vendredi 30 janvier 2009

Stríða


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En Islande, c’est la merde. Entre deux geysers, le pays est en faillite, les saunas n’ont plus de vapeur, les chanteuses du cru poussent des gueulantes mitées par l’angoisse, les blonds deviennent bruns et les peaux sont tannées comme le cul d’un morse paumé en pleine forêt tropicale. Heureusement que le FMI est là pour aider tout ce beau monde, mettre des glaçons dans le frigidaire, ce genre de choses. Vous savez ce que ça veut dire quand le FMI s’en mêle ? Sur son beau rapport islandais, en lettres grasses, le titre est racoleur : Plan de Relance ! Vous savez ce que ça veut dire, Plan de Relance ? Vous pensez que le FMI est un mécène dispendieux (ce que Pinaut peut être pour l’art contemporain ? (sic)) ? Plan de Relance, ça veut dire : rigueur, austérité, coupage des vannes et serrage des ceintures ! Vous l’imaginez le gros islandais ?, Tord, ou Sven, ou Bjürn le quadragénaire ?, ligoté comme un gras gigot dans son futal en toile de jute ?, pour entrer dedans, le voilà forcé de se oindre le corps de beurre de yak… Alors, le peuple islandais, uniformément coiffé de bonnets péruviens, grelots et tout le pompon, descend dans la rue pour déverser sa colère solide et glacée. Statufie le pays. C’est une prise d’otages, ce n’est pas seulement le jeudi qu’est noir, mais alors, toute cette fichue année, et toutes celles qui viendront se la ramener sur une décade. Point final. Le gouvernement démissionne, met la clé sous la porte, les Sugarcubes contrits se reforment dans l’urgence et chante la crise aussi mal qu’avant… Si un tel truc nous arrive, pouvons-nous craindre l’irruption sur nos antennes des revenus de la période « Frère Jacques ». C’est triste. C’est la crise, à tous les étages ! Qu’on nous vienne en aide.

(Je peux vous faire la même, version lettone, si vous voulez, mais je connais beaucoup moins les musiciens locaux !)

Dans certains pays en crise, ils ont au moins la chance de disposer d’un bouffon pour distraire le bon peuple. En Italie par exemple. Berlusconi décline des conneries aussi grosses et rondes que son vieux crâne déplumée. Et de sourire extra-large, et de fréquenter de sombres petites frappes, oublieuses des vérités historiques, fondus de ce pansu merdeux que fut Mussolini (autre pitre affligeant d’un pays qui semble s’en être fait spécialité).

Et après, on s’étonne que l’euroscepticisme fasse florès, que l’euro-septicémie emporte nos beaux rêves d’autrefois. Les irlandais ont dit non, les français aussi. Comprenne qui pourra, à l’instar de cet autre grand comique qu’est Melenchon, ils approuvèrent Maastricht (traité deux fois plus libéral que celui avec qui l’Histoire n’aura jamais rencard). Mais le fait est là, brut, violent : il n’y a plus d’hommes politiques pour porter l’idée. Tous ceux-là ont déserté, le braquemard entre les cuisses. Le dernier à avoir tenté de soutenir le projet n’avait pas la carrure, c’était Jacques Chirac. Comme ces vaches qu’il aime tant, nous le contemplâmes regarder le train passer. Et il passa. Mais je ne lui en veux presque plus à Chirac. Maintenant que nous avons Sarkozy, on souhaiterait presque profiter à nouveau du spectacle de sa douce torpeur, du chant de ses phrases lapidaires, toutefois prononcés d’un langoureux et paresseux débit.

Or donc, il ne sert à rien de psalmodier en direction de la capitale de la frite. Ils sont tous sourds et morts. Et l’Europe est sourde et morte aussi. Morte, avec une monnaie en guise de couronne. Et nous dansons chaque jour autour de ce cadavre en l’accusant de tous les maux. Ne croyez plus ceux qui vous disent que tout se décide là-bas, au milieu d’un décadent cénacle de bourgeois technocrates. Ceux-là débattent pour tenter de découvrir l’identité de l’usurpateur pilote qui leur a gaulé le manche. Le FMI, lui, conçoit des plans de relance.

Aussi, mes espoirs pour l’Europe sont relativement simples et naïfs. Un (1) : souhaitons lui une authentique résurrection. Je dis bien résurrection. Rien à voir avec un ravalement de façade : dans le genre, lifting facial et trois milliards d’injections de botox aux commissures de chaque lèvre. Deux (2) : rêvons ensemble de ce jour où l’Europe sera assez forte pour demander au FMI d’aller voir ailleurs s’il y est, de ce jour où l’Islande ne sera pas obligée de remettre son destin réfrigéré entre les mains d’un groupuscule lénifiant qui utilise de jolis mots pour éviter d’avoir à dire ceux qui fâchent. Trois (3) : pour être complet, je joins à mes 2 vœux ceux de Mtislav, qui furent en d’autres temps merveilleux de bon sens. Ce n’est pas trop demandé, à mon avis. C’est en quelque sorte ma conception à moi du service minimum.


[Ce billet répond à un autre tag de Nicolas ; je crois avoir épongé mes dettes auprès de lui. A lui de me signaler si tel n’était pas le cas]

Sur mon ipod (für Gaÿl)


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Afin de répondre à un ancien tag de Gaël (dans le souci d'expurger toujours de vieilles dettes), je vous communique ci-après quelques extraits des musiques que j'écoute actuellement en boucle sur mon ipod.

Je me souviens que Mathieu L. avait refusé d'y répondre en son temps. Par pudeur. Je dois dire, qu'étrangement, bien qu'il m'arrive très souvent de partager mes emportements musicaux, j'ai été tiraillé par la même angoisse.

J'ai donc l'impression ici, de vous livrer une petite part de moi-même. Merci d'en prendre soin et de ne pas vous essuyer les pieds dessus.


Découvrez Stéphane Huchard!

jeudi 29 janvier 2009

Ex-calmé


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Je ne suis pas colérique, je suis ex-calmé. La différence est d’importance.

Je ne peux m’attribuer, hélas, la paternité du néologisme. Personne ne le pourrait d’ailleurs, une femme (Zoridae, émérite consœur) s’en trouve être l’auteur(e). Certes, la trouvaille est née d’une faute de frappe, mais les gens de talent sont ainsi fait que même leur inattention se montre capable de fulgurance.

