mardi 29 novembre 2011

Le pugiliste au repos


Trois combats. Voilà ce que l’on retient de la carrière de Joe Frazier. Trois combats sur trente-sept, soit moins de dix-pour-cent de tout ce temps que Frazier passa sur le ring à donner des coups et à en recevoir. Trois combats électriques, symboliques, psychologiques, sanguinolents, hystériques, tous livrés contre Mohammed Ali, du temps de sa splendeur. Il en gagna un, perdit les deux autres, et finalement tout le reste.

Il n’y eut pas dans toute l’Histoire de la boxe d’oppositions plus violentes que celle qui présida à chacune des oppositions Ali/Frazier ; ce furent des terribles combats, en vérité des combats de chiffonnier, rappelant la furie vengeresse des bastonnades de rue ou le jusqu’auboutisme barbare des luttes à mort auxquelles se livraient les gladiateurs de l’Antiquité sous les vivas de foules assoiffés de sang frais. A Manille, lors de leur troisième et dernier combat, Frazier ne cogna pas le visage d’Ali pour remporter une victoire de prestige. Le gain de la ceinture mondiale ne lui importait plus, cet attribut de mauvais goût pour nouveaux riches, incrusté d’ors et de diamants, n’avait plus la valeur symbolique d’autrefois. L’opposition allait bien au-delà du cadre étriqué d’un simple sport. Elle était intime. Semblable à un vieux compte que l’on souhaiterait par dessus tout régler. Au-delà de l’honneur, de la raison et même de l’humanité. Frazier, ce soir là, se rua sur Ali les yeux injectés de sang, les mâchoires serrées, comme un démon vengeur, dans l’intention de le tuer, purement et simplement. Quand il évoqua ce combat quelques décennies plus tard, dans un documentaire intitulé « Ali-Frazier, des coups au-delà du ring » il n’éluda rien de cette triste vérité. Ressassant frustrations et aigreurs – sentiments qui ne le quitteraient qu’à sa mort – il confessa n’avoir cherché rien d’autre ce soir là qu’à faire mal, à détruire, à causer chez Ali des dommages irréparables. Et il crut avoir atteint son but quelques années plus tard lorsqu’il fut révélé au monde qu’Ali était atteint de Parkinson. C’est une chose terrible que de se réjouir de la maladie d’un homme, plus encore de se réjouir secrètement d’en être la cause. Mais c’était bien là ce qui permit à Joe Frazier de trouver une sorte d’apaisement. Un apaisement dans la cruauté. Une victoire au-delà de la victoire. L’injustice avait fini par cesser de harceler sans relâche le même infortuné. Après avoir tourmenté l’âme de Frazier, elle tourmentait le corps et les neurones d’Ali, ce monstre d’orgueil et de mégalomanie.

Quand Joe Frazier devint champion du monde, il le devint tout d’abord par défaut. Ali, champion jusqu’alors incontesté des poids lourds n’était plus là. On lui avait retiré sa licence et on l’avait déchu de son titre parce qu’il avait refusé de servir la Nation au Vietnam. Alors engagé aux cotés d’une autre nation, la Nation of Islam, manipulé voire téléguidé comme un jouet par les séides mal intentionnés de l’Honorable Elijah Mohammed, jamais à court d’idées pour promouvoir le mouvement, il avait sobrement déclaré qu’aucun Viêt-Cong ne l’avait jamais traité de sale nègre. Ce n’était sans doute pas contestable. L’absence présupposée de racisme chez les asiatiques l’était sans doute beaucoup moins. Personne n’était là cependant pour leur demander ce qu’ils pensaient des hommes noirs. Les viêts n’étaient donc pas-xénophobes par contumace. Tandis que Frazier promenait en tout cas son corps noueux et râblé sur les rings, balançait ses membres raccourcis dans la gueule de ses opposants, Ali menait un autre combat, judiciaire celui-là, long et épuisant, pour récupérer ses droits. Il les recouvra en intégralité au bout de 4 ans de procédure, en 1971, sur décision de la Cour Suprême. Le conflit était déjà bien enlisé, la contestation nationale n’était plus l’apanage de quelques musulmans noirs revanchards rêvant d’en découdre avec l’homme blanc. Ce fut donc cette vacance teintée d’injustice qui permit à Frazier d’unifier le titre de champion du monde des poids lourds. Le boxeur s’était alors révélé et avait surclassé la plupart de ses adversaires. Buster Mathis, Manuel Ramos, Oscar Bonavana – une bête à la trombine cabossée qui tint ferme sur ses guiboles jusqu’à la décision des juges – Jerry « l’Arlésienne » Quarry – le grand espoir blanc de l’époque fauché aux portes de la gloire – et Jimmy Ellis passèrent à la moulinette, mangèrent du crochet du gauche en veux-tu en voilà ! Seul Ali manquait alors à l’impressionnant tableau de chasse de la nouvelle star de la boxe mondiale.

Qui était Joe Frazier ? Pas un gouailleur, pas un type arrogant. Pas un type bien à l’aise sous les lumières. Pas un type intelligent. Un type humble, taciturne, de condition modeste, à la langue modeste, fils de métayers pauvres, ancien apprenti-boucher de Philadelphie découvrant la boxe par hasard comme on découvrait avec sa première mandale sur la joue que la chose avait tendance à vous engourdir pendant quelques secondes. Un petit au royaume des grandes perches aux triceps hypertrophiés. Un boxeur sans élégance particulière dont les qualités principales était de parvenir à encaisser les coups les plus durs sans broncher et de harceler ses adversaires sans relâche. Frazier avait de la pierre dans chaque gant. Tel était son style, guerrier, ultra-violent, impossible à imiter si vous n’étiez pas Frazier himself, un style sans légèreté, sans art. Brutal. Un style de rue. De type qui lutte pour sa viande. Frazier détalait dans les rues mal famées de Philadelphie en jogging troué et finissait son footing en escaladant les marches du Museum of Art. Frazier s’entrainait comme une bête. Frazier durcissait inlassablement ses phalanges – s’il en était besoin – en bourrant de coups de poings d’immenses quartiers de viande gelée. Exactement comme dans le film à suites de Stallone qui narrait la rédemption d’un boxeur (blanc) raté de la Ville de l’Amour Fraternel et qui s’inspirait de ses méthodes d’entrainement et du lien qui unissait le boxeur à sa ville. Car si Frazier était un type de rien, il ressemblait à sa ville d’origine comme se ressemblaient deux gouttes d’eau. Philadelphie n’avait pu croitre sereinement à l’ombre de New-York. Frazier se briserait bientôt sur le mythe que Mohammed Ali érigeait à sa propre gloire.

