mardi 31 mars 2009

Ne pas s'arrêter en si bon chemin


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60 ans. 60 ans de princesses paparazzées qui manquent des virages et même parfois des lignes droites. 60 ans de starlettes au fulgurant destin qui paressent quelques instants sur de vastes étendues de sable fin, à demi nues, les pieds pleins d’écume, entourées de photographes et de vacanciers en sandales et en chaussettes de tennis. 60 ans qu’on les célèbre aussi vite qu’on les oublie. 60 ans, c’est long. 60 ans aussi de clichés d’enfants du monde entier morts ou presque morts. 60 ans que l’on contemple le visage de la misère en attendant son tour, dans les salles d’attente de généralistes spécialistes du rhume des foins ou le séant vissé sur la chaise moelleuse d’un coiffeur de province. 60 ans, ça fait beaucoup pour l'équilibriste sur le fil d’un slogan idiot. 60 ans de PDG à chaussettes trouées qui finiront mal (ça aurait dû nous mettre la puce à l'oreille), de bourrelets numériquement effacés, d’hommes politiques si naturels dans l’intimité, de vedettes du petit écran meurtris, de suicides médiatisés, de portes ouvertes sur de petits drames humains comme on en vit tous, mais avec des flashs qui crépitent. 60 ans. C’est vieux. C’est l’âge de Paris Match !

En voilà une étonnante longévité.

Tiens, c’est presque l’âge de la carrière de notre rocker national. Où ça le sera bientôt, je ne tiens pas de comptabilité précise. Ce sera l’occasion d’une Grand Messe pyrotechnique pour séniles à moitié sourds. D’ici, on aura peut-être construit une enceinte plus vaste que le Stade de France. Le Stade d’Europe, pour 250 000 personnes, assises, debout, allongées et suspendues. Les grands succès d’antan résonneront comme jamais, on n’oubliera plus jamais ces mélopées pour rocker-assouplissant, ces chansons mégalos pour vieux fripés dégoulinant de sueur. A la fois navrantes, inoffensives et assourdissantes, elles voyageront jusqu’aux confins de l’univers, gifleront les extra-terrestres tympans (venus nous envahir).

Oui, c’est curieux cette histoire de longévité ! Ça ne tient pas sur grand-chose. Je crois que c’est la faute des vieux. Des vieux et de cette nostalgie qu’ils chérissent tant. Les vieux et leur nostalgie vous font une légende d’un truc sans intérêt apparent. De mère en fille, on se refile les cadavres de Claude François et de Dalida. On défie le temps sur la base molle d’émois adolescents. De temps enfouis, qui crépitent encore. La nostalgie, c’est comme une médaille en argent dans un grand verre de coca-cola, toutes les impuretés se dissolvent lentement, éclatent à la surface, de concert avec des milliers de bulles folles. On ne voit pas d’autres raisons objectives. Si vous écoutez ces gens là, ils vous parleront d’un temps que vous n’avez pas connu. Ils vous en parleront sans pouvoir s’arrêter, étaleront devant vos yeux leurs souvenirs lisses et donc difformes. Et il y aura des anniversaires. Et un anniversaire, c’est comme un enterrement, pas un mot n’obtient le droit d’être plus haut que l’autre. On n’a pas le droit d’y prononcer la moindre parole discordante. Tous les journalistes de l’Hexagone vont donc faire semblant de croire que Paris Match est un vrai journal, que Johnny est un vrai rocker et que Dalida a révolutionné on ne sait pas bien quoi, mais qu’elle l’a quand même révolutionné. On sera bien content par ailleurs de repeindre la Tour Eiffel comme au premier jour (vieux de 120 ans). Ça coute cher, on le sait bien, mais c’est l’impôt nécessaire et taré du temps qui passe.

Oui, c’est étonnant.

Ce matin, je compte mes billes, je dissèque ma nostalgie comme un étudiant en médecine dissèque un cadavre offert à la science. J’ai promis de ne pas être trop mauvais à ce jeu là. Je traque le mauvais virus. J’ai sans doute un héritage à transmettre, dissimulé sous une mauvaise mousse amère de nostalgie. Le Printemps est là. Il me faut entreprendre ce grand nettoyage que l’on dit de saison. Il faut que j’y pense. Que je m’y tienne.

M. a trois ans aujourd’hui. C’est sans aucun doute le meilleur cadeau que je puisse lui faire.

jeudi 26 mars 2009

Being someone else


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Georges Flipo est une sorte d’escroc facétieux. Ne vous méprenez pas, ce n'est pas une méchanceté gratuite, c'est un authentique compliment ; il me semble que c’est précisément pour cette raison qu’il faut le lire. Si j’ai bien tout suivi, Georges Flipo, auteur de nouvelles vient de commettre son deuxième roman : « Le Film va faire un malheur ». Je ne sais pas si c'est un coup de maître. Je ne le crois pas, mais nous n'en sommes pas loin. Le coup est passé près.

L'intrigue du roman est simple. Simple comme l'ébauche d'un synopsis de cinéma. Allez, mettons-nous en situation, ça ne mange pas de pain. Nous sommes dans le bureau d'un caïd de la production cinématographique. Meubles en bois massif. Chêne, noyer, ébène. Un petit scénariste, le cul vissé sur une chaise toute molle en cuir, dont le dossier ne cesse de s'affaisser dès qu'il y appuie ses épaules, froisse entre ses mains l'ossature chétive de son scénario chéri. La pièce est envahie de volutes de fumée de cigare dominicain. "C'est l'histoire d'un réalisateur de film tiers-mondiste qui se fait harceler par un truand désireux de voir sa vie devenir un film". "Ouais ?", demande le producteur au front suant. "Le hic, poursuit le scénariste en clignant de l'oeil, c'est la que la vie du truand telle qu'elle est en réalité ne vaut pas un kopeck sur pellicule. Du coup, il va faire en sorte que sa vie devienne cinématographique". Le producteur se redresse un peu, regarde bien droit dans les yeux du scénariste. Au bout d'un long silence, expulsant de ses bronches une fumée noire et grumeleuse, il dit : "c'est un truc d'intello, ça ! Tire-toi de mon bureau, tête de noeud".

Laissons-là ces gars qui naviguent en eaux bien trop troubles pour nous. L'idée, c'est que vous compreniez l'idée générale. Les aspirations causent plus de dégats que quoi que ce soit d'autre sur cette terre. C'est un défaut tout ce qu'il y a de plus humain. Les hommes sont comme ça. C'est atavique, presque. Incapables d'être à ce qu'ils sont, incapables d'être à ce qu'ils font. Ils sont essentiellement tendus. Tendus vers. Un dessein, un fantasme de réalisation. Jamais en rapport avec ce qu'ils sont. Peu importe les moyens utilisés. L'apparence, l'estime de soi via celle des autres, la reconnaissance. L'homme passe à coté de lui, il est l'ombre qui marche à coté de lui sans jamais réellement s'incarner. Il lui faut plus. La célébrité, une distorsion du reflet que lui renvoie le miroir. Il voudrait être pleinement vicieux et jouir de la réputation d'un saint. Vous connaissez le refrain : le beurre, l'argent du beurre, le cul de la crêmière. Tout un tas de choses qui l'empêche de vivre, d'être honnête avec lui comme avec les autres.

Alexis Pirief, le réalisateur de cinéma, incapable d'altruisme voudrait que tous ceux dont il partage quelques secondes d'existence, en tout égoïsme, ne cessent de lui témoigner amour, considération, reconnaissance. Sammy Raggi, truand de son état s'imagine héros nimbé de toute-puissance, Pacino parisien de la Goutte d'or, prêt à travestir sa vie, à la téléguider pour la faire entrer dans la case ultra-moderne-solitude que les codes fictifs prédisposent. Sa vie, son existence, réelle, tangible, ne l'est pas assez. La réalité, c'est le film, le scénario, le roman. C'est triste à dire : une vie n'est pas suffisante pour qu'on y croie !

Tout autour d'eux, on croise ici et là, des starlettes sans talents, prêtes à vendre tout ce qu'elles ont en poche pour réussir, des publicitaires racoleurs qui passent tout leur temps libre à dissimuler leurs intentions véritables, des flics à l'imagination prolixe qui vous ferait un complot terroriste d'un vol à l'étalage, des gens de milieux (du cinéma, de la publicité) qui se compromettent sous couvert de prétentions plus ou moins élevées, puis une femme (fatale ?)entre deux hommes, dont l'un n'a à lui offrir qu'une vie instable et médiocre, dont l'autre ne vaut que par le fantasme romanesque qu'il lui évoque.

L'idée : brute, affichée, ostentatoire. Jusqu'à quel point l'homme est-il prêt à aller pour réaliser ses aspirations ? Jusqu'à quel point est-il prêt à se compromettre ? Jusqu'où peut-il consentir à s'enfoncer, dans la négation de soi ? Jusqu'à quel point est-il prêt se corrompre, à mentir, à se parjurer ?

Si vous écoutez Georges Flipo, il vous dira que ce livre n'est pas un polar. Et d'une certaine manière, il aura raison. Ici, l'intrigue ne tient sur rien. L'inconséquence des personnages, leur incapacité à vivre leur vie, à se satisfaire de leur condition, à refuser le mensonge et l'illusion, montent tout en épingle. Ici, de quiproquos en quiproquos, d'imaginations en imaginations, d'incompréhensions en incompréhensions, vaste culbute d'aspirations égoïstes qui s'ignorent et ne communiquent jamais, l'intrigue est un engrenage qu'un peu de raison créverait comme un bulle de savon.

