mercredi 29 avril 2009

Note de service


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A partir de ce jour, ce blog à balles multiples (qui peut aussi tirer à boulets rouges) gagne en puissance de feu puisqu'il fait partie des blogs associés (par vote référendaire) au site Marianne2.fr. Désormais, on pourra donc me lire ici et là-bas.


Ici


et


là-bas !


Et oui... [nous ne satisferions pas à l'exigence démocratique de diversité si nous ne précisions pas que parmi ces blogs élus par Marianne, figure également l'officine déliquescente et nauséabonde d'un confrère des hommes engagés sans peur et sans reproche : le foutu réactionnaire des familles, Didier Goux en personne ; on pourra donc s'engueuler aussi là-bas, ou pas, car il arrive que ce ne soit même pas le cas]



[Nous souhaitons par ailleurs bon vent à la Nouvelle Version de ce site éminent]

mardi 28 avril 2009

Telenovela # 1(medio)/2



Moacyr Barbosa ne quitta jamais la petite commune de Campinas. Bon gré mal gré, il continua d’y vivre, d’y affronter le regard froid et inhumain de ses voisins. Il en convia certains chez lui, un soir de 1963. Ensemble, ils trinquèrent, chantèrent de vieilles chansons de ce temps là, allumèrent un feu de joie avec les trois montants de l’en-but maudit du Maracaña de 1950 et firent griller des viandes marinées au dessus des flammes, tout en maudissant le sort qui les unissait dans le même tourment et la même peine. Malgré cet exorcisme, tout continua comme avant.

Une dizaine d’années plus tard, faisant ses courses, Moacyr Barbosa croisa une mère et son fils. Il vit la mère pointer son index dans sa direction, tandis qu’il flânait dans les allées du marché et dire à l’enfant : « tu vois cet homme, Nuno ? Il a plongé à lui seul le Brésil dans la plus amère tristesse ». « Il eut mieux valu qu’il ne fut jamais né cet homme là » aurait-elle pu ajouter. Elle le pensa, sans aucun doute. Ces mots là, les brésiliens se refusent parfois à les dire, par lâcheté le plus souvent, mais ils s’autorisent plutôt deux fois qu’une à les penser, à les laisser hurler en eux. Moacyr les entendait avec autant de netteté que s’ils étaient prononcés à haute voix.

En 1993, soit plus de quarante ans après ce maudit après-midi, alors que la télévision brésilienne le conviait à la préparation de l’équipe brésilienne pour la Coupe du Monde qui devait se dérouler l’année suivante, un officiel de la Fédération lui barra le chemin et exigea qu’on le renvoie manu militari du camp d’entrainement. Moacyr Barbosa était ce chat noir, ce chat nègre que personne ne devait voir ou toucher, on exigeait encore qu’il s’en aille, les poings serrés, écume et salive sur les lèvres, on le menaçait physiquement, de la haine plein les yeux, pour qu’il retourne se terrer là où son souvenir ne pouvait nuire à personne. Et c’est pourquoi il y retournait alors sans cesse, privé de mots pour témoigner de l’injustice qu’on lui faisait subir depuis tant d’années maintenant.

Bien des nuits, il éprouva sa santé mentale, passant et repassant en son imagination le film des événements. Cette petite mauviette efflanquée de Ghiggia détalait à droite (personne ne se souvient qu’aucun milieu ou défenseur brésilien ne se mit sur son chemin pour lui bloquer l’accès du but (mais c’était alors un autre jeu que celui que nous connaissons)), sans allure et sans grâce, poussant le ballon sans conscience, le corps et l’âme sans doute déshydratées sous cette chaleur de plomb. Moacyr anticipait le centre quand l’attaquant uruguayen adressait une frappe rasante au plus près du poteau de cet angle que l’on dit pourtant « fermé » et inscrivait le but de la victoire. Les joueurs de la Céleste, éreintés, ahanant, pouvaient triompher sur la pelouse au milieu d’un peuple en larmes qui ne tarda pas à trouver de quoi les assécher. Bien des nuits, il se souvint du silence qui régna alors dans toute l’enceinte, et qui le glaça d’effroi. Le corps droit, allongé, il resta le nez planté dans le gazon plusieurs secondes, prostré, ne pouvant y croire, puis il s’obligea à contempler l’étendue du désastre. Il releva son visage : le ballon mort était au fond de ses propres filets. Moacyr Barbosa connaissait bien les hommes maintenant (il avait payé de sa vie pour connaître autant leur mesquinerie que leur méchanceté) : les hommes gagnaient ensemble, il leur fallait apprendre à perdre seul. Il était devenu et était resté son existence entière l’homme maudit de tout un peuple.

Le 5 avril 2000, Moacyr Barbosa trouva enfin le courage de rédiger une lettre pour sa fille. Il posta son courrier le lendemain, légèrement fiévreux. Satisfait, il pensa en lui-même : « ce sont des paroles de vérité », et il caressa doucement de son index le nom du destinataire : « Rosario Sylva ». Il rentra chez lui et attendit une réponse qui ne vint pas assez tôt. Apaisé, il s’endormit pour toujours deux jours plus tard.

lundi 27 avril 2009

Polyphonie




Pour être à bonne hauteur, Aurélien s’est muni d’un tabouret. Debout sur celui-ci, légèrement penché au dessus du lavabo, il se brosse les dents avec acharnement. Il adopte pour commencer le mode rotatif, mais il sait – pour avoir écouté sagement les recommandations d’un agent de prévention bucco-dentaire venu rendre visite l’année dernière aux élèves de son école primaire – que cette méthode est sans effet ; plutôt qu’éliminer les bactéries elle les étale sur toutes les dents. Dont acte. Il entreprend de se brosser les incisives, privilégiant alors des mouvements de droite à gauche, puis du bas vers le haut, un peu comme lorsque l’on peint un mur blanc avec de la Dulux Valentine. Peine perdue. Aurélien sait bien que la seule façon correcte d’éliminer toute cette saleté qui s’apprête à martyriser sa bouche d’enfant c’est de brosser chaque région de son râtelier de haut en bas (sans faire de mouvements inverses, de bas en haut), comme on époussette un pantalon plein de poussière avec le plat de la main. Ainsi, les bactéries volètent hors de sa bouche. C’est la seule façon de procéder qui soit dotée de quelque efficacité. Mais premièrement, c’est plus facile à dire qu’à faire, il faut tenir la brosse avec fermeté et agilité, ce qui ralentit considérablement la cadence de brossage. Deuxièmement, tout ceci ne dit rien des éventuelles saletés qui restent prisonnières des poils de la brosse. Aurélien en conclue donc qu’il n’existe aucune méthode visant à assainir de manière véritablement significative la jeune bouche qui – il le sait – fait office pour son corps de fosse à purin. Il en finit donc de son brossage, avec joie et colère. Quand il crache son mélange de dentifrice et de salive dans le lavabo, il sourit une première fois, parce que sa bouche humide et pleine de mousse fait un bruit de pet foireux. Il sourit une deuxième fois en constatant qu’un peu de sang gingival s’est mêlé à cette étrange mixture, chimique et organique, à la fois transparente, blanche et rouge. Comme de bien entendu, il considère cela comme sa première victoire de la journée.

