vendredi 16 avril 2010

Latence

Pour des raisons déjà évoquées, ce blog reste ouvert, quoi qu'il advienne.

Pour des raisons que je n'ai pas encore évoquées, il devient inactif. On ne va pas blablater pendant des heures sur le pourquoi du comment.

J'ai essayé timidement de refaire vivre cet espace. Sans trop de conviction et surtout, sans plaisir. Un peu comme un automate. Je laisse donc tout cela tel quel. Je ferme les commentaires, mets la clé sous la porte.

jeudi 15 avril 2010

Rats et faisans


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Il se niche à l’angle d’une correspondance, sur le quai de la station St Lazare ; ligne 3 du métropolitain de Paris. A cet endroit là, les gens vont et viennent. Le sens interdit qui surplombe la sortie du tunnel n’indique pourtant que le droit exclusif d’en venir, mais les gens n’en font qu’à leur tête. Les gens sont des contrevenants médiocres. Ils fusent de leur wagon et s’engouffrent derechef dans cette brèche interdite, d’un pas nerveux, les banlieusards pour attraper un RER sur le point de partir, les intramurés pour prendre une autre ligne. Rentrer chez soi, rentrer chez soi, l’obsession du transhumant qui se lève et se couche tôt.

Nous sommes des rats.

Lui, il se niche à l’angle de cette correspondance qui est comme un intestin encombré de fécalomes. Et il chante de la variété faisandée sur une bande son de karaoké. C Jérôme. Christophe et Jacques Dutronc. Tiens, il me fait penser à ce type éreinté qui chante depuis des lustres devant la banque, Place Jeanne d’Arc, armé de son magnétophone les jours de marché, au pied de l’Eglise Notre Dame de la Gare qui lui tourne ostensiblement le dos. Lui aussi chante de la variété faisandée, mais plus vieille. Tiens, il me fait penser encore à ce vieux fou qui danse sur de la techno le samedi après-midi, sur le parvis d’Italie 2 (dites Galaxie pour les intimes).

Lui, il chante, imperturbable. Les gens sont comme du remugle, des remontées acides qui lui filent sous le nez, regard collé à la pointe des chaussures. Lui, il a une voix nasillarde, pleine de chuintements. Hier, à la fin d’un tube de Johnny Hallyday – je suis incapable de dire lequel car je passais à ce moment là comme un insecte rampant – il s’exclama d’une voix trainante : « Johnny Hallyday, le plus grand chanteur français, je ne le dis jamais assez ! » Et il enquilla sur une version éraillée de « Paris s’éveille ».

Lui, il est là presque tous les jours. Presque tous les jours, je lui passe sous le nez. Il chante et je l’ignore. En réalité, c’est lui qui m’ignore, lui qui nous ignore tous. Nous, habitués du quai de la station St Lazare - ligne 3 du métropolitain de Paris – nous, qui savons tous qui il est, ce qu’il fait. Nous ne le regardons jamais, ne nous arrêtons jamais, mais nous connaissons son visage, pas un cheveu de sa tignasse grise et grasse ne nous est étranger, nous passons devant lui comme on passe devant un élément récurrent de notre environnement. Il est le paysage familier d’un trajet que l’on entreprend quotidiennement. Comme un IKEA massif en bordure d’autoroute.

Lui, il ne connait pas nos visages. Il ignore qui nous sommes. Il chante des chansons que je déteste, des chansons dont les mélodies me hérissent les poils des bras et des jambes. De chanteurs dont je maudis parfois l’existence. Et pourtant, à chaque fois que j’entends sa voix résonner dans ces souterrains à l’émail fêlé, je souris bêtement. Je souris parce que le plaisir solitaire qu’il a décidé néanmoins de partager nie nos existences infatuées de la plus superbe des façons.

vendredi 9 avril 2010

Battre le catholique tant qu'il est encore chaud


J’ai longtemps hésité à donner mon sentiment au sujet des soubresauts qui agitent l’Eglise catholique ces derniers temps . Silencieux, sage comme une image (pieuse), je me suis contenté de lire les autres. Tout cela m’a laissé songeur, c’est le moins que l’on puisse dire. J’ai constaté que les prises de position les plus virulentes, à charge ou à décharge, étaient pour la plupart le fait d’athées revendiquées ou tout du moins d’agnostiques vaguement convaincus ; soit d’individus qui ne sont que très peu concernés par le sort de l’Eglise catholique ou de ceux qui en sont membres. J’en conclue que leur intérêt doit être ailleurs. A contrario, j’ai été soulagé de lire les avis éclairés de quelques catholiques éparpillés, je pense notamment à celui du chafouin (que j’ai lu à cette occasion pour la première fois), qui me semble témoigner d’une louable bonne foi et surtout d’une volonté de faire avancer la vérité, de rétablir tout du moins une forme d’équilibre. [pour ce que j’ai pu lire, cela va sans dire]

Ce qui m’inquiète le plus dans ces polémiques successives, outre le fait que le pape soit devenu la tête de turc d’à peu près tout ce qui se déclare moderne et sain d’esprit (ce que je pense être aussi, n’en déplaise à certains), c’est qu’elles révèlent surtout que les catholiques sont désormais en position très inconfortable, qu’ils sont devenus malgré eux un enjeu, qu’ils se trouvent désormais au confluent d’affrontements qui ne les concernent pourtant que de très loin.