Tout ceci est donc d'une cohérence à faire pâlir nombre de romanciers en herbe. Mais à vrai dire, c'est même tellement cohérent que l'ensemble du roman ne semble présenter aucune aspérité. Je suis convaincu que c'est le concept qui fait le roman. Dans la littérature russe par exemple (dont Pirief est un amoureux plus ou moins sincère), le concept fait foi. "Crime et châtiment" ; "L'idiot" ; "Anna Karénine". Tous ces chefs d'oeuvre en constituent la preuve. Mais nous avons là aussi des romans foisonnants, des oeuvres tordues, à la fois étourdissantes de cohérence, mais à force de l'être, hypnotiques, engourdissantes. Vous finissez par y perdre votre nord. C'est ici que le roman de Georges Flipo manque d'un rien la cible qu'il souhaitait viser. Il ne parvient pas à dépasser la force de son concept. Les personnages manquent de chair, manquent de vie, si l'intrigue vous surprend, glissant sur la peau de quelques clichés sans jamais y dégringoler, les personnages, eux semblent davantage guidés que mus, davantage conduits qu'insufflés de vie.

Georges Flipo en dit peut-être trop sur ces personnages. Peut-être ne leur laisse-t-il pas assez d'espace, ne laisse-t-il pas à leurs mensonges (ceux qu'ils font aux autres autant que ceux qu'ils se font à eux-mêmes) la vie, la liberté qui leur manquent, pour nous rendre nous aussi incertains, incapables de juger. C'est dommage. Il en aurait fallu de peu pour sublimer ce roman déambulation en épopée humaine (celle dont nous faisons tous l'expérience), de bruit, de fureur ; rendre cette universelle mélancolie avec un peu plus de puissance.

Mais c'est affaire de parti pris sans doute. Le romancier fait ses choix, heureux ou malheureux. La noirceur uniforme du roman contemporain lui aura donné des envies d'oxygène sans doute. Des envies d'ironie, des envies de rire, de joie. C'est aussi paradoxalement ce qui fait le plaisir du lecteur à se laisser parfois mener par le bout du nez ; en connaissance de cause. Sans être dupe. C'est pourquoi je dis que Georges Flipo est un escroc facétieux : en dépit des imperfections de son roman, il parvient à nous apprivoiser.



[Le Film va faire un malheur de Georges Flipo - éditions Castor astral - 314 pages]

vendredi 20 mars 2009

Façon puzzle dans le Huang He


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Une Lancia Delta apparaît à l’horizon. Sombre, racée, carrossée comme aucune tire n’en rêverait, astiquée comme la tige d’un pervers sexuel qui disposerait de 22 mains. Nous la voyons prendre à la perfection chaque virage. Assise, tenue de route, vitesse de croisière. Vitres teintées bien entendu, comme s’il s’agissait de faire peur aux êtres humains qui peuplent encore le monde en leur faisant croire que les Lancia Delta se sont affranchies de leur humaine domination et qu’elles projettent de se venger de ce qu’on leur a fait subir pendant toutes ces années. Se venger de la pointe des clés malfaisantes qui ont égratigné leur peau lustrée sous la lumière glauque de parkings déserts, des chauffeurs impénitents qui ont confondu (comme celui-là qui vient) voiture de sport et 4x4 ultra-suspensionné !

Lacets après lacets, nous découvrons le Massif Tibétain. Un petit temple plein de bonzes. Pas une tignasse sur des kilomètres à la ronde. Les toits sont dessinés à la mode lama, ils sont rouge et or, leur bois est sculpté, ici, nous avons quelques petites corniches, des arrondis, des alcôves, et du gravier. La Lancia Delta se gare en ignorant superbement ce beau monde en méditation. Le bruit silencieux (chut, c’est publicitaire) de son moteur ne trouble pas l’éternelle quiétude du lieu, à la différence de cette Mémoire qui rappelle les massacres, les bottes chinoises et la fuite du Dalaï Lama vers un monde qui ne le voit pas comme Custer considérait le bon indien. Vient l’effet. Richard Gere en personne descend de la voiture. Parfaitement satisfait de sa personne.

Je ne sais pas quel effet il vous fait Richard Gere. A moi, il me fait l’effet d’un fantastique pantouflard. Malgré sa prestance hollywoodienne préfabriquée, malgré ses fringues chics et ses cheveux fournis, poivre et sel ; ceci laissant penser que l’homme digère le temps comme un estomac jeune et en pleine santé. Il me fait le même effet que ses collègues, Kevin Costner et Pierce Brosnan. L’effet d’un mec né pour enfiler des charentaises, fumer la pipe au coin du feu en lisant des bouquins de Scott Fitzgerald ! L’effet d’un mec né vieux. D’un vieux né ! Malgré cela, Richard a une aura. C’est indéniable. Un bon karma que lui a conféré sa grande célébrité. C’est pour cela que les autorités chinoises voient cette publicité pro-tibétaine d’un mauvais œil, et que leurs rêves humides mettent tous en scène de grands dépeçages de Lancia Delta, de grandes farandoles de joie, chorégraphiées avec minutie, aboutissant toutes à l’abandon de pièces détachées sino-italiennes dans le fleuve jaune Huang He, qui n’est plus à ceci près.

Voilà où nous en sommes du bouddhisme et de la géopolitique post-olympique. Mais ce n’est pas là le plus alarmant, voyez-vous. Car Balmeyer ne mange plus de viande. Il pense que ça vous nique le karma ou quelque chose de ce genre. Que dans votre vie d’après, celle d’avant que vous aviez vécu le ventre plein de bidoche morte ne vous offre le droit que de vivre une nuit dans la peau ingrate d’un papillon insomniaque tournant autour d’un halogène mortifère. Quand je lui dis qu’on est dans le grand n’importe quoi, que tous les livres sur le sujet qu’il lit lui ont retourné les neurones et les ont remis dans le mauvais sens, il entre en dénégation. Une dénégation un peu molle, un peu benoîte, comme il sied à son tempérament. Quand je lui dis que l’homme est ainsi fait qu’il mastique de la viande, qu’il est omnivore, il me rétorque : « non, on ne sait pas vraiment, l’homme ne mange de la viande que cuite, la viande crue le rend malade ». Et quoi ? Le tartare de bœuf, c’est cuit ? Et si l’on considère qu’il fut un temps où nous n’étions que des poissons, faut-il que l’on mange du plancton pour être bien rassasié. Et d’où qu’elles viennent ces canines ? Elles servent à quoi ? A trancher dans la texture évanescente d’une purée de pomme de terre. Et ces pommes de terre massacrées, réduites en bouillie, elles n'ont droit à aucune compassion ?

Las, il ne répond pas. La fonction chat de son adresse gmail ne me montre plus qu’un panneau sens interdit, sous lequel s’étend une phrase idiote (char russe en partance pour la Géorgie ou quelque chose de ce genre). A moins que nos quelques idées échangées (enfin, les miennes surtout) l’aient incité à aller se gaver à l’Hippopotamus du coin, sourire extra-large devant une pièce bovine pour catcheur de 5 pouces d’épaisseur. Le voilà revenant, demi-heure engloutie, planqué derrière son ordinateur, le sens interdit disparaît. « Je suis parti manger quelques légumes verts », écrit-il d’une main, l’autre essuyant des restes coagulés de sauce barbecue.

Dans le fond, Balmeyer et Richard Gere sont pareils. Ils ont le discours mais pas le code d’application. Ils caressent leurs têtes de bonze sans penser à mal, l’un parfume le Tibet de gaz d’échappements et l’autre rêve de boucheries débit out loud ; pignon sur rue. Ah, ce que les actes sont durs à mettre en accord avec les paroles. Prenez le botox qui gonfle le visage de Richard. Est-ce du botox bouddhiste ? Ce pêché de vanité peut-il pourrir la prochaine vie du brave Richard ? En même temps, on s'en fout de Richard, pour être honnête. C'est Balmeyer notre pote. Et nous ne savons pas de quoi sera faite sa prochaine vie. Nous la lui souhaitons aussi bienheureuse que possible même si nous doutons fortement qu'il parvienne à la gagner en mâchant chaque jour de jeunes pousses d'épinards. Si le ventre distingue, le Nirvana est daltonien. 

L'idéal, ce serait qu'en bons gauchistes à tendance participative, nous fassions directement nos suggestions. Pour ce faire, je tague donc 5 blogueurs 100 % verts : Gaël, Zoridae (nécessairement), Nicolas (des âneries, cela va sans dire), Mtislav et Marie-Georges. Tous ensemble, offrons à Balmeyer la prochaine vie qu'il mérite.

mercredi 18 mars 2009

La moitié d'un siècle sans Billie



Un demi-siècle avec et sans Billie. C'est long. C'est rien du tout à la fois. Il est des voix comme des mirages. Des mirages solides, qui perdurent et vous dévorent la raison.