Frazier ne craignait pas Mohammed Ali. Frazier ne craignait personne. C’était aussi ce qui lui avait permis de forger ce style. Il n’était toutefois pas question pour lui d’être plus longtemps ce champion au rabais couronné en l’absence du roi qu’on avait injustement destitué. Il soutint donc publiquement le déchu dans sa reconquête du droit de boxer. Ali ne s’en souvint pas ou fit mine de ne pas s’en souvenir quand il recouvra sa licence et que le combat fut mis sur pied. Il endossa sans se faire prier le costume du champion revenu de l’Hadès récupérer son bien. Il méprisa ouvertement Frazier, de toute sa commune hauteur, il se moqua de lui en public, lui servit les mêmes débilités qu’il avait déjà servies à d’autres boxeurs moins aériens que lui, moins élégants que lui, patauds et lourds, qui n’avaient que leur endurance au mal et la force de leurs poings pour faire la différence. Il y avait eu Sonny Liston autrefois, ce colosse noir vendu à la pègre et camé jusqu’aux dents, et Ali avait signalé au monde entier sa remarquable laideur. Frazier devint naturellement la nouvelle cible du grand pitre. Moquer sa lenteur, ses mouvements sans amplitude, frisant la pantomime, sa démarche gauche semblable à celle d’un mort vivant sur un ring. Ricaner en traitant Frazier de gorille. L’injustice avait rendu le Roi injuste. Oublieux des services qu’on lui avait rendus. Le petit potentat médiatique moderne qui se faisait appeler Ali méprisait son adversaire, comme on considérait le petit usurpateur à déchoir, à peine digne de finir les restes de Sa Seigneurie.

Parmi les différences qui permettent de distinguer Frazier d’Ali, la plus évidente est sans doute celle qui correspondait à leur façon de vivre et d’appréhender la boxe. Pour Frazier, la boxe était un moyen d’assurer une subsistance. S’il aima jamais ce sport, ce ne fut sans doute qu’à travers les valeurs d’humilité et d’efforts qu’il véhiculait ; valeurs héritées de son passé d’homme de rien, de ses parents désargentés. Et les seuls talents dont Frazier disposait pour l’honorer étaient des plus simples ; un menton en acier, deux massues en guise de poings. Un coup, le crochet du gauche. Ali, quant à lui, avait compris que la boxe changeait d’époque, que pour y régner en maître et faire gonfler les cachets, il s’agissait d’en faire un spectacle total. Un spectacle sur le ring. Un spectacle en dehors du ring. Un spectacle de poings et de verbe. Les journalistes venaient aux conférences de presse d’avant match en se marchant sur les pieds, ils se bousculaient en lui tendant des micros, ils quémandaient pour filmer quelques minutes de séance d’entrainement. Recueillir quelques bons mots. Et ils y revenaient parce que le repas qui leur était servi était copieux. Ils collectaient les fulgurances vulgaires d’Ali comme de petits scribes à la traine d’un pharaon de pacotille. L’investissement et la considération méritaient un amortissement. Il était nécessaire, parce que cela se concrétisait en argent frais, d’offrir au public quelque chose qui sortait de l’ordinaire. Les gens voulaient voir voler les coups, ils voulaient surtout voir des hommes se haïr, s’insulter, et à la toute fin se combattre à mort, les spectateurs voulaient voir se mêler la sueur de deux implacables ennemis. La sentir. Voir gicler des éclaboussures de sang sur le premier rang. Les spectateurs voulaient la Guerre de Troie sur le ring, Achille et Hector se filant une peignée homérique. Ali le savait et il savait l’effet qu’avaient ses déclarations sur l’action du tiroir caisse. Mieux, il savait que le boxeur n’était plus que cela. Un tiroir à caisse, une bouche grande ouverte conçue pour avaler des billets. Il serait sans doute hâtif de penser qu’Ali n’était finalement qu’un sale type, sans honneur ni droiture. Il remplissait simplement son rôle, tel que nos instincts les plus bas lui avaient assigné, dans ce grand barnum médiatique que devenait progressivement la boxe. Frazier symbolisait en quelque sorte la boxe d’hier. Ali préfigurait celle de demain. Plus tout à fait un sport, encore moins un art noble. Une grandiose pitrerie. Un opéra déjanté pour psychopathes en smoking de location. Frazier ne pouvait comprendre les raisons qui poussaient Ali à le traiter de la sorte alors même qu’il avait été l’un des seuls à le soutenir dans son combat judiciaire, en dépit de toute l’idéologie vaseuse que tout ce foutoir dissimulait. Ali quant à lui ne pouvait pas deviner – parce qu’il n’était pas programmé pour cela – qu’un boxeur puisse un instant prendre au sérieux ces gesticulations pour journalistes connivents. Qu’il ne puisse pas comprendre que ce qui se jouait là, c’était simplement le poids du bifteck qui échouerait prochainement dans leur gamelle. Ali était le Hamlet pugiliste qui avait compris que le monde n’était qu’un théâtre. Il haïssait son adversaire pour la forme, parce que c’est cela qu’on attendait de lui. Il était prêt à le haïr pour n’importe quelle raison, pourvu qu’on la lui fournisse. Frazier, quant à lui, jouait sa vie à chaque fois qu’il encaissait une droite en pleine mâchoire, à chaque fois qu’il envoyait un de ses poings dans le foie d’un adversaire, à chaque fois qu’il entamait un corps à corps. Visez où penche la balance. C’est cet abime de compréhension qui les séparait avant tout, plus qu’une haine atavique ou naturelle.

