
Curzio Malaparte est un auteur résistant. Pas un résistant, dague-au-poing, pas un éternel soldat (quoiqu'il le fut aussi), mais un résistant de plume. Mais avant d’entamer ce chapitre là...
Curzio Malaparte, s’il est bien né en Toscane en 1898, porte à la naissance un prénom d’origine allemande ainsi que le nom allemand de son père. Kurt-Erich Suckert, voilà comment se décline son identité patronymique. Ce sont ses grands parents qui l’éduquent et font de lui l’italien qu’il ne cessera jamais d’être tout à fait. Lorsque la Première Guerre Mondiale éclate, il franchit la frontière, et ment sur son âge pour s’engager volontairement dans l’Armée Française. Blessé, décoré comme un arbre de noël aux couilles de titane, il s’engage alors dans une carrière de diplomate. Et c’est précisément à ce moment là qu’il commence à écrire et par la même à s’engager tout à fait ; sans possibilité de rémission, si l'on peut dire.
Malaparte n’a sans doute pas une vie exemplaire. Pas au sens où on l'entend. Pris comme chaque âme de l'époque dans le tourbillon historique qui voit l’émergence du communisme stalinien et des nationalismes européens, il se trompe, s'égare, erre, devient même un temps une sorte de théoricien du fascisme italien, avant de prendre ses distances avec la mégalomanie boursouflée de Mussolini. Sorte de métamorphose d’une pensée qui le conduira également à renier son nom, pour adopter celui qu’on lui connaît mieux : Curzio Malaparte.
En 1931, il publie un pamphlet d’importance, visionnaire sur bien des points : « Technique du coup d’état » ; dans lequel il dénonce la montée des totalitarismes, notamment celle qui conduira bientôt le Parti de Hitler au pouvoir en Allemagne. Cette liberté de ton, cette résistance, ce refus de la soumission lui vaudront la taule : cinq ans pour cette peine, et l’interdiction de ce livre étrange, à la fois furieux et foutraque, vif et approximatif (qu'il est recommandé de lire aujourd'hui, pusque l'interdit est tombé en désuétude).
Malaparte fut ainsi. Un homme en quête, un homme épris de l'Europe autant que dégouté par elle, rongé par le constat de sa déliquescence morale, qu’accélèrera cette Seconde Guerre, durant laquelle tous les hommes perdront quelque chose de leur âme, de leur identité, perdront irrémdiablement l’illusion d’une certaine forme d’innocence. Pendant le conflit, Malaparte est correspondant de guerre. Il voyage, parcourt le front, de Finlande jusqu’en Suède neutre, en Allemagne, en Pologne où il rencontre Hans Franck notamment ainsi que les têtes mondaines et aristocrates d'Europe. Que pouvait-il faire d’autre que d’écrire ? Rien il faut croire, le résistant de plume nota tout consciencieusement, consigna : l’ignominie, le désastre, la décadence, les diners mondains où les bourreaux se côtoient, partageant volailles rôties et mets raffinés, tout en se racontant leurs atroces récits de guerre, de pogrom et de massacres ; décalage ahurissant de cruauté entre la bonhomie des repas partagés, des fêtes oublieuses du temps et la misère crasse des écrasés d’Europe : juifs, tziganes, roumains, italiens affamés, faibles en tous genres, boiteux, estropiés des nations.
Ce livre glaçant, droit et fier, « Kaputt » (symbolisant par ce mot dérivé du yiddish l’écroulement du monde européen), Malaparte s’est battu pour ne pas le perdre, pour tromper une censure paranoïaque qui met le nez partout où cela lui chante, allant jusqu’à diviser son manuscrit en trois parties, le faire voyager sous le manteau de trois complices différents, venus chacun d’horizons différents. C’est le livre de l’Europe en quelque sorte, le cadavre en trois morceaux qu’un maigre lambeau d’espérance parvient à réunir en un seul corps : brutalement vivant !
Je ne vais pas me lancer maintenant dans une critique de ce livre. Il me faudrait prendre des heures, des jours. Ce serait critique impossible. L’Histoire, Le narrateur Malaparte et son humour féroce, les idées personnelles qu’il y développe, qui sont chacune de véritables théories en soi, à la fois soeurs mais aussi indépendantes, douées de vie, non seulement sur l’Europe, mais aussi sur les peuples qui la composent, sur les pouvoirs qui la dirigent, sont bien trop diverses et abondantes pour espérer en faire la synthèse. Espérant épuiser le sens de ce livre, je risquerais de n’épuiser que moi-même. Je vais donc m’attacher à ne parler que d’une des idées remarquables qui anime cette œuvre.