Pour honorer cette Mémoire, encore si vive, Doudourou, sur la Fabrique, vous propose un feuilleton illustré par l'exemple. Pour témoigner un peu de Billie, de sa vie, de son art, de sa capacité à pratiquer de larges incisions dans nos défenses, à chanter les standards comme si ils racontaient tous sa propre histoire.

Billie était une grande, la plus grande peut-être. Elle était tellement de choses à vrai dire qu'il serait compliqué pour quiconque de la résumer. Ce serait l'enfermer, la cloisonner, disons-le tout net, ce serait la trahir. Comme tous les hommes qu'elle a rendus amoureux, qui tomberont encore amoureux d'elle, nous ne faisons qu'essayer de la suivre, à travers limbes, volutes de fumée et vapeurs d'alcool. Doudourou sera notre Virgile.

mardi 17 mars 2009

En moi, comme dans un livre ouvert


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Nous remercions Luciamel de nous avoir signalé ce qui suit. Nous le devons à un(e) certain(e) kfigaro. Je ne connais pas cette personne, mais elle m’en veut manifestement. Il s’agit en fait de commentaires divers, postés sur plusieurs jours, à la suite du même article. Le tout constitue une analyse particulièrement brillante (et vraie) de ma personne. Comme c’est bien assez long comme ça, je ne vais pas exercer mon droit de réponse, mais ponctuer seulement quelques points des multiples interventions dont j’ai été l’objet. J’espère que cela vous amusera autant que cela m’a amusé moi.



[…][NDLR – je vous rassure, ça se lit très bien en diagonales]

[NDLR - Ouvrons les guillemets] Trop de temps exigé et surtout trop d'inégalités béantes dans la blogosphère : en réalité seuls des gens ayant les facilités stylistiques, littéraires et l'aisance rhétorique d'un Dorham (évidemment directement reliés à leurs capitaux culturels une fois de plus) peuvent tirer leur épingle du jeu dans le dédale actuel surtout s'il ont dès le départ tissé un réseau relationnel "réel" et suffisamment dense pour fédérer leurs "amis" virtuels de départ et surtout en attirer de nouveaux. Pour ma part, […] je n'ai absolument aucune aisance littéraire, mon "style" est ampoulé, lourdingue et démonstratif, je n'ai absolument pas le naturel d'un "bien-né" encore moins le " faux naturel travaillé" que seul un haut niveau d'instruction, une shkolé ou un terreau culturel suffisamment riche et "cultivé" peut permettre d'acquérir sans trop de sueur visible.Tenir à jour mon blog était plus un supplice qu'autre chose, de plus j'en avais vraiment assez de courir après les commentaires […] dans le but d'essayer vainement d'attirer quelques clients "happyfew" […] qui me snobaient presque constamment (j'y reviendrais...). J'ai d'ailleurs expliqué tout ça sur mon dernier billet ici : http://chantsetheres.free.fr/article-5655782-6.html [NDLR - au passage, une petite pub pour un espace que l’on dit mort et enterré ne fait pas de mal]

Tu devrais aller faire un tour chez Dorham (ses deux blogs sont très "pointus" et denses, dont un spécialisé en jazz, que je ne commente pas trop, moi, le jazz et le classique... je m'en approche à petits pas - sabots - de fille d'immigrés, mais comme lui, Dorham, si je ne m'abuse). J'ignore tout de ce Dorham [NDLR – mais tant qu’à faire, extrapolons…] (quoique ce pseudo me dit quelque chose, j'ai du le croiser dans les forums (ou blogs) ultra élitistes que j'ai fréquenté autrement pour mieux les fuir à toute jambe tellement j'étais consterné par le légitimisme outré et caricatural qui y règne le plus souvent) [NDLR – elle est bonne celle-là, forums ultra-élitistes, hahaha !] Bon, ça mérite évidemment que je m'y penche plus sérieusement [NDLR – tu m’étonnes !] mais les goûts ultra "légitimes" et "distinctifs" au sens fort (au sens que Bourdieu donne de ce terme dans "La distinction") de Dorham m'éloignent à priori totalement de ce dernier : ou pour le dire autrement, ma prose et mes préférences musicales (trop éclectiques et marginales) ne valent pas un clou sur le micro-"marché" que constitu(ent) son ou ses espaces virtuels personnels, ça serait comme si un paysan tout crotté pénétrait dans une grande maison bourgeoise stylée - je dis ça de façon lucide et parce que j'ai trop connu cette sensation désagréable de ne pas être à la bonne place - ce genre de personnes se "reniflent" d'ailleurs entre eux, l'inverse est également vrai puisque pas un seul n'est d'ailleurs venu sur le blog Chants éthérés (même si ce dernier est déjà ancien).En fait je me trompe peut-être totalement, [NDLR - allons, ce n’est pas de nature à freiner nos quelques ardeurs]

Dorham me rappelle le cas unique d'un dentiste que Bernard Lahire évoque dans son livre sur "La culture des individus" : cad d'un individu (qui sont de plus en plus rares dans notre époque postmoderne) aux préférences non seulement légitimes mais "consonantes dans la légitimité" (au sens qu'elles correspondent presque totalement à l'ancien modèle bourdieusien, modèle par ailleurs déjà périmé à la fin des années 70 quand le livre a été écrit), très concrètement, Dorham comme ce dentiste semblent apprécier essentiellement les musiques les plus dominantes et les plus aristocratiques (classiques, jazz), [NDLR - c’est tout à fait ça…un livre ouvert, je vous dis] ils s'expriment en utilisant une langue "dominante" (soignée, riche et "savante" mais avec la "distance au rôle" et l'humour indispensable pour ne pas tomber parmi les tares de la langue petite-bourgeoise et de son "sérieux" forcement ridicule dans un tel milieu) et semblent apprécier toutes les formes d'art les plus dominantes (en matière de cinéma, littérature, philosophie, etc...). [NDLR – c’est vrai quoi, l’art c’est pour les bourges, les ouvriers se doivent d’être fidèles à ce que l’on imagine d’eux, coûte que coûte, ils doivent lire les romans de Grisham, apprécier la musique d’André Rieu et Patrick Sébastien]

Ce qui est fascinant [NDLR – jusque là, on est d’accord, c’est fascinant] c'est de constater la relative importance de ce type d'individus dans la blogosphère alors qu'en réalité, ils constituent l'exception sur le plan statistique (ce qui est d'ailleurs la définition même d'une élite). Dans le livre de Lahire, on s'aperçoit que de tels individus (très peu nombreux à l'échelle nationale) ne se recrutent par ailleurs que parmi la frange la plus "ascétique" de la société, cad sans surprise : chez les professions libérales [NDLR – Hahahaha !] (seule la montée dans l'échelle sociale pouvant confirmer à ce point cette foi inébranlable dans la culture légitime), parmi la très haute bourgeoisie ou bien évidemment chez les universitaires ou enseignants (et ce indépendamment de leur richesse économique) [NDLR – ou l’art de se rattraper à une branche].

[…] bah, je ne me fais pas trop d'illusion, l'expérience m'a appris que les blogueurs les plus actifs n'étaient généralement pas du tout des amateurs de forums : pour des raisons de temps en premier lieu (le don d'ubiquité est plus facile dans le monde du blog pour des raisons techniques), mais également parce que la nature même du forum est radicalement différente de la pratique forcement plus "égotiste" et autocentré du blogging, je m'étais d'ailleurs amusée [NDLR – ça me correspond tout à fait] ; je m'étais d'ailleurs amusé à en faire une typologie ici :http://chantsetheres.free.fr/article-3155391-6.html [NDLR - Ah, voilà, un autre petit lien…]

[…] Sans parler du fait que la musique brésilienne est généralement très mal perçue en France, soit parce que les "misérabilistes" de tout poil vont la réduire constamment à sa caricature (les plumes dans le cul, le carnaval, la lambada, etc...) soit par ignorance d'un pays paradoxalement assez mal connu dans l'hexagone : ou plus précisément trop connu pour susciter réellement l'envie de sérieux défrichage ou même de curiosité... Il faudrait en outre ajouter le fait que la musique brésilienne est par essence une musique métissée, "sale", impure, extrêmement syncrétique (elle mêle dans un gigantesque melting-pot aussi bien la musique pop, la musique africaine - bien plus que dans le jazz nord américain soit dit en passant - que la musique savante voire la musique atonale !) [NDLR – Le jazz, chacun le sait est une musique fermée, absolument élitiste, blanche en fait, derrière le masque noir, une musique de riches, de savant pour riches et pour savants : on en parlera à Trane ou à Ellington qui ont étudié comme des dingues les musiques latines et orientales, ou à Gillespie ou à Getz qui détestait la bossa, tout le monde le sait bien] et cette impureté est peut être ce qui déplaît le plus aux puristes : on ne mélange pas les torchons et les serviettes en France, du moins dans la France "culturelle" d'en "haut" !

