vendredi 28 novembre 2008

Cuisine et dépendances


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Je suis né il y a un peu plus de trente-trois ans. Trente-trois ans plus tard, je me retrouve seul – je le juge d’expérience – face à la poêle la plus dégueulasse de toute l’Histoire de l’Humanité. J’avais pourtant averti mon épouse, en apercevant le fond de l’ustensile recouvert d’un tapis cramé, dur comme une banquise noire, qu’un trempage en bonne et due forme serait sans doute nécessaire. Mais elle ne m’écoute jamais. Ou elle n’entend pas. Avec l’ongle, je gratte légèrement la surface première du nouvel épiderme et je pousse bien entendu un formidable juron. Putain de merde, ou quelque chose du genre. Puis j’enchaîne tranquillement sur mon air favori : on ne m’écoute jamais et j’ai pourtant tout le temps raison. J’y vois un lien de cause à effet. On n’écoute jamais les gens qui ont tout le temps raison, sinon, on cesse bien entendu d’exister ! De cette façon, on résiste à une forme de déterminisme, on se force à faire de mauvais choix pour éprouver le plaisir simple de les faire soi-même. C’est donc également parfaitement faux de dire que les criminels ou les idiots ne sont pas responsables et conscients. Ils le sont en réalité plus que quiconque.

L’évier inox qui brille de mille feux ne m’apporte aucune solution. Il y a là devant moi deux éponges, l’une toute lisse, et l’autre dont le dos fuchsia semble devoir servir de grattoir. Il y a également une petite brosse qui nous sert à nettoyer le dessous de nos ongles lorsque l’on se lave les mains, et que l’on souhaite y apporter un soin particulier. Et puis, deux petites bouteilles, l’une contenant du liquide vaisselle, l’autre du lave-mains. Et la poêle dans le bac de gauche, plus grand que celui de droite, son manche débordant de la structure. Je ne dispose que de ces seules armes.

La notion de sacrifice est essentielle pour l’homme. Il aime les batailles perdues d’avance et les hommes qui choisissent de s’y perdre. Il aime les petites bandes qui osent défier des armées. Il aime leur charge vers la mort, le sang versé qui scelle leur éternelle amitié, qui les élève au panthéon des grands hommes ; qu’ils restent anonymes ou non, que l’Histoire les ignore ou les célèbre, il restera toujours une Mémoire pour chanter leurs louanges, pour les extraire du magma de l’oubli. Moi, je m’en fous de cette gloire là. C’est une gloire pour enfants. Les combats perdus d’avance sont avant tout des combats que l’on perd et si l’on y perd la vie, on ne peut plus gagner les combats de demain.

J’enfile donc mon manteau, m’empare des clés de la maison, j’empoigne la poêle. Je sors de chez moi, appelle l’ascenseur qui refuse de s’ébranler, bloqué au 8e comme toujours. Peu importe, j’habite au premier, je descends l’escalier qui devient plus cradingue de jour en jour, les escaliers sont faits pour dépérir. J’ouvre les deux portes-sas qui me séparent de l’extérieur. Dehors, le froid me pique la peau comme des milliers d’aiguilles d’acupuncture, j’ouvre la porte du local-poubelle avec mon badge de résident. Je regarde les trois sortes de conteneurs qui ne m’indiquent aucune procédure d’usage. Je choisis la verte, en désespoir de cause, j’y balance ma poêle perdue d’avance. Je rentre chez moi avec la fierté de n’avoir pas lutté, d’avoir gardé toutes mes forces pour de meilleurs combats.

mardi 25 novembre 2008

Belle (5) - Les vivants et les morts


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La cellule puait. Mais elle puait moins tout compte fait que les cadavres avec lesquels il lui avait fallu partager quelques heures dans la maison de Belle. Même vivant, on n’en finit plus de se décomposer, faut croire. C’est la même chose, en tout point. Les vivants, comme les morts, se décomposent, seulement, les vivants se décomposent un peu moins moins vite, un peu plus plus lentement, plus discrètement en tout cas. Ça suffit pour que personne n’y prête attention, pour que tout le monde continue comme si tout était normal. Le corps humain est une inconséquente fosse à purin, mais on a trouvé quelques expédients pour masquer l’affreuse odeur que dégage toute cette viande à charogne. Les femmes se parfument et ne sentent plus rien d’humain, et les hommes rincent leur sueur puante à l’eau de Cologne. Et toute cette viande en lambeaux qui se désagrège, nourrissons et vieillards, vit en société. Société qui ne tient que sur presque rien ; l’éradication des odeurs et l’oubli progressif, atavique que derrière les parfums, les crèmes, les effluves de savons, la mort pue le rance, l’âcre, la mort pue la mort, qu’il n’y a rien de mieux dans ce monde qu’un corps humain, vivant ou mort, pour qu’elle fasse son œuvre. C’est tellement lent, tellement ténu, tellement constant, tellement patient. Mieux qu’avec les animaux parce que les animaux, eux, ne luttent pas. Ils comprennent comme cela est vain.

On n’interrogea pas Ray le premier jour. Il patienta du matin au soir dans la cellule, ne bougea quasiment pas d’un centimètre, assis sur une petite couchette, suspendue par une chaîne rigide aux gros maillons rouillés. Le dos légèrement voûté, les mains jointes en attitude de prière, les coudes appuyés sur ses cuisses, il vit le jour décliner lentement et puis tout se taire. Il n’avait pas de compagnon d’infortune et les cellules mitoyennes de la sienne étaient vides. Il n’avait donc personne à qui parler. Qui aurait donc voulu lui parler de toute manière ? Il était l’assassin d'une gentille petite famille de ferme, qu'il avait décimée entièrement, mère et enfants, le petit Philip surtout (cela frappait les esprits) qui n’avait que 5 ans. Ray Lamphere sentait la mort, la population rêvait de lynchage. Avec qui aurait-il lui-même voulu converser ? Avec personne d'autre que Belle, sans doute. Et même pas !, à bien y réfléchir. Quelles prières formuler ? La messe était on ne peut plus dite.

Après l’incendie, il était resté une éternité sur sa petite colline d’observation, à regarder des étrangers aller et venir. Il avait vu l’incendie s’éteindre de lui-même, chercher encore désespérément quelque chose à ravager, en vain. Il avait pensé et pensait encore : « je ne sais même pas ce que c’est que tuer… Mais si j’en avais le pouvoir en cet instant, je les tuerais tous, jusqu’au dernier, de mes propres mains ». Hommes et femmes. Chacun leur tour. Entre ses mains, leur cou fardé plein de crasse dissimulée. Quand la nuit était tombée, il avait ramassé son sac et était parti enfin. Loin de la route, il avait longuement erré. Sur plusieurs kilomètres, là où le sol était moins mort et moins poussiéreux. Les terres à cet endroit n’étaient pourtant pas cultivées et n'appartenaient à personne. Du chiendent poussait un peu partout, de vieilles herbes jaunes, qui sentaient la pisse, mangeaient la terre, sans discipline. C’est à cet endroit qu’il s’était débarrassé de son fardeau. A cet endroit qu’il avait enterré cette petite tête seule, pleine de sang qui commençait à coaguler. Cette tête qui puait comme rien de concevable, à cause de la chaleur. Ensuite, il s’était éloigné en rêvassant et s’était perdu dans la nuit. Sans paniquer, il avait continué à marcher pour s’égarer encore davantage et brouiller dans son esprit cet endroit maudit où il avait creusé la terre si profondément qu'il lui avait semblé creuser pour rejoindre l'enfer. En retrouvant la route, par pur hasard, il avait constaté la réussite de la manœuvre. Aujourd’hui, constatait-il dans sa cellule aux murs craquelés, il serait bien incapable d’indiquer à quiconque le lieu de cette minuscule sépulture (un puits sans fond en fait). Incapable d’y retourner lui-même. Mais pourquoi souhaiterait-il y retourner ? Les pèlerinages, c'était pour ceux qui avaient encore quelque chose à sauver, non ?

Belle l’avait cru idiot, sans aucun doute. C’était tout du moins ce qu’il pensait. Elle avait conçu le plan de toutes pièces. Elle avait tout préparé, effectué toutes les recommandations. Il avait tout exécuté sans objection. Elle l’avait renvoyé ou feint de le renvoyer. Il avait parcouru la ville en semant la rumeur de sa colère et de sa jalousie. Ray L’enamouré qui voulait Belle pour lui tout seul et un prétendant encombrant qu’elle lui préférait. Les gens étaient ce qu’ils étaient, vous leur donniez un petit embryon d’histoire, ils se débrouillaient pour fabuler le reste. Ray avait séduit Belle, l’avait demandé en mariage, mais elle avait refusé, lui préférant un meilleur parti : le gros suédois Heldelein. Voilà ce qu'on disait, voilà la vérité qui circulait. Et Ray avait promené sa fausse rancœur et sa haine de pacotille dans toute la ville, fabriquant sans finesse sa culpabilité d’aujourd’hui. Elle lui avait dit : « les gens penseront que nous sommes fâchés. Tu pourras accuser Heldelein. Dire qu’il a fui après avoir commis son méfait. Ils le chercheront partout. Pourquoi te soupçonneraient-ils ? Si tu étais un assassin, pourquoi serais-tu resté à attendre patiemment que la police vienne te chercher ? » Peut-être même un jour pourras-tu me rejoindre. »

Te rejoindre où ?

Il soupira. Belle ne s'était pas retournée sur le quai. Le train s'était éloigné, lentement, comme s'il était à bout de forces, une vieille carlingue éreintée qui faisait semblant d'avoir encore faim d'horizons. Elle n'avait pas pris la peine de se poster à une fenêtre, n'avait pas abandonné au vent de dentelle pour son vieux Ray, tandis que la vapeur étiolait la périphérie de la gare, envahissait les narines de tous ceux dont le destin était de rester sur un quai, à regarder partir des êtres qui ne regardaient jamais derrière eux. Une vapeur noire, aussi noire que les cendres qui consumeraient tout, quelques heures plus tard. Philip, Lucy, Myrtle, qui pourrissaient un peu plus vite désormais dans le salon de la maison. Ses enfants qu'elle aimait. Ces enfants dont elle chérissait l'existence. C'était de leur meurtre dégoûtant dont il était complice. Par dessus tout.

