mercredi 31 décembre 2008

Hub-side down


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Le trompettiste Freddie Hubbard est mort lundi dernier. C’était attendu puisqu’il était hospitalisé depuis presque un mois à la suite d’une crise cardiaque. Il avait 70 ans. C'est peu. Ce n’est pas si vieux se dit-on. On l’aurait pensé plus âgé, car aucune époque du jazz ne semble véritablement lui avoir échappé. Oui, mais voilà, quand Freddie Hubbard commence à éclore dans le milieu (vers la fin des années 50), comme la plus éclatante des pépites, bousculant sans ménagement l'ensemble de ses confrères dans un sombre éclat de rire, il n’a même pas vingt ans. Quand il enregistre en leader virtuose son premier disque pour le label Blue Note, il n’en a que 22. Il fait pourtant déjà figure de vieux routier.

Vous le savez, les biographies vont fleurir ici et là (à vrai dire, elles sont déjà en ligne), pour rendre l’hommage que l’on jugera nécessaire. On vous dira que Hubbard a joué avec les plus grands (on le dit de tout jazzman qui meurt). N’en croyez rien. Hubbard était un des plus grands. Il naviguait dans les mêmes eaux que les autres géants (ou colosses) : les Coltrane, Hancock, Shorter, Dolphy ou Blakey. On vous racontera peut-être que son jeu – vif, aérien, supersonique – faisait de lui une sorte d’anti-Davis. Ne vous laissez pas abuser non plus. Dès qu'un trompettiste joue plus de trois notes en 2 secondes, on fait de lui un anti-Davis (comme si ce dernier jouait avec des moufles). Pour camper l'anti-Davis, on a déjà Dizzie Gillespie : trompettiste de tempérament plus que de caractère, musicien joyeux, showman, facétieux, affable et plein d’assurance. Hubbard et Miles Davis exploraient en réalité les mêmes terres harmoniques, chacun à leur façon. Ils défrichaient pour les autres les mêmes univers, entre transes et expériences mystiques. Ils transcendaient pareillement les racines de leur musique pour la faire avancer à pas de géants (ou de colosses).

Je crois pouvoir dire que je suis venu au jazz grâce à 4 morceaux. Le premier – un choc – est la version déchirante de « In a Sentimental Mood » jouée par Coltrane et Ellington (la légende nous dit que Duke joue le titre sous une mauvaise tonalité ! Je ne sais pas pour vous mais ça me la coupe bien net !). Juste derrière, trois morceaux m’ont fait découvrir ce courant du jazz que j’affectionne davantage que nul autre : le hard bop. Il y a le « Mode for Joe » de Joe Henderson. Le « Resolution » de Sonny Rollins. Et enfin « Open Sesame » (extrait de son premier disque du même nom) de Freddie Hubbard. Je me souviens qu’à l’époque où je suis tombé amoureux de cette composition de jeunesse, le compact disc n’était plus disponible à la vente. Je me souviens donc m’être rendu dans une petite boutique de disques vinyles située 5 rue de Navarre dans le 5e arrondissement de Paris et m’en être procuré une édition bon marché. Ce 33 tours traîne encore avec le reste de la collection.

C’était il y a bien longtemps. Depuis, bien sûr, je n’ai cessé d’entendre et d’écouter le son clair et délicieux de Freddie Hubbard. Son fabuleux « Body and Soul » enregistré grand ensemble chez Impulse. Sa période funk avec « Red Clay ». Sa participation à ce merveilleux disque de Coltrane : « Olé », qui envoûte immanquablement chaque auditeur. Son souffle puissant et tempétueux sur le « Maiden Voyage » de Hancock. Ou encore « Blue Spirits », cette œuvre étrange, assise entre fougue et maturité.

Je me dis que les hommages ont souvent quelque chose de forcé. On se retrouve comme un idiot face à une balance imaginaire, on joue à la marchande de souvenirs, on pèse et on sous pèse. Comme j’ai pu le dire auparavant, rendre hommage c’est n’est rien d’autre qu’être en retard. Tenter de faire taire cette culpabilité idiote qui nous fait prendre conscience qu’on ne parvient jamais à considérer la vraie valeur des choses tant qu’on ne s’en retrouve pas privé. Mais pour moi, Freddie Hubbard est comme un amour de jeunesse à qui je dois d’avoir découvert qu’une autre vie était possible.

Je lui dois ma découverte d’harmonies nouvelles, ma découverte de dissonances merveilleuses, je lui dois d’avoir compris en quoi cette musique valait d’être écoutée, entendue, célébrée, d’avoir compris ce qu’elle contenait de colère, de joie, d’ivresse. Plus qu’un hommage donc, que j'effectuerais nécessairement avec retard, il s’agit pour moi de le remercier.

Hubtones



Cantaloupe Island
with

piano - Herbie Hancock
sax t. - Joe Henderson
Bass - Ron Carter

Drums - Tony Williams



Maiden Voyage (Part 1)



Maiden Voyage (Part 2)










mardi 23 décembre 2008

Belle (7) - Les hommes s'en vont



« Trente, peut-être quarante. 10 hommes, 2 femmes et une tripotée d’ossements divers », je marmonne. Et je demande : « vous êtes d’où déjà ? ». « De New York », répond le type. Puis il répète le chiffre et siffle comme on sifflerait une nana bien roulée qui passe dans la rue. Oui, c’est un chiffre démesuré, aucun doute là-dessus. Même pour un vieux journaliste chevronné d’une grande ville où l’homicide est monnaie courante.

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Pour commencer, il y eut ce jour où un petit gars banal d’allure austère, originaire du Dakota du Sud, se présenta au Bureau et demanda à parler au shérif Muntzer. Asle Helgelein. Un gars de rien au regard sombre et à la moustache impeccable qui avait giclé comme une balle de son Etat de péquenaud, pour retrouver la trace de son frère Andrew, disparu. Selon ses dires, Andrew avait entretenu une correspondance d’au moins six mois avec Belle Gunness et s'apprêtait à l'épouser, après lui avoir cédé rien de moins que la moitié de l’argent qu’il avait mis tant de temps à mettre de coté. Il avait chargé quelques affaires dans une carriole sans écouter de conseils de personne, la seconde moitié de ses économies dans un grand sac et s’était mis en route pour la rejoindre. Et puis, ffffffff, ce brave Andrew s’était évaporé. Quand Asle Helgelein avait entendu parler de l’incendie et du corps sans tête de Belle Gunness, des fillettes calcinées, de Ray Lamphere, son sang n’avait fait qu’un tour, et puis s'était figé, et il avait pris le chemin de fer pour La Porte avec l'intention d'en avoir le cœur net. Ce jour là, Muntzer le prit à part dans son bureau. Il tenta de le raisonner, de calmer un peu ses craintes (qu'il pensait sans doute disproportionnées) sans rien dire des deux idiots qui creusaient le terrain de la ferme pour retrouver une tête manquante et puis, devant l’insistance du petit homme, il s’enlisa dans un mutisme bizarre et pour tout dire franchement suspect. Le lendemain, Asle Helgelein (qui n'avait pas mis longtemps à découvrir que la ferme de Belle était devenue un véritable chantier d'archéologues fous) s’en alla trouver Hutson et Maxson et il s’entretint avec l’ancien employé de Belle. Il lui demanda : « on ne vous aurait pas demandé de faire quelque chose d’inhabituel ? Creuser un trou entre autres choses ! ». Hutson emmena Helgelein un peu plus loin et répondit : « moi, je n’ai jamais rien creusé et on ne m’a jamais demandé rien d'tel, mais je suis à peu près certain que Ray Lamphere et Belle ont retourné de la terre ici ». Personne ne songea à demander à Hutson pourquoi il avait mis tant de temps avant de se poser les bonnes questions. Personne à part moi, cela va de soi. Ce grand débile plongea son regard lourd dans le mien : « si vous aviez une ferme, Monsieur Harry, vous sauriez qu’on a toujours une bonne raison d’y creuser un trou ». Je ne jugeai pas la réponse satisfaisante (elle me semblait même parfaitement incohérente) mais je les laissai creuser sans rien en dire, Maxson, toujours à l’écart, priant et repriant de plus belle, les badauds allant et venant en silence comme dans un foutu musée, les flics grignotant des sandwichs au pastrami en riant de mauvaises blagues, les journalistes du La Porte Herald ou du Daily News piétinant, bousculant, hurlant, se chamaillant les uns avec les autres, prenant toutes sortes de clichés, y compris de jeunes femmes peu farouches qu’ils tentaient d’embobiner au passage. La ville devenait dingue. Tout compte fait, il en avait peut être été ainsi depuis l’origine. On ne s’en rendait seulement compte qu’aujourd’hui. Quelques heures plus tard, après quelques coups de pelle et de pioche bien sentis, un cadavre replié sur lui-même comme un fœtus sortit de terre. La décomposition était bien avancée mais on pouvait encore distinguer un visage. Noir, puant, troué de partout, partiellement dévoré par la vermine. Cela suffit en tout cas à Asle Helgelein pour qu'il identifie son frère du premier coup d'oeil. Son regard sombre se vida presque instantanément, comme lorsque l'on retire la bonde d'un lavabo minuscule. Il fit craquer ses jointures, les martyrisant jusqu'à ce qu'elle deviennent blanches comme de la chaux. Sa quête s’achevait en même temps que ses dernières illusions de retrouver vivant son cher frère adoré.