Curzio Malaparte, s’il est bien né en Toscane en 1898, porte à la naissance un prénom d’origine allemande ainsi que le nom allemand de son père. Kurt-Erich Suckert, voilà comment se décline son identité patronymique. Ce sont ses grands parents qui l’éduquent et font de lui l’italien qu’il ne cessera jamais d’être tout à fait. Lorsque la Première Guerre Mondiale éclate, il franchit la frontière, et ment sur son âge pour s’engager volontairement dans l’Armée Française. Blessé, décoré comme un arbre de noël aux couilles de titane, il s’engage alors dans une carrière de diplomate. Et c’est précisément à ce moment là qu’il commence à écrire et par la même à s’engager tout à fait ; sans possibilité de rémission, si l'on peut dire.
Malaparte n’a sans doute pas une vie exemplaire. Pas au sens où on l'entend. Pris comme chaque âme de l'époque dans le tourbillon historique qui voit l’émergence du communisme stalinien et des nationalismes européens, il se trompe, s'égare, erre, devient même un temps une sorte de théoricien du fascisme italien, avant de prendre ses distances avec la mégalomanie boursouflée de Mussolini. Sorte de métamorphose d’une pensée qui le conduira également à renier son nom, pour adopter celui qu’on lui connaît mieux : Curzio Malaparte.
En 1931, il publie un pamphlet d’importance, visionnaire sur bien des points : « Technique du coup d’état » ; dans lequel il dénonce la montée des totalitarismes, notamment celle qui conduira bientôt le Parti de Hitler au pouvoir en Allemagne. Cette liberté de ton, cette résistance, ce refus de la soumission lui vaudront la taule : cinq ans pour cette peine, et l’interdiction de ce livre étrange, à la fois furieux et foutraque, vif et approximatif (qu'il est recommandé de lire aujourd'hui, pusque l'interdit est tombé en désuétude).
Malaparte fut ainsi. Un homme en quête, un homme épris de l'Europe autant que dégouté par elle, rongé par le constat de sa déliquescence morale, qu’accélèrera cette Seconde Guerre, durant laquelle tous les hommes perdront quelque chose de leur âme, de leur identité, perdront irrémdiablement l’illusion d’une certaine forme d’innocence. Pendant le conflit, Malaparte est correspondant de guerre. Il voyage, parcourt le front, de Finlande jusqu’en Suède neutre, en Allemagne, en Pologne où il rencontre Hans Franck notamment ainsi que les têtes mondaines et aristocrates d'Europe. Que pouvait-il faire d’autre que d’écrire ? Rien il faut croire, le résistant de plume nota tout consciencieusement, consigna : l’ignominie, le désastre, la décadence, les diners mondains où les bourreaux se côtoient, partageant volailles rôties et mets raffinés, tout en se racontant leurs atroces récits de guerre, de pogrom et de massacres ; décalage ahurissant de cruauté entre la bonhomie des repas partagés, des fêtes oublieuses du temps et la misère crasse des écrasés d’Europe : juifs, tziganes, roumains, italiens affamés, faibles en tous genres, boiteux, estropiés des nations.Ce livre glaçant, droit et fier, « Kaputt » (symbolisant par ce mot dérivé du yiddish l’écroulement du monde européen), Malaparte s’est battu pour ne pas le perdre, pour tromper une censure paranoïaque qui met le nez partout où cela lui chante, allant jusqu’à diviser son manuscrit en trois parties, le faire voyager sous le manteau de trois complices différents, venus chacun d’horizons différents. C’est le livre de l’Europe en quelque sorte, le cadavre en trois morceaux qu’un maigre lambeau d’espérance parvient à réunir en un seul corps : brutalement vivant !
Je ne vais pas me lancer maintenant dans une critique de ce livre. Il me faudrait prendre des heures, des jours. Ce serait critique impossible. L’Histoire, Le narrateur Malaparte et son humour féroce, les idées personnelles qu’il y développe, qui sont chacune de véritables théories en soi, à la fois soeurs mais aussi indépendantes, douées de vie, non seulement sur l’Europe, mais aussi sur les peuples qui la composent, sur les pouvoirs qui la dirigent, sont bien trop diverses et abondantes pour espérer en faire la synthèse. Espérant épuiser le sens de ce livre, je risquerais de n’épuiser que moi-même. Je vais donc m’attacher à ne parler que d’une des idées remarquables qui anime cette œuvre.
