mardi 30 septembre 2008

Le grand mystère des actifs moisis



De l’à d’où je viens (purée, ça commence mal), l’un des principes de base de toute espérance de vie en société (ça ne continue pas mieux) consiste à toujours honorer ses dettes. Il s’agit là d’un principe essentiellement moral qui symbolise le respect que l’on éprouve envers autrui mais aussi envers soi-même. Un manquement à cette règle peut faire de vos enfants des orphelins et de votre épouse, une veuve éplorée.

Si j’écris ça en préalable de ce modeste billet, c’est parce que j’ose espérer que les financiers sauront se souvenir de ce que le bon peuple a fait pour eux si par hasard, il venait à l’idée de nos dirigeants (ça nous pend au nez en vérité ; car l'Etat, c'est aussi - indirectement - l'impôt) de nous demander de puiser dans nos réserves pour rétablir l’équilibre rompu par la nouvelle crise capitaliste.

Mais en réalité, je ne le crois pas ; nous vivons aujourd’hui dans un monde schizophrène. Par exemple, on voudrait nous demander de renflouer certaines caisses, afin de permettre au système financier de retrouver de la vigueur (en rachetant par exemple des actifs pourris) ; plus précisément, on va payer pour redonner du tonus (indirectement toujours) au marché de l’immobilier (entre autres). Cette opération permettra bien sur aux taux d'intérêt de remonter et de réévaluer le prix de biens immobiliers que nous ne pourrons plus nous acheter. Vous voyez ?, si les prix de l’immobilier sont trop bas, l’économie se casse la gueule, s’ils sont trop haut, on évoque derechef la crise du logement. Autrement dit, on se voit sans cesse confronter à se plaindre tantôt de l’offre, tantôt de la demande. Sans se prémunir des effets dévastateurs des pénuries de l'une comme de l'autre.

Nous supposons - enfin, Bernard Accoyer le suppose - que la croissance nous offrira bientôt de jolis marrons à tirer du feu (même les socialistes y croient ; la moindre des motions déposées cette semaine par les éternels candidats tablent sur ce seul et merveilleux indice). La Grande finance et les banquiers profiteront d’un environnement assaini et la bourse affichera une mine réjouie. Et tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes.

La bourse, ah la bourse va mal.

La Bourse, c'est un système de valeurs à la fois objectif et subjectif. Pour estimer la valeur boursière d’une société (son poids en chocolat si vous voulez), sont pris en compte quantité d’éléments objectifs : capacité de production, disponibilité du marché, potentialités de bénéfice… Quand l’ensemble de ses indicateurs sont au vert, la valeur d’une société, d’un secteur d’activité ou d’une matière première suit normalement une courbe ascendante. Quand en revanche, ces indicateurs sont mauvais, ou semblent en voie de le devenir, les valeurs décroissent. C’est un système valable pour qui est convaincu par l’universelle viabilité du système capitaliste. Il y a des valeurs, des données, des études, qui permettent au marché de se réguler, soit de déterminer qui prend du poids et qui doit en perdre. Le hic du système en question, c'est que bien souvent, ces mêmes indicateurs n'ont pas d'effet immédiat et que l'ensemble du marché se base alors sur des prévisions de croissance ou de décroissance qui tiennent bien souvent du voeu pieu ou d'une philosophie décliniste de première bourre.

Bien entendu, nous le savons tous, ce système permet également à certains intérêts, que nous nommerons subjectifs pour être poli, de surfer sur la vague des réussites et des déchéances : les spéculateurs. Certains vous diront que la spéculation a toujours existé, que sans elle, les valeurs ne s’échangeraient pas, que les bourses seraient léthargiques sans investisseurs et qu’en l’état, un investisseur (nécessaire on vient de le dire) se doit d’être payé en retour (bien sur, dans ce cas, on honore ses dettes). On oublie alors peut-être de mentionner que le spéculateur, en fait, se contrefout de ce qu’il possède. Pour lui, seules comptent les valeurs. Peu importe la spécificité du marché dans lequel il investit : il peut spéculer à loisir sur la valeur d’une équipe de foot, d’une entreprise de cirage ou du marché du topinambour. Son boulot n’est pas d’œuvrer pour le bien être de la croissance, ou de l’entreprise qu’il a choisi mais de toucher des dividendes sur son dos. C’est du donnant-troisfoisrendu !

On vous dira donc que dans tout système, il y a du bon et du moins bon, que les spéculateurs étaient déjà aux origines du séisme de 29. Foutaises. En 29, les spéculateurs existaient mais en nombre bien moins important. Les actionnaires de l’époque étaient pour la plupart aussi des industriels. Ils investissaient dans une entreprise pour qu’elle grandisse et se développe. Pour résumer, s’il y avait bien des spéculateurs pour pourrir encore davantage la dégringolade des valeurs en 29, aujourd’hui, nous ne trouvons quasiment plus que cela. Une armée de ploucs en déambulateurs qui se rêvent rentiers associée à de jeunes diplomés incapables d'entreprendre la spécificité d'un marché particulier. Et c’est aussi pour ces types là que nous allons donner un peu de nos imaginaires dividendes à nous (qui n’en sont même pas, à moins d’imaginer un ratio sueur/salaire qui n’existe que dans nos fantasmes d’ado boutonneux)…

N’imaginons donc pas que ces mecs imaginent contracter quelques dettes auprès de nous si nous leur filons de l’oseille pour remettre de l’huile dans les rouages d’un système (qui ne consiste qu’à brasser de la valeur comme de l’air) qu’ils contribuent à casser tous les 20 ans. Si leur mémoire donc, est et sera sélective, il faudra bien que la notre le soit moins.

lundi 29 septembre 2008

Play with Stanley



Généralement, je n’ai pas de problème de compréhension. Je ne suis pas ce genre de gars qui vous interrompt pendant le film pour vous demander : « quoi, elle a dit quoi ? mais pourquoi, elle lui dit ça ? Y a quelque chose que je ne comprends pas…tu peux remettre en arrière s’il te plaît…au moment où le roux entre dans le saloon ? ».

Généralement, je comprends tout. Par exemple, si un sale type se fait trucider à la fin d’un film, je comprends qu’il a été puni. Je remarque même pertinemment que la punition est en tout point proportionnelle à son degré de méchanceté. Un gars vaguement méchant, un peu roublard, meurt d’une simple balle, sans trop de souffrance. Un méchant d’anthologie va essuyer une fusillade de 10 minutes et il finira étêté par des pales tourbillonnantes d’hélicoptère, sur une musique de Wagner. Voyez comme je comprends. Pourtant, il nous faut le reconnaître, les équipes de scénaristes font toujours leur possible pour nous faciliter le travail. Par exemple, quand un type se présente devant une porte, qu'il veut l’ouvrir, il tripote la poignée en tous sens pendant 5 bonnes minutes. Il tire la porte vers lui, fait ensuite peser son poids sur elle (on ne sait jamais, parfois, faut tirer, parfois c’est pousser qu’il faut faire). Exténué enfin, il s’avoue vaincu et murmure (à très haute voix) : « mince, elle est fermée ». Nous savons donc que la porte est fermée. Et qu’il n’y a pas de possibilité de l’ouvrir. Aucune. « Flute, se dit-on, c’est dommage qu’il n’aie pas sa carte bleue sur lui, il pourrait tripatouiller le chambranle ». Une carte de crédit ou un couteau suisse, une épingle à cheveux ou un gros pavé de C4 ! Bref, je le redis, j’insiste, je suis un mec tout à fait fonctionnel pour ce qui est de la compréhension des œuvres cinématographiques ; tout le long du film, je bouffe mes Snickers en silence et je checke intérieurement les degrés de compréhension passés avec succès : « là, j’ai compris, check, ici, j’ai compris, check-check ! »

Le seul film à m’avoir défait, c’est 2001, L’odyssée de l’espace. Mais quand je dis défait, je veux dire défait dans les grandes largeurs, je veux dire ruiné, râpé, vaincu, détruit, annihilé. 20 ans de compréhension sans tâches foutus en l’air, effacés. C’est dur à vivre. C'est humiliant.

En 2001, pensaient les auteurs, nous voguerons dans l’espace en compagnie d’ordinateurs susceptibles. Or, nous sommes aujourd'hui en 2008 et force est de constater qu'on ne fait pas sensiblement mieux qu’en 1969 quand les américains faisaient semblant de se poser sur la Lune alors que tout était filmé depuis le désert du Mojave. Ce qui n’est guère mieux non plus (d’un certain point de vue) que l’année 1902, sortie du légendaire film de Méliès (celui qui met en scène la Lune et son oculiste).

Je devine bien sur que le film de Kubrick tient tout autour d’un trip nébuleux sur le principe d’évolution. Les avancées d’aujourd’hui et celles de demain n’ont guère plus d’importance que celles d’hier (elles en ont peut-être même moins) ; elles n’ont en fait d’importance que celle qu’on leur donne, dans la mesure où nous sommes là pour y assister : ce qui constitue l’essentiel de notre aveuglement (vous avez vu comme c’est subtil, nous sommes aveugles à force d’y voir ; carrément œdipien !). C’est singulier pour un film de science fiction mais tout à fait cohérent quand on y pense. L’idée est toute simple : les fantasmes qui font bander l’humanité depuis des lustres ne sont en fait que broutilles, comparées à la découverte de l’outil par exemple (de l'outil à l'arme, vous voyez le pas qu'on franchit !!!). Le progrès scientifique n’est proprement rien en comparaison du progrès humain et Armstrong dit une connerie lunaire en affirmant qu’un grand pas pour l’humanité vient d’être effectué alors qu’il piétine de nuit le Nevada en tout sens (on a changé d’état entretemps).

Mais je dois dire que la sorte de voyage dans l’hyperespace des couleurs que fait le héros, la petite chambre illuminée dans laquelle il atterrit comme par miracle, et le fœtus en forme de planète qui clôture l’œuvre me plongent dans la perplexité la plus totale. Soit, le symbolisme est ultralourd (et j’ai du mal à m’y résoudre), soit quelque chose m’échappe tout à fait.

