samedi 25 avril 2009

Le cochon-chiourme - (4) - Apesanteur

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Il fallait bien que ça arrive un jour. Ils s’étaient avancés à la fin de la représentation vers les spectateurs, pour saluer, comme c’était l’usage, et quand le gosse avait relevé son visage bouffi de fatigue et d’ennui vers l’assemblée, il avait constaté que sa mère n’était plus là. Purement et simplement volatilisée. Tandis que les autres enfants s’étaient lentement dispersés, sous les applaudissements rachitiques et éparpillés de quelques parents aux yeux rouges, il était resté à sa place, relevant légèrement son buste, regardant à droite et à gauche, ne sachant dans quel sens aller ou quelle attitude adopter. La tentation était présente, de faire comme si de rien n’était et de s’éloigner ; c’était sans doute préférable à toute autre chose, préférable à la honte qui lui mordrait les fesses si il se retournait vers cet adulte quasi-autiste déguisé en cochon pour lui dire qu’il ne parvenait pas à retrouver sa mère. Ensemble, lui et le cochon, ils sillonneraient alors le centre commercial à sa recherche, ils déambuleraient parmi les gens, le cochon serrerait sa petite main, pencherait vers lui cette sorte de regard adulte censé rassuré l’enfant qu’il était et répéterait à chaque pas : « ne t’inquiète pas Alexandre, on va la retrouver ta Maman ». Et les autres passants ne perdraient rien du spectacle, ils sauraient tous qu’il était ce genre de gamin qui finit abandonné par sa mère à la garde d’un homme-cochon. « Alors petit », dirait le gros suant de la Sécurité, puis il le hisserait sur le comptoir, lui ébourifferait la tignasse de ses grosses mains grasses, puis il lui lancerait un clin d’œil racoleur (comme on lance un quignon de pain rassis à un estropié de n’importe quelle rue du monde) et empoignerait virilement son micro en plastique. Tous les clients du centre entendraient alors résonner sa voix débile : « Le petit Alexandre attend sa mère à l’Accueil du GrandMarché, au premier étage ». Tout le monde saurait, la nuée serait témoin de sa honte. Et elle ne viendrait que vingt ou trente minutes plus tard, cette grande connasse qui lui servait de mère, peut-être un peu bourrée, et pleine de mots et de bavardages. Elle était douée pour ça, pour se lier avec des gens qu’elle ne connaissait pas, les gens la remerciaient presque d’être la connasse qu’elle était. Elle parlerait à n’en plus finir, il aurait encore honte, ce serait comme un feu dans sa poitrine, apte à tout consumer, elle se confondrait en excuses et les gars de la sécurité et le cochon s’en paieraient une tranche, ils reluqueraient sa jupe minuscule en se bourrant les cotes avec l’angle dur de leurs coudes. Et enfin, il repartirait avec elle, tandis qu’on les saluerait en souriant bêtement, comme dans ces séries minables où on règle un petit problème domestique par épisode, on les regarderait s’éloigner et il y aurait alors l’ultime traversée du Centre, en sens inverse cette fois, une autre traversée de la honte, qui sentirait l’odeur de son éternelle défaite. Lui, ratiboisé, tenant la main molle et indifférente de sa mère, tentant par cette seule et minuscule pression de la faire marcher droit ! Il ne serait pas là pour l’entendre, mais les gens se raconteraient l’anecdote, le soir venu, en dinant, « pauvre gosse » il dirait. Il se retourna vers Martin-Pierre et pensa en lui-même qu’il était injuste avec cet homme. La colère sans doute…