Et il faut bien le dire, le mépris ou la condescendance incroyable de certains puristes de jazz pour la bossa (qu'ils opposent explicitement ou pire encore plus implicitement et sournoisement à des musiques plus "nobles" à leurs yeux comme le hardbop ou le freejazz) [NDLR – le « hard bop » n’est pas une musique noble ou sophistiquée, ce courant est précisément une réponse à l’élitisme précieux du cool jazz : il ne s’agit guère plus que d’une forme nouvelle du blues, à des kilomètres du « free jazz »] n'a pas aidé à cette reconnaissance en France tout du moins (en Allemagne ou en Italie, je suis presque certain que les choses sont différentes). Pour eux et je caricature à peine : la bossa est une musique de pure "divertissement" et elle sera forcement moins "prioritaire" qu'un solo complexe, ultra discursif - et arbitrairement plus "légitime" - de Charlie Mingus ou de John Coltrane. Ils minimisent presque constamment tant le fond de cette musique : les voix éthérées, sa sensualité dangereusement lascive et "légère" que la forme : y compris les orchestrations "classiques" qu'ils méprisent ou sous-estiment au même titre que les arrangements orchestraux dans le jazz ou dans la musique de film, forme pauvre et également de "pur divertissement" [NDLR – c’est exactement ce que le jazz pense des orchestres d’Ellington ou de Basie] selon eux (malgré les partitions ultra complexes de certaines bandes originales des années 60 et 70).

Il faudrait aussi parler de "l'ascétisme" plus qu'évident (et qu'un Bernard Lahire a bien détaillé) de ces auditeurs portés vers le misérabilisme envers les musiques les plus dominées. En effet seul l'"ascétisme" le plus outré (Lahire cite Durkheim je crois à ce sujet) permet de "montrer l'exemple" à la plèbe forcement frappé du soupçon de trop céder à la "facilité", un jeune sociologie italien a d'ailleurs employé le mot d'élites "surmoïques" pour désigner ce type d'ascètes (qui constituent sans surprise le gros des troupes des blogs élitistes que j'ai évoqué avant). Par ailleurs, je suis également le créateur de l'unique forum consacré à la musique de film française (musique doublement frappé d'illégitimité : musique de film ET française qui plus est !) :http://frenchsoundtracks.phpbb9.com/[NDLR - sans un lien, ça n’aurait pas été complet]

Concernant Dorham [NDLR – je crois que je suis en train de devenir l’obsession de cet individu…] (son pseudo lui vient du nom d'un jazz man très célèbre que je ne connaissais pas) effectivement j'ai vu ça après coup ! là encore rien que le pseudo marque bien la "distinction" qu'il veut afficher, en effet qui connaît ce type là à part les jazzmaniaques du même niveau scolaire ou culturel (et par là même social disons le tout net !) que lui ?[…]je suis d'accord avec toi que la bossa et le jazz n'ont pas tout à fait le même statut, toutefois, quand j'écoute FIP, j'y vois (j'y écoute surtout) un même amour, un même traitement de ces deux musiques. [NDLR – en écoutant TSF, la radio jazz, on se rend compte que c’est exactement la même chose, encore une fois, on ne peut ignorer que Jazz et Bossa ont fait bon ménage : Getz et Joao Gilberto, Coleman Hawkins et Jobim, ou bien sûr l’amour très marqué de Gillespie pour les musiques brésiliennes et afro-cubaines ; heureusement que les jazzmen sont moins sectaires que ceux qui pensent tout savoir de cette musique] Oui, il y a parfois un abîme entre ce que pensent et écoutent réellement les puristes et ce qui se pratique de plus en plus couramment sur des médias de moins en moins sectaires notamment France musique qui diffuse maintenant du rock ! [NDLR – il arrive même que les jazzmen en jouent].

Je crois par ailleurs - et ce n'est pas du tout un hasard [NDLR – ah ça c’est sûr, tout parle contre moi, même sans que je m’en doute…] - que Dorham méprise royalement quelqu'un comme Sinatra, je l'ai lu ici même. Ce qui n'est pas du tout étonnant : hormis sa technique et son swing irreprochable (mais le swing ne suffit pas pour le ayatollah du jazz), Sinatra cumule des "tares" qui ne peuvent provoquer que profond dégoût pour certains jazzmaniaques : arrangements façon Broadway avec cordes et beaucoup de "couleurs" symphoniques qui répugnent d'instinct à ces "ascétiques" que sont ces ayatollahs du jazz tellement attachés (voire omnibulés) qu'ils sont par rapport à "l'épure" et surtout à la complexité de la "langue" jazzistique ! [NDLR – les adorateurs de jazz New-Orleans (dont je suis), des Big Band apprécieront] (au mépris justement du reste : couleurs instrumentales ou contrastes harmoniques : les accords utilisés dans le jazz "légitime" m'ennuient énormément à cause de ça par ailleurs. Des musiciens comme Debussy ou Roussel possédaient un métier harmonique d'autant plus épatant qu'ils savent "doser" leurs effets et ménager de temps en temps des "pauses" d'accords parfaits au milieu de leurs modulations complexes, rien de tel dans la plupart des albums cultes des jazzmaniaques genre "Love supreme" où les dissonantes crues, rauques, les rythmes déstructurés et les "cris" perpétuels phagocytent tellement tout qu'on a l'impression d'une sorte de grisaille monotone plus qu'autre chose... [NDLR – ce pauvre Trane…qu’est-ce qu’il mange quand même, le débat « Sheets of sound » n’est pas terminé] faut dire que je suis un dingue d'harmonie [NDLR – Les jazzmen l’aiment par-dessus tout] - pour moi indissociable de l'invention de la ligne harmonique, je place ça presque au dessus de tout le reste) [NDLR – bizarrement, on est d’accord, héhé !] En ce moment j'écoute énormément de vieilles rengaines des années 30 : notamment les titres originaux et d'époque de Cole Porter. Le jazz "mainstream" de ces années là était épatant car il s'agissait alors réellement d'une musique "populaire" dans tous les sens du mot et avec toute la vitalité qui caractérise les musiques dominées (à ne pas confondre, comme le font presque tous les "misérabilistes" et dont Dorham fait sûrement partie - à priori en tout cas - je peux évidemment me tromper [NDLR – ça ne t’a pas gêné jusque là, ça n’évite pas le déluge…], avec les musiques purement industrielles et commerciales stigmatisées par un Adorno. La "vraie" musique populaire doit se vendre pour survivre dans un monde entièrement marchand mais elle n'est en aucun cas assujettie à celui ci : malgré des apparences similaires pour n'importe quel "légitimiste", il y a un abîme entre la démarche d'un Noir désir et celle des artistes comme Obispo ou Lorie ou entre des groupes de rock sophistiqués et inventifs comme Wire, Can ou Neu! et n'importe quel de leurs épigones récents actuels).I

Inutile de te préciser là encore le mépris (et le dégoût qui en découle) que l'immense majorité des jazzmaniaques ressentent pour les mélodies vocales des standards originaux de Broadway (Cole Porter, Gershwin chantés par Ethel Merman, Fred Astaire, Bing Crosby, etc...) et le plus comique c'est que ce sont les mêmes standards mais cette fois "déformés" et jazzyfiés qui provoquent leurs délices quand c'est des chanteuses comme Sarah Vaughan ou Billie Holiday qui s'y collent ;) [NDLR – c’est archi-faux bien entendu, Vaughan, je veux bien, mais Billie Holiday n’était pas véritablement une bop-acrobate, elle chantait les standards en respectant la partition, c’est ce qui faisait précisément sa force].

[…] Merci à toi, ce blog éclectique et sa jeune instigatrice m'ont l'air effectivement très sympas (nous partageons déjà un amour commun pour Gainsbourg et Delerue) [NDLR – chacun sait que Gainsbourg détestait le jazz ; je précise que "Black Trombone" est un de mes titres de chevet]. Et par mon statut je me sens évidemment nettement plus dans mon élément qu'avec le snobisme assez ostentatoire affiché par un Dorham ! ;) (presque à la façon des prédateurs cherchant à marquer leur territoire et à provoquer la fuite des espèces les plus dominées, le snob va tout mettre en oeuvre pour "exclure" plutôt qu'"inclure", alors que - pour ma part - je cherche plutôt à échanger et "inclure" au maximum, surtout pas à rester exclusivement entre "happyfews") [NDLR – l’éclatante démonstration que nous avons eu là ne nous permet aucunement d’en douter. Nous attendons les épisodes à venir]




[Bon, c'est pas tout ça, j'ai un billet d'ayatollah à produire à propos du très sectaire guitariste de Chris Potter. Je me dois de l'honorer sous peine de me faire découper en tranches par un imam fanatique de ma connaissance [on se renifle entre nous] ; blogoland offre parfois de ces délices !]

vendredi 13 mars 2009

L'homme de paix (espace de pub)


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Il y a quelques jours, Zoridae me félicitait pour un texte, louant son caractère paisible et sa bienheureuse quiétude. Elle crut toutefois bon d’ajouter : « ça change ». Il est temps pour moi de protester énergiquement. Aussi énergiquement que possible. En toute paix et en toute quiétude.

Cela ne saute peut-être pas aux yeux mais j’ai quelque chose de contemplatif en moi, qui affleure parfois, par vagues. Et je crois même l’avoir démontré à plusieurs reprises ici même. Si vous ne l’avez pas remarqué, c’est que vous manquez d’assiduité. Je ne vous en veux pas, vous faites comme bon vous semble. Mais je tiens néanmoins à rétablir la vérité. Pour preuve, je vous pique la fesse gauche avec un rappel en bonne et due forme.