Vous feriez œuvre de salubrité publique si vous participiez à cette grande tentative d’éclaircissement (pour qui n’a pas lu le livre, me souffle-t-on). Balmeyer est donc appelé à la base, Gunther également, et qui veut se joindre à nous. C’est un défi. Un défi à notre taille !





2001, L'Odyssée de l'espace
Bande annonce

samedi 27 septembre 2008

Narcotique de soi


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Ce matin, je me réveille. La vie ressemble à un assortiment parfaitement aligné de petits emplacements parfaitement carrés et je dispose de chaque pièce pour tous les combler. Je suis nu, devant la glace et je constate avec émerveillement que ma peau est parfaitement élastique ; elle ne retombe à aucun endroit de manière disgracieuse. Mon corps semble parfaitement concentré sur son sujet. Je fais mine de ne rien voir mais je vois bien que mon épouse me reluque tant et plus. Elle reluque mes fesses, ma chute de reins, mes épaules, mes deux jambes superbement campées sur le sol. Elle a raison, j’aime aussi regarder les belles choses.

Dans la glace, je constate néanmoins que mes cheveux commencent à être vraiment trop longs. Il serait grand temps que j’aille les faire ratiboiser un peu. C’est une tignasse, véritablement, mais ce matin, chaque épi semble être suffisamment discipliné pour conjoindre désordre et perfection du désordre. Ivre de moi-même, je me dirige vers la salle de bains et m’installe à l’intérieur de la baignoire. Depuis quelques semaines, la chaudière de l’immeuble a des ratés et l’eau macère, stagne dans une sorte de tiéditude qui m’exaspère au plus haut point, mais ce matin, l’eau semble avoir gagner les quelques degrés nécessaires à mon épanouissement. Je suis Diane. Au bain. Sans nichons bien sur.

J’inspecte ma bouteille de gel douche et constate qu’elle est en fin de vie. Tête en bas, je presse le ventre du flacon et après un sifflement suspect, elle me permet de recueillir dans un gant vert juste ce qu’il faut de produit pour savonner mon corps entier, pour éloigner de lui toutes mauvaises odeurs susceptibles de parasiter son fabuleux attrait.

Je sors de la baignoire. Encore nu, je vaporise un peu d’eau de toilette Chanel sur mon cou. Je constate avec délectation que ma barbe naissante est idéalement fournie. Je n’ai pas l’air de sortir d’une grotte, ni l’air d’un prépubère. Ce matin, même ma pilosité semble disciplinée. Tous semblent s’être donnés le mot : évitons de faire chier Dorham, ce matin.

Je m’arrête un instant pour évoquer avec vous la sagesse des anciens. Tout petit, chaque dimanche, mon arrière grand-père Gino, m’asseyait à coté de lui pour m’asséner de vives leçons de vie que je n’entendais pas alors. Elles me sont heureusement restées maintenant que j’ai l’âge de les comprendre mieux. « La classe, on l’a, avait-il dit je ne sais quel dimanche, ou on ne l’a pas ». Vieille sagesse toute italienne, vous en conviendrez. Considérez tout ce temps à faire fructifier un héritage si fabuleux. De Laurent le Magnifique jusque Dorham. La classe, on l’a…ou on ne l’a pas ! C’est comme ça, et pas autrement.

Ce matin, je suis certain désormais que je ne ressemblerai pas à un épouvantail sapé comme l’as de pique (disons, comme ce vendredi). En improvisant quelques pas sur le solo ultra-funky de Chris Potter, j’enfile un caleçon noir Dolce & Gabanna, une chaussette chocolat au pied gauche, une chaussette noire à droite, j’enfile un t-shirt anthracite, un pantalon Hugo Boss noir finement rayé de gris et un pull en cachemire noir. Pour trancher avec toute cette sombritude assumée, je me chausse de Clarks en cuir marron clair (qui rappelleront la chaussette chocolat du pied gauche), et passe autour de moi un grand manteau noir qui s’arrête juste au niveau de mes genoux (80 % laine ; 20 % nylon). Je me regarde de loin dans la glace, mesure la perfection de ma ligne du jour. Touche finale, dansant toujours, bougeant désormais les épaules, j’enroule autour de mon cou une écharpe Paul Smith en laine et soie, qui m’offre le soupçon de couleurs qui manquait. Demain dimanche, je n’aurai peut-être plus l’air de rien, mais Pépé, la classe, on l’a ou on ne l’a pas, et quand on l’a – je commence à vieillir, je décline de la sagesse malgré moi – on la retient !

Je suis prêt. Somme toute. Pour éclabousser la ville de mon aura de ce jour. Pour foutre la honte à tous les types mal fagotés qui déambulent imprudemment dans le quartier. Pour que les nénettes à leur bras se dévissent la nuque afin de ne rien manquer du spectacle.

J’ai des trucs à faire. Je dois passer à la pharmacie, je n’ai plus d’Aspegic et j’ai mal au crâne.







jeudi 25 septembre 2008

Littérature pour sourds et muets (7)



Comment expliquer cela. J’entends, ou plutôt je perçois des choses qui ne s’entendent pas. Ce ne sont pas des mots, ni des sensations. Ce sont des vérités…



Luce est étendue sur le ventre. Ses cuisses sont humides. Elles sont peut-être un peu grosses mais ça ne me dérange pas. Elle plonge la main dans un paquet de chips. A chaque fois que sa mâchoire s’ouvre et se referme, son corps entier s’agite sur le matelas. De temps en temps, j’entends quelques bruits de succion, quand elle passe sa langue dans le creux de ses dents pour en décoller les chips gorgés de salive, écrabouillés. Je suis un peu plus loin, cul nu sur le rebord de la fenêtre, il fait bon, je fume une cigarette. Je lui dis : « j’y peux rien… » ; elle se retourne d’un bond sur le lit ; sur le dos, elle sourit, les coudes reposant sur le matelas, elle plante un ongle dans sa bouche pour racler un molaire encombrée ; elle dit : « tu bandes encore ? ».



Ce sont des faisceaux de lumière ; des faisceaux, j’en suis certain, qui balaient l’espace. Un espace incertain, mais un espace quand même ; y a de la vie au-delà, putain, et ça a autant de luminosité qu'une lampe torche à la con. Des vérités, aussi, mais je ne les perçois pas, elles s’incrustent en moi, dans la moindre de mes cellules, si j’avais encore des jambes, encore un corps, si le froid existait encore, je m’agenouillerais cette fois.



J’ai rêvé que Luce découvrait mon petit manège. Elle sortait de son boulot, elle venait vers moi. Les poings serrés comme deux étaux. Elle se penchait vers la fenêtre de la portière conducteur. Elle hurlait des mots que je ne comprenais pas, ou que je n'entendais pas. Des gens qui passaient dans la rue assistaient à la scène, se retournaient. J’étais derrière le volant, immobile et tétanisé, incapable de faire le moindre mouvement ; « sors de ta voiture, espèce de taré, sors de ta voiture », je décryptais en lisant sur ses lèvres. Son visage était rouge, comme lorsque le sang se fige à un endroit et engourdit tout. Quand je me suis réveillé, j’ai cru sentir l’odeur affreusement mélangée du préservatif sur la table de la cuisine. Je sais bien que ce n’est pas possible ; je crois avoir hurlé.



Des faisceaux, et puis des bourdonnements intenses. Vrombissants, comme un vieux moteur de 4L mué par une armée de bourdons cinglés. Les vérités semblent discuter les unes avec les autres, elles se contredisent ; même ici, même maintenant. Elles tapent le carton sur mon dos. Taillent le bout de gras sur mon cas. Et in fine, elles crachent sur ma mémoire.



Luce poireaute derrière la glissière de sécurité. Je la distingue, derrière le volant. Elle a l’air de faire la gueule sévère. Ses deux bras sont croisés. Je m’arrête, à peine descendu, elle me cueille : « j’en ai plein le cul de cette voiture de merde qui tombe toujours en panne, on rentre ». « Mais, et la voiture de ton père ? » ; « j’en ai rien à foutre, il viendra se la chercher ». A peine montée dans la voiture, elle dégaine son téléphone pour dire à son père, qu’elle s’en fout, qu’il peut venir se la chercher sa voiture de merde.



Un soir, j’ai été malade. Je m’en souviens bien, c’était un soir d’élections régionales. La gauche avait tout remporté, j’étais content. Ils me semblaient un peu idiots et auto-satisfaits les vainqueurs, mais j’étais content, grelottant dans le lit. Toute la nuit, Luce m’a serré contre elle. Elle se sentait coupable de m’avoir traîné toute la journée dans ce froid sec, rouge de température, tremblant d’indécision.



Cette puanteur tout à coup. Une puanteur d’urine, de merde, de crasse. De la poussière partout. J’ai l’impression qu’on m’a enfoncé de la mélasse dans le nez. Mon corps me fait mal. C’est une douleur inconnue, indicible, comme si des milliers de rongeurs me grignotaient la peau, me rognaient les os, m’arrachaient les ligaments et les nerfs, me lacéraient les muscles. Les faisceaux balaient toujours l’espace. Comme si j’avais échoué, le monde me renvoie tout. Il m’exclut. Les faisceaux, qui s’agitent en tout sens, même alors que mes yeux refusent de s’ouvrir. Des pas raclent le dos de la moquette. La moquette mauve que Luce a choisie ; sa moquette, ses meubles. Les faisceaux se croisent, s'entre-déchirent. Une voix éclate parmi eux. Elle est fine, comme une voix d'homme qu'on déniaise. La voix demande : « il est mort ? ».



Fin

mercredi 24 septembre 2008

Littérature pour sourds et muets (6)



Il fait sombre. Je ne peux pas vraiment dire si le jour décline où s’il se lève. Je suppose que j’en saurai un peu plus dans quelques minutes, c’est comme pour tout, sans surprise, il suffit d’attendre. L’appartement n’a jamais été véritablement ensoleillé. Un autre immeuble en face mange toute radiation. Les pâles reflets qui éclaboussent timidement la pièce représentent pour moi le seul indice du temps qui passe. Je ne veux pas dire que passé un certain degré de méditation, ou d’écoute, le temps devient relatif, devient une vue de l’esprit – quand on ne découpe plus ses journées en segments chétifs – ce serait tout à fait en deçà de la réalité. Passée une certaine frontière, le temps n’existe plus ; il redevient le pitre menteur qu’il n’a jamais cessé d’être. Une illusion sociale.