Il entreprend ensuite un lavage de l’émail en bonne et due forme. L’eau ruisselle sur la matière blanche, reléguant le mélange dentifrice-salive-sang vers la bonde entrouverte. De sa main, Aurélien caresse le ventre incurvé du lavabo pour ramener sous le robinet ce qui est inaccessible pour lui. Etrangement mélancolique, il fait l’amer constat que tout a disparu irrémédiablement par le siphon. Un peu de lui, ce qui est le plus cher en lui, son sang, rampe désormais vers les égouts, vogue en compagnie de l’urine et des excréments du monde. Un haut-le-cœur soulève sa poitrine. Un cri résonne à cet instant précis dans toute la maison. Un cri atroce, de haine ou de douleur, qui se métamorphose sur la fin en sanglots, puis en rire. Cette déchirure brutale du silence fait sursauter Aurélien qui dégringole de sa chaise. Hébété, surpris, d’abord effrayé puis un peu agacé par cette perturbation extérieure qui lui a fait perdre le fil de ses méditations matinales, l’enfant se relève et ajuste son pyjama. Sans hâte, il sort de la salle de bains, puis descend les escaliers qui mènent au rez-de-chaussée. La véranda est baignée de lumière. Les cris résonnent toujours, soumis aux mêmes ondulations étranges : colère-douleur-larmes-rire. Le père d’Aurélien est presque habillé, immobile, face aux grandes vitres de la pièce. Sa chemise violette a la même couleur que les vêtements de pénitence des prêtres pendant le carême. Si l’on s’approche du tissu, on distingue quelques losanges minuscules, plus sombres qui vous brouillent la vue et vous plongent dans un état somnolent. Mais tout va bien, le père d’Aurélien n’a pas encore eu le temps de la boutonner, cette foutue chemise. Il a dans la main gauche une grande tasse de café achetée il y a longtemps à Colombey-Les-Deux-Eglises, sur laquelle on distingue le profil légèrement usé par le temps du Général de Gaulle et en arrière plan la Grande Croix de Lorraine. Dehors, on distingue aussi l’origine de ces cris absurdes : une petite femme en robe de chambre et pantoufles qui tourne en rond sur la pelouse dans le froid pénétrant et humide du Printemps récalcitrant. Elle s’arrache quelques touffes de cheveux qu'elle abandonne aussitôt dans la lavande du jardin parce qu'elle sanglote, se tient le ventre parce qu'elle rit, montre son poing serré au père d’Aurélien parce qu'elle reprend sa colère à la racine. Elle ressemble à une mauvaise actrice, un peu passée de mode ; Robert Mitchum dans La Nuit du chasseur quand il se coince les mains dans la porte en coursant le môme...

Aurélien demande : « c’est quoi ça ? ».

- Une patiente, répond son père.
- Pourquoi elle fait ça ? Elle est complètement folle !
- Bien sûr, c’est une de mes patientes…
- Ouais, logique… Pourquoi tu ne fais rien, elle a l’air de se faire du mal ?
- Les cheveux, ça repousse...
- Oui, mais elle pourrait faire pire, j’ai l’impression.
- Sans doute… mais que veux-tu que j’y fasse…
- …ça fait partie de sa thérapie !
- Oui !
- C’est toujours la même réponse !
- Et toi, tu poses toujours la même question, ça se soigne tu sais…
- Ah, non merci.

C'est la sonnerie du téléphone qui interrompt cette conversation matinale entre père et fils. Les cris de la cinglée ont redoublé d’intensité. Prenant forme, ils s’insinuent dans les pores de la peau d’Aurélien qui sent son être entier se dilater, tout son corps disposer d’une acuité aussi nouvelle qu’anormale. Il perçoit, entend, se représente et finalement voit (comme s’il le voyait de ses propres yeux) son filet de sang plein de salive et de dentifrice dégouliner vers une sorte d’océan figé, constellé de poissons immobiles, retenus prisonniers d'une vase rouge.

La voix à l’autre bout du fil résonne sans attendre : « dites, toubib ! » ; « oui, Monsieur Dorham, que puis-je faire pour vous ? », répond le toubib ; « ouais, dit Dorham, dites, aujourd’hui, on organise le grand tournoi annuel de Badminton de Ste Marine, patients contre surveillants…vous pourriez pas lui demander de baisser d’un ton, on n’arrive pas à se concentrer ».

samedi 25 avril 2009

Le cochon-chiourme - (4) - Apesanteur

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Il fallait bien que ça arrive un jour. Ils s’étaient avancés à la fin de la représentation vers les spectateurs, pour saluer, comme c’était l’usage, et quand le gosse avait relevé son visage bouffi de fatigue et d’ennui vers l’assemblée, il avait constaté que sa mère n’était plus là. Purement et simplement volatilisée. Tandis que les autres enfants s’étaient lentement dispersés, sous les applaudissements rachitiques et éparpillés de quelques parents aux yeux rouges, il était resté à sa place, relevant légèrement son buste, regardant à droite et à gauche, ne sachant dans quel sens aller ou quelle attitude adopter. La tentation était présente, de faire comme si de rien n’était et de s’éloigner ; c’était sans doute préférable à toute autre chose, préférable à la honte qui lui mordrait les fesses si il se retournait vers cet adulte quasi-autiste déguisé en cochon pour lui dire qu’il ne parvenait pas à retrouver sa mère. Ensemble, lui et le cochon, ils sillonneraient alors le centre commercial à sa recherche, ils déambuleraient parmi les gens, le cochon serrerait sa petite main, pencherait vers lui cette sorte de regard adulte censé rassuré l’enfant qu’il était et répéterait à chaque pas : « ne t’inquiète pas Alexandre, on va la retrouver ta Maman ». Et les autres passants ne perdraient rien du spectacle, ils sauraient tous qu’il était ce genre de gamin qui finit abandonné par sa mère à la garde d’un homme-cochon. « Alors petit », dirait le gros suant de la Sécurité, puis il le hisserait sur le comptoir, lui ébourifferait la tignasse de ses grosses mains grasses, puis il lui lancerait un clin d’œil racoleur (comme on lance un quignon de pain rassis à un estropié de n’importe quelle rue du monde) et empoignerait virilement son micro en plastique. Tous les clients du centre entendraient alors résonner sa voix débile : « Le petit Alexandre attend sa mère à l’Accueil du GrandMarché, au premier étage ». Tout le monde saurait, la nuée serait témoin de sa honte. Et elle ne viendrait que vingt ou trente minutes plus tard, cette grande connasse qui lui servait de mère, peut-être un peu bourrée, et pleine de mots et de bavardages. Elle était douée pour ça, pour se lier avec des gens qu’elle ne connaissait pas, les gens la remerciaient presque d’être la connasse qu’elle était. Elle parlerait à n’en plus finir, il aurait encore honte, ce serait comme un feu dans sa poitrine, apte à tout consumer, elle se confondrait en excuses et les gars de la sécurité et le cochon s’en paieraient une tranche, ils reluqueraient sa jupe minuscule en se bourrant les cotes avec l’angle dur de leurs coudes. Et enfin, il repartirait avec elle, tandis qu’on les saluerait en souriant bêtement, comme dans ces séries minables où on règle un petit problème domestique par épisode, on les regarderait s’éloigner et il y aurait alors l’ultime traversée du Centre, en sens inverse cette fois, une autre traversée de la honte, qui sentirait l’odeur de son éternelle défaite. Lui, ratiboisé, tenant la main molle et indifférente de sa mère, tentant par cette seule et minuscule pression de la faire marcher droit ! Il ne serait pas là pour l’entendre, mais les gens se raconteraient l’anecdote, le soir venu, en dinant, « pauvre gosse » il dirait. Il se retourna vers Martin-Pierre et pensa en lui-même qu’il était injuste avec cet homme. La colère sans doute…

Les Pères Noël de plus de 50 ans sont unanimes : il est béni le temps d’autrefois. Les enfants grandissaient lentement. Ils pouvaient bien croiser 30 obèses à barbe en une seule journée, tous parfaitement dissemblables, leur petit cerveau restait parfaitement conditionné pour se soumettre à cette forme d’infantile crédulité qui les maintenait dans le gentil monde de l’enfance. Au mépris de toute vraisemblance. Aujourd’hui, ils ne sont plus dupes de rien. Ils savent – intuitivement, Darwin serait fier – que le gros gars qui se dissimule sous ce ridicule costume de fête est une vieille mare aqueuse qui croupit en bas de l’échelle sociale. Ils savent que sous sa fausse barbe, sa peau porte des marques de vérole, et toutes sortes de rougeurs dus à l’ingestion récurrente et malavisée d’alcools mal distillés. Autrefois, les gosses regardaient les Pères Noël, pleins de crainte et de défiance, et en même temps vaguement reconnaissants pour les bienfaits dont on les comblerait prochainement. Aujourd’hui, le compte en banque de leurs parents n’a aucun mystère pour eux, ils comprennent qu’ils sont tout en haut de la pyramide et qu’on a embauché un pochetron pour les divertir le temps que sonneront les grelots de la Natalité. Aussi, quand les mômes viennent ici pour passer quelques temps en compagnie d’un vieux trentenaire célibataire déguisé en cochon, ils savent parfaitement de quoi il retourne. Ils dansent, apprennent les paroles des chansons, pour faire plaisir à leurs parents. Ils ont dans le regard ce semblant de pitié qui ne vous laisse aucun doute sur ce qu’ils pensent et savent. Ils savent que ce boulot là, c’est celui qu’on fait quand on foire sa vie, ou qu’on manque un virage de son Grand Circuit. Ils dansent d’un pied l’autre, au rythme de leurs pensées troubles, glissent quelques regards pour Martin-Pierre l’homme-cochon pour lardons en pensant : « Pauvre type ». Extrêmement pédagogique quand on y pense ! Si j’avais un gosse récalcitrant, je le tirerais par la manche en lui disant : « tu veux finir comme le Monsieur là-bas, qui est déguisé en cochon et qui chante des chansons idiotes ? ». Non, non, bien sûr que non ! Ni ça, ni être déguisé en Bourriquet, en Mickey Mouse, qu’il vente, qu’il neige, ou que s’abatte sur nous la pire canicule de la décennie. Non, non, promis, je travaillerai bien à l’école ! Tout sauf ça ! Voilà ce qui est mort avec la fin de l’innocence : la dignité des hommes comme Martin-Pierre.

