mardi 30 mars 2010

Welcome home Elvis !




12 mai 1960 - Miami

Frank avait le sourire, il venait de se faire tailler une plume par une aspirante. Il chuchota dans l’oreille de Sammy Davis que la fille lui avait carrément barbouillé la queue de rouge à lèvres. Rouge baiser ! Sammy Davis s’esclaffa. Le Fontainebleau Hotel ressemblait à une ruche pleine de pique-assiettes. Frankie avait un minuscule sandwich club entre les mains, qu’il picorait nonchalamment de temps à autre. Lawford, muni d’une petite pelle et d’un balai se tenait derrière lui et ramassait les miettes qui tombaient sur la moquette de la loge. Quand le Rat Pack allait à la plage, Peter emmenait sa pelle et son seau à ce qu’on disait. Joey Bishop n’était pas loin, dans un des couloirs de l’hôtel, il tentait de convaincre la gonzesse qui avait sucé Franck de remettre une petite dose de salive sur sa queue à lui. Elle disait non. Bishop insistait. Elle tenait bon. Elle disait non un peu plus fermement. Elle avait la bouche sèche. La flemme. Il fallait qu’elle repasse au maquillage. Une copine l’attendait. Sa mère était dans les parages. Elle avait un aphte. Elle avait mal à la mâchoire, si des conards jaloux prétendaient que Sinatra en avait une toute petite, Ava avait toujours dit qu’il en avait une de taureau castillan. Ava ne mentait jamais, c’était aussi une grande partie de ce qui posait problème. Bishop demanda : « c’est parce que je suis juif, c’est ça ? »

Dino était beurré. Il cherchait des noises à tout le monde. Aux techniciens, aux gars de la production. Il puait, il tenait à peine debout, il avait les cheveux gras qui lui retombaient sur le crâne, il avait le regard vide comme un gouffre sans fond. Dino rejouait jusqu’à la lie les premières minutes de Rio Bravo ! On avait décidé qu’il ne chanterait pas. Enfin, Frank avait décidé qu’il ne chanterait pas. On avait refilé son numéro à Elvis qui chanterait deux morceaux au lieu d’un. Dino avait haussé les épaules avant de s’en jeter un autre. Rien à foutre !

Welcome Home Elvis ! Les voyages forment la jeunesse. Elvis revenait du service militaire qu’il avait fait en Allemagne. Tout le pays attendait ça. Elvis avait payé son tribut à la patrie reconnaissante. Au milieu des vieux requins du Rat Pack, Elvis avait l’air d’un poisson rouge, il souriait gentiment à tout le monde en parlant d’une voix qui s’effilochait. Alors l’Allemagne, fiston ? C’est froid l’Allemagne. C’est triste à chialer. L’Allemagne.

Frank n’aimait pas ce jeune crétin d’Elvis. Frank n’aimait personne. Frank n’aimait pas la lumière qui irradiait des autres à part celle qui irradiait – c’était bien connu – du beau frère de Peter Lawford. Tout à l’heure, Frank devrait chanter « Love me tender », c’était comme se faire planter une fléchette dans un furoncle. Il regarderait la caméra et déférent contractuel, devrait la jouer Welcome Home Elvis ! The Voice à coté du King ! Tout le pays attendait ça !

Frank dit à Sammy Davis : « je hais cette saloperie de rock n’roll ». Peter Lawford dit : « tu n’aimes pas le jazz non plus, Frankie ». Sinatra dit : « non, c’est de la musique de négros ». Sammy Davis s’esclaffa. Dino brandit une bouteille de gin un peu trouble et bredouilla en manquant de trébucher en avant : « Frankie n’aime que lui, dites-le donc au petit Elvis »

« Saloperie d’ivrogne », s’exclama Frank.
« A la tienne, Frankie », rétorqua Dino en vacillant.

C’était son show ! Le Frank Sinatra Show. Heure de grande écoute. Prime Time sur ABC. Son nom sur le programme. En toutes lettres. Un rital est le roi du pétrole. Les gars de Timex qui sponsorisaient l’émission faisaient des courbettes à sa seigneurie du Rat Pack. Ils balançaient un paquet d’oseille pour se payer le groupe au complet. Timex flippait méchant parce qu’en Asie du Sud-Est on fabriquait des montres à des couts de production ridicules toutes prêtes à inonder le marché. Les bridés semblaient avoir déclaré à l’Oncle Sam une guerre totale. Dans la jungle. Dans les ateliers de confection. Partout. Derrière chaque américain, il y avait désormais un jaune armé d’un couteau. Le tuyau venait des services secrets qui faisaient un peu d’espionnage industriel pour le compte des grandes entreprises américaines. Un tuyau qui était un secret de polichinelle. Timex inondait donc l’Amérique entière de subsides, de divertissements, de rêves. Histoire de donner le change. Timex tablait sur l’image, l’image d’une Amérique parfaitement américaine et sure d’elle-même. Quoi de plus américain qu’un rital qui avait ravi le cœur du rêve américain ? Quoi de plus américain que le Rat Pack (deux italiens, un anglais, un juif et un noir) pour fêter le retour du héros blanc, Elvis the Pelvis, baiseur et patriote ? Absolument rien. Timex avait donc envoyé ses avocats au charbon et leur avait demandé d’avoir la main souple et le carnet de chèques ouvert. Ce show n’avait pas de prix. Les avocats avaient signé un contrat avec Presley : 125 000 dollars pour 10 minutes de prestation. Astronomique. Dément.

Frankie gagnait à peine plus pour animer toute l’émission, mais Frankie, c’était déjà demain, et demain puait déjà le passé. Bientôt, des petits gars la tignasse engluée dans la brillantine le traiteraient de ringard. Frankie voyait la vague qui déferlait au loin pour lui tomber spécialement sur la gueule. Elle serait bientôt là. Dans quelques années qui défileraient à toute vitesse.

