vendredi 11 décembre 2009

Un long voyage (3/3)


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Le monde dégoulinait sur le pare-brise. L’autoroute de Pennsylvanie, quant à elle, semblait sur le point de disparaitre de la surface de la terre, d’être engloutie par un monstre sans âme. La voiture avançait au milieu de cette apocalypse là.

On épousait alors par l’ouest les formes de la ville de Bedford. Les gens de la région pensaient peut-être que leur maison en avait vu d’autres. Une poignée d’humains inconscients conduisait leur bagnole sous un temps qui semblait à même de précipiter toute mémoire d’homme dans le néant. Les os empilés des cadavres de Gettysburg, profondément ensevelis à quelques centaines de kilomètres de là reposaient encore paisiblement, à l’endroit même où on les avait laissés un peu moins d’un siècle plus tôt. Brisés. Le déluge se chargerait bientôt de les exhumer d’un tombeau devenu essentiellement vaseux. Et ensuite ? Ensuite, la pluie cesserait inévitablement, les nuages se dissiperaient peut-être, les terres finiraient par sécher et les morts en surface, squelettes de bazar plein d’humus en uniformes confédéré ou unioniste, automobilistes inconscients du danger et habitants présomptueux de la ville de Bedford, tous frères parce que tous impitoyablement dévorés par la vermine, se réuniraient pour le bouquet final, façon Broadway !

Nancy, les deux mains comme deux harpons sur le volant, tentait d’adopter la vitesse adéquate ; pas trop lente pour arriver à Chicago à temps, pas trop rapide pour ne pas perdre le contrôle du véhicule. Arriver à temps, arriver en vie, cet équilibre dépendait de la pédale d’accélérateur et du pied féminin, engoncé dans un escarpin, qui appliquait sur elle une pression maladroite et tremblante. Tout n’avait toujours dépendu que de l’homme et de la machine, voilà pour la redondance ! A force de crispation, Nancy commençait à ressentir cette douleur familière qui engourdissait souvent toute sa jambe droite, de la hanche jusqu’à la pointe des orteils. De temps en temps, il lui fallait se dandiner et faire basculer son poids d’une fesse l’autre sur son siège. C’était tout de même le signe qu’elle était encore en vie.

« Cette saloperie de sciatique », pensait-elle néanmoins en maudissant son sort, cette journée toute entière et le mollasson de mari qui était assis juste à coté d’elle, incapable de trouver quelques mots pour la rassurer, incapable même de s’en soucier – cette excroissance matrimoniale n’était jamais que le kyste bénin de son existence.

Le ciel se déchainait et ces deux idiots n’avaient pas l’air inquiet. L’un pionçait comme un gosse à l’arrière, l’autre semblait pris dans la nasse des mêmes pensées qu’il ressassait la plupart du temps, toujours certain qu’il était d’être une sorte de quantité négligeable et médiocre. Le temps lui avait donné raison, il n’était somme toute qu'un petit homme qui subissait la vie autant que les événements ! Elle avait mis du temps à regarder la vérité en face mais désormais celle-ci était comme une lampe torche qu’on braquait de nuit dans ses yeux. Le ciel était un monstre immense et la voiture ne lui en semblait que plus petite en comparaison, plus minuscule, plus minable et ridicule. A l’échelle de l’univers, cette tempête était moins puissante qu’un souffle d’insecte, à leur échelle, elle menaçait pourtant de les écrabouiller. Parce qu’ils étaient insignifiants. Cette voiture, pleine de caoutchouc et de métal, l’était aussi. Les raisons qui les obligeaient à effectuer ce périple l’étaient encore davantage. Au pied de la mort, on se rendait compte à quel point la vie n’était pas grand-chose. Un rien hasardeux pouvait tout balayer, sans que la course du monde n’en soit le moins du monde perturbée. Même ces pensées-là, ces pensées de l’instant qui jaillissaient dans son cortex, lui semblaient insignifiantes tant elles lui semblaient également ressasser bêtement de plates évidences, des évidences froides que chacun repoussait évidemment dans le coin le plus reculé de son âme. Personne n’aimait vivre en se répétant chaque jour qu’il finirait un jour par crever. Cette connerie de philosophie vaseuse qui vous recommandait de cueillir l’instant présent, carpe diem, ce n’était jamais qu’une posture pâle et dégoulinante ! Qui pouvait réellement vivre comme ça ? Personne !

Une autre évidence de taille, ils auraient dû s’arrêter et tant pis pour Chicago, tant pis pour Max. Ils n’auraient en fait même jamais dû quitter Philadelphie. Quelques minutes plus tôt, dans une légère descente, l’arrière de la voiture avait chassé légèrement, Nancy était parvenu à redresser le véhicule avant de décélérer juste ce qu’il fallait pour qu’elle retrouve son souffle et que le rose lui revienne aux joues. Brownie n’avait pas émergé de son sommeil filandreux et Richie n’avait même rien remarqué. Son regard stupide avait continué de se paumer dans le néant. Elle seule, derrière le volant, voyait le monde comme une sorte de mur prêt à fondre sur eux pour les écrabouiller, elle seule distinguait la violence sans limites de ce mur d’eau qui les compressait chaque minute un peu plus, elle seule identifiait tout près le point de chute qui ne manquerait pas de les engloutir. Malgré tout, elle continuait à appuyer sur la pédale d’accélérateur, à faire grincer son tendon d’Achille sur la nuque de la voiture. Elle continuait mécaniquement, en dépit de toute raison, comme un automate, guidé par la machine plus qu’elle ne la guidait maintenant, à avaler la route qui s’étalait devant elle. Quand elle perdit totalement le contrôle du véhicule quelques centaines de mètres plus loin, elle n’eut pas un regard pour les autres. Tétanisée, elle plongea en un instant dans les ténèbres et le silence, accompagnée de ces deux hommes ; l’un endormi à l'arrière, l’autre, à coté d'elle, aux prises avec ses propres démons.

mercredi 2 décembre 2009

Un long voyage (2/3)



De la pluie, de la pluie, comme si l’on avait inversé le ciel et la terre, et des paysages mornes pareils à de bouillie. Ça ne s’arrêterait donc jamais. A l’arrière, Brownie ronflait sans retenue. Derrière le volant, Nancy ne décochait pas une parole. Mâchoires serrées, yeux plissés, en guerre, elle essayait de deviner la route qui s’étalait devant elle.