Alexandre était au-dessus de ces considérations là. Pères Noël et cochons-chiourmes. Il n’était déjà plus un enfant, la pyramide s’était écroulée sous son propre poids depuis trop longtemps pour qu'il s'en souvienne. Sa mère l’avait poussé ce matin d’un geste las et sans tendresse vers un inconnu, sans même regarder son visage. Et ce n’était sans doute pas la première fois. Elle lui avait dit : « à tout à l’heure, Pierre-Alexandre ». Martin-Pierre s’était présenté à l’enfant en l’accueillant d’un sourire à la fois chaleureux et grimaçant, le regard du gosse avait lancé vers lui des éclairs de compassion et de tendresse. L’air de celui à qui on ne la fait pas, il avait cligné de l’œil en direction du grand cochon, d’un geste lent, avait tendu sa petite main d’homme toute dure et pleine de colère en face de lui et avait dit : « Bonjour Martin, je m’appelle Alexandre ».

Il s’était bien tenu, sans doute pensait-il qu’il n’aurait servi à rien d’y mettre de la mauvaise volonté. Paule s’était occupée des plus petits et Alexandre avait lu posément la feuille de paroles qu’on lui avait donné. Il avait lu, jusqu’au bout. En relevant les yeux de la feuille jaune, tenue négligemment d’une main, Alexandre avait soupiré : « ce qu’elles sont idiotes ces paroles ! ». Et Martin avait répondu : « ne le dis pas trop fort, il y a des micros partout ici ». Leurs sourires s’étaient alors percutés l’un l’autre. « Un chouette gosse », avait pensé Martin-Pierre. Maintenant, ils étaient là, tous les deux, reflet l’un de l’autre à des âges différents, ne sachant que faire de leur corps. Martin-Pierre regardait l'enfant comme si les coups qu’il recevait, soudainement redoublés, lui cognaient également l’estomac. Par effet de rebond.

Paule fit quelques pas en avant, lança un sourire illuminé aux deux garçons et proposa : « Martin-Pierre, va te changer, on emmène le gosse manger une glace ; d’ici, on ne manquera pas sa Mère quand elle voudra bien revenir ». Les deux garçons sentirent alors le poids qui comprimait leur poitrine s’élever doucement comme un courant d’air et disparaître par une des grilles de la climatisation.

vendredi 24 avril 2009

Le chemin des dames


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Comment sortir d’une guerre estampillée 2.0, soit d’un conflit mondialisé – de soldats de plomb (ou de tigres de papier comme l’écrirait Mao) – dont les dommages collatéraux sont impossibles à mesurer (puisqu'inexistants) ?

La dernière dont je me souviens précisément est celle qui m’a opposé à l’infâme Didier Goux, qui, comme chacun sait est un gros con ! Gros con doublé d’un fêtard notoire qui aura au moins l’excuse – pour hier – d’avoir eu l'obligation de festoyer pour célébrer l’anniversaire de notre Maitre à tous, Nicolas, à la bien nommée Comète (bien nommée parce que les consciences y fusent comme des balles de shrapnel éjectées par une bande de snipers presbytes). Bien. Comment en suis-je sorti de celle-là ? Par décret personnel ! Il m’a suffi de décréter unilatéralement l’armistice, davantage par lassitude que par lâcheté (à moins que ce ne soit les deux, finalement… (ça, c'est pour laisser un peu de prise à ceux qui rêvent de victoire, je suis "sport" comme gars !)).

Je décrète donc que je m’en tiens là, laissant le soin à qui le veut de poursuivre le lancement de boules enflammées dans son coin. J’ai des trucs sur le feu et je compte bien attiser mon âtre, reprendre mon chemin, en sifflotant quelque air de mon choix. Comme un cowboy puant en somme ! Je prépare instamment (également) mon séjour en l’Ile de Beauté, pays accidenté des super machos du calbute, grands manipulateurs d’explosifs devant l’éternel. J’y réviserai les quelques leçons que j’y ai (lors de mon dernier séjour) laissées en suspens. Peut-être, revenant fort de techniques éprouvées, m’empresserai-je alors de transmettre sans attendre mon savoir à tous mes amis musulmans de la Place de Paris, en particulier au Parrain de ma fille qui n’attend que cela pour déclarer une Guerre Sainte des familles.

Dans l’attente, cordialement, veuillez agréer…etc., etc.



jeudi 23 avril 2009

"Napoléon s'appelait Bonaparte, et il a mal fini : je m'appelle Malaparte et je finirai bien"



Curzio Malaparte est un auteur résistant. Pas un résistant, dague-au-poing, pas un éternel soldat (quoiqu'il le fut aussi), mais un résistant de plume. Mais avant d’entamer ce chapitre là...

Curzio Malaparte, s’il est bien né en Toscane en 1898, porte à la naissance un prénom d’origine allemande ainsi que le nom allemand de son père. Kurt-Erich Suckert, voilà comment se décline son identité patronymique. Ce sont ses grands parents qui l’éduquent et font de lui l’italien qu’il ne cessera jamais d’être tout à fait. Lorsque la Première Guerre Mondiale éclate, il franchit la frontière, et ment sur son âge pour s’engager volontairement dans l’Armée Française. Blessé, décoré comme un arbre de noël aux couilles de titane, il s’engage alors dans une carrière de diplomate. Et c’est précisément à ce moment là qu’il commence à écrire et par la même à s’engager tout à fait ; sans possibilité de rémission, si l'on peut dire.

Malaparte n’a sans doute pas une vie exemplaire. Pas au sens où on l'entend. Pris comme chaque âme de l'époque dans le tourbillon historique qui voit l’émergence du communisme stalinien et des nationalismes européens, il se trompe, s'égare, erre, devient même un temps une sorte de théoricien du fascisme italien, avant de prendre ses distances avec la mégalomanie boursouflée de Mussolini. Sorte de métamorphose d’une pensée qui le conduira également à renier son nom, pour adopter celui qu’on lui connaît mieux : Curzio Malaparte.

En 1931, il publie un pamphlet d’importance, visionnaire sur bien des points : « Technique du coup d’état » ; dans lequel il dénonce la montée des totalitarismes, notamment celle qui conduira bientôt le Parti de Hitler au pouvoir en Allemagne. Cette liberté de ton, cette résistance, ce refus de la soumission lui vaudront la taule : cinq ans pour cette peine, et l’interdiction de ce livre étrange, à la fois furieux et foutraque, vif et approximatif (qu'il est recommandé de lire aujourd'hui, pusque l'interdit est tombé en désuétude).

