mercredi 20 mai 2009

On ne rigole plus



L'élection européenne a au moins une qualité. C’est une élection nationale, à un seul tour, et l’on peut y faire accéder des listes relativement indépendantes des sphères d’influence habituelles, afférentes aux traditionnels partis politiques. Elle nous offre donc un tour d’horizon tout à fait représentatif – à l’instant « T » – du paysage politique français.

Et bien, quel choix nous est offert ?

Les extrêmes sont là, avec les mêmes idées qui datent maintenant de plus de cinquante ans. Elles seront toujours là cinquante ans plus tard sans doute, avec d’autres têtes mal moulées pleines des mêmes tas de concepts mal digérés. Cela m’amuse toujours de constater que les plus internationalistes sont aussi les plus fervents antimondialistes (ils vont dire alter- pour noyer le poisson) et eurosceptiques de la bande. Chez les rats musqués d’en face, au sein d’un parti en déliquescence (qui avait pourtant réussi – ce qui n’est pas un mince exploit – à unifier toutes les composantes de droite extrême, des royalistes jusqu’aux catholiques intégristes en passant par les antisémites et les néonazis), le chien n’a de cesse de se mordre la queue, on tente vainement de dorer sa bouillie philosophique d’un vernis de modernité. Las, la caravane passe.

Le Parti du chef de l’état, contre toute attente, ne semble pas s’en sortir si mal aux dires des sondages. Malgré tout ce qui objectivement démontre que son action politique nous mène lentement mais sûrement dans le mur. Lorsque Jacques Chirac a remis les clés de l’Elysée, j’étais persuadé que l’on ne verrait jamais pire. Vous le savez maintenant, j’avais tort, on a vu pire. Chirac n’avait aucune idée, Sarkozy en a trop. C’est un publicitaire que nous avons à la tête de l’état. Il manie les concepts et les idées, creuse une brèche ici, en exploite une autre là, créant une sorte de confusion brumeuse pour tous ceux qui envisageraient de dégager la cohérence supposée de son action politique. On le voit bien, il y a conflit entre l’Etat et les opinions de l’homme, les deux se combattent, s’affrontent, se contredisent, l’annonce impulsive d’un jour devient le lendemain une loi qui affirme le contraire de qui était dit et percute violemment d’autres lois qui semblaient emprunter des chemins contraires. C’est le désastre pur et simple. Pour conduire Sa liste, le chef a conçu une sorte de ticket gagnant, constitué d’un brontosaure et d’une moderne. Aussi différents que ces deux là tu meurs ! Mais on fait ce qu’on peut avec ce qu’on a, on se tient main dans la main devant l'objectif et la France vit sous la chape de plomb d’une tête de gondole qui utilise l’élection pour annoncer publiquement une disgrâce. C’est dire si l’on tient à l’Elysée l’idée européenne en haute estime. Va, ce sera l’occasion de raconter au petit enfant de France comment le président Sarkozy sauva l’Europe toute entière de l’érosion libérale !

En face le PS continue de ne servir à rien. De ne rien défendre. De ne rien incarner. C’est Harlem Désir qui a l’honneur des pancartes. Je le connais mal, Harlem Désir. Je ne l’ai jamais entendu défendre ne serait-ce que l’esquisse d’une idée. Je ne sais pas quelles sont ses convictions, je ne sais pas ce qu’il veut défendre, je sais de quel bois européiste il se chauffe. Il a au moins le mérite d’être là, se dit-on, au moins le mérite de faire semblant d’y croire. Mais moi, je n’y crois plus. Bientôt, le PS ressemblera au Parti des Verts, il s’habituera bientôt à remonter sans cesse son propre courant, à contrarier sans cesse son destin. Ce sera comme chez les verts, oui, à la différence sans doute que les verts croient encore en leurs principes et qu’au Parti Socialiste, on ne cesse de les renier autant que l’on se renie les uns les autres, on ne cesse de prendre son bâton de pèlerin pour aller camper le martyr, le Saint François d’Assise du pauvre. Pourquoi ? ça !, si l’on savait ? A cause des ambitions dévorantes de certains ? On sait ce qu’il advient lorsqu’aucun des postulants ne cède la place : tout le monde y perd.

Ah, il y a la troisième tête de l’hydre, François B. !Bayrou, le pamphlétaire ! On a les pamphlétaires que l’on peut ! Un livre, le revoilà parti en chasse. Ce mec aussi est d’une autre époque. Il me fait penser à un vieil instituteur de l’après guerre, infatué de lui au possible. Jusqu’où peut aller cette posture ? De lui non plus, je n’ai jamais entendu une idée. J’ai bien entendu des déclarations d’intentions, des positions de principe, de grandes valeurs moralistes. C’est beau, cette complaisance qu’il a envers lui-même, c’est même effarant. On n’a pas vu ça depuis Mitterrand sans doute. C’est peut-être ce qui lui offrira le destin qu’il poursuit inlassablement. On ne lui souhaite pas !

Il y a aussi les partis du néant : les verts, les communistes, nos chasseurs alliés à cette tête de nœud du Puy-du-Fou, la liste de Dupont-Aignan qui est une sorte de Bayrou du pauvre avec une élocution un peu agaçante, les écologistes indépendants (avec Francis Lalanne en tête de liste, on croit franchement rêver), les fachos indépendants menés par Carl Lang, déçu des désirs bruns d’avenir modernes susmentionnés, Lutte Ouvrière, Europe Démocratie Esperanto (là, nous sommes au bord des larmes), le Parti Breton, le Parti Fédéraliste. Et puis, le parti antisémite (rebaptisé anti-sioniste pour la forme) de Dieudonné Mbala Mbala.

J’en oublie peut-être, oui, mais c’est cela le paysage politique français. Point par point. Des fédéralistes, des régionalistes, des fachos de tous bords, des passéistes de toutes origines et des grands partis aux abonnés absents. C’est moi où tout cela manque d’aspirations ? C’est moi où l’on obtient là l’éclatante preuve que rien, rien ne peut aboutir de tout ce fatras informe ? Oui, quel choix s’offre à nous ? Comment en toute conscience croire un tant soit peu en ce vote ? Si vous n’avez plus le choix qu’entre les mous du genou et les durs du biceps qui n’ont d’autres rêves que de vous mettre en terre ? Vous pouvez continuer à choisir ? Pourquoi ? Parce qu’il le faut ? Est-ce là l’idée démocratique, l’obligation de les entendre tous, ceux qui n’ont rien à dire et ne prétendent même plus avoir un message à vous transmettre, comme ceux qui ont plus de vérités que de bon sens ?

