mardi 29 septembre 2009

Déterrez plutôt Errol Flynn !




Hollywood est ainsi. Un vampire particulièrement doué pour se fournir en chair fraiche. Et il n’a pas attendu Roman Polanski pour satisfaire ses plus bas instincts. Depuis que Jean Harlow a fait rouler ses yeux et ses hanches sur les écrans de cinéma du monde entier, les jeunes filles de l’Amérique entière rêvent de quitter leur patelin de péquenaud pour boire au calice de la gloire. La plus grande d’entre elles, Marilyn Monroe, incarne mieux que quiconque cet espoir d’ascension. Elle, qui entre toutes, est parvenue à toucher ce rêve du bout du doigt, avant de sombrer corps et âme. Marilyn a sans doute fait la pute lors de parties fines pour producteurs, elle a aussi sans doute participé à quelques tournages pornos. On sait également qu’elle a posé à poil pour une tripotée de mauvais photographes, sous un éclairage de merde dans des appartements glauques et crasseux. On sait que c’était là le prix qu'il lui fallait payer, tout du moins, le premier d’entre eux. Du caniveau jusqu’aux étoiles pour finir à la morgue, en résumé !

Dans un monde, non pas masculin ni même machiste, mais totalement carnivore, où il n’y a qu’à se baisser pour tirer du caniveau les petites perles salées d’Oklahoma, d’Iowa, d’Alabama ou de Caroline du Sud, prêtes à tout pour réussir, les repères deviennent aussi flous qu'indistincts. Les femmes qui succombent à leurs illusion, les hommes qui les brisent, tous y perdent une partie de leur humanité. La plupart des grandes stars de cinéma hollywoodiennes (mais aussi les vedettes de la chanson, de la politique, des sports) ont de tout temps profité de cette manne sexuelle. A Los Angeles, les recalées des studios finissaient dans les baisodromes de Howard Hughes, d’Erroll Flynn, de producteurs multi-millionnaires, ou dans les lupanars branchés de petits truands à relation, ou dans les draps de présidents, de sénateurs véreux et bonimenteurs. La formidable collusion organisée qui faisait se cotoyer tous ces microcosmes dans le même plumard n'avait qu'un seul but : baiser les jeunes filles paumées qui tournaient en rond sur le strip, des rêves éventées plein les poches. Le business de l’avortement clandestin faisait alors florès. On y faisait s'évanouir les batards d'une élite sans morale. Les jeunes filles naïves du pays nourrissaient sans discontinuer les appétits lubriques de tout ce qu’Hollywood comportait de prédateur. On tirait les ficelles de leurs rêves pour les tringler, on les droguait pour les tringler, on les faisait picoler pour les tringler, et puis on se débarrassait d’elles hachées menu. Combien de baises non consentantes, combien de baises sous influence, voire combien d’overdoses maquillées ? Toutes les industries du divertissement sont du même tonneau : elles fabriquent des rêves qu’elles brisent et dévorent. Hollywood est la plus grande et la plus vorace d'entre elles. Elle est sans égale. Ses crimes sont proportionnels à sa démesure.

L’affaire Polanski s'inscrit nécessairement dans ce contexte. De quel crime s’est-il rendu coupable ? Il faut remonter jusque l’année 1977. On organise une séance photo, commandée par le magazine Vogue dans la propriété californienne de Jack Nicholson. Polanski est là. Durant la séance, le cinéaste fait du pied à une jeune fille de 13 ans. Il lui fait picoler du champagne (plus probablement du mousseux), lui administre un sédatif (ou n’importe quel psychotrope) avant d’abuser d’elle. Voilà, ce n’est pas vraiment reluisant. Et j’emploie un euphémisme. Mais ça ne s’arrête pas vraiment là. Lorsque le scandale éclate, que les flashs crépitent et que l’encre dégouline des rotatives, la justice américaine propose aux deux parties une sorte d’arrangement. Un arrangement à l'américaine calibré pour grosses légumes hollywoodiennes. Si Polanski consent à plaider coupable pour relation sexuelle avec mineure, on précipite la plainte pour viol aux oubliettes. Hélas pour lui, le cinéaste n'a pas joué le jeu (on se demande accessoirement combien d'affaires similaires se sont réglées de la sorte) mais les filles de l’air pour poursuivre sa carrière en Europe. Persona non grata sur le sol américain, Polanski s'est toujours tenu sagement à l'abri de cette épée de Damoclès qui oscillait au-dessus de son cuir chevelu. 32 ans plus tard, la justice américaine, atteinte d’Alzheimer sélectif, s’acharne à régler ses vieux comptes. On pourrait lui suggérer de déterrer sans plus attendre Errol Flynn (que l'on qualifie prudemment dans les biographies estampillées Age d'or hollywoodien de buveur notoire et de "grand séducteur") afin de le juger post-mortem pour tous les crimes du même genre dont il s’est sans doute rendu coupable pendant l’intégralité de sa carrière. Et pendant qu'on y est, nos coups de pelle seraient bien avisés d'exhumer les corps de John Huston, de Darryl F. Zanuck, de Sinatra et de toute sa bande de conards gominés. On suppose que la magie hollywoodienne en sortirait égratignée si l'on convoquait ces illustres macchabées à la barre. Quitte à juger un homme, quitte à poursuivre l’un des leurs pendant plus de trente ans, autant faire le procès de tout le système de vedettariat américain, consommateur historique de jeunes filles paumées.