Bishop entra dans la loge. Il dit à Frank sans desserrer les dents : « Ta danseuse, elle demande quand elle pourra voir le petit Elvis, elle dit que tu le lui as promis » Frank regarda Bishop et répondit, cinglant mais finalement magnanime : « A ta place, moi aussi, je l’aurais mauvaise Joey ! »

vendredi 26 mars 2010

Nombrils et lombaires


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Elle décroche son téléphone. Moi, je suis assis et elle debout, j’ai presque le nez dans son nombril. Elle décroche son téléphone et dit « allo » d’une voix qui est – je le crois – censée dire son plaisir d’entendre la personne qui l’appelle. Un(e) ami(e). Un membre de la famille. Elle ne dit pas : « ça fait plaisir de t’entendre » mais l’intonation de sa voix dit tout cela mieux que des mots. Ce que je veux dire par là, c’est que l’on entend la sincérité derrière cette voix. Une voix qui n’a rien de remarquable en réalité. La sincérité, me dis-je, est peut-être le plus efficace des modes de communication. Le mensonge aussi sans doute, enfin, celui que profère le mauvais menteur, lorsqu’il vous dit des trucs pas croyables en essayant sans succès de maîtriser toutes sortes de tics nerveux. Cette conversation téléphonique commence bien. Moi, j’ai entamé « Les Noms » de DeLillo et comme toujours je me demande où ce con veut m’emmener, si tout ce truc a véritablement un sens caché. J’aime DeLillo (et je sens bien que c’est déraisonnable) parce que j’aime échafauder des théories. Cependant je m’arrête là dans ma lecture, parce que j’aime la musique de cette conversation.

Elle se tourne, j’ai maintenant la tête dans ses lombaires. Elle s’éloigne un peu. Elle dit : « ah merde ! » Quelque chose dérape alors dans sa voix. Ah merde ! C’est ce que vous dites à votre voisin quand vous lui demandez comment il va et qu’il répond : « j’ai une bronchite qui s’est infectée » Ah merde ! C’est ce que vous dites à votre tante quand elle revient du ski et qu’elle vous raconte comment elle a chopé de très méchants coups de soleil. Ah merde ! On ne peut pas vraiment dire que cela vous réjouit, mais on ne peut pas vraiment dire que cette nouvelle vous gâche la journée non plus. Il y a dans ces ah merde ! quelque chose qui tient de la convenance sociale à l’état pur. La compassion est – aussi – une forme de politesse. Il faut être désolé pour l’autre. Maintenant, un collègue vous dit qu’il a une rage de dents. « Ah merde, vous lui dites, ça fait mal ça » et vous vous souvenez un peu d’anciennes rages de dents, vous constatez aussitôt satisfait, qu’aujourd’hui vos dents vont bien. Vous cherchez derechef du bois à toucher, vous croisez les doigts, puis vous mesurez bien vite votre joie de ne pas avoir mal aux dents aujourd’hui par peur d’avoir mal aux dents demain.

Elle a raccroché. Elle a les cheveux courts, qui rebiquent. Elle doit avoir approximativement la quarantaine, sans doute un peu plus. Elle n’est pas vraiment très jolie. Pas moche non plus. Les humains sont comme cela, un assemblage un peu ridicule de petites sincérités et de petites hypocrisies. Les humains ne prêtent pas à conséquence. Quant à moi, je replonge dans mon livre. Un peu plus tard, je tombe sur une collègue. Le métro entre en station. En l’apercevant sur le quai, je me suis dit : « Oh merde ! » Et je m’en suis voulu.

vendredi 19 mars 2010

Tuez-les tous !


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- Non Madame, il ne peut pas entrer.

L’agent de sécurité demeurait inflexible. Il évitait le regard de Jérémie. Il haussait les épaules de temps à autre comme quelqu’un qui portait un sac à dos trop lourd. Il disait : « c’est pour votre sécurité ». Il faisait froid, la nuit irradiait, la grande horloge de la gare annonçait 2 heures du matin. Le train faisait des bruits d’échappement, de vapeur, de soupapes. Lise se demandait quel était le sens de ces bruits puisque les trains étaient désormais électriques. Elle pensa : « les femmes n’y comprennent rien à la mécanique ».
- Ce n’est qu’un enfant, insista-t-elle.
- Qu’est-ce qui me le prouve ?
- Sa taille.
- La taille ne prouve rien du tout.
- C’est mon fils, quel mal voulez-vous qu’il me fasse ?
- Vous n’êtes pas la seule femme dans ce wagon, Madame. La Loi est faite pour protéger celles qui veulent être protégées, pas pour protéger celles qui ne le veulent pas. Les risques que vous prenez sont vos risques, vos risques sont votre propriété. La Loi a pour mission de cloisonner les prises de risque individuelles.
- C’est mon fils, ce n’est qu’un enfant.
- Vous n’avez aucun papier permettant de le démontrer. Peut-être venez-vous de le rencontrer devant la gare, peut-être êtes-vous le laissez-passer qui lui permettra d’entrer là où la Loi le lui interdit. Même si c’était le cas, même si cet homme de petite taille était bien votre fils… Les hommes sont des êtres pernicieux, vous savez. Il n’y a pas pire qu’eux. Les hommes sont des bêtes, les hommes sont pire que des chiens, les hommes mangent leurs propres excréments. S’il n’y avait que des hommes sur cette terre, nous serions tous morts depuis longtemps.
- Ce n’est qu’un enfant…
- Il fait plus que son âge alors. Regardez, il a du duvet au-dessus des lèvres. C’est très léger mais c’est bien là. Beaucoup d’hommes sont imberbes ou ont la pilosité incertaine. Moi-même, je n’ai que 7 poils en tout et pour tout sur le torse et ils sont tout blancs.
- Vous voyez bien tout de même qu’il me ressemble ?
L’agent inspecta l’enfant puis fit une moue grotesque. Il tourna la tête à gauche et à droite, une fois, une deuxième fois très lentement, puis plusieurs fois très vite, comme un manchot qui essaierait de chasser une mouche posée sur son nez.