Le 10 mai 2008, par exemple, je rédigeais un texte sur ma résolution d’assister au lever du soleil. C’est zen ça, nan ? Si je remonte encore plus loin, je retrouve un texte du 18 janvier 2008, presque à la genèse de cet espace. J’y affichais mon désir de métamorphose, ma recherche d’une certaine forme de quiétude naturelle. Il y a encore ce texte du 2 septembre, où j’évoque mon amour de l’eau et cette aptitude que nous avons à nous y recentrer. Si c'est pas plein de méditation tout ça !

Bien sûr, vous allez me dire que je suis aussi le mec complètement amoureux de lui-même ou ce genre de type qu’il ne vaut mieux pas croiser dans le bus. Et bien soit, je suis les deux. Zen et pas zen. Généreux et teigneux. C’est comme ça. J’espère bien entendu que cet équilibre un peu instable, voire carrément branlant ne me salira pas trop le karma. Mais patience, car de mon karma, comme de celui d’autrui, il en sera prochainement question.

mercredi 11 mars 2009

Springtime blues


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Ce matin, au réveil, j’entends des bruits échappés d’une bande dessinée. Des entrechocs de métal et de bois. Je me lève, un peu pataud, mais pas trop mal réveillé. J’actionne la mollette à store de ma chambre, ce petit assemblage de ferraille et de plastoc flexible qui grince et couine, comme un lit à ressorts sur lequel deux énormes lapins fantasmagoriques s’accoupleraient. La rue est presque baignée de soleil et quelques étudiants de la fac sont déjà là, ils disposent des tables et des chaises, qu’ils entassent, devant les portes de l’université pour en empêcher l’accès. Je me dis : « bigre, ils sont bien matinaux ceux-là, faut se lever bien tôt pour venir bloquer l’entrée d’une fac, ils sont courageux, si j’étais parmi eux, mon réveil aurait sonné, je lui aurais mis un gifle en pleine tête et je me serais rendormi aussi sec ». Je suppose que c’est précisément pour ce type de raisons que je ne ferais qu’un bien médiocre révolutionnaire. Pour être sarkozyste comme pour agir en faveur du Grand Soir, faut faire partie de ceux qui se lèvent tôt.

Nonchalamment, je vais me faire couler un café, j’allume une cigarette, je m’affale dans le canapé du salon après avoir ouvert les fenêtres en grand. Puis je déambule, puis je vais pisser, puis je me douche, je m’applique bien ce matin. Quand je reviens à poil dans ma chambre, je me dépêche parce que les étudiants devant ma fenêtre sont assis paisiblement devant leur amas de chaises et de tables et que je ne suis pas aussi exhibitionniste qu’on pourrait le croire. Mais je ne me presse pas tant que ça non plus, je choisis mes sous-vêtements avec soin, mes chaussettes sans y penser et mes fringues de ce jour. Ils sont là. Je les trouve beaux, vous allez trouver ça con, je les trouve beaux, ces gonzesses un peu « garçon manqué » et ces mecs qui jouent mal de la gratte pour se faire bien voir des autres. Les accords ne sont pas sûrs, pas complets, et d’ici, l’air que celui-là joue a l’air un peu chiant : un vieux blues bidon, pour jeune blanc bec. Mais on s’en fout ! On s’en fout, les mauvais blues sont là pour ça, pour jouer approximativement quelques accords devant un amas de chaises et de tables, pour quelques jeunes filles qui n’en ont peut-être rien à foutre ou qui s’émerveilleront peut-être. Et puis, au-dessus d’eux et des grandes portes rouges qui servent de portes d’entrée à l’université, ils ont tendu une banderole : « Sarko nous ment, informons-nous ». Je me dis que je ne comprends pas ceux qui pensent que tout part avec bébé, l’eau du bain et une chute de Niagara de bulles de savon. Tout me semble à moi si immuable. Et sincère.

En marchant maintenant dans la rue, en les couvant d’un regard un peu flou, je remonte la rue vers ma station de métro. Le soleil inonde la rue. Je vois bien que le printemps est bientôt là. « Et il se lève tôt, celui-là ! », me dis-je en les laissant derrière moi.

lundi 9 mars 2009

Le cochon-chiourme - (2) - Les ballons


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Si seulement.

Le lendemain matin, rien ne s’arrête, tout continue, comme l'enchaînement des saisons. La même course, les mêmes réflexes d’automate devant le miroir de la salle de bains. Mousse à raser hypoallergénique, crème apaisante pour peau sensible. Martin Pierre a ce petit rire hystérique dès qu’il entend ou lit l’expression : « feu du rasoir ». Il ne rit plus lorsque les lames lui découpent joyeusement le visage. Il passe alors sa peau sous le robinet d’eau chaude, la chaleur referme les micro-coupures. Sa peau devient aussi écarlate que le cul d’un babouin. Et quelques instants plus tard, les démangeaisons commencent.

« La barbe, dit le patron, c’est anxiogène ! » Honnêtement, on se demande bien ce qui ne l’est pas, anxiogène. Tiens, la mine tendue de ton voisin au petit matin, son regard lourd de non-sens, cette manie troussarde qu’il a de regarder la montre invisible qu’il n’a pas au poignet, pour fuir tout contact éventuel. On a envie de lui demander l’heure, rien que pour le mettre dans l’embarras. Si ce conard avait de l’humour, il répondrait : « ma montre imaginaire est la meilleure qui soit. Elle me donne l’heure qu’il me plaît. Le temps passe vite, il est déjà l’heure de rentrer ! ». Et il sortirait de l’ascenseur aussitôt pour chômer tout son saoul. Martin-Pierre l’a encore croisé ce matin. Il en a eu assez soudainement. Après tant d’années à subir ces simagrées. Sans bien savoir pourquoi. Il lui a dit : « Mais achetez-vous une montre, ce sera crédible au moins !», et il est sorti de la cabine comme une fusée , laissant son voisin derrière lui. La barbe, c’est anxiogène donc, il faut se raser tous les matins, pas tous les deux jours, ni deux fois par semaine, non, tous les matins, sans exception, il faut se passer l’épiderme au napalm, au mach 3 supplément d’aloe vera, que ne subsistent ni barbe, ni duvet léger, ni poil solitaire ou négligé, aucune exception ne serait tolérée, il faut être lisse ; « c’est anxiogène, je vous dis, et puis, franchement, vous avez déjà vu un porc avec une barbe, vous ? », avait demandé le Directeur. « Je ne sais pas, avait répondu Martin-Pierre, laissez-moi réfléchir… Fidel Castro peut-être ? ». C’était pour rire. Personne n’avait ri. Quand il était sorti du vestiaire, l’assistant cireur de pompes du Directeur lui avait dit : « ce n’était pas vraiment malin ça ! ». Martin-Pierre n’avait rien ajouté. La société était conçue comme ça. Ils y étaient parvenus. Ils avaient conçu un monde où le travail était devenu une denrée rare. Cela permettait de garder les gens sous contrôle. Même ceux qui avaient les pires boulots se saignaient pour les conserver. La moindre remarque, la moindre incartade, la moindre instruction non respectée pouvait tout vous faire perdre en un clin d’oeil, en un seul foutu claquement de doigts. Boulot, toit, femme, capitaux d'assurance vie. C’est pourquoi vous vous rasez tous les matins. Il le faut. Un type a décidé qu’il le fallait. Pour cela que vous vous abstenez de remarques déplacées. Vous n’argumentez plus. Ils ont conçu cette société là, ils l’ont conçue ainsi en toute conscience.

Martin-Pierre ne discute plus. Il se rase tous les matins. Ce matin, il s’est rasé, comme la veille, malgré une peau qui le supporte mal, malgré des micro-cicatrisations qui l’empêchent de sourire normalement ou de pencher sa tête en arrière, qui tirent sans relâche la peau de son visage, comme si des milliers de cordes à linge lui étiraient l’épiderme dans un sens puis dans l’autre. Tant pis pour les petits boutons d’irritation dont il a parfois honte, tant pis pour les rougeurs que n’atténue pas l’application quotidienne d’une crème hydratante hors de prix, pourtant refourguée par un dermatologue plein de tics pratiquant des dépassements d’honoraires sauvages. Voilà le tableau. Rien de terrible en soi ; c’est juste l’accumulation ! Ce matin, Martin-Pierre s’est rasé, il s’est coiffé, il s’est habillé tout en sachant qu’il aurait à troquer bientôt ses vêtements d’homme civilisé contre un déguisement de porc malappris. Il a mis la vérité dans le nez de son voisin, s’est avalé trente bornes dans une Clio en mi-carafe, dont le radiateur ne fonctionne plus, au son de son chouette autoradio. Il a enfilé son costume et c’est ici qu’on le retrouve : Grand Hall à la gloire du développement durable !

