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Le monde dégoulinait sur le pare-brise. L’autoroute de Pennsylvanie, quant à elle, semblait sur le point de disparaitre de la surface de la terre, d’être engloutie par un monstre sans âme. La voiture avançait au milieu de cette apocalypse là.
On épousait alors par l’ouest les formes de la ville de Bedford. Les gens de la région pensaient peut-être que leur maison en avait vu d’autres. Une poignée d’humains inconscients conduisait leur bagnole sous un temps qui semblait à même de précipiter toute mémoire d’homme dans le néant. Les os empilés des cadavres de Gettysburg, profondément ensevelis à quelques centaines de kilomètres de là reposaient encore paisiblement, à l’endroit même où on les avait laissés un peu moins d’un siècle plus tôt. Brisés. Le déluge se chargerait bientôt de les exhumer d’un tombeau devenu essentiellement vaseux. Et ensuite ? Ensuite, la pluie cesserait inévitablement, les nuages se dissiperaient peut-être, les terres finiraient par sécher et les morts en surface, squelettes de bazar plein d’humus en uniformes confédéré ou unioniste, automobilistes inconscients du danger et habitants présomptueux de la ville de Bedford, tous frères parce que tous impitoyablement dévorés par la vermine, se réuniraient pour le bouquet final, façon Broadway !
Nancy, les deux mains comme deux harpons sur le volant, tentait d’adopter la vitesse adéquate ; pas trop lente pour arriver à Chicago à temps, pas trop rapide pour ne pas perdre le contrôle du véhicule. Arriver à temps, arriver en vie, cet équilibre dépendait de la pédale d’accélérateur et du pied féminin, engoncé dans un escarpin, qui appliquait sur elle une pression maladroite et tremblante. Tout n’avait toujours dépendu que de l’homme et de la machine, voilà pour la redondance ! A force de crispation, Nancy commençait à ressentir cette douleur familière qui engourdissait souvent toute sa jambe droite, de la hanche jusqu’à la pointe des orteils. De temps en temps, il lui fallait se dandiner et faire basculer son poids d’une fesse l’autre sur son siège. C’était tout de même le signe qu’elle était encore en vie.
« Cette saloperie de sciatique », pensait-elle néanmoins en maudissant son sort, cette journée toute entière et le mollasson de mari qui était assis juste à coté d’elle, incapable de trouver quelques mots pour la rassurer, incapable même de s’en soucier – cette excroissance matrimoniale n’était jamais que le kyste bénin de son existence.
Le ciel se déchainait et ces deux idiots n’avaient pas l’air inquiet. L’un pionçait comme un gosse à l’arrière, l’autre semblait pris dans la nasse des mêmes pensées qu’il ressassait la plupart du temps, toujours certain qu’il était d’être une sorte de quantité négligeable et médiocre. Le temps lui avait donné raison, il n’était somme toute qu'un petit homme qui subissait la vie autant que les événements ! Elle avait mis du temps à regarder la vérité en face mais désormais celle-ci était comme une lampe torche qu’on braquait de nuit dans ses yeux. Le ciel était un monstre immense et la voiture ne lui en semblait que plus petite en comparaison, plus minuscule, plus minable et ridicule. A l’échelle de l’univers, cette tempête était moins puissante qu’un souffle d’insecte, à leur échelle, elle menaçait pourtant de les écrabouiller. Parce qu’ils étaient insignifiants. Cette voiture, pleine de caoutchouc et de métal, l’était aussi. Les raisons qui les obligeaient à effectuer ce périple l’étaient encore davantage. Au pied de la mort, on se rendait compte à quel point la vie n’était pas grand-chose. Un rien hasardeux pouvait tout balayer, sans que la course du monde n’en soit le moins du monde perturbée. Même ces pensées-là, ces pensées de l’instant qui jaillissaient dans son cortex, lui semblaient insignifiantes tant elles lui semblaient également ressasser bêtement de plates évidences, des évidences froides que chacun repoussait évidemment dans le coin le plus reculé de son âme. Personne n’aimait vivre en se répétant chaque jour qu’il finirait un jour par crever. Cette connerie de philosophie vaseuse qui vous recommandait de cueillir l’instant présent, carpe diem, ce n’était jamais qu’une posture pâle et dégoulinante ! Qui pouvait réellement vivre comme ça ? Personne !
Une autre évidence de taille, ils auraient dû s’arrêter et tant pis pour Chicago, tant pis pour Max. Ils n’auraient en fait même jamais dû quitter Philadelphie. Quelques minutes plus tôt, dans une légère descente, l’arrière de la voiture avait chassé légèrement, Nancy était parvenu à redresser le véhicule avant de décélérer juste ce qu’il fallait pour qu’elle retrouve son souffle et que le rose lui revienne aux joues. Brownie n’avait pas émergé de son sommeil filandreux et Richie n’avait même rien remarqué. Son regard stupide avait continué de se paumer dans le néant. Elle seule, derrière le volant, voyait le monde comme une sorte de mur prêt à fondre sur eux pour les écrabouiller, elle seule distinguait la violence sans limites de ce mur d’eau qui les compressait chaque minute un peu plus, elle seule identifiait tout près le point de chute qui ne manquerait pas de les engloutir. Malgré tout, elle continuait à appuyer sur la pédale d’accélérateur, à faire grincer son tendon d’Achille sur la nuque de la voiture. Elle continuait mécaniquement, en dépit de toute raison, comme un automate, guidé par la machine plus qu’elle ne la guidait maintenant, à avaler la route qui s’étalait devant elle. Quand elle perdit totalement le contrôle du véhicule quelques centaines de mètres plus loin, elle n’eut pas un regard pour les autres. Tétanisée, elle plongea en un instant dans les ténèbres et le silence, accompagnée de ces deux hommes ; l’un endormi à l'arrière, l’autre, à coté d'elle, aux prises avec ses propres démons.