Malaparte fut ainsi. Un homme en quête, un homme épris de l'Europe autant que dégouté par elle, rongé par le constat de sa déliquescence morale, qu’accélèrera cette Seconde Guerre, durant laquelle tous les hommes perdront quelque chose de leur âme, de leur identité, perdront irrémdiablement l’illusion d’une certaine forme d’innocence. Pendant le conflit, Malaparte est correspondant de guerre. Il voyage, parcourt le front, de Finlande jusqu’en Suède neutre, en Allemagne, en Pologne où il rencontre Hans Franck notamment ainsi que les têtes mondaines et aristocrates d'Europe. Que pouvait-il faire d’autre que d’écrire ? Rien il faut croire, le résistant de plume nota tout consciencieusement, consigna : l’ignominie, le désastre, la décadence, les diners mondains où les bourreaux se côtoient, partageant volailles rôties et mets raffinés, tout en se racontant leurs atroces récits de guerre, de pogrom et de massacres ; décalage ahurissant de cruauté entre la bonhomie des repas partagés, des fêtes oublieuses du temps et la misère crasse des écrasés d’Europe : juifs, tziganes, roumains, italiens affamés, faibles en tous genres, boiteux, estropiés des nations.

Ce livre glaçant, droit et fier, « Kaputt » (symbolisant par ce mot dérivé du yiddish l’écroulement du monde européen), Malaparte s’est battu pour ne pas le perdre, pour tromper une censure paranoïaque qui met le nez partout où cela lui chante, allant jusqu’à diviser son manuscrit en trois parties, le faire voyager sous le manteau de trois complices différents, venus chacun d’horizons différents. C’est le livre de l’Europe en quelque sorte, le cadavre en trois morceaux qu’un maigre lambeau d’espérance parvient à réunir en un seul corps : brutalement vivant !

Je ne vais pas me lancer maintenant dans une critique de ce livre. Il me faudrait prendre des heures, des jours. Ce serait critique impossible. L’Histoire, Le narrateur Malaparte et son humour féroce, les idées personnelles qu’il y développe, qui sont chacune de véritables théories en soi, à la fois soeurs mais aussi indépendantes, douées de vie, non seulement sur l’Europe, mais aussi sur les peuples qui la composent, sur les pouvoirs qui la dirigent, sont bien trop diverses et abondantes pour espérer en faire la synthèse. Espérant épuiser le sens de ce livre, je risquerais de n’épuiser que moi-même. Je vais donc m’attacher à ne parler que d’une des idées remarquables qui anime cette œuvre.

Cette idée - presque absurde à entendre ou à formuler - que la rage destructrice du peuple allemand, et des peuples qui acceptèrent de se soumettre à leur force (bon gré mal gré) tint essentiellement sur le postulat d'une haine du faible. Une haine du pauvre. Du malade. Du miséreux. Une peur physique de l'estropié, de l'impuissant, du réprouvé. Peur du juif recroquevillé, épars sur les routes du monde, raccomodant sans cesse sa Foi, malgré les pogroms, les crachats, les tabassages, les incendies, les saccages des devantures de leurs magasins, tatouées par la honte, réduites en miettes. C'est cette peur, et la haine qui en découla, écrit Malaparte qui transforma ces hommes en assassins. L'allemand voyait-il en cette armée de faibles un reflet déformé de ce qu'il fut entre les deux guerres ? Distinguait-il derrière les haillons et les difformités, quelque chose d'incassable, d'impossible à tordre, une résistance humaine que personne ne peut atteindre ? Cette idée, en tout cas, traverse toute l'oeuvre, constitue en quelque sorte son fil rouge, on l'entend lorsque Franck affirme être bon avec les juifs de Pologne, qu'après le repas, il canarde les enfants juifs qui font le mur du ghetto au moyen de trous creusés dans la terre, lorsqu'il joue du piano en bon concertiste qu'il est, glaçant les notes de sa folie furieuse. On l'entend résonner lorsque Malaparte revient à Naples bombardée, que les monstres sortent des endroits sombres où ils ont l'habitude de vivre reclus. On l'entend quand Malaparte cherche à dénicher le bourreau derrière l'homme, derrière ces masques bonhommes, dont ils se recouvrent tous la face. On l'entend lorsque Malaparte nous raconte la lutte absurde d'un Général allemand avec un saumon facétieux. On entend cette lutte éternelle, cette aspiration jamais comblée à la surhumanité, qui étreint puis éteint l'Europe, prisonnière de la glace comme ces chevaux encastrés dans un lac gelé, qui attendent la venue soudaine du Printemps pour pourrir et être enfin libéré.

"Kaputt", l'Europe, qui ne s'est pas encore relevée !



[Kaputt de Curzio Malaparte, trad. de l'italien par Juliette Bertrand - Ed. Denoël/coll. Folio - 497 pages]

mercredi 22 avril 2009

Sauvé par des idiots !


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Ce n’est pas sérieux. Pas sérieux, mais à vrai dire, il est prouvé que l’excès de sérieux tue.

Je suis né au milieu d’une famille de gauche. Une famille tout ce qu’il y a de plus rouge. Les femmes de ma famille sont toutes (ou presque, si l’on excepte une de mes grands-mères) féministes, certaines le sont avec une énergie que le temps n’érode pas. Ce combat constitue pour elles une nature, pour ainsi dire, si bien qu’elles n’ont pas besoin de le porter tel un drapeau. Elles n’ont pas besoin du reflet qu’il pourrait leur renvoyer. C’est leur force. Leur intelligence aussi. C’est pourquoi j’ai été surpris, tout récemment, de découvrir que le féminisme pouvait aussi produire quantité de monstres, vomissant leur rancœur pathologique sans aucune sorte de discernement. Mais il faut dire que je suis un naïf : tous les mouvements, y compris ceux qui prônent libérations et affranchissements produisent ce type de tares difformes. L’adrénaline de la lutte rameute toutes sortes d’individus écorchés, revanchards et maltraités par la vie ; ils veulent éclabousser le monde du sang qui excrète de leurs plaies pourries.

Prenons cet exemple, tour à tour comique et inquiétant ; exemple d’énergumène morveux persuadé que l’avenir de la femme passe par la reconduite de tout musulman à la frontière (elle reconduit aussi tout intervenant contradictoire aux portes de son blog au son de clinquants : « retourne voir ton imam ») ; persuadé que quiconque émet un avis contraire ou même nuancé est un tenant de ce qu’elle appelle drolatiquement « l’ordre patriarcal ». Ce qui me fait penser que le fanatisme est une merveilleuse chose, qui unit bien souvent croyants, idéologues et militants politiques dans le même lit. Autrefois, on se faisait péter les mâchoires par de gentils maoïstes, par de confraternels militants internationalistes, désormais, on va voir ce qu’on va voir, nous les mecs qui cirons les pompes des imams dans les caves de nos cités glauques…c’est à la hache qu’on va nous recevoir.

Bien entendu, cela n’est pas sérieux. Si je n’étais pas si bête, j’éviterais sans aucun doute de considérer ce genre de choses, d’y épuiser ne serait-ce qu’une minute de mon temps. C’est que cette colère me fascine, ces mots virtuels, si longtemps retenus prisonniers, dont on perçoit le remugle puant m’interroge. Je les pique au vif, je les provoque, je les incise pour voir de quelle matière ils sont faits. Je repars sans réponse, toujours. C’est d’autant plus idiot et inutile. De toute façon, plus le temps passe, plus les gens sérieux m’emmerdent, plus leur misère m’apparaît flagrante, nue et indécente. Ils ne veulent pas de ma pitié ou de ma commisération. Je les plains en quelques mots mais s’ils avaient quelque pouvoir, ils me les feraient ravaler avec quelques poignées de terre bien sèches. Comme d’habitude, j’attends donc que le temps fasse son effet, que les enténébrés s’illuminent ou qu’ils fassent leur temps puis qu'ils disparaissent, tout comme je fais maintenant le mien avant de disparaître à mon tour. J’espère in fine que la bêtise la plus crasse saura nous préserver de ces individus là !

dimanche 19 avril 2009

Corcovado


Bon dimanche à tous. Nous sommes tous des telenovelas... Paixão, minha querida !

vendredi 17 avril 2009

Telenovela # 1/2



Rosario tournait résolument le dos à Joao. Elle n’entendait pas les quelques paroles creuses qu’il répétait en boucle pour tuer littéralement le silence. Son regard à elle s’était paumé entre les quelques lignes d’horizon salées qu’elle contemplait de ce balcon filant qui constituait l’appendice chic du bel appartement, situé sur les hauteurs et dominant la plage de Recife, qu’elle occupait depuis que Luis, le plus fidèle des amants qu'elle connut dans sa vie, était parti en Espagne, transféré dans l’anonymat par le Sporting de Gijon, soucieux d’en finir avec l’atavique déficience de sa charnière centrale.

