une femme qu’il n’aime pas, et le beau-père de gosses tarés qu’il n’apprécie pas davantage ; parce qu’il n’a pas su mentir, parce qu’il n’a pas su faire taire ce désir qui surpasse ses sentiments. Comme quand on dit à une femme qu’on l’aime juste pour pouvoir la mettre dans son lit, si vous préférez.

Voilà comment tout commence. Et voilà également comment tout finit.

L’enfer de la vie à deux vous tue tout espoir, vous parasite toute joie. Et si le puritanisme s’en mêle, il ne vous reste plus que le reste de l’existence pour tenter de maîtriser votre dégoût et votre nausée.

Anne Vilas Bronson n’est pas une femme extraordinaire, ni proprement démoniaque. Elle n’a pas la marque de Caïn tatouée sur le front. Elle n’a pas de sabots aux pieds ni de grande queue fourchue. Elle est jalouse, puérile, mesquine, sans pudeur, violente, menteuse, voire proprement affabulatrice, égocentrique à l’extrême. Elle est ce genre de femme qui préfèrerait étouffer ses petits plutôt que de les voir vivre sans elle, ce genre de femme qui préfère détruire la vie de l’homme avec lequel elle vit plutôt que de sentir rejetée, délaissée ou même mise de coté. Elle méprise, provoque des esclandres, fait suivre le jeune Crump dans la rue, pour tout savoir de ses faits et gestes, elle l’accapare en le séparant des quelques amis qu’il peut se faire, au détriment de son avenir personnel et de sa carrière, au détriment de sa vie. Elle paresse, se laisse aller à de ridicules crises d’hypocondrie qui ne trompent personne, et traînent sale et flasque, tout le jour, avec les membres de sa famille dégénérée, attendant le retour de son mari pour l’inonder de soupçons, de reproches et d’insanités. C’est en tout cas ce qu’en dit Herbert Crump, narrateur déguisé derrière la troisième personne du singulier.

C’est ici précisément que le bât blesse. Car si l’on entre dans l’esprit torturé d’Herbert Crump, on reste sans cesse à la porte de celui d’Anne. Ce sont ses yeux à lui (ou celui de son ami témoin) qui nous racontent la saleté de cette femme, de ses vieux kimonos négligés et souillés, son nez qui témoigne des odeurs de son logis crasseux, ses convenances qui dressent le constat des lignes jaunes allègrement franchies, son sens de l’économie qui souligne pour nous la nature dispendieuse du train de vie des Vilas. Sa propension à endosser la petite tunique confortable de l’éternelle victime qui, minutieusement, nous décrit le quotidien de cette vie où les passions, les sentiments, les perspectives d’avenir sont inlassablement déchirés, piétinés, infectés.

Un bourreau méticuleux et une victime presque consentante en somme pour une plongée dans la plus terrible mesquinerie, un reportage terrible sur l’apitoiement, la cruauté, la haine et l’enfer du couple (quand il est un). Un portrait terrible de l’un, et en creux, très habilement, celui de l’autre. Par déduction (ce qui fait la marque, à mon sens, des grands romans). Comme un fil tendu à l’extrême, la lecture est heurtée, vaillante, jusqu’au dénouement final.

Je ne savais pas trop comment vous en parler de ce livre, mais vous pouvez vous précipiter pour le lire. Cela vous évitera peut-être les quelques petits choix qui mènent aux plus grands désastres. Le plus ironique, c’est que la vie nous fait souvent croire qu’il y a un choix pour tout alors qu’il ne s’agit bien souvent que d’une illusion. Comment savoir en ce cas ? Et bien, on ne peut pas ! C’est là tout le problème.

[Le destin de Mr Crump de Ludwig Lewisohn – trad. R. Stanley – éd. Phébus Libretto - 406 pages]


[Je tiens bien sur à remercier Grazie, qui m’a offert ce merveilleux livre ; merci encore !]

mercredi 25 juin 2008

Dugommier/Quai de la Gare


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Station Dugommier, le rituel est scrupuleusement le même que pour toutes les stations du métro parisien. Une rame entre en gare et s’impose l’arrêt. Des portes s’ouvrent. Des gens descendent, d’autres montent. Certains autres restent assis. Des clodos qui attendent là toute la journée ou précisément, qui n’attendent rien, n’ont rien à attendre. Et puis d’autres gens qui, à la surprise générale restent assis. On ne sait pas pourquoi ! Peut-être sont ils en crise puisqu’ils ne semblent décidés à aller nulle part. Peut-être attendent-ils la prochaine rame. Peut-être attendent-ils quelqu’un ! Mais invariablement, ça semble louche à tous les autres. Dans le fond, c’est affaire de déplacement et d’immobilisme, on regarde de travers ceux qui restent en rade.

Pour l’instant, tout se passe bien, personne ne rechigne. Des gens descendent et tout le monde grimpe. Le quai est désert d’individus en transit. Tout le monde est assis puisque nous ne sommes pas en heure de pointe. Dans les haut-parleurs, toutefois, la voix du chauffeur résonne pour signifier au voyageur qu’il faudra patienter quelque peu en gare. Personne ne semble montrer d’agacement particulier. C’est une journée tiède, une journée née pour n’être rien d’autre qu’une journée sans événement, une journée faite pour qu’on l’oublie.

Dans la cabine du chauffeur, une autre voix résonne dans un autre haut-parleur grésillant. C’est celle de Luc, qui régule le trafic. « Pourquoi tu t’arrêtes, Kiki ? ». Kiki, le chauffeur tripote son paquet de cigarettes qui déforme le tissu de la poche gauche de sa veste. « C’est combien son record à Mimol, déjà ? » ; on entend des rires qui fusent derrière Luc. « 93 kilomètres à l’heure », il répond ! Une autre voix non identifiée, plus lointaine, crachée par dessus l’épaule, lui passe également dessus le sifflet : « Entre Châtelet et Gare de Lyon, métro fermé, sans arrêt ». D’autres rires. Kiki dit : « je suis sûr que je peux pousser le mien au-delà ! ».

Dans la rame, on se prépare à l’illumination. Le métro aérien se dirigeant vers la station Quai de la Gare, franchissant la Seine grêlée de reflets argentés. Le signal annonce le départ et les portes se referment dans un bruit de quincaillerie bon marché, de couverts qu’on renverse sur le sol. Une petite Mémée sourit à un gamin qui entonne un air scato aux paroles déformées tandis qu’à coté de lui, sa mère lui fait : « chut, un peu moins fort chéri ».

Dans la cabine, Kiki allume une cigarette bien que ce soit tout à fait interdit, expulse la fumée sur le tableau de contrôle, tapote de l’index le cadran de mesure de la vitesse et met le train en branle. « Je suis sûr que je peux faire mieux ». Des rires fous semblent planter des aiguilles dans le haut-parleur qui crachote comme un tuberculeux fatigué de tousser. Même s’il n’en a rien à cirer, Kiki demande à Luc : « où est la rame qui me précède ? ». « A Quai de la Gare ! Enfin, presque ! », répond Luc, redevenu sérieux. Sur le ton de la blague, Kiki siffle : « Y a personne à Bercy alors, je peux bien filer comme une balle ! ». Rires tordus dans la baffle mono qui dégouline de peur.

Sur le quai de Bercy, les aspirants au déplacement tournent en rond. Ils s’arrêtent quand la rame apparaît à la sortie de son gros intestin souterrain. Quand elle leur passe devant puis disparaît dans l’intestin d’en face, filant à une vitesse vertigineuse, elle a soufflé un petit gars trop près du bord qui s’est étalé quelques mètres plus loin. Intrigués, ils se regardent tous.

Dans les wagons, les gens se regardent aussi. Un homme demande à sa voisine : « c’est moi où il ne s’est pas arrêté à Bercy ? ». Un autre plus loin, qui devait descendre ici ne sait que dire et préfère taire sa colère. D’autant plus que le métro continue de prendre de la vitesse. Une vitesse inconnue jusque là pour tout usager du métropolitain.

Dans la cabine, Luc s’est fait couper le sifflet. Kiki s’est levé et dans un équilibre précaire, a détruit le haut parleur en plantant un coupe-papier dans son cœur. On entend encore un grésillement mais plus la voix du contrôle qui demande à Kiki ce qu’il branle ou qui lui gueule de s’arrêter séance tenante. On entend seulement les gouttelettes de sang de la voix transpercée de Luc qui dégouline du haut-parleur jusque l’épaule de Kiki ; comme cette saloperie de supplice chinois qui vous répand des gouttes d’eau d’un robinet mal fermé sur le front.

Une bombe, un scud aveugle, des cris enfermés dans de l’acier, toutes lumières éclaboussant la terreur, toutes mains cramponnées sur les sièges, les rampes, les rebords d’aluminium, tous regards éteints, dénués de compréhension, la rame gicle sur le pont qui mène la mort de Bercy jusqu’à la station Quai de la Gare ; un hurlement de défi détruit tout : « je vais lui exploser son record de merde, à ce gros vantard de Mimol, je vais lui enfoncer sa vantardise de salope bien profond dans le cul ».

Dans le poste de contrôle, Luc appuie sur le bouton qui éteint le courant et les wagons plongent dans l’ombre.