Lise n’insista pas. Elle prit Jérémie par la main et longea le quai en jetant un œil de coté au wagon qui était réservé aux femmes. A l’intérieur, il y avait deux jeunes femmes très chics et très jolies qui semblaient revenir de soirée. Elles ne la remarquèrent pas. Lise entra un wagon plus loin. Trois hommes jouaient aux cartes en riant bruyamment. Quand ils l’aperçurent, ils s’interrompirent et la regardèrent. Pesamment. Ils avaient installé en face d’eux une petite table dépliante sur laquelle ils avaient posé trois canettes de bière. L’un d’entre eux était moustachu. Il avait quatre cartes en main, quatre as de pique. Il se leva, fit un clin d’œil à Jérémie, en réajusta légèrement son pantalon, il dit à Lise : « V’z’êtes trompée de wagon, ma p’tite dame. »

jeudi 18 mars 2010

In DeLillo - Americana - Errance(s)




Avant même d’oser lire les premières lignes du roman, je suis resté premièrement en arrêt devant son titre, économe, d’un seul tenant. Un seul petit mot étendu sur la couverture. Americana. J’y ai entendu comme une vieille porte qui claque contre son chambranle moisi ; des réminiscences. La tradition dans laquelle l’œuvre s’inscrit d’emblée : l’écho tonitruant de tout ce qui dans la littérature américaine a historiquement procédé de la constitution d’une littérature de l’Amérique. Americana, voilà qui annonce bien courageusement la couleur, à moins que ce ne soit une pancarte dressée sur le crâne de l’œuvre pour ne pas paumer le lecteur péquenaud en pleine allégorie - Car allégorie il y aura. Auquel cas, ce serait un choix de découillé. L’Amérique est ainsi, elle n’a jamais cessé de se coller sur la table de dissection. Propension à l’autocritique ou égocentrisme, à vous de choisir. L’Amérique ne connait ni la pudeur ni la prescription. Ni le silence, ni le respect du deuil. L’Amérique est un colporteur de ragots sans scrupules, un paparazzi sans âme, une veuve putasse éternellement joyeuse qui se vautre dans l’adultère permanent. C’est aussi là qu’est aussi son génie. Les cinéastes, photographes, peintres, écrivains, vendus ou résistants, contempteurs ou louangeurs, ne se sont jamais lassés de mettre leur pays en perspective, en doute, de le placer en face de ses contradictions ou de vanter outrageusement ses fallacieux mérites, allant parfois jusqu’à écrire l’histoire de cadavres aux entrailles encore fumantes. Dans ces conditions, comment savoir qui fait l’autre, de la littérature ou de l’Histoire. L’Amérique n’est-elle qu’Histoire et par lien de cause à effet, littérature ou n’est-elle que littérature et donc invention d’une Histoire fabuleuse ? Mystère et boule de gomme.

Americana, c’est aussi l’adjectif qualificatif d’une expression tronquée, volée à une Histoire qui l’est tout autant. Cette absence tapageuse fait valdinguer la porte mitée du passé ; j’entends cette fois des bruits de bois creux. Pax. Pax, voilà le mot que l’on a arraché comme une page dangereuse. Pax Americana, comme dans Pax Romana, vous savez, cet état de concorde pernicieux qui permettait à Rome d’imposer sa domination. Une expression devenue prophétique, prononcée lors d’un discours resté célèbre de Jonh F. Kennedy, le Président martyr de l'Amérique progressiste. L’innocence perdue de l’Amérique. Une absence, qui le livre encore clos, vous installe lentement tout en haut d’une pente qu’il va bien falloir dévaler. L’Amérique et la Paix sont-elles 2 valeurs antinomiques ?

L’allégorie sera pesante. Colérique. Excessive.

Americana est le premier roman de DeLillo, ceci explique sans doute cela. On sait ce que l’on dit des premiers romans, qu’ils ont pour eux l’énergie et la colère, à leur passif, un goût déraisonnable de l’excès. Accessoirement, Americana parait en 1971, en pleine guerre du Vietnam : une guerre qui connaîtra historiquement son apogée après le décès de Kennedy, avec l’arrivée au pouvoir de son successeur, un vice-président texan dégingandé bien décidé à en découdre jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un. L’Amérique des garçons vachers est éternelle. Voilà pour l’écho de ce titre qui résonne comme le pas d’un éléphant dans un magasin de porcelaine.



En ouvrant les premières pages, on découvre David Bell, un petit yuppie comme la city de New-York en excrète des milliers chaque jour. Bell travaille dans une chaîne de télé. On vient de supprimer son émission de l’antenne. C’est ballot. Il personnifie pourtant merveilleusement l’excroissance New-Yorkaise : cette Amérique du mensonge qui ressemble presque à cette saloperie d’Europe. Dans c’te network : une ramée de conards intellos qui ont perdu le goût des relations humaines, des parasites qui passent leur temps en réunions inutiles, qui dépensent davantage d’énergie à tenter de sauver leur boulot plutôt qu’à le faire – voudraient-ils le faire qu’ils seraient bien en mal de s’occuper véritablement. S’enclenche alors les mécanismes d’un bon cliché à l’américaine qui fait craindre le pire, les amis : Bell le new-yorkais doit se rendre en Arizona pour filmer le quotidien d’indiens navajos.