- Tu ne peux pas me faire cela, répétait Joao. Après tout ce que nous avons vécu ensemble. Après tout ce que j’ai fait pour toi, pour ta carrière. Lorsque tu n’étais rien. Rien, m’entends-tu, je t’ai relevé. Tu me dois tout !

« Tu me dois tout », hurla-t-il en tirant sur le bras de Rosario. La force de Joao, dont il n’avait pas conscience, fit faire à la jeune femme un tour complet sur elle-même. Le regard quelque peu étourdi (ceci accentuant soudainement la divergence du strabisme qui lui venait d’une terrible hérédité maternelle), elle mit quelque temps à retrouver la noirceur de son expression, celle qui la rendait si belle et si mystérieuse aux yeux de tous, celle qui lui avait permis de devenir une chanteuse à la mode, adulée par toute une région, elle, la jeune fille pauvre qui passa la majeure partie de sa jeunesse à amidonner pieusement en silence le linge de maison de la vieille Roberta Sa Moreira, matriarche richissime de la plus grande famille bourgeoise de tout l’état du Pernambouc.

D’une voix douce, absente, qui tranchait alors pathétiquement avec celle de Joao, violente, extérieure à lui-même, elle murmura : « je ne te dois rien. Je ne te dois pas la voix que tout Récife ne se lasse pas d’entendre. Je ne te dois pas cette misère qui transpire de mes mots et qui émeut les hommes et les femmes de toute la Province. Je ne te dois d’avoir su me battre contre ce sort méchant, qui m’a vu devenir si tôt orpheline, abandonnée, maltraitée. Je ne te dois rien ! Rien, tu m’entends ». Et elle tira également le bras de Joao pour lui faire comprendre qu’elle saurait aussi user de la force si nécessaire, mais le membre de Joao ne bougea que d’une moitié de centimètre. « Toi, tu m’abandonnes maintenant, tu me fais ce que l’on t’a fait », dit-il. « Tu m’abandonnes comme ils t’ont abandonné et tu reviens vers eux parce qu’ils reviennent. Tu reviens parce que tu n’as pas changé, tu es toujours la domestique que tu n’as jamais cessé d’être, ta jeunesse passée auprès du chevet de cette vieille fripée malhonnête a instillé l’instinct de servitude dans la moindre de tes veines. Tu es aux ordres, ma pauvre ! ». Entendant ces terribles paroles, Rosario se retourna à nouveau, ressentant à la suite de toutes ces voltefaces le début d’une douleur pernicieuse dans son bassin et prit conscience alors de cet instinct inné (oui, oui, il n’avait que trop raison) qui la faisait se soumettre à quiconque savait auprès d’elle imposer son autorité, qui l’avait rendu esclave consentante de Gerarjunho, vieux gardien de but de l’équipe de football des généraux de l’armée brésilienne à la retraite, aussi adroit de ses mains à la torture qu’à capter le cuir de quelque attaquant adverse que ce soit. Elle tâta sa joue et enfonça son index où il lui manquait la molaire qu’il lui avait arraché, un de ces soirs où la folie s’était emparée de tout son être. Elle se remémora les vieilles mains tachées de son du Général, qu’il posait sur elle, les frissons qu’elle ressentait alors et le mutisme noué qui fermait sa bouche et qui bloquait cet autre instinct de liberté qui vivait pourtant elle, comme dans le sein de chaque être humain.

Sans se retourner cette fois, elle dit d’une voix lente et résignée, presque étranglée par les sanglots fiers qui restaient comprimés dans sa poitrine : « je les croyais morts Joao ! ». Ils entendirent tous les deux ces mots résonner dans le salon. Joao leva le sourcil gauche et sembla même tendre l’oreille d’un coté puis de l’autre pour percer le mystère de cet écho étrange qui les mariait tous les deux dans une communion de douleur et de peine.

Reprenant presque instantanément ses esprits, Joao s’éloigna de quelques pas, se retourna prestement et se dirigea d’un pas hésitant jusqu’au bar. Il remplit généreusement de l'Amarginha dans deux magnifiques verres du cristal le plus pur. Se retournant à nouveau, il dit d’une voix à la fois chevrotante et pleine d’une démence résolue : « tu devrais boire un verre, tu vas en avoir besoin, tu ne sortiras pas d’ici avant qu’il ne soit mis un terme à cette folie ». Rosario, rompue, ne prit pas la peine de se retourner à son tour. Elle n’entendit que confusément les paroles de son vieil amant. Elle contemplait, l’âme perdue, les vagues folles qui se brisaient en contrebas sur les rochers indifférents de Récife.

mercredi 15 avril 2009

Combats de saison


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Toute la nuit.

Le Printemps me réveille. Vallonné ! J’ai des velléités de descentes et d’ascensions. Je suis comme un yoyo à la con, j’ai ces temps de suspension ; quasi infinis. Je me réveille, je m’endors, je sirote tout jusqu’au cul de la bouteille. Je ne rampe pas sur le sol laissant de vieilles traînées derrière moi comme une vieille limace dispendieuse, je n’ai pas la gueule de bois. Un léger engourdissement des orteils, seulement un peu de salive sous les ongles. J’ai mal aux reins, à force, enfin, on dit les reins, c’est le bas du dos plutôt, mes reins bien sûr qu’ils vont bien, je suppose qu’ils filtrent tout correctement comme on leur dit, sont aux ordres, mes reins !, j’ai sommeil, mais je m’en fous, j’ignore ça, les trois bougies ont chacune sur le crâne une petite flamme minuscule qui crépite. Elles survivront jusqu’à ce qu’elles n’en puissent plus ; leur naissance fixe d’emblée leurs limites : espérance de vie, capacité de résistance. Optimales tout de même, il n’y a pas un souffle de vent dans la pièce, l’atmosphère est lourde, immobile, les odeurs de sueur s’incrustent partout : avant même de crever, nous formons déjà de la poussière, de la poussière avec nos vieilles peaux mortes, avec quelques résidus de crasse gorgés de notre propre humidité. Mais quoi ?, c’est l’odeur qui rend vivant.

Répète ! Elle répète en souriant : « c’est l’odeur qui rend vivant ». Bien. C’est bien. Même si tu l’as répété juste pour te foutre un peu de moi et de ma grandiloquence récurrente.

Parfois, tu sais, j’ai l’impression qu’on s’est conviés à un banquet. Un banquet pour deux convives morts de faim. C’est le Printemps, te dis-je, qui me réveille. C’est à elle que nous devons tout. C’est ma saison. L’hiver, je m’endors, comme un vieil ours. La nuit me semble alors éternelle. L’été, je souffre le martyr. La chaleur me tue et me plonge dans un bain d’ivresse. Je fais tout dans les vapes. Dans les vapes, je cherche des coins à l’ombre en tirant la langue. L’automne, je deviens spongieux, toute l’eau de cette saison de merde me rend gros, me gonfle, quand on me tord, c’est bien entendu, je dégouline d’une vieille eau noire et grumeleuse, je pue l’eau croupie à plein nez. Puis on me récolte dans un seau et l’on me vide dans le premier caniveau venu. Le Printemps, c’est ma saison de conscience, ma saison d’harmonie. Ma saison de noces concupiscentes. Je me réveille. Je vis. J’explose.

Il y a bien ce rhume des foins qui me bouche le nez depuis plus d’une semaine. Cette sinusite de merde qui me ferme les oreilles et m’écarlate les gencives. Cette vieille toux grasse qui me fait trembler toutes les cotes flottantes. Ce temps que je perds, du coup, dans une salle d’attente de mon généraliste, à me demander vaguement de quoi souffre celui-là, et celle-ci – j’adore ce jeu – dont les jambes sont un peu grasses mais jolies quand même, et encore cet autre là, qui n’a l’air pas commode et qui me reluque de travers on ne sait trop pourquoi. Tous des hypocondriaques, moi le seul malade ! Mon âme fait des bulles, mon corps a le hoquet. Les deux sont en conflit, ils vont se régler le différend à coups de tatanes, à coups de savates dans la tronche. Et, je sais qui va gagner. Tout le monde le sait, eux-mêmes le savent, avant de se foutre sur la gueule. Vous le devineriez au premier coup d’œil si vous pouviez les voir : le gros faible en culotte serrée et le petit sec, bien nerveux, qui a de la dynamite dans les poings !