Le deuxième jour, Ray reçut la visite d’un jeune policier qui disait s’appeler Dedalus. Il ne lui fut posé aucune question. Le jeune homme le considéra en silence toute une partie de l’après-midi. Il fuma quelques cigarettes mais n’en proposa pas à Ray. Il ne souffla pas sa fumée dans son visage néanmoins, son impolitesse ne semblait pas aller jusque là. Ce jeune Dedalus semblait soucieux de démontrer en tout point la théorie de Ray selon laquelle l’homme n’est guère qu’une matière périssable parmi les autres. Derrière la blancheur immaculée de son col de chemise, on devinait l’amas de peaux mortes et grises, l’humide transpiration de ces hommes qui s’entassent à 20 dans quelques mètres carrés dépourvus d’aération. Le seul mot que Dedalus prononça fut : « ouais ! », juste avant de sortir de la cellule, d’un pas nonchalant, presque abruti, s’il est possible pour un pas de l’être.

Les journées se dilatèrent chichement. Ray entendait parfois le murmure de quelque attroupement qui filtrait à travers les barreaux ; mieux, bien mieux que la lumière en tout cas dont il était constamment privé. Il entendait les murmures. Les plaintes. Les récriminations, le silence d’une cité en mal de sang et de vengeance. On lui portait bien sûr des repas, le midi et le soir. Rien le matin, mais il s’en accommodait parfaitement puisque son estomac supportait mal la nourriture au lever. Belle, qui petit-déjeunait comme une ogresse lui avait souvent fait ce reproche là, de ne rien avaler avant même de commencer une journée de labeur. « Un jour, avait-elle l’habitude de lui dire, tu te trouveras mal ». Mais ça ne lui était jamais arrivé. « On verra bien quand ça me tombera dessus, je me convertirais peut-être, va savoir », répondait-il.

Il y eut d'autres visites ensuite. Du shérif Muntzer. Et de ses adjoints. Et puis le cinquième jour, un type au visage blême, au front soucieux, la tête pleine de mèches à poux, qui se présenta sous un prénom simple. Sans titre, sans grade apparent. Harry tout court. Il sortit un étui à cigarettes de sa poche et en proposa une à Ray, qui accepta sans remercier. Cet homme semblait vaguement différent. Ray n’aurait pu dire quoi, mais c’était là, absolument manifeste. Ce n’était pas que le regard, les vêtement négligés, l’absence de lutte chez cet homme contre toute cette nature vindicative qui remuait en chacun de nous. C’était davantage que ça. La certitude, il dégageait de la certitude.

Harry rompit ainsi le silence comme un gros pain : « J’ai assisté à pas mal d'exécutions publiques, tu sais. Enfin, tu dois t'en douter, je présume. Je suis certain que tu en as vu, toi aussi. Quand tu étais gamin peut-être ? Caché derrière un tonneau, ou un angle de rue ? Dans l’assemblée, on trouve toujours ces petites dames apprêtées qui ne perdent jamais une miette du spectacle en tenant devant leur bouche de petits mouchoirs brodés en mauvaise dentelle. Faut croire que ça leur donne une contenance. Il ne faut pas qu'elles aient l'air d'aimer trop ça. Et puis il y a aussi les hommes qui contemplent l’échafaud, l’œil sombre et sérieux. Les uns sont certains du bon accomplissement de ce qu’ils appellent « justice », les autres, par effet d’identification, se tiennent bêtement là pour faire l’expérience du trépas et contempler dans les yeux d’un autre le destin auquel nous tous sommes voués. Les condamnés font rarement d’esclandre. Ils marchent le plus souvent sur leurs deux jambes, sans aide de personne. Ils se laissent faire, se laissent emmener, lèvent leur menton pour qu’on leur passe la corde autour du cou. Il leur faut du courage... Dans leurs yeux, on comprend qu’ils sont déjà morts. Nous avons coutume de demander aux gens de respecter le silence, une certaine forme… de recueillement. Mais tu sais comment sont ces gens. Il leur faut désigner des monstres pour nier leur mauvaise nature. L’humanité est une décoration comme une autre, qu’on épingle et qu’on retire, une masse consciencieuse qui ampute ses excroissances disgracieuses, brûle ses verrues, saigne ses abcès. C’est la condition qui lui permet de continuer à vivre, de continuer à y croire, de continuer à s’ignorer ».

Ray ne répondit rien, que pouvait-il répondre à ça ? Il demanda simplement, doucement : « Qu’est-ce que vous cherchez ? » Harry épingla sur son visage un sourire jaune qui illumina toute la cellule, fit suspendre le temps. Après une respiration, il dit : « Je cherche Belle Gunness, je veux que tu m’aides à la retrouver ».



Episodes : 1 2 3 4

dimanche 23 novembre 2008

A l'ombre des divas - (1) Wendy René



1er volet d'une série hebdomadaire dédiée aux divas oubliées.

Wendy Rene est née Mary Frierson à Memphis dans le Tennessee, d'une mère musicienne et d'un père philanthrope (?).

Bien que toute jeune fille, elle chante déjà dans le groupe de son frère, Johnny. Avec deux amis ils forment alors le groupe "The Draples" spécialisé dans les reprises sucrées de standards élimés, tel "Wondering when my love is coming home". Mais c'est là leur premier enregistrement auprès du label local, Stax. Un pied à l'étrier.

Stax vit à l'époque ses heures les plus dorées et organise notamment d'immenses concerts populaires dans lesquels se côtoient sur scène le groupe de Mary, Otis Redding, Isaac Hayes, Sam & Dave, Rufus Thomas et tant d'autres. En d'autres termes, la quintessence absolue de la musique soul d'alors.

C'est en 1964 que débute la carrière solo de la chanteuse sous le nom de "Wendy Rene". L'ascension est fulgurante. Elle est une des divas noires les plus admirées du pays. Pour se distinguer, elle adopte une attitude qui n'appartiendra qu'à elle : les fringues, le style, une coupe de cheveux hors du temps. Parfois elle se balade avec un singe sur ses épaules à qui elle a filé un nom improbable de bande-dessinée. Avant-gardiste, elle préfigure l'ère prochaine d'hallucinante starification qui verra les vedettes d'un jour se livrer aux plus incroyables excentricités pour faire parler d'elles.

C'est à cette époque qu'elle enregistre "After laughter (come tears)". Un tube extraordinaire, lascif, redondant, aux paroles pessimistes, qu'on croirait chantées par quelque vieille routière rompue et fataliste. A des années lumières de ce que proposent les autres divas de l'époque, dont les tonalités claires et suraiguës chantent l'Amour, l'espoir ou la foi.

Et c'est presque tout. Wendy Rene laisse assez vite tomber la scène, le studio, choisit de replonger dans l'anonymat de celle qu'elle n'a jamais cessé d'être : Mary Frierson, épouse et mère.

Reste une voix hors du commun, dont le timbre est à la fois haut et ténu, éraillé et puissant. La diva noire et fière, la diva Stax dans toute sa splendeur.

vendredi 21 novembre 2008

Belle (4) - La chasse aux onze pistes



Et donc, sous une pluie sinueuse de cendres noires, le petit livide retrouve miraculeusement le bridge de Belle Gunness. Comment puis-je en être si certain ? Réunissez donc tous les gens du coin dans une petite salle des fêtes. Demandez-leur de sourire, et vous aurez votre réponse. La vérité, c’est que Belle était bien la seule à pouvoir se refaire une pareille beauté en émail, les autres ont tous sans exception des trous à la place du sourire, et des nids à bestioles à la place des gencives. Tous sauf Belle : de La Porte, Indiana jusqu’à Saint Louis, Missouri, on gave les gorges chaudes de cette histoire là. Ce petit gars, contre toute attente, est un miracle à lui tout seul qui lit dans sa mare de dégueulis. Une demi-heure plus tard, plus jaune que jamais, il agite encore la main, au bord de l’évanouissement, piétinant la terre noire de ce qui semble le terreau d’une lointaine planète volcanique. « Ici, ici », hurle-t-il. Ici, ici, c’est l’endroit où il trouve un quatrième corps. Un petit enfant de rien du tout, âgé entre 4 et 5 ans vue sa taille. Carbonisé. Noir. Comme une vielle buche au milieu d’un feu éteint. D’autres hommes descendent dans l’excavation, déblaient ce qu’ils peuvent, des copeaux de bois valsent du trou, « éloignez-vous, bordel de merde », entend-on dire à l’adresse des villageois horrifiés. Le petit corps remonte et traverse un haie de mines dégoûtées, tandis qu’à distance respectable, Dedalus compte, compte, et compte encore les 11 rognures d’ongles qu’il tient dans la paume de sa main gauche. Le petit a un sourire de fou, un sourire de pilleur de tombes qui jongle et ressasse en lui les mêmes images d’horreur, de grosses oranges sanguines, qui retombent sur sa tête et qui dévastent, dans un bruit mou et moelleux, les pauvres illusions qu’il chérissait encore ce matin. En se levant, en se rasant, en sifflotant une chanson d’amour pour une femme qui n’existe pas encore, qui n’existe que dans la chanson, que dans le creux des notes. Belle, Philip, Myrtle, Lucy : la famille Gunness est au grand complet. Manque une tête.

Je m’approche de Dedalus et je lui dis : « je rentre, ils ne trouveront plus rien aujourd’hui ». Reportant son attention sur moi, il laisse échapper son paquet de griffes sales. Il regarde ses pieds quelques instant, plisse les yeux pour essayer de distinguer ses onze rognures dans la poussière. Il lève enfin le regard vers moi et soupire. « Qu’est-ce que t’en sais ? » Je hausse un sourcil : « Je le sais. C’est tout », et je m’éloigne en sifflant un air que j’invente sur l’instant, supposant que son identification impossible l’occupera l’heure entière qui suivra.