Oui, c’est cela le paysage politique français. Pour la première fois de mon existence, il me semble aussi navrant qu'affligeant. Navrant dans son ensemble. A toucher un bulletin de vote, j’aurais presque peur de m’y salir les mains.

mardi 19 mai 2009

Pass the peas !



Ce matin là (un matin vieux d’une moitié de décennie), je me suis levé (ce que je fais tous les matins, bien heureusement). Je suis parti au turbin avec ma vieille Clio toute pourrie qui dort aujourd’hui du sommeil du juste au paradis des tires valeureuses. Sur la route, j’ai fait glisser le curseur de la radio sur TSF. A cette époque là, Jean-Michel Proust, présentait un disque par jour, comme on ne manquait pas d’imagination, cette petite chronique matinale s’appelait « le disque du jour ». Et ce matin là, « le disque de jour », c’était celui d’un inconnu des quatre coins de la France, mais d’un habitué de la rue des Lombards, un mecqueton malingre du sud, peuchère !, monté sur le dos de la capitale pour gratter le gras de son beurre : Olivier Temime.

Au volant, j’ai rigolé sournoisement. Je le trouve un peu con ce Jean-Michel Proust, gentil, pas méchant, mais un peu affecté comme une bonne tripotée de journaleux de jazz. Le périphérique s’offrait à moi et je laissais s’étendre sur mon âme sombre une vague de chaleur et d’autosatisfaction. Que va-t-il nous présenter ce matin, ce bon vieux Jean-Mi, un petit foireux à mèche qui reprend Monk avec des pincettes ? Rien de tout ça en fait. J’ai découvert ce matin là que le gusse en question soufflait dans son biniou comme pas deux. En écoutant le morceau trop attentivement, j’ai même manqué d’envoyer ma clio encore vivante dans la glissière de sécurité. Quelques jours plus tard, j’achetais la galette de l’iroquois de Provence ! ça sentait mieux que la lavande…

Un an plus tard, un peu désœuvré, je lui ai adressé une lettre, au jeune saxophoniste en pleine montée de sève. Je ne sais plus du tout ce que j’ai pu foutre dans ce courrier, griffonné un dimanche sur le quai déserté de la Gare St Lazare. Des mots les uns après les autres sans doute. Toujours est-il que quelques jours plus tard, un sms à l’accent chantant me proposait d’aller boire une mousse dans un troquet de la Goutte d’Or. Rendez-vous fut pris, mousses furent sifflées et Temime devint un ami. Il y eut quelques autres beuveries (de plus sérieuses que l’initiale), d’autres concerts, et même une autre galette bien sonnée, branchée sur électricité.

Bon. Il est un peu casse-miettes cet Olivier parfois. Il aime raconter à tout le monde que j’ai utilisé son disque comme bande originale de mes galipettes matrimoniales ! ça manque d’élégance ! Ce qui est vrai, c’est qu’à ce propos, y a bien une anecdote croustillante qui ne passerait pas le célèbre et totalitaire cryptage d’une chaine payante ; mais nous ne sommes pas de la botte pour rien, nous connaissons les vertus de l’omerta, et, si vous le voulez bien, nous en resterons là ! Bien sûr que ça m’énerve, Olivier, parfois, il a le don de me faire passer pour une groupie ! Tss tss ! Bon, allez, c’est vrai que j’en suis une. J’aime les musiciens qui n’ont pas le chou mais qui préfèrent étaler leurs couleurs sans trop se soucier du pourquoi du comment. J’aime aussi les Bill Evans torturés, mais pas les sophistiqués factices qui oublient trop souvent qu’il y a des types au bout de la ligne qui sont là pour les écouter, mieux les entendre ! Olivier n’est pas de cet acabit, il souffle, il danse, il crache son feu et advienne que pourra. Il a bien raison à mon avis. Le jazz, ça peut tout aussi bien servir à pousser des beuglements, à boire comme un puits sans fond jusqu’au matin, à se vautrer dans la luxure la plus épaisse et la plus immaculée ainsi qu’à se laisser emporter par les soubresauts démoniaques de son arrière-train.

Bon, bon. J’y arrive. C’est un heureux évènement que j’annonce. Ce cher Olivier a maintenant tout un groupe autour de lui. Des buveurs, des grailleurs, des gouailleurs, tout comme lui, les colonies de vacances pour tout le monde, Solenzara et crème solaire, et ensemble, ils respirent, et font bouger les tables, jouent des vieux standards et des funks qui font mal aux dents : une machine à jouer, à festoyer. Et les voilà qui sortent tous ensemble un album, sous le même nom (hommage biscornu et rieur à Rahsaan Roland Kirk, le saxophoniste aux bourrasques dégroupées) : en français, les esclaves consentants, en langue de Thatcher, The Volunteered Slaves.

Voyez leur site internet, ces gars là sont des gosses. Des gosses qui vieillissent bien, des musiciens qui n’ont pas oublié que si on se fait chier dans la vie, alors que quand même, enfiler les notes comme des perles, c’est un plaisir rare qu’il faut se chérir pour soi, on meurt plus vite. On y trouve des recettes de cuisine, des envolées lyriques, des tranches de quotidien, des vidéos potaches ! C’est précisément cela : un petit déjeuner à Babylone, bébé !

(C’est le printemps, j’ai les pores qui s’ouvrent)

Alors quoi !, j’en sais rien, ce disque, il vaut certainement qu’on se décarcasse un peu pour lui et qu’on le refile à tous ceux à qui l’on veut du bien. Et puis aussi qu’on murmure dans les oreilles de son voisin bouché (qui l’est à cause d’avoir suivi cette merde d’Eurovision du début jusqu’au décompte final de poyntssss !) que ces esclaves lubriques occupent le Sunset (rue des lombards à Paris) les 4, 5 et 6 juin. Ils y joueront peut-être en combinaison de latex, pour qu’on leur fouette les fesses. Ce qui serait encore mieux, en tout cas, c’est que ceux-qui-m’aiment-me-suivent participent à une petite sortie collégiale. Ce serait l’occasion de bouger vos popotins, bande de larves !

Le samedi 6 juin par exemple, nous pourrions envisager une transhumance au Sunset pour lubrifier la toile ! Enfin, vous faites comme vous le sentez, moi, j'y vais !


