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Grouik, Grouik, les enfants… A quatre pattes et tout le bazar…
Martin-Pierre tâte l’arrière de son pantalon pour vérifier que la petite queue en tire-bouchon qui finit impeccablement son costume est toujours en place. Cette connerie l’oblige à s’asseoir sur une fesse pendant tout le déjeuner. Les autres salariés du centre commercial se moquent un peu de lui pendant la pause repas, au réfectoire, il ne trouve rien à redire, il ne ferait pas différemment à leur place, mais il trouve cela bien plus pratique que de se changer après chaque représentation. Même si ça donne l’impression qu’il a un balai dans le cul ou une crise hémorroïdaire de 1ère bourre. L'esprit pratique passe avant toute forme de dignité, les mecs. Quand vous aurez compris ça, vous serez rois !
Grouik, Grouik, pour la 3e fois, Martin-Pierre appuie sur le bouton de l’ascenseur. Pour la 3e fois, il obtient la même réponse débile et apathique. La petite lumière rouge s’allume premièrement, fière, résistante à la fatalité, puis s’éteint aussitôt. Comme s’il s’agissait d’une instruction trop compliquée pour un apprenti attardé. (Il est 16h00, ce sera la dernière et puis il rentrera enfin chez lui, ça ne durera que le temps que ça durera. Faut seulement penser à d’autres trucs. Etre là sans être là. Il n’y a jamais rien de plus à faire qu’attendre). « Putain d’ascenseur », il dit en envoyant un magistral coup de pied dans la porte désespérément close qui fait résonner toute la carlingue : acier des portes coulissantes, acier des câbles de suspension, ou simple plastique mensonger qui vous fait passer des vessies pour des lanternes ou des couleuvres à avaler. Rien d’autre à faire qu’attendre, appuyer encore ; l’ascenseur n’est pas en panne, bien entendu. Il pourrait l'être, ce que je veux dire, c'est qu'il arrive qu'il le soit. Rarement en fait. Dans les temples de la consommation, les ascenseurs bénéficient d'une maintenance au top. C'est pas une HLM pour crève-la-dalle... On se démène pour permettre aux portefeuilles de continuer leurs inlassables montées et descentes. Au 3e étage, une bombonne en survêtement bloque à coup sûr les portes de l’ascenseur avec son caddie énorme, débordant de cette nourriture infâme qui la rendra plus malade encore, ou tout du moins, la maintiendra pour quelques siècles supplémentaires dans l’état qui est aujourd’hui le sien (jusqu’à ce que son coeur étouffe totalement sous la mauvaise graisse, je suppose) (en dépit des grosses étiquettes mensongères bleu-pastel-allégé qui lui font croire que tout est bon à manger). Elle taille la bavette ?, avec une autre désoeuvrée dans son genre qui s’apprête à prendre la prochaine navette. Deux Amphitryon en lycra qui se regardent sans rien comprendre ; c’est pourtant simple, il n’y a pas assez de place dans l’ascenseur pour quatre colosses pareils (même si deux d’entre eux sont équipés de roulettes rotatives).
C’est comme ça 6 jours sur 7 et pas autrement. Le centre commercial ouvre ses portes à 8h00, les revenants piétinent devant les vitres coulissantes ; de vieux insomniaques solitaires qui font leur course en pyjama, chaussons, chemises de nuit, un petit panier rouge au bras, le teint terne, passé comme un tissu noir trop lavé, qui viennent acheter, dans le froid du petit matin, un poireau, une bouteille d’eau gazeuse et un yaourt plein de fibres (mais bon sang, à quoi ça ressemble une fibre dans un yaourt ?) qui facilite prétendument le transit intestinal. A partir de 9h00, l’armée en survète arc-en-ciel débarque. Les uns réapprovisionnent convulsivement des placards pourtant bourrés comme des urnes moscovites, les autres sont là parce qu’ils ne savent pas quoi foutre de leur journée. Tous se tamponnent au milieu des allées béantes qui mènent aux files d’attente des caisses. Et après 17h00, les clients ont des valises sous les yeux, le teint pâle. Ceux-là déambulent en tenue de travail et se demandent ce qu’ils foutent là, quel est le sens de cette vie qui leur fait subir ce supplice permanent. Chacun sa case horaire. Discipliné. Ouverture : 8 heures. Fermeture : 21h00. Plus de 1000 clients par jour, aucun être humain !