Sur le Pont Simone de Beauvoir, un homme est du mauvais versant ; pieds posés du versant des suicidaires. Il regarde l’eau noire et cherche à aller au-delà de sa surface énigmatique. Derrière lui, un pont plus loin, le métro aérien poursuit sa course indécise. Dans la poche arrière gauche de ses jeans, son téléphone vibre. Quand il décroche la voix du toubib éclate comme une tomate cerise bien mûre qu’on presse entre ses dents. « Monsieur Dorham, il est temps de descendre ! ».

Malgré l’extinction du courant, lorsque les pieds du jeune homme touchent l’eau, deux trains entrent en collision Station Quai de la Gare ; l’écho du rire dément du chauffeur couvre la vacarme du carnage, les cris, les explosions et les détresses.

mardi 24 juin 2008

Thérapie de groupe (2)


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Le néant. Enfin, pas tout à fait.

C’est un néant peuplé de silhouettes. Non, ce n’est pas un rêve, c’est plus creux que cela. Non, ça ne ressemble pas non plus à une expérience de trépas momentané. C’est encore plus plat que le plus plat des encéphalogrammes. C’est le vide, mais peuplé de silhouettes, de silhouettes rebondies et déformées qui hurlent, ou qui grimacent, ou qui oscillent entre douleur et farce noire. Des silhouettes qui, lentement, se désagrègent puis se ripolinent, comme ses femmes au volant de leur bagnole qui versent tout ce qu’elles ont de larmes puis se repoudrent à la hâte dans le reflet minuscule que leur renvoie le rétroviseur. C’est un néant, avec des silhouettes et une question absolue, insoluble, terrible : « elles se tordent de douleur ou elles se foutent de ma gueule ? »

Le néant. Et quand tu émerges, les dents redevenues ternes et grises du toubib brillent à peine, comme une boule à facettes sans loupiote braquée sur elle. Quand tu émerges, tes trois camarades sont encore en train de roupiller encloisonnés dans d’épaisses camisoles synthétiques. Et toi aussi, dans ton brouillard se dissipant, tu constates que ton corps est enveloppé de la même prison. Toi aussi…enfin, moi aussi, je veux dire.

Nous sommes 4 emmaillotés ! Paulette, un jeune gars un peu angoissé qui passe le plus clair de son temps libre à relier des poupées gonflables les unes autres avec du ruban turquoise. Aimé Syhameur, un type un peu volubile qui finit toutes ses phrases par un « checke ça ! » retentissant. Stone Roses, qui s’entête à soutenir inlassablement les deux autres. Et puis moi et tous mes moi.

« Je suis désolé de vous faire endurer cela, commence le toubib, mais vous connaissez le proverbe sur la fin et les moyens qu’il convient d’utiliser pour l’atteindre. Cette séance pourrait être éprouvante…vous comprenez ! »

Non, je ne comprends rien et j’ai envie de le lui dire mais ma bouche reste immobile comme si quelqu’un l’avait enduite de colle extra-forte, et quand je tourne mon visage vers mes compagnons, je ne peux distinguer que leur face, devenue grise comme celle de poissons morts, renversés dans de gros bacs de glace pilée sur le marché de Rungis. Ils sont néant et silhouette, gris et durs, et froids, et leurs deux lèvres sont pareillement paralysées que les miennes. L’effroi éteint qui s’étend sur leur visage s’étend également sur le mien. C’est le reflet de l’horreur qui me regarde et qui m’est jeté à la figure.

Le psy lève son index vers le plafond et comme s’il s’agissait d’un effet de sa volonté toute-puissante, le médecine-ball crève sans expulser d’air. Un liquide verdâtre et gluant dégouline de la plaie qui l’éventre et s’en extirpe une petite bande de blattes luisantes. A l’intérieur du ballon ramolli on distingue nos quatre visages, engluantés comme des masques en latex exposés à une trop forte chaleur.

« Malheureusement, poursuit le toubib, nous touchons là les limites de la psychanalyse. Personne ne peut entrer au plus profond de votre âme pour la formater comme bon lui semble. Encore moins s’il s’agit de vous déprogrammer en quelque sorte, pour rebâtir vos quatre esprits sur les mêmes bases. Comprenez, en fonction de vos histoires différentes, de vos tempéraments différents, vous ne pourrez jamais penser de manière tout à fait identique. Je ne dis pas que toute convergence d’idées est impossible. Mais ce n’est pas là ce que vous m’avez demandé. Une concertation, un consensus tacite pourrait vous permettre d’atteindre cela. Faire de vos âmes des âmes siamoises, la psychanalyse ne le peut pas ; mais il y a bien un moyen ».

Regardant Paulette, essayant sans doute vainement de lui communiquer ma résolution et ma pleine confiance en ce toubib fakir de mes deux, je constate que son visage penche vers la gauche comme s’il essayait d’ouvrir sa bouche pour hurler. Le résultat de ce regard décidé que j’essaie d’imprimer, concentré comme de petits furoncles dans mes yeux, je ne le vois pas, je ne le sens pas. J’imagine que je fais chou blanc, que l’étincelle d’autrefois meurt lentement sur ma rétine comme un danseur en moule-burnes à la fin d’une représentation de Gisèle.

Le toubib a déjà tourné les talons. Un petit homme de rien a pris sa place et il se tient debout face à nos chaises camisolées. Ses poings sont totalement disproportionnés et il porte un affreux t-shirt orange arborant un smiley dément.

Lorsque la première beigne m’atteint tandis qu’on joue une musique militaire sans épargner les reins du potentiomètre, je ne manifeste aucune surprise. Comment le pourrais-je de toute façon ? Je garde tout en moi malgré tout. Puis il s’attaque aux autres.

Au bout d’une demi-heure de traitement intensif. Paulette s’est évanoui, Aimé Syhameur émet un grognement soumis et Stone Roses, à qui on ne la fait pas porte le même masque figé et effrayant. Moi et mes « moi » pleurons comme un bataillon d’enfants devant un charnier. D’une voix douce, comme emprisonnée dans son corps, il dit : « ça commence mal, vous n’êtes pas d’accord sur la douleur ».

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Le petit homme aux poings hypertrophiés éreinta notre bande encore pendant trois jours et trois nuits. Nous n’avions pourtant réservé la salle que jusqu’à 13h00.

lundi 23 juin 2008

Thérapie de groupe (1)




Le fakir, depuis nos dernières séances, a tenu à délocaliser nos rendez-vous. Son bureau, a-t-il objecté, est « bien trop exiguë pour un tel nombre de patients ». Aussi, nous avons convenu de nous réunir dans une petite salle de l’Asile Psychiatrique du Raincy - pourvue d’une unique fenêtre, mangeant la presque totalité du mur du fond – qui sert habituellement de gymnase improvisé pour les aliénés de l’établissement.

En guise de salle de gymnastique : trois pauvres tapis en mousse au revêtement bleu éparpillés ici et là, un médecine-ball amorphe et mollasson que l’on ne peut s’empêcher de pousser du pied et un radiocassette datant vraisemblablement des années 70.

Ce gymnase pour schizophrène, c’est une idée du toubib. Malgré cela il ne s’est même pas pointé à l’heure. Il a fallu qu’un type en blouse échancrée nous emmène jusqu’ici en nous priant de « prendre nos aises ». « Pas trop quand même », j’ai répondu.

Maintenant, il me fait face et écarquille ses grands yeux bleus légèrement globuleux. Il hausse les épaules sans rien répondre. Alors que je m’apprête à lui demander si nous pouvons au moins avoir quelques chaises pour nous asseoir, un homme de très grande taille, fuse comme une balle et fend notre minable attroupement. On entend son souffle résonner dans la pièce vide. Sans freiner sa course, il la termine avec une violence inouï dans la grande fenêtre du fond, qui résonne elle aussi et tremble sous le choc comme un vieux disque vinyle que l’on s’amuse à agiter avant de le passer sur la platine. Son corps retombe mollement et il repart à la même vitesse ahurissante dans l’autre sens, une énorme auréole rouge lui couvrant désormais la totalité du front.

Le type en blouse blanche consent un léger sourire avant de dire : « ah, il est midi cinq ! Votre thérapeute a du retard ».

- Pardon ?, je demande.
- Il est midi cinq. Chaque jour, à cette heure, 3G. se jette contre la fenêtre…. Vous aviez rendez-vous à midi pile et d’ailleurs, vous ne disposez de cette salle que jusqu’à 13h00. Il vous faudra respecter l’horaire. Nous ne pouvons rien décaler, vous comprenez, nous avons un planning très strict à respecter…
- Je ne comprends pas…si vous savez que chaque jour, à midi 5, cet homme se fracasse contre une vitre, pourquoi personne ne l’en empêche ?
- Parce que ça fait partie de son traitement.

Sur cette phrase, il sort à son tour en sifflotant et nous laisse seuls. En silence, nous essayons de comprendre.

Le toubib n’arrive que deux minutes plus tard. Sans même présenter ses excuses à qui que ce soit, il croit bon d’imposer son autorité. « Monsieur Dorham, vous n’êtes pas raisonnable, la psychanalyse n’est pas un jeu ».

Les mines sont penchées et inspectent la surface écorchée d’un linoléum beige dégueulasse. Parmi elles, je hausse les épaules et je regarde le toubib droit dans les orbites, les yeux engorgés de rage et de défi : « on vous paye bien, non ? Bien sur que la psychanalyse est un jeu, c’est la vie qui n’en est pas un. On fait ce qu’on peut avec ce qu’on a. Vous croyez que les crève la dalle du monde entier ont le temps de s’apitoyer sur leur Œdipe ? ».