A poil, enveloppé d’odeurs de gel douche racoleuses, je m’étends sur mon lit, la maladie dans les veines, le Printemps dans le désir, le silence envahit tout. Les flammes des bougies ont mauvaise mine. Elles dansent encore, folles et résistantes. C’est l’odeur qui rend vivant. Elle. Elle sourit. Elle prend des précautions, fait le tour de moi-même sans rien dire. Les mots ne sont pas coincés dans sa gorge, ils n’existent pas, ils n’ont pas été créés pour ça, nous les piétinons, les mots, nos petites flammes expirantes, théâtrales, font figure de feu de joie.

Nous piétinons les mots. Les lèvres et le reste de nos corps pleins de la salive de l’autre, nous accueillons le printemps en silence. Un.

dimanche 12 avril 2009

Joyeuses Pâques



A tous ceux qui passent, passeront ou sont passés par ici.

Et à tous les autres.

vendredi 10 avril 2009

Nos vies à deux balles


Voir tout le monde s’agiter comme ça, ça me fiche légèrement les jetons. Je veux dire, moi aussi, j’aimerais croire en la possibilité d’aubes nouvelles. Les recommencements seraient éternels, nous tournerions en rond autour de notre propre Histoire pour ainsi dire.

Mais j’ai de plus en plus de mal à y croire.

Avec l’âge, disons-le tout net, de plus en plus de choses me semblent futiles, voire indignes d’intérêt. Il y a quelque temps, je me suis par exemple interrogé sur l’opportunité de me raconter davantage à travers ce blog. Bien vite, c’est cette question là qui a surnagé : pour raconter quoi ? En contant ses malheurs et peines, on pleure sur soi, devant les autres, qui, médusés, vous adressent des paroles compatissantes. Cela a quelque chose d’indécent. En contant au contraire ses joies, on étale son bonheur devant les autres ; au risque de les exclure sans autre forme de procès. C’est pour le coup d’un mauvais goût achevé. Oui, se raconter, simplement, sans larmes ou effusions. Oui, mais pour raconter quoi ? Quoi ?, qui soit véritablement digne d’intérêt ? Est-ce triste de vivre une vie qui ne vaut pas le kopeck qui vous doterait de l’ambition de la raconter ? Je ne sais pas mais je la considère comme ça, ma vie. Je n’ai pas de Destin. Pour l’instant. C’est une vie qui ne vaut pas grande chose, une vie à moins d’un kopeck, autant dire une vie à deux balles, merci. Bien sûr, pour moi, elle vaut plus cher qu’en apparence, merci encore, elle vaut tout l’or du monde, mieux, elle est inestimable. Et oui, c’est moi qui vit dedans. Je ne suis pas un être malheureux. Je ne suis pas neurasthénique, solitaire, délaissé, malade et abandonné ; et je la chéris, ma vie à deux balles autant qu’à moins d’un kopeck. Si il ne me restait plus qu’elle dans mon porte-monnaie, je ne pourrais que m’en sentir encore plus riche. Mais, cela n’est pas suffisant pour que je raconte.

Pas suffisant. Que pourrais-je vous raconter qui vous surprenne, qui vous fasse comprendre quelque chose de votre vie à travers la mienne. Et bien, ne suis-je pas un peu en train de le faire ? Ce faisant, tant qu’on y est, je m’interroge aussi sur cet empressement qu’ont les êtres humains à tout noter des événements de leur vie. Ils enrobent des morceaux de leur histoire d’une gélatine épaisse et les emprisonnent dans des bocaux de formol. Pourquoi faire ? Si j’étais un psy un peu véreux, je tenterais d’expliquer que l’angoisse de l’oubli, de la perte, in fine, de la mort, est la seule explication raisonnable. Je ne suis pas un psy véreux. Je ne suis qu’un scribouilleux malhonnête (c’est déjà pas mal, merde). Enfin, il doit bien y avoir un peu de ça, mais ça ne peut pas être que cela. Nous, êtres humains, sommes à l’étroit, en nous. Toute cette chair, cet assemblage d’os et de ligaments, et cette petite boîte ridicule qui abrite notre cerveau, nous ne rêvons que d’en sortir. Nous voudrions nous voir comme nous pouvons voir tous les autres corps de cette planète. De l’extérieur. Scénariser sa vie peut en donner l’illusion. Se raconter aux autres, par écrit, ou simplement lorsque vous conversez avec un collègue pendant la pause clope de 10 heures, oui, cela peut constituer une illusion plutôt confondante. L’autre vous écoute, il ne soupçonne même pas que votre âme se scinde alors en deux, ou plutôt, que votre âme se désenglue de votre corps, qu’elle flotte au-dessus de la conversation et qu’elle se nourrit, se repose, s’évade.

Tout ça pour vous dire (car j’avais quelque chose à dire) qu’il faut toujours éprouver quelque tendresse pour tout être qui se raconte. Même si ce qu’il dit de lui n’a strictement aucun intérêt pour vous, même si cela ne vous apprend rien, même si vous n’attendez qu’une chose, que cette ignominieuse répansion se termine. Parce qu’un être qui se raconte est une des plus formidables aspirations de liberté.

mardi 7 avril 2009

Faites oeuvre utile

Venez en aide à une jeune artiste qui débute.

Elle en veut, elle a la gnac attitude ! Elle ne demande qu'un peu d'amour. Votez pour elle !

lundi 6 avril 2009

Rénovons le déclin


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Le déclin, c’est plus du tout ce que c’était. Antan, on pouvait refiler à l’Europe toutes les MST du monde libre, on pouvait bombarder tous les prépuces du vieux continent de bactéries dégueulasses sans se faire de mouron. A l’époque, on avait du Nimier à tous les étages. C’était bon, c’était grand, parfois, c’était même carrément fendard. On avait des taules à l’atmosphère bien viciée, on se faisait serrer dans les douches par des Fleurs-à-Genet musculeuses. Tout était décomposé, malade, décrépi, agonisant. L’Europe était alors un corps à qui l’on prêtait toutes les afflictions possibles. C’était le bon temps quoi !

Avec la démocratisation, tout part en sucette. Même le déclin, ma bonne dame ! Des petits gars tristes viennent agiter leurs biceps sous votre nez, tandis que vous dégustez un expresso bien serré à la terrasse d’un café inondé de soleil ; on ne peut plus être tranquille. Ce que le français est pénible tout de même. On le sait, 60 millions de français sont sélectionneurs de l’équipe de France de football. On a aussi 60 millions de géopoliticiens, 60 millions d’économistes, 60 millions d’historiens, 60 millions de critiques littéraires, 60 millions de psychanalystes et 60 millions de philosophes patentés. Ça fait du monde à écouter.

Pourtant c’est le déclin ! Le déclin grave. Il est urgent de faire quelque chose. On le sait depuis longtemps on a autant d’idées que de pétrole. Mais on a quand même des chartes. Des chartes de qualité par exemple, comme pour les employés de la Sécurité sociale. Dans la charte du bon goût anti-déclin-de-France, on recommande l’usage d’une langue française aux ordres. Car, c’est certain, on le sait, l’étranger des banlieues détruit notre langue à petit feu. Eux, leur rap ultra-violent et leurs saletés de sms ! Cela s’incruste entre les pages des glorieux romans français pour dévorer lentement mais surement leurs défenses immunitaires. De quelle langue française s’agit-il au juste ? Personne ne le sait, on a 60 millions de linguistes, ça fait 60 millions d’avis sur le sujet. Bigre. Alors ? On devine l’idée. Remontons le temps, avant que les vagues métèques ne déferlent sur nos têtes. Mettons… Avant la Première Guerre Mondiale ? Quand chaque français parlait alors le patois de sa région ? Quand dans les tranchées, le calaisien n’entravait rien à ce que pouvait bien lui raconter le rennais ? Non. Non, certes. En réalité, c’est une certaine idée du français que l’on défend. Une certaine idée de la langue ! Une certaine idée, on t’a dit ! Va donc pour la certaine idée.