Richie soupira. Il aurait bien aimé dormir un peu lui aussi, ne serait-ce qu’une demi-heure. Sur le siège passager, il avait essayé de se lover, de bloquer ses grandes jambes contre la porte, de nicher sa tête contre son épaule, de trouver une position adéquate afin d’écraser un peu. Et puis Nancy lui avait dit : « Si tu t’endors et que tu me laisses seule comme ça, sous ces trombes d’eau, je te jure que j’arrête la voiture sur le bas coté et que je te cogne jusqu’à ce que mort s’ensuive ». Les paupières lourdes comme deux gros sacs de sable, il s’était redressé et avait soupiré : « O.K. ! » Puis il avait allumé une cigarette pour entreprendre de remplir à nouveau le cendrier vide.

C’était donc ça le mariage, l’union de deux êtres pour le meilleur, le pire et les voyages en caisse les jours de déluge. Et maintenant, à coté de Nancy, il regardait mécaniquement la route floue, incertaine, en apparence infinie et considérait ce qu’elle avait de semblable avec son existence même. Une vie sans contours propres.

Richie était un bon pianiste, comme il y en avait probablement des centaines, un type doué tout de même, qu’on engageait en toute confiance, dont on savait qu’il ferait le boulot sans poser de problème. C’était entre autres choses ce qui plaisait à Brownie. C’était déjà pas mal mais ça n’allait pas plus loin. Il était et resterait le troisième couteau du quintet de Clifford Brown et de Max Roach, et bien sûr, il était et resterait l’éternel petit frère de Bud Powell ! Et c’était à peu près tout ce qui figurait dans sa biographie. N’était-ce pas injuste : n’était-il pas aussi l’époux de Nancy Powell, celui-là même qui devait rester éveillé quand elle conduisait la voiture les jours de pluie ?

Son grand frère donc, Bud, était d’un gabarit supérieur, grand comme un bananier qui faisait de l’ombre à tous ceux qui grandissaient près de lui. Un pianiste de génie qui comme la plupart des génies était fou à lier. Bud, même gosse, avait toujours semblé un peu toqué, mais en 45 il s’était fait tabasser en compagnie de Monk (1) par une bande de flics un peu trop zélés et à partir de ce moment là, il s’était mis à déménager dans les grandes largeurs. Soit les flics avaient tapé trop fort sur son crâne au point de le rendre complètement dingo, soit leur passage à tabac avait réveillé dans l’âme de Bud un nid de guêpes depuis toujours endormies ; un peu moins de 3 ans plus tard, Bud s’était en tout cas retrouvé à Creedmoor (2) au milieu de dégénérés mentaux et de toubibs obtus, décidés à lui cramer la démence à coups de séances d’électrochocs. Il en était sorti la raison et la mémoire en charpie.

Aujourd’hui, Bud ne se produisait presque plus en public et quand il lui arrivait de le faire, accidentellement pour ainsi dire, les gens se disaient entre eux combien le génie célébré d’autrefois était méconnaissable. Recroquevillé derrière son piano, Bud oubliait des notes, improvisait à contresens sur la grille d’un morceau précédent, répétait inlassablement une phrase idiote jusqu’à l’obsession ou apostrophait un gusse invisible (parfois, un type mort depuis plusieurs années) pendant le solo du gars qui tenait le sax. Dans le milieu, sans savoir, on mettait cette déchéance sur le compte de la came parce qu’elle avait le dos large ! Bud n’était pas un méchant gars, c’était même un frère attachant et doux. Un frère que Richie aimait malgré tout, malgré la folie, malgré la grande ombre qu’il lui faisait. Bud était cinglé, voilà tout. Il se défonçait maintenant du matin jusqu’au soir, gobait comme des bonbons des cachetons de Largactil, un truc qu’on lui prescrivait pour contenir d’éventuelles crises de démence schizophrène. Il restait cependant le génie qu’il n’avait jamais cessé d’être. Malgré la folie qui l’enténébrait, envapé comme personne, cloîtré chez lui, passant ses journées en peignoir de soir, le cul posé sur son tabouret de piano, les yeux exorbités, il composait encore des kilomètres de partitions démentes, tonitruantes, révolutionnaires, sans discontinuer. Il continuait à écrire inlassablement sous la dictée folle des centaines de voix qui gueulaient toutes ensembles dans son crâne, peut-être depuis toujours.

Richie écrasa son mégot dans le cendrier. Nancy, à coté de lui ne décolérait pas. Les ronflements de Clifford ne baissaient pas d’intensité. Devant eux, il n’y avait qu’un mur d’eau qui ne cessait de s’épaissir.



(1) Thelonious Monk : autre pianiste de jazz, figure historique du be-bop.

(2) Creedmoor : Hôpital psychiatrique situé à New-York, dans le Queens.