mardi 17 février 2009

Est-ce que j'ai une gueule d'acquis social ?


source de revendication

Depuis quelques jours, la blogosphère bruisse de la volonté présidentielle affichée d’en finir avec le congé parental, unilatéralement décrété : immense gâchis national (toujours le goût de la mesure celui-là ; de toute façon, on n'a pas encore inventé le système d'allocations rentable). Je ne vais pas vous faire la longue liste des pages qui en font leur une, vous retrouverez tout cela en suivant le guide et en vous rendant chez Trublyonne. Pour résumer, on s’inquiète d’une nouvelle attaque en règle à l’encontre des acquis sociaux qui furent si chèrement gagnés par les générations précédentes.

Cela va peut-être vous surprendre mais je ne sais pas vraiment qu’en penser, de cette histoire là. Idiot comme je suis, je pensais que le sens du combat féministe et même – allons-y – du combat de gauche consistait à militer pour l’avancée du droit de tous (ce qui passe par une certaine forme d’affranchissement général). On nous a longtemps (rappelez-vous, ce n’est pas si vieux) vanté l’absolue nécessité de permettre aux femmes de faire coïncider vie professionnelle et vie de mère de famille (la seconde de leur mission ne devant sous aucun prétexte nuire à la première). On a longtemps beuglé dans nos oreilles mâles que la place de la femme n’était pas qu’auprès des gosses, auprès de l’essoreuse ou du lave-linge. Nous y adhérons toujours pleinement. C’est là le sens d’un combat d’un demi-siècle. Les femmes n’ont pas vocation à tenir éternellement le foyer, à tenir la bride du gosse en bas âge. A elles aussi les réunions interminables qui ne servent à rien, à elles aussi les joies du licenciement abusif, à elles aussi l’heure supplémentaire (majorée) de trop qui vous fait rentrer chez vous, la démarche lourde et le teint pâle, revenu de tout. A elles encore, le plaisir délictueux de s’affaler devant une émission idiote, le soir venu, l’esprit vide, le corps rompu, moussaka surgelée sur les cuisses, d’avaler, médusée, ces étranges écrans de publicité qui n’hésitent pas - sans honte aucune - à vous vanter en temps réel les qualités du plat dégueulasse que vous êtes pile en train d’ingurgiter.

Un peu d’histoire ne fait pas de mal. Le congé parental date de 1977, il s’agit là d’une réforme de la présidence Giscard. En 1984, (on devine déjà mieux ici la patte gauchisante des ministres socialistes) le concept a été généralisé afin que le père de famille puisse en bénéficier au même titre que la mère (c’est le partage des tâches si chères à certaines ; ou l’inversion d’une certaine forme d’oppression sociale pour les autres). Ne nous y trompons pas. Le foyer ne plaît pas plus à un chômeur qu’il ne plaît à une mère de famille. Passer ses journées à torcher des gosses, à effectuer les mêmes sempiternelles tâches ménagères, à repasser les chemises de son chéri de mari ; cela n’a rien de particulièrement épanouissant. N’écoutez pas tous ceux qui vous diront que c’est là le plus beau métier monde, ils n’en voudraient pas pour tout l’or du monde. Qui en voudrait d’ailleurs ? Parfois, à la faveur d’un jour de congé, échoué comme un cachalot maladroit sur une plage en simili cuir, il est possible que vous preniez quelque malin plaisir à regarder un épisode des Feux de l’Amour ; vous n’imagineriez pas une seule seconde multiplier cette occupation sénile tous les autres jours de la semaine. Physiologiquement et psychologiquement, le foyer vous fait mal. Il ne peut être qu’un choix par défaut. Pourquoi voudriez-vous que certains vivent ce que vous fuiriez comme la peste ? Comment pouvez-vous considérer qu’il s’agisse là d’un réel acquis social ?

Dans les faits, d’ailleurs, bien que le père puisse tout autant que la mère bénéficier dudit congé (on l’a dit plus haut), ce sont en grande majorité les mères qui en « profitent ». Un : la tâche est souvent jugée ingrate ; deux : c’est rémunéré au lance-pierres. Ce qui aurait pu – en se forçant – passer pour un modèle de libéralisation des femmes devient en fait l’instrument hi-tech de leur aliénation. Résumons donc : une loi qui favorise le maintien de la mère au foyer pour des clopinettes et par la même sa dépendance vis-à-vis des revenus du pater familias, toute puissance budgétaire au pays des soutiens-gorges carbonisés, vous appelez ça une réforme de gauche, vous ? Et vous voulez vous battre pour ça ? Avec qui ? Et pour quoi ? En des temps reculés, le député gauchiste se serait levé en plein hémicycle pour dénoncer le nerf visqueux de ces politiques qui ne pensent jamais l’équilibre familial autrement qu’en y maintenant la femme aux fourneaux. Aujourd’hui, c’est Sarkozy qui balance son pavé dans la mare et les socialistes qui s’apprêtent à lever barricades. C’est l’ensemble de l’échiquier politique qui se retrouve sens dessus dessous.