[C'est aussi à lire chez Marianne]

dimanche 17 mai 2009

L'homme qui tombe applique


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Je ne suis pas très doué pour estimer le prix des choses. Je me souviens à l'époque de ce jeu à la noix : Le Juste Prix ! Un jeu télévisé d'une bêtise insondable. D'autant plus idiot que je perdais à chaque coup. Eliminé au premier tour sans aucune cérémonie, incapable d'estimer correctement le prix d'un sèche cheveux, d'une bagnole coréenne, d'un lave-linge, d'une lampe halogène, d'un meuble à ranger les C.D. ou d'un chien en plâtre ! Vidé ! Toujours est-il que si je ne sais pas apprécier le prix des choses, je suis toutefois capable d'en concevoir (ou d'en imaginer) la valeur ! Dommage, le jeu télévisé "le juste rapport qualité/prix" n'existe pas et n'existera sans doute jamais ! Je reste donc un loser de première catégorie et m'en félicite comme il convient !

A ce jeu là (qui n'existe pas, mais on s'en fout, on va faire semblant) je vote pour l'iphone ! Pendant mes vacances en Corse, j'ai joué un peu avec celui de ma moitié et je n'hésite pas à affirmer que ce machin est extrêmement bien fichu. Pour téléphoner, gérer ton carnet d'adresses, tous ces contacts qui sont tes amis sur face book, pour agender toute ta vie en quelques tapotements d'index, pour voguer sur la toile bien sûr, et même, pour brillamment publier des billets. Mieux que bien fichu, en fait ! Par exemple, la page internet s'adapte à ton désir de lecture, tourne l'écran de l'iphone à l'horizontale et la voilà qui obéit aux ordres. Au bout de quelques minutes de manipulation, te voilà ravi, étonné, bluffé, tu commences certes à ressentir les roulements de tambour d'une légère céphalée, mais c'est là le petit prix qui ne figure sur aucune brochure et surtout ça n'enlève rien aux qualités technologiques du machin. Et je le dis d'autant plus que - en ce qui me concerne - je suis bien loin d'être un... comment on dit déjà ? Ah oui, un geek !

Du coup, (et c'est normal) Apple ne cesse de nous inonder de spots télé pour vanter les mérites de sa technologie. Ton iphone a une application pour tout. Tu cherches un appartement, coco ? Il y a une application pour ça ! Tu cherches une gonzesse pour la nuit ou pour la vie ? Il y a une application pour ça ! T'es perdu en pleine Lozère et les autochtones te foutent les pétoches ? Pas de panique, il y a une application pour ça dans ton iphone ! Ton iphone est maintenant ton meilleur ami. Tu cherches un resto, un dimanche, dans un patelin de trois âmes ? Il y a une application pour ça (elle te dira bien sûr de rentrer chez toi, c'est la valeur de l'application à sens pratique) ! Tu ne sais pas pour qui voter aux prochaines élections européennes ? Et oui, il y a une application pour ça aussi ! T'en as marre des tes gosses et tu rêves de les balancer dans une benne à ordures ? Ton iphone a eu temporairement une application pour ça ! Tu vis, tu respires ? Il y a une application pour ça ! Résumons, Ton iphone est l'applicateur divin, tout puissant, omniscient, omnipotent (si tant est que tu disposes d'un bon gros réseau en état de marche) qui épouse toutes les formes de ton existence. Selon tes moyens, tu peux être plus ou moins appliqué par l'engin, bien sûr, mais c'est la loi capitaliste qui veut ça ! Plus tu palpes, plus ton iphone prend de l'embonpoint. C'est aussi le but de cette armada publicitaire : te faire consommer de l'application supplémentaire ! Et je suppose que ça marche, que l'application Apple se vend comme des petits pains...

La dernière en date se soucie même de ton transit. Oui. Si tu as la tuyauterie bouchée, tu peux te foutre ton iphone dans le cul ! Il y a une application pour ça !


En dépit des apparences, le jeune homme sur la photo n'est pas Xavier Bertrand.


[A la surprise générale, cet article idiot a été repris par Marianne]

vendredi 15 mai 2009

Location de travail à durée déterminée



J’ai abordé le sujet il y a quelque temps déjà, mais le voilà qui rebondit malgré moi. C’est Claire Chazal l’autre qui m’en a parlé en se grattant négligemment le lobe de l'oreille gauche (ce qu’il faut d’effort pour soulever la partie de brushing qui le recouvre, je ne vous le dis pas…).

Quand il s’agit pour une entreprise qui annonce de grassouillets bénéfices d’en faire un tant soit peu profiter ses salariés (qui y ont nécessairement – rappelons-le – apporté une importante contribution) elle n’hésite pas à défendre ce qu’elle croit être l’essentiel de sa liberté. Liberté, c’est un mot qui sonne agréablement aux oreilles. On distingue de suite l’image pieuse d’un Rimbaud détalant au devant (sic) des dangers du monde.

Et Pourtant… Suite à une information révélée par le quotidien Libération, Hertz France, l'entreprise de location de voiture, a bien confirmé jeudi 14 mai (accrochez-vous, le style est à chier) que "l'ensemble de ses cadres, représentant moins de 10 % de ses effectifs, a reçu une proposition à participer à une réduction de salaire basée exclusivement sur le volontariat et ce pour une période limitée dans le temps" (…) "Cette initiative a été proposée pour améliorer la gestion des coûts dans cette période économique difficile", a ajouté Hertz. Explicitons ! Pour "préserver au maximum les emplois" dans le contexte de crise, le loueur de voitures a demandé à ses cadres de renoncer, sur la base du volontariat, à au moins 5 % de leur salaire brut pendant trois mois par "effort de solidarité".

Traduisez de la manière suivante. Quand l’entreprise fait des bénéfices, elle est libre d’en faire ce qu’elle veut. Comprenez aussi : l’argent est une propriété, le travail est une sorte de location. Quand en revanche l’entreprise est dans la panade (ou qu'elle prétend l'être), elle se métamorphose alors en socialiste tout ce qu’il y a de plus sectaire. Soucieuse de "préserver au maximum les emplois" (sous-entendu : on licenciera un petit peu quand même), la Direction de Hertz indique malicieusement qu’elle fait de l’intérêt général une absolue priorité. Ce qui n’est pas envisageable dans un sens (la redistribution) le devient donc miraculeusement dans l’autre (la cession d’une partie de son salaire). N'est-ce pas merveilleux ?

