lundi 30 novembre 2009

Un long voyage (1/3)



Il faisait un temps de chien sur Philadelphie. Un temps indécis qui suintait paradoxalement à grosses gouttes. La chaussée était détrempée, les rues désertes et pâles. Si Brownie (1) avait eu le choix, il serait plutôt allé se pieuter avec une bouteille de sirop alcoolisé pour la toux et peut-être une gentille fille du coin, il aurait passé le reste de la nuit et la journée suivante ainsi, à se répandre en écoutant la pluie marteler gentiment les fenêtres d’une piaule à deux sous – à l’abri… Cette musique de l’abri… Puis le lendemain, il aurait pu recracher sur papier les petites mélodies qui lui seraient venues comme ça ; car c’était toujours ainsi qu’elles lui venaient, facilement, qu’il les laissait venir, allongé comme un pastiche de pacha ! Hélas, il n'avait pas le choix ! Max (2) attendait tout le monde à Chicago, pour un engagement que Max lui-même avait dégoté et Max était du genre à n’apprécier que les gars ponctuels, surtout lorsque c’était lui, Max, qui attendait les autres. Max, Max, Max, Max compris ?

Ereintés, de grosses cernes grises sous les yeux, ni Richie (3), ni Brownie ne souhaitaient vraiment prendre le volant sous ce déluge, et ils serinèrent Nancy (4) jusqu’à ce qu’elle accepte de les conduire dans l’Illinois. Vaseux, Brownie qui n'aspirait à rien d'autre que pioncer à l'arrière du véhicule, fila donc les clés à Nancy en affichant sur son visage une sorte de sourire victorieux.

"Je n'aime pas conduire la nuit, j’y vois mal", dit-elle en regardant Richie qui haussa les épaules sans rien répondre. Brownie répondit à sa place : "La nuit est bientôt finie, le soleil va bientôt se lever".

Nancy regarda l'horizon entre les immeubles qui leur faisaient face et ne vit à perte de vue et de perspective qu’une sorte d’océan massif, noir, colérique et grumeleux. Sans étoiles. Nancy marmonna, résignée : "avec ce temps, Cliff, que ce soit la nuit ou le petit matin, ça ne change pas grand-chose". Et c’était vrai, c’était comme une éclipse, Nancy imaginait des mayas vêtus de pagne et coiffés de plumes déboulant dans la rue, dégoulinant d’eau de pluie, suppliant le ciel de s’ouvrir et de laisser réapparaitre le soleil. Elle soupira et monta finalement à l’avant tandis que Brownie et Richie restèrent dehors, sous la pluie battante, à se disputer la banquette arrière en plaisantant grassement.

Derrière le volant, elle ne voyait rien, même pas à quelques centimètres. Les gouttes s’écrasaient lourdement, régulièrement sur le pare-brise et y laissaient une sorte de pellicule qui brouillait le monde et les existences qui pullulaient d’ordinaire dedans. Et puis, l’habitacle puait le tabac froid et l’alcool frelaté, un petit monticule tordu et anarchique de mégots puants débordait du cendrier, l’odeur envahissante remontait jusque ses narines et lui filait la nausée. Quand Richie, l’habituel grand perdant de la joute des flemmards prit place à coté d’elle, elle soupira, fit rouler ses yeux vers lui puis les fit glisser lentement jusque la montagne de mégots charbonneux. Sans moufter, comprenant la moindre nuance de ce simple regard transverse, il désenclava aussitôt le boitier, ouvrit sa portière et vida le contenu du cendrier sur la chaussée. La petite montagne de cendres grises et de filtres biscornus, semblable à une grosse poignée de sable pleine d’ordures, fut emportée par le torrent qui, sans discontinuer, dévalait maintenant la rue. « On peut y aller maintenant », demanda Richie.

Clifford bailla bruyamment. Richie esquissa un sourire. Nancy, en démarrant la voiture et en passant la première, resta impassible. Et la voiture commença à avancer.