Le chemin du retour est vif, rapide, cahoteux. Au bureau, il n’y a personne. Pas un bruit. Ils sont tous restés là-bas, on ne devine même pas l’écho de leurs existences d’avant. J’ouvre les 9 serrures du Bureau. Le patron est dingue de ces petites choses. Il a lu des études sur de nouvelles techniques d’investigation et récolte sur les scènes de crime des pièces à conviction que l’on aurait négligées il y a à peine 4 ou 5 ans. Cette découverte d’un nouveau monde déductif, l’a rendu maboul. Lui et ses adjoints ont littéralement bouclé le Bureau, 18 tours de clés rien que pour entrer. Sécuriser l’endroit ! Est-ce que les assassins sont au courant des nouvelles techniques d’enquête ? Dans la pièce du fond, cadenassée, derrière le petit réduit dans lequel on range nos fournitures, se trouvent toutes les bizarreries du crime des environs. Des mèches de cheveux, de vieux bouts d’ongle sous lesquels on distingue du sang coagulé, des fragments de peau, de vieux morceaux d’acier, des restes de nourriture. Ni les adjoints, ni le patron ne savent qu’en faire, ou s’ils ont une réelle importance, mais ils collectent dans le doute. Ils n’ont bien sur pas le matériel ni la compétence nécessaires pour faire les analyses recommandées. Dedalus regarde ces choses organiques et mortes comme si elles contenaient une vérité, mieux, comme si elles avaient le pouvoir de la lui révéler. Toute entière. Peut-être ont-ils raison après tout. Mais quand on voit le bordel de cet après-midi, il ne faut pas être bien malin pour comprendre que moins que ça vous saloperait l’embryon même d’une enquête. Comme je vois les choses, si vous pistez quelqu’un en plein désert, vous pouvez suivre la trace de ses pas dans le sable. Sauf si une dizaine d’hommes ont suivi un instant le même chemin pour bifurquer. Vous vous retrouvez alors avec 11 pistes au lieu d’une seule…pour finalement vous retrouver au point de départ.

Demain, on amènera les corps, on les regardera sous tous les angles, on essaiera de les faire parler pour qu’ils nous révèlent la localisation de la planque choisie par la tête manquante de Belle Gunness, on fera défiler les femmes du coin qui nous confirmeront que le corps est peut-être bien celui de Belle Gunness, et d’autres qui nous feront part de leurs doutes, qui trouveront le corps trop petit, trop grand, trop chétif, trop ceci ou trop cela pour être celui de Belle, et nous voguerons, onze cartes en main au lieu d’une ! Le Shérif consignera toute cette mascarade dans ces registres, armé de son bataillon de gratte-papier. Interrogatoire après interrogatoire, impression après impression, ragot après ragot, nom après nom.

Demain.

Plus tard dans la soirée, tandis que je classe quelques affaires laissées en désordre, j’entends l’une des portes du bureau qui valse contre un mur. J’entends les pas du Shérif Al Muntzer et ceux de dizaines d’autres gars qui lui filent le train. J’entends sa voix rauque et pleine de rage qui fait trembler la carcasse entière de l’immeuble : « ratissez-moi toute la ville et trouvez-moi ce fils de cochon de Ray Lamphere ». La chasse aux onze pistes a déjà commencé.



Episode 1

jeudi 20 novembre 2008

Changer la vie


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C’est aujourd’hui donc que le Parti Socialiste choisit sa tête pensante. Il a le choix entre trois candidats, d’ont l’un est en fait deux. Comprenne qui pourra. Là n’est pas trop la question. Le parti dans son ensemble et par la même l’intégralité de la gauche se retrouvent confrontés aujourd’hui à une crise majeure d’identité. C’est là, supposons-nous, tout l’héritage de 2002 ainsi que de 2007 : les socialistes passent leur temps à s’excuser de l’être.

L’autre soir ce bon vieux Jean-Michel Aphatie qui semble tout comprendre avant tout le monde, croyait bon de nous ressortir un tube rose de 1977, dont le refrain martelait la nécessité de « changer la vie ». Changer la vie, « rien que ça », disait-il ! Pour Aphatie, le problème est essentiellement là : cette aspiration n’a pas changé, les socialistes ont toujours cette illusion, « chevillée au corps » pour ainsi dire. Il leur faudrait, pour achever leur mue, accompagner la société française et les hommes et femmes de ce pays, renoncer à cette « prétention » et se convertir à la réalité budgétaire (c'est pour Aphatie la seule et unique réalité). L’homme politique socialiste serait alors un régulateur, une sorte de tuteur moyennement robuste, conscient des limites de l’action qu’il lui est apparemment possible de mener. Afin d’appuyer son discours, il se permet une référence (on n’a pas fini de la supporter celle-là) à la campagne victorieuse de Barack Obama qui ne proposait quant à lui que « le changement auquel nous pouvons croire » ! Une injonction gagne-petit et d'une fabuleuse imprécision mais qui a le mérite d'être hyper fédératrice, (tout le monde croit bien ce qu'il veut) que n’ont sans doute pas parfaitement entendu ses supporteurs, tant on a l’impression d’assister au retour du messie sur terre.

Ce n’est pas vraiment la première fois que Jean-Michel Aphatie fait une chronique politique à coté de la plaque. Il se laisse trop souvent emporter par son débit, par son aisance oratoire et oublie presque toujours de considérer un pan du problème. Mais elle révèle une opinion parfaitement ancrée, qui a fait des petits jusqu’à l’intérieur du parti (quoi qu'il puisse en dire). La moindre envolée lyrique devient suspecte, la moindre aspiration, la moindre ambition de changement profond sont aussitôt marquées par ses rivaux du sceau infâme de la démagogie. Ce que n’ont pas l’air de comprendre les socialistes, encore moins Jean-Michel Aphatie, c’est que cette idée « réaliste » de la politique porte en elle les germes de la crise de confiance de l’électorat français. Elle véhicule la diffuse impression que le champ d’action de l’homme politique se réduit sans cesse, qu’il ne lui reste plus que le second rôle d’accompagnant, dans un monde en roue libre, mécanisée, inhumain, qui fonctionne seul, sans mécanicien, sans designer intelligent, sans contrôle.

Les dernières élections présidentielles ont fait l’unanimité dans les urnes. La participation y a été record, quasiment inédite et les deux candidats qui y ont gagné le droit à un deuxième tour de piste ont été les seuls, à l’intérieur de leur parti, à réaffirmer la capacité de la politique à changer réellement la donne. Mais c’est là un vieux credo : entre la campagne et la réalité du pouvoir, il y a une autoroute, essentiellement pavée de mensonges, de démagogie. Autrement dit : les français sont des bœufs, Jean-Michel Aphatie est clairvoyant. Alors quoi ? Il ne faut pas ambitionner de changer la vie ? A peine peut-on envisager d'en changer le petit-déjeuner ?, et encore... Il n’est pourtant pas très compliqué de démontrer qu’en un siècle, la vie du travailleur a réellement et authentiquement changé. Le temps de travail, les semaines de congés payés, la progression des salaires sont un authentique aménagement de la vie des hommes et des femmes de ce pays. Un changement spectaculaire de la vie. Changer la vie, c’est bien sur davantage une ambition qu’un programme politique. Cela n’a rien à voir avec une conversion imaginaire à la réalité du monde ou des sociétés (en fait, cela n'a même strictement rien d'incompatible). Sans ambition, on n’arrive jamais à rien. Armé de petites ambitions, on ne parvient guère qu’à de toutes petites réalisations. On ne peut pas envisager de se lancer en politique avec l'ambition de se convertir à la réalité pour en être l'esclave. Avec une philosophie aussi médiocre, le singe ne se serait sans doute jamais redressé. Il appartiendra au contraire au prochain socialiste en chef de ne pas perdre de vue que l’homme n’avance qu’à condition de considérer ce qui le sépare d’une société idéale, où chacun a sa place, où chacun dispose des outils nécessaires pour guider son existence. C’est une ambition que d’aucuns railleront certainement, mais chacun sait bien que ce ne sont pas les petits hommes qui font l’Histoire, qu’elle plonge dans les ténèbres ou s’avance vers les Lumières. Pour ma part, j'assume entièrement cette ambition.

mardi 18 novembre 2008

Belle (3) - Tu veux dormir avec moi, Ray ?



Ray contemplait la faible lueur de la lampe à pétrole qui éclairait à peine la périphérie de la table de la cuisine. Belle, assise en face de lui, laissait mariner une infusion dans une tasse un peu sale, tandis que dansaient autour d’elle les ombres d’intérieur et que quantité de sons minuscules cognaient aux oreilles de Ray. Les gens ne faisaient jamais vraiment attention aux sons à peine perceptibles qui leur parvenaient. Pour eux, tout était brouhaha, ou tout n'était guère que silence. Au contraire, Ray entendait. Il écoutait, s’affinait sans cesse l’oreille comme un mélomane un peu autiste. Le chuchotement des arbres dehors, de leurs feuilles suspendues et balayées par la brise nocturne. Il entendait. La poussière voletait jusqu’au perron de la porte d’entrée de la maison, grattait légèrement comme des milliers d’ongles minuscules les battants de la moustiquaire, les bêtes tournaient en rond dans l’étable, au loin, en quête de sommeil (ce son, il l'imaginait peut-être, par réminiscence de ses journées de travail). Belle bien entendu s’en fichait de cette petite poésie des murmures et des froissements. Sa voix même annihilait, mettait à mort toute torpeur. Elle cinglait, giflait, fouettait…sauf, bien sur, quand elle ressentait la nécessité de forcer sa nature ! Nature qu’elle ne prenait jamais la peine d'infléchir en compagnie de Ray. Le seul entre tous devant qui elle ne portait aucun masque, ne contrefaisait aucune attitude. La vraie Belle devant le vrai Ray.

Elle haussa un sourcil, gonfla un peu sa poitrine et, l’œil noir et légèrement brillant, presque mangé par la pénombre, elle demanda d’une voix calme, presque douce : « tu veux dormir avec moi Ray ? ». Puis elle amena aussitôt ses lèvres vers le liquide brûlant et en récolta une gorgée imprudente. Son visage resta néanmoins impassible, en apparence insensible à la douleur.