Mais le cliché s’arrête là. [ouf de soulagement léger] Dans Américana, l’Amérique mythique des Grands Espaces tient dans une boite de conserve, ne vous libère de rien, n’a pas d’identité, aucune authenticité, pas même à dénicher parmi une bande de navajos parqués dans une réserve. On s’y enivre en suivant les pointillés hypnotiques d’une route perpétuellement droite comme s’il n’y avait ni point de départ ni point d’arrivée. On y tourne en rond comme un rat en cage. « Il y a un motel dans le cœur de chaque homme », affirme ironiquement David Bell. De ce livre, le voyage est en réalité banni comme sont bannies les impressions de distance. Rien n’est vraiment exprimé du trajet interminable qui mène David Bell et ses acolytes de New-York à Nulle-part-la-ville. Chaque cours d’eau est le Mississipi, on traverse en quelques pages métaphysiques un pays-bouillie qui se confond lui-même d’un bout à l’autre. Quelle importance puisque ce voyage n’est rien d’autre que cette ligne droite absurde et l’on pourrait aussi bien traverser l’Arkansas ou le Texas, ou le Nouveau-Mexique, rester en transit dans l’Utah ou en Arizona. Se retrouver dans un motel au pied des Rocheuses, sans savoir qu’elles figurent peut-être théoriquement la fin, pire, l’impossibilité du voyage.

C’est un voyage sans sinuosités, rencontres, initiations, vérités derrière les masques. Americana est une sorte d’anti « On the Road ». Ça m’est venu comme ça, comme une étincelle. C’est plus exactement une sorte d’On the road arrivé au bout du bout du monde. Revenu de tout. Là ou le bouquin de Kerouac disait l’envie irrépressible de rompre, par un voyage sans fin, avec les contraintes du monde moderne, là où le bouquin de Kerouac en envisageait donc la possibilité, Americana, pondu plus d’une décennie plus tard, fait état de la formidable désillusion idéologique qui caractérise déjà le début des années 70, mortes nées. Chez Kerouac, les désirs de liberté percutent une Amérique des profondeurs qui révèle son vrai visage. Chez Kerouac, on pieute chez l’habitant, on prend le temps de l’écoute et du partage, on prend le temps de baiser, y compris à plusieurs, de dénouer les attaches qui nous maintenait autrefois prisonnier de l'ordre moral. Dans Americana, on pieute dans des motels minables qui ressemblent à des zones de transit, on se reluque le nombril à qui mieux-mieux, on a une sexualité frustrée, ponctuée de ces pathétiques ego-moments – instants où l’on mesure sa capacité de séduction sous forme de rendement. Dans Americana, les attaches ne cèdent que pour en laisser apparaître d’autres. Comme lorsque Bell refuse d'aller en Arizona filmer ses navajos et décide d’arrêter le voyage pour réaliser son propre film – œuvre faussement personnelle et véritablement narcissique conçue comme un assemblage d’interminables monologues.

De On the Road à Americana, on distingue cette monstrueuse déperdition. Treize années funestes qui séparent ces deux œuvres, qui auront suffi à vider la liberté comme un poisson avant de l’enfermer dans un bocal de formol. La naïveté béate de Kerouac a volé en éclats. Une langue droite et rigidifiée puis libre jusqu’à l’absurde, jusqu’à l’autodestruction, a pris le pouvoir.


La structure du roman, en 4 parties, donne un relief particulier à cette allégorie. La première partie évoque le quotidien new-yorkais de Bell. La seconde traite de souvenirs morcelés d’enfance, d’adolescence, de famille. La troisième évoque le voyage, le transit de Bell et la réalisation de son film, dans lequel on retrouve une forme de mise en scène de ce qui était évoqué dans la deuxième partie : les névroses des Bell, très middle-west-décadent, qui lacèrent l'image muséifiée de la structure familiale américaine . Une mère dont on tait la folie. Un père - sorte de faux patriarche vendu - qui se complait dans le monde pourri qu’il a aidé à forger. Une sœur qui devient une sorte de mère au foyer sans avenir ni perspective avec gosses et un mari bourrin (sorte de sur-ricain si c'est possible). Une autre, dont on nie jusqu'à l'existence, dont on doit taire le nom, bannie de la famille pour avoir déserté avec un truand notoire (pour ne pas dire un métèque). David Bell lui-même, être floue, bizarroïdement sexué/asexué, prisonnier perpétuel de son adolescence.

Trois parties en forme d’aller et retour. D’où je pars, d’où je viens, où je me paume ?

La dernière partie du roman illustre la fin du voyage de Bell. L’errance devient fantasmatique, sorte de cauchemar sous mescal à bidouiller via le potard des ondes radiophoniques. Sorti de lui-même, sorti de ce vagabondage impossible, qui en lieu et place de l’Amérique des Grands espaces, nous offre une plongée dans le caisson confiné d'une âme creuse, David Bell s’enfonce dans les tripes même de l’identité américaine. Creusant dans l'intestin de sa culpabilité, sur le siège passager d'une bagnole conduite par une sorte d’homme d’affaires vénéneux qui magouillent au sein de tous les business. Prédicateurs xénophobes, sociétés recluses d'onanistes voyeuristes, rumeurs de massacres perpétrés à l'autre bout de la planète, à travers cet ultime voyage plein de furie, d’angoisses, David Bell perçoit la mort des espérances et des utopies, une forme de contagion qui unit chacun dans un narcissisme nihiliste et destructeur. Il fait suinter en surface le substrat de la société américaine, bigot, puritain, raciste, gavé de sexe morbide, converti au culte de l’argent. C'est un voyage impossible qui ne mène nulle part, à part vers une mortifère contemplation de soi-même, qui enivre et vous perd. Un voyage qui pour David Bell – j’entends à nouveau le chambranle déglingué qui fait des siennes – finit à Dallas sur Elm Street, jusque devant le Parkway Hospital, main sur le klaxon. Là où un jour de novembre 62, l’Amérique s’est enfoncée dans les ténèbres.