A l'arrière, les yeux fermés, sur le point de s'endormir, Clifford comptait les billes et les moutons. Hier, avec un sextet composé au débotté de musiciens autochtones plutôt pas trop mauvais, au Music City Club (5), il avait enregistré trois titres in situ : Night in Tunisia, Donna Lee et Walkin’. Des billes de plus pour gonfler sa bourse. Du Clifford Brown en liberté pour plus tard, des bandes, et des bandes, pour le jour où il n’aurait plus rien à mettre sous la dent des autoproclamés connaisseurs du magazine DownBeat ! Max aimait beaucoup cela : enregistrer des trucs et des machins à droite et à gauche, pour plus tard, pour un plus tard qu’on ne devinerait jamais. Max était comme un écureuil qui se constituait une cargaison pour l’hiver. Il disait : « On n’aura jamais le temps de tout sortir, Brownie, des galettes de nous continueront à paraître bien après notre mort ». Ce bon vieux Max avait raison, Bird (6) était mort depuis plus d’un an maintenant et on retrouvait presque chaque jour des bandes qu’on croyait paumées. Et on s’empressait d’en faire du microsillon, en se foutant complètement de la forme de Bird ce jour là, de la qualité de la prise de son ou de la valeur des morceaux enregistrés. C’était Bird, ça ne vous suffisait pas ? Du Bird tout beau tout neuf ! Cela suffisait bien entendu à tout le monde... Même mort, Bird restait Bird, point barre, cela suffisait plus particulièrement aux patrons des maisons de disque qui parvenaient miraculeusement à faire d’un macchabée une poule aux œufs d’or, alors même qu’ils avaient fini par le blacklister de son vivant. Des billes à compter et Clifford les comptait en sombrant dans une moitié de sommeil. Des billes pour Bird, Max et Brownie, pour tous les autres : ils étaient les crevures maintes fois escroquées de la postérité, leur cadavre vaudrait toujours plus cher que leur vieille carcasse noire encore vivante.


(1) Surnom de Clifford Brown, un des plus grands trompettistes de jazz, reconnu notamment pour avoir développé comme personne le style hard bop.

(2) Max Roach : batteur, compagnon de Brown. Entre 54 et 56, ils fondèrent un des plus fameux quintet de l’Histoire.

(3) Richie Powell : pianiste, frère du pianiste Bud Powell, membre du quintet de Roach et de Brown.

(4) Nancy Powell : épouse de Richie Powell.

(5) Performance que l’on peut retrouver sur le disque de Clifford Brown : The End & the Beginning.

(6) Bird : surnom de Charlie Parker. Parker est mort le 12 mars
1955.

vendredi 27 novembre 2009

Monsieur Dorham sur l'autoroute de la connerie


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Cher Didier Goux, cher vous autres et cher moi-même pendant que j’y suis,

L’intelligence, sachez-le, est un accident, un accident des plus heureux de l’existence, cela va de soi. Cela va de soi également que certains vont et viennent l’ensemble de leur vie sur une autoroute toute droite, sans aire de pique-nique boisée, sans crevaison, sans accident, sans auto-stoppeur, sans aquaplaning et/ou sans panne d’essence ; l’intelligence ne les égratignera hélas jamais. Sur cette autoroute où aucun péage ne freinera leur progression, ils seront à jamais comme le belge de cette blague à la con que je vais m’empresser de vous raconter.

C’est l’histoire d’un belge, on le sait déjà, mais je le précise, d’ascendance wallonne, qui roule tranquillement sur une autoroute au volant d'une vieille Volvo lie de vin 240 break. Notre conducteur est en train d’écouter à fond les ballons un morceau de hip-hop wallon déclamé sur un sample pompé de la tétralogie wagnérienne, quand la station de radio autoroutière qui-veut-vous-sauver-la-vie fait, d’office et sans préavis, grésiller dans les boomers asthéniés de son autoradio un flash d’importance vitale qui paraît tous les quarts d'heure ! La voix totalitaire, Radio-DATA-systèmisée, du colporteur autoroutier résonne alors dans le véhicule : « restez sur vos gardes, on nous signale que sur l’A41 en direction d’Anvers, un chauffard fou roule en sens inverse ». Notre conducteur s'exclame alors : « Un fou ? Un fou ? Des milliers de fous oui ! »

Je sais bien sûr que cette histoire est singulièrement navrante et ici, je me rends bien compte que l’on aura bien du mal à déterminer quoi que ce soit en rapport avec ce qui nous occupe. Le conducteur est-il le seul accidenté de l’intelligence, allant donc à contresens de milliers de cons pleins de certitudes ? Où est-ce exactement l’inverse : le conducteur étant de ce genre d’individus qui ne côtoient l’intelligence dans leur vie qu’à travers l’expérience des autres ?

Difficile à dire en vérité, ce qui fait de ce billet bancal une chose aussi fortuite qu’inutile. C’est déjà bien de s’en rendre compte. Comme vous tous, j’attends bien entendu l’accident.

Dans l’attente, vous et moi continuerons d’avancer sur cette autoroute sans fin, sans but, cette grande et belle autoroute de la connerie, en espérant qu’un jour, il s’y passera quelque chose, quelque chose qui nous transformera (du moins quelques instants) : un orage grandiose, un hérisson hardi entreprenant de traverser les voies, un enjoliveur volant menaçant de s'écraser sur notre pare-brise. Un dérapage, de quelque nature que ce soit.