Puis il y eut d’autres noms. Qu’était-il advenu - se demandait-on - d’Ole Budsberg après qu’il eut retiré – en compagnie de Belle – la somme de 1800 dollars de son compte bancaire ? Où était passé Olaf Lindbloe, prétendant enamouré, fraichement débarqué de Norvège, que Belle avait employé durant l’été 1904 et qui avait disparu sans laisser de nouvelles pour quiconque. Et Henry Gurholt (un si gentil gars au demeurant, tout le monde en convenait) qui avait emménagé chez Belle une année plus tard ? Et tant d'autres. On trouva réponse à ces questions dans une basse fosse, non loin de l'endroit où l'on avait déterré Andrew Helgelein. Et puis des ossements en grande quantité, rongés, pleins de coups de dents, comme si on les avait donnés à bouffer aux cochons. A partir de ce moment là, le cirque prit de l’embonpoint. Ce fut la frénésie. Des journalistes débarquèrent d’un peu partout et investirent la ville, ainsi que la grande majorité de ses hôtels. Muntzer fit dans son froc comme de bien entendu, ses adjoints s'empressèrent de lui nettoyer le cul, en pure perte. Aucune digue ne pouvait contenir cette tempête là. Le bon citoyen américain voulait la vérité et il fallait la lui donner sous forme sensationnelle. Et des mecs étaient payés – grassement – pour la leur apporter sur un plateau. Ils se donnaient du mal pour ça, on ne peut pas le nier. Belle Gunness était un diable en robe légère (chaque jour, elle était décrite comme plus vile et paradoxalement plus belle qu'elle ne l'était en réalité) et chaque jour, le nombre de ses victimes augmentait. On interrogeait les habitants, on harcelait les voisins. On faisait parler les morts. Une petite camarade de classe de Myrtle témoigna dans un grand quotidien que la petite lui avait révélé que son père avait été empoisonné par sa mère. Les deux précédents mariages de Belle trouvaient une explication (invérifiable) que personne n’avait encore songé à leur donner. Elle les avait tués tous deux pour les dépouiller de leur argent. C’était plausible. Pourquoi pas ? Et ça ne mangeait pas de pain, et ça faisait vendre du papier. Le cocktail sexe, crime, argent était aussi détonant que possible. Des types d’un peu partout dans le pays envoyèrent aussi des lettres qu’ils prétendaient avoir échangées avec Belle. La plupart de ses lettres étaient des faux, adressées aux autorités et aux journaux par de pathétiques cinglés en mal de reconnaissance. Quelques unes furent néanmoins authentifiées et permirent aux enquêteurs de mieux comprendre le modus operandi de Belle. Cette méthode s’avérait relativement simple en réalité. Belle publiait des annonces dans d’obscures feuilles de chou. Des types un peu seuls, qui pouvaient potentiellement s'amouracher de n'importe quel brin de femme y répondaient. Belle se montrait intelligente, patiente, compréhensive, elle prenait le soin d’entretenir de longues correspondances avec chacun, ne les brusquant pas et elle faisait en sorte de leur donner l’illusion d’une connivence particulière, grandissante. Petit à petit, elle parlait mariage (un concept qui chez elle ressemblait à une espèce d’association de capitaux), elle évoquait son besoin d’être épaulée par un homme après tant d'années d’infortune, qui l’avait vu perdre déjà deux maris. Cette recette savante mêlait humilité, argent et promesses libidineuses. Le même cocktail à un ingrédient près que celui qu'adulait le pays entier et qui nous menait tous vers la mort. Sans possibilité de rémission.

« Et la tête ? », demande le journaliste.

Plus les gars creusaient, plus ils déterraient de macchabées. La tête ne fut jamais retrouvée. 10 hommes, 2 femmes, pour ceux qui étaient entiers, et des os en pagaille, des tibias, des péronés, des bassins, des morceaux de crane, et d’autres choses impossibles à identifier pour des flics cul-terreux dans le genre de Dedalus. Trente ou quarante individus distincts en fonction des estimations d’experts venus de Chi-Town. Mais aucune tête qui aurait pu appartenir au corps carbonisé, retrouvé dans la cave de Belle Gunness. Je le vois venir, ce petit gars de mes deux, il pense que son expérience de fouine assermentée lui permet de traquer la vérité derrière les mensonges de n’importe lequel de ses interlocuteurs. Il regarde mes mains pour voir si elles ne se tordent pas en tout sens tandis que je lui cause. Il inspecte mon front pour s'assurer qu'il ne plisse pas anormalement lorsque je me déleste d'un mensonge qui me serait trop dur à contenir. Aux petites gonzesses impressionnables, au troquet des journaleux en chemise de la Grosse Pomme, il dit certainement un truc de ce genre : « je sais quand les gens me racontent des bobards, j’ai un sixième sens pour ce genre de choses ». Ces gars là sont comme des pochettes surprises : ils n'ont de surprise que le nom ! Et même si c’était le cas. Même si je cachais à tous une indicible vérité. Qu’est-ce que je pourrais bien en avoir à foutre, que ce conard s'en rende compte ? Qui cette histoire peut encore intéresser aujourd’hui, à part un journaliste féru de vase et de ragots et une poignée de lecteurs voyeuristes ? Qui viendrait reprocher à Harry tout court de garder pour lui une vérité fantasmée qui ne sortit jamais de la bouche de Ray Lamphere lui-même ?

« La tête, je dis avec un clin d’œil froid puis malicieux, ce brave Ray Lamphere l’a emporté avec lui dans sa tombe, il faut croire ».

Je suis un vieil homme maintenant et les vieux ont des alliés de poids. Je teste sa résistance au mensonge en prétextant une soudaine fatigue. Le visage lourd, l’expression affaissée, je ferme lentement mes yeux. Je ne l’entends même pas sortir de la pièce. Je perçois seulement le loquet de la porte céder et s’écraser contre son battant. Il fait chaud dans ce petit salon aux volets fermés... ça me rappelle La Nouvelle Orléans, ses rues chargées d’individus pressés. Je revois des visages noirs, et des visages en colère. Des voitures immobiles, enveloppées de poussière. Des fanfares de musique gaie, et d’autres jouant quelques chants tristes, pour rendre hommage aux morts. Je revois cette journée comme si elle se déroulait hier, devant mes yeux. Ce dîner écoeurant et quelques fantômes à table. Puis mes pensées voguent ensuite vers Ray Lamphere, mort quelques 20 années plus tôt. Bientôt, je n’y pense plus. Les vieux sont comme ça, ils n'y pensent plus, c'est leur privilège. Quelques instants plus tard, je m’assoupis comme le vieil homme que je cesserai bientôt d’être.


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dimanche 21 décembre 2008

A l'ombre des divas (4) - Ella Mae Morse


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L’histoire ne dit pas si la vie d’Ella Mae Morse fut singulièrement dissolue (elle semble même indiquer le contraire). Nous savons qu’elle fut un beau brin de femme, c’est indéniable (du genre de celles qui finissent sur l’intérieur de la porte du casier d’un GI qui se sent un peu seul au milieu de tous ses potes de chambrée). Qu’elle chantait ses chansons avec une gouaille à la fois subtile et indécente. Et nous savons bien sûr que ces chansons étaient pour la plupart outrageusement libidineuses, contraires aux bonnes mœurs de son époque.