Rose, rose, le cochon !
Deux choses ! Qu’est-ce qui peut bien passer par la tête d’une mère de famille pour qu’elle confie ses mômes à un animateur de centre commercial ? Cette question est plus insondable que celle qui se rapporte à l’origine du monde ! Qu’est-ce qui a bien pu passer par la tête du DRH d’engager un type comme Martin-Pierre pour une mission pareille ? « Ce mec là me hait purement et simplement, dirait Martin-Pierre, il ne m’aurait pas confié un cageot de courgette, pourquoi donc retenir ma candidature pour le cochon-chiourme d’après midi ? » Et d’où viennent tous ces gosses (ça fait trois), pourquoi ne sont-ils pas à l’école, comme il se doit ? Le lundi, le mardi, le jeudi et le vendredi, ils sont là, toujours là, peut-être un peu moins nombreux que les merdredi et week-end, mais là tout de même, ils traînent avec le sachet congélation zippé qui leur tient lieu de mère, la morve au nez, parfois fiévreux et dansent avec leurs autres compagnons-nains de galère ; une troupe morveuse aux yeux rouges, affichant 39,5 ° de température au mercure !, ils dansent. Il arrive parfois que l’un dégueule sur le costume du voisin, mais tous continuent toujours à danser, ignorant le méfait, ignorant l’odeur, ignorant les deux désespoirs qui se culbutent à deux pas de leur existence, Maman s’avance et s’excuse, « il est malade », dit-elle, la bouche tordue, et elle tire son gosse par le bras, finie la rigolade. Pendant ce temps là, les germes sautent de l’un à l’autre, copulent ensemble, les bactéries partouzent, voilà la bacchanale des serpillières, des lingettes à tout faire, balayant quelques morceaux mal malaxés de steak haché flottant dans une mare de diabolo-grenadine ; Martin-Pierre barbote au milieu de tout ça, comme un ange sans pouvoir pris entre les feux contraires et nourris de deux armées réclamant vengeance !
Le spectacle est aussi merdique que possible. Il a été créé par un conard abruti qui n’est autre que le directeur du centre commercial. Un dilettante effroyablement enthousiaste qui prend les choses à cœur. La prise en charge des enfants pour tout le centre est une cause d’envergure. Sa cause ! Il s’agit de les peinturlurer, de les faire courir autour d'un porc (Martin-Pierre, en somme) et de les laisser (à des fins ludiques) s’en donner à cœur joie ; tirer la queue du cochon, chatouiller la bidon du cochon, tripoter le groin du cochon et finalement, (à des fins éducatives), apprendre (en s’amusant) l’hygiène à cet ignoble animal qui passe ses journées à se rouler plaisamment dans ses excréments. Le tout sur fond de musique frénétique et décérébrante, pleine d'effets de synthétiseur bon marché. Le résultat est invariablement mauvais, les enfants piétinent sur place, manquent trois-quarts des paroles écrites censément pour donner une cohérence à ce spectacle idiot, ils sont dans leur corps comme un cosmonaute dans un scaphandre, incertains, gauches, et malades, en tout cas, les lundi, mardi, jeudi et vendredi. L’enfer sur terre, grouik, en somme, planté au milieu d’un décor factice, constellé de plantes en plastique, de petits belvédères sous air conditionné couverts par les sifflets numériques d’oiseaux invisibles.