Pendant trente bonnes secondes, Ray resta muet. Sa bouche s’entrouvrit légèrement mais aucun mot ne parvint à s’en échapper. Il regarda Belle et s’imagina le soin avec lequel il la dévêtirait, respectant chaque seconde, comme un individu doté du pouvoir de dilater le temps. A quoi ressemblait-elle nue ? On ne pouvait pas dire que Belle était une jolie femme, ça non, on ne pouvait pas vraiment le dire. Elle avait le corps d’un gros homme de ferme bien robuste. Toutes ses formes étaient rudes et grossières. Elle semblait constituée d’un bloc, d’un seul tenant, à l’image de sa volonté. On n’aurait pas pu la comparer à ces femmes qui exaltent le désir masculin au point de vous rendre fou. C’était bien davantage que cela, elle était magnétique, terrible, elle était magnétique comme l’est la peur pour ces tempéraments qui aiment à s’y confronter. Elle était adrénaline pure. Ray imagina son sexe en elle, la sensation de chaleur qui naîtrait peut-être de l’étreinte, il s’illusionna au point d’imaginer comme elle pourrait succomber, s’abandonner. Fermait-elle les yeux pendant l’amour ? Etait-elle de ces femmes qui vous mordent l’épaule lorsque le va et vient s’accélère entre leurs cuisses ? Etait-elle de ces femmes que le plaisir rend bavardes ? Serait-il capable de l’entrouvrir et de plonger dans ses entrailles ? Comme un homme !

Il se demandait parfois si Belle l’aimait, s’il était seulement possible qu’elle éprouve ce sentiment qui lui semblait à lui si simple et si humain. Il pouvait dire qu’elle était différente avec lui, différente de ce qu’elle montrait aux autres. Il se demandait – s’il avait quelque chose à offrir bien sûr – si elle serait capable de l’épouser et de vieillir avec lui. Si cette différence qu’elle entretenait dans leurs rapports pourrait survivre au mariage, s’il serait capable d’éveiller en elle des sentiments si différents qu’elle en oublierait les pulsions qui naissaient sans cesse de sa cupidité ; cupidité qui constituait le seul feu à même de l’embraser. Ce feu là, qu'il reconnaissait, distinguait dans ses yeux quand elle tuait des hommes de passage. Ce gros suédois par exemple, qu’elle avait abattu à l’aide d’une masse et qui s’était écroulé net dans son assiette de potage (qu’il avait fallu démembrer tellement il était lourd à porter). Ou ce petit homme engoncé dans son costume qu’elle avait déshabillé comme une promise dévouée, à qui elle avait fait couler un bain brûlant (elle était restée à coté de lui tandis qu’il immergeait son corps blanc dans l’eau, une serviette blanche à la main) et qui était mort simplement, des effets de la strychnine (et il avait enterré celui-là bien sur, son petit corps nu encore rouge et fripé à cause de l'eau chaude). C’était ce feu là qui dévorait son regard, immolait sa douceur. Consumait tout, y compris les enfants qu’elle disait aimer et qui assistaient parfois sans broncher à toutes ces horreurs.

Il avait lu quelques lettres qu’elle écrivait aux hommes qu’elle attirait ici. Des lettres incandescentes, des lettres de promesses. Elle ne le savait peut-être pas mais elle les écrivait d’une écriture différente, légèrement moins arrondie. Certains caractères étaient tout en biais, au milieu d’un mot, se couchaient sur les autres. Et tous les mots qui y étaient contenus semblaient appartenir à quelqu’un d’autre. Ils disaient la désespérance de la solitude, l’humanité du désir, la honte de l’infortune, avec des caractères en biais et tout en angles et en pointes. Durs comme les pierres qui nous servent à lapider les réprouvés. Lorsqu’il lui arrivait d’être tendre avec lui, elle ne prenait jamais la peine d’utiliser ce charabia de jeune fille enamourée. Elle s’approchait simplement de lui et le caressait. Elle caressait son visage, caressait sa barbe légère, caressait son torse, passant sa main dessous sa chemise, en silence, et Ray ne perdait rien du moindre son produit du moindre frôlement. Elle lui demandait parfois s’il avait envie de quelque chose de particulier ce soir, pour dîner. Et elle cuisinait alors ce qu'il demandait, et il mangeait toujours sans avoir peur de la strychnine. Même après les avoir vus mourir, certains en se tordant de douleur, tués par l'intensité des convulsions. Même après avoir subi leurs cris, leurs appels à l'aide. Même après avoir ignoré leur main tendue. Pourquoi l’aurait-elle tué, puisqu’il n’avait rien à offrir, à part sa loyauté, son amour et son désir ? Et ce soir. Ce soir, pour la première fois, elle avait demandé : « tu veux dormir avec moi, Ray ? » Sans rien promettre, sans que son regard n’exprime le moindre désir d’être touchée, d’être caressée, d’être étreinte, sans que ses attitudes ne laissent paraître le moindre besoin d’être aimée, cette nuit et pas une autre, cette seule et unique nuit.

Que pouvait-il répondre ? Oui ? Un oui simple et franc, dépouillé d'emportement ? Oui, Belle, sans que sa voix ne tremble, je veux bien dormir avec toi et engloutir la nuit dans tes bras, comme le disait la chanson ? « Pauvre crétin », pensa-t-il. Il sentait en elle une limite qu’il se savait incapable de respecter. Il savait que s’il passait une seule nuit avec elle, si jamais elle le laissait la toucher, l’aimer, il ne serait pas capable de boucler les mots à ne pas dire dans son âme, au chaud, à l'abri. Il l'implorerait comme un enfant de tout arrêter, lui demanderait de tout quitter, de tout laisser derrière elle, de fuir avec lui toute cette crasse, cette mauvaise fortune qui les obligeait à vivre et penser en assassins. Il savait que ces mots constitueraient la fin de ce qui les unissait à ce jour. Il regarda donc Belle droit dans les yeux et prononça ces mots d’une voix éteinte, presque morte : « non Belle, je crois qu’il ne vaut mieux pas, demain sera encore une rude journée ».

Belle débarrassa l’assiette de Ray. Lui tournant le dos, elle dit d’une voix forte, sans émotion : « c’est comme tu veux, Ray, si tu changes d’avis, tu sauras bien trouver ma chambre ».


Episode 1

Episode 2

dimanche 16 novembre 2008

Deux-zéro-zéro



C'est comme ça. Un beau matin, on se réveille avec 200 billets sous les fesses. On se dit qu'il faudrait marquer le coup. Mais on constate que la 200ème tombe un dimanche et que les dimanches sont ici musicaux.

On pense d'emblée à Marvin Gaye et à son Right On fataliste qui raconte les bonnes et les mauvaises étoiles. On se dit que c'est idéal, concordant avec la philosophie de l'officine. On considère que le pic, la cime de ce morceau se situe juste avant son terme, lorsque la voix de Gaye se marie quelques instants avec un sax de l'ensemble, pour chanter l'espoir et la nécessité de continuer à vivre.

On sourit en pensant à ce que disait Marvin Gaye de sa prestation sur le disque duquel est extraite cette chanson : What's Goin' on. Il disait avoir appris à chanter en l'enregistrant, inspiré par le souffle ténu, facile, sans effort du saxophoniste Lester Young. Une philosophie du laisser-couler, du chant naturel.

Chaque chose est à sa place en somme, malgré cette impression persistante de chaos généralisé. On n'a donc plus qu'à dédier ce 200ème billet à Marie-Georges Profonde. Et à promettre un 300ème billet...





samedi 15 novembre 2008

La Fabrique à brac (genèse)



La Fabrique à Brac, mais qu'est-ce ? C'est un forum qui se crée.

Un forum qui se voudrait une fabrique de connivence, un atelier de recherche en poésie appliquée, une boîte à outils et à idées, un laboratoire d'accélération des particules neuronales…

C'est, ou ce sera, un espace collectif et auto-géré, une communauté ouverte qui ne demande qu'à s'ouvrir davantage, un forum accessible à toutes les bonnes volontés, à tous les affamés de rencontres et/ou de débats, sans ostracisme et ouvert à tous les gens, quels qu'ils (ou elles) soient, pourvu qu'ils soient de bonne volonté et de bonne compagnie, pourvu qu'ils soient animés d'un souci d'échange et d'intentions paisibles, de la conviction que la cohabitation des diversités est encore possible.

Nous voudrions que, peu à peu, cette Fabrique à Bric & à Brac devienne un lieu riche de surprises, d'invention, d'échange, et de chaleur humaine au-delà des pixels.

Qui est ce "nous"? Un groupement d'individus qui se sont connus sur feu le forum de Télérama, ayant ensuite mutés en Lentilles et/ou Wizzz, s'éparpillant ou se regroupant en un archipel de blogs.

Aussi, nous souhaitons à présent lancer cette nouvelle aventure commune conçu comme un lieu central en forme d'auberge espagnole, un bistrot où on aimerait venir refaire le monde et à faire fuser les idées, où l'on ne redoute pas les digressions fécondes, où des quantités de discussions se mènent en parallèle et où se croisent des passionnés, des théoriciens, des facétieux, des colériques, etc...

Bien sûr, il en existe déjà des espaces communs sur internet,
des ateliers inter-blogs, etc…
Mais généralement très spécialisés, ou fonctionnant sur un nombre limité de personnes.

La Fabrique à brac va essayer d'être un lieu d'une autre nature.



Ce texte a été rédigé par Doudourou, technicien émérite et initiateur de La Fabrique. Il sera sans doute repris également par Audine. Vous êtes tous invités à venir y participer. Tous. Sans restriction.

jeudi 13 novembre 2008

Belle (2) - La naissance des flammes



28 avril 1908

Le matin de l’incendie, Ray Lamphere se leva aux alentours de trois heures du matin. Les ténèbres avaient tout envahi, et la ville, privée de becs de gaz, laissait faire sans lutter. L’air était frais et fouettait les quatre coins de sa garçonnière. Il ne mangea rien, ne but rien, se rasa de très près, s’habilla hâtivement et se mit en route sans plus de cérémonie, son estomac cognant la paroi intérieure de son abdomen comme un rat domestique abandonné sans nourriture et sans eau dans une vieille cage rouillée.