« Monsieur Dorham, il répond avec calme, vous avez cette tendance fâcheuse à verser dans la caricature, ça aussi, nous pouvons le soigner ».

Il découvre alors un sourire encore plus éblouissant que sa chemise de la dernière fois, comme si une minuscule bombe A explosait à l’intérieur de ses gencives et nous éclaboussait de lumière. Tous les quatre, nous sombrons dans le néant ou dans ce que nous croyons l’être.

dimanche 22 juin 2008

McCoy Tyner - Contemplation



Je ne sais même pas comment faire pour exprimer des sentiments qui ne vous paraissent pas trop démesurés.

Je ne sais pas comment faire pour éviter de crier trop fort au génie, pour me persuader que s'ouvrir le bide, montrer tripe à l'appui l'effet que me fait cette composition est trop grandiloquent pour ne pas vous laisser en rade, au bord du tarmac, alors que je me prépare à un voyage sans fin.

Parler d'autre chose peut-être.

Le pianiste leader de cet ensemble se nomme McCoy Tyner. Il est célèbre notamment pour avoir accompagné John Coltrane, au plus haut de sa carrière. L'accompagnent Ron Carter à la contrebasse et Elvin Jones à la batterie. Expliquer ce que sont ces musiciens ne tiendrait dans une bibliothèque de dix étages. Passons donc là dessus.

Le saxophoniste qui joue là est sans doute l'un des plus grands et des plus mésestimés des saxophonistes de l'Histoire du Jazz. C'est Joe Henderson.

Pour moi, cette pièce (Contemplation, qui figure sur le plus connu des albums de Tyner, "The Real McCoy") témoigne exactement de la précision de son jeu. Son improvisation, ici, est peut-être la plus virile, la plus aboutie qu'il m'ait été donné d'entendre ; une déflagration soyeuse. Le jeu d'Henderson est comme ça et il l'a été quasiment tout le long de sa chaotique carrière : puissant, maîtrisé, aérien mais paradoxalement tellurique, fort mais sensible.

Sur ce thème brûlant, il concentre en assez peu de temps tout ce qui fait de lui un musicien totalement à part, au son unique. Tout ce qui fait pourquoi je l'aime tant en tout cas. Je vous le laisse en écoute dominicale.

boomp3.com

jeudi 19 juin 2008

Agitateurs de tirelires


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Denis Olivennes, patron tout puissant de la FNAC, a réussi son pari. Désormais, le net sera scruté à la loupe pour lutter contre le téléchargement sauvage et tout contrevenant pourra se voir privé de connexion internet pendant des durées variables, en fonction de l’épaisseur de son larcin.

En pratique cette loi est idiote et mal fichue. D’une part, en privant un foyer de connexion internet, via le dégroupage vous pouvez également le priver de téléphone et également de télé. C’est la triple peine en somme. D’autre part, pour un contrevenant, vous punissez toute une famille. Et on ne parle pas du système Wifi, qui peut permettre à un type au café de télécharger sur votre dos. Remarquez, on est pas à une usine à gaz près. A cet effet, on promet de juger avec discernement et de faire la part des choses. Une loi qui met en place une surveillance, puis une analyse détaillée de la surveillance, c’est un peu comme si un flic interpellait un voyou en flagrant délit de fauche et passait chez l’ophtalmo pour qu’il vérifie la qualité de sa vue. Mais là n’est pas le plus grave.

Non, le plus grave, c’est bien l’état de l’industrie culturelle française, ses réseaux, ses moyens de promotion et son réseau de distribution.

Concrètement, que reproche-t-on à l’internaute qui télécharge illégalement la musique sur internet ? De tout ce qui rend le marché malade. Principalement, on lui reproche les trous constatés dans certaines caisses. Celles des maisons de disque qui ne vendent plus assez de galettes. Celles des artistes qui ne touchent pas assez de droits. Et bien entendu celles des distributeurs qui font moins de bénéfice.

Or, qu’en est-il exactement ? Les études indépendantes réalisées auprès des internautes révèlent que les « downloaders » sont en réalité ceux qui consomment et consacrent le plus de budget à la culture. Ils sont ceux qui achètent le plus de disques, ceux qui vont le plus fréquemment aux concerts, ceux qui vont le plus au cinéma, ceux qui lisent le plus. S’ils téléchargent, c’est par boulimie. Ils voudraient tout écouter, tout découvrir, sans cesse, trouver de nouvelles sources d’émerveillement. Mais les moyens individuels s’accordent mal. Le marché observe toujours la même règle mathématique. Les riches peuvent satisfaire leurs fantasmes, les pauvres sont forcés de ronger leur frein.

Ces mêmes études démontrent que si ceux qui téléchargent le plus sont également ceux qui consomment le plus, c’est parce qu’ils connaissent le marché comme leurs poches et refusent d’être les dindons de la farce. Leurs achats sont en partie militants. Ils téléchargent les disques vedette et achètent les œuvres d’artistes moins en vue.

Ils refusent également de jouer le jeu des distributeurs qui manient l’art de la vente en prenant soin de prendre le consommateur pour un imbécile. Un disque paraît par exemple au mois de janvier. Il coûte 18 euros, six mois plus tard, bénéficiant d’une bienheureuse promotion, il n’en coûte plus que 10 ! Allez comprendre ! Les primo-consommateurs sont des vaches à lait, les plus patients sont des opportunistes.

Mais ce n’est pas là le seul vice que l’on peut imputer au marché. On conçoit une loi, imaginée par le patron du plus gros distributeur pour soutenir l’enseigne en question alors que personne n’a jamais bougé le petit doigt quand, avec le temps et dans l’indifférence générale, elle a tué la quasi totalité des disquaires indépendants de France.

On conçoit une loi, pour soutenir les artistes alors que dans le même temps, on se rend compte que le circuit de promotion est entièrement verrouillée par les télés et la grande majorité des radios qui passent en boucle, les mêmes musiciens, les mêmes morceaux des mêmes musiciens, la même clique trustant trois quart des bacs du distributeur précité. Confection, promotion et distribution marchent main dans la main en renvoyant toujours l’ascenseur au même étage. Alors même qu’on le sait, les grosses maisons de disque et les artistes les plus en vue disposent déjà d’une manne financière incroyable (mettant en lumière leurs sens aiguë de la création, leur haute conception de l’art en général) avec la vente en masse de sonneries pour portable.

On a du mal à voir dans cette loi autre chose qu’un serrement de boulons destiné à remettre tous les rouages de la mafia pseudo-culturelle dans le sens du marché, alors même que l’uniformisation de l’exception culturelle française est presque achevée.

Enfin, il serait peut-être temps de réviser un peu notre conception du droit d’auteur. On sait aujourd’hui qu’un seul titre bien vendue peut suffire à engraisser ad vitam un artiste qui ne le mérite pas (on pense à cet abruti choucrouté de Patrick Hernandez qui vit depuis les années 70 sur les droits de son abominable « Born To Be Alive » et passe à la caisse à chaque mariage, à chaque soirée disco estivale d’un camping), alors que dans le même temps, nombre de musiciens galèrent comme de pauvres colporteurs, bataillant avec producteurs, maisons de disque, patrons de salle et de festival…

Où est la justice là dedans ? Où est la culture là dedans ? Nulle part, on vous parle d’argent et on décline le plan décennal qui va vous escroquer consciencieusement à partir de 2009.

mercredi 18 juin 2008

Un mardi rose


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Ce matin, je suis désolé mais heureux. Désolé de voir de si tristes visages dans le métro, toutes ces paires d’yeux embuées, qui lorgnent mon Equipe grande ouverte sur la joie de cinq italiens sous cocaïne.

Hier, le compte fut bon. Les tifosi ont chanté en chœur pour poliment raccompagner l’Equipe de France. Soucieux qu’elle ne se perde pas, ils lui ont indiqué la direction : « A la maison, à la maison ». Hébété, personne n’aurait vraiment apprécié qu’elle erre dans Zurich comme une âme en peine.

Dans mon appartement déserté, abandonné à mon envahissante ivresse, j’effectue quelques petits bons de joie en serrant le point. Seul, je n’ai personne à qui conseiller de rentrer A la maison. C’est triste mais tout autant jouissif. D’autant plus que pour en arriver là, il m’a tout de même fallu supporter les commentaires affligeants de Thierry Roland et de son afférent technique, Frank Leboeuf. Discours attendus. L’italien, selon eux, a l’apanage de la mauvaise gagne, l’apanage de la chance (comme s’ils l’avaient achetée elle aussi), l’apanage de la brutalité et du larcin. Dans le fond on s’en fout…c’est humain de se chercher des excuses quand on échoue.

Un miracle inattendu (comme ils le sont tous) survient. A la fin du match, le sélectionneur français aux épais sourcils se dit fier de ses joueurs. Ils ont tout perdu, sans gloire, mais il est fier d’eux quand même (peut-être un moyen détourné d’être fier de lui ou de prétendre l’être). Et surtout, grand moment de beauté absolue, burlesque et surréaliste, il demande sa concubine en mariage (une journaliste de M6 qui doit présenter juste après la retransmission, une émission consacrée au Championnat d’Europe de Football, avec des consultants idiots qui refont bêtement le match en tirant sur tout footballeur qui bouge) (et après on va me dire que Sarkozy n’a pas une si grande influence que ça).