Ce qui nous fait penser qu’il n’y a sans doute rien de plus vrai que ce splendide adage : on ne prête jamais qu’aux riches !



[Les tenants du capitalisme aimeraient nous persuader que les dérives que l’on prête à leur système chéri ne sont le fait que d’une minorité d’acteurs. Des dévoyés, des salauds, des véreux, des sans scrupules ! Or, chaque jour, nous sommes informés de ce genre de bizarroïdes distorsions, chaque jour nous constatons que ce qui est vrai la veille peut devenir parfaitement faux le lendemain. Le moins que l’on puisse penser, c’est qu’en réalité, c’est bien la nature même du système qui est pourrie.]

jeudi 14 mai 2009

Aux chiottes, le monde !


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Bon, j’ai trop bouffé. Je vais encore mettre deux ans à digérer toute cette viande morte. Je regarde les autres convives avec étonnement, ils ont tous disposé une main au-dessus de leur assiette et ne bougent plus. Je regarde derrière mon épaule, la maîtresse de maison n’est pourtant pas dans les parages, mais quand je me retourne, j’aperçois devant mon nez une grosse cuillère pleine de purée de céleris qui se renverse et déverse son contenu dans mon assiette. « Non, je proteste, je ne suis pas un ogre ! ». Mais tout le monde sait autour de la table que je suis de ce genre de spécimen bipède qui ne sait pas dire non. Je ratisse donc mon assiette, la mine triste, fâchée de devoir céder à nouveau devant une de mes faiblesses persistantes.

Le vin aussi fait son effet. Il faut que je m’en déleste un peu. Prenant le soin de laisser un peu de purée dans mon assiette, je me lève de table et emprunte le petit couloir qui vous mène ici jusqu’aux chiottes. J’ouvre la porte, m’engouffre à l’abri et me verrouille. Le coup d’œil est rapide. C’est un luxe, me dis-je, d’avoir une fenêtre dans ses chiottes. Ici, elle est située à hauteur de front sur votre droite, petite, on l’entrouvre légèrement pour que vous puissiez pisser (entre autres) en écoutant le chant des oiseaux, du vent bruissant dans les arbres du jardin. On entend d’ici quelques rires, quelques fortes exclamations qui éclatent en désordre de la table des convives mais cela ne suffit pas à enrayer la fabuleuse mécanique à uriner qui sommeille en chacun de nous. Mais que dire de cette véritable cuvette-mausolée qui émerveille à chaque visite ? Ah, là, il faut que j’en dise un peu plus sur la maîtresse de maison. En réalité, c’est une expression qui la qualifie fort mal. C. travaille dans la Finance. Elle a un mari, qui travaille dans la Finance. Deux enfants : un garçon et une fille. Elle a la quarantaine légèrement passée. Je crois que l’on pourrait dire qu’elle est de ces femmes qui vieillissent bien et qui continueront à bien vieillir, même si elle s’habille souvent avec peu de goût. Elle est intelligente, vive, agréable, cultivée, un peu égocentrique sans doute, mais que celle ou celui qui ne l’est pas un petit peu jette la grosse pierre qui git à ses pieds. Je crois pouvoir dire que je l’apprécie. Il arrive bien entendu qu’elle m’agace prodigieusement, mais pas assez pour que soit nourrie quelque rancœur.

Ce mausolée donc ! C. aime voyager, elle sillonne le monde depuis bien longtemps maintenant. J’ai presque peur de devoir dire qu’elle collectionne le monde. Je ne sais pas d’ailleurs comment elle choisit ses voyages : a-t-elle par exemple un globe sur pied rotatif qu’elle fait tourner les yeux fermés – se tenant prête à arrêter sa course à la force d’un seul index, risquant à tout moment la noyade en plein Océan Indien – pour laisser le hasard l’emmener là où ses rêves ne la portent plus ? Je serais tenté de l’imaginer. Il est possible également que la destination d’un voyage soit une cause suffisamment importante pour que toute la famille y participe activement, brochures et descriptifs touristiques à l’appui. Les uns opposant de catégoriques vétos, les autres applaudissant des deux mains. Le monde devient une sorte de supermarché (même élu au suffrage universel), ils le picorent nonchalamment, presque blasés. Quand C. rentre de voyage, elle nous montre les photos que la famille a réalisées. Elle parle des lieux immortalisés sur pellicule (elle sait bien sûr qu’une photo est hélas singulièrement périssable mais c’est à l’aune de notre propre durée d’existence potentielle que nous jugeons de ce qui est immortel ou de ce qui ne l’est pas ; il y a dans cette pratique de la photo de tourisme la conscience innée qu’il arrivera un jour où notre mémoire partira en lambeaux comme le pelage d’été qui survient après quelques séances trop prolongées d’exposition au soleil), évoque les habitants des pays visités, témoigne des tempéraments, des coutumes locales, des situations politique, économique des régions traversées à la vitesse de l’astéroïde. Défilent alors sous chaque paire d’yeux des images parfois belles, parfois proprement étonnantes, parfois ternes, parfois mal cadrées, parfois étranges, de monuments, de paysages, de lieux insolites. Je n’ai pas la fibre globe-trotter. Ces séances conviviales m’ennuient la plupart du temps. Cela m’endort. Les photos passent de mains en mains, je les prends aussi, les considère, la paupière avachie, l’esprit ailleurs et les refourgue à toute main qui se tend dans ma direction. Mais je n’en dis jamais rien. Je sais garder cela pour moi, parce que j’ai le souci des convenances, mais surtout parce que je ne me sens pas le droit de planter mes griffes dans le bonheur d’autrui, même si par ailleurs, ce bonheur me semble aussi aigre que frelaté.

Mais revenons à cette cuvette-mausolée. Sur les trois murs qui encadrent la chiotte impersonnelle (par là, j’entends qu’elle est semblable à des millions d’autres), une galerie de photos est également à disposition. C. devant les Pyramides de Khéops. C. devant la Tour de Pise. C. devant le temple d’Angkor. C. devant la statue de la Liberté, et aussi, au pied d’un Abraham Lincoln géant-en-plâtre. C., en robe légère, marchant sur une plage de rêve, caraïbes turquoise. C. dans les rues de la Havane. C. devant la Mosquée Bleue. C. aux quatre coins du monde, ici, là, encore ici, dispersée, dupliquée, multipliée, éclatée. L’on retrouve C. et le monde, ou une compilation du monde, ici, coincés dans les chiottes d’un pavillon de banlieue. Voilà ce qui m’émerveille de terreur.