La porte de l’ascenseur s’ouvre enfin. Comme de bien entendu, la cabine est vide. Le sol colle aux chaussures de Martin-Pierre. Du soda renversé, c’est toujours mieux que du dégueulis. Il pourrait (devrait) passer à l’entretien pour le leur signaler, mais c’est la même chose tous les jours ; il ne se donnera donc pas cette peine. Une heure à tirer, à faire le cochon, et puis il enfilera les fringues d’un être humain et se tirera d’ici…jusqu’à demain… Et ce demain là ne sera même pas un autre jour. Tendu intégralement vers cet humble dessein, il remonte lentement l’allée centrale, le sucre toujours englué aux semelles : à chaque pas, c’est comme si les dalles imitation marbre semblaient sur le point de se décoller. Il croise des types à la démarche alerte, des jeunes filles dont les talons poignardent le sol, ils ont dans le regard cette certitude de disposer d’un pas conforme, de jouir d’une résonance élégante, tandis que chacun de ses pas fait le bruit vulgairement théâtral d’une vieille éponge pleine de vaseline qu'on presse entre ses mains. Vous pensez peut-être que le regard des gens, c’est ce qu’il y a de pire ; non, ce qu’il y a de pire, c’est quand on en n'a même plus rien à foutre !
De toute manière, on n’est pas homme à se lamenter comme ça, toute une vie, à se regarder le malheur, à s’engrosser la désespérance. On met un pas devant l’autre, dans la grande galerie, fendant l’air relâché par l’entrée racoleuse des grandes enseignes, sans consentir un regard pour personne, une queue en tire-bouchon plantée dans le cul, un petit orgueil en berne-besace, on se ruine 4 histoires d’amour potentielles par jour, on en plaisante soi-même. Sans la queue en tire-bouchon, on serait un Casanova des temps modernes, un Hugh Heffner de banlieue parisienne, on embrocherait ce qu’on veut avec un tout autre type de queue, on serait rassasié de nichons, rassasié de cris, rassasié de ouah, Brad, c’était la plus grande baise de la création, rassasié de pupilles dilatées et d’halètement raccourcis. Rassasié de vendeuses, de caissières, de directrices de magasin, de clientes en manque, de petites et de grandes mains, de petites et de grandes bouches. « Quelle importance, se dit-il en poursuivant sa traversée du Centre, j’ai déjà un compte en banque et une épargne d’entreprise, non ? ».
Martin-Pierre baille en arrivant tout au bout de la galerie. Avant de bifurquer pour aller rejoindre son poste, situé sous le grand Hall d’entrée, là où toutes les franchises de restauration ont été installées (chaque chose est à sa place, effroyablement pensée), il s’arrête pour se frotter le coin des yeux et inspirer une grande brassée d’oxygène recyclé. Puis il prend l’angle de la boulangerie aseptisée, celle où chaque vendeur de brioche est coiffé d’une toque aussi absurde que démesurée. Ici, c'est la grande galerie des petites humiliations...
De loin, il aperçoit quelques mères qui patientent et lui sourient déjà. Il reconnaît quelques habituées. Il rend malgré lui quelques sourires en s’avançant vers tout ce beau monde. Les enfants ne semblent pas moins malades que d’habitude. L’un, tout rouge et suant, a l’air d’être vêtu d’un pyjama. « Dites-moi que je rêve », chuchote-t-il pour lui-même.
Martin-Pierre tâte l’arrière de son pantalon pour vérifier que la petite queue en tire-bouchon qui finit impeccablement son costume est toujours en place. Cette connerie l’oblige à s’asseoir sur une fesse pendant tout le déjeuner. Les autres salariés du centre commercial se moquent un peu de lui pendant la pause repas, au réfectoire, il ne trouve rien à redire, il ne ferait pas différemment à leur place, mais il trouve cela bien plus pratique que de se changer après chaque représentation. Même si ça donne l’impression qu’il a un balai dans le cul ou une crise hémorroïdaire de 1ère bourre. L'esprit pratique passe avant toute forme de dignité, les mecs. Quand vous aurez compris ça, vous serez rois !