Ella Mae Morse naquit le 12 septembre 1924 à Mansfield au Texas. Jolie jeune fille dès sa quatorzième année, elle fut engagée par Jimmy Dorsey (le grand frère de Tommy, pour ceux qui se poseraient la question), chef d’orchestre swing bon teint qui maintint le cap jusqu’à la fin des années 50.

Dès 1942, elle rejoignit le groupe de Freddie Slack, pianiste moins recommandable et pionnier du boogie woogie. Comme tous les groupes de l’époque, Slack et ses musiciens jouaient des morceaux absurdes et d’autres, plus nerveux et plus excessifs. Cow-cow boogie fait partie de la première catégorie. Sur un rythme de troupeau las, Ella Mae Morse y chante sa rencontre apparemment fortuite avec un cowboy caricatural qui aimerait se faire passer pour le parfait bouseux. Ce qu’il ressortit de cette rencontre, personne ne le sait.

Ce que l’on sait en revanche, c’est qu’en 1946, Slack et Mademoiselle Morse enregistrèrent un des titres qui préfigura la prochaine ère furibarde du rock n’roll (soit 6 ans avant la chanson débile de Bill Haley « Rock around the clock » qui allait rendre dingue tout le pays). Une ode dégoûtante et plus-crue-tu-meurs au sexe et à la nuit. Gravée sur microsillon d’antan, enceintes crachant des notes de piano de fête foraine, voici la parfaite réunion du swing, du blues et de cette musique de péquenaud qui vient du sud des Etats-Unis. Atmosphères de saloon puant, de chambre à coucher et de lupanar joyeux. Ella Mae Morse incarnait – parfaitement - tout ça à la fois.

Un an plus tard, elle s’enticha d’un marin particulièrement chanceux nommé Martin Gerber. Elle se mit à la colle, se maria, et mit au monde trois enfants (en à peine 4 ans, ce qui laisse supposer de son appétit pour la chose). Et le monde des nuits salaces l’oublia aussi vite qu’il l’avait célébrée.

Elle reparut néanmoins au début des années 50. En 1954, elle grava un enregistrement de reprises de tubes de rhythm n’ blues. Des trucs grivois dans lesquels elle réclamait qu’on la secoue toute la nuit. Sa voix qui avait alors gagné en profondeur était cette fois directe, pleine d’assurance et ouvertement obscène. Plus aucune illusion d’innocence ne semblait parasiter son attitude. Mais le public ne suivit pas. Pour s’émerveiller en fait de ce genre de mouvements suggestifs censés figurer la frénésie de l’accouplement, il attendit une année supplémentaire et les déhanchements hiératiques de ce bouffon d’Elvis Presley.

C’en était alors fini d’Ella Mae Morse qui sombra dans l’oubli jusqu’à son décès, en 1999, dans la ville de Bullhead City, Arizona. Vous l'avez compris, le dénouement rêvé pour toute histoire de ruminant...



ELLA MAE MORSE & FREDDIE SLACK
Cow-cow Boogie



vendredi 19 décembre 2008

Vendredi, ce sera pas demain


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Ce vendredi, le journal...Vendredi (disponible chez chaque marchand de journaux digne de ce nom) s'est dôté d'un supplément sobrement intitulé : 101 sources Internet pour s'informer autrement.

On peut y voir Nicolas rouler une galoche pas du tout catholique à Irène Delse, ou Marc Vasseur taper du poing dans le vent comme un mégaphone (comprenne qui pourra cette enclumesque symbolique).

J'y suis aussi. On m'y représente en maraudeur, escaladant la façade d'un gentil citoyen. Je ne m'inscris pas du tout en faux. Je suis bien entendu un hors la loi assumé. J'espère faire mieux ou faire pire, ce sera selon le point de vue de chacun. No future ! Je commence ce dimanche, en ravivant le souvenir de la magnifique et ultra-libidineuse héroïne du rock n'roll que fut en son temps Mademoiselle Elle Mae Morse. Faut savoir s'entourer !


[Edit du 20 décembre]

Aujourd'hui, c'est Marianne2.fr qui fait un peu de pub pour vendredi et qui renvoie l'internaute sur cette officine. Fichtre ! Voici ce qui est écrit du supplément de Vendredi :

"Une sorte de couteau suisse de la blogosphère, une sélection donc forcément non exhaustive, des sites des plus futiles aux mieux informés, des plus geeks aux plus réacs, de pure people à culturalgangbang, de vie de merde à extra-ball. Utile pour tenter d’y voir un peu plus clair dans la multiplicité des sources disponibles."


Dois-je en conclure qu'en plus d'être un as de l'escalade et de la cambriole, je suis également devenu un réactionnaire ? J'en connais qui ne vont plus se contenir là...

jeudi 18 décembre 2008

2008, année baudruche



L’année tire sur sa fin. Le bout du tunnel est à quelques encablures. Quelques pas et on y sera. 2008 est déjà de la viande morte, faites-vous une raison, elle va pourrir dans vos souvenirs, flétrir et se rabougrir comme un vieux chamallow qu’on oublie au fond d’une poche de ses pantalons. Le sentiment de perte que cette agonie calendaire ne manquera pas de provoquer va inciter tout un chacun à essayer d’en figer quelques morceaux épars. Alors, t’en as pensé quoi, de 2008, c’est l’année Obama mazette, et l’année de la mort du parti socialiste et l’année de Carlita. Ça va rétrospecter sévère, classer à mort, pour établir une comptabilité de l’exercice, débit, crédit, actif, passif, bon, mauvais. Ce genre de choses. Et la presse, et la téloche, toute la bande va nous emboiter le pas : les meilleurs ---- de l’année 2008 (remplissez le champ à satiété !).

Vous croiserez peut-être quelques mélomanes qui vous hurleront dans l’oreille en sautillant : « tiens, le voilà le meilleur disque de l’année ! ». Ne soyez pas surpris que je survienne à cet instant précis pour lui asséner un coup de pelle sur l’arrière du crane, en hurlant : « je l’ai, je l’ai » ! Car, le meilleur disque de l’année 2008, je l’ai. Il s’étend paresseusement sur ma platine dès qu’une seconde s’offre à moi. Il fait de moi une masse disparate de volutes indisciplinées (ce qui a le don de faire flipper les enfants). Il m’emmène en voyage je ne sais même pas où, et je m’en fous à vrai dire. La (bonne) musique est comme ça, elle abolit toutes les frontières qui croupissent en vous, elle déchire les limites du spectre qui nous rapetissent le champ de vision, elle pratique, opère une césure en vous, une belle incision nette et profonde, et parfaitement visible. Vous (je) marmonnez, je (vous) dodeline, vous (je) fermez les yeux, je (vous) me cramponne à des émotions imaginaires et matérialisées, poings contractés, muscles bandés.

Et puis ce sera peut-être aussi le temps que vous choisirez pour étendre sur la table de la cuisine, avec vos amis, le plan de votre vie, vous appliquerez l’index sur les murs de biais, les cloisons porteuses qui commencent à se casser la gueule, et vous noterez en bas de page vos réussites personnelles. Si vous êtes particulièrement atteints, vous vous laisserez aller à ces grandes déclarations d’intention (on y croit, on y croit) que sont les fameuses bonnes résolutions ; autant d’obstacles contre lesquels vous butez lamentablement chaque année. Pour 2009, j’ai bien l’intention de n’en faire que des mauvaises, c’est décidé.

Et ce blog, tiens ce blog !, aura un an le 2 janvier 2009. Et je me dis déjà que je n’aime pas vraiment le voir vieillir. J’ai l’impression de souffler dans une baudruche et plus elle grossit, plus je ferme les yeux, souffle prudemment de peur que le tout ne m’explose à la figure. C’est pourquoi parfois, je dégonfle un peu (comme en ce moment), je laisse un peu d’air mort s’échapper et je recommence. Pourquoi ? Je n’en sais foutre rien, alors ! Pourquoi pas ? Aucune objection à ça. Aucune nécessité non plus. C’est triste ? Même pas. C’est fou comme on donne de l’importance à toutes ces choses qui n’en ont pas. Je suppose que c’est plus fort que nous.