Ce matin, Martin-Pierre gonfle des ballons. Des ballons de toutes couleurs (criardes) sur lesquels est représenté le même groin de cochon taré. C’est censé être lui, avec des clochettes au bout des oreilles. Les clochettes au bout des oreilles, ça a failli lui coûter un licenciement, parce qu’il a toujours refusé de s’en affubler. Etre un cochon est une chose, pense-t-il, mais un porc tintinnabulant, c’en est une autre ; s’il avait été une vache, il aurait refusé pareillement la cloche. C’est humiliant d’être un animal, ça l’est davantage d’en être un monté sur grelots. La Direction avait cédé là-dessus. De fait, le costume entier avait fait l’objet d’interminables débat. Il leur avait fallu tout marchander. Les sabots, la queue en tire-bouchon, l’intensité du rose du costume, le nombre de poils sur son ventre, la taille du groin et la petite tache marron qui devait initialement le décorer. A l’époque, il habitait en colocation, avec un autre type du Centre Commercial (un vendeur d’une boutique de bougies parfumées qui vous filaient des migraines terribles). Un verre d’aspirine effervescente devant lui, un gant étendu sur son front, les yeux fermés, dans le noir, Miro (on l’appelait donc ainsi) avait demandé à Martin-Pierre qui rentrait du boulot éreinté, et qui venait de se prendre les pieds dans une plante du petit salon qu’ils partageaient : « alors ? T’as réussi à faire virer la tâche du groin ? ». « Non, avait répondu Martin-Pierre, il dit que c’est indispensable à l’intrigue, les gosses lavent le porc et une seule tâche résiste, celle du groin…c’est une tache de naissance ! ». « Imparable », avait dit Miro. Ça l’était, en effet, et la tache de naissance inlavable, résistante aux solvants, à la javel, aux laves-vitres et glaces, à l'acide chlorhydrique, au Carolin-glin-glin toutes surfaces, était restée sur son groin, telle que prévue, ni plus grosse, ni plus discrète ; tous les jours, les mômes astiquaient donc le groin et chantaient : « ah mais bon sang, ça ne part pas, ah mais bon sang, c’est ce sale groin qui n’se lav’pas ! » Et les parents, quand ils apprenaient le fin mot de l’histoire, ouvraient leur mâchoire comme de vieilles baleines fatalistes, conscientes de finir un jour prochain en gros savon noir. Un après-midi pas comme un autre, un gamin s’était présenté avec une tache de naissance géante lui mangeant la presque totalité de la partie gauche du visage. Martin-Pierre s’était empressé d'empoigner un téléphone pour appeler le Directeur : « et maintenant, on fait quoi avec votre histoire de tache inlavable ? ». Le Directeur avait réfléchi, longuement, une éternité de réflexions demeurées. Il avait dit enfin : « Changez la fin du dernier couplet ; les gosses lavent, voient que ça ne part pas, vous chantez le truc sur la tache de naissance, vous prenez l’enfant sur vos épaules en chantant que c’est beau la différence. Un truc de ce genre ; comme ça, on a même un message de fraternité…j’y pense, on pourrait même maquiller un môme à chaque fois avec une tache de… ». Martin-Pierre avait tout simplement pris sur lui de faire l'impasse sur l’effarant et stupide dénouement de cette comédie musicale démente. Exceptionnellement. Et la semaine suivante, il avait reçu un avertissement par courrier recommandé, pour avoir raccroché au nez de son patron.

Ouais donc, Martin-Pierre gonfle des ballons. A force d’en gonfler, il se demande si ce n’est pas l’air du ballon qui le gonfle lui, si sans ballon, il ne serait pas tout à fait plat comme une carpette poussiéreuse. Avec les ballons longs, il va concevoir des chiens, des girafes, des souris, et inonder les mômes de créatures qu’il aura fait naître de son souffle. Comme un Dieu de Centre Commercial. Voilà son monde, homme dictant la création, l’insufflant. C’est de là que ça vient non ?, ce verbe : « insuffler » ; c’est le souffle divin de la Création. Martin-Pierre n’y croit pas, enfin, il n’y croit pas comme ça. D’aucuns pensent que tout est né d’un éclat de rire, d’autres sont persuadés que le monde s’est extrait d’un placenta de morve, quelques dissidents pensent qu’il est né par hasard, à cause d’une bonne météorite qui a arraché un bout de planète, ralentissant sa rotation, permettant à ses restes agglomérés de se constituer en Lune et d’engendrer la vie (tu parles d’un délire, et ces conards se prétendent scientifiques !). Un nez qui coule, une blague carambar, le hasard…foutaises ! Martin-Pierre est persuadé que tout est né d’un grand cri, d’un cri démesuré de colère. Une colère engendrée par l’ennui. Si nous sommes à Son Image, ça ne peut être que ça, l’ennui puis la colère héritée de la solitude. Faut voir la mine de ces mères qui perçoivent parfaitement à quel point elles ne servent à rien, avec quelle rudesse parfois elles poussent en avant l'épaule de leur enfant : « tiens, on croirait qu’elles disent, je te le donne ; c’est mon enfant, je te le donne, fais-en ce que tu en veux, fais-lui des girafes en ballons ». Martin-Pierre souffle. Lui aussi, il trompe l’ennui en créant la vie.

Quand il relève son visage, rouge d’effort, vidé d’oxygène, ses poumons tels deux petits pruneaux desséchés, ses deux petites pupilles dilatées, il aperçoit une jeune fille en pantalon large en face de lui. Elle fait un peu garçon manqué mais juste ce qu’il faut pour ne pas susciter de dégoût. Elle a deux yeux rebelles et une bouche fendue en deux, pleine de dents. Une tignasse brune toute bouclée en bordel, surmontant un visage long. Elle est…il ne sait pas si l‘on peut dire qu’elle est belle. Elle porte un t-shirt coupé dans un tissu léger, surmonté de très fines bretelles qui laissent entrevoir deux épaules qui lui appartiennent et qui sont magnifiques ; reflétant l’éclairage factice du Grand Hall, elles donnent l’impression qu’un mini skieur pourrait glisser là-dessus indéfiniment comme sur un tapis de poudreuse magique. Deux petits seins très droits lui font un regard supplémentaire. Martin-Pierre se relève. Elle lui tend une main qu’il serre, une expression souriante et farceuse sur le visage. Elle dit : « Je suis Paule, votre nouvelle assistante…mais vous pouvez m’appeler comme bon vous semble, je saurai m’y faire ». Sous l’effet de l’hypnose, l'index et le pouce de son autre main relâchent leur pression initiale ; le ballon se vide quant à lui de l’imaginaire existence qu’il avait autrefois insufflé en lui.

vendredi 6 mars 2009

Le cochon-chiourme - (1) - L'invasion plastique


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Grouik, Grouik, les enfants… A quatre pattes et tout le bazar…

Martin-Pierre tâte l’arrière de son pantalon pour vérifier que la petite queue en tire-bouchon qui finit impeccablement son costume est toujours en place. Cette connerie l’oblige à s’asseoir sur une fesse pendant tout le déjeuner. Les autres salariés du centre commercial se moquent un peu de lui pendant la pause repas, au réfectoire, il ne trouve rien à redire, il ne ferait pas différemment à leur place, mais il trouve cela bien plus pratique que de se changer après chaque représentation. Même si ça donne l’impression qu’il a un balai dans le cul ou une crise hémorroïdaire de 1ère bourre. L'esprit pratique passe avant toute forme de dignité, les mecs. Quand vous aurez compris ça, vous serez rois !

Grouik, Grouik, pour la 3e fois, Martin-Pierre appuie sur le bouton de l’ascenseur. Pour la 3e fois, il obtient la même réponse débile et apathique. La petite lumière rouge s’allume premièrement, fière, résistante à la fatalité, puis s’éteint aussitôt. Comme s’il s’agissait d’une instruction trop compliquée pour un apprenti attardé. (Il est 16h00, ce sera la dernière et puis il rentrera enfin chez lui, ça ne durera que le temps que ça durera. Faut seulement penser à d’autres trucs. Etre là sans être là. Il n’y a jamais rien de plus à faire qu’attendre). « Putain d’ascenseur », il dit en envoyant un magistral coup de pied dans la porte désespérément close qui fait résonner toute la carlingue : acier des portes coulissantes, acier des câbles de suspension, ou simple plastique mensonger qui vous fait passer des vessies pour des lanternes ou des couleuvres à avaler. Rien d’autre à faire qu’attendre, appuyer encore ; l’ascenseur n’est pas en panne, bien entendu. Il pourrait l'être, ce que je veux dire, c'est qu'il arrive qu'il le soit. Rarement en fait. Dans les temples de la consommation, les ascenseurs bénéficient d'une maintenance au top. C'est pas une HLM pour crève-la-dalle... On se démène pour permettre aux portefeuilles de continuer leurs inlassables montées et descentes. Au 3e étage, une bombonne en survêtement bloque à coup sûr les portes de l’ascenseur avec son caddie énorme, débordant de cette nourriture infâme qui la rendra plus malade encore, ou tout du moins, la maintiendra pour quelques siècles supplémentaires dans l’état qui est aujourd’hui le sien (jusqu’à ce que son coeur étouffe totalement sous la mauvaise graisse, je suppose) (en dépit des grosses étiquettes mensongères bleu-pastel-allégé qui lui font croire que tout est bon à manger). Elle taille la bavette ?, avec une autre désoeuvrée dans son genre qui s’apprête à prendre la prochaine navette. Deux Amphitryon en lycra qui se regardent sans rien comprendre ; c’est pourtant simple, il n’y a pas assez de place dans l’ascenseur pour quatre colosses pareils (même si deux d’entre eux sont équipés de roulettes rotatives).