Les Pères Noël de plus de 50 ans sont unanimes : il est béni le temps d’autrefois. Les enfants grandissaient lentement. Ils pouvaient bien croiser 30 obèses à barbe en une seule journée, tous parfaitement dissemblables, leur petit cerveau restait parfaitement conditionné pour se soumettre à cette forme d’infantile crédulité qui les maintenait dans le gentil monde de l’enfance. Au mépris de toute vraisemblance. Aujourd’hui, ils ne sont plus dupes de rien. Ils savent – intuitivement, Darwin serait fier – que le gros gars qui se dissimule sous ce ridicule costume de fête est une vieille mare aqueuse qui croupit en bas de l’échelle sociale. Ils savent que sous sa fausse barbe, sa peau porte des marques de vérole, et toutes sortes de rougeurs dus à l’ingestion récurrente et malavisée d’alcools mal distillés. Autrefois, les gosses regardaient les Pères Noël, pleins de crainte et de défiance, et en même temps vaguement reconnaissants pour les bienfaits dont on les comblerait prochainement. Aujourd’hui, le compte en banque de leurs parents n’a aucun mystère pour eux, ils comprennent qu’ils sont tout en haut de la pyramide et qu’on a embauché un pochetron pour les divertir le temps que sonneront les grelots de la Natalité. Aussi, quand les mômes viennent ici pour passer quelques temps en compagnie d’un vieux trentenaire célibataire déguisé en cochon, ils savent parfaitement de quoi il retourne. Ils dansent, apprennent les paroles des chansons, pour faire plaisir à leurs parents. Ils ont dans le regard ce semblant de pitié qui ne vous laisse aucun doute sur ce qu’ils pensent et savent. Ils savent que ce boulot là, c’est celui qu’on fait quand on foire sa vie, ou qu’on manque un virage de son Grand Circuit. Ils dansent d’un pied l’autre, au rythme de leurs pensées troubles, glissent quelques regards pour Martin-Pierre l’homme-cochon pour lardons en pensant : « Pauvre type ». Extrêmement pédagogique quand on y pense ! Si j’avais un gosse récalcitrant, je le tirerais par la manche en lui disant : « tu veux finir comme le Monsieur là-bas, qui est déguisé en cochon et qui chante des chansons idiotes ? ». Non, non, bien sûr que non ! Ni ça, ni être déguisé en Bourriquet, en Mickey Mouse, qu’il vente, qu’il neige, ou que s’abatte sur nous la pire canicule de la décennie. Non, non, promis, je travaillerai bien à l’école ! Tout sauf ça ! Voilà ce qui est mort avec la fin de l’innocence : la dignité des hommes comme Martin-Pierre.

Alexandre était au-dessus de ces considérations là. Pères Noël et cochons-chiourmes. Il n’était déjà plus un enfant, la pyramide s’était écroulée sous son propre poids depuis trop longtemps pour qu'il s'en souvienne. Sa mère l’avait poussé ce matin d’un geste las et sans tendresse vers un inconnu, sans même regarder son visage. Et ce n’était sans doute pas la première fois. Elle lui avait dit : « à tout à l’heure, Pierre-Alexandre ». Martin-Pierre s’était présenté à l’enfant en l’accueillant d’un sourire à la fois chaleureux et grimaçant, le regard du gosse avait lancé vers lui des éclairs de compassion et de tendresse. L’air de celui à qui on ne la fait pas, il avait cligné de l’œil en direction du grand cochon, d’un geste lent, avait tendu sa petite main d’homme toute dure et pleine de colère en face de lui et avait dit : « Bonjour Martin, je m’appelle Alexandre ».

Il s’était bien tenu, sans doute pensait-il qu’il n’aurait servi à rien d’y mettre de la mauvaise volonté. Paule s’était occupée des plus petits et Alexandre avait lu posément la feuille de paroles qu’on lui avait donné. Il avait lu, jusqu’au bout. En relevant les yeux de la feuille jaune, tenue négligemment d’une main, Alexandre avait soupiré : « ce qu’elles sont idiotes ces paroles ! ». Et Martin avait répondu : « ne le dis pas trop fort, il y a des micros partout ici ». Leurs sourires s’étaient alors percutés l’un l’autre. « Un chouette gosse », avait pensé Martin-Pierre. Maintenant, ils étaient là, tous les deux, reflet l’un de l’autre à des âges différents, ne sachant que faire de leur corps. Martin-Pierre regardait l'enfant comme si les coups qu’il recevait, soudainement redoublés, lui cognaient également l’estomac. Par effet de rebond.