L’éléphant vient de donner de l’arrière train. La porcelaine de dégringoler des étagères. C'est là à la fois le défaut et la qualité des premiers romans.

dimanche 14 mars 2010

Elvis is dead (5)


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Graceland était disséminée sur trois écrans. Divisée en petites portions. Sectionnée, démembrée. Extérieur Nuit/Intérieur Incandescent. La petite loupiote-témoin clignotait rouge. Le portail. Le terrain. La propriété toute entière, embrassée d'un regard qui transperçait les murs. Le sous-sol, le rez-de-chaussée, l’étage. L’entrée de la maison avec les deux lions encadrant l’escalier, à gauche et à droite. Le Jardin des Méditations où Gladys était enterrée, en compagnie du reste de la famille. Eclairage tamisé. La Jungle Room et sa luxuriance en plastoc. Eclairage ténébreux. La salle de billard, le papier peint le plus affreux du monde toutes catégories confondues, recensé un jour de grosse chaleur par un gratte-papier boutonneux assermenté du Guiness Book des records. La chambre froufrouteuse de Lisa-Marie. Entre autres. Les trois écrans faisaient se succéder à intervalles réguliers toutes les images de la maison, dedans/dehors, dehors/dedans. La ronde des caméras de surveillance ne s’interrompait jamais : le bureau d’Elvis, juste derrière la chambre, la collection de flingues, la salle des trophées, la galerie de costumes, la cuisine, le salon télé, l’ancienne chambre de Vernon Presley, le gros juke-box contenant les tubes préférés d'Elvis, qui démarrait encore au quart de tour. Un abruti avait écrit dans un livre soi-disant documenté que Vernon s’était fait construire une piscine dans cette chambre. Vu la dimension de la piaule, il devait s’agir d’une piscine de poche, dans laquelle il se trempait les pieds... Les gens racontaient et gobaient n’importe quelle connerie.

Après la mort de Gladys, Vernon était resté vivre à Graceland. Deux années plus tard, il s’était remarié. Avec Dee. Dee était venue s'installer. Dee n’avait pas mauvais fond mais elle s’était sentie pousser des ailes dès les premières minutes de son débarquement à Graceland. Elle avait cru pouvoir supplanter Gladys dans l’administration de la baraque. Elle avait commencé à régenter Graceland à sa sauce, ravalant presque entièrement des pièces anciennement décorés par Gladys, retoquant des aménagements qui avaient été autrefois décidés par Gladys, reléguant à la cave des bibelots et des meubles qui avaient appartenu à Gladys. Elvis avait mal supporté ce qu'il considérait comme un manque de tact et de délicatesse. Il avait mal vécu cette intrusion dans la mémoire chérie qu’il entretenait de sa génitrice. Des tensions étaient apparues que personne n’avait réussi à aplanir et tout ce petit monde avait décidé un beau matin qu’il était temps de prendre un peu de distance. Ce matin là, tout était allé très vite, un camion s’était garé devant les deux lions. On y avait chargé les affaires de Dee, ses vêtements, ses bibelots, les meubles, sa ménagerie, ses chats, ses chiens et ses canaris, Vernon, les 3 enfants. Ils avaient quitté Graceland sans un mot pour personne. Elvis était resté à l'étage, dans sa piaule, à mater les écrans de contrôle. Il avait vu son père grimper à l'avant du véhicule sans broncher. Vernon, Dee, les gosses et les bêtes avaient disparu dans un camion grand comme le Luxembourg. Le couple avait vivoté quelque temps à Nashville dans une petite maison qui se situait à proximité de l’Hermitage, la baraque-musée du Président Andrew Jackson. Une forme d'exorcisme dont ils avaient vite fait le tour. Ils étaient enfin revenus à Memphis, emménageant sur Dolan Drive leur propre petit palais personnel, une autre excroissance de plus dans le monde verni des nouveaux riches. A Dolan Drive, ils avaient un jacuzzi dans la chambre à coucher, encastré dans le sol. Les gars qui avaient su ça avaient dû se dire : un jacuzzi chez Vernon & Dee, une putain de piscine olympique chez Elvis. Pourquoi pas ? Et un pauvre idiot avait relayé la rumeur dans son bouquin pour faire l’intéressant. Les morts n’étaient plus là pour démentir. C'était peut-être pour ça qu'on les aimait tant.

Le personnel de sécurité allait et venait, essayait de se faire discret mais pas au point de devenir invisible, c'était là la subtilité du job. Des fans attendaient l’heure de la visite guidée et piétinaient en se tortillant devant le portail plein de notes. Devant la porte d’entrée de la chambre d'Elvis, dans laquelle Cointreau laissait le temps s'épuiser, les battants capitonnés de cuir reluisaient de lassitude. Un Christ en céramique y veillait comme un cerbère au service du King. Un cerbère ou un pot de fleurs. Plutôt zarbe comme endroit pour installer une statue du Christ. Ce qu’Elvis faisait une fois reclus dans cette chambre, regarder des heures durant ce monde miniature qu’était Graceland tourner en boucle sur des écrans de contrôle, renforçait l’impression qu’il avait bel et bien fini par atterrir dans une dimension inconnue de nous tous : une dimension dans laquelle Le Roi s’imaginait Dieu : immortel, omnipotent, omniscient. Et parano dans les grandes largeurs. Pour résumer, l’idole des petits blancs du monde entier était devenu complètement marteau. Ces 3 écrans dans la chambre à coucher en constituaient la preuve éclatante.