Sans moyen de locomotion, il fit la route à pied, d'une seule traite. Il courut sur quelques mètres sous l’effet de la nervosité. Arrivé à la ferme, il trouva les quatre corps là où on les avait laissés la veille. Ils commençaient à sentir et quelques mouches tournoyaient déjà dans la pièce, frénétiquement. Il regarda un instant le corps des fillettes, soupira et prit place dans un fauteuil aux ressorts cassés dans lequel il avait autrefois l’habitude de s’asseoir tandis que Belle tirait des plans sur on se sait quelle comète ; elle avait le talent pour ça. Ils étaient complémentaires. Elle parlait, il lui offrait une écoute dénuée d'objections et de jugement. Immobile sur le fauteuil, il réalisa alors qu’il ne la serrerait plus jamais dans ses bras. Il n’entendrait plus sa voix, le martèlement boisé de son pas décidé, qui vous donnait une impression d’ouragan prêt à tout écraser sur son passage. Elle était partie et ne reviendrait plus. Les quatre corps inanimés, statufiés par la mort en constituaient la preuve morbide.

Il eut envie de pleurer mais mordillant sa lèvre inférieure presque jusqu’au sang, il parvint à vaincre ce torrent de désespoir qui laissait présager quelque future irrésolution ; c’était pour elle qu’il faisait tout ça, il lui fallait être à la hauteur, une dernière fois. Contre le torrent, prêt à déborder, il hissa des digues de souvenirs, véritables ou fantasmés. Des attentions qu’elle n’avait jamais eues. Des mots qu’elle n’avait jamais prononcés. Des caresses qu’ils n’avaient jamais échangées. Et ses larmes refluèrent lentement.

Il se leva péniblement, massa vigoureusement ses articulations rouillées, puis résolut de se mettre au travail, comme s’il s’agissait pour lui d’un labeur quotidien : creuser une basse-fosse, transporter du fumier, mettre un peu d’ordre dans la grange ou bousculer les bœufs pour les amener vers l’étable. Il s’approcha des corps et se pinçant le nez entre l’index et le pouce de la main droite, il entreprit de joindre les mains des cadavres sur leur ventre en signe de repos et de paix. N’y parvenant pas avec une seule main, il aspira une grande goulée d’air par la bouche, libéra ses narines et bloqua sa respiration. La mort avait fait son œuvre, les corps étaient froids et rigides comme du marbre. Rouge et au bord de l’étouffement, il se releva d’un coup et inspira d’une traite, comme lorsque l’on sort la tête de l’eau après une apnée prolongée. Il murmura : « il n’y a rien à faire ». Ray n’en était pas à sa première fois mais il ressentit toutefois le besoin d’armer sa volonté avant de s’y mettre tout à fait. Cette fois-ci, c'était différent. C’est pourquoi il s’éloigna d’un pas lent de la femme morte et des 3 enfants. Leur tournant le dos, une épaule appuyée au chambranle de la porte, il se roula une cigarette. Les doigts mal assurés, le tabac mal tassé, le papier légèrement tordu, il porta la tige à sa bouche et l’alluma en fermant les yeux. Et le temps de la nuit se déroula naturellement. Il revenait parfois dans le salon, contemplait les corps, puis traînait dans la cuisine, pour boire un peu d’eau, un ou deux verres de bourbon. Il fredonnait le même couplet mélancolique :

L’amour est une grande bénédiction pour moi
Je n’ai pas besoin de me confesser
Ma vie était sombre et agitée
Quand j’ai rencontré l’Amour
Trouvé quelqu’un pour moi
Qui m’a appris cette douce chanson

Le soleil semblait se lever au loin. D’ici, on distinguait le ciel qui virait rose passé. Dans la pénombre, il fit quelques pas vers les cadavres. Charrier leur corps lourd, partager parfois leur agonie, et les recouvrir profondément de terre, et les oublier, c’était une chose à laquelle il était habitué. Belle exigeait parfois qu'il les découpe en morceaux, les membres inférieurs et supérieurs. C’était la première fois qu’il devait faire ce genre de choses après un laps de temps si important. Le sang humain continuait-il sa course dans le corps inlassablement ? En restait-il au contraire quasi-prisonnier, coagulé ? S’il tranchait ce corps ici, entre l’avant-bras et l’omoplate, le sang dégoulinerait-il comme une pâte gélatineuse d’un vieux tube de graisse ?

Philip était si petit, pensa-t-il en regardant son corps d’enfant minuscule. Les filles semblaient déjà tellement plus âgées. Sans réfléchir, il prit le garçon dans ses bras et le déposa dans un coin reculé du salon pour ne plus le voir. Ray Lamphere n’était pas un être dénué de sentiments. Un être froid, méthodique, comme on a tendance à imaginer les assassins. Au contraire, c’était un homme sensible, un homme épris, un homme amoureux, qui ne prenait aucun plaisir à ce genre de tâche, ni au spectacle morbide qu’elle pouvait offrir. Il l’effectuait néanmoins avec une sorte de détachement ; comme on apprivoisait les animaux, leur apprenant avec le temps à faire certaines choses, à n’en pas faire d’autres, il s'était lentement domestiqué. Il avait appris à devenir un autre, l’espace de quelques instants, au moyen d’une procédure simple, à étapes, qui le menait lentement vers une sorte de mécanisme intellectuel, permettant à ses membres de se mouvoir, à sa volonté d’agir, à sa puissance de s’exercer sans qu’une quelconque morale ou qu’un refoulement de sentiments viennent contrecarrer ce qu’il considérait comme un simple et nécessaire accomplissement.

Allumer une cigarette, boire un verre, penser à Belle, draper son âme de souvenirs fabriqués, s’emmener ailleurs, fredonner de vieilles chansons tellement rabâchées qu’elles en perdaient tout leur sens ; ces choses là aidaient. En revenant dans la pièce, une hache dans la main gauche, une tenaille dans la droite, il avait déjà son regard de peintre en bâtiment. Il contourna le corps de la femme adulte. Positionné sur sa gauche, il tenta d’ouvrir sa bouche en utilisant la lame de la hache comme levier. Sans succès. Il persista, s'y reprenant, armé cette fois de toutes ses forces intégralement mobilisées, mais la mâchoire refusa de céder. Il apposa donc le tranchant de la lame entre les deux lèvres, pour jauger l’angle de son attaque, inspira profondément puis abattit l’outil presque au même endroit (quelques millimètres tout au plus en dessous du point d’impact). Le cadavre était comme de la pierre, la hache heurta les incisives inférieures, le haut du menton et perdit de sa force avant d’entamer superficiellement le cou. Légèrement inquiet, Ray posa la hache à terre, empoigna la tenaille et se pencha pour examiner la bouche du cadavre qui ne s’était que très légèrement entrouverte. Les dents en revanche, ébréchées, brisées pour certaines s’étaient très nettement enfoncées dans leurs gencives, qui saignaient abondamment. Les lèvres fendues ne représentaient plus qu'une seule plaie immonde, d'où le sang bouillonnait sans cesse.

Le jour continuait de se lever tranquillement. Quelques coqs braillaient ici et là. C’était peine perdue. D’un seul geste coordonné, il prit la hache à deux mains, se releva en soufflant comme un athlète sous l’effort puis abattit de nouveau l’outil, pile au niveau du cou. La tête du cadavre se détacha et roula légèrement sur le coté, le sang coula sans précipitation des deux parties désormais séparées du corps, encore liquide, très noir, propre en apparence, c’est à dire dénué de caillots, sans jets spectaculaires. Il sortit la prothèse dentaire rangée dans sa poche, en caressa légèrement la surface avec son pouce puis lança l'appareil au hasard dans la pièce.

Sans précipitation, il emballa la tête dans un sac de jute épais, qu’il posa à ses pieds. Il se dirigea vers la fenêtre, et constata qu’il n’avait déjà que trop tardé. Il enflamma donc les grands rideaux du salon, préalablement imbibés d’essence. Il jeta ensuite un œil à la disposition des copeaux, placés en plusieurs endroits jugés stratégiques de la pièce dans le but de faciliter la propagation du feu naissant. Il revint vers la tête ensachée, la prit entre ses mains et sortit en hâte de la maison.

Plus tard, d’une colline idéalement éloignée, il assista aux efforts désespérés des voisins pour éteindre l’incendie. Tous ces hommes étaient minuscules, vus de si loin. Le feu ne semblait pas plus grand que son poing. Il vit la maison s'affaisser, toute la ferme se consumer. Quand le toit dégringola, il emmena avec lui le plancher et l'ensemble de l'habitation se retrouva concentrée à la cave, absurdement pêle-mêle. Bientôt, des policiers viendraient fouiller partout. Ils retrouveraient les enfants, et Belle. Sans tête. Elle serait sans doute en colère d’apprendre ça, qu’il n’avait pas fait le travail comme convenu. Qu’il s’était laissé distraire. Elle l’aurait houspillé, elle serait entrée dans une rage folle avant sans doute de se calmer et de caresser son visage pour se faire pardonner. Restait à coté de lui, tandis qu'il contemplait inexpressif l'affreux spectacle, une tête ensachée, décapitée dans l’urgence qu’il lui faudrait faire disparaître. Il n’avait pas encore d’idée précise, mais il trouverait. Pour Belle.

mardi 11 novembre 2008

Belle (1) - Le jour des cendres



Des cendres, des cendres partout, voltigent et saturent l’air. L’illusion des murs d’autrefois se dresse encore piteusement sur le terrain ; leurs racines tout au plus. Quatre pans de mur, à peine plus haut que des murets désormais, à peine plus hauts que la taille d'un homme, petite clôture minable du musée des horreurs et trois corps carbonisés au milieu, des cendres partout, trois corps parfaitement alignés comme s’ils étaient seulement endormis, un corps de femme adulte sans tête et deux corps de petite fille, ne laissant planer aucun doute sur l’hypothèse criminelle : un triple homicide ! Bien sur, la politique étant ce qu’elle est, on nous a rappelé que la prudence était de mise. Rien n’est donc officiel, mais faudrait être con, ou aveugle, ou malveillant, ou simplement inconséquent pour oser prétendre le contraire. On ne met pas le feu chez soi, avec ses mioches dedans, pour venir s’allonger sans tête, paisiblement, sur le tapis de son salon tandis qu’autour de soi, les flammes de l’enfer lèchent la maison et vous embrasent.

Dedalus qui est à coté de moi affiche une moue circonspecte et objecte : « tu sais, dans le fond, c’est possible, dans un incendie, tu ne meurs pas vraiment de tes brûlures, quand la baraque se consume, ça dégage tout un tas de gaz toxique, tu respires une ou deux fois et puis tu meurs ; c’est finalement bien moins long et douloureux qu’on ne le pense ». Je me retourne vers lui : « tu n’es pas sérieux !, et les fillettes, elles s’allongent tranquillement sur le tapis du salon au milieu de la rôtisserie parce qu’on leur a demandé de se tenir sagement ? ». « Non, il ajoute, mais on aura pu les endormir, avec un peu d’éther ou de chloroforme ; on aura vu des trucs bien plus surprenants ».