Avant le passage de cette frontière, j’avais mal. Je ressentais la douleur. Pas une douleur vive, mais une douleur ultra-présente. Presque inqualifiable tant elle était minuscule et ténue. Elle parcourait tous mes membres, sans variation d’intensité. Mes os semblaient lentement se replier sur eux-mêmes et s’entre-broyer, les uns sous le poids des autres, le poids des uns contre le poids des autres. Au-delà, toute douleur a cessé, tout a semblé se distendre soudainement, puis s’insenbiliser. En l’espace d’un claquement de doigts. Je me souviens avoir lu quelques trucs sur ce que l’on appelle l’infiniment petit ; tout étant divisible infiniment selon la règle. La seule donnée échappant à cette folie de l’amputation mathématique, c’est le temps. Un claquement de doigts, ce n’est pas un temps minuscule, hyper-divisé ; en fait, c’est une éternité. Une brèche dans le mur de la métaphysique.

Je me rappelle que ce soir de voyeurisme champêtre, je suis rentré chez moi, sans même y penser. Sans même y penser, je prenais le volant de ma voiture, j’effectuais le tour des rues autour de mon immeuble pour trouver une place de parking. Je pensais : « et le week-end, elle fait quoi le week-end, cette salope de Luce ? ». Sans y penser, je me garais sur une place de livraison, je montais les foutues marches de cette merde d’escalier en colimaçon, les narines encore bouchées, reniflant, soufflant, salivant comme un gosse qui avance toujours la bouche ouverte. En ouvrant la porte, j’apercevais la silhouette illusoire de Luce qui me demandait de ne pas lui en vouloir. Je lui répondais sans comprendre : « je ne t’en veux pas, je crois que je suis au-delà de tout ça maintenant » ; et je posais le préservatif sur la table, l’odeur de Luce sur la table, l’odeur de son élu sur la table qui restait prisonnière d’un nœud mal fichu, quelques grains de terre d’une campagne inconnue, retenus par une nappe de lubrifiant incolore. Je regardais cette chose vulgaire et sale mais je la contemplais d’un œil froid, d’un œil nouveau. Comme un dieu qui regarderait la voie lactée enfermée dans un bocal. La vie s’agitait en tous sens dans cette pauvre prison de latex, pleine de potentialités mortes.

Je me rappelle de tout, depuis le jour où Luce m’a quitté. Des conversations échangées, de la moindre de mes pensées. Tout s’inscrit effroyablement en moi, sans possibilité de sélection, de refoulement. Les odeurs, les sensations sont mortes et pourtant je me rappelle d’elles avec une précision malade. Les moindres gestes, pitoyablement quotidiens. Combien de fois j’ai pissé dans la journée de vendredi ou à quelle heure j’ai dîné tel autre jour. Le temps n’est plus rien, mais je vis encore avec les souvenirs de ce temps là. Je me souviens m’être déshabillé, je me souviens m’être couché, puis je me souviens être resté là, avoir laissé tout l’appartement en l’état, la loupiote rouge de la veilleuse de la télévision (je me souviens avoir compris qu’on me coupait l’électricité le jour où elle s’est éteinte d’elle-même), le préservatif pourrissant sur la table de la cuisine, les chaises, meubles, objets, tels qu’ils avaient été laissés par Luce ou par moi-même. Je me souviens que le téléphone sonnait frénétiquement les premières semaines, avec une effarante précision. 5 appels par jour en moyenne, avec une pointe à 10 le 14 mars. Et puis plus rien. Persistait le silence sur lequel voyageaient les choses qui ne s’entendent pas. Même le dehors s’était éteint, assourdi. Les cris, la circulation.

Je me souviens, et ces souvenirs sont les seules petites choses qu’il me reste à tuer.

lundi 22 septembre 2008

Littérature pour sourds et muets (5)


source

Sec. Mort. Comme dans un rêve. Je n’ai rien ressenti en voyant le patron de Luce parader devant l’entrée du bâtiment, son champagne Demoiselle dans une main, son sac de lingerie chic dans l’autre. Aucune colère. Aucune tristesse. Sec. Mort. J’ai pourtant continué à surveiller Luce et son baiseur de pacotille, assistant assidûment, davantage médusé qu’abattu, au petit ballet des satisfaits d’eux-mêmes. Je me vautrais dans un temps suspendu où tout était anesthésié, insensible, fortuit.

Au bout d’une semaine et demi de planque, dont trois jours passés à manquer à l’appel, mon portable vibrait enfin sur le tableau de bord de la voiture. La voix de mon patron beuglait à l’adresse d’un répondeur sourd et muet: « t’as intérêt à avoir une excuse béton, conard, t’as intérêt à être mort ». Je ne sais pas si c’était censé m’impressionner ce truc là mais je ne tardai pas à désosser l’appareil, pour en extraire la carte Sim et la glisser entre mes molaires. Toute la journée, pour m’occuper, je grignotais la carte à puce de mon téléphone, le lien mort et mâchouillé qui me maintenait autrefois à l’intérieur du monde des vivants. « T’as intérêt à être mort », il avait dit ! J’exécutais consciencieusement les ordres. J’étais au-delà !

Pendant ces semaines de surveillance, ils ne sortirent qu’une fois ou deux, pour aller dîner dans un restaurant, situé quelques mètres plus bas dans la même rue ; une sorte de placard glauque mal éclairé par un bataillon rachitique d’ampoules basse consommation, où la bouffe était dégueulasse (je la testai l’après-midi suivant). Chaque soir, c’était la même rengaine. Le patron se pointait une heure et des poussières après la fermeture et rejoignait Luce, avec chaque jour un attirail différent. : alcool, bouffe, petits sacs de sport de taille variée. Le catalogue Modes et Travaux de l’adultère. Ils baisaient là haut. Peut-être sur le bureau, selon un rituel parfaitement calibré. Ou ailleurs, selon les exigences dictées par le fantasme du jour.

Qu’elle baise avec le patron ne me posait pas de réel problème en soi. Nous n’étions plus ensemble et elle pouvait bien baiser avec qui elle voulait sans avoir à me rendre de comptes : le patron, l’homme de ménage, le petit zèbre de province, leurs amis, la terre entière.

Quand ils sortaient, ils ne se touchaient même pas. Ils n’échangeaient aucune parole. Elle marchait légèrement devant lui et il suivait le rythme, à distance étudiée, reluquant son cul comme un détraqué. Ils ne quittaient jamais le bureau ensemble. Il sortait le premier, se dirigeait sans hâte jusque sa voiture et se barrait sans demander son reste. Et puis c’était le tour de Luce. Elle descendait le long du trottoir, d'un pas las et absent, puis prenait à gauche une petite rue calme, où un hôtel pas franchement miteux, pas franchement bien tenu non plus, l’attendait.

Un soir pas comme les autres, ils sortirent du parking en voiture. Ils s’arrêtèrent 35 kilomètres plus loin, sur un chemin de terre, situé en bord de départementale, entouré de champs de maïs. Quelques dizaines de mètres derrière eux, je continuai sans prendre l’intersection, et m’arrêtai un peu plus loin. Le temps de me faire une résolution, je descendis de la voiture et traversai en diagonale le champ à pied. Bien que la nuit fût opaque, je parvenais à me repérer à la lumière du plafonnier de leur voiture. Je pouvais distinguer l’intérieur du véhicule.

Ils s’étaient installés à l’arrière. Le patron était assis, sous-vêtements et pantalon sans doute en bas des chevilles, chemise déboutonnée. Assise sur lui, lui tournant le dos, Luce baisait son élu en se cramponnant à l’appui-tête du siège passager.

Je les regardai en silence, immobile. Tout le temps qu'il leur fallut pour en finir. Une petite dizaine de minutes chaotiques à peine. Sans se toucher. Ou presque.

Portières et fenêtres pourtant closes, j’entendais ses gémissements sans distinguer son visage. Les gémissements d’une autre à ce qu’il me semblait. Mais je n’ai rien ressenti non plus, ni colère, ni peine, ni amertume. Je la contemplais chaque jour, dégringoler un peu plus bas à chaque fois ; et même cette constatation là ne me procurait aucun plaisir, aucun réconfort. J’étais mort, j’étais sec.

Finalement, la porte arrière s’ouvrit et Luce en descendit, la même expression lasse et absente étendue sur le visage. Elle remonta à l’avant sans dire un mot, tout en baissant les pans de sa jupe. A moitié sèche ; à moitié morte.

Une poignée de secondes plus tard, la voiture s’agita sur ses suspensions. Après avoir repris son souffle, l’élu faisait glisser son corps sur le flanc pour remonter son pantalon. Il descendit ensuite de voiture pour reboutonner sa chemise, puis claqua la portière brutalement. Il leva la main vers la lune et contempla avec fierté, à la lumière pâle du satellite, un préservatif rempli de sa propre semence qui pendouillait mollement sous l'effet du poids du liquide. Il fit un nœud et balança son déchet au loin derrière la voiture. D’une démarche lente, presque dansante, il fit le tour par l’avant du véhicule, sans un regard vers l’habitacle. Il ouvrit la portière, s’installa derrière le volant, éteignit la lumière du plafonnier, démarra après quelques instants. La voiture s’éloigna dans un mince nuage de poussière.