C’est donc le mystère du calendrier. Tout semble finir alors qu’en réalité tout continue. Mais c’est là l’essence de la peur du vide, du creux, de la tentation de l’oubli. On compile, on archive, on sélectionne, on trie, dans la galerie 2008 des visages-bouillies, on prie pour que ceux dont on rêve franchissent le sas froid et fouetté par les vents qui les emmènera jusqu’au seuil de l’antichambre de 2009. C’est là l’esprit… Peut-être serait-il temps de vous laisser avec une compilation de moi-même. Pourquoi pas ? Vous vous la repasserez dans dix ans en murmurant pensivement (on sera en 2025) : « la compil 2008, tu parles d’une daube ! ». Un autre renchérira : « ça a mal vieilli faut dire ! »

mercredi 17 décembre 2008

Vous avez entendu ?

Y a des jours comme ça, on est relativement content de fermer sa gueule.

mardi 16 décembre 2008

Impressions du cordonnier


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Avant, les polémiques entre blogueurs m'intéressaient. Mieux, j'y participais avec énergie et implication. Je défendais le bout de gras bec et ongles. Comme un mort de faim. Aujourd'hui, je me rends compte que je n'en ai plus rien à branler. Ça va donc mieux.

Peut-être devrais-je leur lancer mes pompes à la figure. C’est un sport sain. Les attentats à la chaussure sont vraiment remarquables, ils sont drôles, soudainement, un peu de burlesque fait irruption dans un décor invariablement sérieux et affecté. On devrait en faire plus souvent ! Même si ça peut couter cher, soyons dispendieux ! Quel plaisir ce serait par exemple de balancer mes Clarks à la tronche de Brice Hortefeux.

En parlant de chaussures, hier, j’étais au café. Luis Fernandez était assis quelques tables devant celle au bord de laquelle j’avais pris place. Luis (je l’appelle Luis, vous permettez…) habite juste à coté de mon boulot, il m’arrive de le croiser le midi. Quand je le croise donc, je me contiens, j’ai envie de me rouler par terre, mais je me contiens, d’embrasser ses pompes, mais je me contiens, de lui dire quel joueur fantastique il a été, mais je me contiens, comme le plus lourd des types ultra-lourds, j’ai envie de parler en noms de matchs « France-Russie 86’ » ; « France-Espagne 92’ » ; « France-Brésil 86’ »…ça vaut mieux que des mots mais je me contiens parce qu’on passe vite pour un idiot congénital. C’est que j’ai encore en moi quelques grammes de fierté (je me donne une décennie pour finir de m’en délester). Alors, quoi !, je me tais, je vais m’asseoir plus loin, je me planque derrière mon bouquin, comme pour dire : « je ne te connais pas Luis Fernandez, Luis Fernandez, je ne connais même pas ton nom, Luis Fernandez, si John Fitzgerald Kennedy entrait dans le troquet, je ne lèverais même pas le nez de ce mauvais roman purement formel de Nicholson Baker (dont je parlerais plus tard) ». Mais les mots restent à la frontière des méninges. Nicholson Baker n’a rien à dire et me laisse en rade avec ces foutues notes interminables de bas de page (je déteste les formes récurrentes et gadgets). Luis raconte au dictaphone le sacre du Paris-Saint-Germain de 86. je manque de m’évanouir. Bizarrement, je pense à Bernard Mendy. Je me dis que les déclinistes ont parfois raison. Le PSG, c’est plus ce que c’était.

Comme un miracle n’arrive jamais seul, ma femme m’appelle pour me dire qu’elle se trouve devant Vikash Dhorasso. J’aime bien ce gars. J’aime bien la langue qu’il n’a pas dans sa poche. J’aimais bien le joueur aussi. Et j’aime bien que personne ne l’aime dans le football parce qu’il lit des livres ou simplement, parce qu’il ne parle pas comme un homme politique ou un financier soucieux d’en dire le moins possible.

Curieusement, à l’instant, je me dis que je déteste autant les footballeurs que je les aime. Je les déteste parce qu’ils sont aussi cons que les gens que je croise dans la vie et qu’à force de bêtise, ils m’ont pourri mon rêve d’enfant. Alors, aujourd’hui, je ne rêve plus qu’à ces joueurs qui transcendent le jeu, ces footballeurs qui sont plus que des footballeurs. Des démesures avec des chaussures en or. Maradona, Cantona. Ces mecs là. Des mecs qui auraient pu envoyer leurs crampons valser dans la trombine de n’importe qui, sans sourciller. Ces types qui sont d’authentiques génies et aussi de fabuleux salopards. J’aime les salopards géniaux.

Pour tous les autres, j’ai mes Clarks à disposition.

lundi 15 décembre 2008

Dialogue avec Mirliton - De l'intérêt d'une fessée (ou non...)



Il y a quelque chose de changé chez Mirliton. C’est imperceptible mais une fois qu’on l’a remarqué, c’est comme un microscopique furoncle jaune de pus, au milieu du nez de votre interlocuteur. Impossible de penser à autre chose ou de regarder ailleurs. Tel que je le vois à l’instant, il est affalé sur mon canapé comme l’être essentiellement vautré qu’il est. Mais, dans son affalement de ce jour, il y a quelque chose de nouveau. Ses membres (bras et jambes, je veux dire) sont étonnamment crispés. Tout son corps est affalé, son dos est vouté, son ventre est détendu, sa tête pendouille mollement, légèrement de coté de façon à ce que son menton tombe presque sur sa poitrine. Seuls ces membres, indépendamment du reste du corps semblent refuser l’avachissement. Sa jambe droite repliée repose sur la gauche, et ses deux bras se rejoignent comme s’ils ne supportaient pas de n’être occupés à rien faire.

Ça n’a sans doute l’air de rien mais mettons qu’en ce monde où tout est si instable, si éphémère, où tout évolue constamment, vous considériez une chose comme parfaitement immuable, donc digne de confiance, et que celle-ci, subitement, contre toute attente, se mette à changer imperceptiblement. Cela vous angoisserait sans doute. Le seul point de repère fixe de votre existence cesserait d’être et vous donnerait l’impression de l’avoir posée en équilibre sur des fondations mouvantes.

- Je suis désolé, je dis, rebondissant sur son propos précédent, mais je ne vois pas l’intérêt…
- Il faut qu’il y ait un intérêt à tout ?, il demande.
- Bien évidemment. Je vois bien par exemple l’intérêt d’une levrette. Et même l’intérêt d’une petite fessée. Mais cette petite claque débile qu’appliquent certains types sur la fesse de leur partenaire pendant l’acte me semble tout à fait absurde et ridicule.
- Ouais, rétorque Mirliton, tu personnalises trop. C’est ton ressenti. Beaucoup de femmes aiment ça…
- Allons bon ! Lesquelles ?
- Comment ça lesquelles ? Après tout, qu’est-ce que t’en sais si ta propre femme n’aimerait pas que tu la fesses un petit peu de temps en temps ?
- Hein ? je n’oserai jamais…
- Ah voilà, t’es un tiède. Ou un mec trop respectueux. C’est ton problème. En toutes choses, d’ailleurs.
- Comment on peut être trop respectueux ? En voilà une affirmation débile. De toute façon, le fait que certaines femmes prétendent apprécier cette pratique n’en fait pas moins une sorte de rituel absurde, ridicule et proprement dénué d’intérêt. Je le maintiens.
- Dorham, t’es un type conflictuel. A l’intérieur, tout se déchire, fessée, pas fessée, quel est ton problème ?, tu vas t’égratigner le cortex sur une question de ce genre, jusqu’à ce que tes petits neurones explosent, bientôt, tu vas te lancer dans une analyse pseudo-psy-de-mes-fesses et ce sera la petite pirouette qui te permettra de survoler la vraie, la seule, l’unique question que tu devrais te poser en l’espèce. Fessée, pas fessée, qu’est-ce qu’on en a à foutre dans le fond, tu t’en tires avec quoi, une petite rougeur sur le cul, dans le pire des cas, tes cinq doigts décalqués sur la peau de ses fesses rebondies… Tu parles d’une affaire.
- Et cette question, c’est ?
- Est-ce que oui ou non, t’as une sexualité de vieux !