Grouik, Grouik, pour la 3e fois, Martin-Pierre appuie sur le bouton de l’ascenseur. Pour la 3e fois, il obtient la même réponse débile et apathique. La petite lumière rouge s’allume premièrement, fière, résistante à la fatalité, puis s’éteint aussitôt. Comme s’il s’agissait d’une instruction trop compliquée pour un apprenti attardé. (Il est 16h00, ce sera la dernière et puis il rentrera enfin chez lui, ça ne durera que le temps que ça durera. Faut seulement penser à d’autres trucs. Etre là sans être là. Il n’y a jamais rien de plus à faire qu’attendre). « Putain d’ascenseur », il dit en envoyant un magistral coup de pied dans la porte désespérément close qui fait résonner toute la carlingue : acier des portes coulissantes, acier des câbles de suspension, ou simple plastique mensonger qui vous fait passer des vessies pour des lanternes ou des couleuvres à avaler. Rien d’autre à faire qu’attendre, appuyer encore ; l’ascenseur n’est pas en panne, bien entendu. Il pourrait l'être, ce que je veux dire, c'est qu'il arrive qu'il le soit. Rarement en fait. Dans les temples de la consommation, les ascenseurs bénéficient d'une maintenance au top. C'est pas une HLM pour crève-la-dalle... On se démène pour permettre aux portefeuilles de continuer leurs inlassables montées et descentes. Au 3e étage, une bombonne en survêtement bloque à coup sûr les portes de l’ascenseur avec son caddie énorme, débordant de cette nourriture infâme qui la rendra plus malade encore, ou tout du moins, la maintiendra pour quelques siècles supplémentaires dans l’état qui est aujourd’hui le sien (jusqu’à ce que son coeur étouffe totalement sous la mauvaise graisse, je suppose) (en dépit des grosses étiquettes mensongères bleu-pastel-allégé qui lui font croire que tout est bon à manger). Elle taille la bavette ?, avec une autre désoeuvrée dans son genre qui s’apprête à prendre la prochaine navette. Deux Amphitryon en lycra qui se regardent sans rien comprendre ; c’est pourtant simple, il n’y a pas assez de place dans l’ascenseur pour quatre colosses pareils (même si deux d’entre eux sont équipés de roulettes rotatives).
C’est comme ça 6 jours sur 7 et pas autrement. Le centre commercial ouvre ses portes à 8h00, les revenants piétinent devant les vitres coulissantes ; de vieux insomniaques solitaires qui font leur course en pyjama, chaussons, chemises de nuit, un petit panier rouge au bras, le teint terne, passé comme un tissu noir trop lavé, qui viennent acheter, dans le froid du petit matin, un poireau, une bouteille d’eau gazeuse et un yaourt plein de fibres (mais bon sang, à quoi ça ressemble une fibre dans un yaourt ?) qui facilite prétendument le transit intestinal. A partir de 9h00, l’armée en survète arc-en-ciel débarque. Les uns réapprovisionnent convulsivement des placards pourtant bourrés comme des urnes moscovites, les autres sont là parce qu’ils ne savent pas quoi foutre de leur journée. Tous se tamponnent au milieu des allées béantes qui mènent aux files d’attente des caisses. Et après 17h00, les clients ont des valises sous les yeux, le teint pâle. Ceux-là déambulent en tenue de travail et se demandent ce qu’ils foutent là, quel est le sens de cette vie qui leur fait subir ce supplice permanent. Chacun sa case horaire. Discipliné. Ouverture : 8 heures. Fermeture : 21h00. Plus de 1000 clients par jour, aucun être humain !
Rose, rose, le cochon !