La première victoire revint à Frazier, à la surprise générale. Survolté comme l’était celui qui boxait dans la peau du challenger, il avait marché sans cesse sur son adversaire et l’avait traqué, pourchassé aux quatre coins du ring. L’avait épuisé, éreinté. Essoré comme une serviette tombée dans l’eau. Ce soir là, il atteignit son sommet, son zénith, son climax comme disent les ricains, ce que vous voulez, la quintessence de ce qu’il pouvait donner sur un ring. Il ne put à partir de cet instant de gloire là que glisser lentement vers le crépuscule. Et c’est un autre boxeur, Georges Foreman, qui amorça le déclin. Le crochet du gauche de Frazier filait des frissons à la populace quand il atteignait son but. Foreman était ce crochet gauche, cela et bien plus encore dans chacun de ses coups. Un Frazier décuplé, doté d’une force surhumaine. Un Frazier de presque deux têtes de plus. Un Frazier géant. Un Goliath, immobile sur ses jambes, qui faisait tomber des poings sur vous qui semblaient une pluie de météores. Après ce combat, cette boucherie en deux rounds devrais-je écrire, dans laquelle on vit Frazier décoller du sol par la seule force d’un uppercut, la rumeur de ce talent pur avait bruissé dans le monde entier. Là encore, nous changions d’ère. Foreman n’était pas un simple boxeur. Foreman était un tueur. Et quand ce fut au tour d’Ali d’aller au devant de la bête, tout le monde ferma les yeux. Malgré les pitreries grandiloquentes d’usage. Le combat fut organisé à Kinshasa, chez ce cinglé de Mobutu. On comprit dès lors que l’art noble était devenu l’art des bêtes sauvages. Il ne s’agissait plus d’une rumeur. Un repris de justice, Don King, un noir coiffé comme un échappé de l’asile assurait la promotion du combat, baptisé Rumble in the Jungle. C’était bien connu, les grands prédateurs étaient attirés par l’odeur du sang. Ali l’emporta toutefois sur Foreman, déjouant tous les pronostics. Le tueur alla au tapis à 12 secondes de la fin du huitième round et ne se releva plus. La troisième rencontre Ali/Frazier se déroula à Manille à peine un an plus tard.

Quelques mois avant d’envoyer Foreman au panthéon des tueurs déchus, Ali avait déjà pris sa revanche sur Frazier. Smokin’ Joe – tel était son surnom – avait laissé Ali vivre sa vie après cette défaite et il avait boxé de son coté. Sans gloire. Dans l’ombre. Et les observateurs mirent peu de temps avant de prononcer son inexorable déclin. Quand il fut question d’une belle entre les deux hommes, ces mêmes observateurs firent savoir qu’on ne la leur ferait pas. Ali était peut-être redevenu champion par on ne sait quelle grâce mais Frazier n’était plus que l’ombre de lui-même. Le gros du cachet était en effet pour Ali. 10 millions de dollars contre trois pour son adversaire. Des miettes ; ce genre de miettes que l’on donnait par compassion à une ancienne gloire le jour de son jubilé. Et puis Manille. Manille. Manille. Malgré la belle sonorité du nom… Manille était une tromperie. Ce que c’était : une île de merde, humide et pleine d’humeur. Un pays suintant, soumis au règne d’un dictateur timbré, des bestioles et des rampants. Don King, cet autre siphonné profond, était toujours là, ce petit truand reconverti s’incrustait dans le monde de la boxe et bâtissait un empire sur le cadavre encore chaud du noble art. Il avait encore trouvé un nom des plus clinquants pour le combat : Thrilla in Manila ! Une formule débile pour gogos. Les observateurs s’étaient plantés sur l’issue de la rencontre Ali/Foreman, ils allaient encore se fourvoyer en donnant Ali largement vainqueur d’un Frazier fourbu, plus assez vif pour combler son éternel déficit d’allonge. L’avant match fut un copié-collé de celui qui avait précédé la rencontre Ali/Foreman. Pitreries à répétition et dérapages raciaux au menu. Pour préparer son combat contre Foreman, Ali s’était installé à Kinshasa même. Il avait su se rendre aimable à la population locale. Leur chanter l’air du : « je ne suis pas un américain comme les autres, je suis un africain comme vous ; je ne veux plus être le Clay que l’on a voulu que je sois ! » Foreman, ce nouveau riche fadasse et incapable d’aligner trois mots n’avait rien fait pour ne pas camper la cible idéale. Ali avait insinué l’idée que Foreman était le boxeur du système, une sorte de bête à-plat-ventrée devant la domination blanche. Foreman avait débarqué à Kinshasa peu avant le combat, pas vraiment au fait de ce qui se tramait. Pensait-il sans doute qu’il n’était là que pour un simple match de boxe. Qu’il suffirait de dérouiller son adversaire. Sur le tarmac, on le vit descendre de l’avion tout en nonchalance, un mot pour personne, vêtu de fringues improbables, bagouzes aux doigts, une casquette à fleurs vissée sur le crane, et cerise sur le cup-cake, un berger allemand en laisse. Le berger allemand rappela opportunément aux ex-congolais l’ancien occupant belge et c’en fut fait des espérances de Foreman d’obtenir quelque soutien locale. Pendant tout le combat, les spectateurs hurlèrent comme des déments : « Ali, boma yé ! Ali boma yé ! » Littéralement, « Ali, tue-le ! » Et Ali, comme on l’a dit, descendit un Foreman extenué par la chaleur, par le manque d’air, préparé à tout sauf à cela, préparé à un combat de boxe et pas à la guerre psychologique…au huitième round.