Au-delà du principe de présomption d'innocence, il semble délicat de ne juger cette affaire qu'à travers la polémique récente, qui voit depuis plusieurs jours s’affronter ministres aux propos lénifiants vs. moralistes contempteurs de la Justice des Grands (même s’il est vrai que la justice française, à l’inverse de son homologue américaine, a la fâcheuse habitude de faire preuve d’une singulière mansuétude envers ses vedettes nationales). On ne peut bien entendu en aucun cas légitimer le crime d'un homme par son talent présupposé (qui pour ma part, ne me semble même pas si manifeste), baser l'essentiel de notre indulgence sur la qualité de ses oeuvres. On ne peut pas non plus isoler cette affaire d’un système entier dont la délinquance sexuelle est depuis toujours un élément quasi-culturel. Et que chacun de nous finance, et donc, cautionne.



[ce billet est également sur Marianne2.fr ; mais gentiment, hein !]

dimanche 20 septembre 2009

vendredi 18 septembre 2009

Au milieu de nulle part


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Les réacs en ont marre du politiquement correct et des bien-pensants ! Et ils le font savoir. Ils disposent même de quelques têtes de gondole cathodiques pour porter leur drapeau et ils les chérissent comme ils le méritent.

Parallèlement, les réacs rêvent d’une société sans tabous. D’une société où tout pourrait être dit, où tout serait sujet à discussion : nationalisme, immigration, colonisation, esclavage, pédophilie, inceste, islam, racisme. Tout ce qui fait pousser des cris d’orfraie aux bien-pensants (qui sont également outrageusement procéduriers) doit pouvoir être clairement exprimé. Et défendu, voire combattu s’empresse-t-on d’ajouter (avec un à propos confondant). Mais exprimé.

Autrement dit, les réacs luttent férocement pour la prééminence de leurs idées et pour la destruction de celles de leurs adversaires. Ils combattent pour qu’on les entende et que les autres ferment leur gueule.

Ils en témoignent eux-mêmes. Ils se battent pour la liberté d’expression. Pour nous quasiment, autant y aller franco, qui sommes incapables de percevoir les dangers qui nous menacent et donc, conséquemment, d’identifier ce qui ferait notre bonheur. Comme leurs adversaires donc, et exactement de la même façon.

Etonnant non ?

mardi 15 septembre 2009

Par arrêt de l'arbitre


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C’est rêche. Comme un pull bon marché Made in China passé trop souvent en machine. Comme chacun, malgré le cortège de dénégations, je ne recherche jamais qu’un peu de douceur. Pas d’amertume, pas de tissus urticants. De rougeurs sur la peau. De démangeaisons. Je rêve de traverser la vie comme une bite lubrifiée qui se glisse dans une capote profilée. La vie sur mesure.

En ce moment, j’ai un quotidien d’onomatopées. Bing ! Vlan ! Ce genre de conneries pour super-héros en moule-burnes. Je laisse retomber l’érection de mon attention quelques instants, elle se ramollit comme une vieille queue fatiguée, c’est le moment que choisit bien entendu la fortune pour me bourrer le pif de gnons incandescents. Jbim ! Pow ! Enfin, vous voyez ce que je veux dire, je ne vais pas non plus en décliner des chapelets. Parfois, j’encaisse sans broncher, parce que je suis un bon encaisseur (au propre comme au figuré), j’ai le menton bien dur, voilà. Je secoue la tête et je fouette l’air de mes poings chétifs. De temps en temps, je sens ma mâchoire craquer et un peu de sang couler dans ma gorge, ça a un petit goût acide qui rend fou. Rarement, ça me met down, enfin, knock-down je veux dire ; en jargon pugilistique, ça signifie qu’on se relève avant que la dizaine ne sonne. Le gars en uniforme rayé saute alors autour de mon corps lourd comme une puce minable et paumée, et détend ses doigts, l’un après l’autre en partant du pouce jusqu’à l’auriculaire, mais je sais bien, je sais toujours, que – même péniblement – je vais finir par me relever et mettre mes poings en évidence pour lui faire comprendre que rien n’est tout à fait déconnecté, écarquiller les yeux pour exhiber le rêve qui gicle de mes pupilles dilatées. Et jusqu’à présent, il a toujours fait : « ok ! ok ! bon pour la prochaine rouste ». Le knock-out qui vous étend pour de bon, je ne connais pas. Pas encore. Il arrivera un jour. Nécessairement. Personne n’est invincible.

Mais là n’est pas le problème. Je me fous de ne pas être invincible, surtout si autour de moi, tout le monde se fait battre comme plâtre. Ce serait une horreur que d'être affranchi des malheurs communs. Voilà qui n’a aucun intérêt. Je suis déjà vaincu sursitaire de toute façon, ma pantomime ne trompe personne, enfin il est possible qu’elle trompe les plus abrutis, en tout cas, elle ne parvient pas à me tromper moi.