La jambe droite de Mirliton glisse alors lentement du sommet de son genou gauche. Intégralement détendue, elle se ramollit tandis que ses deux bras autrefois liés, contractés se relâchent à leur tour. Mirliton redevient tel qu’il est habituellement. Informe et sans volonté. Tout étant redevenu conforme au monde tel que je le connais, je ne pense même plus à m'énerver. Je lui demande : "tu veux une petite infusion ?"

dimanche 14 décembre 2008

A l'ombre des divas (3) - Ann Peebles


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Ann Peebles
(1947 – St Louis, Missouri)

Celle-là chante comme elle respire. A 9 ans, elle participe activement aux bonnes œuvres familiales et chante au sein de la chorale paternelle ; The Peebles Choir. A 20 ans, elle pose ses bagages pesants à Memphis et enregistre pour l’autre grand label noir de l’époque, Hi records (le label d’Al Green notamment). Quelques tubes raisonnables : I can’t stand the rain, Trouble heartache & sadness.

Le producteur Willie Mitchell se frotte les paumes des mains. Ann n’a pas une voix commune. Elle possède un timbre légèrement éraillé, une présence naturelle, une voix qui emplit le son en douceur et fébrilité et qui se marie à merveille avec le son maison, chaud, simple, refusant la sophistication Motown ou la rugosité de l’empire Stax aux pieds d’argile. Elle enregistre pour le label pas moins de 7 albums entre 1970 et 1979.

Une sorte d’Al Green au féminin donc, à l’ondulation naturelle, qui porte en elle une musique humble, foncièrement humble, restée très proche du blues matriciel et de ses origines sudistes. Les cuivres résonnent dans le studio, sérieux, appliqués, c’est une science en soi, et elle étend sur leur ponctuation son immense talent.

Je ne sais réellement ce qui fait d’elle une chanteuse si unique. Il y a la voix bien entendu, je l’ai écrit plus haut. Cette humilité presque dévotionnelle qui caractérise le moindre de ses chants d’espoir ou de plainte. Une époque, qui semble la traverser et l’emmener avec elle, avec une réelle bienveillance. Peut-être le sentiment qu’elle transmet une musique sans âge, à la fois hors du temps et héritière d’un patrimoine unique.

Pour toutes ces raisons et pour plein d’autres sans doute, Ann Peebles n’a pas d’équivalent. Elle a un héritage à transmettre.





[Plusieurs chansons sont à écouter ; vous pouvez les faire défiler comme sur un lecteur classique (avec les flèches). Bonne écoute]

samedi 13 décembre 2008

Sur le palier des portes blindées



William T. Vollmann est un grand écrivain. Il suffit de se plonger ne serait-ce qu'une poignée d'instants dans la lecture de La Famille royale ou de Central Europe pour en être convaincu. Son style est foisonnant, ses ambitions sont démesurées, sa narration est hypnotique, ses personnages sont poisseux, ils vous ravissent et vous dégoutent tout à la fois.

William T. Vollmann est également une sorte de voyageur. Je n’ai pas dit « écrivain voyageur » ou « voyageur » tout court parce que ce n’est pas tout à fait le cas. Lorsqu’il dépeint le monde, il le dépeint de la même façon, où qu’il se trouve, avec le même regard à la fois froid et perçant. Il le dépeint en tant qu’homme qui se trouve à un certain point du globe, abolissant au passage la notion de déplacement qui fait précisément le propre du voyage. Ne galvaudons pas cette qualité en le qualifiant de « citoyen du monde » : ce serait effroyablement clichetonneux et réducteur. Vollmann ne se déplace pas à travers le monde en touriste. Il veut comprendre ce qui le régit. C’est pourquoi il se pose des questions simples.

Pourquoi êtes-vous pauvres ? C’est cette interrogation qu’il a soumis aux déshérités du monde, aux crève-la-dalle de Thaïlande, de Chine, du Japon, du Kenya, de Colombie et même aux clodos qui pioncent au pied de la porte blindée de son appartement, dans la ville de Sacramento où il réside. Voilà une question simple, directe à laquelle en apparence tout le monde peut répondre ; le problème résidant dans le fait que nous avons tendance à répondre aux questions simples de manière également simple, soit armés de nos seuls préjugés et intuitions. La dictature du ressenti. Si l'on demande à un homme pourquoi est-il malade ; il vous répondra en malade, pas en médecin.

Premier ennemi identifié : le système. Le capitalisme est un système de nature inégalitaire qui ne récompense qu’une poignée d’individus, il est conçu pour établir au sein des sociétés une hiérarchie de type pyramidale dont seuls quelques élus sortent les marrons du feu. Les autres n'y récupèrent que des miettes carbonisées. Dans le pire des cas, ce sont des populations entières qui macèrent dans la misère la plus noire. C'est un fait. Face à ce constat, deux grandes sensibilités s'affrontent : ceux qui pensent que le système est précisément pensé pour accumuler le plus grand nombre de richesses au profit d'un petit nombre et donc nécessairement considère l'appauvrissement des masses comme une nécessité ; les autres qui pensent que la pauvreté n'est qu'une conséquence arbitraire du système, une sorte de bug récurrent qui le parasite. Les uns pensent que la richesse est une ressource spoliée, les autres pensent qu'elle récompense le mérite des élites.

J'aurai tendance à penser pour ma part que les systèmes sont moins responsables que les hommes. Les différences qui séparent les idéologies capitaliste et communiste sont manifestes. Voilà presque deux systèmes antinomiques qui ont presque connu les mêmes résultats. Premièrement, le communisme ne dispose que d'une poignée de théoriciens, qui ont figé l'idée pour la postérité. Le capitalisme, qui n'est pas une véritable idée (plutôt, une fluctuation d'une même idée), propose une nuée de théoriciens, qui se contredisent tous. Le résultat est le même : à peu près personne n'y comprend rien. Deuxièmement, le capitalisme s'épanouit sur la dérégulation des états ce qui signifie qu'il réclame une adhésion massive quand le communisme, lui, ne souhaite qu'imposer son diktat merveilleux. Le résultat est également le même : l'homme s'y refuse et seule une poignée d'individus tire son épingle du jeu.

En réalité, personne ne sait pourquoi la pauvreté existe, ni même pourquoi elle est si terrible, et surtout, pourquoi personne ne sait comment l'empêcher de ronger des vies aussi sereinement qu'aux premiers âges. Complot mondial, destin, karma, maladie ; on peut trouver des centaines de raisons, objectives ou non à la pauvreté du monde. Aucune ne semblera véritablement satisfaisante au regard des faits, des diversités humaines qui composent le monde.

Ce qui est admirable dans ce livre, c'est qu'il évite la majorité des écueils. Il stigmatise d'ailleurs à merveille la fausse conscience, très occidentale, qui consiste à s'accuser soi-même en tant que riche de l'appauvrissement du reste du monde. Un réflexe compréhensible mais nombriliste voire proprement égocentrique. Il ne fait pas l'impasse néanmoins sur les relations que nous pouvons entretenir avec les pauvres ; régies par la peur, la défiance et l'instinct de conservation. Il évite également de considérer le système comme une pieuvre guidée par une seule tête. Il peut au besoin en décrypter les tenants et les aboutissants, démontrant ainsi comment et pourquoi il nous lie tous si étroitement que nous ne pouvons faire autrement que de nous y soumettre. Au chapitre XV, par exemple, lors d'un voyage au Kazaksthan, Vollmann visite presque clandestinement une ville qui se situe à proximité d'une grande compagnie pétrolière, une ville fantôme, qui vit enveloppée d'un nuage de souffre pestilentielle. Les maladies sont nombreuses. Les hôpitaux garnis, la loi de l'omerta (héritée de l'ancienne gouvernance communiste) quasi impossible à combattre, la peur partout. Un crime manifeste qui met en rapport la nécessité pour un état de se développer, la mondialisation du marché, l'offre, la demande et les conséquences obligées de cette politique : le sacrifice d'une population entière. Un crime aux ramifications tellement complexes qu'il n'a pas de criminels identifiables.

C'est sans doute le témoignage fort de ce livre : en confrontant les réflexions de Vollmann (qui définit la pauvreté dans le moindre de ses stigmates) et les témoignages des pauvres du monde, on aboutit à la conclusion qu'il n'y a pas de coupable à ce que l'on considère usuellement comme le crime de la plus grande ampleur. La pauvreté devient une émanation même de l'humanité, son corollaire.