Paule fit quelques pas en avant, lança un sourire illuminé aux deux garçons et proposa : « Martin-Pierre, va te changer, on emmène le gosse manger une glace ; d’ici, on ne manquera pas sa Mère quand elle voudra bien revenir ». Les deux garçons sentirent alors le poids qui comprimait leur poitrine s’élever doucement comme un courant d’air et disparaître par une des grilles de la climatisation.

9 truc(s) extra en plus:

la Mère Castor a dit…

C'est beau cette fin, et tout ce qui va vers elle.

lucia mel a dit…

pourquoi cette histoire ? qu'est-ce qu'elle raconte de toi ? Martin-Pierre, et Pierre-Alexandre, des prénoms de bourges... est-ce voulu comme effet ? Sinon, c'est beau comme une suspension... de respiration :)

Mots d'Elle a dit…

Mais quel enfant as-tu été pour décrire de la sorte les pensées enfantines, terrifiantes de lucidité et exemptes de rêves...ça me fout la trouille, sans doute parce que ça sonne juste...
Et c'est une femme qui balaye tout ça de se légèreté pragmatique...
Merci...
( quel mépris dans le commentaire de Lucia...c'est confondant de connerie!)

Dorham a dit…

Merci Mère Castor...

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Lucia,

Pourquoi pas ?

Des prénoms de bourges ? Pas forcément non. Des prénoms corses peut-être... Il y a bien sûr un effet voulu, un décalage.

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Yaëlle,

un enfant soucieux :)

De rien, merci à toi de ta lecture. Cette Paule a de la ressource :)

lucia mel a dit…

effectivement, Dorham, c'est bien ce décalage que j'avais perçu, corse ? italien ? aurais-je dû dire "français" et non "bourges", pour ne pas choquer tes lecteurs ? Aurais-je dû rédiger en "bon français" ma question ? c'est-à-dire :

"Mais quel enfant as-tu été pour décrire de la sorte les pensées enfantines, terrifiantes de lucidité et exemptes de rêves...ça me fout la trouille, sans doute parce que ça sonne juste..."

plutôt que mon "plouc" et vulgaire :

"pourquoi cette histoire ? qu'est-ce qu'elle raconte de toi ?"


@Yaëlle : je ne dirai pas le sentiment et la motivation contenus dans la parenthèse de ton commentaire... mais tu sembles vouloir m'en poursuivre... A cela je répondrai : désolée d'encore polluer ta vue... ton souhait est-il de me voir disparaître de ce blog-ci aussi ?

(désolée Dorham, pour ces chamailleries, extérieures à ton propos)

Mots d'Elle a dit…

Je suis venue relire...juste savourer...

Dorham a dit…

Lucia,

En fait, on est dans l'incertitude, non ? Pierre Alexandre est certainement (enfin, peut-être...) un prénom "bourge". Martin-Pierre est plus sûrement corse. Nombre de corses ont un prénom composé des deux prénoms de leurs deux grand-pères...

Ce qui est certain, c'est que ces prénoms, c'est un peu "la honte". ça sent les vannes répétées à la récré :) Du coup, ils sont affectés tous deux d'un patronyme qu'ils préféreraient ne pas avoir, d'où la suppression malicieuse du gosse...

Après, sur le gosse que j'étais, il y a deux séries de texte ("La conscience Politique" et "Little" qui en parlent un peu :))

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Yaëlle,

Je prépare la suite :)

balmeyer a dit…

Je suis choqué par cette apologie du kidnapping. Vraiment, quel exemple pour tes lecteurs, si des momes disparaissent dans des supermarchés, tu t'en voudras, mais beaucoup.

A part ça, belle souplesse, beau balancement pour décrire les pères Noël déclassés, les cochons chiourmes déclassés, les connasses de mère déclassées. Une certaine classe re-classée, merci beaucoup, biquet des brumes.

Dorham a dit…

Balmeyer,

tout, avant la révolte et la revendication ; merci loupiaud...