Je ne sais pas vivre pour moi. La philosophie moderne (ou ce qui se prétend comme telle) vante les mérites de l’épanouissement, les mérites du petit bonheur personnel qui sent le moisi, les mérites du bien-être et du savoir-prendre-soin-de-soi. Elle peut vanter ce qu’elle veut, cette philosophie-L’Oréal ! je pisse vaillamment sur les livres de ces sous-philosophes autoproclamés : les Comte-Sponville, les Ferry, les Onfray de la Princesse. Je la leur mets profond. Vivre pour soi, se préserver : quelle absurdité ! Quel non-sens !

Je sais également que les vieux philosophes antiques ne sont plus de saison. Trop durs, trop rigoureux. Pas assez indulgents. Au ball-trap de la pensée, on dégomme des grecs en sandales et des barbus à moitié nus en étant très satisfait de sa petite personne épanouie. Y a pas longtemps, j’ai « échangé » avec un pauvre con (ou une pauvre conne, allez savoir) qui dézinguait du Platon en deux phrases. Faut pas se sentir merdeux ! A quoi sert de discuter avec ces gens qui se morflent – sans même le soupçonner – des beignes qui parcourent plus de 2000 ans pour leur rougir les joues ? Tout fier qu’ils sont, il bombent le torse, les joues enflées, portant la marque de gros doigts dématérialisés, sans même ressentir de gêne, de honte ou de douleur, anesthésiés qu’ils sont par leur bêtise et leur ignorance. A quoi sert de discuter avec les gens qui ont tort : les laisser baigner dans leurs certitudes est un délice.

Oui, j’y reviens. Lentement donc, plus lentement cette fois, je me relève. L’arbitre a une sale gueule et il a un sourire incomplet. Oui, je fais, je vais continuer de boxer, parce que j’aime les autres. Mes autres.

vendredi 4 septembre 2009

François


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Et bien voilà. Voilà où nous en sommes.

J’ouvre à nouveau les portes de ce machin-truc-chose. Enfin, je les ouvre, c’est un bien grand mot, disons simplement que je ne les ferme plus à clé. Qui veut entrer s’en donne la peine. Il est néanmoins peu probable que l’espace vive tel qu’il a vécu autrefois. Peu probable que je le garnisse de nouveaux meubles. Publier, ne pas publier, c’est une question dont je me contrefous royalement. Mais ce point de détail - en étant un, précisément - n’a aucune espèce d’importance. Passons donc.

Ce machin-bidule, je l’ouvre à nouveau pour une seule et même raison, et pour aucune autre. Je l’ouvre parce que l’on y retrouve un peu partout des interventions (brèves, bavardes, fulgurantes, distendues, rêveuses, incertaines) de François et qu’il m’est désormais impossible de les laisser s’effacer. Je les veux là, prêtes à être lues, persistantes.

François, vous le connaissiez sans doute sous son pseudonyme, Doudourou en version courte, ou Roudourodou etc. en version longue à bégayer. Incompressible. Pour moi, il était néanmoins devenu François. Simplement François.

François est mort, cet été. Je l’ai perdu comme tant d’autres. J’ai pu lire ici et là de très beaux témoignages d’amitié des uns et des autres. Tous sincères et vibrants. Tous concordent. C’est dire si François n’était pas tricheur, dissimulé. Ces petits défauts et ses grandes qualités vous giclaient à la face. Moi, quant à moi, je ne parviens pas à me désengluer de ma tristesse et de ce sentiment de vide qui persiste et s’incruste.

François n’a jamais été complaisant, ici ou ailleurs. Et je ne pense pas qu’il le fut jamais avec quiconque. Il a, à mon sens, toujours été doué de liberté et il a toujours su exprimer sa pensée, indépendamment de toute amitié, exprimer sans aucune retenue (si ce n’est de politesse ou de bienveillance) ses désaccords comme ses emportements. C’est aussi ce qui le rendait cher à mes yeux. Entre autres choses. Les rapports humains étaient pour lui suffisamment importants pour qu’ils ne fussent pas tronqués, grignotés par l’appétit vorace des non-dits.

Oui. Je l’aimais pour cela et pour quantité d’autres choses.

Il ne sera plus là pour partager sa musique, pour que je partage la mienne avec lui. Je suis orphelin de cela. Orphelin d’éclats de rire également (certains messages de ceux qui l’ont bien connu évoquent à raison ce rire si particulier qui était le sien). Orphelin de réflexions abouties, aventureuses, emberlificotées, tarabiscotées, incertaines, foireuses ou joyeuses. Il évoquait bien souvent la puissance de la joie, cette joie démente qui même dans les œuvres les plus noires relie toutes les formes d’art. Cette idée me plaisait tant que j’ai fini par l’adopter. C’est un des nombreux dons qu’il m’a faits.

Voilà, en peu de mots, pourquoi je fais ce tour de clé en sens inverse. Egoïstement, pour récupérer quelques morceaux de lui.