A Manille, en plus du couplet sur le gorille qu’était censé être Frazier, on eut donc aussi le droit à celui sur le titre de champion de la cause noire. Ce couplet là chantait la gloire d’Ali le musulman et proclamait la servitude des Oncles Tom corrompus par l’impérialisme blanc, dont Oncle Frazier faisait désormais partie. Le même Frazier qui l’avait défendu parce qu’il avait refusé d’aller guerroyer au Vietnam. Le même Frazier besogneux, l’ancien tabasseur de quartiers de viande, l’ancien crevard de Philadelphie-la-mal-famée. L’ancien loqueteux sauvé par ses poings. Voilà pourquoi Frazier voulut tuer Ali ce soir là, devant un parterre de journalistes au contingent décimé. Il voulut le tuer parce que des gosses disaient aux siens, dans la cour de récré, que leur père était un gorille et un Oncle Tom léchant la raie des maitres blancs. Dans une atmosphère de sang. Par un matin étouffant et vicié. Ali monta sur le ring en se déhanchant comme s’il venait accomplir une formalité, faisant mine de s’emparer de ce trophée bidon que remporterait le vainqueur. Des pitreries jusqu’au bout. Pour ça aussi. Lui faire ravaler le moindre de ses mots. Et les rires des spectateurs qui soutenaient encore Ali, les philippins comme les zaïrois crachant sur Foreman, salissant non seulement le boxeur mais l’homme avant tout, Ali, ce petit escroc qui vous mettait dans sa poche mais n’aimait rien d’autre que lui et lui seul. Dominé dans les premiers rounds, Frazier tint bon. Entre le 5ème et le 12ème round, il se mit à avancer sur Ali sans distinction et il mit tant de force dans ses poings que la foule ne put dès lors que retenir chacune de ses respirations. Des coups dans les reins, des coups dans les côtes, des coups dans la poitrine. Dans les reins surtout. A sa hauteur. A hauteur des fondations d’un boxeur. Dans les reins donc, pile dans ce qui est vital. Ali ne plaisantait plus alors. Il reculait, le visage livide, les traits vers le bas. Au 13ème round, Ali redevint boxeur. Au 14ème round, c’est le protège-dents de Frazier qui valsa, le grand Ali presque plié en deux, les reins en bouillie, sauvait sa peau. Frazier cessa alors de rendre véritablement les coups, il ne fit plus guère que chanceler pathétiquement, balancer des crochets dans le vide, la bouche en sang, l’œil droit clos par hématome, le gauche mal fichu depuis toujours ne lui rendant qu’une vue partielle de l’homme qui était en train de le mettre à mort. C’est son entraineur d’alors, Eddie Futch qui pendant la pause entre le 14ème et le 15ème round retira les gants de Frazier et l’empêcha de reprendre le combat. On a le compte pour le sang, voilà les larmes. Elles coulèrent sur le visage de Frazier tandis qu’un Ali titubant levait les bras à peine une seconde, avant de faire un malaise et de répondre à un journaliste, assis sur un tabouret au milieu du ring. Quelques heures plus tard, hospitalisé, Ali n’eut aucune pitrerie à donner aux journalistes. Il évoqua le combat sous ces termes : « l’expérience la plus proche de la mort ».

La boxe est un sport barbare. Même pas un sport du reste. La dénomination de « noble art » semble avoir été conçue pour se moquer du monde. Les carrières de Frazier et d’Ali, entrecroisées, sont faites de violence, de cruauté, d’humiliations. Ces deux destins entrelacés s’éloignèrent mais continuèrent de se jauger de loin. Frazier redevint le gars besogneux de Philadelphie. Il remonta sur un ring pour affronter Foreman et se coucha de lui-même après cinq rounds. Il se réfugia dans sa salle de boxe et forma de jeunes boxeurs, dont son fils, qui ne fit jamais un vrai boxeur. Et sa fille qui, ironie de l’histoire, se fit dérouiller par celle d’Ali. Chaque jour, Frazier était là, à ruminer son ancienne gloire, à éponger le front de jeunes gars rêvant de gagner de l’oseille avec leurs poings, à passer la serpillère dans les vestiaires, à raconter des anecdotes à qui voulait l’entendre. De temps en temps, le vieux Frazier recevait des journalistes, ou des gars qui s’intéressaient à cette célèbre et mortifère rivalité qui l’opposait à Ali. Et à chaque fois qu’Ali recevait un hommage, une récompense, c’était un peu comme si Frazier se faisait retirer les gants encore une fois. A chaque fois qu’Ali était reçu comme un chef d’état œuvrant pour la paix des âmes, c’était comme si l’uppercut de Foreman lui écrasait à nouveau les côtes, le faisait encore une fois décoller du sol. Frazier était devant sa télé quand Ali alluma la flamme olympique lors de la Cérémonie d’Ouverture des Jeux d’Atlanta. Il ne voulait pas voir cela mais il regarda quand même. Il était comme un mari trompé qui regardait par l’entrebâillement d’une porte sa femme se faire tringler par son meilleur ami. En dépit de tout le mal que ça lui faisait. Ali tremblait de tous ses membres, comme une sorte de vieux débile et tous ces abrutis sans aucune mémoire pleuraient comme des veaux. Il fallait le voir pour le croire. Ali était devenu le symbole de la nation. D’une nation sur laquelle il n’avait cessé de cracher, qu’il n’avait cessé de vouloir diviser, blancs contre noirs, et noirs contre noirs, les bons contre les soi-disant mauvais, les résistants contre les soi-disant serviles. Cet instant là, honoré par la nation, il se l’était procuré sur le dos de gars comme Sonny Liston, Georges Foreman, et lui-même, Joe Frazier. En les humiliant, en détruisant leur réputation. Ali était doué pour ça. Il avait mis Kinshasa dans sa poche. Manille dans sa poche. Les journalistes dans sa poche. La Cour Suprême et à l’époque Frazier lui-même dans sa poche. En dernier lieu, c’est de l’histoire dont il s’était emparé.