Comment pisser dans pareille condition ? Cela me coupe l’envie, la plupart du temps. Lorsque j’y arrive, je pisse honteux, recroquevillé. Je me fais alors l’impression d’un cynique aigri, qui pisserait sur le monde autant que sur les rêves d’autrui. Certains pisseraient sans aucun doute le sourire aux lèvres, certains pisseraient joyeux et facétieux voire espiègle, le bassin vacillant pour emmener leur jet d’urine chaude de droite à gauche sur la cuvette. Pas moi, parce que je ne suis pas très adroit pour commencer, et principalement parce que je dispose d’une conscience très affirmée de ce que l’on appelle u, symbole. Pourquoi a-t-elle disposé toutes ces photos dans les chiottes ? Est-il possible qu’elle n’ait saisi l’incongruité d’un tel choix ? Est-il possible qu’elle ne se soit jamais représenté le visiteur échoué ici, assis sur la cuvette, chiant allègrement devant ses photos de vacances? C. au Machù Pichù, C. au Kenya, C. devant l’Opéra de Sydney, C. devant un geyser islandais. C., panoramique, devant le Grand Canyon…

Cette fois encore, je ne peux pas. Non, je ne peux pas. Je reste interdit, complètement inhibé. Virilité ratiboisée entre les mains. N’insistant pas, je me rajuste, puis retourne m’asseoir à table, avec les autres. A mon arrivée, le silence s’installe. Il dure quelques secondes avant d’être rompu. « Alors, c’était comment l’Inde ? », demande un convive.

mercredi 13 mai 2009

Lingua viva



Bastia est une ville tordue, gaulée comme une tignasse grêlée d’implants revêches sur un mont chauve. Turbulents, maisons et immeubles escaladent la montagne, les façades rénovées cohabitent avec celles, décaties, défraichies, qui n’ont pas eu la chance de l’être et perdent leur peau par plaques grosses comme le poing. Sur les hauteurs surtout, on ne voit plus que ces bâtiments là, qui se tiennent encore debout, suivant un enchevêtrement de ruelles sombres. Sur les mêmes hauteurs, la Citadelle bastiaise domine la mer, la Vieille Ville et le Vieux Port. Une journée ne suffit pas pour s’y perdre. Vos pieds vous mènent là où bon leur semble, d’escaliers en escaliers, de petites ruelles en artères béantes. Ici, vous longez ses cotes et vous contemplez l’horizon bleuté de la Méditerranée, là, au bas d’un petit escalier en fer sans âge, vous vous cognez le front contre la porte d’une de ses églises planquées, qui révèlent des trésors de finesse et de subtilité. Les corses ont pris possession de ce lieu cloîtré qui vieillit lentement depuis le 14e siècle. Leurs cordes à linge pendouillent devant vos yeux, presque au ras du sol, pour continuer votre marche, il vous faut parfois marcher penché comme une de ces vieilles caricatures à grosses mailles que vous croisez presque partout. Les veuves éternelles dont je vous ai déjà parlé !

Près des remparts de la Citadelle, pour descendre vers le Vieux Port, vous empruntez les Jardins Romieu ; dédale d’arbres, de sentiers sinueux, de rocailles anarchiques. L’improvisation latine dans toute sa splendeur. A travers les branches des arbres, vous devinez un chemin et il mène à une impasse. L’expression abrutie, vous retournez sur vos pas, le soleil qui perce la végétation vous nique les yeux. Vous dévalez de vieux escaliers, hésitant, vous engouffrez votre courage dans un tunnel puant dont on ne devine pas la sortie opposée, mais au bout, vous pénétrez dans une giclée de lumière mille fois reflétée par les eaux du vieux port, les narines pleines d’odeurs prêtes à en découdre ; car ici, tout est question de lutte, d’orgueil, de refus obstiné de la défaite. Comment disent les corses ? Toujours vaincus mais jamais soumis ! Jamais soumis.

Le Vieux Port est une sorte d’enclave dotée d’une porte désuète à deux têtes. Deux petites vigies inquiètes. Les restaurants et troquets l’ont cerné, lentement. L’âme corse a cette culture là aussi. Les terrasses des cafés sont rarement bondées, mais on y trouve toujours quelques échoué(e)s. Un type en train de lire la feuille de chou insulaire. Deux gonzesses en train de parler de la troisième, qui s’est éclipsé pour aller pisser mais revient dans une minute. Ici, l’anarchie a pris fin, vous ne vous perdrez plus, le déterminisme reprend le dessus, comme tout le monde, vous ferez le tour complet de l’eau, à pas mesurés, votre souffle court ne couvrira pas le son produit par les clapotis de l’eau, secouée par les lents mouvements des bateaux. Vous mangerez à La Barcarolle ou au Wha ; où vous voulez !, vous m’avez pris pour un guide touristique ?

Ensuite, tout dépend du chemin que le hasard choisit pour vous. Vous pouvez longer le littoral et finir sur la Place St Nicolas. Longue, étirée comme un tapis de cérémonie. Plantée sur sa peau tannée par le soleil, une statue de Napoléon en empereur romain. Sous les coups de burin inspirés d’un florentin zélé, le petit homme énervé est devenu musculeux, massif, sculptural. Il y a de quoi rire, franchement ! Vous distinguez le Port Nouveau, vulgaire parce que banalement moderne. Les gros ferrys y patientent en rade, immobiles. Les passagers embarquent en silence, sourient quand on leur prédit un temps radieux, grimacent quand on leur promet une tempête certaine. Il m’est arrivé de prendre le ferry un jour de tempête, ce jour là, je me souviens avoir dégobillé la moitié de mes organes tandis que l’autre moitié priait sans doute pour sa survie. Tous les autres passagers étaient aussi verts que moi, se bousculaient pour aller dégueuler, restaient étendus sur le sol parce qu’il paraît que c’est ce qu’il faut faire pour atténuer le mal de mer. Croyez-moi, c’est de la foutaise en branches. Ce jour là, j’ai sans doute même prié pour que l’on coule tous et que les grands fonds nous engloutissent. Sur l’instant, j’ai sans doute voulu mourir. Mais le ferry a finalement accosté, mes pieds ont finalement retrouvé la terre ferme et je n’ai guère mis de temps à oublier tout de mes pensées noires et vaseuses.