"Et la tête ?" Dedalus n’est pas sérieux. Il me cherche ce grand con, voilà tout. Il occupe ses journées comme il peut. Ce gars est plein de ressources dès lors qu’il lui faut tuer le temps. Et il le tue avec un talent qui ne se dément jamais. Laissez-lui une boîte d’allumettes, par exemple. Il va gratter les copeaux les uns après les autres, observer les progrès de la flamme, il tiendra l’extrémité du bois bien droit, entre son pouce, son index et son majeur, jusqu’à ce qu’il se brûle le bout de la peau, puis il secouera la flamme ou soufflera dessus pour qu’elle s’éteigne, plantera ses narines juste au-dessus de la fumée de souffre et recommencera l’opération jusqu’à épuisement du stock. Comme un ivrogne avec une bouteille de scotch. Autrement, il m’asticote ; il oublie de mentionner des têtes disparues, ce genre de choses. Pour me débarrasser de lui, je fouille dans ma poche, lui balance ma boîte d’allumettes et lui dit : « regarde, il y a une route là bas, pourquoi tu n’irais pas t’amuser à brûler des copeaux de ce coté là ». Mais ce n’est pas le jour, faut croire. Les sourcils bien haut, il rétorque sur un ton mi-sérieux, mi-outré : « franchement, je t’aurais cru un peu plus respectueux…en face de cette baraque calcinée et de ces deux corps de mômes mortes. Un peu de recueillement, c'est sans doute trop te demander ». Dedalus est un conard abruti. Voilà ce que je décrète sur l’instant et à peu près tous les matins qui ont précédés celui-ci. Je m’éloigne sans même lui lancer un regard supplémentaire. Sans même hausser les épaules, ni rien. Comme s’il n’existait pas.

Des flicaillons s’affairent sur le terrain. Des dizaines de flics. Et des gars de la région qui sont là pour ne pas perdre une miette du drame qui secoue la ville. Une vraie foire. Au milieu des gravats, les bizuts ne savent plus où donner de la tête. Leurs pompes bien cirées de ce matin sont maintenant recouvertes de suie et de cendres. Certains des gars ont noué un mouchoir autour de leur visage, appliqué sur leur nez. Ils inhalent concentriquement leur propre haleine du petit matin, chargée de mauvais café et de nicotine ; tout plutôt que de respirer droit dans la gorge de la mort. D’autres travaillent en époussetant la terre qui s’est amassée autour des corps pour les dégager. Les poutres qui sont tombées du toit lorsque la maison s’est affaissée sur elle-même rendent les recherches délicates et pénibles. Ça pue la vieille viande grillée. Bien pire en fait qu’un corps en décomposition, ça vous pénètre dans les narines et ça ne vous lâche plus. Ceux qui sont restés au-dessus disent qu’il va falloir creuser davantage et peut-être faire descendre des cordes pour enlever tout ce bois mort de là. Y a un petit au milieu de tout ça, qui a le teint plus livide que les autres. Il est au bord de dégueuler, j'me dis, quand je le vois tenter de remonter le muret en vitesse, ses chaussures dérapent, il s’étale dans la poussière mais on le relève, on lui fait la courte échelle, les mecs du dessus tirent sur la ceinture de son pantalon en se marrant parce que d’en haut on voit bien que la couture de son fute lui rentre dans le cul, alors qu’il dérape de plus belle en essayant de garder tout son dégueulis à l’intérieur de sa bouche. Enfin sorti de l’excavation, il court jusqu’à un arbre quelques mètres plus loin et dégobille la seule tasse de café qu’il a ingurgitée ce matin. A genoux, face à ce vieil arbre tout déplumé, ne nous montrant que son dos agité de spasmes, il ressemble à une vieille bigote du coin qui prie pour des jours meilleurs ou simplement pour quelques jours de plus, ceci étant toujours ça de gagné. « Merde, je dis, on devrait quand même un peu les préparer ces mômes avant de les laisser prendre en pleine gueule des saloperies pareilles ». Le chef tourne la tête vers moi, il acquiesce, tout aussi blanc que le gosse. Faut croire que l’expérience, c’est des foutaises ! Faut croire qu’on ne s’habitue vraiment à rien. En tout cas, pas à ce genre d'horreurs là !

Mon cas à moi est peut-être différent. Je m’étais fait toute une montagne de ma première scène de crime. J’en avais imaginé les images, les odeurs. En formation, je m’étais forcé à regarder des tonnes et des tonnes de dessins de cadavres, à divers stades d’évolution, du plus frais au plus avarié, du plus « normal » au plus taré. Des centaines d'esquisses et de clichés de toutes sortes. De vieux types morts dans leur sommeil, intacts et majestueusement figés, des gonzesses découpées en mille morceaux, des corps en charpie d'hommes qui s'étaient jetés sous des trains et qu’on devait ramasser à la petite cuillère. Des bleus, désignés par leur seule inexpérience, étaient forcés de recueillir leur chairs éparpillées dans des petits sachets en tissu, qui se gorgeaient aussitôt de sang et dégoulinaient. A m’en rendre malade, à en faire des cauchemars pendant des nuits entières. A la longue, on finit par rêver qu'on baise des mortes. C'est quelque chose qui finit par vous obséder, une vision anormale et répétitive qui vous vrille le détachement et vous rend fou. La première fois que j’ai vu un cadavre, je veux dire, que je me suis retrouvé en proximité physique avec lui, j’ai dû pensé quelque chose comme : « c’est pas si terrible en fait ». Tous les types de la brigade pourraient vous le dire. Je suis Harry : le mec qui n’a pas peur de toucher, de sentir ou même de rouler des pelles aux cadavres. Ça ne me fait ni chaud ni froid. Tout bonnement.

Dans le trou, le même petit gars livide est de retour, il a du dégueulis tout plein de cendres mal nettoyé sur sa chemise, un regard de fou qui lui mange la totalité du visage comme une grimace de mime, ses deux pieds semblent presque totalement enfoncés dans la terre et les cendres, sa chaussure gauche repose à quelques centimètres seulement de la tête d'une des fillettes. Il brandit une rangée de dents toute crasseuse. Il hurle : "j'ai trouvé quelque chose, j'ai trouvé quelque chose".

dimanche 9 novembre 2008

J.R. Monterose ? Qui ça ?

J.R. Monterose & Kenny Dorham                                                              source

Il me faudrait une ouverture, une sorte de fondu enchaîné qui donne sur un plan large, sans cette foutue Nuit Américaine qui nique le plus beau des crépuscules, un plan sans artifice, sans travelling ni rien, sans effets, un beau plan de boulevard bien moite, déchirés pas de vieilles voitures extra-larges filant à toute berzingue dans la nuit, opposant aux passagers des ténèbres une bouillie de lumières folles, un concert de moteurs rugissant. Quelque chose d’urbain et de nocturne. Et tant mieux si c’est racoleur et clichetonneux ; on ne fait pas du mythe avec de la dentelle. Voyez le genre ? Bien, c’est juste pour poser le décor.

Le saxophoniste JR Monterose a vu le jour en 1927 dans la grande ville ouvrière de Detroit. Dans la fumée des grosses cheminées de l’industrie automobile. GM et tout le bazar. Detroit est loin d’être une ville où le touriste peut s’amuser à flâner, à figer sur pellicule de grands monuments à la gloire des Pilgrim Fathers et de l’American Dream tout en boulottant de vieilles saucisses dégoulinantes de graisse. Sans doute d’ailleurs que les gens qui habitent ici savent bien tout ça ; sans quoi, leur sport favori ne consisterait pas à se courir au train d’un coin l’autre de la ville pour en découdre. Mais peu importe, à peine sur ses deux jambes, le rejeton Monterose, bien qu’encore incertain dans son langage se voit proposer de souffler dans un instrument à vent. Un autre type de phrases ! Et pour soutenir l’entreprise, toute la famille déménage dans l’Etat de New York.

Dans un premier temps, alors étudiant bon teint, on lui recommande de s'escrimer sur une clarinette ; un instrument en voie de disparition (bien que personne ne le sache encore tout à fait). Monterose, en soutien, joue d’un petit saxophone d’entraînement (usuellement utilisé pour améliorer la qualité du souffle). Dans le même temps Coleman Hawkins a « inventé » le saxophone ténor et sous influence, Monterose troque sa clarinette pour cet autre bois dont tout le monde croit qu'il s'agit d'un cuivre. Pour un jeune blanc d’Utica, pour qui l’harmonie moderne n’est pas ce qu’il y a de plus naturel, il faut travailler plus que quiconque. Dépouiller des heures et des heures les circonvolutions d’un Bud Powell, écouter le souffle parfait et équivoque de Coleman Hawkins, découvrir sans prendre peur un monde mis sens dessus dessous par les boppeurs, sans rien connaître cependant de leur soif de vaincre, de leurs caveaux moisis, des heures de jam à couteaux tirés durant lesquelles naissent modes et expérimentations. C’est là le principal handicap de Monterose : il est blanc, aussi blanc qu’on peut l’être, dans un milieu qui connaîtra bientôt l’avènement du hard-bop, sans doute le plus noir des courants du jazz !

Dans le milieu du jazz, il y a plein de gars mal embouchés. Mingus par exemple, si vous le lancez sur le sujet, peut déblatérer des heures sur la fierté noire, la grande lutte imposée à son peuple, ce grand complot qui vie à étouffer dans l’œuf le génie nègre, espérant sucer toute sa sève et tirer à sa place tous les marrons de l’âtre ! Il passera l’heure suivante à énumérer les Charlene, Jackie Chong, Lucie Luce et Veronda du monde qu’il a chevauché jusqu'au sang, de New York à Detroit, en passant par Chicago et Tijuana. Malgré cela, Mingus sait voir le noir qui dort dans le cœur d’un blanc et quand il entend le son de JR Monterose, il l’embauche sans même hésiter. C’est peut-être le seul grand fait de gloire de la carrière du saxophoniste : les premières mesures ébouriffantes, expulsées de concert avec l’altiste Jackie Mc Lean de Pithecanthropus Erectus ; une musique sale et vénéneuse, ivre de swing, de majesté et de fureur. La philosophie de Mingus exposées en 4 mouvements : la figuration harmonique du premier homme debout, sa puissance naissante et sa fière découverte d’un monde à dominer, d’un monde à soumettre, d’un monde à piétiner, d’un monde à asservir. Vous me suivez ? Nécessairement s’ensuivent déclin et destruction. Porte-plume de cette philosophie, Monterose joue légèrement à coté, se sentant étranger à ce magma d’homme furieux, génial, mais timbré comme personne. Le résultat est proprement ahurissant. Comme si son jeu sans aspérité, son phrasé simple et rond apportait la réconciliation, le soupçon de naïveté qui aurait manqué à l’ensemble : un mince filet de lumière dans un tableau essentiellement noir et sang !


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Pour Monterose, c’est la découverte d’un second handicap : la came. Les jazzmen de cette époque en ont fait une sorte d’attribut culturel et les musiciens que croise Monterose, s’ils jouent tous comme seule une armée de dieux pourrait le faire, vivent dans un monde de notes et de semi conscience : les Philly Jo Jones, les Wilbur Ware, les Jackie Mc Lean, tous ces types là s’enquillent tout ce que l’on peut humainement s’enquiller en terme de dope : héro principalement, et coke, pour décrocher un peu de l’héro quand la mort semble reluquer un peu trop intensément dans leur direction.

Finalement, Monterose quitte Mingus pour les Jazz Prophets de Kenny Dorham. Un groupe nettement moins barré, dont la philosophie, moins écorchée, repose essentiellement sur la musique et la volonté d’en finir avec le jazz cool de la cote ouest. Pas de sophistication, pas de tentatives harmoniques d’intellos à la noix, pas de Schubert par-ci ou de Bach par là pour rejeter sa honte d'être noir, de la musique sans compromission, du hard-bop aussi pur que peut l’être la meilleure des cames, remâchant toujours la vieille matrice blues, la déformant sans cesse, la recrachant inlassablement, la maltraitant au besoin, sourcils froncés et certitudes de rigueur. C'est bien là l'attitude d'un prophète ! De ce groupe n’aura subsisté qu’une prise live : Round About Midnight at the Cafe Bohemia.

Et en leader ? Trois fois rien. La mauvaise vie, la came, la blancheur de sa peau, quelques mauvais choix de label, l'avènement du rock n'roll ont plongé Monterose dans l’obscurité. Sa carrière n’aura véritablement duré que 5 petites années, le temps de graver un opus Blue Note, ne portant que son seul nom, en compagnie Horace Silver (piano), Philly Jo Jones (batterie), Ira Sullivan (trompette) et Wilbur Ware, (contrebassiste, également promis à un grand avenir qui détruira sa réputation en quittant son groupe d’alors (le quartet de Monk dans lequel jouait Coltrane) en plein concert). C’est peut-être une excuse à la manque. Charlie Parker était sans doute le plus taré et le plus camé, le plus ingérable des musiciens de jazz, mais à une certaine période de sa vie, nous ne pouvons faire autrement que de considérer qu’il a tout donné à son art, pour le faire progresser à pas de géants. Monterose n’est pas du même acabit, l’héro le dévore, son phrasé ultra-souple, ultra-vif est aussi fragile que le pas d’un équilibriste (Sonny Rollins qui a un jeu similaire le saura à temps pour ne pas sombrer dans l’oubli après une traversée du désert d’une bonne demi décennie). Monterose n’a ni la sagesse ni la force d’arrêter, les fixs s’enchaînent, les engagements s’espacent, malgré un excellent disque enregistré pour un label bien trop obscur (Jaro records) pour lui apporter la reconnaissance qu’il mérite. Le monde du jazz oublie celui dont on vantait il y a peu le son chaud, acrobatique.


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Pendant les années 60 il écumera néanmoins le monde, de petites villes américaines pleines de poussière, les coins les plus paumés et ténébreux d’Europe où l’on sait néanmoins jauger la valeur d’une pépite lorsqu’on en croise une. Les années 70 lui permettront même de renouer avec le sutdio, mais trop sporadiquement,t pour que cela soit notable. Il décèdera en 93, laissant tous les fondus de jazz du monde écouter encore et encore le chef d’œuvre de Mingus, le concert poisseux des Jazz Prophets, avec cette même question, restée presque sans réponse à ce jour : « Qui tient le ténor, là déjà ? JR Monterose ? mais qui c’est ce mec ? ».

vendredi 7 novembre 2008

Recouvrements et contentieux


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Les télécommunications. Quel miracle, n’est-ce pas ! Bien entendu, des miracles, j’en vois partout. Tous les jours. C’en est tout bonnement effarant. Si j’étais un peu plus prudent dans mes assertions, je préférerais l’usage d’un terme un peu moins connoté. Je parlerais d’incongruité. Va pour ça, les télécommunications sont des choses incongrues. Ces fils reliés les uns aux autres, conçus à l’origine pour nous faciliter grandement la vie et qui finissent à la longue, omniprésents, par nous la dévorer tout rond.

Avec le temps, j’ai lentement appris à détester les voix, spécialement celles qui dégagent cette assurance factice de l’être humain lambda. Dans ces moments, bêtement, je décline mon identité, puis mon titre. De quoi avoir proprement honte de soi. Je n’aime pas les voix pressées non plus. Ces voix qui posent des questions qui n’attendent pas de réponse, qui enchaînent les idées absurdes, les propos de comptoirs, les affirmations directes. Je dois être un peu taré, puisque je n’aime pas les voix lentes non plus. Celles dont on veut terminer toutes les phrases, tous les mots, toutes les intentions. Je n’aime pas les gens qui parlent trop forts, le bataillon des sourdingues, ça me donne l’envie de parler moins fort, et ça les fait hurler qu’ils n’entendent plus rien. Plus rien, ce serait une idée, ça ! La tonalité interrompue, métronomique, rebondissante d’une ligne coupée, perdue, évaporée. Il y a quelques voix drôles, c’est un fait, l’autre jour, une vieille qui avait une voix de vieille de dessin animé ; c’était peut-être un canular orchestré par le Ministère de la Défense. Ça ne ressemblait pas à une voix d’être humain en tout cas. La voix de celui-ci dit qu’un huissier a défoncé sa porte ce matin. J’ai des doutes, un huissier peut vraiment défoncer votre porte comme ça ? Comme un CRS ivre un jour de fête où il faut déloger des sans-papiers de l’Eglise Saint-Bernard ? Tu rentres chez toi, un mec en costume Brice, dont la couleur est à vomir, t’attend, une serviette pleine de documents à la main. Dans l’autre, il a une machette. C’est possible tout compte fait. On trouve déjà des gens qui acceptent de faire un boulot pareil…rien ne devrait nous étonner.

Le service contentieux a changé de nom depuis quelques mois. Désormais, il s’agit du service Recouvrement et Contentieux ! Explication : « on ne fait pas que du contentieux ici, on fait aussi du recouvrement » ; sous-entendu : « on s’en fout du contentieux ; c’est le recouvrement qui nous importe ». Il faut récupérer la thune. Point. Je croise souvent en réunion le mec qui dirige cette petite unité de 4 personnes au bas mot. Un plouc maniéré, cheveux en brosse (comme dans American Graffiti de Lucas), costards bidons, anthracites-vomitifs. Parfois, il m’appelle pour me dire que sa ligne ne sera pas disponible de la journée, qu’il a trop à faire, ou pour dire que le service Recouvrement et Contentieux ne prendra plus de communications de Citron Pressé, « un roublard de première celui-là » et qu’on ne lui répondra pas autrement que par courrier. Parfois, je soupire et je dis : « ouais » et rien de plus. Parfois, je lui raccroche au nez, attend l’appel du furieux et si je n’arrive pas à passer la ligne, je lui dis simplement : « sa ligne est occupée pour le moment, je crois qu’il est en réunion jusqu’à ce soir, si je vous donne sa ligne directe, vous pouvez renouveler votre appel demain matin ? ». Je me demande si c’est pour ça qu’il ne m’aime pas, au moins autant que je n’aime pas les voix, et qu’il cherche à joindre tout autre interlocuteur que moi. Ou qu’il ne m’envoie plus que des mails. C’est un bon petit gars dans le fond, qui récite par cœur la leçon qu’on lui a apprise : je recouvre, tu recouvres, il recouvre, nous recouvrons, vous recouvrez, ils recouvrent ! En réunion, en bon nègre domestique, il parle de l’argent de la boîte comme s’il s’agissait du sien. « Ça me fait mal, a-t-il dit aujourd’hui, de lui filer des commissions d’intermédiaire… » En bout de table, le Général acquiesce. Moi, je grince des dents, ma bouche se fend d’un sourire un peu méchant. Il le voit, et va promener son regard ailleurs. Enchaîne sur autre chose ; invariablement plaintif, invariablement grave, invariablement insouciant de ce qu’il fait, chaque jour. Il a pile la tronche un peu rouge d’un participant de jeu télévisé à qui l’on demande sa profession et qui répond : « percepteur ».

Ces moments de réunion sont voués à l’évasion totale. J’imagine que j’élève des chèvres dans un endroit paumé d’Uruguay, que j’écluse mon temps à contempler seulement les gens que j’aime. Les autres ?, ah, les autres, j’essaie de les effacer tous, d’ignorer leurs gesticulations. Ils sont devant moi et ils me semblent se monter les uns dessus les autres, pour faire une pyramide humaine dont chacun essaie d’être le sommet. Je vois des pieds qui écrasent des visages, des talons aiguilles qui s’enfoncent dans des ventres, des mains qui tordent des nez, des filets de salive qui échouent sur le front des autres ; une Tour de Babel démontable, lavable, escamotable, construite en matériau recyclé et biodégradable, qui s’écroule sans cesse. Ils sont beaux, on croirait des enfants, leurs voix agglomérées sont des chants un peu fous qui me font les oreilles sourdes, pleines de bourdonnements d’abeilles. Je ressemble quant à moi à un rabbin hassidique, boîte noire de 747 au milieu du visage, mon buste fait des allées et venues, d’avant en arrière, je chancelle.

Ce matin, j’ai dû me lever trop vite, parce que j’ai ressenti une légère perte d’équilibre d’un coté. Ç’aurait pu être ennuyeux d’avoir à contrarier toute une journée un hémi-penchant. J’y ai vu un miracle. Mon corps, en dépit de toute autorité, refusait de marcher droit.

jeudi 6 novembre 2008

Une araignée au plafond


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Le tout nouveau blog de Zoridae, sobrement nommé Le Plafond, est tout à fait symptomatique des comportements qui sévissent dans le monde des blogs. Il éclaire de la plus juste lumière ce à quoi nous aspirons en optant pour ce mode désormais très démocratisé d’expression.

A la création de tout espace personnel, se pose la même sempiternelle question. Comment exister ? Quelle mode d’expression privilégier ? Comment se distinguer ? Comment émerger du magma internetique en osant emprunter une voie différente de ce qui se fait ici et ailleurs ? Pourtant, le plus grand paradoxe de ce monde tient en ceci qu’il constitue à la fois une ouverture particulière sur ceux qui nous entourent mais qu’il est le plus souvent occupé à reproduire les mêmes comportements qui nous empêchent en société de mieux nous comprendre. Une fois un blog créé, en effet, il s’empresse d’intégrer une communauté (de valeurs, d’esprit ou d’opinion), et donc de fermer (ou d’entrebâiller, pour laisser passer ceux qui montrent patte blanche) sur lui la porte du chaos (ou la porte de la diversité, si vous préférez).

Le Plafond est un blog conçu pour demander à nombre de blogueurs tous très différents les uns des autres d’exprimer leur avis sur leur pratique dudit véhicule (le thème imposé étant souvent choisi en fonction de ce qui les caractérise en évidence ; histoire sans doute de les mettre à l’aise, de leur permettre d’évoluer dans leur élément), ce qui a pour effet premier de mener certaines communautés à la rencontre d’autres. Le constat est alors terrible. Le rejet des uns exprimé envers les autres constitue le seul et unique partage revendiqué.

Il n’aura suffi que de la publication du premier texte pour lancer la machine. Les uns moquaient les autres, et les autres, retournant tête basse parmi leur communauté, se réchauffaient ensemble au coin du feu pour se réconforter, stigmatisant l’ostracisme acharné des autres. Si l’on prend la peine d’aller visiter le blog de chaque intervenant, l’on s’aperçoit bien sur très vite que les blogueurs en question n’y sont nullement vilipendés. Ils y sont félicités, grassement peut-être, comme sur tout blog qui se respecte. La cour, disent certains. Peut-on dire qu’ils soient différents sur le Plafond de ce qu’ils sont chez eux ? Non, ils y sont précisément tels qu’ils sont, mais la différence essentielle tient en ceci qu’ils sont déportés et donc nécessairement sommés de se confronter à d’autres communautés, à d'autres langages, à d’autres codes, à d’autres comportements. Et cette confrontation semble chaque fois promise à l’échec.

Finalement, le Plafond, c’est comme une idée de gauche. C’est une bonne idée. Ne manquent que les individus désireux d’en adopter les exigences.

mercredi 5 novembre 2008

En attendant que je rentre, alors même que je suis pourtant rentré

- edit du 7 déc. 2008 (j'ai viré la photo, c'était vraiment trop...)

Bon. Je sais, je suis rentré, mais premièrement, j'ai encore du boulot (sournoisement glissé sous une pile de trucs ; réapparu, la pile anéantie), deuxièmement, je rédige des séries pour plus tard.

Cela ne m'empêche pas d'attirer votre attention sur le dernier billet en date d'un autre pâle revenant, le digne Mtislav, qui dissémine ses scoops comme des petits pains. C'est bon, c'est drole. Maintenant que je suis influent, j'ai pour seul dessein de faire péter son classement Miko.

Cela ne m'empêche pas non plus d'ajouter mon grain de sel au concert de hourras qui salue la victoire d'Obama là bas, loin, très loin, là où il y a une saison qui n'existe que dans le Nord de l'Amérique.

Ce matin, c'est à cette annonce là que je me suis réveillé. Obama était le nouveau chef du monde. Bêtement, l'oeil glauque et à demi-ouvert, je me suis dit à moi-même : "et merde, tout ça à cause d'une chanson de la Compagnie Créole". Je m'empresse de répéter cette blague profondément idiote à mon épouse, allongée à mes cotés dans le lit marital. Elle se marre, on enchaîne sur d'autres blagues toutes plus mauvaises que les autres.

Ce matin, en me connectant sur le site de Radio Nova, j'aperçois ce sondage idiot qui confirme ce que je soupçonne depuis longtemps. Radio Nova a des espions planqués dans mes placards. En plus de passer sur leurs ondes des trucs que j'écoute avant eux, ils me piquent désormais mes blagues pourries !

mardi 4 novembre 2008

L'Affaire Kundera


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Le journalisme, c’est un beau métier. Au son de ce mot, vous imaginez peut-être Robert Redford, Dustin Hofmann, dans Les Hommes du Président, ils sont encore jeunes, portent le cheveu mi-long, des chemises cintrées à col extra-large, des pantalons pattes-d’èphes et sont prêts à tous les sacrifices pour dévoiler à la face du Monde Libre les mensonges de l’Administration Nixon. Vous pensez peut-être à Zola rédigeant son J’accuse pour la Une de L’Aurore, à la lumière d’une pauvre bougie de bureau. Vous pensez à tous ces hommes et femmes qui croupissent dans de froides cellules exotiques, réduits au silence par d’infâmes totalitarismes, vous pensez à eux et aux combats menés par ce grand humaniste autoproclamé qu’est Robert Ménard, infatigable défenseur des Libertés du Monde. Vous pensez peut-être – enfin – à ce petit bagdadi ramené dans les bagages du plus grand présentateur de J.T. de l’Hexagone (sans même vous demander si le voyage en soute fut éprouvant ou non), honteusement débarqué de la Rédaction de TF1, remplacé sans ménagement par une blonde effroyablement compromise, coucheuse et dépravée. Vous pensez peut-être à tout ça.

Vous oubliez consciemment ou non (parce que vous souhaitez tout comme moi idéaliser ce métier) que pour faire du journalisme, il faut parfois se salir un peu les mains, et l’âme par dessus le marché. Racler les fonds de tiroir. Manipuler pour obtenir des aveux, des confessions, titiller le réseau nerveux qui fait s’agiter les langues et la délation. Remuer la merde en somme. C’est ce journalisme là qui est à l’œuvre dans ce qu’il convient désormais d’appeler l’Affaire Kundera.

Les accusations portées contre l’écrivain sont simples, basées dit-on sur des preuves (héritées de la politique d’ouverture des archives des anciens pays communistes d’Europe de l’Est ; ce qui laisse penser qu’on n’est là qu’à l’orée du bois) irréfutables : le Kundera jeune, d’avant l’exil, que l’on croise à l’occasion (pense-t-on) dans certains de ses romans, était un mouchard. Une balance. Accusations simples et qui ont le mérite de détruire l’homme sans possibilité de rémission.

Kundera, c’est l’écrivain du Livre du Rire et de l’Oubli, celui qui combattit la dictature administrative par l’absurde de l’ancien bloc communiste avec pour seules armes : la dérision, l’intelligence, la résistance du souvenir. Jeter l’opprobre ou ne serait-ce qu’un embryon de soupçon sur sa vie, c’est piétiner son œuvre entière, la marquer irrémédiablement du sceau de l’hypocrisie. La vider de sa substance et corrompre sa vérité. C’est creuser dans le cœur de sa révolte pour dévoiler au monde son absence de pulsations, son assèchement coronarien. Détruire pour détruire.

Mon but n’est pas ici de dresser une hagiographie (comme certains l’ont fait et le feront encore), d’ériger l’œuvre en rempart face à la calomnie (ce qui revient à scinder l’homme de son art, comme on a appris avec le temps à différencier Céline le salaud de Céline le génie littéraire), de prêter à l’être humain des intentions, des sentiments, des pensées qu’il n’a peut-être pas. Je n’ai d’ailleurs d’autre but que l’expression simple de la peine que je ressens en imaginant l’entrain avec lequel on traîne cet homme dans la boue ; écrivain d’une rare générosité, qui m’a fait découvrir presque l’intégralité des grands romanciers du Centre et de l’Est de l’Europe (de Gombrowicz à Hasek) via la lecture de deux essais : Les Testaments Trahis et L’Art du Roman (et ce, même si je n’en partageais ni n’en partagerais jamais toutes les thèses). Je ne m’échinerai pas davantage à montrer du doigt la bonne conscience généralisée qui permet à de petits hommes d’en remontrer sans cesse à d’autres, sans jamais prendre en considération ce que fut leur vie, ce que fut cette vie absurde qui faisait chanceler les existences les plus stables, les plus puissantes, dans ces pays où la règle était la suspicion ; permanente, la présomption de culpabilité.

C’est pisser dans un violon, je suppose. Mais plus j’y réfléchis, plus j’y vois l’œuvre de Kundera éclairée de manière plus éclatante, voire prophétique. Comme si cette folie que fut le stalinisme en particulier et la dictature communiste en général, nous avait laissé avant de mourir quelques reliquats toujours aptes à éclabousser les vies. Comme si l’Histoire étouffée ne pouvait en finir avec ceux que le sort avait épargné et se sentait obligée de les traquer tous, pour cracher sur leur réputation, sombrer avec eux.

Quand ils seront tous morts, nous pourrons partager le festin sur le dos de leurs cadavres.

dimanche 2 novembre 2008

Lulu's back in town (to be continued)


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Mon absence, semblerait-il, touche à sa fin. Elle devrait tout du moins ne pas se prolonger encore très longtemps. En attendant mon officiel retour (sans doute en début de semaine prochaine), je vous laisse en compagnie de Thelonious Monk et de son facétieux quartet, incluant l'immense et honorable Charlie Rouse dont le son me fait toujours frémir d'aise et de plaisir.

La pièce est scindée en deux. Elle s'intitule "Lulu's Back in town". (un clin d'oeil, à l'évidence)

Bon dimanche à vous.







THELONIOUS MONK
Lulu's Back in town (Part 1 & 2)