Colérique, c’est le terme que l’on emploie le plus communément pour me définir. Ma mère, mon père, mon frère, ma soeur, mes collègues, mes amis, tout le monde vous le dira. Je suis le gars qui pète tout un tas de trucs et de machins, y compris ses propres trucs et machins. J’ai des objets de prédilection pour la casse ; les téléphones qu'il faut souvent changer ; Ou les télécommandes qui in fine deviennent universelles ; les assiettes, plus rarement, il faut dire que c’est tellement démonstratif et commun ! Je suis le mec teigneux qui ne lâche aucun morceau. Ne cherchez pas, dans la vraie vie, je suis le même, je suis le mec qui fronce les sourcils du matin au soir, qui explose sans prévenir. Je suppose que ça me donne un coté ridicule. Tous les regards convergent alors vers moi, une nappe de silence m’enveloppe, les autres semblent ralentis par quelque fluctation temporelle, un petit brun hirsute (moi) gesticule et trépigne en poussant d’affreux jurons à l’adresse de la terre entière. A vrai dire, je suis même certain que je suis ridicule dans ces moments là, mais je dois dire que je m’en tamponne totalement. Ridicule, ridicule. En général, on attend le lendemain pour m'en parler quand même. Au détour d’une conversation, on me dit : « quand même, hier, quand tu t’es énervé contre machin et que tu as balancé une bouteille d’eau contre le mur [pleine, celle-ci a rebondi mollement contre le mur puis est piteusement retombée sur le sol, légèrement plus tordue qu’avant l’envoi], tu étais un peu ridicule ». En général j’acquiesce et promet la fois prochaine de changer de cible et de lui envoyer directement dans la gueule, mon litre et demi d’eau. C’est vrai, je suis ridicule, mais ça m'est égal. Je chéris certains de mes défauts comme mes enfants que j’aime.

Vivre avec un gars comme moi, ça doit être éprouvant. Tout m’énerve. Le journal télévisé, les gens qui se marchent dessus dans le métro, les embouteillages, les petites vieilles qui mettent trois heures à traverser ces putains de passage piéton, ma connexion internet qui a des ratés, ou n’importe quel outil électronique qui tire la tronche, on ne sait pourquoi, qui se remet à fonctionner la demi-heure suivante on ne sait trop comment. Tout. Et les autres bien sûr, les types qui pensent à l’envers et les types qui parlent à l’endroit. Je suis comme ça depuis tellement longtemps qu’on s’étonnerait nécessairement de savoir qu’enfant, j’étais précisément l’inverse de tout ce que je suis aujourd’hui.

Comme l’homme de Rousseau, en réalité, j’ai été copieusement pourri par la société. Enfant, de constitution faiblarde, j’étais le gosse pas chiant qui ne demandait rien à personne. Le gosse pas chiant à qui on faisait de temps en temps manger un peu de terre, rien de bien grave. Le gosse un peu lunaire qui rêvait pendant les dictées, rêvait pendant les séances de calcul mental, rêvait même alors que la cloche résonnait dans tout l’établissement et que les autres enfants, devenus dingues, se précipitaient à l'extêrieur comme des damnés, le feu au cul. Je refusais certes de chanter les chansons débiles que l’institutrice s’échinait à vouloir nous apprendre, mais c’était là mon seul vice, le seul stigmate apparent de dysfonctionnement. Cela va de soi, mon mutisme et ma récurrente inattention inquiétaient les enseignants et je me retrouvai bien vite dans le bureau de deux psychologues d'occasion à répondre à d’absurdes interrogations (qui ne me seraient jamais venues sans le soutien du corps analytique) : est-ce que par exemple, j’avais déjà assisté à d'étranges scènes, mettant en représentation mes parents, leur chambre et le concept de reproduction ? Non, bien entendu, je ne songeais pas assez à ma propre existence en ces années là pour penser à d’aussi tordus concepts. Etais-je une reproduction ? C'était une angoissante question que je refusais à mes neurones...

Vous avez compris le concept, j’étais donc en ces années là une sorte d’être flou, paradoxalement joyeux (ou idiot). Si j’étais hyperactif en privé, je n’en laissais rien paraître en société. Ce que l’on me rendait bien, par la force et la menace. En société, il faut être pareil que les autres ; gosse, il faut beugler, courir (en rond, si possible), chanter (faux, si possible) des chansons dont personne ne comprend plus la moindre parole depuis des lustres. Sans quoi ? On s'inquiète et on s'interroge sur votre normalité.

Voilà pourquoi je peux dire aujourd’hui que je n’ai rien d’un colérique, et tout d’un ex-calmé. Cela signifie que je me suis énervé avec le temps. Lentement. Le temps que la colère arrive à maturation ou que je prenne conscience du langage-morse inlassablement répété qu'elle me transmettait, cognant de son petit poing rabougri le dessous de ma table d'écolier. Après bien entendu quelques années préalables à laisser d’autres me faire manger quelques poignées de terre...

Sans que l'on sache trop pourquoi ni comment (un peu comme un outil électronique capricieux si vous suivez bien), j'en eus assez et décrétai que c’en était fini. Il n’était plus né le gusse qui me ferait manger de la terre (dont le goût me passait de moins en moins bien, il faut dire). Le lundi, j’étalai mon voisin de table, le mardi je déchaussai les incisives de lait de la terreur de l’école Paul Langevin, le mercredi, je pissai sur le cartable de celle pour qui j’éprouvais une sorte d’infantile béguin, le jeudi, je le passai à écrire des lignes sur un cahier 16x22 (je ne dois pas uriner en classe ou quelque chose du genre, dix, cent, mille, un million de fois...), le vendredi, je balançai mes pompes dans les flancs du chat de la voisine (tout le monde devait payer). Heureusement pour mes deux psys de bazar, leur mission s’était terminée par une visite tempétueuse de l’authentique colérique qu’est encore ma mère à ce jour. Je disposais donc de l'aval matrimonial et d'un monde entier sur qui user colère et rancoeur jusqu'à la trame.