Joe Frazier est mort le 7 novembre 2011 à Philadelphie. Ses funérailles se sont déroulées le 14 novembre à l'Enon Tabernacle Baptist Church de Philadelphie.


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Le documentaire : Ali - Frazier, des coups au-delà du ring

mercredi 16 novembre 2011

Ils ont choisi Barabbas

Le christianisme est-il à la croisée des chemins ? Je ne le crois pas. Il a à résoudre les mêmes équations depuis l’origine. Les soubresauts qui agitent l’océan catholique ces derniers temps voient s’opposer deux camps bien distincts. Celui de ceux que l’on appelle les fondamentalistes, par raccourci. Celui de ceux qui se rangent derrière l’autorité sacerdotale.

Le combat des fondamentalistes s’appuie sur un constat. Les traditions catholiques se seraient perdues, notamment par la faute du Concile Vatican II. La société, quant à elle, se serait fourvoyée, par le biais – entre autres choses – d’une coupable libéralisation des mœurs.

De l’autre coté, nous avons celui de ceux dont on moque la tiédeur, la soumission volontaire au diktat moderne. Celui de ceux qui n’ont pas rompu avec l’Eglise. Ce combat s’appuie à l’évidence sur d’autres valeurs. Il rappelle la nécessité d’humilité, à l’exemple du Christ qui consacra l’essentiel de son existence terrestre aux plus faibles, aux plus pauvres, aux plus démunis, à tous ceux que les sociétés humaines naturellement repliées sur elles-mêmes, refusaient de considérer, d’accueillir, de rencontrer. On le voit bien, ce combat, ne consiste pas à enfoncer des portes mais au contraire à les ouvrir grandes, il ne consiste pas à violenter les êtres et les pécheurs, mais à les écouter et à les comprendre. Parce que leurs péchés sont aussi les nôtres.

Cette opposition qui secoue l’Eglise catholique n’est pas nouvelle. Elle ne constitue en rien une croisée des chemins. Elle est aussi vieille que le christianisme lui-même. Elle est l’illustration du choix qui fut proposé au peuple juif par Ponce Pilate : la vie du Christ ou celle de Barabbas. Jean nous dit dans son Evangile que « Barabbas était un bandit ». Le terme bandit n’était pas un terme neutre à l’époque. Il ne servait pas à identifier le simple délinquant de droit commun. Il qualifiait les insurgés. Ceux qui remettaient en question l’autorité. Marc quant à lui nous révèle que Barabbas avait participé à une émeute et Luc qu’il était par ailleurs accusé d’avoir commis un homicide. Mathieu, quant à lui, affirme que « Barabbas était un prisonnier bien connu » ce qui en fait un véritable meneur de l’émeute, en quelque sorte une figure de la résistance.

Voici ce qu’écrit Benoit XVI à ce sujet dans le premier tome de son Jésus de Nazareth :

« Autrement dit : Barabbas était une figure messianique. Le choix entre Jésus et Barabbas n’est donc pas fortuit : deux figures messianiques, deux formes du messianisme s’opposent. Cela devient encore plus évident lorsque nous prenons en compte que « Bar-Abbas » signifie fils du père. C’est une désignation typiquement messianique, le nom religieux d’un des chefs éminents du mouvement messianique. La dernière grande guerre messianique des Juifs a été menée en 132 par Bar-Khobba, fils de l’étoile. Le nom est formé de la même façon, [avec] la même intention.

Chez Origène, nous trouvons un autre détail intéressant : dans beaucoup de manuscrits des Evangiles jusqu’au IIIe siècle, l’homme en question s’appelait « Jésus Barabbas », Jésus fils du père. Il se présente comme une sorte d’alter ego de Jésus, qui revendique la même prétention, mais de manière très différente. Le choix est donc entre un messie qui est à la tête d’un combat, qui promet la liberté et son propre royaume, et ce mystérieux Jésus, qui proclame de se perdre soi-même pour trouver le chemin vers la vie. Faut-il s’étonner que les foules aient préféré Barabbas ? »

Faut-il s’étonner qu’il se trouve encore des catholiques aujourd’hui pour préférer Barabbas, ajouterais-je donc ? Le chemin du combat est évidemment la solution de facilité. Bousculer, organiser des prières de rue pour provoquer l’athée de base, appeler l’autre à la vertu plutôt que soi-même, sont également des chemins qu’il est aisé et séduisant d’emprunter. En premier lieu parce que ces chemins sont extérieurs à soi.

Ce dimanche, j’ai vu un reportage que Canal Plus a consacré à ceux de la Fraternité Saint Pie X et de Civitas qui militent contre la domination d'une présupposée christianophobie organisée. L’abbé Beauvais, tête de gondole du mouvement, qui officie à St Nicolas du Chardonnet , y était interrogé par un journaliste qui lui faisait remarquer que l’usage de la violence se situait en contradiction avec le message chrétien. Se mordant les lèvres, manifestement prompt à la colère, piqué au vif, l’abbé répliquait d’un ton dur et haut : « le Christ a bien chassé les marchands du temple ! » On se serait cru au café du commerce et c’était un homme d’Eglise qui venait de faire cette réflexion. Quel respect pour les Évangiles que de les utiliser pour légitimer ses propres actions ! L'homme les avait sans doute étudiés, il avait sans doute lu attentivement une grande partie de leurs exégèses, il avait parcouru les textes des docteurs honoris causa qui ont fondé l'Histoire du catholicisme ; ce nouveau temple de l'esprit. Il ne distinguait pourtant dans ce geste que l'acte de résistance, de rejet, d'opposition. Réduire le Christ à cet événement, à cette colère, sans identifier son contexte, sans comprendre qu'ils s'inscrivirent dans la volonté d'établir la Nouvelle Alliance, on le voit bien, c’est le réduire à taille humaine, assujettir sa volonté à celle de Barabbas, son alter ego sauvé par la population. Les fondamentalistes ne se cachent donc plus de préférer Barabbas au Christ, le combat de Barabbas à celui du Christ, l’insurrection civile à l’insurrection intérieure. Ce choix, vieux comme le christianisme, ne voit pas au-delà du monde qui nous occupe, ne voit pas au-delà de nos propres existences. C’est un choix d’orgueil aussi, parce qu’il n’a de valeur que dans l’opposition, parce qu’il ne vaut que par le rejet qu’il suscite. Que serait ce Barabbas sans l’autorité romaine ? Il n’aurait aucun combat à mener, aucune cause à défendre. Le Christ, que les hommes n’ont pas choisi, et que certains refusent de choisir encore en prétendant promouvoir la vraie foi, défendait lui une cause qui n’avait pas besoin d’opposition pour être défendue - nulle opposition si ce n’est en soi-même - qui disposait en elle-même de sa raison d'être.