Dans l’attente, nous resterons bien entendu tous des cons, faute de mieux.

mardi 24 novembre 2009

Ils sont aux anges, je suis odieux



Elle, elle n’aime pas les bons sentiments. Avec des bons sentiments, on n’arrive à rien, on ne fait pas de bonne littérature par exemple, c’est bien connu. Bon, excepté peut-être Le cantique des cantiques, mais ne le dites pas trop fort. Lorsqu’il lui arrive à la gare de feuilleter quelques magazines féminins, elle retrouve page après page ces corps maigres, osseux, dégraissés, qui ensemble font à toutes les femmes l’effet d’une dictature : la Norme Affreuse ! Peu avant l’été, toutes les potelées de France se rueront dans les parapharmacies pour quérir pilules et onguents, espérant perdre un peu de leur cellulite avant le mois d’août et ne pas paraître trop difformes dans leur nouveau maillot de bain. Celle-ci pense qu’elle a trop de fesses, celle-là à l’évidence a de tous petits nichons. Elle, et bien elle, elle a un visage étrangement ovale et une sorte de renflement disgracieux à la base du menton qui ressemble à un petit goitre, surtout visible quand elle penche la tête en avant. Elle referme d’habitude les magazines quand le train de 8h47 entre en gare de Massy-Palaiseau, plus en colère qu’auparavant mais satisfaite de ne pas avoir dépensé d’argent pour acquérir l’un de ces torchons minables.

Pour les bons sentiments, c’est la même chose, le même totalitarisme pernicieux. A croire qu’on s’est donné le mot. Elle, elle n’aime pas trop les étrangers, enfin, elle n’aime pas les étrangers qui viennent de loin, ceux dont elle juge la culture totalement incompatible avec la nôtre (ou ce qu’elle imagine être la nôtre). Elle ne leur veut pas véritablement de mal, bien souvent, elle dit à qui veut l’entendre (au besoin, elle le gueule) qu’elle est indifférente à leur sort. Elle ne veut pas qu’on leur fasse du mal, qu’on les violente, elle préfèrerait seulement qu’ils restent chez eux et que ceux qui sont déjà parvenus jusque nous repartent d’où ils viennent (1). Les moutons seraient bien gardés, pense-t-elle, chacun pourrait faire ainsi ce qu’il veut chez soi. A nous la primauté de la Lumière, à eux l’obscurantisme des orgueilleux. C’est un axiome plutôt simple : elle aime sa culture et eux, ils ne l’aiment pas, ils aiment leur culture, et elle, elle ne l’aime pas. Leurs positions sont donc inconciliables. C’est ainsi qu’elle pense les choses, tout en sachant bien que les bons sentiments ne lui en donnent pas véritablement le droit. Les bons sentiments, eux, disent qu’il faut aimer les étrangers d’où qu’ils viennent, les bons sentiments eux nous vendent le multiculturalisme comme des barils de lessive, à la longue chacun s’y fait, les bons sentiments nous redressent la colonne vertébrale du vice et c’est pourquoi, en dépit du bon sens ou de l’instinct de conservation, nous ouvrons grand nos bras aux barbares du monde entier, à la légion de crève-la-faim du bas hémisphère, nous les regardons s’installer sans mot dire et transformer petit à petit notre monde sans nous inquiéter, malgré le couteau qu’ils serrent ostensiblement entre leurs dents.

Son combat est une guerre – une guerre noble. Une guerre contre les bons sentiments. A elle seule, elle se sent la force de les briser, de les piétiner, de les étouffer entre ses mains. Et quiconque se dressera entre elle et eux subira le même sort. Elle le brisera, le piétinera, l’étouffera entre ses mains. Elle est persuadée de savoir se défendre, de savoir faire mordre poussière. Il n’est pas né, dit-elle souvent, celui qui lui fera plier ne serait-ce qu’un genou ; droite, debout, poings et mâchoire serrés, elle avance vers son ennemi telle un rouleau compresseur. Seule et hautement qualifiée pour l’être.


(1) Il est maintenant reconnu que toute violence (systématisée ou non) perpétrée sur une catégorie de population – distinguée par des caractéristiques ethniques, sociales ou culturelles – est précédée d’une volonté politique de séparation. L’idée consistant à revendiquer un improbable retour massif de l’étranger chez lui, maquillée par quelques vagues intentions pseudo-humanistes, si tant est qu’elle soit prédominante, précède toujours la mise en place de politiques visant à l’exterminer.

jeudi 19 novembre 2009

Les verts sont partout




Hasard du calendrier, hier deux nations intimement liées par l’Histoire, la France et l’Algérie, ont qualifié leur nation pour la prochaine Coupe du Monde ; qui se déroulera comme chacun sait en Afrique du Sud l’été prochain. A l’échelle de l’humanité, ces deux événements sont de micro-événements. Considérés par des individus qui n’auraient strictement aucun goût pour le football, ils pourraient passer pour parfaitement anecdotiques, si bien entendu l’emballement médiatique qui entourait les deux événements n’était si retentissant. En d’autres termes, on a beau s’en foutre de toutes ces histoires de ballon rond auxquelles on ne comprend rien, la déferlante des commentaires (de bistro) du lendemain n’épargne personne.