Cette idée - presque absurde à entendre ou à formuler - que la rage destructrice du peuple allemand, et des peuples qui acceptèrent de se soumettre à leur force (bon gré mal gré) tint essentiellement sur le postulat d'une haine du faible. Une haine du pauvre. Du malade. Du miséreux. Une peur physique de l'estropié, de l'impuissant, du réprouvé. Peur du juif recroquevillé, épars sur les routes du monde, raccomodant sans cesse sa Foi, malgré les pogroms, les crachats, les tabassages, les incendies, les saccages des devantures de leurs magasins, tatouées par la honte, réduites en miettes. C'est cette peur, et la haine qui en découla, écrit Malaparte qui transforma ces hommes en assassins. L'allemand voyait-il en cette armée de faibles un reflet déformé de ce qu'il fut entre les deux guerres ? Distinguait-il derrière les haillons et les difformités, quelque chose d'incassable, d'impossible à tordre, une résistance humaine que personne ne peut atteindre ? Cette idée, en tout cas, traverse toute l'oeuvre, constitue en quelque sorte son fil rouge, on l'entend lorsque Franck affirme être bon avec les juifs de Pologne, qu'après le repas, il canarde les enfants juifs qui font le mur du ghetto au moyen de trous creusés dans la terre, lorsqu'il joue du piano en bon concertiste qu'il est, glaçant les notes de sa folie furieuse. On l'entend résonner lorsque Malaparte revient à Naples bombardée, que les monstres sortent des endroits sombres où ils ont l'habitude de vivre reclus. On l'entend quand Malaparte cherche à dénicher le bourreau derrière l'homme, derrière ces masques bonhommes, dont ils se recouvrent tous la face. On l'entend lorsque Malaparte nous raconte la lutte absurde d'un Général allemand avec un saumon facétieux. On entend cette lutte éternelle, cette aspiration jamais comblée à la surhumanité, qui étreint puis éteint l'Europe, prisonnière de la glace comme ces chevaux encastrés dans un lac gelé, qui attendent la venue soudaine du Printemps pour pourrir et être enfin libéré.
"Kaputt", l'Europe, qui ne s'est pas encore relevée !
[Kaputt de Curzio Malaparte, trad. de l'italien par Juliette Bertrand - Ed. Denoël/coll. Folio - 497 pages]


7 truc(s) extra en plus:
Pourquoi une double citation dans le titre, cher Dorham, pour cette excellente critique (quelque soit l'usage fait de la prétérition) ?
Malaparte, sa villa de Capri, comme un bunker face à la mer.
Son œuvre qui gratte et démange.
j'ai connu il y a longtemps, dans des salons très chics, sa secrétaire (et peut-être maitresse), une vieille dame élégante et douce.
Elle racontait que le dernier souhait de Malaparte avait été de mourir en direct à la radio afin que son dernier râle soit diffusé dans toute l'Italie.
J'ai oublié la suite de son histoire et je ne sais pas si c'était vrai, ou seulement une légende à mettre sur le compte de l'originalité d'un auteur à la plume lucide et féroce.
Mtislav,
C'est une seule citation, de Malaparte lui-même. (merci)
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Céleste,
autant un personnage qu'un écrivain, sans aucun doute, avec sa part d'ombre et ses Lumières.
Je n'ai jamais lu une ligne de Malaparte, je me demande bien pourquoi.
Ce serait peut-être l'occasion de m'y mettre.
Vous aimeriez, c'est un gros réac couillu :)
J'ai lu, il y a longtemps, Kaputt et La peau, avec un mélange d'admiration pour l'écriture et de nausée persistante, sans doute parce qu'il semble se réjouir des horreurs qu'il raconte. C'était il y a longtemps, il faudrait le relire, vous croyez ?
Mère Castor,
C'est à dire qu'il y a en effet ce décalage, un personnage joué devant des hommes que Malaparte méprise. Je n'ai pas compris qu'il semblait vraiment s'en réjouir, enfin, oui, il y a peut-être un peu de ça :
Il ressort de ce livre un certain dégoût pour le genre humain, c'est certain, et une sorte de jubilation à faire tomber son masque, à rire (de manière glacée) de l'horreur.
Mais c'est une jubilation amère, tout de même, qui vous ronge.
J'ai ressenti quelque chose de similaire, quelque chose de physique, la perception d'un décalage à la description de ces discussions badines entrecoupées d'atrocités. Je crois, enfin, je peux me tromper, qu'il s'agit ainsi de faire en effet tomber tous les masques, le masque des mondanités, des sentimentalistes comédiens, des sanguinaires.
Et puis parfois, un récit calme, mesuré, presque poétique, presque d'espoir vient déchirer la narration. Bref, c'est torturé, paradoxal, introspectif. Oui, je dirais que si cela vous dit de le relire, ça vaut le coup...
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