A la lumière de ces quelques éléments, les propos d’André XXIII à propos des fondamentalistes n’en semblent que plus justes et éclairés : « l’authenticité de la foi n’est pas de s’imposer par la violence. » La Foi ne peut pas être utilisée pour légitimer une lutte, comme le fit en son temps Barabbas, dont l’appel aux armes et à la désobéissance séduit encore le cœur des hommes.

mardi 15 novembre 2011

Avant d'aller dans le monde


Il y a dans le terme amitié quelque chose qui échappe à la compréhension. Le terme est imparfait, indéfini. Insaisissable sans une donnée complémentaire. Qu’est-ce qu’un ami d’ailleurs ? Une béquille, une balise, quelqu’un qui serait là pour vous quand vous en ressentez le besoin, quelqu’un qui vous écouterait, qui saurait vous rassurer ? Un ami, considéré de la sorte – conçu par soi et pour soi pour ainsi dire – ne serait donc rien de moins qu’un réceptacle élu parmi les autres pour déverser sa peine, ses frustrations, un objet quotidien à utiliser in extremis en cas de coup dur. La moindre tempête ne ferait qu'une bouchée de cette amitié là. Avoir un ami implique naturellement d'en être un soi-même. Si votre ami est pour vous une balise, il vous faut donc être une balise pour lui. On voit bien dès lors le possible déséquilibre qui peut éventuellement prévaloir dans ce type de relations, lorsque l'on voit notamment dans l’ami celui qui vous soutient avant de voir en lui celui qu’il faut soutenir.

Ce déséquilibre subsiste parce que le concept en lui-même est incomplet. Parce qu’une amitié n’en est pas une si elle n’est pas également complétée par la notion de camaraderie. D’un ami, il faut partager la condition. Un homme sans moyen ne peut pas être l’ami d’un homme riche, (et vice-versa) si ce dernier ne consent pas à abandonner tout ce qui lui donne l’illusion d’une supériorité. Ce que le Christ exigeait des hommes qu’Il rencontrait à l’égard de leur condition ne dément pas cette assertion. Aux êtres disposant de peu de moyens, Il demandait simplement qu’ils partagent ; qu’ils partagent selon leurs moyens. Mais des riches, Il exigeait bien plus. Il exigeait le dénuement pur et simple. A ceux-là, Il demandait de se dépouiller. Le Christ se disait l’ami de tous les hommes (y compris de celui qui allait plus tard le trahir, quelques minutes même avant l'arrivée des gardes) mais Il savait ne pouvoir l’être véritablement avec ceux qui avaient consacré leur vie aux honneurs les plus factices (l’argent, le pouvoir, l’orgueil, l’amour de soi, la reconnaissance) s’ils refusaient de s'engager sur le chemin du renoncement. Les riches, pour devenir ami des autres hommes selon le Christ, devaient tout abandonner. Sans limite ni restriction. Pour devenir amis de tous, les riches devaient en premier lieu se dépouiller, s'abaisser, adopter la condition de pauvre, de faible, d'humble, devenir pleinement camarade.

Steinbeck, avec Tortilla Flat, a écrit l’un des plus beaux livres d’amitié et de camaraderie. Un roman sans véritable intrigue, constellé de récits multiples. Une suite de paraboles et d’anecdotes morales. Tortilla Flat, c’est la vie de quelques camarades qui partagent à peu près tout. A peu près tout, parce qu’ils sont de ces hommes qui n’ont que peu à partager et dont on ne peut exiger le dénuement. Ils se volent parfois les uns les autres, et punissent sévèrement entre eux leurs larcins, ne se comprennent pas toujours, mais ils partagent la même condition, la même existence, le même vin, les mêmes repas, échafaudent ensemble ces coups tordus qui font le sel de l’amitié et de l’entraide. Les hommes que l’on y croise ne sont pas des saints, même s’il semble parfois qu’une sorte de voix intérieure les y fasse tendre. Ils regardent de loin la Loi, respectueusement, tout en comprenant qu’ils peuvent moralement s’en affranchir. Ils sont souvent grotesques, simples d’esprit, menteurs, affabulateurs, portés sur la bouteille plus que de raison, sur les femmes plus que de raison, ils se querellent, se battent, se réprimandent, mais ils ont la science de la rencontre et du don. Ils savent unir leurs efforts pour de justes causes, savent s'attendrir du mauvais sort d'autrui et connaissent d’instinct ce qui porte intrinsèquement les germes de la division : l’argent, la propriété, la passion amoureuse, l’égoïsme et l’indifférence.