Les pseudos bouffeurs de curé ne sont pas très difficiles à déchiffrer, ils souhaitent purement et simplement la disparition de l’Eglise catholique. Plus que de toute autre religion. Et des culs bénis qui vont avec. Prêtres et fidèles sont pour eux sans exception affligés des tares les plus innommables : couvreurs de pédophiles, négationnistes refoulés, antisémites patentés, manipulateurs sanguinaires. Je ne m’appesantirai pas sur eux, leur discours n’a pas réellement d’intelligence : c’est un discours sans rhétorique, inculte, qui prend appui sur la négation répétée d’évidences (historiques, humaines, philosophiques), sur la parfaite méconnaissance du sens profond des religions, du rôle qu’elles ont joué dans la constitution des peuples et du caractère inné de la réflexion métaphysique. En tant que croyant, je n'ai pas de mal à respecter un athée, pourquoi l'athée a-t-il tant de mal à me respecter en tant que croyant ? Pourquoi juge-t-il mon éradication absolument nécessaire ? Je me dis souvent qu’il faut être bien sûr de soi pour réfuter en bloc l’existence d’un Dieu, quel qu’il soit (et considérer que les croyants sont sans exception des demeurés) quand par ailleurs, les si brillants esprits de St Augustin, St Thomas d’Aquin, Pascal, Spinoza ou Descartes ne sont parvenus qu’à effleurer la question. Je m’interroge également sur ce que l’on dirait d’un individu qui prônerait l’éradication pure et simple d’un parti politique ou d’un courant de pensée ; on crierait à raison à la dérive totalitaire. Mais enfin, tout cela, c’est du classique, du menu fretin si je puis dire. On a l’habitude.

Plus inquiétantes (et nouvelles) sont les exhortations des civilisationnistes, même si elles ont parfois le ton de la farce, à la radicalisation des catholiques. Ceux-là ne sont bien souvent pas véritablement pratiquants et aucune foi ne semble guider leurs prises de positions (heureusement, cela voudrait dire qu’ils n’ont rien compris). Tentant de renforcer chez les catholiques un hypothétique sentiment de persécution, ils les encouragent en réaction à résister contre et à combattre ce qu’ils présupposent être les adversaires de la civilisation occidentale (à laquelle se rattacherait exclusivement la religion catholique(1)), autrement dit, à sortir les épées de leur fourreau. On connait bien cette forme de manipulation, elle a fait ses preuves à maintes reprises et on peut être soulagé de constater qu’elle n'est à ce jour utilisée que par une toute petite poignée d’individus, dont l’influence est heureusement modeste (pour employer un euphémisme). Cette évolution est néanmoins notable - elle est comme le frémissement de l’eau avant ébullition - et il ne faudrait pas qu’elle se propage davantage. Il appartient en réalité aux catholiques de se montrer de suite particulièrement ferme à cet égard.

Etre catholique aujourd’hui, ce n’est certes pas facile. Tout catholique sait cela. Tout catholique sait la dose d’effort qu’il faut pour assumer sa foi, pour ne pas se renier, comme Simon-Pierre le fit 3 fois avant le chant du coq. Il faut parfois supporter jusqu’aux railleries (bienveillantes le plus souvent je vous rassure) de son propre entourage. De ses parents, de ses amis, de ses collègues. Accepter d’être pris parfois pour un illuminé ou une sorte de fou, accepter de vivre avec les a priori qui collent à la peau du catholicisme (dont l’Histoire est très souvent déformée, travestie, noircie) et malgré tout, trouver la force de vivre en accord avec sa foi et ses préceptes fondateurs. Il faut parvenir à endurer sereinement des attaques d’une violence parfois inouïe portées contre soi à travers l’institution, ignorer les soupçons permanents dont chaque catholique fait l’objet. Il lui faut encore serrer les dents lorsque l’on traîne l’essentiel de ce qui le constitue, l’essentiel de ce qu’il respecte et vénère dans la boue. Il lui faut également apprendre à encaisser les coups que l’Eglise se porte à elle-même, lorsque ses représentants se révèlent parfois d’immondes criminels. Et continuer d’être un chrétien, dans tout ce que cela comporte d’efforts, d’abandon, de confiance. Il faudra désormais ajouter à cette panoplie au cuir épais une capacité de résistance aux bons conseils venus d’ailleurs. Il faudra apprendre à exprimer avec fermeté, que la foi catholique n’est pas une tunique bon teint, un enjeu, encore moins une pancarte à brandir en tête de cortège. Il faudra répéter que la guerre des civilisations ne se jouera pas avec la participation des catholiques, qu’ils continueront de la refuser (parce qu’elle est contraire à tout ce qui fonde leur espérance), qu’ils ne seront pas l’intermédiaire oriflamme de tous ceux qui rêvent un jour d’en découdre.



(1) En identifiant le lien particulièrement ténu qu’entretient l’occident avec le christianisme en général et le catholicisme en particulier, certains finissent par se convaincre que le catholicisme est avant tout de nature « occidentale ». La lecture même inattentive de la Bible, ou l’étude de la signification du terme « catholique » qui se rattache à l’infini et à l’universalisme, suffit à démontrer qu’il s’agit d’un contresens.