C’est comme ça 6 jours sur 7 et pas autrement. Le centre commercial ouvre ses portes à 8h00, les revenants piétinent devant les vitres coulissantes ; de vieux insomniaques solitaires qui font leur course en pyjama, chaussons, chemises de nuit, un petit panier rouge au bras, le teint terne, passé comme un tissu noir trop lavé, qui viennent acheter, dans le froid du petit matin, un poireau, une bouteille d’eau gazeuse et un yaourt plein de fibres (mais bon sang, à quoi ça ressemble une fibre dans un yaourt ?) qui facilite prétendument le transit intestinal. A partir de 9h00, l’armée en survète arc-en-ciel débarque. Les uns réapprovisionnent convulsivement des placards pourtant bourrés comme des urnes moscovites, les autres sont là parce qu’ils ne savent pas quoi foutre de leur journée. Tous se tamponnent au milieu des allées béantes qui mènent aux files d’attente des caisses. Et après 17h00, les clients ont des valises sous les yeux, le teint pâle. Ceux-là déambulent en tenue de travail et se demandent ce qu’ils foutent là, quel est le sens de cette vie qui leur fait subir ce supplice permanent. Chacun sa case horaire. Discipliné. Ouverture : 8 heures. Fermeture : 21h00. Plus de 1000 clients par jour, aucun être humain !

Rose, rose, le cochon !

Deux choses ! Qu’est-ce qui peut bien passer par la tête d’une mère de famille pour qu’elle confie ses mômes à un animateur de centre commercial ? Cette question est plus insondable que celle qui se rapporte à l’origine du monde ! Qu’est-ce qui a bien pu passer par la tête du DRH d’engager un type comme Martin-Pierre pour une mission pareille ? « Ce mec là me hait purement et simplement, dirait Martin-Pierre, il ne m’aurait pas confié un cageot de courgette, pourquoi donc retenir ma candidature pour le cochon-chiourme d’après midi ? » Et d’où viennent tous ces gosses (ça fait trois), pourquoi ne sont-ils pas à l’école, comme il se doit ? Le lundi, le mardi, le jeudi et le vendredi, ils sont là, toujours là, peut-être un peu moins nombreux que les merdredi et week-end, mais là tout de même, ils traînent avec le sachet congélation zippé qui leur tient lieu de mère, la morve au nez, parfois fiévreux et dansent avec leurs autres compagnons-nains de galère ; une troupe morveuse aux yeux rouges, affichant 39,5 ° de température au mercure !, ils dansent. Il arrive parfois que l’un dégueule sur le costume du voisin, mais tous continuent toujours à danser, ignorant le méfait, ignorant l’odeur, ignorant les deux désespoirs qui se culbutent à deux pas de leur existence, Maman s’avance et s’excuse, « il est malade », dit-elle, la bouche tordue, et elle tire son gosse par le bras, finie la rigolade. Pendant ce temps là, les germes sautent de l’un à l’autre, copulent ensemble, les bactéries partouzent, voilà la bacchanale des serpillières, des lingettes à tout faire, balayant quelques morceaux mal malaxés de steak haché flottant dans une mare de diabolo-grenadine ; Martin-Pierre barbote au milieu de tout ça, comme un ange sans pouvoir pris entre les feux contraires et nourris de deux armées réclamant vengeance !

Le spectacle est aussi merdique que possible. Il a été créé par un conard abruti qui n’est autre que le directeur du centre commercial. Un dilettante effroyablement enthousiaste qui prend les choses à cœur. La prise en charge des enfants pour tout le centre est une cause d’envergure. Sa cause ! Il s’agit de les peinturlurer, de les faire courir autour d'un porc (Martin-Pierre, en somme) et de les laisser (à des fins ludiques) s’en donner à cœur joie ; tirer la queue du cochon, chatouiller la bidon du cochon, tripoter le groin du cochon et finalement, (à des fins éducatives), apprendre (en s’amusant) l’hygiène à cet ignoble animal qui passe ses journées à se rouler plaisamment dans ses excréments. Le tout sur fond de musique frénétique et décérébrante, pleine d'effets de synthétiseur bon marché. Le résultat est invariablement mauvais, les enfants piétinent sur place, manquent trois-quarts des paroles écrites censément pour donner une cohérence à ce spectacle idiot, ils sont dans leur corps comme un cosmonaute dans un scaphandre, incertains, gauches, et malades, en tout cas, les lundi, mardi, jeudi et vendredi. L’enfer sur terre, grouik, en somme, planté au milieu d’un décor factice, constellé de plantes en plastique, de petits belvédères sous air conditionné couverts par les sifflets numériques d’oiseaux invisibles.

La porte de l’ascenseur s’ouvre enfin. Comme de bien entendu, la cabine est vide. Le sol colle aux chaussures de Martin-Pierre. Du soda renversé, c’est toujours mieux que du dégueulis. Il pourrait (devrait) passer à l’entretien pour le leur signaler, mais c’est la même chose tous les jours ; il ne se donnera donc pas cette peine. Une heure à tirer, à faire le cochon, et puis il enfilera les fringues d’un être humain et se tirera d’ici…jusqu’à demain… Et ce demain là ne sera même pas un autre jour. Tendu intégralement vers cet humble dessein, il remonte lentement l’allée centrale, le sucre toujours englué aux semelles : à chaque pas, c’est comme si les dalles imitation marbre semblaient sur le point de se décoller. Il croise des types à la démarche alerte, des jeunes filles dont les talons poignardent le sol, ils ont dans le regard cette certitude de disposer d’un pas conforme, de jouir d’une résonance élégante, tandis que chacun de ses pas fait le bruit vulgairement théâtral d’une vieille éponge pleine de vaseline qu'on presse entre ses mains. Vous pensez peut-être que le regard des gens, c’est ce qu’il y a de pire ; non, ce qu’il y a de pire, c’est quand on en n'a même plus rien à foutre !

De toute manière, on n’est pas homme à se lamenter comme ça, toute une vie, à se regarder le malheur, à s’engrosser la désespérance. On met un pas devant l’autre, dans la grande galerie, fendant l’air relâché par l’entrée racoleuse des grandes enseignes, sans consentir un regard pour personne, une queue en tire-bouchon plantée dans le cul, un petit orgueil en berne-besace, on se ruine 4 histoires d’amour potentielles par jour, on en plaisante soi-même. Sans la queue en tire-bouchon, on serait un Casanova des temps modernes, un Hugh Heffner de banlieue parisienne, on embrocherait ce qu’on veut avec un tout autre type de queue, on serait rassasié de nichons, rassasié de cris, rassasié de ouah, Brad, c’était la plus grande baise de la création, rassasié de pupilles dilatées et d’halètement raccourcis. Rassasié de vendeuses, de caissières, de directrices de magasin, de clientes en manque, de petites et de grandes mains, de petites et de grandes bouches. « Quelle importance, se dit-il en poursuivant sa traversée du Centre, j’ai déjà un compte en banque et une épargne d’entreprise, non ? ».

Martin-Pierre baille en arrivant tout au bout de la galerie. Avant de bifurquer pour aller rejoindre son poste, situé sous le grand Hall d’entrée, là où toutes les franchises de restauration ont été installées (chaque chose est à sa place, effroyablement pensée), il s’arrête pour se frotter le coin des yeux et inspirer une grande brassée d’oxygène recyclé. Puis il prend l’angle de la boulangerie aseptisée, celle où chaque vendeur de brioche est coiffé d’une toque aussi absurde que démesurée. Ici, c'est la grande galerie des petites humiliations...

De loin, il aperçoit quelques mères qui patientent et lui sourient déjà. Il reconnaît quelques habituées. Il rend malgré lui quelques sourires en s’avançant vers tout ce beau monde. Les enfants ne semblent pas moins malades que d’habitude. L’un, tout rouge et suant, a l’air d’être vêtu d’un pyjama. « Dites-moi que je rêve », chuchote-t-il pour lui-même.

Le cochon-chiourme - Préambule

mercredi 4 mars 2009

Proprio ergo sum



Philippe Manière. Je suppose que c’est là un nom qui ne vous dit rien. Je vous rassure tout de suite, il y a quelques jours, il ne me disait rien non plus. Philippe Manière est journaliste. Journaliste de la pire et de la meilleure espèce qui soit : chroniqueur. Soit, le type qui a un avis sur tout, qui peut être (il en a à la fois le droit et le devoir, d'où le pire et le meilleur générés par sa condition) brillant, drôle et inventif. A ce journaliste là, on demande un avis, une analyse, une manière différente de ressentir le monde, l’information, le quotidien. Vous avez tout compris : tout pareil qu’un blogueur mais avec une carte plastifiée en plus et une paye plutôt jalousée par ses confrères.