Il est maintenant établi que l’équipe de France n’a aucun style et qu’elle ne parvient pas à aligner plus de deux passes consécutivement. Il est de notoriété publique que son sélectionneur manque à la fois de compétence et d’imagination, et que le groupe dont il a la charge est à son image ; incapable de s’adapter en fonction des aléas d’une rencontre, figé dans le peu de principes dont il dispose. Déficiente dans l’occupation du terrain, dans l’exploitation de la largeur, incapable, malgré une tactique censée favoriser les débordements d’apporter le moindre surnombre en attaque, de créer le moindre décalage, l’équipe de Domenech a reçu hier une leçon de football, dispensée par le vieil italien Trapattoni, dont les deux tactiques (différentes aux matchs aller et retour) auraient dû être payantes, si les attaquants irlandais avaient fait preuve d’un peu plus de réalisme offensif. On le sait, les anglais ont inventé le jeu, les italiens ont appris au monde comment il convenait d’y jouer. Hélas, les considérations tactiques n’ont pas valeur de science exacte. Elles n’intègrent pas l’éventualité d’une erreur d’arbitrage.

Les français sont bons. Ils se sentent mal à l’aise de ne pas avoir mérité leur victoire. Ils compatissent avec le peuple irlandais, qu’ils considèrent fier, défendant toujours bien haut ses couleurs. Le français est ainsi, il considère que certains nationalismes sont honorables quand d’autres ne le sont pas. Le patriotisme irlandais est l’expression d’un grand courage. Celui des américains est répugnant. Celui des français…et bien, on n’ose même pas l’envisager (à peine se laisse-t-on peindre un drapeau bleu-blanc-rouge sur la joue le temps d’une rencontre sportive). Donc, devant ces braves irlandais, qui ont le droit inaliénable d’être fiers d’eux-mêmes, de leurs couleurs et de leur pays, le français se sent un peu honteux de devoir sa qualification à une erreur d’arbitrage. Accessoirement, le français se demande même si Thierry Henry, coupable d’avoir utilisé frauduleusement sa main gauche pour contrôler le ballon à proximité du but adverse, n’aurait pas dû lui-même signaler son incartade, s’il n’aurait pas dû se rapprocher de l’officiel pour avouer son crime odieux et demander l’annulation du but comme du ticket sud-africain qui l’accompagnait ? Ça sent le mousquetaire ! Le français est ainsi, il a une très haute considération de la justice.

Qu’auraient fait les irlandais (et leur entraineur italien) s’ils avaient remporté la victoire dans les mêmes conditions ? Ils auraient sans doute avancé l’argument suivant : nous sommes une petite nation, pour une fois qu’on n’est pas les dindons de la farce… Et puis, ils se seraient empressés de chanter, de festoyer et de picoler de la bière. Est-ce à dire que les irlandais sont moins épris de justice que les français ? Non, c’est leur droit reconnu à la fierté et à l’orgueil qui leur permet ce genre d’outrances.

Les algériens donc, eux aussi, se sont qualifiés pour la Coupe du Monde, et ce, sans outrepasser le règlement. Curieux hoquet de l’Histoire. Dans certaines grandes villes de France, on a pu assister à de véritables scènes de liesse. Voilà qui va sans doute donner du grain à moudre au moulin du Grand Débat Officiel sur l’Identité Nationale. Dans notre pays de France, encore engourdi par les scrupules d’un lendemain de crime, on voit pulluler des drapeaux algériens, une identité nationale forte s’affirmer à l’intérieur de la nôtre, en cours d’érosion de toute manière puisque sujette à caution (enfin, débat…débat !). Je peux vous dire qu’on attend avec impatience les commentaires réactionnaires que ne manqueront pas de susciter ces effusions, les péroraisons sarcastiques des Zemmour, des laïcards-qui-ripostent et des excités de la République. On les savoure à l’avance, comme aujourd’hui Domenech savoure sa médiocre victoire.