Dans l’entrée de la maison, un petit groupe de visiteurs suivaient un guide mal fagoté, mal rasé, mal en point. Cointreau pressa le bouton qui figait l'image. L’écran de gauche resta fixe. Cointreau mit le son. L’historien patenté semblait court sur pattes. Il blablatait à propos d’un certain S.C. Toof, premier propriétaire de Graceland, au temps où l'endroit n’était qu’une simple ferme affublée d’un bout de terrain plein de chiendent. Il tressait des lauriers pour Grace, la nièce dudit proprio, qui avait hérité de la ferme et avait fait construire cette dépendance coloniale tout en colonnes ; Grace/Graceland, fallait pas être demeuré pour piger. Le guide faisait maintenant un bond faramineux dans l'Histoire et dressait la liste des noms de chefs d’état morts depuis plus d’un siècle qui étaient venus en visite à Graceland. Un premier ministre jap’ qui avait la même coupe que le King, voyez la photo à vot' gauche ? Nikita Khrouchtchev qui avait manqué réduire le monde en cendres. Les visiteurs baillaient déjà. Les visiteurs voulaient passer aux choses sérieuses, les visiteurs s’en foutaient de savoir quels illustres cadavres s’étaient baladés ici. Ils ne savaient pas qui était ce Nikita machin-chose qui avait failli détruire le monde. Ce gros russe était canné depuis des lustres et le monde était toujours debout, non ? Où était la salle de bains dans laquelle Elvis était mort ? « Au premier », répondait le guide. Dans cette vitrine, vous pouvez admirer l’étron que le King nous a laissé. L’étage n’était hélas pas ouvert au public et ces bougres de salauds qui se renseignaient l’air de ne pas y toucher le savaient bien. Le guide s'impatientait généralement quand fusaient les premières questions de ce type. L’étage avait toujours été bouclé. Personne n’avait jamais eu le droit d’y accéder à part les membres de la famille. Même les Présidents des Etats-Unis n’avaient pas obtenu ce passe-droit et ils l’avaient pourtant presque tous demandés. L’étage de Graceland, c’était le saint des saints des dingues de la secte Presley, l’univers ténu invisible et inviolable au sein duquel le King se retranchait du monde. Les convertis auraient vendu père mère et enfants pour se balader là-haut. Au pied de l’escalier, il y avait un cordon et deux gardes qui surveillaient perpétuellement les allées et venues. Des crétins pensaient qu’on bloquait l’accès parce qu’Elvis avait continué de vivre à l’étage après sa mort. Les plus malins devinaient qu’on avait entretenu le mystère Presley grâce à de petites subtilités de cette sorte, une à une, mises bout à bout, patiemment, soigneusement, mé-tho-di-que-ment ; à mesure qu’inlassablement on faisait fructifier son business post-mortem. A quoi ça rimait maintenant qu'Elvis ne pouvait plus être éventuellement considéré vivant ? A rien. A Graceland, on était féru de tradition. Les visiteurs passaient devant l'escalier en évitant le regard des vigils. Ils louchaient timidement vers la seule chose qu’ils pouvaient distinguer de l’étage, le haut de l’escalier, comme s’il s’agissait déjà d’un péché ou de quelque chose de ce genre – ils filaient ensuite le train du guide en faisant comme si cela ne leur faisait ni chaud ni froid. Comme si l’étage n’existait même pas. Ils se consolaient généralement en écoutant baragouiner le guide dans le salon télé : les 3 écrans maousses surgis du passé qu’Elvis regardait simultanément dans un vacarme d’enfer. C’est ce que le guide répétait à chaque fois. Inlassablement. Et ça bluffait les visiteurs à chaque fois. 3 écrans en même temps, c'était d'un extravagant...

Les guides étaient à l’histoire de l’humanité ce que l'usure était aux microsillons.

Cointreau se gratta le cou en rêvassant. Las, il désactiva le son de la caméra, relança la boucle et délaissa les écrans de contrôle. Cela faisait maintenant une bonne heure que Rufus et Luce avait disparu. Facile. L'estimation était peut-être basse. Ils l’avaient laissé là, sans même lui demander son avis. Ses yeux commençaient à le démanger. Il avait faim. Il avait chaud. La Nuit était chaude, la Nuit était malsaine. En le quittant, Luce avait dit : « ne touche à rien surtout, savoure le privilège d’être l’un des rares à pouvoir te promener à l’étage de Graceland ». Regarde la chambre d’Elvis, les moniteurs du Roi des Paranos, les flingues dans le bureau juste derrière sur leur ratelier, la salle de bain, les chiottes sur lesquelles le Roi est mort, sur lesquelles le Roi fut nu. Cointreau n'en avait rien à foutre de l’étage du palais de sa majesté des blancs. Tout ici était vulgaire et de mauvais goût. A vomir. Tout semblait surgir d’une époque affreuse qu’il aurait mieux valu ne jamais voir naître et Cointreau n’aurait pas hésité à tout précipiter dans l’oubli et le néant si on lui en avait donné la possibilité.

Il n’avait pas aimé le regard qu’avaient échangé Luce et Rufus. Est-ce qu'ils baisaient ensemble ?, se demandait Cointreau. Peut-être. Peut-être pas. Il ne parvenait pas à déterminer si c’était ce genre de regard là. Ce genre de regard qui voulait dire : « on baise ensemble. Dès que tu as le dos tourné, on s’enfile comme des bêtes féroces ! » Non, il n'avait pas aimé ce regard. Rufus appelait Luce Lucinda. Il n'aimait pas cela non plus, sans savoir pourquoi. Même si c'était comme ça qu'elle s'appelait vraiment. Ça n’aurait pas dû avoir d’importance, Luce ne lui appartenait pas après tout. Mais cela en avait pourtant. Il ne savait pas pourquoi.