Après m’être assuré que la voiture ne risquait pas de faire demi tour, je sortis de mon bourbier, les narines pleines de poussière. Je remontai lentement le chemin de terre. L’endroit s’était instantanément gravé dans ma mémoire. Tout comme son geste et la trajectoire flottante de son lancer. J’aurais pu le faire les yeux fermés. Sans hésitation, malgré l’obscurité qui dévorait tout, je m'arrêtai et dans le même geste, je me baissai pour récupérer le préservatif, que je laissai tomber dans la poche droite de ma veste. Cherchant à me raccrocher au peu de raison dont je disposais encore, je retournai vers ma voiture.

dimanche 21 septembre 2008

Le 7e jour # dim. 21 sept. 2008 (spécial jazz vocal)



Le jazz vocal, c'est la vitrine. Et l'avant garde du jazz instrumental, c'est l'arrière boutique si vous voulez. En devanture, on appâte le chaland, on le cajole, on ne le brusque pas, les standards se suivent et se ressemblent, les solistes ne martyrisent pas les gammes, ne dépouillent pas les thèmes ; l'auditeur se sent chez lui ! Un verre de Chablis dans la main et un feu de cheminée qui crépite et lui colore les joues. On prie timidement pour que l'auditeur s'avance plus avant, vers le coté obscur du magasin, d'où lui parviennent sons étranges et harmonies tarabiscotées.

Du jazz guimauve pour tympans ultra-sensibles. A quelques majeures exceptions près qui font une grande différence.

3 choses pour ce dimanche qui font donc figure d'exceptions.

Dinah Washington pour commencer.

Malgré l'immense amour que j'éprouve pour ces grandes divas que sont Billie Holliday, Ella Fitzgerald ou Sarah Vaughan, celle qui récolte les 3/4 de mes suffrages, c'est Dinah Washington.

Sans Dinah Washington, Aretha Franklin n'aurait même pas chanté sous sa douche. Bien avant l'explosion du Rhythm n'blues et l'avènement des artistes Stax et Atlantic, elle a su développer un art unique du swing qui préfigure spectaculairement tout ce qui suivra en la matière.

Dans la vidéo ci-dessous, vêtue de ce qu'on pourrait appeler une robe de l'espace (ou une robe de très bon goût), toute en strass et noeud hypertrophié, elle interprète un standard : "All of me", devant le public conquis (réputé exigeant) du festival de Newport. Touche à tout, railleuse, espiègle ; pour moi, elle est magique. Et apparemment vibraphoniste à ces heures...





Mahalia Jackson pour continuer, est une autre figure du jazz vocal qui mériterait une plus large reconnaissance. Sans doute parce qu'elle est une "ancêtre", comme a pu l'être Bessie Smith et qu'on balance toujours les poussières sous le tapis du salon. Elle n'en est pas moins l'inspiratrice de toute une génération de chanteuses. Diva d'une humilité rare (quand on songe à la grande allumée que fut Nina Simone), elle a révolutionné le gospel, dépoussiéré les cantiques comme personne n'a su le faire depuis.

Vous pouvez l'écouter ici dans son interprétation une version quasi-définitive de "Amazing Grace" !, pompée des milliards de fois depuis par un troupeau de chanteuses en mal de transcendance. On fait ce qu'on peut...





Je vous invite enfin à vous rendre sur une petite partie (allez voir le reste aussi, tant que vous y êtes) du site internet du chanteur Kurt Elling (sans équivalent à mon avis dans le petit monde corseté du jazz à voix). Vous y découvrirez une très belle et poétique galerie de photos, toutes prises des fenêtres de chambres d'hôtel où il a résidé pendant ses mutliples tournées ; histoire de vous rappeler que la jazz est aussi un voyage, servi par de très grands voyageurs.

Enjoy

&

bon dimanche à vous.
(bon, aujourd'hui, j'ai pas les mots...ne m'en voulez pas, l'essentiel est là)

mercredi 17 septembre 2008

Littérature pour sourds et muets (4)



C’est un grand placard. Spacieux. Avec une tringle pour y suspendre tout un tas de cintres. Et des étagères pour y entreposer des vêtements de toutes sortes. C’est Luce qui a insisté pour qu’on l’installe. Chaque jour ou presque, elle avait coutume de me faire remarquer que je n’étais pas un type très ordonné. Elle pointait son index aux quatre coins de l’appartement. « Là…et là…et là encore », elle désignait une veste, un pantalon, un t-shirt, des paires de chaussettes dépareillées. Et elle ajoutait : « je veux une armoire ». « On n’a pas assez de place pour une armoire, on en a déjà parlé », je répondais. « Une penderie alors ! ». « Une penderie, c’est plus grand encore qu’une armoire ». « Pas du tout, maintenant, ils font des trucs qui s’encastrent entre deux pans de mur, ça ne prend pas de place supplémentaire, c’est étudié pour les petits appartements ; ce sont des des "solutions de rangement"... ». Quand je faisais remarquer que l’appartement ne présentait aucun espace configuré de la sorte, elle haussait les épaules et sifflait : « si !, dans l’entrée, à coté de la porte ». Qui donc entrepose ses fringues à l’entrée de son appartement ? D'habitude, c'est plutôt là qu'on entasse ses pompes, non ?

A l’époque, ce genre de petites disputes du quotidien m’attendrissait presque (j’avais l’illusion prétentieuse qu’elles constituaient une part non négligeable de notre identité) mais après notre séparation, tout m’apparut sous un jour nouveau ; un jour médiocre, commun, un jour avec un sourire pas net étendu en plein milieu du visage. Ces réminiscences affluaient en ordre dispersé, émergeaient par associations d’idées. Le jour où celle-là se désenglua de ma mémoire, j’étais justement face à ce grand placard, cette sorte de penderie indéterminée et inqualifiable, un peu hagard, hésitant entre le pathétique et la caricature. Hésitant entre le manteau quotidien et le port de l’imperméable ; entre la sobriété et l’uniforme du limier de bazar.

Ce fut en effet une épopée pathétique. L’épopée du conformisme en somme. La première semaine de filature, je fis chou blanc. Je filais pourtant en voiture, tel une comète, dès le boulot terminé et je venais me garer un peu plus haut dans la rue où Luce travaillait. Et puis j’attendais. Les deux mains sur le volant, fixant la porte d’entrée quelques mètres plus bas. Lundi blanc puis un mardi plus blanc encore. Sans une trace d'elle. Le mercredi, espérant en avoir le cœur net, j’appelai le standard et demandai à la préposée d’obtenir le poste de Mlle Luce Andreotti. Quelques secondes d’attente plus tard, ponctuées par les notes d’une pièce de Mozart au son atrocement uniforme, rachitique et amputé, la ligne crépita ; je l’entendis prononcer la première syllabe de son prénom et raccrochai aussitôt. Elle était donc à son poste. Mais pas plus ce soir là que les autres, je ne l’aperçus sortir par la porte d’entrée. Existait-il une autre sortie (en tout cas, je ne la trouvai pas en effectuant le tour du pâté d’immeuble) ? M’assoupissais-je sans m’en rendre compte ? Etait-elle au courant de mes pensées intimes et se déguisait-elle en homme avant de sortir ? Ce putain de mystère dura une semaine entière ; jusqu’au lundi suivant pour être exact.

Rien ne venait s'enchâsser sous mes dents. Chaque soir, un jeune type à la démarche incertaine sifflait la fin de la récré. Ce mec là disposait sans doute d’une impressionnante collection de costumes rayés. Tous étaient différents mais tous semblaient incarner la même volonté. Ça lui donnait un petit coté Al Capone de province, et je me disais en moi-même qu’il était peut-être temps que quelqu’un mette fin à cette résurgence ridicule et de mauvais goût. Costume rayé ou pas, le type n’en avait pas moins la responsabilité humiliante d’abattre le rideau de fer de l’entreprise, aux alentours de 19h00. Une grande quincaillerie perclus de croisillons qui s’abaissait automatiquement avec l’aide d’une clé, d’une serrure et d’un quart de rotation du poignet. Ensuite, le petit zèbre sortait de la savane par une autre porte, plus discrète, située un peu plus haut dans la rue et se dirigeait d’un pas asymétrique vers le métro le plus proche.

Le lundi suivant, découragé, je persistai un peu après la danse du rideau de fer. Parce que j’étais incapable de continuer, d’aller ailleurs. Incapable d’aller au-delà de ma souffrance. Une heure plus tard, Luce apparut dans la rue. Elle traversa la chaussée en sautillant légèrement sur ses talons hauts et pénétra le Monoprix d’en face. Elle reparut un petit quart d’heure plus tard, tenant dans chaque main deux gros sacs orange fluorescent et traversa en sens inverse, disparaissant là où elle était apparue.

Luce est-elle une foutue SDF des Temps Modernes qui crèche au bureau ? Le genre qui attend la fermeture pour se faire un encas, qui fait sonner son réveil une heure avant l'ouverture pour faire sa toilette puis aller siffler un petit-dèj. au café du coin ? Et qui donne le change - entrant chaque matin par la porte d'entrée comme tout le monde, le sourire placardé en guise d'ingénuité - toute la journée à des collègues qui préfèrent encore l'ignorance à la compassion ? Quelques minutes plus tard, j’obtins ma réponse. Un type à la carrure démesurée, une bouteille de champagne dans la main gauche, un sac Chantal Thomass dans l’autre, entra à son tour. Aucune faute de goût cette fois dans le choix du costume. Un physique de blaireau qui ne doute de rien et le compte en banque fourni avec la panoplie.

J’avais ma réponse, bien sur. Luce baisait avec le patron.


mardi 16 septembre 2008

Phénomène


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Y a des modes, comme ça, qui fleurissent. Certaines sont heureuses, d’autres le sont moins (les sabots en plastoc, les revivals années 80). Doudourou nous le disait l’autre jour : « incroyable le nombre de gens que l’on voit avec un exemplaire sous le bras d’un des tomes de la trilogie Millenium ». C’est assurément le plus spectaculaire indice d’un véritable phénomène de librairie. Je ne dois d’ailleurs pas être le premier blogueur – loin s’en faut – à pondre un billet sur le sujet.

Il faut dire aussi que chez Actes Sud, on a soigné le produit. La couverture a plutôt belle gueule et se repère à des kilomètres. On voit des types bouquiner Millenium dans les troquets (désormais qu’on n’a plus le droit de s’y enfumer), des nénettes qui ne lèvent pas la tête de l’ouvrage dans le métro, des exemplaires qui dépassent des sacs à main. Sur la plage cet été des gonzesses doudoune à l’air qui tournent des pages, livre ouvert, dos au soleil, des mecs à l’allure absente qui regardent par-dessus leur épaule ; une nuée de lecteurs à couverture rouge et noire s’éparpille un peu partout, sous nos yeux. A ce jour, la France est divisée en deux : il y a ceux qui ont lu Millenium et les autres. Et il faudrait que ceux qui ne l’ont pas encore lu habitent une grotte singulièrement reculée du monde pour ne pas savoir de quoi il retourne, entre les couvertures qui s’affichent dans les mains de tous, et les superbes placards publicitaires qui ont périodiquement décorés les métros, les cloisons d’abri-bus, et autres joyeusetés marketées du genre.