Deux choses ! Qu’est-ce qui peut bien passer par la tête d’une mère de famille pour qu’elle confie ses mômes à un animateur de centre commercial ? Cette question est plus insondable que celle qui se rapporte à l’origine du monde ! Qu’est-ce qui a bien pu passer par la tête du DRH d’engager un type comme Martin-Pierre pour une mission pareille ? « Ce mec là me hait purement et simplement, dirait Martin-Pierre, il ne m’aurait pas confié un cageot de courgette, pourquoi donc retenir ma candidature pour le cochon-chiourme d’après midi ? » Et d’où viennent tous ces gosses (ça fait trois), pourquoi ne sont-ils pas à l’école, comme il se doit ? Le lundi, le mardi, le jeudi et le vendredi, ils sont là, toujours là, peut-être un peu moins nombreux que les merdredi et week-end, mais là tout de même, ils traînent avec le sachet congélation zippé qui leur tient lieu de mère, la morve au nez, parfois fiévreux et dansent avec leurs autres compagnons-nains de galère ; une troupe morveuse aux yeux rouges, affichant 39,5 ° de température au mercure !, ils dansent. Il arrive parfois que l’un dégueule sur le costume du voisin, mais tous continuent toujours à danser, ignorant le méfait, ignorant l’odeur, ignorant les deux désespoirs qui se culbutent à deux pas de leur existence, Maman s’avance et s’excuse, « il est malade », dit-elle, la bouche tordue, et elle tire son gosse par le bras, finie la rigolade. Pendant ce temps là, les germes sautent de l’un à l’autre, copulent ensemble, les bactéries partouzent, voilà la bacchanale des serpillières, des lingettes à tout faire, balayant quelques morceaux mal malaxés de steak haché flottant dans une mare de diabolo-grenadine ; Martin-Pierre barbote au milieu de tout ça, comme un ange sans pouvoir pris entre les feux contraires et nourris de deux armées réclamant vengeance !
Le spectacle est aussi merdique que possible. Il a été créé par un conard abruti qui n’est autre que le directeur du centre commercial. Un dilettante effroyablement enthousiaste qui prend les choses à cœur. La prise en charge des enfants pour tout le centre est une cause d’envergure. Sa cause ! Il s’agit de les peinturlurer, de les faire courir autour d'un porc (Martin-Pierre, en somme) et de les laisser (à des fins ludiques) s’en donner à cœur joie ; tirer la queue du cochon, chatouiller la bidon du cochon, tripoter le groin du cochon et finalement, (à des fins éducatives), apprendre (en s’amusant) l’hygiène à cet ignoble animal qui passe ses journées à se rouler plaisamment dans ses excréments. Le tout sur fond de musique frénétique et décérébrante, pleine d'effets de synthétiseur bon marché. Le résultat est invariablement mauvais, les enfants piétinent sur place, manquent trois-quarts des paroles écrites censément pour donner une cohérence à ce spectacle idiot, ils sont dans leur corps comme un cosmonaute dans un scaphandre, incertains, gauches, et malades, en tout cas, les lundi, mardi, jeudi et vendredi. L’enfer sur terre, grouik, en somme, planté au milieu d’un décor factice, constellé de plantes en plastique, de petits belvédères sous air conditionné couverts par les sifflets numériques d’oiseaux invisibles.
La porte de l’ascenseur s’ouvre enfin. Comme de bien entendu, la cabine est vide. Le sol colle aux chaussures de Martin-Pierre. Du soda renversé, c’est toujours mieux que du dégueulis. Il pourrait (devrait) passer à l’entretien pour le leur signaler, mais c’est la même chose tous les jours ; il ne se donnera donc pas cette peine. Une heure à tirer, à faire le cochon, et puis il enfilera les fringues d’un être humain et se tirera d’ici…jusqu’à demain… Et ce demain là ne sera même pas un autre jour. Tendu intégralement vers cet humble dessein, il remonte lentement l’allée centrale, le sucre toujours englué aux semelles : à chaque pas, c’est comme si les dalles imitation marbre semblaient sur le point de se décoller. Il croise des types à la démarche alerte, des jeunes filles dont les talons poignardent le sol, ils ont dans le regard cette certitude de disposer d’un pas conforme, de jouir d’une résonance élégante, tandis que chacun de ses pas fait le bruit vulgairement théâtral d’une vieille éponge pleine de vaseline qu'on presse entre ses mains. Vous pensez peut-être que le regard des gens, c’est ce qu’il y a de pire ; non, ce qu’il y a de pire, c’est quand on en n'a même plus rien à foutre !