Cointreau lutta contre le sommeil pendant l’heure suivante, l’esprit vidé. Une minute plus tard, il perdit la partie et reconnut objectivement sa défaite. D’un pas lourd, il se dirigea vers le lit du King puis s’allongea. Il s’enfonça dans le matelas qui était étrangement mou. Il sombra dans les ténèbres. Chaudes et malsaines. Il rêva de banquise et de Luce, nue, qui léchait bruyamment son cou.

mercredi 10 mars 2010

In DeLillo - Mao II - La guerre des icônes



Les écrivains peuvent aller se rhabiller. Ou se faire foutre, tiens ! Tous autant qu'ils sont. De fait, en guise d'aller se faire foutre, il sont foutus. Oui, foutus. A passer aux pertes et profits. Qu'on foute donc le feu aux bibliothèques, qu'on carbonise tous les livres du monde, ces récipiendaires à l'intelligence atrophiée, à la molle bandaison. Une image, une seule, vaut davantage que des milliards de mots. Vous ne le saviez pas ? Une vidéo de dix secondes montées en boucles, d'avions s'écrasant dans les tours jumelles pèse davantage que tout essai, que toute tentative d'analyse : historique, géopolitique, économique, philosophique, métaphysique. Rien, absolument rien ne peut entraver la puissance de l'image, aucun mot, aucune parole, aucune oeuvre. Rien ne peut égaler sa capacité à nous atteindre. Les larmes seront toujours plus néfastes que les pensées.

L'écrit est pourtant à la Genèse de tout ce que l'homme a conçu. Au commencement était le verbe. Ce truc là est vieux comme le monde. Ou presque, bande de rabat-joies ! Religions, courants artistiques, organisations politiques des cités, idéologies humaines sont le fruit d'écrits. Depuis que la colonne vertébrale de l'Humanité s'est redressée pour la distinguer du singe abruti, l'Homme ne sait faire autrement que de formaliser avant de faire. Que d'écrire avant même d'abattre son outil. Le verbe, c'est le plan que l'on dessine avant de bâtir. Et bien, le monde est devenu jeune d'un coup. Ou peut-être gâteux. Il n'aura fallu que quelques années pour que l'image balaye tout. L'Homme est désormais privé de toute capacité de création et de réalisation. Qui donc en a réellement quelque chose à battre ? SINCEREMENT !

Mao et Marx sont venus changer le monde avec des livres. S'ils revenaient aujourd'hui, personne ne leur prêterait la moindre attention. Les pseudo-philosophes qu'on nous a laissés sans héritage imaginent que le temps des idées est fini. C'est absurde, ces gars sont des trouducs, le temps des idées ne peut avoir de fin et n'en aura jamais, ce qui s'est achevé, c'est la capacité humaine à les identifier, à y trouver même de l'intérêt. Aujourd'hui, personne n'en aurait rien à branler de Marx, de Mao, on ne verrait pas de petits hommes rigoureux porter sur leur coeur de petits ouvrages rouges avec le désir vague d'en défendre les idées jusqu'à la mort. Il en ira désormais de même pour toutes les oeuvres ayant pour prétention de distordre l'identité du monde. Trop ambitieux, trop prétentieux. Pas un écrivain, pas un penseur, pas un essayiste, pas un esprit de ce siècle à peine né ne pourra y changer quoi que ce soit. L'image a gagné. Définitivement. Enfin, c'est ce qu'écrit DeLillo dans Mao II en tout cas. Ou peut-être pas tout à fait. Non ? J'exagère alors ? J'aurais comme qui dirait pousser Mémé dans les orties ? C'est bien possible, mais...

La supériorité de l'image sur le mot tient en ceci qu'elle peut toucher simultanément tout être humain sur cette terre. L'image est instantanée, fulgurante, infiniment diffusable, univoque. Quand l'écrit demande à chaque lecteur un effort qui le retranchera de ses frères. Quand le long et terrible voyage que le lecteur entreprendra à travers la lecture d'une oeuvre ne lui permettra que de l'interpréter vaguement (ce qui le rendra plus minable et éreinté qu'il ne l'est déjà) ; chaque interprétation sera nécessairement différente d'une autre, ne serait-ce que très légèrement. Très infimement. Quand l'image unit l'humanité dans l'émotion, l'écrit la divise dans la raison. Des millions de gens devant leur télévision pour identifier dans le même temps, le même espace, la barbarie à travers les attentats du 11 septembre, des millions de gens s'unissant dans la peine, l'épouvante et la résistance à la sauce occidentalo-défendons-not'-mod'de-vie. Que pèsent quelques homme perdus au milieu des mots - démesurés - autant que dans les méandres de leur raison face à cette masse instantanément unanime qu'est la foule hypnotisée par la toute puissance de l'image assénant uniformément sa vérité.

L'image est à destination des foules, l'écrit à destination des individus. Tout le monde sait, depuis que les totalitarismes existent, ce que pèsent les uns, fièrement éparpillés, face aux autres, inconscientes, ne sachant qu'avancer droit devant. Et piétiner. Et rien ne favorise mieux la constitution des foules que l'image. Et rien ne prédomine désormais davantage que les images. Sans image, rien n'existe plus désormais. Pas de guerre sans images de guerre, pas de révoltes sans images de révoltes, pas de catastrophes naturelles sans images de paysages dévastés, sans images de cadavres recouverts de draps blancs. Tien-An-Men a existé grâce à l'image. Les insurgés de Téhéran existent grâce aux images. Haïti existe grâce aux images. La Tchétchénie n'existe pas, le Kosovo n'existe pas, le tremblement de terre au Chili n'existe qu'un tout petit peu, la machine n'a pas besoin d'ouvriers, elle manipule seule, elle choisit elle-même ses causes, zoome elle-même sur ce qui peut la nourrir, est à elle-même son contre-pouvoir moral.