Aujourd'hui, la colère me semble moins belle. Les Joe Pesci finissent dans de vieux trous en terre, creusés à la hâte, en bordure de nationale, le corps martyrisé de coups de batte de base-ball, une balle dans le citron pour finir. Malheureusement, on ne change pas comme ça ; c'est long, c'est dur, c'est compliqué. Me voilà heureusement rassuré, rien ne presse, je suis bien différent de ces petits mafieux pour qui toute mesure est concept inconnu. Je ne suis pas un colérique, moi. Je suis un ex-calmé. Vous n'avez pas fini de le regretter.

lundi 26 janvier 2009

Dialogue avec Mirliton - L'apocalypse à l'heure du thé



- Les gens m’ennuient. Ils ont cette tendance à se définir essentiellement en fonction de leurs faiblesses, jamais en fonction de leur volonté. Cela rend toute perspective de progrès impossible.
- Oui, c’est humain !
- Humain ? Voilà, c’est ça, c’est humain. Etablir une règle de ses faiblesses, c’est humain. C’est une autre de ses tares.

Mirliton passe un doigt sur la table basse. Il cherche un moyen de clore cette discussion qui lui semble sans doute inutile (elles le sont toutes pour son esprit décadent). Avant qu’il ne me demande le nom latin du bois de la table, je le coupe.

- D’où crois-tu que vienne l’idée que la vie est une sorte d’épopée !
- Tu dis ça parce que tu viens de lire Pynchon ?, répond-t-il en désignant le livre de poche, abandonné négligemment sur une étagère murale.
- Non... enfin, peut-être après tout, va savoir. Oui, il y a sans doute un peu de ça. Vivre, c’est une mise en perspective. C’est à la fois follement banal et totalement incohérent. A la fois creux et merveilleux. Et toutes ces choses qu’on y perd, c’est effarant. Toutes ces occupations vides, qui nous font côtoyer sans cesse le néant…
- Lesquelles, par exemple.
- Et bien toutes ou presque : passer une après-midi dans un centre commercial, croupir dans sa bagnole à cause d’un embouteillage…et puis toutes ces choses inanimées qui nous semblent un progrès, ces inventions fabuleuses d'ingéniosité (toute cette intelligence mobilisée) et qui ne nous servent qu'à ouvrir plus facilement des boîtes de conserve. Et tous ces êtres humains qui se font charcuter le visage, toutes ces gonzesses qui s'offrent le même nez : un jour, on sera tous identiques, on fera tous les mêmes gestes, simultanément.
- La mort de l’homme, ce sera la fin de sa diversité. On baisera pour avoir des gosses qui auront la même gueule, les mêmes aspirations, la même utilité que ceux de nos voisins.
- Mouais…enfin, non. Je veux dire, c’est un raccourci. Pynchon s’égare à partir de ce moment là. Les choses, tous ces moments de vie qu’on sème sans compter, cette uniformisation de l’humanité, cet intra-clonage, ne changent rien à ce qu’est fondamentalement l’homme.
- Putain, tu recommences.
- L’homme est un résistant ! Simplement, il l’ignore. Enfin, il ignore qu’il s’agit là de sa seule issue de secours.

Le silence s’installe, une fois de plus. Moi comme Mirliton sommes deux êtres définitifs, nous sommes deux outres pleines de sentences, qui crèvent et qu’on répare. Deux outres minables, molles et constellées de petites rustines. Deux choses alternativement verbeuses et muettes.

- Je n’ai rien compris à Pynchon de toute manière, dit Mirliton.
- Moi non plus, enfin, pas tout. Peu importe dans le fond. Je suppose que ce qui nous mène à notre perte ne peut être identifié. En cela, ça concorde. Sinon, nous saurions nous en prémunir. Nous avons tendance à croire que toutes ces petites choses qui nous font dépérir n’ont pas de réelle importance. Et c’est un peu vrai, je veux dire, indépendamment les unes des autres, elles ne paient pas de mine, c’est lorsqu’on les considère globalement qu’on comprend mieux leur capacité de nuisance.
- De nuisance ?
- De destruction, si tu préfères.
- Oui, je préfère.
- On ne voit rien, on détourne ce qu’on peut, on est paumé, c’est ce qui renforce l’idée d’épopée. Dans le roman de Pynchon, il y a l’histoire – peut-être allégorique, comme le pourrait être n’importe quelle mythologie souterraine – de ce prêtre fou, qui évangélise une population de rats d’égout. Chaque jour, il doit faire face à de nouvelles objections, aux récriminations de rats contestataires ou de rats marxistes ou de rats dont on n'a pas encore extrait le mal originel. Et chaque soir, il mange l’un d’entre eux. Il baise une rate aussi. Une sorte de sainte. Je ne sais pas comment comprendre ça ? Est-ce que c’est un truc pour mettre en lumière la folie de toute religion ? Un machin sur les faux prophètes ? Ou une description par l’absurde de l’abime vers lequel on se précipite tous ? Ou simplement, la relation qu’entretient la sainteté avec le reste du monde, cette définition de l’humanité en creux, qui ignore sa volonté et ne célèbre que ses faiblesses ? Ou tout ça en même temps ?
- Et si ce truc ne voulait simplement rien dire ?
- Tu veux dire, cette histoire de prêtre ?
- Je veux dire... Cette histoire, le roman tout entier, nous en ce moment. S’il ne s’agissait que d’une escroquerie surréaliste de plus ? Tu perdrais ton temps aussi efficacement que coincé dans un de ces foutus embouteillages.
- C’est le genre de raisonnement auquel je ne peux me résoudre, réponds-je piteusement.

Mirliton souriant, empoigne sans élégance la tasse de thé en porcelaine que j’ai posé quelques instants auparavant en face de lui. Sans souffler sur le liquide brûlant, il avale une gorgée bravache. Sa langue calcinée et dure gonfle dans le fond de sa gorge. Son visage mort n’en laisse rien paraître.

L'alpha et l'omega

Pas de temps à La Vallette ! Pas d'histoire, toute l'Histoire simultanément...

Ainsi l'humanité, à Malte, se définissait-elle de plus en plus en termes de pétrographie. (...) le poète a intensément conscience que la métaphore n'a d'autre valeur que fonctionnelle : qu'elle est instrument, artifice. Aussi, pendant que les autres considèrent les lois de la physique comme une législation, et Dieu, comme une forme humaine, dont la barbe se mesurerait en années-lumières et les sandales seraient de nébuleuse, ceux de la race de Fausto [les poètes] sont-ils astreints à vivre dans un univers de choses qui, simplement, sont, et à draper cette indifférence innée de rassurantes et pieuses métaphores, afin que la moitié pratique de l'univers puisse demeurer dans le Grand Mensonge, avec la conviction que leurs machines, leurs édifices, leurs rues et le temps qu'il fait partagent avec eux les mêmes mobiles humains, les mêmes traits de caractère et les mêmes accès de colère.