Ces mots sans concession, ces visages photographiés, ces existences inachevées (celle de Sunee, mère alcoolique de Thaïlande ; celle de Nikolaï, malade d'avoir participé au "nettoyage" de la Grande Centrale de Tchernobyl ; celles des pauvres de Sacramento qui maculent le mur de l'écrivain de leurs propres excréments) semblent la résultante d'un mécanisme complexe, lent, aux innombrables rouages, qui nous associent tous (ceux qui crèvent aux portes qu'on referme sur leur nez, par nécessité) dans une communion de minuscules culpabilités. Il n'y a aucun coupable et d'une certaines façon, nous le sommes tous, pauvres et riches. Par essence.


[Pourquoi êtes-vous pauvres ? de William T. Vollmann – trad. de l'américain par Claro – éd. Actes Sud - 430 pages]

jeudi 11 décembre 2008

L'avatar ou l'atavisme


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Décidément, on m’aura tout fait. Suis-je à la conjonction d’astres défavorables qui rêvent de me faire la peau ?

Toujours est-il que plus bas, on m’accuse d’être un immonde phallocrate. Comme vous pouvez vous-mêmes le constater, une femme figure en effet à quatre pattes, sur cette page, et en apparence soumise, elle apporte le courrier de son employeur – osons le terme – comme une chienne apporterait le quotidien favori de son maître. C’est mal, je le sais bien. Dois-je rappeler que ce cliché ne sort pas tout droit d’une revue porno-chic qui récompense maladroitement les internautes féminines de ce pays, mais d’un film de grande qualité, à mon sens. Film, qui narre l’histoire complexe et amoureuse de deux êtres dont l’un aime dominer et l’autre être dominé. Ce rapport-ci étant bien entendu totalement illusoire car nous savons tous qu’une histoire d’amour, pourvu qu’elle soit authentique et fusionnelle, crée une relation d’interdépendance qui lie sans rémission chacun des protagonistes. Dans ce film qui s’intitule « La Secrétaire », bien malin qui pourrait deviner l’identité de celui qui domine l’autre. A moins bien sûr de n’être pas apte à regarder plus loin que le bout de son museau. C’est une hypothèse...

En fait, surtout, on (moi, ok) se désespère de voir ce genre de propos se déclarer ouvertement féministe. Il me semble que c’est précisément – en réalité – ce genre de propos qui – à la longue – a tué le féminisme. A petit feu. Résultat, les voix qui s’élèvent pour réclamer la fin des inégalités salariales entre hommes et femmes sont d’une affligeante timidité. Les voix qui résonnent pour exiger une meilleure législation, afin de protéger davantage les femmes victimes d’abus en tous genres ne parviennent plus à soutenir la comparaison avec cet assourdissant vacarme des petites revendications systématiques. Les voix qui grondent pour réclamer le respect des femmes dans le monde entier, face aux sectarismes, aux religions, aux traditions, sont très souvent soupçonnées de malhonnêtes intentions. Ne restent plus audibles que les récriminations permanentes stimagtisant l’image que l'on donne de la femme ; comme si la publicité ou les médias, qui – rappelons-le – avouent être entièrement tendus vers la mise à disposition du temps de cerveau ne nous traitaient pas tous comme on traite des objets : à vendre, à acheter, à consommer, à jeter. C’est là le féminisme à Maman, comme autrefois le communisme à Papa, qui rêve de faire le bonheur à votre place.

Mais cela ne s’arrête pas là. Mtislav, on ne sait quelle mouche le pique, a décidé que ma silhouette était trop incertaine et qu’il me fallait pour Noël recevoir un avatar en présent. Depuis la création de cet espace, vous en êtes témoin, j’ai toujours résisté à ce genre d’accoutrements. Je ne suis pas une araignée, pas une femme en foulard, je ne suis pas un dessinateur ivre d’images, je n’ai somme toute qu’une petite gorge de rien du tout, je n’aime pas trop m’attifer n’importe comment (avec un chapeau melon par exemple), je suis nul en ski et mon appartement est trop petit pour que je dôte ma famille d’un chat (avec tout le respect que je dois aux chats dont je ne souhaite pas froisser la susceptibilité), même noir, enfin (j’arrête là, fichtre ce que c’est long…), je ne suis ni écureuil ni breton. Je ne suis guère qu’un trompettiste mort. Imaginez dans quel état je me trouve après tant d’années...

Mais puisqu’il le faut, il le faut. Quand il faut y aller, il faut y aller. Je me dépoussière, je me recolle des lambeaux de peau, empruntés à d'autres. Je me refais une beauté avec les moyens du bord. Rien que pour m’excuser d’être un sale exploiteur de l’image féminine qui ne connaît pas la honte. Mtislav, amène ton avatar que je me le cogne…




[Il va de soi que je vous invite à me faire des propositions, Mtislav en m’imposant l’avatar se montre assez délicat pour ne pas m’ôter quelque liberté de choix]

mardi 9 décembre 2008

Hauteur sous plafond


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Demain mercredi, je vous convie à une joyeuse séance d'autoflagellation. Elle se déroulera à 11h00 au Plafond. J'ose espérer que la contorsion ne vous donnera pas un torticolis.

Dans le doute, je ne suis même pas en mesure de vous communiquer l'adresse d'un bon osthéopathe. Je ne puis guère que déconseiller la visite à ceux dont les articulations souffrent de douleurs chroniques.

Je remercie par ailleurs, Zoridae, de m'y avoir invité.

dimanche 7 décembre 2008

A l'ombre des divas - (2) Lyn Collins


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Sur la scène, de grands types noirs en costume uni forment les rouages d’une machine surpuissante au service d’un seul homme. Ils sont sérieux, disciplinés, attentifs. Comme peuvent l’être des soldats qui respectent leur général. Quand l’un d’entre eux oublie sa partition, rate une note ou déséquilibre l’ensemble, le général lui lance une œillade, intègre un « I got you » dans son chant, pour lui faire comprendre qu’il n’a rien manqué de la discordance ou du temps oublié. Il faudra ensuite payer. Plus tard, quand le spectacle sera fini. Une amende ou un prélèvement direct sur le cachet.

Ces soldats sont les soldats d’un homme que l’on connaît sous le nom de James Brown. Parrain autoproclamé de la musique soul. Fred Wesley, Maceo Parker, Pee Wee Ellis, Bobby Bird forment pour lui la plus grande section cuivre de l’Histoire de la musique noire amércaine. Ensemble, ils jouent une musique révoltée, sauvage, chaude, revendicatrice, rebelle, fière, masculine mais aussi déraisonnablement libidineuse. En quelques notes, ces types là, soudés comme personne derrière un tyran à moitié cinglé, mettent le feu à tous les frocs d’une génération entière. Le tout constituant un show ultra-calibré, ultra-professionnel, et redoutablement efficace.

Au milieu de l'ensemble, Lyn Collins irradie parfois. Une femme barbotant dans un océan de testostérone. Elle n'a pas l'air impressionné le moins du monde. Sa crinière de lionne impose une stature, dégage une sensation d’assurance à la fois féminine et grandiose. Elle ne chante pas dit James Brown lui-même, elle prêche. Droite. Campée. Elle pointe un doigt vers l’assistance. Qu’elle fait défiler au bout de son ongle long. Et énonce souvent une vérité simple comme on peut en entendre dans les sermons de messe du dimanche. Sans efforts superflus, tout en douceur, elle sermonne donc, elle scande ses mots avec une assurance féminine qui la rend indifférente au besoin ou à la fausse nécessité d’en faire trop. La certitude. Elle ne chante pas comme un homme le ferait. Comme une caricature de pasteur en robe. Elle chante et déclame, et subjugue l’assistance. Naturellement.

Lyn Collins est née en 1948 à Lexington, Texas. Son passage remarqué, inoubliable dans le groupe le plus fameux de James Brown constitue son seul fait de gloire. Une époque microscopique et fulgurante qui l’aura vue gagner le respect d’un milieu particulièrement dure, fermée, machiste. Une victoire dénuée qui plus est de compromissions, de singeries ou d'artifices, comme on peut trop souvent le constater chez certaines artistes qui naviguent en eaux trop masculines. Malgré quelques tentatives de comeback, au détour des années 80 notamment, elle restera dans l’histoire celle devant qui James Brown se sera maintes fois effacé. Et prosterné.

