vendredi 26 mars 2010

Nombrils et lombaires


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Elle décroche son téléphone. Moi, je suis assis et elle debout, j’ai presque le nez dans son nombril. Elle décroche son téléphone et dit « allo » d’une voix qui est – je le crois – censée dire son plaisir d’entendre la personne qui l’appelle. Un(e) ami(e). Un membre de la famille. Elle ne dit pas : « ça fait plaisir de t’entendre » mais l’intonation de sa voix dit tout cela mieux que des mots. Ce que je veux dire par là, c’est que l’on entend la sincérité derrière cette voix. Une voix qui n’a rien de remarquable en réalité. La sincérité, me dis-je, est peut-être le plus efficace des modes de communication. Le mensonge aussi sans doute, enfin, celui que profère le mauvais menteur, lorsqu’il vous dit des trucs pas croyables en essayant sans succès de maîtriser toutes sortes de tics nerveux. Cette conversation téléphonique commence bien. Moi, j’ai entamé « Les Noms » de DeLillo et comme toujours je me demande où ce con veut m’emmener, si tout ce truc a véritablement un sens caché. J’aime DeLillo (et je sens bien que c’est déraisonnable) parce que j’aime échafauder des théories. Cependant je m’arrête là dans ma lecture, parce que j’aime la musique de cette conversation.

Elle se tourne, j’ai maintenant la tête dans ses lombaires. Elle s’éloigne un peu. Elle dit : « ah merde ! » Quelque chose dérape alors dans sa voix. Ah merde ! C’est ce que vous dites à votre voisin quand vous lui demandez comment il va et qu’il répond : « j’ai une bronchite qui s’est infectée » Ah merde ! C’est ce que vous dites à votre tante quand elle revient du ski et qu’elle vous raconte comment elle a chopé de très méchants coups de soleil. Ah merde ! On ne peut pas vraiment dire que cela vous réjouit, mais on ne peut pas vraiment dire que cette nouvelle vous gâche la journée non plus. Il y a dans ces ah merde ! quelque chose qui tient de la convenance sociale à l’état pur. La compassion est – aussi – une forme de politesse. Il faut être désolé pour l’autre. Maintenant, un collègue vous dit qu’il a une rage de dents. « Ah merde, vous lui dites, ça fait mal ça » et vous vous souvenez un peu d’anciennes rages de dents, vous constatez aussitôt satisfait, qu’aujourd’hui vos dents vont bien. Vous cherchez derechef du bois à toucher, vous croisez les doigts, puis vous mesurez bien vite votre joie de ne pas avoir mal aux dents aujourd’hui par peur d’avoir mal aux dents demain.

Elle a raccroché. Elle a les cheveux courts, qui rebiquent. Elle doit avoir approximativement la quarantaine, sans doute un peu plus. Elle n’est pas vraiment très jolie. Pas moche non plus. Les humains sont comme cela, un assemblage un peu ridicule de petites sincérités et de petites hypocrisies. Les humains ne prêtent pas à conséquence. Quant à moi, je replonge dans mon livre. Un peu plus tard, je tombe sur une collègue. Le métro entre en station. En l’apercevant sur le quai, je me suis dit : « Oh merde ! » Et je m’en suis voulu.

9 truc(s) extra en plus:

  1. J'ai lu un De Lillo mais je préfère te lire (tu te poses les questions à ma place !) et je me suis régalé avec ce texte...

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  2. c'est mystérieux à souhait, on se demande où tu (le narrateur) te trouves... dans le métro probablement, mais on n'en est pas trop sûr, et qui est-elle ? une passagère ? La prochaine fois que je verrai un homme lire De Lillo dans le métro, je mimerai une conversation au téléphone... et il se dira peut-être "oh, merde ! c'est Lucia"

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  3. Nicolas,

    ro putain !

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    Mtislav,

    C'est risqué quand même, t'imagines si quelqu'un venait me dire que j'ai tout faux ?

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    Lucia,

    Oui, c'est dans le métro :)

    Si c'était toi, je me dirais, oh chouette c'est Lucia :)

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  4. Ah merde ! J'aurais aimé que ce texte soit plus long :o)

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  5. "Les humains sont comme cela, un assemblage un peu ridicule de petites sincérités et de petites hypocrisies."
    Pour cette phrase, pour le volte-face nombril-lombaires, pour le regard et l'oreille curieux, j'adore un point c'est tout!

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  6. Je le trouve parfait. Ni trop long ni trop court et plein comme il faut.

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  7. Ahah, des tronches de vie ... :)

    C'est bien, on t'imagine bien je trouve.

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  8. Anna,

    Pour une fois qu'on me reproche d'être trop court :)

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    Yaëlle,

    je vais pas dire "ah merde" du coup. Toujours un plaisir de te savoir dans le coin.

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    Mère Castor,

    Ah bah voilà. Merci beaucoup.

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    Audine,

    Mon coté "perplexe" et un peu niais de temps en temps ?

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