Une gauche responsable d’ailleurs, devrait sauter sur l’occasion pour proposer un plan de grande envergure sur l’effort à consentir pour mettre en place une ambitieuse politique de la petite enfance. Multiplication des systèmes de crèche (dont les crèches d'entreprise). Plan d'aide envers les familles les moins aisés (on pourrait également légitimement penser que passés certains niveaux de rémunérations, les allocations familailes ne devraient pas être versées). Aménagement du temps de travail pour les pères et mères qui le demandent (4/5e aidés notamment). Repenser le congé parental est une réflexion pleine de bon sens et il est dangereux - en se recroquevillant sur des acquis qui n'en sont pas - d’en laisser la responsabilité à un chef de l’état déboussolé, incapable de fédérer qui que ce soit (y compris dans son propre camp), qui trouve logique de remettre en cause simultanément le congé parental et la scolarisation des enfants dès 3 ans (soit, juste après un congé parental qui n'existerait plus). Il est grand temps que sous l’effet d'une gauche qui serait revenue sur terre, cette question dépasse enfin la proposition d’allocation d’aumône pour inciter l’un des parents (la femme de préférence) à rester à la maison. C'est bien d'une réflexion d'ampleur dont nous avons besoin aujourd'hui.

Hélas, il n’y a plus de saison ma bonne dame. D’ici à ce que les socialistes virent familio-gaullistes bon teint...

vendredi 13 février 2009

A perfect day


source

Je suis incapable désormais de faire la différence entre le matin et l’après-midi. Le soleil me semble à la même hauteur, à chaque heure présumée du jour, ses rayons sont indistincts, jumeaux. Quand je fixe l’horloge, j’y distingue les mêmes chiffres qui éreintent le matin et grignotent l’après-midi. Je ne sais même plus ce que veut dire l’expression : aller se coucher ! Je m’endors sur place, parfois dans les positions les plus inconfortables, sur mon fauteuil. Quelques instants plus tard, comme si le temps s’était évanoui, je me retrouve dans le couloir, sur la terrasse de l’établissement, dans ma chambre, dans la salle de télévision, entre deux portes. Je devine alors qu’on m’a déplacé. Comme un vieil objet qu’on ne se résout pas à ranger. Je m’attends d’un jour l’autre à finir recroquevillé dans un vide-poches. Je ne sais pas davantage ce que signifie l’expression : se lever. Lorsque je me réveille, il me faut parfois plusieurs minutes pour comprendre où je suis et dans quel corps mon âme macère. A quoi ça sert d’être vivant si c’est pour ne plus pouvoir mesurer le temps qui passe ? Les infirmières ici sont gentilles et mignonnes. Celle qui s’occupe de moi a une toute petite poitrine. J’aimerais bien lui demander de dégrafer un peu sa blouse, que je voie ses nichons. Ils font ça dans les films, et bien souvent, après quelques réticences, l’infirmière offre ce dernier plaisir au vieillard malade ou au soldat impotent. Mon infirmière, elle effectue tous ses gestes en silence, quand elle déplace mon fauteuil, elle se penche sur moi, sa blouse s’éloigne légèrement de sa peau, j’entrevois alors la naissance de ses petits seins rachitiques. Elle a cette manière pudique de sourire qui me rappelle encore combien les femmes peuvent être belles et délicates. Je suis persuadé qu’elle a de jolis tétons, les femmes qui ont de petits seins ont très souvent de très jolis tétons. Tout petits, durs, d’une jolie couleur sombre, comme un grain de beauté. Oui, c’est ce qu’elle incarne, cette jeune femme pour moi, le silence, la mort avant l’heure, le comité d’accueil. Parfois, elle entre dans ma chambre, des vagues de parfum la précèdent et me piquent les narines. Elle s’exclame : « quelle belle journée ! ». Ouais, une journée comme les autres, toutes parfaites, toutes indéfinies, la voilà qui sort de son tube de dentifrice, gélatineuse et pleine de rayures bleues. Une journée parfaite, on irait boire de la sangria dans le parc, on balancerait des miettes de nous aux canards sauvages et le soir venu, on s’en retournerait chez nous, pour baiser au pied du radiateur, comme des bêtes, je mordillerais ton petit téton qui ressemble à un grain de beauté, tu m’aiderais à tenir bon. Tu m’aiderais à tenir bon.