Entre la Place Saint Nicolas et le Vieux Port, il y a aussi la Place du Marché. Coincé entre quatre murs, l’air y circule en se mordant la queue. Les corses d’un coté vendent leur charcuterie. Entre eux. Stricto sensu ! Coppa, figatellu, vins, huiles d’olive de Corse AOC, sourires de rigueur, apostrophes d’un étal l’autre en dialecte du cru et rires-fusées qui cinglent les oreilles du continental. En face, à l’écart stricto sensu !, les arabes vendent quelques légumes. Le débit est mesuré. Quelques aubergines par là, quelques tomates par-ci. Le potager de Mémé déballé sur une table en équilibre sur deux tréteaux ! Stricto sensu, depuis ce qui nous semble la nuit des temps, il y a eu une partie du marché de Bastia réservée pour l'étranger, un coté honni que le corse a toujours pu regarder de biais, en direction duquel il a toujours pu chiquer sa colère. Avant les arabes, les sardes occupaient sans doute ce bout de Place. Sans doute étaient-ils plus silencieux, plus noirs, plus imprévisibles. Ils sont partis et les arabes les ont remplacés ! Stricto temporis alors ! Depuis quelque temps néanmoins, un étal corse a pris fait et cause pour la cohabitation (bon gré ou mal gré, faute de places suffisantes, personne n’en sait rien), l’apartheid est donc rompu. Ce n’est pas encore la totale fraternité, il n’est pas encore né le temps où l’on verra Saverio le receleur de saucissons trinquer avec Mourad le tâteur de courgettes, mais c’est un début, un début mesuré. Une faille dans la défiance des uns vis à vis des autres. On se demande bien pourquoi arabes et corses se détestent si cordialement. Ils ont des cultures similaires. Des tempéraments convergents. C'est peut-être bien pour ça finalement...

Bastia est exactement à l'image de ce petit marché de rien, lorsque vous croyez détenir entre vos doigts une petite poussière de vérité, le vent vous la souffle aussitôt. Il ne vous reste plus qu'à regarder le sol où vous en distinguerez un milliard d'autres. Toutes vous murmureront une vérité différente de la voisine. Bastia est un mensonge, l’un des seuls qui mérite d’être entendu.



[edit- ce billet est aussi lisible sur le site Marianne2.fr ; ici]

lundi 11 mai 2009

La joie au ventre



Je crois que j'aime autant partir que revenir. J'aime mon chez moi, je ne l'aime jamais autant que lorsque j'en pars pour y revenir. J'aime Paris bien sûr. Même si Paris pue, même si le Périph' engorgé que je vois de chez moi dresse au-dessus de nous une enveloppe laiteuse de pollution. J'aime les parisiens, même s'ils s'ignorent les uns les autres, il arrive parfois qu'ils rompent brutalement leur autisme et vous éclabousse d'un sourire merveilleux, même si pour la plupart d'entre eux, ils barbotent dans une pataugeoire de certitudes confortables, pseudo-intellectuelles, il leur arrive sans qu'on s'y attende qu'ils égratignent un peu du masque qu'ils ont perpétuellement collé au visage. Paris, les parisiens, je déteste tout ça autant que je l'aime, et c'est sans doute pour ça que je ne pourrais jamais vivre ailleurs. Je les quitte le sourire aux lèvres, j'y reviens la joie au ventre !

Les corses, en comparaison sont simples, affables, constants. Une chose agréable que l'on peut constater en Corse quand on se balade avec sa marmaille agglutinée aux basques : les enfants sont bienvenus. On vous recommande même de les laisser tranquille quand vous tenez à ce qu'ils restent calmes. Cette gentillesse, étrangement, cette licence vous apaisent les gosses mieux que toutes les gesticulations parentales ! A Paris, bien entendu, avant même que vous ne posiez le séant d'une de vos gamines sur une chaise d'un restaurant ou d'une terrasse, on vous balance des regards soupçonneux, exaspérés. Et pourtant, j'aime revenir ici. Je sais bien que dans peu de temps je vais m'engueuler avec les serveurs malappris, voire menacer quelques uns de leur foutre mon poing en pleine tronche, mais ça ne me gâche pas mon plaisir ; ça l'engrosse !

Parce qu'ici, c'est chez moi !

Ce foutoir incessant me plaît ! Mon voisin qui fait la foire jusqu'à plus d'heures, ça me plaît ! ça me plaît de me dire qu'il me pompe l'air avec sa musique de décérébré ! C'est une ville qui me convient parfaitement : j'aime en partir et j'ai toujours hâte d'y revenir. Voir la mine réjouie de mes parents aux portes de l'aéroport, emprunter l'autoroute de nuit et sillonner entre toutes ses voitures énervées, tendues, avant ça, dans l'avion, montrer du ciel, aux enfants, la Tour Eiffel (que je déteste tout le reste de l'année) qui brille de milles feux, ouvrir nerveusement la porte de mon appartement, plongé dans les ténèbres et reprendre peu à peu la place que j'occupe. La mienne. Toutes ces choses un peu idiotes. C'est le bordel des émotions en somme !

Je suis revenu. Joyeux. Comme toujours. J'ai aimé partir. Pour l'aller, j'ai empaqueté mes affaires, fiévreux. A la descente de l'avion, le vent corse m'a soufflé au visage pour me souhaiter la bienvenue. Je l'ai laissé me pousser dans le dos, ai appris à décompter minutieusement mon temps. J'ai goûté quelques instants de bienheureuse paresse. Puis, j'ai fait de nouveaux bagages, pour emprunter le chemin inverse. Nous ne nous sommes pas attardés devant l'aéroport car les au revoir nous sont pénibles. Je suis sorti de la voiture en faisant semblant d'être en colère. "C'est la dernière fois que je pose le pied sur cette île de plouc", ai-je dit en claquant la portière ! J'ai regardé ma soeur et ai ajouté : "partir fâchés, ça nous faciliterait les choses"... Mes neveux ont ri et j'en ai profité pour embrasser leur visage et leur tignasse. Dans la voiture, prenant le chemin du village, le plus grand a pleuré quelques larmes amères ; nous ne sommes pas partis assez vite. Nous ne nous voyons pas assez, les gens qui s'aiment n'ont jamais assez de temps pour s'aimer autant qu'ils le voudraient. C'est comme ça ! Tu t'y feras neveu, tu as toute la vie pour t'y faire. Notre avion a décollé, quelques heures plus tard, puis il a atterri. Pendant tout le voyage, mon épouse s'est cramponné à son siège et je me suis bêtement moqué d'elle. Bêtement. Je ne change pas, c'en devient lassant. J'ai maintenant le teint légèrement hâlé car je n'aime pas cuire au soleil. Je suis revenu. Je reviens toujours. Je repartirai dès que je le pourrai ! J'aimerai revenir parce qu'ici, c'est chez moi !