[V. de Thomas Pynchon – trad. de l'anglais par Minnie Danzas – éd. Points - 635 pages]

mercredi 21 janvier 2009

Le serveur a quitté inopinément



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Cela fait déjà quelques temps que Nicolas-en-vacances a exigé de moi que je fasse part, à qui de droit (c'est à dire vous...enfin, je crois) de mes espoirs et doutes à l’égard du parti orange de François Bayrou. Si je n’ai pas traité ce dossier dans les temps, c’est que j’attendais de l’actualité qu’elle me donne quelque occasion de trouver l’inspiration. J’ai donc attendu. Attendu. Attendu encore. Comme ces deux gusses dans la pièce de Beckett. Guettant la moindre bribe d’information. Le moindre encart de la moindre feuille de chou. La moindre référence, voire, le moindre lapsus non révélateur.

Mais rien n’est venu. Strictement rien. C’est à croire que tout le monde s’en contrefout du Modem. Ses élus eux-mêmes s’en sont d’ailleurs tous taillés, et les trois restants (moins François B.) ne perdent jamais une occasion de jouer des coudes pour gagner le pompon du grand jeu des chaises musicales. Par exemple, il se dit que Marielle de Sarnez voit d’un mauvais œil l’émergence de la jeune Quitterie Delmas. Il se dit qu’en retour, la jeune Quitterie rêve de dézinguer son ainée pour prendre la place du mort (dans la 104, sur le siège passager). On ne va pas se fâcher pour si peu. Il n’en résultera rien. Strictement rien. François est le numéro un. Marielle, qui ne voudrait pas vieillir est bien sûr juste derrière lui. Quitterie ronge son frein et Jean Lasalle grignote deux trois trucs en cuisine, histoire de ne pas partir au front sans munitions, comme la dernière fois.

Mis à part ces quelques faits divers, relevant presque du feuilleton à l’eau de rose, on se demande bien ce que l’on pourrait en espérer de ce Mouvement Démocratique ? Un sursaut d’encéphalogramme, peut-être. On ne voit pas bien non plus quel doute pourrait nous assaillir à son sujet, étant entendu qu’il ne s’y passe rien, ou tout du moins (c’est ce que j’appellerais le bénéfice du doute) qu’il ne s'y passe rien qui semble intéresser quiconque. Nous avons dressé pour en être certain un tableau « dynamique » agrémenté de deux cases larges et blanches, l’une pour le passif, l’autre pour l’actif. Elles sont restées, au bout de quelques jours d’intenses circonvolutions, désespérément vides. A l’image du mouvement, je les ai néanmoins coloriées en orange, avec l’aide de ma plus grande fille (celle-ci ne put d’ailleurs s’empêcher après quelques instants, de changer derechef de feutre pour tout envahir de rose…ces enfants !)

Tout juste, quelque à propos, me permet de me souvenir de cette impression, extraite des « Propos sur le bonheur » du philosophe Alain. « Lorsque je discute avec un homme qui prétend que rien ne diffère entre gauche et droite, je ne peux m’empêcher de penser que celui-ci est nécessairement de droite ». Je ne m’aventurerai pas à objecter quoi que ce soit à cette simple déduction qui me semble de bon sens.

En conclusion, je crois pouvoir affirmer que mes espoirs et doutes à l’égard du Modem sont au nombre de zéro... Je ne peux guère souhaiter davantage à François, Marielle, Quitterie, Jean et les autres, que bonheur, amour et santé illuminent leur vie. Il n’est pas trop tard pour la bonne année… On a jusqu'au 31 janvier me dit-on dans l'oreillette.


[Je profite de ces quelques jours de repos, après la conclusion de la série Belle, pour régler quelques dettes contractées auprès d'émérites blogueurs. Les bons billets reviendront bien sûr, tout est question de saisons : il faut savoir attendre]

mardi 20 janvier 2009

O-ba-ma



Ouais, ça en jetait cette investiture, un truc à vous filer du complexe en purée, en confetti, en tube de concentré ! Faut avoir l'estomac en ciment et les reins solides. Tu te sens pas amérciain du tout, au contraire, tu te sens tout ce qu'il y a de plus français. Ouais. Y a du pèze, Aretha Franklin qui décoche des uppercuts sur une scène carrément démente, Springsteen qui frotte le cul de son jean de basse fosse, la mine rabougrie-faut-voir de W, double-you, de l'espoir sous forme de nuées, les hommes sont aussi confettis que le complexe en purée de tout à l'heure, ils s'étalent comme de la confiture sur une tartine. Z'allez voir qu'on va nous ressortir les images d'archive. 

Vache, à coté de ça, on est tout petit. Même si on se dit qu'en quelque sorte, tous ces gens ont payé pour voir ; si le jeu est pourri, c'est pareil...

Mais, on ne va pas se lamenter...

Ils vont voir ce qu'ils vont voir quand ce sera le jour de l'investiture d'Eric Besson au Ministère de l'Immigration et de l'Intégration Nationale, ils feront moins les fiers ces amerloques-d'une-ère-nouvelle. C'est que nous aussi, on a nos talents et nos espoirs. Juste...ce sont pas les mêmes !

lundi 19 janvier 2009

Be funny !



Moi aussi, j’aimerais bien vous raconter ma vie de tous les jours. Mais j’ai bien peur de n’avoir strictement rien à raconter de particulièrement intéressant. J’aimerais bien être le petit narrateur de mon quotidien, mais je constate chaque jour qu’il ne s’y passe rien qui vaille la peine d’y perdre le temps d’une rédaction. J’aimerais moi aussi vous faire part de situations à la fois inhabituelles et banales, de petites habitudes cocasses me caractérisant drolatiquement, provoquer le « moi aussi » compatissant des autres. Vous faire croire que je m’amuse à vivre. Mais ce serait mentir.

J’aimerais bien par exemple vous raconter comment je me brosse les dents. Ce serait sympa. Je me rappelle avoir lu un livre où l’auteur vous en donnait une dizaine de pages. Il expliquait comment ça lui était venu de se brosser les dents mais aussi la langue. Qu’aurais-je à dire là-dessus ? Quand je me brosse les dents, il ne se passe rien. Je me brosse les dents. Petit, je me les brossais tellement fort que mes gencives saignaient. Tu parles d’une aventure. Et bien non, quand je me brosse les dents, il ne se passe rien. Je me brosse les dents, en bonne et due forme, je crache dans le lavabo, la mine enfarinée, pâte de dentifrice et salive mêlées ; le tout a parfois une couleur brunâtre écœurante (à cause du demi-litre de café que je me suis enfilé quelques minutes auparavant). Je ne me brosse même pas la langue. J’ai essayé, mais ça me donne envie de dégueuler. Alors, j’ai décidé que ce n’était pas pour moi. Tant pis pour la mauvaise haleine (dont on dit qu’elle a la langue (non brossée) pour principale origine ; je ne vais pas arrêter de fumer une clope au lever non plus ; j’ai la volonté d’une huitre…). Bref, je ne suis pas comme l’auteur sus évoqué. Mon brossage de dents n’a rien d’une épopée. Il n’y a rien là dedans qui puisse me servir dans l’érection de quelque théorie que ce soit, rien là dedans qui puisse me permettre d’en déduire une vérité universelle.

Et je fais tout de la même façon. Je prends le métro comme ça, je marche dans la rue comme ça, j’enfile mon pantalon comme ça, je n’aime pas mon boulot comme ça, je me gratte le dos comme ça. Je parle à mon voisin de bureau comme ça. J’achète l’Equipe comme ça. Je me plonge dans mon livre comme ça. Je martyrise mon clavier exactement comme ça, me demandant sans cesse pourquoi je ne suis pas un mec quotidiennement facétieux, même quand il prend un vieil escalator rouillé ou quand il se gratte le front pensivement.

Je crois que je suis un androïde du quotidien.

jeudi 15 janvier 2009

Belle (8) - La retraite des braves



Elle dort. Elle ronfle même. Très légèrement. Dans la chambre (que je loue bien trop cher pour son standing), il fait déjà une chaleur de bête. Le soleil se lève tout juste, on distingue par la fenêtre sa grande lumière au loin, derrière les immeubles du bout de la rue, prêt à enflammer toute la ville aussi soudainement, définitivement qu’un coton qui s’embrase. J’ouvrirais bien la fenêtre pour faire entrer un peu d’air, mais premièrement, il n’y a d’air nulle part, deuxièmement, je ne tiens pas à la réveiller. Elle est belle quand elle dort. Quand elle se réveille, la plupart du temps, elle rouspète. Elle n’aime pas que je la laisse s’endormir, elle préfèrerait partir, au petit matin, vers on ne sait où, même si elle reviendra ici même la nuit prochaine. Mais c’est plus fort qu’elle, elle s’endort sans même s’en rendre compte, elle s’immerge lentement. Et je la laisse, parce que c’est la faiblesse que je porte en moi. Nos faiblesses font alors cause commune.

Elle est allongée sur le ventre, une jambe repliée en équerre. Sa fesse droite légèrement surélevée, je distingue malgré la pénombre les quelques poils qui font le tour de son sexe. Je me dis : "je la réveillerai dans une heure". Et j'ajoute en moi-même : "ce sera bien assez tôt".

Je ne sais pas depuis combien de temps je suis ici. Quelques semaines, plusieurs mois peut-être. Je suis comme ces gars qui échouent quelque part et qui ne bougent plus. Faute de moyens, faute de volonté. Le seul repère temporel qu’il me reste remonte à plus de deux ans et au décès de Ray Lamphere. Un homme étrange tout bien considéré. Muet comme une carpe dans un premier temps, il se dégota un avocat à la dernière minute et plaida coupable pour l’incendie de la ferme, non coupable pour l’assassinat de la famille Gunness. Replié sur lui-même pendant les trois-quarts de son procès, il se réveilla sur la fin et glaça l’assistance (et bien sûr l'ensemble de l'aimable société de La Porte) en faisant un portrait particulièrement détaillé des penchants criminels de Belle, sans omettre le moindre détail. Son compte macabre estimait le nombre de ses victimes à 42, l’argent volé à des hauteurs stratosphériques. C’était bien trop pour qu’un péquenaud dans son genre puisse s’en faire une idée précise, mais « ça devait faire lourd ». En revanche, il ne répondit à aucune des questions du juge concernant la tête portée disparue, ne regarda pas dans les yeux le témoin qui affirma l’avoir croisé en compagnie de Belle Gunness, sur le quai de la station de La Porte, la veille de l’incendie. Smutzer fit des effets de manche, ils firent des tests avec du chloroforme, des reconsitutions à n’en plus finir, placèrent les fausses dents de Belle Gunness dans la bouche de dizaines de cadavres et en fin de compte, ils s’épuisèrent, comme je l’avais prédit à ce grand crétin de Dedalus. Las, ils prononcèrent une sentence idiote de plus parmi la longue liste de celles qui avaient été prononcées depuis la naissance de cette jurisprudence : Ray Lamphere fut reconnu coupable de l’incendie, non coupable du crime (faute de preuves) et un jury lui offrit 20 ans de réclusion pour tenter d’y comprendre quelque chose. 20 ans pour avoir brûlé un tas de cadavres et une ferme privée de propriétaires ; c’était là leur idée de la justice. Un an plus tard, une maladie quelconque mit fin à toute cette merde et emporta l’âme de Ray Lamphere dans un endroit qui doit vraisemblablement ressembler de près ou de loin à l’idée qu’on doit se faire de l’enfer.

Harry tout court, lui, en eut assez de se demander depuis combien de temps il était dans la police, avec sa conception de la justice aussi étendue qu’un foutu mouchoir de poche. Alors, il alla promener ce sentiment récurrent là où je me trouve en ce moment. Louisiane, Nouvelle-Orléans, la ville qui compte la plus forte concentration de bordels de tout le pays. La ville de tous les péchés, montrée du doigt par toutes les autres, pour qui – il faut croire – toute idée de coït reste étrangère. Plus j’y pense, plus je me dis que le sentiment qui fait croire à un homme qu’il se sent chez lui, à sa place, est un sentiment proche de la folie furieuse. Un réseau d’habitudes me permet de supporter tout ça. Le soir, Mélisse me rejoint. Nous allons manger un bout ensemble, elle n’aime que de mauvaises choses, saturées de mauvaises graisses, j’engloutis tout, tout en sachant que ma digestion sera difficile voire chaotique. Et puis nous allons nous coucher. Elle me grimpe dessus en m’accusant de paresse récurrente et s’empale sur moi, pendant le quart d’heure suivant. Parfois, je fouille dans son sexe avec ma langue. Parfois, j’y mets entrain et conviction. Puis elle s’endort, et se réveille au petit matin, le regard noir, déversant sur moi les mêmes reproches que la veille, l’avant-veille, et la veille d’avant encore. Et elle revient le soir, et tout recommence. Ainsi de suite. Quand elle part, je me lave, je me rase. J’ouvre les fenêtres en grand et reste dans la chambre jusqu’à ce que je la juge convenablement aérée. Je vais ensuite me promener dans la ville.

Dans certains quartiers, vous croisez tous les pas de nonchalantes aguicheuses : noires, crémeuses et blanches. Derrière de vieilles baraques sentant l’huile de friture et le porc mariné. Les maisons en bois sont de couleurs pastels. Des fleurs jaillissent un peu partout. Les odeurs, c’est ce qui vous frappe premièrement quand vous y posez le premier pied. La Porte n’est pas très profuse en odeur. L’hiver est tellement rude, violent, inconditionnel qu’il tue toute promiscuité olfactive. Tout est mort, et desséché, et mort, et aussi inexistant qu’un de ces trous qu’ils ont creusé sans fin dans la terre de la ferme de Belle Gunness. Et puis, quand vient le printemps, La Porte explose, les odeurs se combattent, se mêlent, copulent ; c’est une bouillie écœurante de senteurs indistinctes. La Nouvelle-Orléans propose au contraire une palette savante, les odeurs s’incrustent dans les murs, sur vos vêtements, à la surface de l’écorce des arbres ; les effluves macérées du bayou, puis du lac Ponchartrain, les exhalaisons salées du Golfe, les senteurs de poussière humide. Toutes ces odeurs s’accrochent à vos poils de narines et caressent leurs parois morveuses. Humus, muqueuses, sueurs, barbaques dégoulinantes de sucre. Telle est la Nouvelle-Orléans, l’Orléans renouvelée. J’en aime les odeurs. La Porte ne sent pas comme ça. L’hiver, tout y meurt. La terre devient aussi dure que du marbre. La Nouvelle Orléans sent différemment. Plus sale. Plus humain. La sueur acide des femmes noires qui vous croisent dans les grandes rues, bordées de villas multicolores. Les huiles de friture qui se jettent par les fenêtres de petites bicoques déplumées. Ici, les gens sentent, la rue sent, leurs putain d’arbres aussi. Et moi également, pour la première fois. Je crois...

Le midi, je saute le repas. Je me libère de celui de la veille au soir. Je m'en libère comme un gamin qui expectore une vilaine bronchite ; je chie des glaires. Ensuite, je fais une sieste et même si la chaleur est écrasante, je m'endors toutefois. Je sais... Je sais que je vais crever comme ça, en m'enfonçant dans un sommeil humide et caniculaire. Et ce sera bien. Il est ensuite trois heures, je traverse la ville pour aller flâner vers ses quartiers chics et mondains. J'ai pris soin de me vêtir un peu mieux. Il m'en a coûté presque 200 dollars pour me doter de costumes qui feraient l'affaire. Parfois, avant d'y aller, je me regarde dans la glace, j'ai toujours l'air d'un plouc fini. Peu importe. L'important, c'est le costume. Le costume est un indice de condition, pas l'allure ou la silhouette. Faites enfiler un costume à un lèche-la-rouille du Missouri, vous en ferez peut-être un Lord. Qui peut savoir ? Je connais un gars de la bonne société louisianaise à qui une salopette siérait tout à fait en tout cas. Mon costume à 100 dollars, mon allure gratuite et moi, nous transperçons donc la ville, vers ces rues qui ne grouillent pas de monde, où l'on flâne en silence, en saluant tous ceux qui vous ressemblent. Il fait encore plus beau là bas, parce que les rues sont grandes, que le vent s'y engouffre, et aussi, parce que les rues y sont propres, sans détritus, sans types aux yeux rouges, sans putes à la tignasse filasse. Je m'installe alors à une table de ce salon de thé au nom français "Mignardises". Et j'attends Belle Gunness.

Il y a peu de gens aujourd'hui dans le salon de thé. Il n'est pas plus tôt que d'habitude. Il fait aussi chaud que la veille et l'avant veille ou même que le mois dernier (étais-je déjà ici le mois dernier ?). Quelques tables devant moi, une mère et sa fille sirotent quelque chose à la cannelle (je peux le sentir de là où je me trouve). Elles portent les mêmes vêtements, à l'exception de la couleur du ruban qui fait le tour de leur chapeau respectif. Elles ne parlent pas. Elles boulottent quelques macarons ivoires et semblent satisfaites. A une table derrière elles, une jeune femme seule a le regard flou, qui ne semble se porter sur rien de précisément réel. Elle ressemble à un portrait d’art, avec sa tasse suspendue, qu’elle se refuse inconsciemment à porter à ses lèvres ou à reposer sur la table. Derrière moi, un couple est en grande discussion. Comme tous les couples qui sont en grande discussion, ils hurlent à voix basse et personne ne perd un mot de leur dispute. Ils sont ce que je voudrais fuir. Mais j'attends Belle Gunness. Un goût de cendres dans la bouche. Elle viendra. Comme chaque jour. Comme chaque jour, je la regarderai simplement, en buvant une tasse d'un thé raffiné qui vient d'Inde, ou de Ceylan, dénué de cette capacité si prisée d'en apprécier le parfait arôme. Je la regarderai simplement. Sans dire un mot, en attendant de m'en retourner après son départ, puis de retrouver Mélisse, de manger avec elle cette nourriture pleine d'huile, de baiser un peu, de la laisser s'endormir. 

Et ainsi de suite.



Fin


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dimanche 11 janvier 2009

Dealers de jazz



Vous le savez, le jazz a déménagé. Il n'y aura donc plus d'extra-sound dominical. Cette rubrique sera bientôt remplacée par tout autre chose. C'est en cours de réflexion.

Il n'empêche que je ne suis pas seul à promouvoir ou à partager mon amour du jazz. D'autres font ça tout aussi bien (voire mieux) que moi. Un collectif de blogueur, très actif sur la toile, a mis en place il y a quelque temps un projet participatif. Au moins une fois par trimestre, chacun d'entre eux publie un texte sur un thème commun, choisi dans le plus pur respect des convenances démocratiques.

Cette année commence par la célébration d'un des plus grands musiciens de jazz : Charles Mingus. Je suis on ne peut plus ravi d'avoir été invité à  me joindre à eux et je profite de l'occasion pour les en remercier. 

Je vous invite à découvrir ma contribution, ainsi que l'ensemble du programme "Tous sur Mingus" :

L'ivre d'images (Doudourou) - "Blues & Roots"

Z et le jazz - "Change One & Change two"

Mysterioso (Bill Vesée) - Mingus & Dolphy

Jazzques (Jacquesp) - "Mingus Plays Piano"

JazzOcentre (La Pie bêloise) - "Oh yeah"

Native Dancer (Damien) - "Charles Mingus presents Charles Mingus"

Ptilou's blog - L'autobiographie de Mingus ; "Moins qu'un chien"

Maître Chronique - "Mingus Ah Hum"

Edit du 15 janvier 2009

Jazz à Paris (Dolphyoo) - "L'Evangile selon St Mingus"

Bladsurb - Mingus et moi

La Fabrique - "Hey Gus, tu connais Mingus ?" 

vendredi 9 janvier 2009

Séance de rattrapage (impromptu en ut)


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Très récemment, à la suite de ce billet-là, Balmeyer (que vous connaissez tous, de Paris à Berlin en passant par quelque goulag de Sibérie Orientale) a commis ce commentaire-ci :

"De mémoire : "no ponga la mano sobre la puerta, te exposes a una magalladura."En fait c'est ça. Ce pauvre lapin essaye juste de passer de l'autre côté du miroir... et il se fait niquer les doigts. C'est plus ce que c'était, le souterrain des merveilles..."

L'ingrat que je suis n'a pas pensé à relever l'ébouriffante drôlerie de cette incroyable intervention. Un auteur capable de produire un tel chef d'oeuvre d'équilibre, de finesse, d'esprit et de subtilité ne peut être qu'extrêmement riche (plus riche que nous tous, cela va de soi) de dons et de talents divers.

Nous ne le clamons pas assez : loué soit Balmeyer pour tous les bienfaits qu'il nous prodigue.

jeudi 8 janvier 2009

Two Lovers



Un jeune type à la démarche lourde s'avance sur un pont désert. Il tient dans sa main gauche un costume ensaché qui semble sortir d'un pressing, puis l'abandonne ; le tissu s’affaisse mollement sur le bitume. Sans hésitation, il enjambe la rambarde du pont et balance son corps à la flotte. Un temps de suspension : il coule au ralenti dans une eau sale et grumeleuse. Cela ne dure qu'une dizaine de secondes, avant que ses jambes ne reprennent le dessus, s’agitent et que l’ensemble de son âme remonte à la surface. C'est là l'ouverture poignante de Two Lovers le 4ème film de James Gray (après notamment The Yards et La Nuit nous appartient). C'est rare un film qui commence si bien, sous forme d'expérience physique, telle une préfiguration symbolique et noire de l’immersion.

Ce jeune homme, campé par Joaquin Phoenix se prénomme Léonard. Sauvé des eaux, il se remet sur ses deux jambes et rentre chez ses parents, qui l'hébergent. Dans le couloir qui le mène à sa chambre, il croise sa mère. Sans lui dire un mot, il referme la porte derrière lui. Réfugiée derrière elle, il ôte ses vêtements et se réchauufe auprès du petit radiateur qui se situe juste en dessous de sa fenêtre. Elle, restée au seuil de la chambre de son fils dit à son époux : "je crois qu'il a recommencé".

Léonard va rencontrer alors deux femmes qu’en apparence tout oppose. Sandra, jeune femme douce et fragile. Et Michelle, une voisine paumée, genre de gonzesse à problèmes, qui vit dans l’ombre de l’homme marié avec qui elle entretient une relation depuis quelques temps. Deux femmes dans les bras dequels il échouera tour à tour. Mais j'arrête là ma description d'une intrigue trop dense pour être précisément synthétisée. Cela vous ferait peut-être penser qu'il s'agit là d'une romance bleutée et idiote comme on en voit trop souvent. Heureusement, il n'en est absolument rien.

En réalité cette plongée desespérée dans l’eau grumeleuse d’une rivière polluée de l’agglomération New-Yorkaise donne le ton du film. A travers elle, on ne distingue que des silhouettes. Les personnages pris dans la bourrasque de cette triade amoureuse sont opaques, incertains, oscillant d’un coin l’autre de leur confuse personnalité. De leur vie, de leur histoire, de tout ce qui a contribué à les amener ici, nous ne savons que ce qu’ils acceptent d'en dire, ou que ce que d’autres en disent lorsqu’ils s’absentent momentanément. Quelques morceaux d'un puzzle dont il vous manquera la plupart des pièces. Certains critiques avancent l’idée que ce film est construit comme un thriller. C’est tout à fait discutable. L'intrigue ne semble soumise à aucun rebondissement qui ne soit attendu. Rien n'est spectaculaire. Chaque infime révélation mise bout à bout ne nous offre en confrontation que de minuscules esquisses propres à susciter chez le spectateur l'interrogation et la spéculation.

Exemple : après le saut de Léonard au-dessus du pont, nous apprendrons que le jeune homme est bi-polaire et qu'il ne s'agit pas là de sa première tentative de suicide (cette révélation étant énoncée sur un ton routinier, doit-on supposer que son état (sorte de récurrence à laquelle on s'est habituée) est à l’origine de cette indécise volonté d’en finir ?). Dans la chambre de Léonard, Sandra découvre ensuite la photo d’une jeune femme qui se révèle être son ancienne fiancée. Pour lui expliquer la rupture, il évoque une incompatibilité génétique qui aurait voué chaque enfant du couple à une mort prématurée (est-ce la rupture qui s'ensuivit qui le rend si malheureux ?). Bien plus tard encore, Léonard, emporté par sa propre colère dévoile qu’en réalité, les fiançailles furent cassées par la belle-famille, à la suite (en effet) d’un examen médical (celui-ci concernait-il réellement l’incompatibilité du couple ou l’état mental du jeune homme ?). Cette dernière question reste sans réponse, tout comme l’influence invisible qu’a nécessairement cette maladie sur son comportement, sur sa vision des choses ; tant lui-même semble incertain, entre mutisme et fantaisie, emportement et douceur, passant en quelques battements de cil de l'euphorie absolue à la mélancolie la plus noire.

Il en est de même pour les autres personnages du film, dont nous ne savons que très peu de choses ou au sujet des histoires amoureuses qui nouent le récit : quelle est leur part de sincérité ? Quelle est leur part de conditionnement ? Peu de cinéastes ont abordé la chose sous cet angle. On connait le goût du cinéma américain pour la romance fantasmagorique, on sait celui des metteurs en scène européens pour la toute-puissance dévastatrice du désir amoureux. Ici, tout est blafard, à la fois médiocre et flamboyant, à la fois glauque et enivrant, à la fois rebutant et érotique. Des intrigues de cœur peintes des couleurs authentiques qui recouvrent les nôtres. A la fois chichetonneuses et paradoxalement uniques. A la fois parfaitement banales mais comportant ce qu'il faut de romantisme pour qu'on dispose de quoi les ravaler selon les couleurs de notre goût. Nos histoires sont ainsi : elles sont pauvres mais elles ont cette beauté cachée qui nous permet de leur refaire le portrait.

Le cinéma de Gray évolue en fonction du même dessein : dépeindre, gratter le vernis, même s'il s'agit d'un exercice de longue haleine, de patience. Laisser toute place à l'opacité, à la force de l'énigme que présente chaque être humain, dans ce qu'il a de commun, mais aussi d'unique, d'indicible, de refoulé. Acculer chaque personnage pour le délier, le dépouiller d'un peu de vérité, dans des scènes à la beauté ambivalente (une scène d'amour splendide sur le toit de l'immeuble entre Léonard et Michelle), glacées et splendides, fortes et éphémères.

Le dénouement, tendu, nerveux, met alors tout en rapport ténu, dans ce qui s'avère un chef d'oeuvre de construction cinématographique et vous renvoie à d'éternelles questions : l'amour n'est-il qu'un placebo conçu pour rendre l'existence et la solitude supportables, une forme d'arnaque consentie ou une force impossible à mobiliser ? Les choix qui s'offrent à nous ne sont-ils qu'illusion parfaite ?

mercredi 7 janvier 2009

Les lapins sont mal sapés



Ce matin, j’ai croisé cette saleté de lapin qui porte une trotteuse et un gilet du plus mauvais goût. Pas celui à poil-rat qui se pince les mains dans les portes du suburbain, l’autre. Celui qui fait mine d’être en retard pour bien te faire comprendre que c’est toi qui l’es ! Charlatan, redresseur de temps qui passe. Je sais bien qu’il y a presse, je sais bien que les échéances ont de grandes dents pleines de salive vénéneuse, je sais bien que leurs morsures sont du genre de celles qui te filent des abcès prêts à dégorger leur pus. D’ailleurs, Lapin, le suburbain minute tout ce qui peut se minuter ; de grandes horloges clignotent de manière racoleuse dans le grand hall d’entrée de la station, de petits écrans qui n’ont rien à dire se balancent, suspendues au plafond avec l’heure bien affichée au beau milieu de leur front.

Cette saleté de sourire qu’il a ce lapin. Cette saleté de moue satisfaite qu’il étend sur son visage poilu. On croirait un militant UMP en tong de plage siglée. [Permettez que j’opère ici une digression de la pire espèce / je me demande bien pourquoi je n’ai pas la chance d’aller me vautrer sur une plage hyper fréquentée pour croiser de jeunes militants qui y croient ! Je ne vois jamais ces gusses qu’à la télé, rien que d’y penser, ça me déprime. En croiser un de temps à autre me remettrait les nerfs en dessous du niveau de la mer… C’est décidé, l’année prochaine, je chasse le siglée en tong] [Et voilà, j’ai encore pris du retard]

Tout cela ne m’énerve que trop. J’essaie donc de rattraper ce grand gaveur de carottes Géant Vert. Mon sac besace s’envole et s’écrase régulièrement sur ma hanche (ce qui doit me donner une allure un peu ridicule, j’ai bien peur de devoir l’admettre ; comme si je ne courais que sur un pied, ma main droite plaquée sur le sac, épousant chacun de ses soubresauts pour ne pas occasionner une gêne qui risquerait de ralentir la cadence infernale que je m’inflige). J’ouvre la bouche et j’expulse de toutes petites quantités d’air, comme le professeur de sport (un débile en survêtement) me l’a appris il y a fort longtemps. En fait, j’expulse de toutes petites quantités de nicotine, ce qui me fait penser à en griller une. Cette fulgurance suffit pour que cette saleté de rongeur saute par-dessus le tourniquet comme un sauteur cubain gavé de nandrolone et disparaisse dans les couloirs de cette cage à lapins que les hommes frustrés de ne pas être des lapins se sont offerts pour voyager en masse.

Extrait du suburbain comme un mauvais kyste, je soupire. Je pense que je lui aurais bien pété les dents à ce lapin de mes deux. Une sur deux, pour effectuer un damier avec son râtelier. C’est vain. Je le sais, je suis un mec vain. C’est encore râpé pour cette fois. Mais si je croise un chat fumeur d’opium ou un as de pique, je vous jure que je lui fais sa fête.

vendredi 2 janvier 2009

Bonne année


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C'est donc 2009, on a bu des litres de champagne tout en se souhaitant la meilleure santé possible. Vous y croyez ? On a festoyé, on s'est éberlué, on a bisouté nos proches, inondé l'éphèmère de SMS abscons.

Moi, chaque début d'année, je fabrique un nouveau blog et j'enterre l'autre. Enfin, je n'en sais trop rien pour la seconde proposition. Ce n'est peut-être que pour l'effet de manche. Bref, comme de coutume, j'ai donc conçu un nouveau blog, un peu plus enfumé. Question d'atmosphère. Je vous le laisse en pature. Je l'ai nommé : BACKSTABBER (soit, pour les nuls en rosbeef : le type qui te poignarde dans le dos).

Je vous souhaite à tous la meilleure année possible.