Lyn Collins est The female preacher !




Lyn Collins/JB's
Never Gonna Give You up




jeudi 4 décembre 2008

Belle (6) - Les pilleurs de tombes



De nature économe, Ray Lamphere ne prononçait pas plus de quatre mots par jour dans sa cellule crasseuse. Bonjour, au maton qui le réveillait le matin. Deux fois merci aux surveillants qui lui apportaient ces deux repas, le midi et le soir. Bonne nuit, à celui qui éteignait la lumière ou beuglait extinction des feux !, d’une manière tonitruante et cérémonieuse. Quatre mots en tout et pour tout et deux d’entre eux étaient déjà identiques. Il n’avait pas voulu parler davantage à Harry tout court, qui n’avait de toute façon pas vraiment insisté. Les autres, Dedalus compris, s’étaient lentement désintéressés de sa personne.

Début mai, Ray comparut devant le tribunal. Il ne fut pas plus disert pour l’occasion. Quand le juge lui demanda le nom de son avocat, il répondit sobrement, sans élever la voix : « je n’ai pas d’avocat, je n’ai pas les moyens de m’en payer un ». Sur le moment, il crut entendre ricaner dans l’assistance mais se retournant, il constata que la salle était vide. Il s’assit ensuite et écouta distraitement les débats. Le procureur déclina les chefs d’accusation, énonça les présomptions de culpabilité. Quelques témoins défilèrent à la barre. Ils décrivirent tous Ray Lamphere comme un type taiseux, taciturne, froid, pas très aimable, le genre de gars qu’on n’imagine pas franc-du-collier parce qu’il regarde constamment le sol et jamais vos yeux quand il vous parle. Ils n’oublièrent pas de mentionner qu’il ne semblait avoir de considération que pour la seule Belle Gunness, qui n’était pourtant pas à proprement parler un premier prix de beauté (mais qui, sous des atours un peu rudes était authentiquement charmante, toujours disposée à dire une gentillesse ou à rendre un service) qu’à son renvoi de la ferme, il avait parcouru la ville en semant des menaces à son encontre, écumantes de rage et de frustration. Toute la ville pouvait en témoigner, dirent-ils. La jalousie mangeait le cœur et l’âme entière de cet homme là.

Peu après l’audition, le juge demanda à s’entretenir avec le shérif et le procureur. « Vous n’avez rien de rien ! », affirma-t-il en expulsant de sa bouche une fumée noire, épaisse et grumeleuse. Muntzer objecta : « nous avons quatre cadavres sur les bras ».
- Non, vous n’avez rien. Sans certitude que parmi ces quatre là se trouve bien Belle Gunness, vous n’avez rien.
- Les fillettes ont une tête, insista le procureur.
- Pour les enfants, vous n’avez pas de mobile. Sans la tête, vous n’avez rien.
En sortant du bureau, Muntzer retrouva son adjoint, Leroy Marr, qui l’attendait à la sortie du Palais de Justice, adossé à un grand pilier jaunâtre.
- Alors ?, demanda l’adjoint.
- Alors rien, le juge dit que sans tête, nous n’avons rien.
- On en est tous là, faut dire…

Les jours suivants, le shérif auditionna d’autres témoins. Les langues les mieux pendues du coin. N'en obtenant rien de concret, il exigea la poursuite des recherches. Au milieu d’une foule considérable, bruyante, indisciplinée, bavarde, les agents de police creusèrent plusieurs jours, déblayèrent davantage les gravats de la ferme. La chaleur commençait à se faire sentir en ce mois de mai et la sueur de leurs efforts conjugués empuantissait l’air, d’ici jusqu’aux portes de la ville, les haleines lourdes se mélangeaient les unes aux autres, à la faveur des conversations chaudes et basses qui s’échangeaient pendant qu’on effectuait des tranchées sans aucune logique dans toute l’exploitation. Les indics donnaient aux inspecteurs des indications contradictoires, aussi, les agents creusaient partout, ici et là. Ils se postaient en un endroit du terrain et creusaient la terre. Le hasard faisait les choses avec les moyens dont il disposait. Dedalus inspectait quant à lui les travaux finis. Son visage abruti se penchait parfois pour contempler le vide dégagé. Il faisait non de la tête à tous les autres. Il fallait continuer.

Au bout de quelques jours, au beau milieu des gravats, on trouva finalement des effets masculins. Une montre. Un portefeuille. Quand une pelletée de terre dégagea un os humain, intégralement rongé par la vermine, on fit disperser la foule à la hâte. Les badauds résistèrent autant que faire se peut, on usa donc d’un peu de force. Les petits flics d’ordinaire calmes de La Porte eurent la main lourde, histoire qu’on parle un peu d’eux dans le Daily Herald et aussi parce qu’ils enviaient leurs collègues qui officiaient dans de plus grandes villes. Le calme retrouvé, au milieu des estafilades et des dents ébréchés, Leroy Marr qui était sur place descendit lui-même dans l’excavation. Sa chemise trempée de sueur collait à sa peau rose et boutonneuse. Il dégagea lui-même le reste de l’os ; l’os d’un bras, relié à un torse entier. Le reste du squelette était enterré quelques centimètres plus avant.

L’information fut heureusement contenue. Les fouilles ne pouvaient néanmoins continuer de la sorte. La foule était une entité nuisible. Muntzer décida donc de confier la poursuite des investigations à deux vieilles connaissances de Belle Gunness qui avaient jusque là fourni nombre d’informations précieuses. Joe Maxson, un ancien employé de Belle, une sorte de soupçonneux presque autiste qui se mangeait constamment la lèvre inférieure en grognant. Daniel Hutson, un voisin de Belle, un mange-merde parasite dont l’exploitation aurait semblé une ruine achevée à n’importe quel observateur. Muntzer espérait ainsi ne rien ébruiter des futures découvertes, et ne plus avoir à recourir à cette force aveugle et répressive qui, si elle pouvait s’avérer pratique, fulgurante, efficace, n’en avait pas moins valu 17 plaintes contre la police de La Porte. Ce dont il lui faudrait un jour ou l'autre rendre compte.

La première nuit de fouilles, Harry, commandité surveillant de l’opération, se présenta aux deux hommes. « Le shérif Muntzer nous a dit qu’il ne voulait rien ébruiter, il a été très clair sur ce point, déclara Hutson, pourquoi vous envoie-t-il ici ?
- J’ai l’air d’un flic ?, demanda Harry tout court.
Langue-pendue le considéra quelques instants. Son regard plongea droit dans ses yeux, puis descendit lentement jusqu’à l’extrémité de ses semelles pleines de terre. « Non, pas vraiment ! ». « Vous voyez, toute la ville pense comme vous. De nous trois, je suis assurément le plus discret ».

Devant la ferme de Belle Gunness, même de nuit, il faisait encore une chaleur à crever. Comme si la ferme n’en finissait plus de se consumer et d’embraser l’air vicié de la bonne ville de La Porte. L’humidité était telle qu’elle donnait l'impression que des milliers de gouttelettes se suspendaient à chaque branche morte de chaque arbre alentour. Il faisait nuit aussi noire qu’il était possible de l’imaginer. Les deux gusses avaient un mauvais sourire placardé sur les lèvres. Deux maraudeurs de pacotille, armés de pelles et de pioches, au teint tellement pâle qu’ils illuminaient tout le voisinage. Harry n’avait absolument pas l’air d’être ce qu’il était, disait-il. Et c’était vrai. Ce flic de l’ombre était sapé comme le pire des loquedus du comté. Ces deux gusses en revanche, avaient parfaitement l’air d’être ce qu’ils étaient : des pilleurs de tombe amateurs. Harry demanda à tout hasard : « Vous comptez faire quoi avec ça ? », en désignant une dizaine de lanternes entreposées dans un vieux cageot à moitié rongé par les mites. « P’ n’ z’éclairer », dit le plus taiseux. « On ne peut pas faire autrement pour creuser dans le noir ». Harry s’éloigna lentement tandis que Maxson commençait à allumer les lanternes pour les disposer autour de l’excavation.