Il faut ajouter encore que l’une des grandes raisons de ce succès, c’est sans doute la mort de l’auteur. Une sorte de légende à punaiser en exergue de l’œuvre, puisque Stieg Larsson, l’écrivain à qui l’on doit cette trilogie, a trouvé le moyen de rendre ses trois tomes achevés à l’éditeur avant de retourner canner tranquillement chez lui. C’est bien connu, les morts vendent bien mieux que les vivants.

Voilà de bien mauvais arguments pour nous permettre de déterminer si le succès paranormal de ce roman est mérité ou non. A vrai dire, j’ai été surpris par la qualité des personnages. Ailleurs, j’ai entendu parler de quelques clichés. Je ne sais si cette remarque concernaient les personnages. Par exemple, l’enquêtrice freelance, Lisbeth Salander ; une fille un peu perturbée et asociale, dotée d’une intelligence au-dessus de la moyenne (ce qu'elle considère comme une tare) qui utilise les tatouages pour inscrire sur son corps les événements cruels et terribles qui ont jalonné sa vie. Ça m’a tout l’air bien balisé comme sentier, ça ! Sauf que c’est très fréquent de relever ce genre de réflexes pulsionnels chez des individus présentant des situations similaires.

A vrai dire, je n’ai trop rien contre les clichés, si tant est qu’ils permettent au personnage de vivre sa propre existence. A force de vouloir que les personnages évoluent en dehors où à coté de leur nature, toujours à l’inverse de ce qu’ils seraient censés faire, on finit par les rendre inhumains. Par peur de les rendre communs, nous les rendons parfaitement étrangers à tout ce que nous sommes. Bref, il s'agit là d'un bon roman policier (on ne va pas non plus en faire des tartines) tout ce qu’il y a de plus honorable, bien fichu, pas trop mal écrit (à ce qu’il semble) et traduit (mis à part quelques dialogues familiers manquant de naturel).

Je me permets, pour finir de revenir sur le succès singulier du roman. Un peu plus haut, je me suis permis – peut-être hâtivement – de diviser l’hexagone en deux. Une autre distinction est en effet à faire : il y a ceux qui ont lu Millenium et ceux qui sont actuellement en train de le lire.

L’autre soir, je sors du métro, mon exemplaire à la main, ouvert devant moi. Je continue à lire en marchant. Une femme d’une quarantaine d’années, dont les cheveux sont châtains très clairs, se porte à ma hauteur et me dit, affichant un sourire qui tient à la fois de l’espièglerie et de la séduction: « vous croyez qu’elle est morte ? ». Vous auriez su quoi répondre ? Comme un con, je bredouille : « qui, quoi ? Hein ? Y a pas de femme ? ». Je suppose qu’elle a dû me prendre pour un idiot fini puisque le premier tome de Millenium regorge précisément de personnages féminins. Y en a de toutes les couleurs pour ainsi dire. Elle continue néanmoins à poser la même question, espérant sans doute m’extirper de mes quelques pensées lourdes et engluées mais je persiste à répondre totalement à coté de la plaque. Finalement nous nous séparons et je rentre chez moi, continuant ma lecture piétonne tout du long.

Je dois l’avouer, j’ai rêvé un instant revenir sur mes pas, juste pour lui dire : « non, ne partez pas, vraiment, je ne suis pas un abruti qui n’entrave rien à ce qu’il lit. Restez, je vous assure, j’ai mon opinion sur l’hypothétique décès d’Harriet Vanger, j’étais juste un peu trop plongé dans ma lecture » ; ceci m’aurait permis sans doute de sauver mon amour propre de la débâcle.

Presque aussitôt toutefois, je me suis fait la réflexion suivante : « voilà ce qui nous sépare : d’un coté nous avons ceux qui ont lu Millenium ; de l’autre, nous avons ceux qui sont en train de le lire, et ce très infime décalage donne le droit aux premiers de venir pourrir la lecture des seconds ». Autrement dit, vous finirez invariablement - si vous choisissez de lire ce livre (je l'ai dit, bon personnage, bon intrigue, polar de bonne facture ; mais l'été et la plage, c'est fini !) - par croiser un casse-couille qui n’a d’autre fantasme que de vous éventer la fin.

Et si vous savez lire entre les lignes, c’est précisément ce que je viens de faire.


[Les hommes qui n'aimaient pas les femmes - Millenium 1 de Stieg Larsson – trad. du suédois par Lena Grumbach et Marc de Gouverain – éd. Actes Sud - 571 pages]


dimanche 14 septembre 2008

Le 7e jour # dim. 14 spet. 2008



J'ai décidé d'étoffer légèrement l'extra-sound dominical et d'élargir un peu le spectre. La rubrique, toujours dominicale, s'intitulera désormais le 7e jour et elle vous proposera une vidéo, un fichier audio, et un lien sur un blog ou un site internet que je souhaite vous faire découvrir.

La vidéo de la semaine illustre la série qui est actuellement en cours. Il s'agit d'un clip vidéo du groupe Radiohead intitulé "Just". Je vous laisse le découvrir sans en dire plus.




RADIOHEAD
Just


Europa Film Treasures, c'est le site à visiter de toute urgence. Sur cette plateforme, vous aurez accès à de véritables bijous du patrimoine cinématographique européen. Films courts, objets bizarroïdes, de Finlande, d'Italie, de toute l'Europe, datant pour certains du début du siècle. Certaines des oeuvres présentées sont confondantes de beauté et d'invention. La publicité n'est donc pas mensongère, il s'agit bien d'une authentique île au trésor.


Le fichier audio, quand à lui, a une saveur toute particulière pour moi. Il s'agit d'une vieille chanson napolitaine, Core 'ngrato (ou Cuore Ingrato) chantée ici par le célèbre ténor Caruso.

Rassurez-vous, je n'écoute pas ce genre de trucs tous les jours, il ne s'agit que d'une réminiscence, une petite saveur d'enfance, qui a refait brusquement surface sans raison apparente. Encore aujourd'hui toutefois, je trouve que l'ouverture instrumentale de cette chansonnette est véritablement de toute beauté.



Après quelque temps, Core 'ngrato retombera à nouveau en désuétude. Jusqu'à la prochaine émergence.


Bon dimanche à vous tous.

vendredi 12 septembre 2008

Littérature pour sourds et muets (3)



Ensuite ? J’ai fait comme tout le monde. Je me suis voilé la face. Je me suis un peu oublié dans le boulot. J’ai pris des trucs qui vous empêchent de réfléchir et d’être un individu. Je l’ai traitée de pute et de salope, et je pleurais en hurlant ces insultes dans mon appartement vide. J’ai traqué la moindre trace d’elle, pour la détruire et la faire sombrer dans l’oubli. J’ai brûlé de vieilles photos de nous deux, deux polars à la noix qu’elle avait laissés dans un tiroir du bureau, je me suis branlé comme un malade en m’imaginant la baiser comme la pire des traînées. Et d’une certaine façon, à chaque coup de rein, je la poignardais, et tout en même temps je l’insultais, je crachais les mots « pute » et « salope ». Mais je n’étais guère qu’un mec pathétique, seul avec sa rage, s’astiquant sur le canapé lilas du salon ; parmi les meubles qu’elle avait choisis, au milieu des couleurs qu’elle aimait.

Le jour même, comme je l’ai dit plus haut, je suis allé bosser. J’ai essayé d’éviter les plus bavards, avec un succès mesuré. Satyajit, le mec de l’info, a passé cette journée là à m’adresser des mails en rafales. La plupart d’entre eux contenait des fichiers joints : photos bizarres, pornos, vidéos insolites, pêchées sur le net pour faire marrer les collègues. N’importe quel autre jour que celui-ci, ça m’aurait fait marrer comme les autres. Les mails s’amassaient dans la boite de réception comme autant d’obus qui venaient exploser au cœur de mon amour propre et je n’ai répondu à aucun d’entre eux. Vers 17h30, Satyajit a fini par s’interroger au sujet de ce silence inhabituel et m’a écrit un mail plus personnel, avec un objet sans mystère, rempli comme suit : « tu vas bien ? »… Le texte du mail proprement dit n’allait guère plus loin ; il désamorçait pour ainsi dire l’interrogation initiale : « t’as trop de boulot ou quoi ? Tu fais la gueule ? T’as vu la photo du clébard en train de se taper un canard ? ». Qu’aurais-je pu répondre ?, j’ai simplement écrit : « fous-moi la paix Satyajit, c’est pas le jour ». Il n’y eut plus jamais d’autres mails, et Satyajit, préférant en rester là, pour ne pas risquer d’en savoir davantage (ce qui en disait long sur la profondeur de nos rapports) trouva vite un autre destinataire à qui envoyer ses clichés débiles (Sam, un gros con de la compta qui m’appelait l’italien à chaque fois qu’il me croisait dans les couloirs).

Ça a continué comme ça pendant pas mal de temps. Les gens ne se doutaient de rien ou s’en foutaient royalement comme je l’ai dit aussi plus haut. En février, j’ai participé à la fête annuelle du Comité d’Entreprise. Je suis venu seul et Brigitte, la petite assistante du patron m’a demandé où était Luce. Plongeant mes yeux noirs dans ses billes vertes, j’ai répondu qu’elle était malade et elle n’a pas cherché – bien sur – à en savoir plus. Il me semblait néanmoins à l’époque que ce que je croyais murmurer en moi explosait aux oreilles de tous ; comme lorsque l’on prononce des mots à voix haute par inadvertance, des mots qu’on voudrait pourtant taire. Ce soir de février, l’expression « salope de Luce » a sans doute résonné avec plus de force que la musique débilitante et à la mode, prévue pour faire danser les employés.