On a aussi une certaine idée du déclin. Par exemple, cause principale, fondatrice si l’on peut dire, le français aime battre sa coulpe ! Il vit dans une mare vaseuse de repentance permanente (la collaboration, la colonisation...). Et c’est mal. Ça le détruit à petit feu, on vous dit ! Il lui faut redevenir fier de son identité, de ce qu’il est, de son drapeau, de son hymne, de ses grands hommes d’état. Seul le français a honte de sa nation, honte de son histoire, seul le français, s’il se dit fier d’être né ici, fier de défendre sa patrie reconnaissante, se voit sur le champ soupçonné de nationalisme rampant. Partout ailleurs, le patriotisme est naturel et naturellement récompensé. Aux Etats-Unis, le plouc du Midwest (on le sait parce qu’on regarde le JT de 20h00) ne manque jamais de planter une bannière étoilée à proximité du seuil de sa maison (dont il ne va pas tarder à se faire exproprier). En Croatie, depuis la guerre fratricide qui a fait bouillir les balkans, on affiche son patriotisme comme un étendard ; fruit d’une lutte encore fraiche de sang, de misère, de malheur. En Angleterre, on est bien chez soi, on aime toutes les spécificités de sa nation : même sa monarchie désuète et un peu ridicule. On s’aime avec autodérision, mais bon sang, ce qu’on s’aime quand même. Il n’y a qu’en France que les mots France, français, Nation, Etat, Patrie font frémir. Qui les prononce est un fasciste, un xénophobe. Qui les prononce est un patriote sans foi, une saloperie pétainiste. Pourquoi pas ?, ça se défend. Ce qu’on oublie de dire, c’est que partout ailleurs, on ne vit pas recroquevillé sur un héritage fantasmé qui lentement pourrit toutefois sous nos pieds. Ce qu’on oublie de dire, c’est que partout ailleurs, on n’a pas une si haute idée de sa force, de sa culture et de sa langue (au point que toutes les autres semblent inférieures en comparaison). Ce qu’on oublie de dire, c’est que partout ailleurs, on n’a jamais cru à cette sorte de mythe que l’on nous a fait avaler avec cette connerie d’exception française. Que partout ailleurs, on fait fructifier, partout ailleurs, on avance droit devant, partout ailleurs, on ne ressemble pas à ces vieux vampires décomposés qui passent leur temps en partouzes décadentes. Partout ailleurs, on ne rêve pas de baiser et de re-baiser inlassablement les mêmes cadavres. Partout ailleurs, l’Histoire est en marche. On oublie de dire qu’ici, elle est en branle. Non pas parce que l’étranger grignote lentement notre virilité nationale, mais parce que nous avons oublié qu’une nation, un état, un peuple, sont autant de jardins qu’il faut sans relâche cultiver. La France est seulement vieille et fatiguée. Elle veut juste pioncer un peu !

Je dois bien l’avouer, moi aussi, ça me titille ; j’ai bien envie de me lancer dans la rédaction de chartes. C’est pratique on peut en faire sur tout. Par exemple, elle serait belle ma charte sur la redéfinition du déclin vrai. On demanderait aux signataires de dénoncer les déclins faux et de prêter serment et allégeance au déclin vrai. On aurait « nous aussi » une certaine idée de la France, et de la langue française, et ce serait bien, ce serait chouette, ce serait comme dans une chanson d’Yves Montand où on est tous potes de déclin vrai. On pourrait appeler ça : « déclins d’avenir » par exemple. Je ne sais pas, y a pas tout un tas de trucs qui vous inquiètent vous ? Moi si. Par exemple, ça fait quand même un bail que la France n’a pas gagné l’Eurovision. Ça fait un bail qu’on n’a pas fait un truc vraiment dégueulasse qui serait apte à nous nourrir la repentance pour les 20 ou 30 prochaines années. Voyez comme on décline de partout ? ça donne carrément envie d’employer des locutions latines, de s’entailler l’annulaire pour se faire frères de sang.

Allez, je n’y résiste pas, je me laisse aller à l’Article 1 # Rénovatio Declinus :

« L’imposture décliniste est en pleine expansion. Nous, partisans du déclin vrai rénové, nous souhaitons œuvrer pour la renaissance de l’ancien déclin nouveau et nous engageons dans une certaine forme de résistance à l’égard de la bien-pensance décliniste ambiante. Fédérons nos forces !

Article 1 – Tout signataire de la charte doit impérativement coordonner ces actions avec les autres membres du réseau « Rénovons le déclin ». Sans cela, nous ne pourrions obtenir le résultat souhaité, à savoir : une certaine idée du déclin et une certaine idée des idées certaines visant à le combattre ».



(Comme je suis un gars participatif, je vous laisse le soin de compléter la charte ; à vot' bon coeur)

vendredi 3 avril 2009

Les rejetons


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Paradoxalement, c’est aux époques les plus consensuelles que l’on trouve le plus de rebelles. Vous allez me dire que cela n’a rien de paradoxal que c’est tout du moins chose la plus logique du monde, puisque le consensus mou qui régit nos sociétés engendre par essence les rebelles qui dans le futur parviendront à le briser. Quelque chose me dit qu’il y a confusion des genres.

Le rebelle, l’insurgé et le révolutionnaire ne sont pas à mettre dans le même panier. L’insurgé est un élément de la foule. L’insurgé ne pense pas. Dans la foule, il est pure action. Pure action coordonnée au sein d’un désordre massif, visant à détruire aveuglément ce qu’il croit être la source de sa misère ou de sa colère. Il cherche à s'éteindre en éclatant comme une étoile en fusion. Le révolutionnaire, lui, est l’aboutissement d’un autre type de consensus, qui certes n’existe pas encore. Il est idée pure. S’il parvient à unir d’autres révolutionnaires à sa cause, il devient alors force, puissance et peut parvenir à renverser l’ordre établi, en édifiant de suite un nouveau.

Le rebelle, lui, est d’une nature différente. Il n’a pas la rage nihiliste de l’insurgé, pas de démarche révolutionnaire visant à construire une pensée. Il ne croit pas en l’édification effective d’un monde nouveau. Il n’a même aucun intérêt à renverser les déséquilibres fonctionnels de la société dans laquelle il évolue. Ils sont son beurre et sa crème. Le rebelle fait non seulement partie du système, mais encore mieux, il le renforce, il l’alimente. Il s’en défendra, à l’évidence. [Sincère ou non, là n’est pas véritablement la question] C’est pourtant un fait. Le succès d’une entreprise quelle qu’elle soit ne l’intéresse pas. Le rebelle n’aime pas la compagnie. Pourtant, il sait bien d’intuition ou d'expérience qu’il n’y a pas de réussite solitaire. Ce qu’aime le rebelle par-dessus tout, en réalité, c’est se distinguer. Etre à part. A l’écart. Pointer du doigt les errances d’autrui pour mettre en valeur sa propre personne, élever son savoir présumé au dessus des autres, être la lumière indifférente qui méprise les ténèbres de tous ses prochains. En apparence, le rebelle n’a pas de manières, mais il adopte bien sûr un système de pensée, entièrement guidé par quelques idées-phare. Il saupoudre le tout de colère, d’intransigeance un peu vulgaire et le tour est joué. Il dit les choses grossièrement (comme s’il était étranger à toutes formes de convenance), est semblable à cette sorte d’anguille visqueuse qui vous glisse perpétuellement entre les doigts mais il ne perd jamais de vue ce qui constitue son but ultime : le ressassement inlassable d’idées récurrentes. C’est ainsi qu’il illusionnera les autres sur la qualité de son combat, ainsi qu’il ne pourra risquer de laisser polluer sa réflexion par des idées qui pourraient éventuellement l’infléchir. D'ailleurs, comme chacun pourra prévoir à l'avance le sens de n'importe quel discours de n'importe quel défenseur acharné du consensus établi, celui du rebelle ne sera un mystère pour personne. Les idées resteront les mêmes : même dialectique, même rhétorique, même forme discursive.