De toute manière, on n’est pas homme à se lamenter comme ça, toute une vie, à se regarder le malheur, à s’engrosser la désespérance. On met un pas devant l’autre, dans la grande galerie, fendant l’air relâché par l’entrée racoleuse des grandes enseignes, sans consentir un regard pour personne, une queue en tire-bouchon plantée dans le cul, un petit orgueil en berne-besace, on se ruine 4 histoires d’amour potentielles par jour, on en plaisante soi-même. Sans la queue en tire-bouchon, on serait un Casanova des temps modernes, un Hugh Heffner de banlieue parisienne, on embrocherait ce qu’on veut avec un tout autre type de queue, on serait rassasié de nichons, rassasié de cris, rassasié de ouah, Brad, c’était la plus grande baise de la création, rassasié de pupilles dilatées et d’halètement raccourcis. Rassasié de vendeuses, de caissières, de directrices de magasin, de clientes en manque, de petites et de grandes mains, de petites et de grandes bouches. « Quelle importance, se dit-il en poursuivant sa traversée du Centre, j’ai déjà un compte en banque et une épargne d’entreprise, non ? ».
Martin-Pierre baille en arrivant tout au bout de la galerie. Avant de bifurquer pour aller rejoindre son poste, situé sous le grand Hall d’entrée, là où toutes les franchises de restauration ont été installées (chaque chose est à sa place, effroyablement pensée), il s’arrête pour se frotter le coin des yeux et inspirer une grande brassée d’oxygène recyclé. Puis il prend l’angle de la boulangerie aseptisée, celle où chaque vendeur de brioche est coiffé d’une toque aussi absurde que démesurée. Ici, c'est la grande galerie des petites humiliations...
De loin, il aperçoit quelques mères qui patientent et lui sourient déjà. Il reconnaît quelques habituées. Il rend malgré lui quelques sourires en s’avançant vers tout ce beau monde. Les enfants ne semblent pas moins malades que d’habitude. L’un, tout rouge et suant, a l’air d’être vêtu d’un pyjama. « Dites-moi que je rêve », chuchote-t-il pour lui-même.
Mouaaarf!
RépondreSupprimerLa crise!
Revoilà du Dorham et du bon,
du hors pair,
du costaud.
"Les uns réapprovisionnent convulsivement des placards pourtant bourrés comme des urnes moscovites"
Ah, l'art dorhammien incomparable de la métaphore osée et jubilatoire!
Voilà une nouvelle de belle tournure, vraiment.
On est quelque part entre Céline - pour la noirceur -
et Houelbecque - pour le spleen contemporain -,
mais en beaucoup plus drôle.
La suite par pitié!
Comme dirait Arthur H, c'est beau comme Bo Derek !
RépondreSupprimer« une crise hémorroïdaire de 1ère bourre 7 : rien que pour ça, la postérité devrait vous faire bon accueil.
RépondreSupprimerSinon, le paragraphe qui commence par « C'est comme ça six jours sur sept » me fait penser au film de Romero (Les zombis dans le centre commercial) dont je parlais il y a quelques jours dans ma "Comédie des horreurs".
La grande galerie des petites humiliations, c'est tout à fait ça !
RépondreSupprimerRoud,
RépondreSupprimermerci.
Le spleen contemporain est vraiment - enfin, je crois - le mal de nos sociétés. Quand je fl$ane dans ce genre d'endroits, je suis toujours effaré par toutes ces vies qui s'y gaspillent.
Le mec sous le costume de Donald... Le vendeur de hamburger habillé comme un panneau publicitaire. Le capitalisme s'est acheté la dernière chose qui restait au travailleur : la fierté. (c'est peut-être une connerie ce que je dis, ce n'est qu'une impression).