Plus tard, en conférence de presse, il se justifie de la manière suivante : « Une lueur comme ça. Dans la grisaille. Dire aux gens qu’on les aime, c’est bien ». Décidément, Miss France a également bien plus d’attributions qu’on ne le croit puisqu’en plus de réécrire la vie de Marilyn Monroe en 1115 pages, elle dirige aussi l’Equipe de France de Football. C’est un syndrome. Les Miss d’aujourd’hui ne sont plus ce qu’elles étaient, elles posent à poil dans des magazines racoleurs. Du coup, l’esprit des Miss a trouvé d’autres corps pour prôner l’amour et la paix dans le monde. Le corps du président, le corps des écrivains midinettes et maintenant le corps du sélectionneur tricolore. C’est la dame au chapeau qui va être contente.

Les poings rageurs, la victoire écrasée sur le bord des lèvres, comme un œuf pourri lancé sur un mur, j’ai aussi envie de demander ma femme en mariage, comme ça, ici, tout de suite, sur ce blog. On est déjà marié ? Mais on s’en fout, on a qu’à divorcer et recommencer. Seront conviées au banquet toutes les Miss France du monde entier pour fêter l’honorable victoire (volée, arnaquée, escroquée), l’extorsion habituelle de l’Equipe d’Azur qui m’a peinturluré mon mardi soir en rose pastel.

mardi 17 juin 2008

Retard


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Dites-moi, quoi de plus con qu’un hommage ? A chaque fois qu’un type tombe, qu’une nécro pond une ligne de plus, une armée de bouches pâteuses vient déposer sa gerbe, pour repartir en trottinant, dans le désordre sentimental du travail bien fait.

Rendre un hommage à un mort, c’est commencer par faire l’aveu qu’on est en retard. Ce sentiment là nous oblige à gommer toute aspérité. Le bon devient saint, le talentueux devient génie, le beau devient splendide.

Un fondu de jazz qui tient un blog de nos jours passe plus de temps à rattraper le temps perdu qu’à dérouler le tapis rouge de ses émotions. Ça tombe un peu comme des mouches. Abruptement. Lundi, c’est le pianiste suédois Esbjorn Svensson qui est mort. D’un accident de plongée. En compagnie de deux autres compères que je m’empresse de nommer (Dan Berglund - contrebasse & Magnus Östrom - batterie), il faisait vivre un trio plutôt unique et étonnant : E.S.T ! (Esbjorn Svensson Trio)

Je me suis toujours dit à propos de ce groupe que j’avais le temps. J’avais le temps d’aller les voir en concert, le temps d’éplucher leur imposante discographie, le temps de mesurer leur impact (impact réel puisqu’ils ont contribué à imposer un style de jazz très aventureux, moins lisse, défrisant les puristes au passage).

J’avais le temps. Svensson était jeune. La musique du trio était encore perfectible. Elle s’encombrait encore un peu trop des lourdeurs du studio à mon goût, d'arrangements faussement heureux qui vous parasitent une musique, la polluent un peu. J’attendais patiemment la nébuleuse qui les rendrait immortel.

Voilà où j’en suis. Voilà le retard que j’ai pris, comment piteusement j’essaie de rapatrier mes galons, mes confettis pour tresser des lauriers d’après fanfare.

C’est d’autant plus dommage que comme vous pourrez le constater sur cette vidéo, ce trio était une véritable machine à émotions, le témoin d’une musique vivante, qui prenait tout son sens sur scène (sans artifice pour le coup), dans le plus pur esprit du jazz ; une musique de sang, de chair, improbable, composée d’accidents, d’inattendu.

Il vaut mieux tard que jamais, dit-on. Je ne le crois même pas.




E.S.T.
Behind the Yashmak
(live à Juan Les Pins – 19 juillet 2003)
Ce titre est disponible originellement sur le disque : Strange place for snow

lundi 16 juin 2008

Socrate métropolitain (ou l'allégorie de la caverne)


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La RATP, ça n’a l’air de rien mais ça en dit plus que pas mal d’autres trucs sur ce qu’on fait et comment on le fait. Ah, on y est, qu’ils se disent, il va nous faire la sempiternelle galerie de portraits, entre le gros dégueu qui se fourre les doigts dans le nez, et la brune incandescente qui fait la fière, le rêveur qui tripote une barre chocolatée le regard perdu, le type qui pue, la nénette trop parfumée, les familles à scinder entre celles qui fourrent leur marmaille en poussette en plein milieu du chemin et celles qui plient respectueusement l’attirail, ceux qui font la tronche quand un roumain joue « La vie en rose » pour la 589e fois de la journée et ceux qui s’émerveillent d’un rien et qui répandent leur porte-monnaie, le distinguo facile et redresseur de tort qui vous fait mal juger ceux qui gardent au chaud leur aumône pour se payer le journal (j’aurais pu dire Le Figaro, vous voyez…) et ceux qui déversent leur bonne conscience dans le gobelet en plastique d’un type qu’ils oublieront dans 1, 2 ,3, 4 secondes.

Non, non. Ce que j’ai à dire sur la question est plus terre à terre. Et rien qui ne tienne de la présomption ou de l’imagination fertile du petit gratteur en goguette – je m’arrête ici : ils vous font pas marrer ces gens qui prétendent écrire dans les cafés ou dans le métro, ou dans les lieux publics ? Qui prétendent humer l’esprit du péquin de sortie ? Moi, ils m’amusent beaucoup… Je reprends, heu, où en étais-je ? Ah oui, j’ai remarqué quelque chose d’invariable sur ma ligne de métro.

D’ordinaire, je me lève à 7h00. A 7h05, je me fais gicler un café et je fume une clope en le sirotant. Si je ne fais pas de malaise, à 7h10, je suis sous la douche. A 7h15, je m’habille et je traînasse jusque 7h20, je lis les insomniaques qui postent sur mon blog, vérifie mes messages, remet les gosses dans le droit chemin du matin, aide un peu mon épouse. A 7h35, je l’embrasse à pleine bouche (après m’être brossé les dents) et cela donne bien souvent le ton de ma journée. Un petit baiser fermé et c’est morose. Une glissade en toboggan sur sa langue et tout se réveille en moi… Bref, à 7h40 les amis, je suis sur le quai du métro et l’affluence est raisonnable.

Mais moi (et mes « moi ») et l’ordinaire, ça donne une vue triple, quadruple, quintuple ! Parfois, je rechigne à me lever. Je me lève à 7h10. Le tabac me vrille le crâne et la vue, mon cœur me tape sur la santé en faisant une marelle arythmique. Je me rallonge donc à nouveau. La douche, quelle heure est-il déjà ?, merde, je me transporte sous la douche comme sur coussin d’air, glisse-glisse-glisse, l’eau trop chaude met des coups de pompe dans mon estomac, jongle avec mes organes qui se retrouvent sens dessus dessous. Les gosses veulent pas déjeuner, pas s’habiller, les sirènes volent dans tout l’appartement et mon épouse, je le sens limite excédée, je lui parlerais bien de mes sucs gastriques mais c’est jamais le moment (et je sais que le baiser sera pincé comme une bouche d’archiduchesse en pleine crise hémorroïdaire). Je m’habille n’importe comment, tente de remettre en ordre précaire mes cheveux (tous mes cheveux) récalcitrants (et je n’ai pas le bonheur d’être chauve), me brosse les dents en me niquant les gencives, un filet mêlé de sang et de dentifrice explose sur l’émail du lavabo. J’essaie de me presser. J’essaie mais rien ne veut, rien ne peut…tout mon corps bégaie ! et à 8h15 je suis sur le quai et le voilà bondé.

La rame gifle de vent sale un troupeau de mines atterrées. A l’intérieur du wagon, les individus sillonnent les uns autour des autres, je veux descendre, avec mon mètre 65, personne n’a de tête, j’ai le nez dans les bouches, dans les mentons, dans les poitrines, dans les nibards et je ferme les yeux et je cesse de respirer et simultanément, j’essaie de voir au delà de tous ces corps qui me nuisent et m’amenuisent, et j’essaie de trouver de l’air sain. J’essaie en vain. Je ne me bats jamais pour une place assise parce que j’ai ma fierté et s’il arrive que fortuitement, l’une d’entre elles s’offre à moi, j’ouvre mon bouquin du moment et les mots sortent du livre pour me gratter l’iris, comme un type gratte avec son ongle une croûte de moutarde séchée sur la table d’une brasserie paumée.

Si je ne prenais pas chaque jour le métro (c’est donc bien grace à la Régie Autonome des Transports Parisiens que je le dois), je n’aurais même pas connaissance de ce fait magnifique, indubitable, grandiose, surhumain.

On voudrait tous faire partie de la France qui se lève tôt. A défaut, on ne garnit jamais que l’armée pitoyable des gens qui se lèvent mal.


[Les éminents blogueurs aliénés dans ce texte, sauf le premier d’entre eux qui se trouve être à l’origine de ce texte, peuvent se considérer marqués du sceau de l’infamie : un « tag »]

dimanche 15 juin 2008

Avishaï Cohen - Eleven Wives

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Il n'était pas prévu de fréquence particulière dans la publication d'extra-sound. Néanmoins, après la remarque de Gael, je me suis résolu à en imposer une. Va pour l'extra-sound dominical, donc.

Il s'agit ici d'un morceau du contrebassiste Avishaï Cohen, qui figure sur son dernier disque "Gently Disturbed".