La France et l’Algérie ont un peu plus de six mois pour préparer la grande compétition mondiale qui s’annonce. Avec un peu de chance, le hasard du tirage au sort leur offrira la possibilité de s’affronter sur le terrain. Les médias, les Zemmour, les laïcards psychorigides auront de quoi gloser. Avec un peu de chance, les Zemmour verront l’Algérie vaincre l’équipe de France, et les algériens, fils d’algériens, petits-fils d’algériens envahir les rues et chanter en langue étrangère des slogans de joie. Ils y trouveront sans doute de quoi vérifier leurs assertions. C’est tout le mal qu’on leur souhaite, car nous souhaitons le bonheur de chacun. Car s’il est vrai que les portugais de France (ce n’est qu’un exemple hein) ont le droit d’être fiers de leur pays d’origine (voir les commentaires dégoulinants d’avant match de la demi-finale France-Portugal lors de la dernière Coupe du Monde en 2006), s’il est vrai que cette identité nationale dans l’identité nationale n’est aucunement menaçante pour la cohésion de notre nation, il n’en va évidemment pas de même pour les algériens, que l’on soupçonne de s’aimer à tel point qu’ils nous détestent nécessairement.

Enfin, puisqu’on vous le dit : après tout, ce n’est que du football.

mardi 17 novembre 2009

L'adieu au charbon


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Et cependant, le Monde est dirigé par un conglomérat d’idiots, partisans d’un assainissement général, aux ordres desquels une armée d’hygiénistes bouffis obéit - au doigt et à l’œil. Nos pensées malades seront traquées, nos pulsions dégoutantes seront étouffées, et purifiées, nos besoins de conflits, de tensions, d’affrontements se heurteront sans cesse aux murs d’une société-mousse, capitonnée pour nous éviter la moindre blessure, la moindre ecchymose, la moindre débâcle. Cette quote-part du monde que l’on nomme occident nous sera dès lors léguée sans dettes : immaculée parce que récurée, et briquée, et javellisée ; transparente, cicatrisée, inepte, oublieuse et amnésique, molle, inodore, insipide et inhumaine.

Nettoyer le monde, c’est le mettre à mort et tenter de le précipiter dans le néant. Ni plus ni moins. Aucune vie n’est possible sans un minimum de saleté. N’est-ce pas d’ailleurs ce que nous sommes originellement : le produit certes très amélioré d’une microscopique bactérie ? Un miracle engendré d’une petite mare boueuse ?

Pour moi, la cigarette, ce fut cela, exactement cela : une merveille de saleté. Une pépite d’or dans un étron d’éléphant. Il y a des choses que je ne peux imaginer – que je ne pourrai jamais imaginer – sans nuage de fumée.

Prenons Bogart par exemple. Bogart n’était pas très beau, pas singulièrement beau j’entends. Pris comme ça, à la découpe, rien ne semblait pouvoir le distinguer d’autres vedettes de cinéma de l’époque. Et pourtant, il se dégageait sournoisement de lui une sorte de virilité nonchalante, ignorante d’elle-même, unique, qui aimantait toutes les attentions. C’était plus que l’expression d’une simple assurance, plus que cette esthétique petit-bras qui permet somme toute à beaucoup d’hommes de ressentir cette forme finalement très commune et parfaitement banale de satisfaction de soi. Bogart était une essence. Retirez-lui maintenant la clope de sa bouche, enfoncez-lui un bâton de réglisse entre les dents (ou une connerie d’épi de maïs !). Pensez-vous que son regard torve, éreinté, presque éteint aurait été le même, si paradoxalement intense, sans volutes grises et bleues pour le dissimuler ? Sans tabac, Bogart n’aurait tout simplement jamais existé.

Je prends un autre exemple. Cela fait maintenant quelque temps qu’on a banni la cigarette des clubs de jazz. Autrefois, on jouait jusqu’au petit matin, le son perçait alors la nuit d’épais nuages malodorants, les silhouettes graves et noires des musiciens, telles des silhouettes de spectres, fendaient une barrière sale de fumée, fondaient subitement sur leur audience débraillée, uniforme, massive et indisciplinée. Le club était à cette époque un lieu malfaisant – caves, réduits, cagibis sans air et sans lumières – un bas-fond confiné duquel on assistait à l’éclosion de miracles (un peu comme on admirerait un protozoaire baignant dans un minuscule étang de vase). On toussait à part soi, les verres s’entrechoquaient, se brisaient parfois dans l’enthousiasme, on plissait les yeux pour apercevoir son voisin, allumer une solitude superbement décolletée quelques chaises plus loin. Les paires d’yeux devenaient rouges et jaunes, voilées, puis semblaient prendre feu. Depuis, plus personne ne consume quoi que ce soit, on assiste les bras ballants à des sets désodorisés. Il n’y a guère plus que les odeurs d’aisselle pour vous déranger les narines. C’est toujours mieux que rien, on espère secrètement que le patron pousse les radiateurs au maximum. Mais il est pingre le patron, il paie déjà les musiciens au lance-pierres ; et les clubs sont désormais propres comme autant de sous neufs. Au Duc des Lombards, on peut désormais se gaver d’une laitue à 20 euros imbibée de vinaigre balsamique tout en écoutant du be-bop ! Au Sunside, le dimanche après-midi, on peut venir avec ses gosses, et écouter du jazz, et puis goûter ! Mingus le pervers et Papy Brossard, le cake métissé !