Un mois plus tard, en pleine journée – une vraie journée poisseuse de mars – Luce m’a appelé sur mon portable. « Cette salope de Luce » clignotant en mobiloscope sur l’écran de mon petit Motorola tandis que résonnait dans mon petit bureau à cloisons fines la musique d’Il était une fois dans l’ouest. Je n’ai pas pu répondre. Mes veines battant contre mes tempes, ma colère se métamorphosant en angoisse, j’ai espéré – prié – en silence qu’elle me laisse un message pour m’expliquer le sens de son appel. Le téléphone s’est enfoncé dans le silence et j’ai attendu. Longtemps. Peut-être vingt ou trente minutes. J’ai ensuite appelé mon répondeur tout en connaissant la réponse à la question que je souhaitais lui poser. Elle ne m’avait rien laissé. Pas une explication. Rien. Comme le jour où elle était partie.

A compter de ce jour là, mon existence bascula irrémédiablement et je me mis à la suivre.

mercredi 10 septembre 2008

Littérature pour sourds et muets (2)


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Il me faut raconter ce qui m’a mené jusque là. Remonter un peu le cours des choses. Faire lumière sur l’étincelle qui a tout enclenché.

Quelque chose s’est premièrement produit le jour où Luce m’a quitté. Je sais que ça n’a rien de bien original, c’est même sans doute parfaitement banal, couru d'avance pour ainsi dire mais ce n'est rien d'autre que la vérité. Pendant un temps, Luce, je l’ai appelée « cette salope de Luce » mais aujourd’hui, je l’appelle Luce tout court, parce que j’en ai fini avec la colère, avec la frustration, l’aigreur, la peine et le ressentiment. Je suis au delà de ça, désormais. La douleur fut très vive pendant pas mal de temps. Principalement parce que tandis que j’essayais de reprendre le dessus, je tentais également de comprendre certaines choses qui commençaient à se faire jour en moi. De manière diffuse, son départ m'avait fait comprendre l’absurdité de nos existences, le pourquoi de cette peur primaire qui pousse chacun à poser sa vie en équilibre sur de petits tréteaux branlants ; l’Amour, le boulot, la famille, les petites courses au supermarché du coin, les samedis matins blafards, les petites sorties au cinéma et les amis qui n’en sont pas vraiment. Furieux, j'avais entamé ce combat qui voit se confronter l'existence, et la naissante reconnaissance d’une frontière, épaisse et dure comme un mur d’apartheid, qui nous empêche d'aller au-delà des illusions qui constituent l'essentiel de notre quotidien. La vie, ça ne pouvait pas être que ça, cette vieille pantomime hors de sens et incongrue !

Je me souviens du jour qu’elle a choisi pour me quitter. C’était un jour pas si moche. On aurait pu croire que c'était le printemps. Un printemps sans bourgeon, c’est entendu, mais un beau jour néanmoins, inondé de couleurs, enveloppé d'une chaleur mesurée, un de ces jours où sortir de chez soi ne fait peur à personne, où le monde semble s’étendre pour que l’on prenne possession de lui. J’avais encore mes illusions. Je n’étais encore moi-même qu’une illusion. Sa voix, sonnant clochement, m'avait semblé presque celle de quelqu’un d’autre. Elle avait dit : « ce n’est plus possible entre nous ». Et j’avais voulu demander « pourquoi ce qui a été possible aussi longtemps, sans que personne ne songe à s’interroger, cesse de l’être si brutalement ? », mais tous ces mots étaient restés coincés dans ma gorge. Aujourd’hui, je sais pourquoi je me suis tu. A quoi bon, je connaissais la réponse. Tous les types éconduits du monde la connaissent. Il n’y a rien de brutal dans une séparation si l'on consent à dépasser les apparences. Les êtres humains préparent leur rupture comme ils préparent leur mariage, en pesant tous les tenants et aboutissants, et en choisissant leur putain de moment.

La fin de l' histoire, elle l’avait sans doute pressentie depuis le début, mais elle avait fait taire cette petite voix qui disait la vérité en elle, peut-être même lui avait-elle enfoncé son poing entier dans la bouche pour la forcer à la fermer, pour gagner juste un peu de temps, d’illusion, éloigner la solitude, tromper la vie. Et puis lorsque cette vérité était enfin parvenue à se libérer, elle avait fait la sourde oreille, et puis en l’entendant, elle n’avait jamais cessé de faire reculer la décision, sursis après sursis, mensonge après mensonge, elle disait « moi aussi » quand je lui disais que je l'aimais. Elle mentait et moi aussi, d'une certaine manière. Ces "moi aussi", je ne peux plus les entendre même lorsqu’ils répondent à d’autres choses qu’un « je t’aime », même un « moi aussi » qui répond à un « j’ai faim ». Je ne peux plus supporter le moindre mensonge. J'entends au-delà du son, je vois au-delà des illusions. Luce s'est taillée et elle m'a laissé en dédommagement une saloperie de malédiction. Mais je ne lui en veux plus, je suis au-delà de tout ça. Au-delà des mots de la colère.

Si je ferme les yeux, sans trop d’effort, je la revois parfaitement, je la revois empaqueter ses affaires, nerveusement, des choses qu’elle ne songerait pas à emporter si elle n’était à ce point hors d’elle-même, dans une sorte de transe, des fringues en boule qu’elle froisse (alors qu’elle est d’ordinaire si rigidement soigneuse avec toutes choses), qu'elle balance négligemment dans une valise qui semble trop petite pour contenir son emportement, une brosse à cheveux, le coupe-ongles qu’elle chipe sur la petite table de nuit, un carnet de voyage, témoin d’un séjour en Sicile, un mauvais roman de Dennis Lehane, elle m’oppose son dos, son cul, sa résolution, ses cheveux en bataille qui s’agitent sur sa tête comme de la mousse de shampoing lorsque l’on se lave la tignasse, et quand elle s’accroupit, j’aperçois la naissance de ses fesses, prêtes à sortir de son jean ; on croirait la peau d’un sexe d’homme qu’il suffirait de décalotter. Elle m'oppose encore ses larges épaules de nageuse qui ne nage jamais, sa nuque droite, raide, dégagée, presque noble, son enveloppe cornée aux quatre coins qui fout ma vie en l’air, le fantôme qui la dédouble et me rend davantage conscient de mon unicité, de ma solitude, de ma détresse et de mon inadéquation au monde. Et vous vous étonnez que je l’ai longtemps appelé : « cette salope de Luce » ?

Une chose que je sais maintenant, c’est qu’elle a pensé à prendre quelques congés avant de m'annoncer son désir de séparation. Voilà qui prouvait bien que tout était préparé, réglé comme du papier à musique. Une minutie de la destruction. Elle choisissait la séparation, me laissait tomber comme si rien n’avait jamais compté, et elle profitait ensuite d’une semaine de congés pour se remettre de ses quelques émotions. Histoire de les ranger soigneusement dans toutes les petites cases pour lesquelles elles étaient prédestinées.

C'est un luxe auquel je n'ai pas eu droit. Pas de sursis pour digérer, de temps pour ravaler ma peine. Après son départ, il m’a fallu comme chaque jour me laver, me vêtir, me raser, essayer de penser à autre chose, essayer de crever cette boule qui me compressait l’estomac. Il m’a fallu faire mon trajet de métro en maîtrisant ma colère, faire taire tout ce qui souhaitait hurler en moi. Et puis, il m'a fallu supporter huit heures de travail, huit heures en société avec des gens qui n'avaient que de superficiels rapports avec moi, qui ne se doutaient de rien, qui n'en avaient certainement strictement rien à foutre. Donner le change, comme tous les autres cons bienheureux, mais moi, avec un monde en miette qui me filait entre les doigts.

lundi 8 septembre 2008

Littérature pour sourds et muets (1)


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Je suis en quête des sons. A l’écoute de l’univers. En quête éperdue d’une perception qui va au-delà de la perception elle-même – suis sûr que vous n’y pigez rien – et ce matin, qui avait premièrement la gueule de tous les autres, ce matin, j’ai entendu pour la première fois, quelque chose qui ne s’entend pas. Appelez ça télépathie, ou communication immatérielle de pensée, appelez ça comme vous voulez, mais j’ai entendu des mots sans qu’aucune bouche n’en ait prononcé un seul. Sans qu’aucun être ne soit même présent dans ma chambre un peu froide de la petite aurore d’hiver. Si j’avais été un tant soit peu croyant, je me serais relevé sur mon lit d’un bond pour m’aplatir sur le sol et me prosterner devant ce que j’aurais considéré comme un authentique appel du Tout Puissant ; si j’avais été Jeanne d’Arc par exemple. Mais je n’y crois pas. Depuis, néanmoins, j’écoute, le vide, le silence, la terre qui étouffe dessous le bitume de la rue qui borde les fenêtres de mon appartement sans chauffage. Si je parle du froid, c’est parce qu’il me dérange dans ma concentration. J’écoute mon corps au-delà du froid, je mets tout cela sous cadenas, parce que si je ne suis pas capable d’outrepasser cette petite limite, je n’arriverai à rien. J’écoute parfois le froid pour entendre s’il a quelque chose à me dire et je le comprends mieux. Nu, sur mon lit, et puis ensuite sur la moquette mauve de ma chambre, c’est un froid progressif, qui avance en picotant mes extrémités, comme si j’étais le confluent malheureux des points cardinaux de la douleur, et puis, ça remonte lentement, vers mes mollets, puis mon genou gauche, qui feint le rhumatisme sénile, mes cuisses, et la peau de mes testicules qui lentement, uniformément se rétracte pour ne laisser entre mes jambes que deux jolies petites billes rondes, je jette un œil rapide, et je vois les poils plantés sur mes couilles qui dansent, vont et viennent, d’avant en arrière, comme deux dunes vivantes, et mon sexe apeuré par ce froid piquant qui s’accroupit, se recroqueville (comme ses enfants martyrisés qui pleurent en silence sur eux-mêmes, toujours à l’angle dur d’une pièce sans lumières dans les mauvais romans trop inspirés de Dickens) ; lumière ? je n’en ai plus, je n’ai pas payé mon électricité depuis des mois et on a fini par me couper le courant, ce n’est pas grave, moi, je peux mieux sentir mes yeux changer avec l’obscurité qui meurt et qui renaît ensuite, avec le jour et la nuit, je vois et comprends le monde au-delà de lui-même, et je peux aussi deviner la couleur du ciel sans même me lever, et je peux prédire qu’il fera gris, au moins pendant quelques heures, parce que mon plafond peine à s’irradier, oui, mes yeux, d’accord, je sens qu’ils se transforment, ma pupille, je l’entends grossir, je l’entends qui crépite et qui craque comme un vieux cuir trop sec.