Un thème ressassé, répété, appuyé, sans véritable solo ni improvisation (si l'on excepte un changement de ton du pianiste qui fait figure de miracle infinitésimal).

Une composition simple comme la musique d'un film italien. Quelque chose qui tient de la continuité de la vie, jusqu'au brusque dénouement final.

Si vous voulez en découvrir davantage :

vendredi 13 juin 2008

Miss France écrit sur Marilyn


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La plupart des œuvres qui prennent pour sujet la vie de Marilyn Monroe commencent par la fin ; une manière comme une autre de bien vous faire comprendre où vous mettez les pieds. Des feux clignotants si vous préférez, avec des sirènes et des trompettes, comme lorsque quelqu’un vous fait une blague salace dans une soirée mondaine corsetée et qu’il l’accompagne d’un clin d’œil inutile. Un passage obligé en quelque sorte qui permet à « l’auteur » de vous mener en terrain connu : « attention, vous êtes bien en train de lire un bouquin sur Marilyn » ; « Vous vous souvenez, hein, qu’elle meurt à la fin, dans des circonstances troubles…vous attendez l’épisode de la poire à lavement dans l’anus, vous l’aurez… » ; « tout le reste n’est que peccadille, mise en bouche avant le dénouement sacrificiel ».

Et c’est en effet le cas. Le moindre geste, la moindre parole, la moindre réplique de film, le moindre événement de sa vie deviennent signifiants, épluchés, mis en relation dans le seul dessein de mettre en valeur l’apothéose finale. Comme s’il n’était jamais arrivé à Marilyn de simplement boulotter une plaquette de chocolat en ne pensant à rien, de vivre ne serait-ce que quelques poignées de seconde sans tourner inlassablement autour de ses présumées névroses. Marilyn Monroe, c’est une chimère shooté au déterminisme, une baudruche essentiellement mue par l’atavisme. Un destin les amis !

« Blonde » de Joyce Carol Oates ne dément aucune de ses règles. Dès les premières lignes, dans l’emportement d’une métaphore lourde – lourde – de sens, « la Mort cogne à la porte de la maison de Marilyn et lui dépose un colis ». Voilà qui donne tout de suite envie de refermer son bouquin, mais heureusement, il m’en faut plus pour que je cède au découragement ! D’autant plus qu’avec une introduction pareille, on s’attend à déguster du pesant, du glauque, du morbide et du peu ragoûtant. Miam !

La thèse psychologique de ce roman (car, c’en est un, en tous cas, c’est ce qu’en dit l’éditeur en exergue au cas où quelques abrutis prendraient ce récit téléguidé au pied de la lettre) est elle aussi d’une finesse à couper le souffle. Finalement, le problème de Marilyn, c’est d’avoir eu une Maman tarée et pas de Papa du tout. C’est de là que tout vient. Les photos à poil, les baises avec tout Hollywood, la came (impressionnant catalogue de cachetons pour dormir, planer, penser à autre chose, ne pas penser, dormir encore, se réveiller, retrouver un peu de lucidité, s’enfoncer dans des vapes aussi épaisses qu’un brouillard écossais…), les avortements et les fausses couches, les mariages ratés, les mauvaises fréquentations, et la mort. Tout n’a qu’une seule origine : l’absence d’une vraie vie de famille. Marilyn, nous raconte-t-on croirait longtemps à ce que sa mère lui révèlerait un jour sombre d’anniversaire : « ton Papa, Norma Jeane, c’est Clark Gable » ; d’où bien entendu, ce besoin irrépressible de devenir actrice de cinéma.

Pour ce faire, comme de bien entendu, elle couche avec tout le monde, et au passage, on l’humilie, on la martyrise, on la mutile. On la tue. Avant l'heure... Et cela ne fait guère que la mener lentement vers ce que l’on sait (on attend bave aux lèvres).

Mais il y a pire. Les profils psychologiques haut en couleurs des maris de Marilyn (enfin, les deux derniers surtout, le premier n'est pas connu, quel intérêt ça peut avoir ?). Joe Di Maggio, nommé sobrement « L’ex-sportif » (je suppose que c’est pour distinguer les connaisseurs des autres). Légende du Base-Ball, petit italien issu d’un milieu populaire. Comment pouvait-il être autrement dépeint qu’en type seulement intéressé par le physique de la star, se sentant flatté de l’avoir au bras lors de ses sorties mondaines, autrement dépeint qu’en homme jaloux obsessionnel, empêchant la grande Marilyn de jouer les aguicheuses, lui ordonnant compulsivement de raccourcir toutes ses robes ? C’est que L’ex-sportif en bon rital de base, un peu con aime sa mère d’un amour déraisonnable. Comment pouvait-on parler de lui sans le décrire comme un type aux manières rudes, un type brutal, machiste, rétrograde, habitué à cogner les femmes récalcitrantes ? Un sportif en somme !

Et Arthur Miller, qui devient sous la plume d’Oates, « Le Dramaturge ». Un être sensible, ébloui par l’aura de Marilyn plus que par son sex-appeal, ne souhaitant rien d’autre que la sauver par l’écriture…en réécrivant les drames de sa vie de manière heureuse, mais échouant dans tous les sens du terme. Impuissance de la page blanche et vertige de la débandaison, et on peut même mettre ça dans le sens qu’on veut. La classe avec un C majestueux comme le H du grand :
H O L L Y W O O D 

Et Kennedy. Bien sur, « Le Président » ou « Le beau Prince ». Pourquoi résister à l’envie de le contempler ivre de pouvoir, jouant avec les vies, tout acquis à cette conscience d’en disposer comme bon lui semble, insultant la brave Marilyn tandis qu’enamourée, elle avale tout l’équivalent de son sperme, puis la droguant et l’offrant à ses potes de sauterie ! La très très grande classe, on vous dit. La grande Classe au rayon grosses caricatures !

Et ce ton affecté, cette propension idiote à nommer les « célèbres » par des initiales, W. pour Billy Wilder, H. pour Huston, Z pour Zanuck, comme pour montrer qu’on a bien potassé son histoire du cinéma… Ces kilos de poèmes écrits par une Marilyn espérante, fiévreuse et déboussolée, ressassant sans cesse ces confusions ; Papa, Le Beau Prince, L'amant et plein de lettres pour un chouette alphabet phallique...

Le pire dans cette histoire, c’est que ce bouquin pèse 1110 pages et que je les ai toutes lues (enfin, en sautant quand même deux ou trois phrases ; à cause de deux ou trois redondances (sic)…).

[Blonde de Joyce Carol Oates – trad. Claude Seban – éd. De Poche - 1115 pages]

jeudi 12 juin 2008

Boullie




« Ça ne marche pas votre truc », j’ai dit en entrant comme un boulet éreinté dans le cabinet de consultation du psy. Et j’ai enchaîné sans lui laisser le temps de dire les mots qui auraient pu filer le train de sa petite mine chiffonnée : « maintenant, un rien m’énerve et pourtant tout m’est indifférent, en lieu et place de l’alternance comportementale dont nous avions convenu, j’ai le droit à une sorte de bouillie d’émotions qui ne veut plus rien dire…tenez, la colère des autres me semble désormais complètement outrancière, boursouflée, insincère et pleine de mauvais spectacle… Comme si la colère n’existait plus, comme si j’étais maintenant doté de clairvoyance, comme si je distinguais la colère à la lumière d’une radiographie et que j’en décelais les mauvais ressorts rouillés ».

Il arque ses sourcils bien haut, gratte le bout de son nez et passe le dos de son ongle sur une chemise d’un blanc qui me bousille la rétine. Il dit : « mais vous ne pouvez pas avoir l’un sans l’autre… La colère est là mais le détachement est nécessairement plus fort. Il vous permet de relativiser ; rappelez-vous les termes du contrat : vos deux « moi » devaient cohabiter. S’ils s’ignoraient l’un l’autre, vous deviendriez fou à lier, ce n’est pas ce que vous voulez, non ? »

- Mais si, c’est que je veux, je réponds. C’est ce que je veux par dessus tout. Une réalité parallèle, une télé transportation. Un truc avec seulement deux « moi ». Là, il y a mes 2 « moi » + moi, on est déjà trois. Et le troisième est le pire. Je veux deux « moi », mais sans autre « moi » conscient »
- Ce que vous me demandez est impossible !
- Et c’est maintenant que vous me le dites, après toute la thune que je vous ai filée ? Expliquez moi un truc Docteur Fakir ; pourquoi les gens ne parviennent pas simplement à se contenter de la colère ? Pourquoi se sentent-ils obligés d’y rajouter de grandes démonstrations, des petits traits d’ironie, d’esprit, pourquoi se sentent-il obligés de faire en sorte que leur colère en jette ? Ils pourraient s’exprimer simplement mais ils ne peuvent s’empêcher de gonfler le truc avec du folklore, histoire de montrer qu’ils sont cools, branchés, histoire de montrer qu’ils en ont ».
- Je ne peux pas vous répondre Monsieur Dorham, je suis psychanalyste, pas psychologue.
- Punaise, et quelle est la différence ?
- Un psychologue analyse les comportements. Moi, je n’ai guère que la mission de vous conduire sur le chemin de votre âme…
- Comme un curé ?
- Non, bien sur que non…disons, comme un mécanicien qui vous permet de bien relier tous les éléments qui vous permettent d’avancer.
- Ah, pardonnez-moi, mais ce n’est plus du tout pareil.
- Vous avez sans doute raison, mais si nous savions ce que nous faisions là, nous ne serions sans doute pas ici, en cet instant.