Que dire ? C’est cette atmosphère que je laisse derrière moi, ce militantisme mortifère que j’abandonne ; cette aspérité charbonneuse dont j’aimais embellir les effets. Une foule de regrets près de moi, dont aucun n’est raisonnable, que je couve d’un regard mélancolique.

Bud, at the club !


Bud Powell Trio at the Club St Germain - 1959

"Blues in the closet"

mercredi 11 novembre 2009

Va te faire soigner !



Jeudi, j’ai rendez-vous avec mon toubib. Une mexicaine. Enfin, c’est ce que j’avais pensé dans un premier temps à cause de son nom, mais une voisine m’a dit depuis qu’elle était chilienne. Ou colombienne. Ou péruvienne peut-être, enfin, je ne sais plus trop. Ce n’est pas très important de toute manière. Elle est toute petite ma toubib, elle parle toujours d’un ton monocorde, uniforme, comme si elle avait une ligne droite coincée dans la gorge. Elle doit avoir une quarantaine d’années, peut-être moins. Elle est appliquée, soucieuse, elle ne prend pas son boulot par dessus la jambe. Elle a de la moustache aussi (un petit duvet noir au-dessus des lèvres) et à chaque fois que je vais la voir, je me demande pourquoi elle ne se la fait pas épiler. Je me demande si ça plait à son mari et du coup, je me demande si elle en a un, de mari… A sa place, je me la raserais moi, indépendamment de l’avis des autres, mais je suppose que l’on a tous une manière différente d’appréhender les pilosités indésirables. Par exemple, moi, je ne m’épile rien, à part les sourcils quand ils deviennent trop bordéliques et que je commence à ressembler à Boris Karloff un lendemain de cuite. Je ne me rase pas trop souvent, parce que j’ai une peau délicate et que les merdes soi-disant hypoallergéniques qu’on nous vend n’ont que très peu d’effets sur moi – sans doute sur quiconque d’ailleurs. Je ne m’épile pas le torse non plus, faut pas rêver, rien de rien, mes poils me sont chers, constitutifs de mon identité masculine et je suis sidéré quand j’apprends que la dernière mode chez les adolescents consiste à se dépoiler les couilles et à tailler en buisson sa masse de poils pubiens.

Toujours est-il que jeudi, j’ai rendez-vous avec elle. Cela n’a rien d’un rendez-vous galant, j’ai rendez-vous avec elle, à onze heures, dans son cabinet. Je ne suis pas malade, je n’y vais pas pour qu’elle me soigne un rhume, une angine, une gastroentérite ou une bronchite. Je n’y vais pas non plus parce que je subodore qu’une infection sourde et sous-jacente menace mon organisme de destruction, ce qui est un mal fréquent chez moi, je me dois de l’avouer ; un mal plus aiguë depuis quelques temps. Je suis le genre de gars qui regarde le Journal Télévisé puis file chez le docteur. Oui, je suis ce genre de gars là. Je suis aussi le genre de gars qui fouine sur les forums médicaux dans l’espoir de parvenir à s’auto-diagnostiquer. Les forums médicaux, c’est bien la plaie du monde moderne. Une armée d’anxieux a constitué sur le net une funeste agora qui, dans un vacarme indescriptible, se rassure, s’inquiète, se fait du mal pour se faire du bien. Moi, j’ai ci, moi j’ai ça. Le point de non retour, ce serait l’inscription et l’intervention. J’ai ci, j’ai ça, dites-moi donc ce que j’ai bande de jean-foutre ! Je ne me suis pas encore inscrit, je me situe donc encore à la frontière du monde réel, quand j’aurais basculé de l’autre coté, vous ne me reverrez plus, j’aurais alors disparu du monde des hommes. Aujourd’hui, je me borne à la seule lecture de ces échanges atterrants. J’en ressors bien entendu plus angoissé qu’avant, mais également satisfait de constater qu’il y a plus fou que moi.