Je suis en quête de tout ce qui n’est pas humain.

Et je trouve.

dimanche 7 septembre 2008

"..."



John Coltrane - tenor sax
Stan Getz - tenor sax
Wynton Kelly - piano
Paul Chambers - bass
Jimmy Cobb - drums

Voyez, je n'ai même rien à dire...

samedi 6 septembre 2008

Purée, j'ai même pas de titre...


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Autant me résigner dès maintenant, je ne deviendrai jamais l’écrivain torturé que j’ai toujours rêvé d’être. Pourtant, c’est pas faute de m’être farci son lot d’interviews d’écrivains maudits ressassant les épisodes de leur vie, répétant à satiété qu’écrire est avant tout une souffrance et un déchirement. Pas faute non plus d’avoir lu et relu « Tropique du Cancer » d’Henry Miller ; histoire de bien me documenter avant d’avoir moi-même mal au bide.

Il m’arrive, à moi comme à vous, de traverser de mauvaises passes, de macérer dans de mauvaises phases, où l’on voit la vie plus sombre qu’elle ne l’est en réalité. Ce sont d’intenses moments de tétanie. Dans ces moments là, je n’écris pas, je ne fais pas. Dans ces moments là, les amis, je ne suis même pas capable de monter une étagère ! Dans ces moments là, écrire quoi ce soit de légèrement intime (et raconter une histoire, même totalement inventée est nécessairement une part d’intimité dévoilée) est au-dessus de mes forces. Tout, absolument tout me semble dérisoire, inutile, marqué du sceau de la médiocrité…

Je suis en quelque sorte un pur produit de l’euphorie. Je ne peux m’exprimer que dans la joie et la parfaite tranquillité d'âme. Jusqu’ici, cela vous surprend peut-être vu que mes récits sont toujours un peu glauques, un peu suintants, comme le papier de la chambre de Barton Fink, qui ne cesse de se décoller à cause de la chaleur infernale de l’hôtel dans lequel il réside à Hollywood.

Je me souviens avoir écrit il y a fort longtemps une petite nouvelle de rien. J’y rêvais d'un Paris imaginaire délivré du travailleur. Plus de courtiers, plus d’agents d’assurance, plus d’assistantes de direction, de chauffeurs de bus, plus de gardiens de musée, de balayeurs de trottoir, de guichetiers de McDo, de commerciaux aux dents raclant le sol, plus de coursiers, plus de jeunes filles en minijupe sillonnant entre les caisses prises au piège d’un gigantesque embouteillage pour arriver à l’heure au boulot. Plus rien. Salariat aboli. Paris n’était plus remplie que d’écrivains bohèmes.

Les mecs crevaient la dalle, écrivaient, et crevaient la dalle toujours. Il fallait être malade, affamé, abscons, le plus incompris possible et traîner son malheur, et si possible mourir tout à la fin d'un calvaire exemplaire. La mort était la récompense suprême, l’illusion d’une postérité possible. Le succès était tout à fait honni, honteux et quelques escrocs dont les poches étaient remplies de droits d’auteur faisaient leur possible pour paraître malades, sans le sou, éreintés par les critiques. Mais en général, ceux-là ne pouvaient tromper leur monde bien longtemps. Les écrivains bohèmes racontaient comment ils écrivaient avec leur sang, avec leur douleur, les longues nuits qu’ils passaient à écrire, comme s’il s’agissait d’une mission ou quelque chose de ce genre, une mission qui ne venait certes pas de Dieu, mais dont ils avaient hérité comme d’une véritable malédiction, les menant lentement vers le génie et vers la mort. Les deux n'étant pas dissociables !

Cette nouvelle n’eut pas de fin. S’il me fallait lui en donner une aujourd'hui, je suppose que tout finirait par un immense autodafé et par la réhabilitation, commandée par la Mairie de Paris, du quartier de La Défense.

On fait ce qu’on peut…

jeudi 4 septembre 2008

La pierre de l'entrée


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Je ne sais pas vraiment d’où ça vient mais je ne suis pas très amateur de roman d’initiation. Principalement parce qu’ils me semblent tous invraisemblables. Plus précisément, ils me semblent affreusement téléguidés, davantage mus par la volonté de mettre un propos en avant que par la réelle nécessité d’écrire un roman.

Dans le roman d’initiation, le personnage est un néant, une feuille blanche à noircir. Ce qui semble hautement improbable. Même si l’on suit la trame de cette légère métaphore littéraire, on peut affirmer que la feuille blanche n'est finalement qu'un mythe, puisque l’écrivain ne fait rien naître du néant mais ne fait guère que mettre en forme ce que son imagination, sa puissance créatrice lui indiquent. L’individu non plus n’est pas une feuille blanche. Il doit nécessairement disposer d’une histoire, d’un passé, d’un tempérament, d’un savoir qui le prédisposent à certaines initiations.

Kafka sur le Rivage, roman d’Haruki Murakami met en scène pas moins de 3 initiations. Mais le terme semble de suite impropre. Chez Murakami, l’initiation est davantage une maturation ou un passage ; mûrir, grandir, accéder à un échelon supérieur, et in fine, découvrir. La force de ce récit, c’est d’appliquer ces modes de croissance à des êtres singulièrement différents les uns des autres, par leur histoire, leur tempérament, leur âge.

Kafka Tamura, le premier d'entre eux, est un adolescent de 15 ans qui traîne déjà derrière lui le boulet d’une histoire complexe et chargée. Il vit seul avec son père depuis que sa mère a disparu, emmenant dans ses valises sa sœur adoptive. Seul avec un père qui lui a fait une terrible prédiction, résonnant en lui comme une malédiction oedipienne qui semble trop lourde pour ses épaules.

Nakata lui, est un vieil homme amnésique, qui vit d’une rente pour handicapé. Doté d’un savoir particulier qui lui permet de converser avec les chats, il retrouve les félins égarés de son quartier ; ce qui lui permet d’arrondir quelque peu ses fins de mois. Il a peu de moyens mais peu de désirs à combler.

Hoshino est un homme d’âge moyen. Routier affable, il accompagne aveuglément Nakata dans une quête obscure dont il ne parvient pas lui-même à saisir le sens. Comme un disciple suivrait Bouddha, sans rechigner ni s'étonner de l'absurdité apparente de certains enseignements.

Leur histoire, c’est l’histoire de la découverte de mondes qu’ils ne soupçonnaient pas. La découverte de l’âge adulte pour Kafka et de tout ce que cela implique : vivre avec le poids de ses souvenirs, vivre en dépit des blessures que la vie nous inflige et choisir d’avancer néanmoins pour se réaliser malgré tout. En dépit des prédictions, en dépit de l'inéluctable perspective de mort qu'il appartient à chacun d'endormir en soi.

Pour Nakata, l’homme sans passé, il faut apprendre à mourir. Apprendre à devenir la forme ultime de tout être. Rien d’autre ne guide ses pas que ses intuitions. Le chemin semble se dérouler lui-même. Il ne sait où il doit aller mais dit-il, quand il y sera, alors il saura.

Pour Hoshino, c’est un monde inconnu qui s’ouvre devant lui. Le monde de l’art et des émotions qu’il suscite. La beauté de la musique. La violence et la complexité de sentiments nouveaux, l’impression diffuse d’avoir vécu à coté de sa vie jusque là. L'impression d'avoir ignoré sans savoir, d'être une sorte de creux insondable impossible à emplir tout à fait.

Autour de ce trio en quête, deux autres personnages sont particulièrement intéressants car ils offrent deux formes de contrepoint. Mlle Saeki tout d’abord. Une femme éreintée par la vie qui, parce qu’elle a perdu l’amour de sa vie, choisit d’interrompre sa maturation, de rompre le lien qui unit son être et ses souvenirs, son existence et son passé.

Et puis il y a Oshima. La forme la plus ambivalente de tout le livre. Forme indéfinie par le genre, extrêmement définie par la sagesse dont il est l’ininterrompu vecteur. A la fois éclaireur et embrouilleur de première. Comme le zoom d'un appareil photo qui ferait le point puis se flouterait, et ainsi de suite, inlassablement. 

C’est justement cette sagesse qui parcourt l’intégralité du roman, allers et retours complexes, croisées, entre les sagesses japonaise et occidentale, entre la poésie nippone et la tragédie grecque, entre un monde de philosophie universelle et un monde mouvant où rien n’est certain, où tout s’achève et recommence à la fois, où tout se concentre et où tout explose simultanément.

Il en ressort une vérité simple, plus fantastique encore que les événements merveilleux de ce conte cruel et nébuleux : grandir est avant tout une malédiction et un choix. Refuser ce choix et laisser son être en friche conduit invariablement au néant. A l’irréalisation de soi. A l’aveuglement. A la nuit.

[Kafka sur le rivage de Haruki Murakami – trad. du japonais par Corrine Atlan – éd. 10/18 « domaine étranger » - 633 pages]

mercredi 3 septembre 2008

L'arnaque


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Il fut un temps où l’homme de gauche était fier de son identité. Peut-être l’était-il un peu trop d’ailleurs : sûr de ses avis, sûr dans ses analyses, certain d’avoir la victoire morale de son coté. A coté de lui, l’homme de droite paraissait honteux, semblait porter sur lui toutes les tares humaines.