De la fenêtre on perçoit le bruit de deux Airbus qui se fracassent. Des gerbes de flamme viennent s’écraser mollement contre la fenêtre du cabinet. Le toubib de l’âme ne fait pas un mouvement, il regarde dans mes yeux comme moi ou je ne sais plus lequel de mes « moi » l’autre jour dans le cortex de sa cravate à pois. Loisir auquel je ne peux m’abandonner aujourd’hui puisque sa chemise m’éblouit comme une sorte de magnificence divine intolérable. D’autres avions fusent, ventre vers le ciel. Dans le cabinet, c’est aussi assourdissant qu’une kermesse d’enfer. Et par dessus cet Hadès de bruits, d’horreur et de mort, fantastique et grotesque, on entend le sifflet strident d’un flic qui fait la circulation. Allez vous écraser là-bas et vous par là. Par ici, tut-tut ! On entend la sueur qui coule le long de son dos, et le pas rapide et minuscule d’enfants qui traversent au passage clouté, chacun le dos chargé de cartables démesurés, sans rien regarder du spectacle ahurissant qui brûle tout, tout autour d’eux ; on croirait une bande de petites tortues qui traversent la vallées des damnés au petit trot en mâchant des feuilles de salade.

Le Docteur Fakir soupire légèrement et tripote nerveusement son petit carnet rose dans lequel, à ma conscience, il n’a jamais rien noté, tout du moins en ma présence. Au bout d’un silence long comme une décennie, il murmure : « je comprends ce sentiment d’égarement qui est le votre en ce moment, mais avec le temps, je suis certain que vous finirez par y voir plus clair ».

mercredi 11 juin 2008

La conjuration des imbéciles



Le soir, avec les gosses, aux environs de 18h00, j’emprunte la ligne de bus 89, de Cardinal Lemoine jusqu’au terminus, non loin de la Grande Bibliothèque, sur l’Avenue de France. On rentre à la maison après l’école et le boulot. Dans les bons jours, on passe notre trajet à se poiler, à siroter de petites briques de jus de fruits et à saloper nos fringues. A nous voir, les autres passagers sourient ou froncent les sourcils, surtout quand je demande à A. de ne pas faire chier sa sœur, sans utiliser d’autres mots que ceux là. Si j’étais un père plus exemplaire je dirais à l’une de ne pas se montrer casse-miettes avec l’autre, de respecter l’intégrité physique et spirituelle d’autrui. Hélas, je n’ai pas encore le logiciel qui me passe les mots au savon de Marseille.

Dans les mauvais jours, les filles braillent, A. passe son trajet à geindre et M. à grogner. Le chauffeur du bus n’attend jamais que les gosses s’installent si bien qu’au démarrage A. apprend chaque jour un peu plus les vices de la pesanteur et valdingue cinq mètres plus loin. Dans le pire des cas. Dans le meilleur, je la rattrape par le bras et je lui déboîte l’épaule.

Hier, c’était un bon jour, on avait pas de jus pour maculer nos vêtements mais on chantait des chansons qui se terminaient toutes par « et ça fait plaisir », ce qui a le don d’énerver la plus petite qui veille au respect militaire de chaque parole d’une chanson quelle qu’elle soit. Il faut se farcir quinze fois la souris verte, faire semblant d’y croire en susurrant « Chante Rossignol chante » et ne rien dire des deux voix discordantes qui vous grattent les tympans au scotch Brit.

C’était un bon jour. Ce putain de bus capricieux ne marqua pas l’arrêt en plein milieu de son trajet, pour faire résonner son « tous les voyageurs sont invités à descendre » d’une voix fémino-métallique, comme cela lui arrive parfois. Il longea nonchalamment les quais, puis bifurqua pour remonter le flanc des tours de la Grande Bibliothèque.

Pile à ce moment là, un concert de voix, beuglé dans un mégaphone déglingué nous parvint. Trois gonzesses et deux types s’agitaient, brandissant de grandes banderoles. Lorsque le bus marqua son arrêt (momentané) pour permettre aux quelques voyageurs concernés de descendre, les banderoles s’agitèrent devant les vitres. Un intéressant ballet de clébards écorchés, de singes trépanés et une bande de militants de la cause animale. Cette chouette cause leur dictait donc la nécessité de brandir de grandes photos d’épouvante et de torture sous le nez d’enfants de 2 et 4 ans (à peine plus loin, un autre môme était assis sur les genoux de son père).

Le regard du militant, je l’ai bien vu, il a croisé le mien. Je n’ai montré aucun signe d’énervement ni d’effroi, ni même de colère. Ce qu’il a vu dans mes yeux, c’est le vide, l’indifférence, un regard avec des mots non prononcés : « mon pote, t’es transparent, je vois à travers toi et ton peuple de babouins scalpés, t’es transparent comme tous les nazes dans ton genre, tu ne mérites pas le moindre geste de ma part, tu n’existes pas ».

Pourquoi je raconte ça ? Je ne sais pas au juste.

Parce que les choses ne tournent pas bien rond en ce moment. Les gens sont de plus en plus cinglés. Des types sont tellement illuminés par la cause qu’ils défendent qu’ils sont prêts à brandir des atrocités sous le museau d’enfants qui ne sont pas en âge de comprendre d’autre violence que celle de la cour d’école. Mais, c’est là une cause tout à fait respectable. Certaines autres le sont beaucoup moins. Qu’on en juge soi-même !

Par exemple, pour un jeu de mots malheureux, on se fait taxer d’incitation à la pédophilie. Entre autres choses. Prétextant une histoire de classement de blogs à la con !

Voilà des individus qui se permettent de déverser sur vous des tonnes de jugements et d’insultes parce que vous n’avez pas dit les choses dans le bon ordre et de la bonne façon, parce que avez bêtement rompu le train-train de leurs convenances, et ce faisant, ils se montrent incapables d’appliquer à eux-mêmes ces simples règles qui tiennent du bon sens. Ce faisant, dans la forme même qu’ils choisissent pour vous rouler dans leur merde, ils ressemblent au portrait peu flatteur qu’ils font de vous. Ils se métamorphosent en fous !

On va dire que c’est la condition humaine qui veut ça. Ou ses ténèbres. Ou que c’est juste de la connerie pure et simple. Toujours est-il que ça me dépasse et que ça ne donnerait pas envie à un misanthrope d’aller mettre le nez dehors !

mardi 10 juin 2008

Little (4) - Mélatonine



Pour clore, il faudrait une musique de film. Une musique qui ne s’arrête jamais. Comme une roue mais en notes. C’est comme ça, non ?

Je ne vais pas décliner cette misérablerie inlassablement. Le petit a dû se limer les dents. Le petit a eu une instit tarée. Le petit est une fourmilière allergique. Franchement, y a pas de quoi fouetter un chat ou se rouler dans la poussière en poussant des gémissements. Pas de quoi faire rameuter les pleureuses siciliennes. La vie est comme ça. C’est une sentence bête ! Alors allons-y : la vie, c’est comme un wagon de métro aux heures de pointe, faut se faire sa place. Ah, c’est bien, c’est chouette, c’est certainement la Maman de Forrest Gump qui nous l’a dit.

Ou ?

La vie, c’est comme une cuvette de chiottes, tu accumules et tu tires la chasse !

Ou ?

La vie, c’est comme une frise ratée, c’est laid, c'est plagié sur le voisin, donc pas bien original et pourtant, ça clôt invariablement toutes les fins de semaine.

Ou ?

La vie ? C’est la vie !

Aujourd’hui, l’eau a coulé sous les ponts et je décline les clichés pour m’enlever ma vilaine peau et adopter l’autre. Ça sert à rien de faire un bilan. Un bilan de quoi d’ailleurs ! Ah oui, je pourrais raconter comment l’Alsace a fini par me mettre ma peignée, et une belle, bien cinglante, vous raconter comment elle a métamorphosé le petit martyr en super bourreau de pacotille. Ce serait bien, ce serait chouette ! Comme quand le petit Pacino endosse le costume du chef de famille, contre toute attente. Ou je pourrais trier le bon grain de l’ivraie, le beau du laid, le bien du mal, l'actif du passif. Et tenter de jouer avec mon âme comme un équilibriste. Mais ce serait ignorer que tout est mélangé, comme la personnalité floue de Paul Newman dans l’Arnaqueur.

Ou ?

Rideau !

lundi 9 juin 2008

Little (3) - Zyprexa


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L’Alsace me hait. Elle a la rancœur éternelle des humiliées et c’est moi qu’elle a choisi pour vomir sa frustration et sa honte.

L’alsace est comme une femme à qui on ne demande jamais son avis et ça la fait disparaître comme de la buée. Elle est comme ses femmes qu’on marie de force, pour un gros compte en banque ou pour une marche franchie sur cette connerie d’échelle sociale. Pire, elle est celle qu’on piétine pour extirper toutes les richesses de son ventre. Elle est la salope même pas salope qu’on traite quand même comme telle, parce qu’avant soi, tout le monde a fait pareil. Comme si son viol était une tradition, un droit héréditaire…

Pourquoi moi ? Comment savoir ce qui secoue son aigreur. Pourquoi moi ? Parce qu’elle sait que c’est gagné d’avance. Ma taille de rien, mes biceps de rien, mes abdos de rien, ma cervelle de rien. Ma volonté toute petite qu’elle projette d’écraser.