samedi 9 mai 2009

Avenue Emile Sari


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Avec les enfants, nous remontons l'avenue Emile Sari. Deux petites vieilles occupent le trottoir. Elles ont des trognes de petites vieilles corses : voutées, le buste enveloppé d'un gilet lâche et détendu, elles regardent le bout de trottoir qui dort sous leurs pieds, grosses binocles chaussées. Il y a là un chemin de sang, des gouttelettes rouge sombre qui forment un petit sentier sinueux qui s'éloigne arbitrairement. Plus on l'emprunte, plus le sentier s'élargit.

Nous les entendons deviser entre elles. La plus vieille a un peu de poil au menton et un visage doux. "Qu'est-ce qu'il s'est encore passé ici !", dit-elle en secouant sa vieille tête. Elle ne suppute pas, tout est clair pour elle. Une bagarre, une rixe, cette habitude de voir se régler les conflits à coups de poings, dans le meilleur des cas.

Ces deux petites vieilles insulaires ont quelque chose d'universel. On les retrouve partout ailleurs. Partout ailleurs, d'autres petites vieilles voutées inspectent d'autres trottoirs maculés de sang et désespèrent du monde qu'elles piétinent à petits pas usés. Elles m'émeuvent à vrai dire !

Nous les dépassons sans nous arrêter. Quelques mètres plus loin, je me retourne encore, elles sont toujours au même endroit, toujours penchées. Les gosses ont des petites figurines qu'ils font sauter de promontoires imaginaires en promontoires illusoires (le monde est au service de leur imagination ; tables de troquet, capots de voitures, boites à lettres...), je les surveille d'un œil. Juste sur notre gauche, un enfant à peine plus âgé que ma plus grande fille est assis sur un banc, tête en arrière, de sa main droite il maintient un mouchoir imbibé de sang sur son nez, sa mère est à coté de lui, paquet de mouchoir à la main, elle lui dit d'une voix sereine et rassurante : "tiens, prends-en un autre". Sans bouger sa tête, il tend la main vers un autre mouchoir en papier.

jeudi 7 mai 2009

Claire Chazal de moi-même


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M'en fous. Mais alors, à un point ! M'en fous totalement ! C'est bien simple, je m'en tamponne le coquillard, tiens ! Je m'en oins la rustine ! C'est à croire que n'aimons rien d'autre que passer tout notre temps à discutailler, blablater, tailler le bout de gras ! Mieux !, c'est comme si tout avait été soigneusement aménagé pour ça : parler, débattre, de tout, encore, et encore, et encore. Sans arrêt ! La société est devenue un salon. Un salon où l'on cause, où l'on rebondit ! ça me fiche la migraine ! J'y peux rien. Je m'en fous. Je devrais pas, mais je m'en fous de leurs porcs malades, je m'en fous que Ségolène Royal trouve bon de s'excuser au nom de tout le pays sans même la queue du début d'un mandat ! je m'en fous de ce gros taré de Fofana et de son procès. Tu vas voir, chacun pourra témoigner son horreur, son indignation, son émotion sa solidarité ! Tu vas voir, les autres mettront en garde contre les mauvais amalgames ! Tu vas voir, in fine, tout deviendra lisse et plat, et sans aucun sens. Je m'en branle de toute façon, ça ne m'atteint pas ! Est-ce que ça fait de moi une sorte de cynique, moi qui n'exècre rien tant que l'espèce correspondante ? Peut-être ! Plus je prends de l'âge, plus j'ai cette impression d'être au-dessus de pas mal de choses, plus j'ai le sentiment de devenir en quelque sorte étanche , imperméable ! A tout ou presque ! En plus d'être un cynique de seconde zone, je me vautre complaisamment dans une mare de prétention. Comme tout bon cochon dans ses excréments, je barbote et je grogne !

Tiens, isolons le H1N1 ! Okay, des porcs mexicains sont porteurs de germes bizarroïdes. Ce n'est pas comme si on nous avait jamais prévenu que la grippe était une sorte de virus versatile. On le sait tous que la Grande Pandémie nous pend au nez. C'est quand même pas la peine d'en faire pareille kermesse ! On prend les mesures sanitaires qui s'imposent et basta ! Pas vraiment la peine de nous bassiner tous les jours avec ça - et quand je dis tous les jours ! - purée, c'est toutes les heures, toutes les moitiés d'heure qu'on nous informe de l'évolution de l'épidémie, c'est du temps réel, comme un résumé lambda de match de foot sur yahoo qui clignote, mise à jour dans 20 secondes, 19 secondes, 18 secondes, les yeux rivés à l'écran, toutes pupilles dilatées, voilà le décompte macabre : un malade par ci, un fiévreux par là, 2 morts à Tijuana, 6 morts à Punta Cana... C'est encore moins la peine de nous ressortir des vieux cartons l'antédiluvien complot capitaliste, mené de concert par l'avide conglomérat des grands laboratoires pharmaceutiques. Quitte à en parler de ces laboratoires, on devrait en parler chaque jour. On a poussé des cris de bête lorsque l'ami Benoît s'en alla prêcher l'Afrique ; on s'est bien gardé de parler de l'accès aux soins - inexistant - des malades africains ! Nan, rien ! Nan, tu penses, on aime rien tant que dénoncer les mains propres !

Voilà pourquoi je m'en fous, de toute cette histoire. Je me fous de savoir qui a raison, qui a tort, les pandémistes des anticapitalistes plus avisés que tout un chacun. Je me fous de leurs babillages, je me fous de leur besoin d'épanchement. Je leur laisse la porte grande ouverte ! Non seulement l'éternel débat de saison m'ennuie, mais en plus, j'ai l'impression d'avoir assisté à son lancement, comme s'il s'agissait d'une campagne publicitaire. Pour tout dire, j'ai l'impression que c'est cette bécasse de Claire Chazal qui me dicte mes sujets de conversation et de réflexion.