Mais enfin non, je ne vais pas voir le toubib pour qu’on me rassure, qu’on me dissuade de suivre ces débats d’hypocondriaques solitaires. Je suis assez grand pour ça, j’ai une femme pour me remettre sur le droit chemin de la santé mentale rigidifiée, me traiter de cinglé et envisager pour moi cette sorte de thérapie qui contient 10, 11 ou 12 étapes. J’ai une mère pour me rappeler que les chiens ne faisant pas des chats, j’eus l’infortune d’hériter à la naissance de certaines de ses tares, avant, plus grand, de les développer allègrement – enfin, à ma façon. J’y vais pour toute autre chose.

Oui. Pour toute autre chose, parce que j’y vais pour arrêter de fumer.


Clifford Brown - Smoke gets in your eyes

lundi 9 novembre 2009

La conscience politique (8) - Soeur de Berlin



Elle fouille dans son sac maintenant, en extrait un paquet de Philip Morris cabossé. Elle a sa tige blanche de papier au filtre blond en main et fait rouler la pierre de son briquet. Et elle continue de parler, tandis que la flamme jaune danse devant son nez, elle continue de parler, tandis que sa cigarette tordue s’agite entre ses lèvres. Et nous y sommes suspendus.

Elle a devant les yeux des souvenirs matérialisés qui sont déjà de l’Histoire. Le 9 novembre 1989, B. était à Berlin. Elle y a passé presque l’année entière. Dans les premiers temps, elle l'a mal vécu, cet exil. Elle s’est retrouvée là-bas, propulsée pour ainsi dire, dans une sorte de foyer glauque, paumée dans une ville étrangère, grise et coupée en deux, du bon coté d'un mur aberrant. Lorsqu’elle appelait à la maison, elle témoignait parfois de son excitation, euphorique, elle décrivait son quotidien allemand, un monde que l’on ne connaissait pas et qu’elle découvrait alors. Parfois, elle pleurait au téléphone, elle se sentait seule, naturellement, privée de l’affection et du tumulte des siens. Et le 9 novembre 1989, elle était là, à proximité de la porte de Brandebourg, communiant avec les allemands qui, de chaque coté du mur laissaient éclater leur joie de voir s’abattre cette satanée cloison qui défigurait leur pays.

C’est pour cela qu’elle parle, qu’elle ne peut s’arrêter de parler, que nous ne pouvons cesser de l’écouter.

B. m’a ramené la casquette d’un soldat est-allemand. C’est une casquette un peu poussiéreuse, dont l’intérieur est jauni. C’est la sueur de l’homme qui l’a portée qui est là, sur la bande de confort frontale de devant. Ce jaune-beige sale lui appartient. C'est l'attribut d'un homme comme vous et moi qui a gardé le Mur, patrouillé tout le long de celui-ci en fumant du mauvais tabac, dans le froid, sous un soleil accablant ou sous une pluie drue, l'attribut d'un homme qui a peut-être prêté serment devant Lui, de le maintenir inviolé. Depuis que l'on troue le Mur de part en part, les soldats de la future-ex-RDA vendent leurs effets dans la hâte. Ils troquent leur uniforme au premier venu. Ils ont offert leur vie au Mur pendant des années, avec leurs armes et leur mine sévère et impassible, absurdement théâtrale, et maintenant qu’il tombe, qu’il éclate, qu’il est percé comme un martyr, maintenant qu’on en vend également des petits bouts à la sauvette, au noir, sous le manteau, aux touristes du monde entier, ils vendent également ces anciennes parties d’eux-mêmes, ces anciennes parties d’eux-mêmes dont ils ne veulent plus. Sans doute ont-ils peur qu’on les enferme bientôt dans des musées, sans doute ont-ils peur qu’on se hâte de les considérer comme des vieilleries ; les vieilleries d’un monde mort dont on ne veut plus rien savoir. Aujourd’hui, la République Démocratique d’Allemagne, cette excroissance orientale de l’ouest comprimée aux portes du monde communiste est une brocante géante. Une seule nuit a suffi à la faire vieillir d’un siècle.

Le 9 novembre 1989, B. filait le train de l’Histoire. Le même jour, j’étais devant ma télévision, à rechercher son visage parmi la foule innombrable, incapable de comprendre ce qui se déroulait là devant mes yeux, enfermé dans cette boite à la con qu’était la télévision familiale. Ma mère tournait en rond dans le salon, fumant cigarette sur cigarette, l’inquiétude sur ses traits. Elle non plus ne pouvait pas comprendre. Le monde communiste se lézardait de toutes parts, malgré Gorbatchev et la Perestroïka, et elle faisait partie de ceux qui s’aveuglaient encore sur la véritable nature des états d’Europe de l’Est. Elle n’entendait rien à ce postulat de liberté qui unissait soudainement tout un peuple, tout un continent, puisque pour elle la liberté n’était pas en cause. « Un mur, lui disais-je, avec des miradors, des barbelés, qui t’enferment, t’emprisonnent, comment peux-tu ne pas comprendre ? » Les choses paraissaient si évidentes et pourtant le Mur, les soldats, les hommes et femmes de Berlin Est qui se faisaient descendre en tentant de passer par dessus, ne suffisaient pas à lui faire admettre la vérité. Elle ne voulait pas croire que le monde communiste était meurtrier, violent, écrasant, semblable au monde lui-même, noir et sans espérance. Comment ne peux-tu pas comprendre ?