Organisée, depuis que je suis tout petit, elle envoie ses émissaires me pourrir la vie. Des soldats pour me souiller l’existence. Des agents secrets pour envahir mes nuits de terreur et de sanglots. L’Alsace veut ma peau et elle l’aura. Veut ma raison et elle l’aura. Veut tout ce que je veux pour que je ne l’ai pas. Et elle l’aura. Elle envoie des brunes, des châtains, décolorées-blondes pour me plonger la tête dans la merde de la vie, comme un flic qui malmène un truand qui n’a que l’omerta sur le bout de la langue. Elle m’appuie la tête sous la flotte, et fait péter mes cotes contre la bordure d’émail de la baignoire.

A ce train là, elle aura ma peau, elle se sera refaite sur ma pauvre existence minable. Ce sera une contre-victoire de merde, mais ce sera toujours ça de pris ; ça et le plat de carpes frites qu’elle s’enverra, arrosé de Riesling, pour fêter ma mort et ma réduction en cendres.

Pour ma sixième année, l’Alsace m’a envoyé une brune. Avec des cheveux comme une perruque hippie. Qui tombait de chaque coté de son visage et qui menaçait de léviter au dessus de sa tête et de ses yeux fous.

Madame Hachenbrenner ! On aurait dit Méphistophélès, ça n’aurait pas été plus flippant ! Une institutrice avec des façons de folle à lier, une prononciation traînante qui vous donnait l’envie de manger votre cahier, de parsemer votre colon d’interlignes ! De vous métamorphoser en frise scolaire de fin de semaine.

Les frises, je ne savais pas les faire. Dépourvu d’imagination, je pompais les couleurs du voisin, les arabesques de la voisine, les courbes subtiles de celui de devant, et les rayures de derrière, et il n’y avait rien à faire, c’était toujours moins bien qu’eux. Et pour couronner le tout, l’Alsace m’envoyait sa pire création, une hydre gavée de Tokay.

J’entrais dans la classe, le cheveu ras et elle me donnait des surnoms de hérissons, entre autres choses ; et tous ces nazes se bidonnaient « haha Maîtresse ! », et tout ça à cause de la Ruhr, mais eux n’en savaient rien. A 6 ans, dès l’entrée en classe, je savais lire parfaitement, sans heurts ni hésitations, et je bredouillais pourtant quand mon tour venait.

A 16h00 pétantes, chaque soir, ma vessie me jouait des tours, et chaque soir, elle soupirait en me regardant sur ma chaise me tortiller comme un petit orvet flippé dans les mains d’un gosse rougeaud. Je levais la main timidement et elle me laissait filer. Un soir différent des autres, elle décida que c’était le bon. Elle siffla d’un ton froid : « tu attendras la sonnerie ». Elle leur racontait à tous une histoire ; allez savoir, des histoires de soldats allemands, de rationnements, de rutabagas volés, de pétroleuses, des histoires peu ragoûtantes de dignité violée, elle leur racontait le malheur de sa région, son destin et en parallèle, combien j’avais de la chance, moi, le petit rejeton d’italiens, d’avoir hérité de la paix, de la sérénité, d’ignorer ou de feindre d’ignorer les souffrances d’autrui en général, les souffrances alsaciennes en particulier, combien il était nécessaire que je paie pour tout cela, que je paie pour la mort, que je paie pour la guerre, que je paie pour la honte.

Et je n’entendais rien de cette histoire, de cette histoire qui n’en finissait plus et que je ne n’écoutais pas (pas plus que je n’avais écouté celles d’avant). Je n’entendais que le son de mon urine qui dégoulinait le long de ma jambe, en cascade chaude, collant mon pantalon à mes jambes, qui faisait un bruit de robinet mal fermé sur le lino de la salle de classe et la honte, sa honte d’alsacienne qui lentement, dégorgeait sur moi comme la couleur rouge d’un pull magenta oublié dans une lessive de blanc.

Je n’entendais pas non plus ses récriminations, ses soupirs agacés sur mon irrémédiable bêtise. Je n’entendais rien d’autre que les douze coups de la honte, les douze coups de ma défaite. Elle me tirait par une manche comme une chose qu’on ne veut pas trop toucher, une chaussette tombée dans une flaque de boue, c’était seulement moi, mais flottant dans la mer de ma propre pisse. Ses mots, elle devait parler alsacien comme ils le font tous quand un « étranger » s’assied à leur table, parce que je n’en comprenais rien.

Elle ouvrit la porte du dortoir comme le font les sheriffs un peu bourrés avec les portes battantes de saloons mal famés. Il fallait qu’elle me change. Aussi, elle chercha dans une pile de fringues quelque chose à ma taille. Aujourd’hui encore, je me dis qu’elle s’est donné du mal pour trouver le froc le plus laid du stock. Une chose trop large et sans forme, défigurée par de gros motifs à carreaux du plus mauvais goût. Le pantalon à carreaux de la honte.

Le lendemain, ma mère eut une discussion animée avec l’espionne alsacienne. Pour la pisse, qui faisait déborder son vase et parce que fréquemment, je prononçais en grelottant de peur le nom de mon institutrice dans mon sommeil. Aussitôt, elle me laissa tranquille. Mieux, l’année d’après, elle disparut. Quelques années plus tard, elle revint néanmoins assister à un spectacle de fin d’année, comme un prophète en son pays, entouré d’enfants amnésiques sans doute…elle caressa le haut de ma tête et chuchota près de mon oreille : « et toi mon petit, je ne t’ai pas oublié tu sais… »

Le petit venait de comprendre. A 6 ans, il n’avait remporté qu’une bataille. Trop petit pour un adversaire de cette taille, il ne pourrait remporter la guerre.

vendredi 6 juin 2008

Little (2) - Arnica


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Vous êtes dans une chambre d’hôtel carrément miteuse, coincée entre 4 cloisons rachitiques, qui redéfinit l’expression « crasse dantesque » ; des cafards galopent sur les murs, de grandes auréoles indéterminées défigurent la moquette et le plafond, des flocons de poussière dégringolent des meubles, un tube de vaseline ouvert déverse son contenu à la vitesse infinitésimale d’un glacier sur une table de chevet rayée par l’obsession des fous qui jouent des heures avec des pièces de monnaie, le lit est défait, les draps sont grêlés de tâches de gras, de sang, de dégueulis, de merde. La dernière fois qu’une femme de ménage est venue mettre le nez dans cette piaule, Sodome était encore debout et venait se la donner en After ici même !

Vous êtes ligoté sur une chaise en bois qui vous martyrise le coccyx. Un colosse au regard triste poireaute en face de vous et fait craquer ses jointures. Ce type là, c’est Pete Bondurant, les amis ! Dans la peau du loqueteux, vous ne vous dites pas : « merde, je vais passer un sale quart d’heure ». Non. Si seulement. Mais vos neurones murmurent : « je n’en sortirais pas vivant ». Je n’en sortirais pas vivant ou aussi vif qu’un légume avec un bon à vie pour me nourrir à la paille.

Pete Bondurant est une force de la nature faut dire ! Un tueur triste et blasé, fondu d’amour pour une stripteaseuse qui s’appelle Barb. Plus tard, l’enfant rêverait de lui ressembler, rêverait éveillé de faire craquer ses jointures et que les autres en fassent dans leur froc. Rien que ça, Crac-à-gauche, crac-à-droite et une mare d’urine voit le jour sous les pieds du gusse à qui vous souhaitez foutre les pétoches… A la place quand il serait adulte, dès qu’il pratiquerait cette gymnastique malsaine, son épouse lui dirait, exaspérée : « faut pas faire ça, ça file de l’arthrite ». C’est peut-être de l’arthrose, allez savoir.

De toute façon, le petit est encore à des kilomètres de tout ça. Il ne sait même pas que des types comme Bondurant existe. Et pourtant, il est doté d'un corps qui donne envie de le cogner parce que l’on soupçonne son incapacité à répondre de manière probante. Rien qu’à le voir se balancer sottement sur le pneu peint en jaune, moitié enterré dans le sol que la directrice a fait installer près du bac à sable, l’envie vous prend de le choper par la peau du cou et de lui enfoncer la figure dans une flaque de boue. Et cette tronche qu’il fait ! Le petit passe ses journées à rêvasser. Il ne chante pas avec nous parce qu’il dit que ce sont des chansons de ringard, il ne joue pas avec nous parce qu’il préfère tourner en rond les mains dans les poches en attendant l’heure de rentrer. Il vous regarde avec un air blasé, avec un air pas là, avec un air venteux qui n’a pas d’autre substance qu’un filet de salive pendouillant des lèvres de l’idiot du village…

Le petit apprend l’odeur et la texture de la boue, comme s’il s’agissait d’un second vêtement, la douceur cabossée des gnons, l’odeur pâteuse de l’Arnica, on l’extirpe de son rêve pour le barbouiller de noir, de rouge, teinter ses songes d’angoisse, de colère, on essaie de lui faire passer l’envie de ne pas chanter, de ne pas courir en rond comme un damné autour de la cour de récréation, comme nous. Comme nous. Trois éternités de maternelle. Et quelques éternités de primaire à manger du sable, de la terre et la salive des autres. Les chansons sont idiotes et interminables, la vie l’est encore davantage. Mais cette éternité lui apprend à serrer les poings, à faire macérer sa colère