L'actualité ! Dans quelques semaines, on aura oublié cette histoire de porcs malades et de mariachis sous corticoïdes. Et les macchabées qui vont avec ! On sera passé à autre chose. La terre aura tremblé à un autre endroit du globe et Claire, prophète en tout pays, aura mené son brushing en titane à son chevet. Et les moutons suivront le troupeau, par la grâce du satellite tout puissant ! Profitons-en bande de nases que nous sommes, avant que les ondes de nos iphones ne nous grillent tous les neurones.

On n'en réchappe pas ! On est des antiquités d'une vieille brocante de Province ! Même là, tiens, même pendant que je vous entretiens de mes indifférences de ce jour, j'endosse l'un des rôles de la grande pièce que l'on met en scène pour nous tous. Après chaque grande vague médiatique, on se tape le sage du CNRS à binocles qui nous met en garde contre la vacuité de l'actualité : cette fichue maladie contemporaine qui nous fait pleurer sans même savoir pourquoi, et dans la minute suivante nous sèche les yeux, nous fait honorer des morts dont le souvenir s'étiole aussitôt, puis se désintègre (au point que quelques mois plus tard, on ne se souvienne plus de rien ; "ah bon, il est mort lui, t'es sûr", demande-t-on à son voisin qui fait : "oui oui, j't'assure") . Merci Claire, nous sommes tes puces savantes, à chaque changement de Une, nous sautons sur le râble du clébard suivant.

Ce besoin de dire que je m'en fous, c'est comme la promesse de ne plus jamais rien dire d'autre qui ne soit dicté que par moi-même. Oui, j'en fais le serment ! Dans mon petit crâne, il y a un petit fauteuil club, à l'intérieur une petite blonde au casque laqué regarde droit devant, il n'y a aucune coupure pub pour interrompre ma pensée souveraine. Cette petite blonde-tronc, c'est moi, Claire Chazal de moi-même. J'appuie sur les boutons qui me plaisent.

Mais voilà le hic. Si un jour, me prenait finalement l'envie de raisonner sur un sujet d'actualité (l'un de ceux que l'on dit "brulant"), comment parviendrai-je à convaincre quiconque qu'aucun diktat n'est venu parasiter ma décision ? J'aurai l'air fin, non ? Et pourtant, je ne peux tout de même pas m'interdire de penser ce que je veux, sous prétexte de penser à la même chose que tous ceux qui gravitent continuellement autour de cette satanée sphère médiatique de mes deux. Comment faire, bon sang ? Je les vois d'ici, les vilains médiocres tapis dans l'ombre. Se félicitant les uns les autres, m'intentant des procès en insincérité, m'accusant de n'être rien de moins qu'un poseur multi-récidiviste ! "Ah, toi, aussi, ils diront, toi aussi, le chant des sirènes te happe, les liens qui t'attachent au mat ne sont guère plus solides que les nôtres ; toi aussi, tu n'es qu'un vendu, un Ulysse de pacotille !"

Quelle défense adopter alors ? Invoquer pompeusement cette liberté innée qui ne serait connue que de moi-même, cette certitude moelleuse que l'on a pour soi, contre tous les autres ?

Perdu d'avance, hein ?


mercredi 6 mai 2009

Sonate


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Depuis quelques jours, j'ai cet air en tête. Ces quelques notes de musique récurrentes. Lassantes à force. Je n'en suis pas certain mais il me semble que c'est une sonate. Une sonate un peu niaise, ou tout du moins naïve. Je ne sais si elle est annonciatrice de jours heureux ou de jours misérables. Je ne sais même pas si elle annonce quoi que ce soit. Mais elle est là, toutes ces infimes variations sont là. Ce ne sont pas des variations complexes, comme je l'ai dit, c'est un air épuisant à force d'être bêtement infantile. Un air attardé peut-être ! Si je lui donnais un visage, il aurait un grand front bosselé, deux yeux tristes et vides, une expression basse et une grosse bouche idiote, très rouge, brillante de salive.

C'est en moi. Je n'y peux rien. Peut-être cet air existe-t-il. Peut-être est-il né seul, du nacre fêlé dans mon crâne, rebondissant contre le matelas à ressorts déglingué de mon âme ! Ah oui, oui, je crois en l'âme, mais vous le savez et je ne souhaite pas en parler aujourd'hui. D'ailleurs, je n'ai même pas l'ambition de parler de quoi que ce soit. Seulement de cet air naissant, qui me caresse doucement mais avec le temps, m'écorche toute la peau.

Que vais-je faire ?

Je vais m'agenouiller ? Je vais fermer les yeux et tenter d'aller l'extirper de son repaire ? Et puis, je lui filerai des coups dans le bide ? La dernière fois que pareille sonate a résonné en moi, elle était plus violente, mais aussi pleine de sophistication, comme une pièce de Haydn bien boursouflée. Quand j'y repense, je ne peux m'empêcher de considérer que le temps me fait des fleurs, parce que tout s'est bien terminé, et que tout continue de bien se terminer. Et que c'est une chance. Ou un don ! Une bénédiction. Pourquoi en irait-il autrement cette fois-ci ? Pourquoi s'en faire ? Je suis anxieux depuis que je suis né quasiment. Je ne vais pas m'anxioliser jusqu'à la mort, non ? Pour une sonate de merde qui plus est !

Sonate, sonate, même le mot reste collé sur ma langue. Ou coincé entre mes dents, comme un morceau desséché de barbaque. Et ces notes obsédantes qui feraient sans doute un tube pour les mélomanes bouchés du monde ! Un tube géant pour sonneries de portable qui engrosserait encore le bas de laine des opérateurs de téléphonie mobile ! A la terrasse des cafés, ma sonate résonnerait et un idiot content de lui décrocherait son téléphone. "Hé, mais c'est ma sonate". Peu importe, je vous la donne cette sonate ! Je vous l'offre, faites-en ce que vous voulez, une musique d'ambiance pour restaurant viet', une mélopée d'ascenseur, un divertissement de hall d'hôtel, une sonate qui tangue en sourdine pour mondanités !

Oui, je vous la donne ! J'entends déjà rappliquer la suite. C'est une symphonie.

Je l'espère en tout cas !

dimanche 3 mai 2009

Absence


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"Je pardonne à tout le monde et je demande pardon à tout le monde ; ça va comme ça ? Ne faîtes pas trop de commérages".

Cesare Pavese