La suite arrive bientôt :)
---
Balmeyer,
Arrête, je suis obsédé par les noms, je dois me raisonner pour ne pas appeler tous mes personnages féminins : Luce (sans la salope de...) (en ce moment, ça craindrait trop)
---
Didier Goux,
Disons que je mérite au moins un prix de l'élégance.
Oui, c'est vrai qu'il y a un peu du film de zombie dans tout ça. Et d'ailleurs, il n'est pas dit que Romero n'ait pas sciemment choisi le centre commercial pour lieu de son opéra gore.
(C'est "Zombie" le titre, nan ?)
---
Loïs,
Oui, je crois.
Dorham, c'est abominablement bien écrit et terrifiant de vérité. On s'y retrouve trait pour trait, et on s'est tous dit un jour ou l'autre : mais le pauvre type caché à l'intérieur y pense à quoi ?
RépondreSupprimerNul doute qu'on sent là une expérience de vécu de ta part ... Non, vraiment ?
Tiens c'est drôle, j'aurais cru :)
Ca me fait penser à Malaussène, le bouc émissaire professionnel : je crois que Pennac était déjà loin du compte ...
RépondreSupprimerD'où qu'on prenne ces temples de la consommation, ces hauts lieux d'abrutissement, c'est l'art de la déshumanisation, façon Dexter (au fait, j'ai acheté la première saison).
On te découpe en manières de parler à ton chef, en habillements - déguisements obligatoires, en gestes normés et minutés, en totale désadaptation à une vie normale.
C'est drôle, ton texte et le mien d'aujourd'hui, j'ai l'impression qu'il y a l'entrée, ce qu'on ingurgite, (mon texte), et la sortie, ce qu'on vomit (ton texte). Je vois le centre commercial comme un grand corps obèse, maladif, délétère.
On finit effectivement par oublier que des tas de gens oeuvrent, qu'on ne voit même plus, et font fonctionner sous un joug impitoyable, la machine qui les bouffe.
Tu as une sacrée pêche dans l'écriture de ce texte !
On attend la suite (une révolte ?).
Dorham : évidemment qu'il l'a choisi exprès, tiens !
RépondreSupprimerQuant au véritable titre du film de Romero, je crois qu'il a changé (en français au moins), deux voire trois fois, au fil des "re-sorties". Donc, j'ai tendance à m'y perdre un peu. Il faudrait aller demander à Mamzelle Wiki, mais là, j'ai école...
Ah, puisqu'il faut bien, tout de même, que je fasse mon désagréable : désolé de devoir contredire M. Roudoudou, mais Houellebecq reste tout de même plus drôle que vous (cela dit, le temps joue en votre faveur...).
RépondreSupprimerOui c'est bien écrit, on va finir par plus s'en étonner, ça devient d'un commun par ici. Tes billets, c'est un peu de la confiture aux cochons-blogueurs, je me dis (en faisant grouik).
RépondreSupprimerDrôle ? Moi ça me colle surtout froid dans le dos. Mais bon.
Excellent ! se costumer en cochon pour se faire vomir dessus, ça me laisse rêveuse.
RépondreSupprimer(la grande galerie des petites humiliations...Bien dit.)
On plonge dans ton billet, on réussit à nager au début et puis tout devient visqueux, ça poisse de tous les côtés et on se retrouve en apnée à chercher la sortie. Quelle maestria! Quelle densité!
RépondreSupprimer"des jeunes filles dont les talons poignardent le sol": ça j'adore!!
"Drôle ? Moi ça me colle surtout froid dans le dos. Mais bon."
RépondreSupprimerCe qui est drôle , Marie-Georges, c'est généralement une situation tragique vu sous un autre angle, non?
Ainsi "Les temps modernes" de Chaplin ou le "Dicateur", vu sous un autre angle, c'est flippant.
(C'est juste des exemples qui me viennent comme ça...).