Un jour d’école comme tous les autres sonne la fin du calvaire. Le Pete Bondurant (un petit blond à l’histoire familiale difficile, on en reparlera peut-être, peut-être pas) de bac à sable assouvit une fois de plus son fantasme de destruction sur le dos du préposé et ce sera la dernière fois. La toute dernière. L’enfant fermera son poing et décochera la timbale. Deux dents de son râtelier, et le sang dégoulinant en cascade de la bouche de son ennemi intime. Et il comprendra alors que la taille n’est rien, que tout est spectacle, que celui qui gesticule le plus est aussi celui qui met les meilleures chances de son coté. Le coté obscur dont parle le petit Jedi vert sur le grand écran du cinéma. Apprivoiser la colère, l’exciter et la rendre intenable, déchaînée. Vlan ! Re-vlan ! Le petit resterait petit. Mais pour compenser, il choisirait de devenir fou. Comme ce taré de Joe Pesci. Et plus personne ne porterait la main sur lui. Plus personne.

jeudi 5 juin 2008

Little (1) - Cortisone



Le petit est souffreteux. Ses bronches sont comme ces petites passoires qui servent à recueillir la crème élastique du lait chaud. Ils semblent recycler tout ce dont on ne veut pas, ce que l’on voudrait isoler puis jeter. On pourrait croire qu’une armée de lutins tarés en font inlassablement le tour. On pourrait croire qu’ils s’amusent à en frotter les parois avec des bouquets d’orties.

Déjà le petit était né prématurément. On nous l’avait gardé un bon mois à l’hôpital et son père lui apportait à la clinique le lait que je tirais de mes mamelles épuisées. Et il fallait être forte. Traire, c’était douloureux. Ne pas l’avoir dans mes bras, c’était douloureux. Le néant distancié qui nous séparait, séparait la maison de la clinique, était une boule douloureuse comme un ganglion gorgé de sang sous l’aisselle. Ne pas lui donner moi-même à boire, comme le font toutes les mères du monde, c’était douloureux. Et désormais, l’entendre respirer comme un vieux malade, s’endormir et se réveiller en sursaut parce que son cœur revisite les passages les plus noirs du Pavillon des Cancéreux, c’est douloureux. J’exagère ? Sans doute, mais c’est douloureux, et c’est une douleur qui surpasse ma capacité d’exactitude.

On a vu des spécialistes et pas un n’a semblé véritablement inquiet. Le petit est souffreteux, on devrait se faire une raison. On devrait en prendre notre partie. Le petit est souffreteux, qu’est-ce qu’on y peut, l’hiver, on le couvrira plus que les autres, on lui interdira de sauter à pieds joints dans les flaques d’eau, d’enfoncer ses mains dans la neige pour friter les autres, des boules de poudreuse plein les mains, on l’empêchera de sortir les jours de grand froid. Avec le temps, on s’y fera encore mieux. Sa respiration sifflante sera pour nous musique d’habitude et sujet de plaisanterie. Tiens, voilà notre petite dame aux camélias qui sort de sa chambre pour prendre son chocolat au lait.

Rien d’alarmant donc. Trois fois rien. Des bronches toutes encombrées. Des végétations qui poussent dans le corps. Plus tard, alors en âge de comprendre, le petit serait terrifié à l’idée d’imaginer une forêt emprisonnée dans sa cage thoracique, des arbres fous, au tronc torturé qui avec la croissance étireraient ses os, déchireraient ses ligaments, perceraient ses organes comme de petites outres en peau de chèvre. Et on le retrouverait plus vieux, dupliqué exponentiellement en lambeaux de chair pendus sur un arbre immense en plein milieu du salon de ses parents. Mais non, rien d’alarmant. Un cœur un peu trop gros, un cœur de cycliste. Plus tard, il n’aimerait pas le cyclisme, ni Fausto Coppi dont ses grands parents parlaient avec ferveur, ni ce bouseux de Bernard Hinault, et sa philosophie de solitaire-j’te-marche-sur-la-gueule-et-tu-peux-crever-la-bouche-ouverte-mon-cœur-est-un-four-à-charbon-du-Titanic. Mais Hinault n’en aurait rien à foutre, il continuerait à avaler les cols et les cachets, à se piquer la cuisse pour qu’elle l’emmène plus vite que le vent.

Rien d’alarmant. Le toubib dirait de sa voix bien assise : « c’est juste un peu d’asthme, on soigne ça très bien avec de la cortisone », et vlan, il rédigerait sa prescription, de son écriture de martien ivre. Les parents seraient rassurés. Le petit ne serait plus souffreteux mais il resterait petit tout le reste de sa vie.

mardi 3 juin 2008

Fission


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Dans le bureau du psy, il y a trois chaises, une table basse « design » transparente en plexi, vilaine et hors de prix, si petite qu’on n’ose même pas envisager poser le moindre truc dessus. Et rien d’autre. Pas de magazines à se mettre sous la dent, encore moins ceux qu’on ne consent à reluquer qu’hors de sa vie ; dans les salles d’attente.

Le message est clair. On est là pour attendre, pour cogiter avant l’oral, pour bouffer des cacahuètes, se ronger les ongles, se défaire et se refaire. Pour vivre l’attente et la mettre à profit. Et rien d’autre, les distractions sont bannies, proscrites, réprouvées.

Le psy porte une chemise de psy, un machin marronnasse constellé de pois noirs minuscules, une sorte de monochrome trompe l’œil faite chemise, qui se métamorphose sous le regard. A la surface de ce tissu dément, les pois s’interpénètrent, se confondent, semblent prêts à vous sauter à la gorge, à vous bouffer la carotide.

Plutôt bel homme. Grand, brun, élancé, très légèrement ventripotent et joufflu, mais plein d’assurance pour vous le faire oublier. Il porte des lunettes, cela va de soi, et seule fausse note au tableau, sur sa joue gauche, trône une sorte de grain de beauté légèrement hypertrophié.

« Vous comprenez, il dit en essuyant une grosse goutte de sueur suicidaire qui dévale sur son front, c’est plutôt inhabituel. Mon métier, c’est précisément le contraire de ce que vous me demandez ». Quel trouillard ce psy, il croit quoi, que je représente le conseil de l’Ordre ? « Docteur, on a déjà bien avancé, vous ne pouvez pas faire machine arrière maintenant ».

Lentement, un sourire d’aise collé aux lèvres, le toubib lève son arrière-train de sa chaise, dans un bruit de décollement fessier sur du cuir. Il fait le tour du bureau en étudiant tous ses gestes. Ma parole, il a une érection !

La première phase d’une bonne hypnose, c’est l’induction. Soit l’ensemble de la phase préliminaire qui vous porte vers la transe souhaitée. C’est à ce moment là que le grand sachem fait de gros yeux ridicules, se colle un turban sur le crâne, et pince ses cordes vocales pour faire sonner une voix burlesque de maharadjah sous benzédrine.

Vous avez tout faux, et moi aussi, j’avais tout faux. Ce toubib est un génie, il dit une vingtaine de mots sans changer (apparemment) d’inflexion. Il ne dit même pas de trucs du genre : « vos membres sont lourds ». Il parle de la pluie et du beau temps et vous atterrissez dans les bras de Miss météo en quinze secondes chrono (à condition d’être bien disposé. Je le suis à mort).

« Vous avez deux « moi », il murmure dans mes vapes.

Un « moi » impliqué, qui aime en découdre, une personnalité affective douée d’emportements, d’émotions. Un « moi » difficile à contenir, qui vous surpasse en quelque sorte. Et vous n’allez pas lutter contre lui. Vous le laisserez faire. Ce sera comme un chat un peu timbré dont vous vous direz ; « tant pis pour lui, il traverse la route sans regarder, si une voiture lui passe sur le ventre, il l’aura cherché ».

« Et puis vous avez cet autre « moi », un « moi » détaché, doué d’autodérision, qui a conscience que les choses n’ont d’importance que celle qu’on leur donne. Un « moi » libre qui n’est pas véritablement accessible, c’est une sorte de prison tout confort, un « moi » cuirasse qui vous protège de tout. Enfin, mieux, cet autre « moi » est si déconnecté qu’il se situe au dessus de tout. Ainsi, il n’est pas protégé ; puisque les choses n’existent pas pour lui. »

« Vous êtes deux et le resterez ».

Dehors, la rue a le visage immergé dans le formol. Ça pionce à tous les étages, à tous les coins de rue, à tous les comptoirs de troquet, des mecs sont adossés à de grands réverbères et ils pioncent aussi, la clope évasive au bec et le bout du nez qui commence à prendre feu. Moi et mes deux « moi », on avance sans regarder bien devant. Qu’importe, on est surarmé maintenant !

Au loin, une voiture finit sa course dans la vitrine d’une boutique Méphisto, de belles vitrines poussiéreuses, pleines de chaussures pour vieux. Les néons pendouillent en crépitant. Des étincelles giclent sur le trottoir au pied d’hommes endormis, le nez en feu. Moi et mes « moi » nous sommes d’accord. On a faim. Ça commence bien !

dimanche 1 juin 2008

Move on (Tigran Hamasyan - "Leaving Paris")




Comme dirait l'autre : "il est grand temps de passer à autre chose".

Bonne écoute à tous.