Certains jours, je répète la même phrase pendant des heures. Je reste là, assis, à méditer sur ce temps figé et glacé qui se joue de moi, et je marmonne un mantra idiot. Elle était bonne cette camomille. Elle était bonne cette camomille, elle était bonne cette camomille, elle était bonne cette camomille. Parfois, j’inverse la position de certains mots dans la phrase. Cette camomille, elle était bonne. Tout de même, bonne elle était cette camomille. Je suis comme un hamster qui détale dans une roue à la con. Et puis je m’arrête subitement lorsque je me rends compte que je ressasse depuis plusieurs heures (enfin, je suppose). Je reporte alors tout de suite mon regard sur l’horloge de la salle commune, j’essaie de chercher en moi quelques repères. Depuis combien de temps je répète ça ?, me dis-je. Et je n’ai pas de réponse. Alors, je recommence. Parfois, c’est l’infirmière qui m’arrête, elle pose sa main sur mon épaule, sa main molle et douce, sans pression. Un peu de chaleur parcourt mon corps. Tout va bien, je me dis, je ne suis pas encore mort. Tout va bien, j’ai encore du temps devant moi, j’ai encore le temps de réfléchir à tout ça, encore un peu de temps pour trouver le courage de demander à mon infirmière de dégrafer un peu sa blouse. Vos nichons, Mademoiselle, vous ne voulez pas montrer vos nichons ?, vous ne voulez pas me montrer vos nichons ?, vos nichons ?, vous ne voulez pas, Mademoiselle, me les montrer ? Mademoiselle !

La voilà devant moi. Entièrement nue. Elle ne s’épile pas celle-là, j’n’en reviens pas. Sa chatte est velue comme une grosse araignée d’Amazonie. Elle a un chapeau, un de ces chapeaux d’homme, on croirait Marlene Dietrich, mais en plus belle, en moins goudou, en moins allemande : elle jongle avec des bouteilles de vodka. « Mais moi, je ne parlais que des nichons, je ne parlais que des nichons, que des nichons, Mademoiselle, je ne parlais que de nichons ». Elle sourit. Elle sourit toujours, celle là ! Quand j’ouvre les yeux, c’est le matin, c’est l’après-midi, je n’en sais rien, je ne peux pas savoir, je ne veux pas savoir. Je suis dans mon lit. On a posé un petit gobelet sur la tablette, et deux petits cachets orange. Elle est belle cette infirmière bon sang !

Elle ouvre les rideaux en s’exclamant : « quelle belle journée ». Je sais. Il faudra quand même bien qu’elle finisse un jour.






mardi 10 février 2009

Transit



Pas après pas, il s’enfonça dans la brume. On ne voyait pas à deux mètres devant. Le bruit de ses talons sur la route lui semblait étrange, renvoyait simultanément son propre écho (comme lorsque deux personnes martèlent ensemble le même temps mort en frappant dans leurs mains). Il se retourna toutefois. Quelqu’un le suivait peut-être, à quelques mètres derrière lui, mais comment savoir ?, la brume n’était pas moins épaisse dans son dos, elle était la même, opaque, dangereuse, laiteuse. On ne voyait pas à deux mètres j'ai dit, devant, derrière, à sa gauche comme à sa droite. Résolu et fataliste, il continua donc à avancer, en compagnie du même écho absurde.

Il jura à voix basse, pour lui-même. Ce que la vie est con tout de même, pensa-t-il. On n'a même pas le chemin qu’on mérite, on n’a même pas de bon dos sur lequel charger toutes les tares de cette existence creuse. On avance. C’est récurrent, on ne peut jamais rien dire de plus que ça ; on avance, avec la seule compagnie de l’écho de ses pas. On se fourvoie, trop souvent, on est un conard de première, trop souvent, et l'on s’en veut, oui, tous, on s'en veut, on ignore même qu’on s’en veut parfois, quelques fulgurances singulières et on bifurque ; et ça mène au même foutu endroit. Une vieille autoroute sans début, sans fin, et cette brume malfaisante qui enveloppe tout.

Il ne pensa pas un instant à s’arrêter. La route était silencieuse au point qu’il lui semblait faire pour la première fois l’expérience du silence lui-même, comme si jusque là tout avait été bruyant, dérangé, insoutenable. Aucune voiture n’empruntait bien entendu ce trajet là ; il ne s'agissait que d'une vue de l'esprit (lequel ?). N’existaient plus que les deux mètres de vie devant, les deux mètres de vie derrière, à gauche, à droite, deux mètres de circonférence, de diamètre, je ne sais pas, deux mètres carrés, j'ai toujours été à chier en géométrie. Quelques instants plus tard, la brume perdit un peu de sa consistance et il aperçut la pancarte fière, minable et dégoulinante, toute de lumières clignotantes, d’une station essence. Ici aussi, l’endroit était désert, les pompes étaient mornes et désolées de ne servir à rien. Dans la boutique, que l’on devinait plus loin, aucun client ne déambulait pour tuer le temps, rien ne semblait déranger cette solitude continue, ce silence, cette mort. Il regarda derrière lui pour consulter les prix de l’essence. Le sans plomb 98 n’était ici qu’à 0,351 €. Un prix pareil, pensa-t-il, la station aurait dû être noire de monde, noire de types dingues portant à bout de bras des centaines de jerrycans, marchant sur le voisin, injuriant dans la file d'attente ceux qui les précèdent et ceux qui poussent derrière. Noire de voitures aussi, créant de monstrueux embouteillages sur 50 bornes. Amusé, curieux, il s’approcha d’une pompe. L’écran digital clignotait facétieusement : « Montant limité : 0,351 € ». Il haussa les épaules et se dirigea vers la boutique en se demandant si désormais, tout serait comme ça : ironique et voluptueusement absurde. Sans doute. En fouillant dans ses poches, il constata qu'elles étaient pleines de points cadeaux.

En entrant dans la boutique, il défit machinalement les boutons de son manteau. Il ne pouvait toutefois pas dire s’il avait chaud ou froid. Son corps s'était fait la malle. Il claqua la porte derrière lui, un peu violemment, s’apprêtant à voir un petit homme en tenue de travail de mauvais goût sortir de dessous le comptoir ou de derrière une porte. Celle-ci se referma sans un bruit. Le silence ne pouvait que persister, et personne ne surgit, de nulle part. Il flâna quelques instants, parmi les rayons. Les sandwichs clubs, les paquets de bonbons, les barres chocolatés, les boissons sucrées, les gâteaux et les madeleines industrielles, les journaux, et tous les autres trucs inutiles ; compilations en compact disc de tubes idiots (il ne se souvenait même plus de la plupart d'entre eux), mots fléchés, lunettes de soleil en toc, tongs de plage en polystyrène, planche de surf en plexiglass, pare-soleil, kit de voyage pour conducteur de monospace avec gosses en options. Il sourit. Il se demanda si il devait rester là, à attendre que quelqu’un vienne, ou s’il devait sortir et continuer à s’enfoncer…vers où ? Où cela menait-il ? Cela finissait-il quelque part ? On avance tous dans la vie sans réponse. Rien n’est donc changé de ce point de vue. C’est seulement l’intensité de l’incertitude qui varie. Ici, elle est présente à chaque pas, elle résonne à chaque écho. Rester ici, ou avancer, sans savoir si quelqu'un finira par venir vous rejoindre, ou si vous-même, vous finirez par rejoindre quoi que ce soit. Rien n'est changé, on avance, sans même savoir pourquoi. Seule la conscience est plus aiguë.

Il fit ensuite ce que l’on fait tous pour tuer le temps dans une station service. Il tourna en rond, l’air absent, puis se dirigea vers les toilettes. Il resta immobile devant l’urinoir pendant un long moment sans verser la moindre goutte. Il revint dans la boutique, ouvrit des paquets de chips et grignota. D’autres choses, du chocolat, des crêpes synthétiques. Toutes ces choses avaient le même goût, aucune n’avait le goût qui aurait dû être le sien. Une saveur inconnue, indéfinissable, inhumaine mariait tout désormais. Il continua à manger, dans l'espoir de se faire vomir, mais il n’était désormais plus qu’un puits sans fond. Un Orvieto-néant insondable. Rien, plus rien ne le comblerait, plus rien ne le rassasierait, plus rien ne l’engorgerait jamais. Il n’était plus qu’une brise, avalant par poignées d’autres brises. Les brumes étaient là, dévoraient tout, non pas pour vous perdre (car on ne se perd pas dans un endroit qui n’a ni début ni fin, ni queue, ni tête) mais pour vous faire comprendre qu’il n’y avait nulle part où aller. Nulle chose à attendre. Nulle attente. Les quilles venaient juste de valser, l’éternité aurait été pour vous aussi longue qu’un après-midi. L’éternité se nichait dans un espace minuscule et elle explosait entre vos doigts. Machinalement, il reboutonna son manteau, se redressa légèrement et en souriant, il fit claquer son majeur dans la paume de sa main. Il resta là, immobile, à regarder les brumes se dissiper, disparaître, naître un jour nouveau qui n'avait pas davantage de fin que de début.

vendredi 6 février 2009

C'est la crise



Alors, ça déprime sec, ça pue la sinistrose à chaque étage. Même la photocopieuse semble paumée. Les caractères qu’elle imprime sans discontinuer ressemblent à une suite d’idéogrammes païens. Ne paniquez, chers frères, nous allons nous en sortir. Soyez forts et droits, nous allons survivre et subsister !

On me dit dans l’oreillette que la blogosphère est dans tous ses états, qu’elle est lasse d’elle-même. Je le comprends. Je ne le comprends que trop. Moi-même, je ressasse comme les autres que je suis las. En vérité, je ne sais pas si je suis vraiment las de tenir un blog (deux en fait). Je ne suis pas las d’écrire. Y compris sur des choses qui n’ont qu’une importance toute relative (comme celle qui nous occupe ici). Y compris de mauvais textes, mal embouchés, mal pensés, mal fichus. Quand je regarde derrière mon épaule, je vois des choses dont je ne suis pas peu fier. Belle, Littérature pour sourds et muets, cette minisérie sur Billie Holiday, ou encore ce fameux 100ème billet, extrait d’un jet. Je vois aussi d’autres choses que je relis parfois en me demandant : « comment j’ai pu écrire une connerie pareille ? » Globalement, j’essaie d’assumer ce que je suis. Je suis aussi intelligent et idiot que les autres, aussi bons et médiocres que tous, aussi fulgurants et patauds que vous. Nous sommes identiques. Certains le sont seulement plus que d’autres.

Je ne crois donc pas être las. Comme toujours, en toutes choses, l’enfer n’est pavé que de la langue des autres. Les autres. Parmi eux, tous ceux qui considèrent que la vie est une chose simple à envisager, simple à comprendre et que l’humanité est à mettre dans le même sac de choses à déterminer. Créons des catégories, fabriquons des cases, et – même s’il faut forcer un peu – balançons les gens dedans. Ecoutez, chers frères de galère, ce que l’on dit de vous. Vous êtes narcissique, vous êtes nombrilistes. Vous n’aimez pas les autres, vous n’aimez que vous-mêmes. Attention, ça risque de devenir incohérent car on dit de vous aussi que vous n’êtes pas bien dans vos baskets en strass, vous ne réclamez jamais qu’attentions, compliments, flatteries, accords de principe, assentiment général. C’est peut être vrai. Je n'en sais rien. Mais pas tout en même temps, ça ne me semble pas vraiment compatible. On dit l’hypocrisie latente et répandue. Allez visiter n’importe quel blog de conseils, il vous dira qu’on ne vous commentera que si vous commentez les autres, on vous dira qu’on ne renvoie chez vous que si vous avez premièrement mené l’ascenseur à bon port, on vous expliquera (preuves à l’appui) que la culture blog est une culture du donnant-donnant, du gagnant-gagnant.

Dans ce cas précis, comprenez bien qu’il faut être gentil, ne pas laisser dépasser sa tête ne serait-ce que d’un poil (enfin, d'un cheveu). C’est ici que nous pénétrons le camp retranché des victimes assermentées. Entendez-vous leurs cris de bêtes indomptables ? Ils mettent le doigt là où ça ne fait pas du bien. Et c’est pour cela qu’on les déteste, qu’on les traque, qu’on sacrifie leur intelligence sur l’autel de nos bonnes manières, sur l’autel de notre frauduleuse concorde. Ce n’est pas flagrant, mais voyez, chers frères, voici le camp du bien, le camp du peuple affranchi, le clan désolidarisé des redresseurs de tort. Un petit jugement de temps en temps ne mange pas de pain, puisqu’en creux, c’est bien le portrait positif de soi que l’on tente d’ériger, d’étaler, fier, devant le strabisme indifférent du monde. Qui est narcissique, qui est nombriliste ? Qui réclame affection et considération ? Tous, il me semble alors, mendiants et troglodytes. « Regarde-moi », disent-ils en chœur (mal accordé, certes).

Et cette musique est éternelle. Elle durera, encore et encore. C’est une vieille galette pleine de rayures, le diamant saute, coincé, répète la même graveleuse partie du sillon. Vous ne devinez pas où je veux en venir ? Voilà donc : il y a aussi ceux qui s’en foutent ! Dans l’esprit, ce que l’on appelle la blogosphère ne les intéresse pas. Ils se contrefichent de toutes ces algarades de cour d’école pour branleurs épileptiques. Et surtout, ils sont lassés d’entendre la même rengaine, la même complainte misérable des uns et des autres, lassés d’assister au spectacle de l’obséquiosité des uns comme à la récurrente représentation des complexes d’infériorité et de victimisation des autres. Ce blogueur là (qui n’est en fait pas réellement un blogueur, ce que je lui accorde volontiers) n’a plus qu’une seule envie, plutôt que de jeter son misérable média dans le premier trou béant venu, c’est de demander instamment à tous ceux qui n’ont que cette obsession là à faire tourner entre eux comme un vieux pétard plein de salive : fermez donc un peu votre gueule de temps en temps ! Baisez, ouvrez vos fenêtres, cessez de juger votre voisin, allez voir un psy (même un mauvais), répandez-vous ailleurs, il y a de la place pour ça, les sociétés occidentales ont même été conçues (ou aménagées) pour vous, pleurnicheuses de toute tendance : il y a les cabinets d’analyse, les émissions de Delarue, les salles d’attente de médecins généralistes, les coiffeurs spécialisés dans la peroxydation, le seuil de la maison de votre voisine désœuvrée. Allez donc vous disséminer là-bas.

On y est bien, on y est au chaud, on vous y écoutera.

jeudi 5 février 2009

Les pieds nickelés au Panthéon



Raymond Nentien a la langue bien pendue et nous l’en remercions. Depuis 2000, il est le seul à briser l’omerta relative à l’affaire des faux électeurs de la Mairie du 5e arrondissement de Paris, à pointer du doigt le dysfonctionnement pensé et organisé de la mandature Tibéri.

Une partie de ce que dit Raymond Nentien, chaque résident du 5ème peut en faire lui-même le constat, ne serait-ce qu’en se rendant à quelques permanences de mairie. Jean Tibéri n’est pas un maire très visible. Il tient en fait deux permanences : le mardi (de 10h à 12h) et le vendredi en soirée (de 17h à 19h). Ce n’est un mystère pour personne, le site internet de la mairie l’annonce en toutes lettres. Tibéri n’y est bien entendu jamais présent (en tout cas, je n'ai jamais eu la chance de l'y voir). Elu par ailleurs de l’Assemblée Nationale, on ne manque jamais de nous dire qu’il est un homme occupé (ce qui est peut-être vrai). Deux assistantes un peu lasses notent donc avec flegme les doléances des résidents ; tout à trac, celles qui concernent les problèmes de logement, de crèche, de voisinage, de branches d'arbres mal taillées ou les éternelles ritournelles excédées de râleurs récurrents pour qui toute promiscuité est à bannir purement et simplement.

Qui tient la Mairie pendant les absences de Monsieur le Maire ? Raymond Nentien nous le révèle également. Il y a en premier lieu Jean Charles Bardon, sorte de suppléant de paille qui ne s’occupe de rien ou presque. En second lieu (enfin, en premier lieu officieux si vous suivez toujours), deux solides adjudantes gardent tout pouvoir municipal dans leur escarcelle. La première est une élue : Anne-Marie Affret. La seconde n’a aucune légitimité mais n’en a cure : Xavière Tibéri. A elles deux, elles décident notamment des attributions de places en crèche, des attributions d'une partie des logements sociaux de l'arrondissement(1).

S’il vous faut une place en crèche, par exemple, vous passerez obligatoirement par Anne-Marie Affret (si vous êtes du genre malin comme un singe, elle vous révèlera sa détestation obsessionnelle de l’Administration Delanoë, son dépit lorsqu’elle constate que les places attribuées en crèche font l’objet de pressions diverses, exercées par le Maire de la capitale ; « je peux vous montrer les listes, confesse-t-elle, il n’y a aucun nom français »). Pour un logement, si vous êtes bien recommandé (ce qui ne fut pas vraiment mon cas), vous irez chez Xavière, dont le bureau se situe tout au fond de la salle de permanence. Si vous l'abordez trop frontalement (comme ce fut notre cas), elle se défendra d'avoir un quelconque pouvoir sur les attributions (un sport retors pratiqué également par Me Affret). Sur ces points là, le petit Raymond comme l’appelait autrefois Xavière, dit vrai : ces deux femmes là tiennent la ville et décident d’à peu près tout. Avec l'aval du Maire, bien entendu.

Le reste du temps, le couple Tibéri fait quelques balades, serre des pognes à n'en plus finir. Pendant la période des fêtes, les tourtereaux visitent par exemple les crèches du quartier (très nombreuses à la différence de tout autre arrondissement, d’où la convoitise qu’elles suscitent (2)). Xavière, il faut le dire ici a quelques difficultés à bien situer l’adresse de la crèche Lacépède. Il y a trois ans, elle s’est retrouvée, interloquée en plein milieu de la pharmacie située sur le trottoir d’en face. L’année suivante, elle a jeté son dévolu sur le bon trottoir mais une porte plus loin, celles des bains-douches. Xavière fut sans doute étonnée de croiser quelques vieux SDF plutôt que la ribambelle de gosses attendue.

Une fois par an également, Monsieur le Maire organise une réunion sur invitation pour tâter le pouls de l’arrondissement (pour ce faire, il tient réunion dans la même salle que celle utilisée par le Conseil d’Arrondissement ; sorte de pitrerie hebdomadaire à laquelle on peut assister, si l’on n’a pas peur d’être dégoûté à tout jamais de la vie politique). Les gens s’installent sur d’inconfortables petites chaises et posent leurs questions, font part de leur mécontentement parfois, en essayant de parler d’une voix claire et assurée. Jean Tibéri leur répond, micro en main, sono fortissimo qui lui permet de couper court à toutes questions gênantes sur l’administration du quartier, la gestion du minuscule parc HLM de l’arrondissement ou encore la toute-puissance du petit commerçant du 5e, choyé comme toute clientèle captive se doit de l’être. Bizarrement, comme ses deux adjointes (l'officielle et l'officieuse), il se défend de toute implication et de tout pouvoir d'action.

Un jour que je lui faisais part de mon objection (de gauche), (juste après qu'il eut conseillé à mon épouse (de gauche) - qui l'interrogeait justement sur nos difficultés de logement - de changer de quartier) il fit utilisation de ce fidèle porte-voix pour me faire taire. Je haussais donc le ton, bien décidé à me faire entendre, insistant pour « finir ma question ». Il n’en démordit pas : « pourquoi êtes-vous si agressifs ? » (sono allegro) Je lui répondis (de ma seule voix) : « vous avez un micro, moi pas ! je suis sans doute un peu tempétueux, comme tout Méditerranéen ».
- Mais moi, je le suis aussi, vous le savez.
- Oui, je viens de l’île qui se situe juste en dessous de la votre. La Sardaigne, vous devez connaître, la meilleure partie de la Méditerranée…

Ce dialogue est idiot, j’en conviens, mais il est ce qu’il est, c'est à dire qu'il met en lumière la conception du dialogue républicain à la sauce Tibériste. Mon dossier de demande de logement, quelques semaines plus tard se trouvait étrangement vidé de toute substance. Mais ce n’est bien entendu rien (car il n'y a là rien de véritablement illégal) en regard de ce que révèle Raymond Nentien, ancien pensionnaire de la Mairie, ancien fidèle défroqué de l’époque où Tibéri régentait la ville toute entière, des listes électorales tronquées (épuration et dopage) d’un quartier sous verrou (plus de 3 300 électeurs pour l’un des plus petits arrondissements de Paris), de cette valse de pantins fidèles - comme les ombres doubles d’un seul et même corps - à la solde d’un absent : petit homme sans qualités notables mais teigneux comme pas deux. Raymond Nentien confie aussi le traitement qui lui fut réservé en 2000, pour lui faire payer sa trahison ; on l’installa dans un placard de la Mairie et il fut interdit à son personnel de le saluer ou de lui adresser la moindre parole. Comme un réprouvé en transit de la période Stalinienne. "Si par malheur M. Tibéri avait été renouvelé dans ses fonctions de maire en 2001, je n'ose imaginer ce que je serais devenu...", ajoute Nentien.

Le Tribunal Correctionnel de Paris a enfin ouvert ce procès tant attendu. Le couple Tibéri ainsi que neuf autres prévenus y comparaissent. Nous espérons que la République n’y perdra pas sa chemise. Sans quoi, nous serions forcés de bouffer notre chapeau.



(1) A Paris, le contingent de logements à allouer est divisé par deux. Le Maire attribue 50 % du parc, le reste est à la charge des maires d'arrondissements. A son arrivée à la Mairie de Paris, Delanoë a proposé et fait voter la mise en place d'une commission paritaire, chargée de toutes les attributions. Il a donc abandonné son pouvoir d'attribution et a demandé aux élus de céder également le leur. Quelques élus de droite résistent encore, dont Jean Tibéri.

(2) Le 5e arrondissement est en effet extrêmement bien dôté en places de crèche. Il a été gaté par les mandats successifs de Jacques Chirac et de Jean Tibéri. C'est une bataille de tous les instants pour permettre aux enfants d'arrondissements voisins (surtout du 13e, vous vous en doutez) de profiter de cette offre unique à Paris.

Für Marÿ-Jürgen



(c'était ça où le représentant yougoslave de l'Eurovision 1978, chantant "Ciao Amore" ; que faisait Tito, on se le demande)

mardi 3 février 2009

La conscience politique (7) - Le bureau de vote



Il fut un temps où je votais dans un bureau de Seine et Marne. Dans un petit village de campagne qui ne s’assume pas. A l’entrée de la ville, tiens, trônent un château prétentieux (qui fait dans le jus de pomme ou une connerie du genre) et une petite église alambiquée, construite avec de la pierre malade. Une grande rue traverse ce vieil amas de briques de part en part ; clinquante, pavée de pierres saumon (qui niquent les amortisseurs de votre bagnole), de petits commerçants à un client par jour et de lampadaires en toc. Une place centrale célèbre les morts valeureux de la patrie. C'est assez fleuri, et entouré d'une immense pelouse tondue bien ras. Une salle des fêtes en plastique et aggloméré accueille à sa droite les quelques mariages et baptêmes du coin. Comme c’est le cas de tout petit village qui se respecte, sa richesse principale tient en sa concentration de troquets. Y a le bistrot des joueurs de belote, celui des turfistes, celui des mêmes immobiles qu'il y a dix ans (devenus plus vieux, plus gras et plus désœuvrés) et puis celui des alcoolos à la verve tranquille qui passent leur journée au comptoir à parler de tout et de rien. C'est comme si ce village avait subi les ravages d'une bombe à fragmentation, explosant à un endroit précis, semant le néant et l'ennui un peu partout La vie se délite lentement au contact de ces murs là, elle s’effrite jusqu’à ce qu’on se décide enfin à faire ce que tout être humain censé ferait dans pareille situation : se tailler et le plus loin possible.

Dans ce petit village, je me souviens qu’on y fait la chasse aux colistiers. Quand j’étais plus jeune, mon père offrait son nom à la liste des cocos et ma mère répandait le sien sur celle des super cocos. Quand je me rendais au bureau de vote, je devais slalomer entre les piquets de regards bienveillants et ceux qui l’étaient moins. Je clignais de l’œil en direction des uns, marmonnait quelques mots inintelligibles à l’adresse des autres. Mon père, avec qui j’avais l’habitude d’aller voter me donnait du coude dans les cotes pour m’empêcher de manifester quelque aigreur que ce soit. Mon père est entièrement pardon il faut dire, je crois d’ailleurs qu’il a loupé le virage de sa vocation, au lieu de donner son nom à la liste rouge, il aurait dû faire curé. Quand on y regarde de plus près d’ailleurs, on a parfois du mal à bien comprendre ce qui différencie un communiste d’un chrétien (jusqu’aux gens de droite refoulés (ou non) qui garnissent les bancs de leurs sections).

Ma mémoire n’a pas encore de ratés. Il m’est arrivé de voter communiste à plusieurs reprises. Je m'en souviens bien volontiers. Selon le vieil adage qui veut qu’un électeur de gauche réserve son vote le plus raisonné pour le deuxième tour de chaque élection ; c’est idiot bien sûr, parce que ça l’oblige parfois à voter pour un gros con de droite (et en Seine et Marne, vous pouvez me croire, ils sont plus vrais que nature (je précise néanmoins que je suis trop jeune pour avoir glissé dans l’urne un bulletin au nom d’Alain Peyreffite)). A cette époque, je rêvais quant à moi d’ailleurs. Je rêvais tout court, sur mes deux petites jambes, sur le socle d’idéologies mal digérées. J’avais lu Marx, Rousseau, des dizaines de biographies de Guevara et de Malcolm X, si à l’époque j’avais dû mettre en accord mes actes et mes pensées, il m’aurait fallu choisir l’exil, la Patagonie et l’élevage modéré de chèvres en plaines désertiques. C’est là ce qui caractérise la jeunesse, beaucoup d’emportements et un amour immodéré (quant à lui) du confort consumériste. Je ne suis pas là pour me cingler, nous sommes tous à peu près du même bois. Nous pensons sincèrement des choses dont nous refusons de subir les conséquences, dont nous ne souhaitons pas mesurer les implications. Nos idées révolutionnaires sont pleines de cette chaleur maternelle qui nous manquera toute notre vie, nous nous y canichotons parce qu’elles sont rassurantes et douces (même si par ailleurs, elles s’avèrent violentes, absolues, sans potentialité de compromissions). Tiens, je regarde mon père, qui vote juste après moi, lui et ses poches garnies de pardon (même et surtout envers ses ennemis) et je me dis : tu parles d’un rouge sanguinaire ! J’avais tort, bien entendu, aujourd’hui je sais que cet homme peut tuer d’un sourire.

Alors quoi, chacun s’accommode de ce qu’il est et de ce qui le limite, chacun assaisonne son plat sans saveur, au petit bonheur la chance, les viandes sont trop cuites, les sauces sont trop épicées, le feu sur votre langue dévore tout, les ingrédients se mélangent dans la cocotte comme des mariés mal assortis. A chacun la responsabilité de son propre bouillon ; résignations, utopies, cynisme, renoncements. Il y a des exceptions, mais elles sont rares et j’en conclue, comme en toutes choses que c’est bien comme ça.

Le bureau de vote n’est jamais vraiment plein. Les votants – peu nombreux, il est vrai – disséminés parmi les trois ou quatre bureaux de la ville, déambulent comme dans le compte-gouttes d’un hypocondriaque. Lorsque c’est le printemps, ils profitent de l’astre revenu, les parents se baladent nonchalamment, poussant landaus, poussettes ou tenant la main de leur gamin, les vieux se tiennent aussi, ou marchent à bonne distance l’un de l’autre en bougonnant gentiment. Ce que pensent ces gens, franchement… Ce qu’ils font quand ils enfoncent leur corps loin dans l’isoloir, les bulletins qu’ils manipulent derrière le rideau bleu en tissu synthétique jamais de la bonne largeur, qui laisse toujours passer un peu de jour (parfois, certains tirent le rideau dans un sens puis dans l’autre, puis encore dans l’autre, une bonne dizaine de fois avant de se résigner), personne n’en sait rien. On serait tenté de les jauger sur l’apparence. On se dit vaguement que celui-là a le type antisémite avec sa moustache bien épaisse, que celui-là, dont le teint affiche de suspectes rougeurs a tout du fascisant misanthrope. On serait tenté ; ce qui veut dire que dans mon cas, on s’y refuse. On laisse les choses en l’état, on aime que de belles âmes se nichent dans d’improbables corps et vice versa. Les gens sont plus surprenants qu’on ne le pense ; et c’est bien comme ça.

Ce jour d’hiver là, dans le bureau de vote Seine et Marnais, un type sort de l’isoloir en trombe. Ses yeux sont pleins de larmes et pleins de colère. Il porte une casquette à carreaux, comme dans les films de Gabin, un pantalon en toile du beige le plus à chier, et des Mephistos aux pieds. Et il pleure. Presque. Pas tout à fait. C’est peut-être le froid, vif, piquant, vigoureux. Ou il est peut-être atteint d’une maladie de la rétine, certains vieux sont comme ça, l’œil éternellement humide et rouge, et plein de poussière, la gueule du chien battu, du chien repu. Il présente ses papiers, signe le registre, glisse son bulletin dans la petite fente prévue à cet effet. Quand l’enveloppe dégringole dans l’urne, il se retourne, la poitrine gonflée, les yeux dégoulinants d’huile de ricin. Il crie à l’adresse du bureau entier : « Vive la République, vive la France ! ». Puis il repart. Qui peut savoir ce qu'il se passe dans la tête de ce type. Vieux réac ou vieux bagarreur gauchisant ? Les autres votants présents se marrent en vaquant à leur devoir, affichant leur normalité comme une médaille de jeune diplômé. Il a déjà disparu. Quand vient mon tour, sur la nappe qui recouvre la table, à quelques centimètres de l’urne, je remarque une tâche humide, une larme échouée du vieux fou, toujours amoureux de sa République. Elle est encore là, absorbée par les mailles de la nappe, résistante. Je me dis : « c’est bien comme ça. »