Etait-ce si simple ? Ça l’était mais pour moi non plus, ça ne l’était pas. Nous voulions y croire, tous, au visage humain du communisme, à la victoire de l’homme sur l’impérialisme. Nous voulions croire, malgré la guerre froide, malgré l’ère nucléaire, malgré les chars staliniens écrasant Budapest et Prague, que le communisme était l’avènement d’une aube nouvelle. Et ce monde se brisait, devant nos yeux, se faisait souffler. J’ai 14 ans, je suis un idiot, je suis rouge par contagion. J’aime le Dynamo Kiev, j'aime Oleg Blokhine, l’ancien sprinteur reconverti attaquant de l’équipe de football de l’URSS qui affiche sur son maillot l’acronyme mystérieux sur fond rouge : CCCP. Je suis heureux de contempler l’éclosion de la liberté et triste d’abandonner derrière moi des illusions que je me suis moi-même fabriqué. Le monde communiste est un monde en carton pate, une façade mensongère que nous avons contribué à édifier.

Dans vingt ans, tout le monde vous dira peut-être combien ce jour là fut merveilleux et important. Dans vingt ans, on rivalisera d'anecdotes, d'expressions de sentiments frelatés. Personne n’osera vous dire ce qu’il ressentit véritablement en apprenant la nouvelle de ce cataclysme. Par honte, par pudeur ou mauvaise foi.

Des est-allemands ont commencé à fuir leur pays avant même la chute du mur. Ils ont effectué pour certains un périple fabuleux qui me semble inhumain et sont passés par la Pologne, la Tchécoslovaquie puis la Hongrie, pour rejoindre enfin l’Autriche et le monde libre. Hommes, femmes, enfants et quelques uns de leurs effets sous le bras. Le rideau de fer est devenu une petite passoire ridicule qui révéle les êtres humains. Un est-allemand a témoigné il y a quelques jours devant les caméras que des militaires hongrois l’ont laissé passer la frontière en lui adressant de simples clins d’œil. L’Histoire en est à ce point et ce témoignage est d’une beauté fracassante parce que simple. Il est édifiant. C’est cela, me dis-je, que l’utopie communiste n’a pas réussi (et ne réussira jamais) à créer. Plus précisément, c’est sa chute accélérée qui réussit enfin à unir les peuples dans un même esprit de fraternité, d’entraide ; sa mort qui crée la vie. Les soldats dégrafent leur vareuse, vendent leurs casquettes et vous lançent des clins d’œil amicaux à la frontière.

Cela ne durera qu’un temps bien sûr. Les frontières recouvreront bientôt leur indifférence et leur imperméabilité, et les gardes-frontières leur mine impassible et sévère. Les est-allemands redeviendront des est-allemands (ou des allemands tout court (disons plutôt élargis)) pour les hongrois et vice versa, car chez l’homme toute beauté est éphémère. Ne nous resteront bientôt que quelques reliques apparemment muettes et vides de sens (pour toute autre personne que soi). Ma soeur est là, revenue pour quelques temps. A table, elle raconte ses histoires tandis que je tourne et retourne entre mes mains la casquette d'un soldat de la future-ex-RDA qu'elle vient de me rapporter d'Allemagne.

lundi 2 novembre 2009

Sacccages


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C’est comme ça, je n’ai rien envie de dire. Je n'ai rien à dire non plus. Je ne dispose d’aucune humeur bon marché dans les tiroirs de mon cortex. Le silence me plait bien de toute manière, il ne m’envahit pas, ne fait aucun dégât. J’ai l’impression d’avoir fermé toutes les fenêtres, de maintenir ainsi les courants d’air au dehors.

J’aimerais toutefois vous signaler un blog, qui a récemment éclos. C’est le blog de Stephan, Sacccages, avec trois « c ». C’est un blog à la fois simple et compliqué. Compliqué parce qu’il s’agit d’y exhumer des morceaux de mémoire. Simple parce que l’amitié et la douceur parcourent chaque ligne. Ainsi, la démarche n’exclut personne. Au contraire, elle invite. Invite à imaginer, à partager des souvenirs qui ne sont pourtant pas à soi.

En attendant que je délie à nouveau ma langue, je vous invite donc à y faire un tour.