Ce livre est bien sûr un livre de joie. Un livre de joie sainte. Pas un réquisitoire moisi en faveur de l'affliction ou de la pénitence. Ces hommes ne possèdent rien si ce n’est une maison dont a hérité l’un d’entre eux. Mais ils mesurent la chance qui leur est offerte. Cette maison, ces quelques murs, ils les partagent et les font résonner de rires, d'histoires, de beuveries et de sagesse. Cette joie, ils ne la trouvent que dans le partage, l’écoute mutuelle, la sagesse des paraboles, le dévouement, le vin, l’esprit d’aventure, en dépit de leurs imperfections, de leur bêtise, bien souvent confondante, de leur infantilisme, de ce qui parfois les fait retomber lourdement dans l’égoïsme pour toujours s'en relever. S’il en était besoin, ce roman simple, limpide et drôle, démontre bien que comme le Christ le pensait, l’amitié n’est rien sans camaraderie, sans le partage d'une même condition, que l’amitié est impossible sans dépossession - ne serait-ce que morale - mais qu’elle se dissout paradoxalement quand il n’y a plus rien à partager. Lorsque l'un des amis mourra, la maison sera du reste volontairement réduite en cendres, exclue de la vulgarité que constitue la propriété. Les amis d'hier, mélancoliques et privés d'une partie d'eux-mêmes, n'auront plus qu'à prendre la route, en empruntant chacun des chemins différents.

vendredi 28 octobre 2011

Une conversion


En 1920, lorsque Giovanni Papini écrit sa Vie du Christ, sa réputation est déjà faite. Imprécateur, blasphémateur impénitent, anticlérical violent, contempteur bileux et compulsif du christianisme, auteur vénéneux de L’Homme Fini - autobiographie de la démesure, écrite qui plus est à l’âge de 30 ans, ce qui constitue déjà pour l’intelligentsia littéraire italienne de l’époque un crime de présomption – du Crépuscule des philosophes annonçant sans faillir ni trembler la mort de la philosophie, nationaliste hystérique, l’écrivain, d'une laideur physique déjà remarquable, attire et rebute tout à la fois. Rares sont ceux qui parviennent à susciter autant de dégoût en un seul et même élan.

Cette Vie du Christ est pourtant le résultat d’une conversion. Ce n’est pas tout à fait exact. La conversion et la rédaction de ce livre semblent en réalité concomitantes. Mieux, corrélées. Elles se nourrissent l’une l’autre. Semblent prendre ensemble de l’ampleur, comme deux adolescents fantasmagoriques qui se forceraient à grandir pour ne pas être plus petit que l’autre.

L’œuvre de Papini eut du reste un immense succès, à tel point qu’il ne se dément toujours pas aujourd’hui. Les lecteurs ont donc sans doute identifié dans cette œuvre une forme de vérité. La réalité de la conversion de Papini fut toutefois sujette à caution. Les ennemis d’hier, les prêtres salis, les chrétiens de tradition se souvenant d’infâmes blasphèmes, les pratiquants de la pleine lumière non seulement, mais aussi tant d’autres parmi les écrivains, journalistes, observateurs admis du monde des lettres italiennes, s’empressèrent de renifler autour du livre comme un chien autour du pied d’un lampadaire, espérant trouver de quoi démontrer sa présupposée fausseté. Papini, après s’être tant – et parfois si méchamment – moqué de tous, ne pouvait avec cette histoire de conversion que chercher un nouveau moyen de tromper ceux qu’il tenait en en horreur. Des les trainer dans sa propre boue. L’homme était sans aucun doute assez fou pour écrire un livre-énigme dont il serait seul à détenir la solution. L’homme était sans aucun doute assez vil pour s’humilier sans sincérité et rire de la méprise de tous. Papini était sans aucun doute de ces hommes qui concevaient et riaient de blagues qu’eux-seuls pouvaient comprendre. Et ces hommes-là comptaient parmi les plus dangereux, dangereux par delà leur solitude forcenée qui les conduisait à haïr jusque l’intégralité (ou quasi) de l’espèce humaine.

La correspondance de Papini, ouverte aujourd’hui, permet raisonnablement de ne plus douter de cette conversion. Son athéisme était de toute façon un athéisme branlant. Un athéisme mal fondé. L’athée qui réfute Dieu en toute sérénité est un être qui doit logiquement se désintéresser de la question. Dieu n’existant pas, il ne peut le considérer, il ne peut ressentir le besoin de lutter avec lui, comme le fit Papini avec tant de violence et sans doute de frustration, avant de céder d’un coup d’un seul devant l’éclatante beauté des Evangiles.

Cette Vie du Christ est différente des autres. Elle est unique. Elle n’est ni l’œuvre d’un homme d’Eglise, ressassant douillettement sa théologie personnelle, ni celle d’un philosophe, épuisant la sève des Évangiles à force de les décentrer, de les recentrer, ni encore celle d’un historien soucieux de rétablir une vérité qui lui échappera forcément, faut de moyens. Elle ne constitue qu’une simple lecture. Droite. Univoque. Fidèle. Croyante. Fiévreuse parfois. Une lecture qui traduit une volonté ferme de ne pas trahir les paroles du Christ et son enseignement. Un postulat de Foi. A peine accouché. Refusant les accommodements, les consensus, les retours en arrière, les mises en contexte, les approches philosophiques imparfaites.

En se convertissant, Papini ne perdit rien de sa férocité. Rien de ce qui fit de lui un pamphlétaire. Dans ce livre, son style est toujours sur-démonstratif, accusateur, acide. Hélas aussi, plein d’anathèmes. Paradoxalement, il sait aussi se faire d’une redoutable précision. Tout d’abord parce que la base de ce livre est restreinte à la seule lecture des Evangiles et de quelques apocryphes. Ensuite, parce qu’il sait aussi s’adoucir parfois et transmettre ce qui fait la force d’une conversion : l’émerveillement. Et évidemment, la reconnaissance de la singularité absolue du christianisme. Quelle que soit l'époque que l'on considère.