En vérité, ce n’est même pas le cas de ce gars là, puisqu’il a laissé la presse derrière lui depuis quelques années maintenant, après avoir éclairé le monde de sa pensée, via notamment quelques émérites papiers publiés dans Le Nouvel Economiste ou déclamés à Europe Numéro 1. Notons aussi, afin de parfaire notre hommage (voilé), que la plume fut rédac chef de L’expansion ; je suis d’accord avec vous, ça vous classe tout de suite la stature du bonhomme. Journaliste un jour, journaliste toujours, désormais consultant à la mode Alain Minc en plus jeune, Philippe Manière continue de chroniquer comme un forcené. On peut le lire (plus qu'avant en fait) dans Les Echos et surtout dans l’hebdomadaire Marianne, à la page : Ils ne pensent pas (forcément) comme nous. D’emblée, il nous faut le dire, ce « nous » ne manque jamais de nous intriguer (davantage encore lorsque l’on y lit en toutes lettres dégoulinantes la spongieuse philosophie maniérienne). Ce nous désigne-t-il seulement la rédaction de Marianne ou englobe-t-il la totalité des lecteurs, voire tout un chacun qui serait en possession de neurones en état de marche ? En lisant mon pote Philippe, en lisant ses mots porter si haut l’étendard capitaliste, je penche presque pour la seconde option. Cet homme ne pense pas (forcément) comme nous. Entendez : il pense différemment. Comme un enfant un peu attardé dont on dit pudiquement qu’il est différent. Pas (forcément) comme nous. Comprenez également ce qu’implique une telle indulgence : ça ne rend pas le garçon moins attachant. On ne peut s’empêcher tout à fait de l’aimer bien quand même.

Ce qui préoccupait récemment Philippe Manière concernait une nouvelle saillie démagogique du Haut Patron de la Nation Française. Vous avez comme moi du mal à vous y retrouver mais celle-là consistait (souvenez-vous) à flatter la fibre gauchisante de tous les clampins roses et rouges de l’Hexagone : les profits d’une société devraient être divisés en tiers ; tiers répartis de la façon suivante : l’entreprise, l’actionnaire, les salariés. Philippe Manière, dans la section qu’on lui réserve à Marianne, s’étonnait (sous le titre frondeur : "Liberté, Egalité, Fraternité... Propriété" dans le numéro 618 (semaine du 21 au 27 février)) que les évidences rappelées à ce sujet par Laurence Parisot (selon lesquelles les dividendes sont entières propriétés de l’actionnaire et que lui seul peut en conséquence décider de leur bonne utilisation) ne trouvaient au mieux que peu d’échos, au pire, une nuée de protestations hystériques.

Philippe Manière énonce son credo. La propriété est sacrée, affirme-t-il. La preuve, "A Athènes, même les esclaves jouissaient" dudit droit. Et pour justifier cette affirmation, il cite et Diderot et Rousseau* qui en faisaient (depuis le plus enluminé des siècles) le plus fondamental des droits. Ils ont raison. Nous passons toutefois sur le fait qu'à la lecture de ces deux phrases, qui abordent des questions très complexes, on s'aperçoit (si l'on lit attentivement) qu'elles véhiculent des idées très nettement distinctes. Diderot par exemple évoque un droit "naturel, inviolable", c'est à dire, un droit de fait que rien ne peut empêcher, un droit qui tient presque de l'inné. Si Diderot insiste sur la nature, l'inviolabilité du droit de propriété, c’est qu’il est en effet constitutif de toute humanité. Chaque homme possède nécessairement les moyens de sa propre subsistance. Si chaque homme ne possédait rien, ne possédait même pas le toit lui permettant de trouver asile, abri en chaque saison, s’il ne possédait jamais rien d’autre que sa chair, sa carcasse et son âme, sa vie serait insécurité permanente. A vrai dire, elle ne serait même pas. A ce titre, l’homme a toujours possédé, quoi que l'on fasse contre. Ses propriétés ont été tacites puis les sociétés et leurs lois les ont in fine réglementées. Si Rousseau, quant à lui, n’en démord pas sur cette question précise, c’est aussi qu’il a connu ce temps où l’on ne possédait ni la terre que l'on labourait, ni ce qu’elle produisait. C’est dans l’esprit démocratique, de l’esprit de justice au dessus de toute chose qu’il véhicule cette idée forte, magnifique, constitutive de ce que l’on entend derrière le mot : « cité ». S'il affirme qu'il s'agit là "d'un droit plus important que la liberté même", c'est qu'il lui impute implicitement la nécessité d'éthique, de réglementation, de légitimité. A ce titre, la propriété doit être absolue mais elle doit être absolue dans les règles permettant de cimenter un corps social équilibré (d'où l'absence de liberté, tel que pourraient l'envisager ceux que l'on nomme libéraux ; appelons ça "l'intérêt général"). Ces pensées semblent d'un autre temps, semblent faire référence à d’autres mœurs, à une toute autre Loi, qui, au premier abord semble également n’avoir finalement que peu de rapport avec la situation de l’actionnaire opprimé à qui l’on demande de redistribuer un peu de ce que d’autres sueurs que la sienne lui font gagner. Mais maintenant que j’y pense, j’y vois un rapport encore plus direct, un peu comme si Monsieur Manière, ne pensant pas (forcément) comme nous, aimait tirer directement dans le pied de son cheminement intellectuel. Car, en effet, avec de tels raisonnements, soit en concevant la propriété sans idée de justice et d’éthique (c'est-à-dire en affirmant que la propriété, une fois établie, ne peut être remise en question, même si on la démontre illégitime voire fallacieuse), on pourrait en toute folie contredire Rousseau, c'est-à-dire, opposer la légitimité des propriétés établis aux velléités de propriétés soucieuses de rééquilibrer la balance ; l’on donnerait raison aux Seigneurs de disposer des terres sans jamais y creuser à la pelle, l’on laisserait aux Seigneurs le privilège d’en dévorer les fruits sans jamais s’être penchés pour les en extirper. L'on donnerait raison aux hommes d'en posséder d'autres.

Or, on voit bien que le droit de propriété n'a jamais cessé d'évoluer vers davantage d'éthique. Nous nous apercevons sans mal, que l'Histoire avançant, l'Homme progressant, la propriété n'a jamais cessé d'aller vers plus de justice (oserais-je dire sociale). C'est le sens de l'humanité. Des propriétés ont été décrétées illégitimes. Tous (ou presque), nous pensons aujourd'hui que l'esclavage est une propriété malfaisante, que la femme n'est plus propriété asservie, muette de son mari. Ces propriétés ont été détruites, purement et simplement, rendues illégales, parce qu'elles étaient mauvaises. Néfastes. Contraires à la justice.

Les revendications des salariés qui réclament davantage de rémunérations pour leur peine, sous prétexte qu’elle engrosse démesurément les bénéfices des sociétés qui les emploient, ne font aucunement obstacle à la propriété, elles combattent au contraire en son nom. Il ne s'agit pas d'aller à l'encontre du droit de propriété. Il ne s'agit d'une suppression de ce droit, mais de son transfert. A ce titre, ces voeux qui resteront peut-être pieux affirment - réclamant justice et primauté de l'intérêt général - avec bien plus de force que Manière ne croit le faire, l'idée de Rousseau selon laquelle "le droit de propriété est plus important que la liberté même". 

Si l'on lit plus loin le texte de Philippe Manière, on trouve alors franchement matière à rire. Voici ce qu'il écrit : "si le droit de propriété jouit du statut de liberté publique" - Philippe Manière semble déjà s'éloigner d'un Rousseau sans doute trop jusqu'au-boutiste -  "c'est très trivialement que si on en est privé, alors on est privé du fruit de son travail, du résultat de la mise en oeuvre de sa volonté". Vraiment, il faudra que ce gusse là m'explique de quel travail proviennent les dividendes qui échouent dans les poches de l'actionnaire. Certes, nous travaillons pour une rémunération, nous ne travaillons pas pour des propriétés, nous travaillons pour obtenir des tickets nous donnant accès à des propriétés ; en plus ou moins grand nombre. Ce n'est pas tout à fait la même chose. Dans le cas de l'actionnaire, c'est encore plus tortueux, il s'agit de l'argent gagné par un homme (fruit d'un autre travail (enfin, même pas forcément), extérieur à celui qui va produire les dividendes) qui lui offre un droit de propriété dans une entreprise. Le rendement, le retour sur investissement n'est garanti que par le travail des autres. Mis à part la mise de départ (dont on lui sait gré) l'actionnaire ne produit rien, aucun effort, aucun travail que ce soient. En récupérant le plus gros de la mise, au détriment de l'entreprise pour laquelle il a abondé (qui ne peut pas le réinvestir et se développer encore davantage), ainsi qu'au détriment du salarié, il prive injustement ceux qui travaillent du fruit de leur labeur... Et je ne parle pas de ce que Manière nomme "résultat de la mise en oeuvre de sa volonté", car ici, il manipule des concepts trop lourds, tellement lourds que sa phrase ne veut plus rien dire. 

Enfin, rions-nous encore plus franchement (à gorges déployées) quand Philippe Manière n’hésite pas à conclure que la sauvegarde, non pas de la propriété en soi (nous l'avons vu plus haut), mais de la seule propriété des plus riches (les actionnaires, les patrons de Grandes Surfaces), implique la défense acharnée du peuple tout entier. "Ne pas respecter et faire respecter le droit de propriété, ose-t-il écrire, c'est trahir le peuple." 

Je vous laisse seuls juges de cette effarante conclusion.


* La propriété est "un droit naturel, inviolable et absolu, indissociable de l'existence politique, économique et sociale de l'individu." - Diderot ; "le plus sacré de tous les droits des citoyens et plus important à certains égards que la liberté même." - Rousseau

lundi 2 mars 2009

Je ne suis pas mort

La semaine dernière, j'étais en vacances. Cette semaine, j'ai du boulot par dessus la tête, mais je reviens bientôt. Fort, born again et motivé comme un clébard en fin de vie. Vous n'êtes pas encore tout à fait débarrassés de moi.