La ferme de Belle Gunness avait été autrefois construite sur les hauteurs de la ville. On supposait qu’elle bénéficiait toute l’année d’un ensoleillement parfait. En contrebas, on distinguait sans peine les fermes voisines. A travers les fenêtres des habitations, les lumières s’allumaient progressivement.



Episodes : 1 2 3 4 5

mardi 2 décembre 2008

On grandit vite


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L’autre nuit, vous avez fait l’amour. C’était peut-être bien, peut-être foireux. C’était peut-être long, peut-être court . Vous vous êtes même peut-être [également] adonné à des pratiques qui n’ont strictement rien à voir avec la reproduction, mais tout à voir avec la sexualité. Vous l’avez peut-être fait plusieurs fois ou vous ne vous êtes peut-être cantonné qu’à une seule. Et celle-là était peut-être à la fois courte et foireuse. Peu importe. L’autre nuit, vous avez fait l’amour et vous avez procréé.

Dès le lendemain, les cellules se divisent. C’est même la Grande Fête des cellules. Elles éclatent, s’entrechoquent, se bousculent dans un désordre hystérique et joyeux. Vous êtes peut-être à un concert de Georges Clinton. Sa choucroute rasta-multicolore danse sur fond noir, des dizaines de musiciens P-Funk-All-Stars gambadent sur la scène d’un théâtre antique qui semble d’un coup trop petit. Les mecs beuglent, les filles tressautent. Tout le monde chante et se touche. On n’en croit pas ses yeux. Et les cellules se scindent ainsi, en rythme, comme un popotin garni qui caresse le capot d’une voiture de sport. Vulgaire !

L’enfant qui va naître est peut-être désiré. Il ne l’est peut-être pas. Tout a peut-être été planifié, comme la programmation du lave-linge au retour de vacances. Une croix sur le calendrier des pompiers punaisés au mur de la cuisine, en tenue de combat pour arroser consciencieusement le jour d’ovulation, un peu les jours d’avant, et ceux d’après aussi pour être sûr. Ou tout n’est peut-être dû qu’au hasard. Un oubli médicamenteux, la flemme de se ganter la queue. Peu importe. Vous décidez de laisser faire. La curiosité sans doute. La folie, assurément.

Votre enfant nait. Tout s’est bien passé. Il vous semble beau même s’il est laid, c’est dans la nature des choses. Il est bouclé, ou chauve comme un vieux. Dégingandé ou mal dégrossi. Tout gris, tout rouge ou tout bleu. Ce qui va bientôt vous ennuyer au possible vous émerveille premièrement : le bain, le premier change, les cris qui déchirent vos nuits, les renvois. Et bientôt l’enfant grandit, il fait ses premiers pas, déblatère ses premières absurdités. Vous l’aimez, il vous aime. Vous passez par tous les états, du plus jubilatoire au plus angoissant. Vous passez des nuits de félicité et d’autres à vous dévorer la lèvre inférieure. Entre autres joyeusetés, vous faites beaucoup moins l’amour. Mais là n’est absolument pas la question. Vous découvrez lentement ce que sont la paternité ou la maternité. Vous apprenez à vivre avec. Dans le meilleur des cas, vous aimez même ça – d’aucuns vous disent masochistes, mais vous pensez en retour qu’ils peuvent bien aller se faire voir – dans le meilleur des meilleurs cas, vous vous accomplissez.

Aujourd’hui, votre enfant a 12 ans. C’est un bel âge, pensez-vous, l’âge des découvertes, l’âge où la bride se relâche un peu. Il est toujours aussi beau. Vos nuits ne sont pas nécessairement meilleures. Parfois, devant l’école, il ne veut pas que vous vous montriez. Il fait le fier. Il reviendra, pensez-vous. Nécessairement. 12 ans, c’est un bel âge. Très bientôt, c’est un âge qui lui permettra même d’aller en taule.


lundi 1 décembre 2008

C'était mieux le temps d'Avent


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Samedi, tard dans la nuit, alors que toute la famille dort, je flâne encore dans l’appartement, hésitant entre le rien et le sommeil. La télé ronronne de débats sans importance, Vincent-Peillon-malgré-lui, apporte en quelques fulgurances un éclairage remarquable sur le marasme actuel qui règne au Parti Socialiste. On s’habitue à tout et très vite. Je me lève, chancelant. Empoignant mon paquet de cigarettes, je me dirige vers la fenêtre du salon pour ne pas empester de ma fumée réprouvée l’appartement qui sent depuis peu le sapin neuf. Je constate qu’il neige dans la rue à gros flocons, à la lumière des grands lampadaires, qu’une pluie grosse et molle, légère et duveteuse, dégringole lentement d’un ciel étonnamment bas, puis s’écrase sur le bitume pour s’y désagréger. Porté par un premier élan, j’éprouve le désir de réveiller la famille entière : « il neige, il neige, réveillez-vous, il neige, vous devez vous réveiller puisqu’il neige, vous dormez ?, alors qu’il neige ? ». Je me ravise aussitôt. Il est 1h00 du matin nettement passée. La machine à laver en pleine essorage égrène machinalement les tours, cogne les murs (ce qui nous vaudra le lendemain matin une visite avec plainte excitée de la voisine du dessus, celle qui arrose ses plantes directement dans mon salon, une échasse pète-sec en doudoune phosphorescente incapable de rendre le bonjour que je ne lui adresse jamais), lave les draps trempés de dégueulis de la plus jeune de mes filles (une sombre histoire de glaire qui nous a valu le bonheur d’une douche de minuit, entre père et fille, passé le traumatisme compréhensible du glaire rendu…).

Je suis malade. C’est la neige qui me le fait comprendre. Depuis le matin, sans relâche, j’éprouve simultanément le froid et le chaud. Ma gorge me fait mal, mes articulations sont douloureuses et j’ai la sensation qu’on me plante une aiguille dans mon adducteur gauche. Malade donc, incubant je ne sais quelles bactéries ardemment combattues par mes globules blancs mais lâchement favorisées par la nicotine, je considère l’épicéa nu qui trône dans un coin du salon, à la gauche du canapé d’angle. Nous en avons fait l’acquisition cet après-midi. Il faisait déjà tantôt froid, tantôt chaud. Ce qui n’est guère étonnant vu que j’ai poireauté une demi-heure à coté des portes d’entrée coulissantes, en attendant qu’on m’apporte mon arbre tout enturbanné dans une sorte de filet translucide. Nous avons préféré un épicéa en pot plutôt qu’un sapin de modèle Nordmann qui fait fureur depuis quelques années chez les ménagères sanito-hystériques ; ce dernier garde toutes ses épines, ne sent rien, désespérément, en désespoir de cause, il jaunit jusqu’à noël et toute la famille festoie autour d’un arbre mort.

Résultat des courses. Il a une trogne étrange cet épicéa qui perd toutes ses épines et sent bon le vrai sapin. Il est de traviole pour commencer. Même en disposant son pot de guingois, même en intercalant savamment entre le sol et son pot quelques cales pour le redresser, il a toujours la même allure paresseusement anarchique. Néanmoins, nous avons unanimement convenu de l’adopter. Et de le décorer dès le lendemain, de boules, petites et grosses, et de guirlandes : orange, or et chocolat. Ce qui nous donne étrangement envie de boulotter des boites entières de sarments du Médoc (je dis étrangement car aucun de nous n’aime ça). Une fois paré de toutes ces couleurs et d’une bougie de noël, parfaitement assortie, le sapin n’est guère mieux qu’au début. Un peu plus droit mais pas tout à fait. Un peu moins tordu mais encore un peu. Seulement plus drôle. Comme un ivrogne que l’on aurait coiffé d’un chapeau pointu. Notre épicéa en pot (il faudra ensuite convaincre une bonne âme – mon père – de le replanter dans son jardin) est tordu, bancal et destroy. A l’image de la famille finalement. Il a tout l’air du sapin sur le pied duquel il ne vaut mieux pas marcher.

Aujourd’hui lundi, je crois que la fièvre a gagné du terrain. Je fais ma journée de boulot au ralenti. Je tousse comme une vieille femme qui vend des allumettes. La vue floue, je supporte les conversations récurrentes du début de semaine. « T’as fait quoi ce week-end ? », me demande-t-on. « Le sapin », je réponds.

« Ah bon, si tôt ? ».



[Je suis heureux de constater que j'ai une consoeur]