Bien sur, on pu observer la fabuleux renversement qui s’est opéré depuis la défaite de Jospin en 2002. Un traumatisme qui laissait penser que les tares d’hier allait devenir les qualités d’aujourd’hui et de demain. Quand le gauchiste raillait le bourgeois, son goût des petits pavillons encloisonnés, ses penchants envers la culture de masse et la raison du plus fort ou du plus nombreux, il ne s’imaginait pas qu’il lui faudrait quelques années plus tard plancher sur des sujets aussi détestables pour lui que le travail, l’immigration ou encore la sécurité nationale.

C’est l’axiome le plus sibyllin qui soit : si tu te sens merdeux, tu ne tardes pas à le devenir réellement. Si tu perds confiance en ta capacité de changer les mentalités, tu finis par consacrer la majeure partie de ton temps à leur filer le train. Et, à ce jeu-là, personne n’est plus fort qu’un homme de droite ; c’est donc perdu d’avance.

Je me souviens d’un article publié dans le Monde pendant l’élection présidentielle qui comparait l’évolution des indices économiques sur les 15 dernières années. Ce qui en ressortait était parfaitement troublant. Le chômage, la croissance, la réduction de la dette, le commerce extérieur : tous sont passés au vert pendant le gouvernement Jospin. Tout cela en même temps que la mise en place des 35 heures, de la CMU et autres gouffres à thune comme on aime à nous le dire depuis quelque temps.

Je me souviens qu’à l’époque, la droite prétendait que ces bons résultats étaient dignement hérités de la politique précédente (menée par le gouvernement Juppé). Or, à partir de 2002, la droite n’a jamais été en mesure de redresser la barre. Tous les indices ont lentement plongés. Tous sauf le chômage, dont on n'a plus jamais cessé de truander les résultats à coup de radiations massives. Non, la droite ne s’est plus jamais montré en mesure de reproduire les effets prétendument attribués à Juppé. Mais peut-être est-il réellement le meilleur d’entre nous !

Finalement, le grande faute de Jospin, c’est de n’avoir su, chiffres à l’appui, démontrer le bien fondé de sa politique. De n’avoir su, avec l’autorité qu’on lui conférait à l’époque, crever la bulle de l’insécurité. De n’avoir su fendiller quelque peu son armure de certitudes pour laisser passer le peu d’humanité qui en aurait fait un président. De n’avoir su, en quelque sorte, sentir l’odeur nauséabonde du mauvais vent.

Je ne suis pas vraiment de nature paranoïaque et je n’ai pas tendance non plus à imaginer des complots là où il n’y en a pas, mais force est de constater qu’avec quelques appuis bien disposés, Chirac est parvenu à déplacer le débat là où il l’a voulu. Les collusions que l’on devine entre mondes économique, médiatique et politique ont fait le reste. Chirac récoltait là les fruits de la campagne précédente, quand tous s’étaient empressés de soutenir Balladur. Plus personne n’oserait taper sur ce beau crâne dégarni. Et tous souffleraient avec lui.

6 ans plus tard, les chiffres ne mentent toujours pas. Nous avons une croissance raplapla (mais ce n’est la faute de personne), Fillon espère qu’elle sera en 2008 d’au moins 1 % (il n’ose envisager moins, a-t-il avoué sur une grande radio nationale). Personne n’est capable de savoir ce qu’il en est réellement de l’emploi en France. La dette s’accroît à tel point que nos caisses sont vides (dans le même temps, on procède à tout plein de cadeaux fiscaux).

Il serait donc plus que temps qu’un membre du PS se réveille et vienne, armé de son classeur à graphiques ou à camemberts, expliquer au Peuple de France que tout ce que l’on croit aujourd’hui – la gauche serait mauvaise gestionnaire, dispendieuse, déraisonnable, incapable de faire avancer la France dans le sens de l’efficacité, de la modernité – est faux et que nous vivons sur ce mensonge depuis trop longtemps. Tout ceci en dépit du monstre 35h00 !

Tout plutôt que de chasser encore sur les terres d’une droite monocéphale qui ne donne de la politique qu’un visage étriqué, à la rhétorique simpliste. Il est grand temps de se réveiller.

mardi 2 septembre 2008

Carte postale


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Je sais, je sais, d’aucuns l’ont déjà dit ici, la plage, c’est surfait, c’est un immense terrain vague à coquillages qui fait figure de terrain de jeux pour gamins hyperactifs. Le sable, c’est une vraie saloperie, un incubateur géant pour dégueulasseries organiques en tous genres, un bon pour deux mycoses achetées, une mycose offerte ; les estivants mâles gonflent leurs biceps, rentrent le ventre (ce qui ne me concerne pas vu que ma trentaine passée n’a rien entamé de ma parfaite musculature ; admirablement proportionnée, ni trop saillante, ni trop absente) ; les estivantes sortent leur poitrine bronzée pour donner des sueurs aux vendeurs de canettes réfrigérées. Ouais, ouais, c’est le cirque !

Les gamins tournent autour de vous comme des apaches devenus cinglés et font valser leur tapis de sable, porté par le vent, qui vient s’échouer sur votre serviette humide ou dans vos yeux, et le bruit, le bruit, c’est quelque chose qui ressemble à une cantine multipliée par 10 ; cris, hurlements, rires, interpellations de prénom, toujours plus stridentes si aucune réponse ne parvient, du genre : « Sandrine… Sandriiine… Saaaaaandrine ? Saaaannnnnnnddrrrrrriine !!! ». On croirait une ronde de planètes miniatures autour d’une supernova. Enfin, mes gosses sont assez calmes, eux. Ils regardent l’océan avec respect. Les pupilles floues, je crois pouvoir dire qu’ils méditent, ou quelque chose du genre.

Alors oui, la plage, c'est peut-être surfait.

Je suis un type plutôt frileux. Avant d’entrer dans l’eau, je prends mes précautions, je me prépare psychologiquement, je trempe d’abord - comme tout le monde, je suppose - l’extrémité des orteils de mon pied droit comme si cette partie de mon corps constituait la tête mercure d’un thermomètre recouvert d’épiderme. Et puis j’avance. Lentement. Je me retourne et j’aperçois mon épouse qui me couve d’un regard aimant et moqueur à la fois. Je suis le petit qui s’affranchit et qu’on encourage. J’avance encore. Venir à la rencontre de l’eau, m’enfoncer jusqu’à mi-cuisses, c’est déjà presque un calvaire alors je redoute de devoir immerger ce qui est encore sec. Je sens que tout se rétracte, mes muscles, mes ligaments, enfin tout, vraiment tout. Mais j’avance quand même résolument. Une résolution de limace, une résolution au ralenti, mais une résolution tout de même, ce qui est mieux que rien.

J’essaie aussi de repérer les gosses avec masque et tuba qui font traditionnellement gicler des gerbes d’eau pour ne pas qu'ils éclaboussent une partie de mon corps que je n’ai pas encore décidé de tremper. Quand j’en vois un à droite, je vais à gauche, et quand j’en vois un à gauche, je rechigne mais je vais vers la droite. A chaque fois qu’une vague me submerge davantage que je ne l’aurais imaginé, je me raidis, tente de surélever ma position en enfonçant la pointe de mes pieds dans le sable, en dessous, je les vois d’ailleurs tant l’eau est claire. Mais aussitôt, je me dis que l’océan fait la moitié du travail, la moitié restante étant piteusement prise en main par ma résolution de moineau au bord du nid. Au dessus de l’eau, je serre les poings et m’enfonce enfin jusqu’aux épaules. Une demi-heure est morte pendant ce temps là et je peux alors disparaître dans l’eau, le sel, le sable.

Premièrement, je nage, pour me réchauffer et puis enfin quand la fraîche température de l’océan ne me semble plus qu’un lointain souvenir, je me retourne et flotte sur le dos, barque humaine, visage face au soleil, je ferme les yeux, les ouvre à nouveau. L’autre jour, en traversant un pont en bagnole (un autre délice des vacances), je méditais sur la sensation que tout cela me procure chaque année. Avant d’être des hommes, et même des primates, on était premièrement des poissons ; quelque chose est peut-être resté dans nos gênes de ce goût de l’eau, qui nous fait ressentir pleinement ce que nous sommes. Quelque chose qui ressemble enfin à la prise de conscience d’être un membre de la confrérie naturelle, la conscience d’être une part du Monde. Conscience de l’éphémère, de la futilité de l'existence, mais aussi de son miracle cosmique pour ainsi dire. Vu de cette position privilégiée, unique, le monde se défait de ses apparats. Il paraît tel qu’il est en vérité. Gondolé, affable, terrifiant et magique.

A mi-chemin sur ce pont départemental, contemplant à gauche un fleuve reflétant des lumières venus d’ailleurs, au milieu d’une forêt vert profond, appréciant cette illusoire lévitation, je me dis simplement que je ne connais aucune autre quiétude plus intense et savoureuse. Je décrète que si un jour, on m’annonce que je suis condamné (on l’est tous de toute façon), que l’on m’annonce qu’il ne me reste plus que quelques mois, quelques semaines à vivre, je choisirai - si l'on m'offre le choix - de les achever au bord d’une mer qui me permettra d’y flotter calmement. Savourer ce qu’il y a à perdre sans même un instant pour le regretter.

C’est ce pont, cet instant figé. Les ponts, j’en parlerai peut-être plus tard…

lundi 1 septembre 2008

Tag de rentrée


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Embarrassé comme pas deux, il me faut honorer deux missions. Je m'occupe dès à présent de la première.

Il y a quelques semaines, j’ai été tagué par CC. Le jeu consiste à ouvrir un livre à la page 123. A recopier à partir de la 5e ligne les cinq lignes suivantes.

J’ouvre donc le livre que j’ai lu pendant mes vacances et qui me semble une œuvre magnifique et plutôt mystérieuse. "Kafka sur le Rivage" de Haruki Murakami…

Feuilletons donc, ouvrons la page 123, scrutons la 5e ligne et voyons si le sort nous donne raison :

« Je le signale à Sakura qui prend un kleenex dans un paquet posé à son chevet et accélère ses mouvements. J’éjacule plusieurs fois, très fort. Un peu plus tard, elle se lève pour aller jeter le kleenex. Je l’entends se laver les mains ».

Je vous laisse en conclure ce qui vous chante ; je tague en retour, Philtre, Audine, Balmeyer, Nicolas.

Voilà un bonne chose de faite.