Voilà qui est rassurant. Tout le monde vit dans le même monde, chacun à sa façon apporte une pierre à l’édifice, tous sont fragments du mortier qui permet à l’ensemble consensuel de rester solide et droit sur ses fondations.

mercredi 1 avril 2009

Le cochon-chiourme - (3) - Piano



L’été, bien entendu, c’est irrespirable. La faute aux grandes verrières qui coiffent le crâne mi-aplati, mi-bombé de la Grande Galerie Marchande. L’air conditionné tourne alors à pleins tubes, pulse de longues brises froides, semblable à ces courants d’air champêtres qui rampent continuellement sous le pas des portes qu’on a mal rabotées. En manque d’oxygène et grelottant – comme lorsque vous prenez l’allée du rayon frais du supermarché, vêtu seulement d'un t-shirt de saison, que votre œil, à toute vitesse, fait défiler pour votre libre arbitre les pots de yaourt, leur prix, leur arôme – vous vous sentez contraint de piétiner. Pas trop vite ; vous halèteriez. Pas trop lentement ; histoire de vous réchauffer juste un peu les os.

La Grande Galerie est coupée en deux par une place blanche et illuminée, censée ressembler à l’intérieur d’une rotonde. A l’épicentre, on a disposé une estrade circulaire et un piano, ainsi qu’un homme rétribué pour y jouer quelques airs inoffensifs et bon marché. Installés en cercle autour de l’instrument, de couleur crème, d'allure massive, presque de mauvais goût, d’autres petits fauteuils en cuir sont occupés par ces flâneurs dont les pieds sont gonflés et endoloris par une trop longue marche. Tandis que le pianiste joue son morceau sirupeux sans y penser, en essayant d’ignorer le monde qui l’entoure, ils se prélassent et s’abandonnent quelques instants. Traits tirés, muscles courbaturés, ils s’avachissent en déposant sur le sol leurs gros sacs mous aux marques des grandes enseignes, qu’encadrent leurs jambes tendues. Le regard vide, ils tripotent une canette de soda dont le liquide gazeux s’évente lentement. Ils se déchaussent, massent leurs pieds rouges, martyrisés par les brides, lacets, élastiques de leurs chaussures et de leurs chaussettes. Massent leurs pieds humides de sueur, leurs orteils comprimés sur lesquels se sont agglutinés de petites boules-peluches de couleur, cotonneuses et détrempées ; ils les plongeraient volontiers dans de grandes bassines d’eau si on leur en donnait la permission (ce qui arrivera sûrement un jour ; on finira sans doute par mettre à leur service une petite armée de pédicures dévoués).

La rotonde des peaux mortes et des cors rougis !

Face au pianiste, les architectes ont également cru bon d’installer une des quatre grandes entrées du Centre Commercial. L’été, déjà le souffle court, l’air conditionné vous fouette la peau et si vous choisissez de vous installer là, sur ces fauteuils en cuir craquelé, le froid vous pique et vous plonge progressivement dans une sorte de sommeil à demi-rêche. Quand les portes du sas s’ouvrent en grand, un vent caniculaire vient tout balayer et vous étourdit subitement. Les avachis et leur pianiste passent ainsi du chaud au froid, ils grelottent puis étouffent, puis tremblent, puis soupirent, les gouttes de sueur qui dégoulinent de leur corps se figent, puis deviennent brulantes comme si elles reposaient sur un tapis de petits galets exposés au soleil assassin d’une zone désertique, tandis que tournent autour de tous, les notes absurdes et délirantes d’une valse viennoise pour touriste peu regardant.

Paule et Martin-Pierre ont une représentation à 10h00 du matin. A cette heure là, il n’y a jamais grand monde. Deux ou trois gosses, pas plus. Les serveurs des franchises de restauration ne dressent pas encore les tables. Depuis quelques jours, ils ont pris l’habitude à cette même heure de faire les cent pas autour du chapiteau. L’œil torve, ils reluquent Paule sous toutes les coutures. Se penchent de coté quand elle se baisse pour ramasser un truc tombé par terre ; le vieux mouchoir plein de morve d’un enfant abandonné par sa mère, l’histoire d’une petite heure ou deux. Tandis que la mère roupille un peu plus loin, tandis que la mère se paie ce luxe trop rare, le mec du restau de sushi fait un clin d’œil à celui de la pizzeria d’en face et les deux se marrent en clignotant sans cesse de la paupière. L’autre matin, Martin-Pierre a croisé le gars des Sushis. Il lui a dit : « vous êtes graves les mecs, on croirait que vous venez de sortir de taule ». Yakitori a répondu : « T’es curé ou quoi ? Qu’est-ce que ça peut te foutre ? ». Martin-Pierre n’a rien ajouté. Il a sobrement haussé les épaules, fermé son casier et s’en est retourné, sa queue en tire-bouchon là où elle devait être. Paule n’est pas dupe. Elle ignore ces pauvres cons aussi superbement que possible. Elle ne leur fait même pas grâce d’un regard courroucé. Elle le sait, ces mecs sont comme des petits insectes. En bonze soucieux, elle ne les écrase pas. Elle respecte leur existence minable. Elle ne se salit pas le karma pour aussi peu de choses.

Ensuite, le midi, Paule flâne un peu. Elle remonte la première partie de la Grande Galerie marchande. Fend l’air des franchises universelles. Elle ne jette même pas un œil aux vitrines qui la bordent. A mi-chemin, elle s’arrête sous la rotonde et écoute le pianiste défroqué qui joue son air merdeux pour quelques estomacs vides. De loin, Martin-Pierre a coutume de la regarder. C’est plus fort que lui, dirait-il. Les notes se perdent et résonnent sous le dôme. Quelques mélopées élimées, des trucs d’ascenseur comme on dit, pas violents pour deux sous, Titanic, des machins de ce genre. Paule écoute. Elle ne rit pas, ne sourit pas, elle n’affiche pas cette sorte de moue narquoise qui peint parfois le visage de quelques flâneurs, contemplant la scène à distance étudiée. Elle écoute, quasi religieusement. Martin-Pierre s’approche d’elle, attend quelques secondes avant de parler et demande : « tu aimes ça ? ». Elle répond : « non, pas vraiment ». « C’est le pianiste qui te plaît, alors ? », il demande encore. Elle dit : « ben non ». Et elle n’ajoute rien de plus. On ne sait pas pourquoi elle vient là chaque midi. Pourquoi elle applaudit avec enthousiasme à la fin du morceau, avant de reprendre sa marche pour rejoindre le réfectoire, de déambuler entre les hommes et femmes qui viennent en sens contraire sans faire le moindre écart, comme autant de robots sans âme. Pourquoi elle semble ne considérer personne d’autre que Martin-Pierre ici, comme s’il était unique (je veux dire : particulier). Pourquoi elle s’installe toujours à l’écart, à une table pour deux seulement. Pourquoi lorsque Martin-Pierre arrive quelques instants plus tard, maladroit, son plateau plein d’assiettes et de ramequins entre les mains, lançant ici et là des regards inquiets, elle fait soudain de grands gestes pour attirer son attention. Pourquoi ?

Avec elle, Martin-Pierre est comme un gosse timide. Il ne sait pas trop comment dire les choses. Même lui expliquer le boulot est une épreuve en soi. Il aimerait lui parler d’un air détaché, pour lui faire comprendre que toute cette farce n’a aucune importance, mais il refuse de se dénigrer ainsi. Il est comme tout le monde, il fait son job et s’y cramponne exactement comme tous les autres. Prétendre le contraire serait avilissant. Cracher sur son emploi, aussi minable soit-il, c’est se cracher en plein visage, pense Martin-Pierre. Il garde donc pour lui sa colère, sa rancœur et sa frustration. Il aimerait lui dire qu’il ne faut pas qu’elle le juge, qu’il vaut mieux que ce putain de costume rose, mais sa fierté l’en dissuade. Qu’importe dans le fond, on n'a pas forcément besoin de dire les choses. Paule, quand elle sourit, on a l’impression qu’elle comprend.