Que peut bien faire un écrivain des Évangiles pour dire vrai ? L’on voit bien que la littérature est l’ennemi du bien. Elle ne peut pas se départir d’une forme d’orgueil. Les vrais écrivains ne peuvent, s’ils ne refusent pas toute forme d’ambition littéraire, suivre la voie de Évangile. Ce faisant, ils s'extraient du champ littéraire. Deux raisons à cela. Premièrement : les Évangiles n’ont pas de faille. Ils ont déjà fait ce qu’il y avait à faire et aucune littérature, aucune forme poétique, ne peut égaler leur beauté simple, sans sophistication. Deuxièmement : toute œuvre littéraire est par nature un artifice et les artifices qu'elle emploie n’atteignent la beauté qu’à condition de naviguer entre ombre et lumière. En littérature, le bien n’existe pas, la douceur n’existe pas, l’Amour n’existe pas sans passions, donc il n’existe pas. Papini se vouait donc ici à une entreprise impossible.

Comme tout converti, il faisait déjà l’erreur de juger les croyants de tradition, les gardiens du temple. Les nouveaux pharisiens ou supposés comme tels. Il s'y enfonçait sans délicatesse en condamnant formellement les impies, les païens, les renieurs de Christ, et bien sûr, les juifs déicides, voués pour cela à l’éternelle damnation, à l’éparpillement, à un destin apatride. Car l’antisémitisme est présent dans cette Vie du Christ. Plus que nulle autre, cette haine-là transpire du livre. Rien d’étonnant à cela. La tradition était encore bien ancrée dans l’Église catholique elle-même. Pie X, pape de 1903 à 1914 avait déclaré en 1904 : « Les Juifs n’ont pas reconnu notre Seigneur, nous ne pouvons reconnaitre le peuple juif. » En 1917, Benoit XV, son successeur avait affirmé que « les juifs [n’avaient] aucun droit de souveraineté sur la Terre Sainte ». Il fallut attendre l’avènement de Pie XI pour célébrer l’émergence d’un pape favorable à l’égard des juifs et cette célèbre phrase datant de 1938 : « L’antisémitisme est inadmissible. Spirituellement, nous sommes tous des sémites ». Une parole d'une grande force et d'une très simple justesse. Papini, en 1920, héritait en se convertissant d’une tradition mais il faisait également l’erreur de celui qui découvre une nouvelle réalité et pense alors qu’elle est la seule. L’établissement de la Nouvelle Alliance lui faisait croire que la première, qui fonda la relation de Dieu avec les Juifs, était devenue par lien de cause à effet caduque. Narrant magnifiquement la primauté du pardon divin, narrant la passion du Seigneur avec le brio du grand écrivain qu’il fut, du Seigneur mort pour racheter les fautes de l’ensemble de l’Humanité, il ne pût s’empêcher d’établir un acte d’accusation.

Il y a dans cette œuvre, comme dans toutes celles qui abordent les Évangiles, l’idée récurrente que l’Humanité n’est pas digne de l’exigence chrétienne. Papini le démontre aussi par l'absurde. Une poignée seulement de saints, d’hommes véritables, parviennent à s’y conformer. Pourtant, rien ne sépare véritablement les hommes du Christ, rien, si ce n’est eux-mêmes, ne les empêche de parvenir à cet absolu. C’est un chemin qui n’est semé d’aucune embuche, même s’il est escarpé, difficile. De Sainte Catherine de Sienne à René Girard, en passant même par la lecture, plus futile, du célèbre roman gothique, Melmoth, de C. R. Maturin, c’est là un constat partagé, presque évident. Il est invariablement fait par quiconque a le dessein de réfléchir à la possibilité de la transformation du monde par les Évangiles.

Tous ne cèdent pas pour autant à la condamnation des imparfaits. Ou de ceux qu'ils pensent imparfaits, car c'est là la pierre d'achoppement. Sainte Catherine de Sienne, par exemple (qui n'est donc pas sainte pour rien) sait le mal qui se niche - subtilement dissimulé sous une enveloppe de bien - dans le jugement du prochain. Elle sait aussi le respect obéissant que le chrétien doit aux membres de l’Église - choisis par Dieu lui-même - même lorsqu’ils cèdent aux pires déviances, aux pires avarices, aux pires corruptions.

Il y a chez Papini tout ce qu’il faut pour croire à la réalité d’une conversion, tout ce qu'il faut pour parfois s'en réjouir, mais on comprend aussi qu’il lui manque ce petit quelque chose qui aurait pu la rendre complète. Complète, cette véritable et puissante conversion du cœur. Quelque chose en moins devient un quelque chose en plus. La mise de coté de la nécessité d'une abstinence de jugement devient bientôt une forme d’antisémitisme larvé. Un horrible dévoiement. L’histoire personnelle de Papini est à étudier sous cet angle, car l’on voit bien que ce manque finira par le ronger, que ce manque, bientôt comblé par une tumeur qui ne fera que s’étendre, et pulser sous son épiderme, l’éloignera plus tard du message chrétien. Cet homme fera de son antisémitisme son obsession, de sa prime erreur un combat. Et l’on voit bien qu’il s’éloignera davantage du christianisme encore lorsqu’il se rapprochera du fascisme ; cette idéologie malade qui ne honnit rien tant que le pauvre, le loqueteux, l’estropié, le difforme, qui ne célèbre rien tant que le fort, le violent, le puissant. Cette idéologie qui dans sa particularité italienne n’aura d’autre souci que celui de recréer une petite aristocratie bourgeoise, insouciante, inconséquente, malgré le tumulte de la guerre et son cortège de massacres. Cette idéologie guidée par un homme pacotille ne glorifiant que sa personne, son orgueil, l’amour de soi et l’argent ; ce petit homme à femmes, infidèle, inconstant, obsédé par le sexe, violent parce que faible, cruel parce que grotesque. On n’erre jamais que dans les méandres de la seule âme dont on dispose : la sienne. Papini se souvenait-il en 1943, à la chute du triste Duce, lorsqu’il partit se réfugier dans un monastère, des pages ferventes et habitées qu’il avait écrite plus de vingt ans plus tôt sur l’Amour infini du Christ envers les enfants (à qui chaque croyant doit ressembler), les pauvres, les malades, les rebuts de la société, les incultes, les simples ? