
« Trente, peut-être quarante. 10 hommes, 2 femmes et une tripotée d’ossements divers », je marmonne. Et je demande : « vous êtes d’où déjà ? ». « De New York », répond le type. Puis il répète le chiffre et siffle comme on sifflerait une nana bien roulée qui passe dans la rue. Oui, c’est un chiffre démesuré, aucun doute là-dessus. Même pour un vieux journaliste chevronné d’une grande ville où l’homicide est monnaie courante.
Comment en sommes-nous arrivés là ?
Pour commencer, il y eut ce jour où un petit gars banal d’allure austère, originaire du Dakota du Sud, se présenta au Bureau et demanda à parler au shérif Muntzer. Asle Helgelein. Un gars de rien au regard sombre et à la moustache impeccable qui avait giclé comme une balle de son Etat de péquenaud, pour retrouver la trace de son frère Andrew, disparu. Selon ses dires, Andrew avait entretenu une correspondance d’au moins six mois avec Belle Gunness et s'apprêtait à l'épouser, après lui avoir cédé rien de moins que la moitié de l’argent qu’il avait mis tant de temps à mettre de coté. Il avait chargé quelques affaires dans une carriole sans écouter de conseils de personne, la seconde moitié de ses économies dans un grand sac et s’était mis en route pour la rejoindre. Et puis, ffffffff, ce brave Andrew s’était évaporé. Quand Asle Helgelein avait entendu parler de l’incendie et du corps sans tête de Belle Gunness, des fillettes calcinées, de Ray Lamphere, son sang n’avait fait qu’un tour, et puis s'était figé, et il avait pris le chemin de fer pour La Porte avec l'intention d'en avoir le cœur net. Ce jour là, Muntzer le prit à part dans son bureau. Il tenta de le raisonner, de calmer un peu ses craintes (qu'il pensait sans doute disproportionnées) sans rien dire des deux idiots qui creusaient le terrain de la ferme pour retrouver une tête manquante et puis, devant l’insistance du petit homme, il s’enlisa dans un mutisme bizarre et pour tout dire franchement suspect. Le lendemain, Asle Helgelein (qui n'avait pas mis longtemps à découvrir que la ferme de Belle était devenue un véritable chantier d'archéologues fous) s’en alla trouver Hutson et Maxson et il s’entretint avec l’ancien employé de Belle. Il lui demanda : « on ne vous aurait pas demandé de faire quelque chose d’inhabituel ? Creuser un trou entre autres choses ! ». Hutson emmena Helgelein un peu plus loin et répondit : « moi, je n’ai jamais rien creusé et on ne m’a jamais demandé rien d'tel, mais je suis à peu près certain que Ray Lamphere et Belle ont retourné de la terre ici ». Personne ne songea à demander à Hutson pourquoi il avait mis tant de temps avant de se poser les bonnes questions. Personne à part moi, cela va de soi. Ce grand débile plongea son regard lourd dans le mien : « si vous aviez une ferme, Monsieur Harry, vous sauriez qu’on a toujours une bonne raison d’y creuser un trou ». Je ne jugeai pas la réponse satisfaisante (elle me semblait même parfaitement incohérente) mais je les laissai creuser sans rien en dire, Maxson, toujours à l’écart, priant et repriant de plus belle, les badauds allant et venant en silence comme dans un foutu musée, les flics grignotant des sandwichs au pastrami en riant de mauvaises blagues, les journalistes du La Porte Herald ou du Daily News piétinant, bousculant, hurlant, se chamaillant les uns avec les autres, prenant toutes sortes de clichés, y compris de jeunes femmes peu farouches qu’ils tentaient d’embobiner au passage. La ville devenait dingue. Tout compte fait, il en avait peut être été ainsi depuis l’origine. On ne s’en rendait seulement compte qu’aujourd’hui. Quelques heures plus tard, après quelques coups de pelle et de pioche bien sentis, un cadavre replié sur lui-même comme un fœtus sortit de terre. La décomposition était bien avancée mais on pouvait encore distinguer un visage. Noir, puant, troué de partout, partiellement dévoré par la vermine. Cela suffit en tout cas à Asle Helgelein pour qu'il identifie son frère du premier coup d'oeil. Son regard sombre se vida presque instantanément, comme lorsque l'on retire la bonde d'un lavabo minuscule. Il fit craquer ses jointures, les martyrisant jusqu'à ce qu'elle deviennent blanches comme de la chaux. Sa quête s’achevait en même temps que ses dernières illusions de retrouver vivant son cher frère adoré.
Puis il y eut d’autres noms. Qu’était-il advenu - se demandait-on - d’Ole Budsberg après qu’il eut retiré – en compagnie de Belle – la somme de 1800 dollars de son compte bancaire ? Où était passé Olaf Lindbloe, prétendant enamouré, fraichement débarqué de Norvège, que Belle avait employé durant l’été 1904 et qui avait disparu sans laisser de nouvelles pour quiconque. Et Henry Gurholt (un si gentil gars au demeurant, tout le monde en convenait) qui avait emménagé chez Belle une année plus tard ? Et tant d'autres. On trouva réponse à ces questions dans une basse fosse, non loin de l'endroit où l'on avait déterré Andrew Helgelein. Et puis des ossements en grande quantité, rongés, pleins de coups de dents, comme si on les avait donnés à bouffer aux cochons. A partir de ce moment là, le cirque prit de l’embonpoint. Ce fut la frénésie. Des journalistes débarquèrent d’un peu partout et investirent la ville, ainsi que la grande majorité de ses hôtels. Muntzer fit dans son froc comme de bien entendu, ses adjoints s'empressèrent de lui nettoyer le cul, en pure perte. Aucune digue ne pouvait contenir cette tempête là. Le bon citoyen américain voulait la vérité et il fallait la lui donner sous forme sensationnelle. Et des mecs étaient payés – grassement – pour la leur apporter sur un plateau. Ils se donnaient du mal pour ça, on ne peut pas le nier. Belle Gunness était un diable en robe légère (chaque jour, elle était décrite comme plus vile et paradoxalement plus belle qu'elle ne l'était en réalité) et chaque jour, le nombre de ses victimes augmentait. On interrogeait les habitants, on harcelait les voisins. On faisait parler les morts. Une petite camarade de classe de Myrtle témoigna dans un grand quotidien que la petite lui avait révélé que son père avait été empoisonné par sa mère. Les deux précédents mariages de Belle trouvaient une explication (invérifiable) que personne n’avait encore songé à leur donner. Elle les avait tués tous deux pour les dépouiller de leur argent. C’était plausible. Pourquoi pas ? Et ça ne mangeait pas de pain, et ça faisait vendre du papier. Le cocktail sexe, crime, argent était aussi détonant que possible. Des types d’un peu partout dans le pays envoyèrent aussi des lettres qu’ils prétendaient avoir échangées avec Belle. La plupart de ses lettres étaient des faux, adressées aux autorités et aux journaux par de pathétiques cinglés en mal de reconnaissance. Quelques unes furent néanmoins authentifiées et permirent aux enquêteurs de mieux comprendre le modus operandi de Belle. Cette méthode s’avérait relativement simple en réalité. Belle publiait des annonces dans d’obscures feuilles de chou. Des types un peu seuls, qui pouvaient potentiellement s'amouracher de n'importe quel brin de femme y répondaient. Belle se montrait intelligente, patiente, compréhensive, elle prenait le soin d’entretenir de longues correspondances avec chacun, ne les brusquant pas et elle faisait en sorte de leur donner l’illusion d’une connivence particulière, grandissante. Petit à petit, elle parlait mariage (un concept qui chez elle ressemblait à une espèce d’association de capitaux), elle évoquait son besoin d’être épaulée par un homme après tant d'années d’infortune, qui l’avait vu perdre déjà deux maris. Cette recette savante mêlait humilité, argent et promesses libidineuses. Le même cocktail à un ingrédient près que celui qu'adulait le pays entier et qui nous menait tous vers la mort. Sans possibilité de rémission.
« Et la tête ? », demande le journaliste.
Plus les gars creusaient, plus ils déterraient de macchabées. La tête ne fut jamais retrouvée. 10 hommes, 2 femmes, pour ceux qui étaient entiers, et des os en pagaille, des tibias, des péronés, des bassins, des morceaux de crane, et d’autres choses impossibles à identifier pour des flics cul-terreux dans le genre de Dedalus. Trente ou quarante individus distincts en fonction des estimations d’experts venus de Chi-Town. Mais aucune tête qui aurait pu appartenir au corps carbonisé, retrouvé dans la cave de Belle Gunness. Je le vois venir, ce petit gars de mes deux, il pense que son expérience de fouine assermentée lui permet de traquer la vérité derrière les mensonges de n’importe lequel de ses interlocuteurs. Il regarde mes mains pour voir si elles ne se tordent pas en tout sens tandis que je lui cause. Il inspecte mon front pour s'assurer qu'il ne plisse pas anormalement lorsque je me déleste d'un mensonge qui me serait trop dur à contenir. Aux petites gonzesses impressionnables, au troquet des journaleux en chemise de la Grosse Pomme, il dit certainement un truc de ce genre : « je sais quand les gens me racontent des bobards, j’ai un sixième sens pour ce genre de choses ». Ces gars là sont comme des pochettes surprises : ils n'ont de surprise que le nom ! Et même si c’était le cas. Même si je cachais à tous une indicible vérité. Qu’est-ce que je pourrais bien en avoir à foutre, que ce conard s'en rende compte ? Qui cette histoire peut encore intéresser aujourd’hui, à part un journaliste féru de vase et de ragots et une poignée de lecteurs voyeuristes ? Qui viendrait reprocher à Harry tout court de garder pour lui une vérité fantasmée qui ne sortit jamais de la bouche de Ray Lamphere lui-même ?
« La tête, je dis avec un clin d’œil froid puis malicieux, ce brave Ray Lamphere l’a emporté avec lui dans sa tombe, il faut croire ».
Je suis un vieil homme maintenant et les vieux ont des alliés de poids. Je teste sa résistance au mensonge en prétextant une soudaine fatigue. Le visage lourd, l’expression affaissée, je ferme lentement mes yeux. Je ne l’entends même pas sortir de la pièce. Je perçois seulement le loquet de la porte céder et s’écraser contre son battant. Il fait chaud dans ce petit salon aux volets fermés... ça me rappelle La Nouvelle Orléans, ses rues chargées d’individus pressés. Je revois des visages noirs, et des visages en colère. Des voitures immobiles, enveloppées de poussière. Des fanfares de musique gaie, et d’autres jouant quelques chants tristes, pour rendre hommage aux morts. Je revois cette journée comme si elle se déroulait hier, devant mes yeux. Ce dîner écoeurant et quelques fantômes à table. Puis mes pensées voguent ensuite vers Ray Lamphere, mort quelques 20 années plus tôt. Bientôt, je n’y pense plus. Les vieux sont comme ça, ils n'y pensent plus, c'est leur privilège. Quelques instants plus tard, je m’assoupis comme le vieil homme que je cesserai bientôt d’être.
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