Dorham aurait pu nous faire fondre en larme avec son texte, ça aurait pu être triste à pleurer.
Houellbecque, plus drôle de Dorham, Didier Goux?
Cela dépend du genre d'humour, j'imagine.
Mais je connais infiniment mieux Dorham que Houellbecque,
que je connais peu,
mais/parce que que je déteste.
Roudodoudourou,
RépondreSupprimerJe n'ai pas dit que c'était triste, je voulais plutôt dire que ça me glaçait, ce qui est pour moi la force de ce texte ; on aura compris, j'espère, que je ne le déplore pas. Mais non, je ne le trouve pas drôle. Je peux malgré tout percevoir ce que tu trouves drôle ; moi le côté inhumain me saute à la gueule et me fige. Cela dit j'ai toujours détesté les supermarchés... Dans lesquels je me sens en totale empathie avec les enfants-cosmonautes du texte...
Archie,
RépondreSupprimermerci. Je n'ai jamais été cochon-chiourme. En revanche, j'ai travaillé quelque temps dans la vente. A la Fnac, on portait un immonde gilet vert, une marque, un sceau, vous distinguant de tous. J'ai toujours ressenti ça comme une forme d'agression. C'est con sans doute.
Pour le reste, il y a deux lieux qui me glace le sang. Les parcs d'attraction et les grands centres commerciaux avec galerie marchande.
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Audine,
C'est vrai, dès que j'ai lu ton texte, j'ai senti la filiation. La fraternité des intentions, hihi.
Pour moi, à ce jeu là, on est tous perdants. Consommateur. Travailleur. Gosses. Tous instrumentalisés d'une certaine manière. Dans le monstre de la consommation. Pour certaines familles, le week end, sortir, c'est aller au centre commercial. C'est dingue, non ?
Et puis, les salariés, alors là, la vente ou la restauration, ce sont les hauts lieux de l'exploitation et des petites humiliations constantes. Rien que les déguisements en effet. franchement, chez PAUL par exemple, ils peuvent pas vendre du pain sans affubler comme ça leurs employés ?
Mon texte a une base véritable. C'est une exagération d'un centre (nommé Val d'Europe) que l'on peut trouver à coté de Marne La Vallée. Flippant, j'peux vous dire, ce grand monde en toc...
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Didier,
oui, heu, je ne suis pas certain que Doudourou ait affirmé que j'étais plus drôle que Houellebecq. Et d'ailleurs, je ne le trouve pas vraiment drôle non plus. Quand il cite Kant ou Spinoza, on se marre un peu plus. Il peut être drôle au 35e degré dans La Possibilité d'une île (ou dans Les Particules Elémentaires), on peut l'imaginer à poil, au pied d'une soucoupe volante conçu par une bande de raëlien sous amphête.
Et en correspondance avec BHL, alors là...c'est grave la poilade.
Bref, c'est pas ma came (je fais peut-être erreur). Pour ce qui est de murir (à tout point de vue), là, je suis d'accord, on a toute une vie pour ça et je compte ne jamais cesser de m'y employer.
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MG,
Disons qu'il y a un coté exagération que j'ai même atténué à la réécriture. ç'aurait pu être pire. J'ai adouci en somme, je n'aime pas les choses uniformes. Mais en effet, ces lieux également me font plutôt froid dans le dos.
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Mère Castor,
Merci. Le cochon, c'est l'obsession de Zoridae. C'est grace ou à cause de son obsession (obsession bizarre, nan ?) que j'ai commencé cette série...ça m'est venu en marchant dans la rue avec mes filles qui couraient dans tous les sens. J'ai eu un flash qui faisait "Grouik gruoik les enfants" ;)
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Merci Yaëlle,
apnée ? Oui, de plus, il me semble qu'à un moment, quand on passe un peu de trop temps dans ce genre d'endroits, on finit par se sentir opressé, non ? A la sortie, on avale de l'air comme si on en découvrait l'existence :)
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@ tous,
la suite aujourd'hui, vraisemblablement :)