Il ne reste guère que quelques vieux machins ignorants des métamorphoses du monde pour s'envoyer des mots à travers la gueule. Tout le monde se fout bien de leurs petits débats minables. Une règle tacite, connue par tous, relègue ces has been aux deuxièmes parties de soirées. Vous savez quoi ? Même cette relégation de l'écrit a besoin de l'image pour obtenir son ultime symbole. Même cette humiliation a besoin d'écrans, de tubes, de la technologie numérique, de paires d'yeux, de conscients vidés comme des baignoires dont on aura retiré sans sourciller la bonde. Pour exister piteusement. Vais-je trop loin ? DeLillo avec l'air de ne pas y toucher écrit carrément (il utilise la voix d'un personnage, cet escroc) que ses seuls les terroristes ont encore la force de résister à la toute-puissance de l'image et à la mort des mots. Ils auraient supplanté les écrivains et les penseurs. Les fondamentalistes religieux que l'on exècre tant seraient peut-être bien les seuls à croire encore à l'impératif de changer le monde grâce à l'écrit ; mais ils sont des fous sanguinaires. Et ils rêvent de tous nous égorger. Ils rêvent de se lire des histoires au coin du feu vautrés sur nos cadavres.

Revenons à Mao. Lui-même avait peut-être compris que l'image supplanterait bientôt les mots. C'est pourquoi, il fit de son livre une image même, de ses réflexions des maximes en italique, à encâdrer et à punaiser dans les couloirs d'entrée des maisons (comme on le fait dans la chrétienté avec certaines sentences bibliques). Lui-même s'offrit en offrande pour faire avancer la (Sa) Loi de l'Image : son identité, son oeuvre, ses pensées. Tout ce que Mao offrit fut alors figé, impropre à la moindre retouche. Uniforme, univoque. Prêt à faire couler le sang.




Bill Gray, le personnage pseudo-central de Mao II, est un écrivain sec. Un écrivain mort, qui n'existe que parce qu'il s'est retranché du monde après un ou deux romans importants. Il a compris que l'écrivain avait perdu la partie depuis pas mal de temps déjà. On s'interroge déjà sur cette posture de l'écrivain retranché du monde. Pondez un bouquin, prenez la tangente et fermez-vous dans un chalet du Montana, vous deviendrez une légende vivante.

Mais le voilà qui programme lentement l'officialisation de sa défaite. 1er mouvement : une journaliste vient chez lui, le prendre en photo, pour l'extirper de l'ombre dans laquelle il s'est volontairement reclus. Après n'avoir photographié que des scènes de guerre ou de catastrophes, elle ne photographie plus que des écrivains. Elle les fige. Les mots ont perdu, on vous a dit. Rien d'autre. Clic. 2ème mouvement : l'écrivain est décidé à publier le roman qu'il a mis plusieurs années à écrire. Un roman mort-né. Un roman avorté. Raté. Un roman dont la publication sera son suicide. Même pas déguisé. 3ème mouvement : l'écrivain décide de venir en aide à un confrère qui a été enlevé par des terroristes. Un obscur inconnu dont tout le monde se contrefout et dont on essaie de faire un enjeu. Il erre, de Londres à Beyrouth. Disparu. Bientôt claqué. Clac !

L'écrivain a un assistant qui croit encore confusément à la puissance des mots. Un assistant qui pressent l'odeur de la défaite sans accepter de la reconnaître. Il vivent tous les deux avec une jeune femme, Karen, qui a été autrefois une de ces mariées de masse de la secte Moon. Karen ne sait pas ce que sont les mots. Elle ne sait donc pas comment ils ont été défaits. L'image la bouleverse, la détruit, la fait bringuebaler. Tout l'intimide. La force de ce qu'elle voit, des images d'insurrection, l'enterrement de Khomeiny qui lui fait envisager l'apocalypse, la stature ridicule de Moon, ce gourou cinglé qui prédestine les hommes et les femmes, et les sépare, les réunit, les détruit, lentement. Bill Gray les fuit pour évoluer bientôt entre un militant droit-de-l'hommiste opportuniste et un médiateur ès réseaux terroristes maniant le double langage comme certains se retranchent dans leur seconde nature. Bill Gray navigue en eaux des plus cyniques. Entre lui et l'écrivain retenu en otage s'opère une forme de reconnaissance, une vague connexion, l'alpha et l'omega de la mort des mots. La mort des mots dans un monde qui n'est plus qu'effigies, communications, slogans, informations. Dans un monde où l'écrivain lui-même n'est plus qu'image figée par l'objectif d'un appareil photo, ou marchandise, ou renommée à troquer. A rançonner.

Le paradoxe, car il y a paradoxe, c'est que pour annoncer la défaite des mots face à l'image, DeLillo reste contraint d'écrire un livre. Celui-là. Mao II. Ce n'est peut-être pas un paradoxe finalement. Seulement un acte de résistance. Aussi puissant et dévastateur qu'un pet dans le vent. Que personne n'entend.


dimanche 7 mars 2010

Finie la glande - et autres effets d'annonce



C'est déjà fini. (oooooooooooooooooh !)

Tel le Petit Poucet, je vois lentement mais sûrement diminuer mon monticule de congés payés. C'est triste d'être salarié. Retour aux affaires dès lundi donc et conséquemment aux rennes de ce blog. (aaaaaaaaaaaaaaaah !)

Je continuerai hélas ma série sur Elvis et entamerai une série de réflexions (si on peut appeler ça comme ça) sur l'Oeuvre de l'écrivain américain Don DeLillo ; au milieu de laquelle je me noie actuellement. Avec délice et circonspection. (...)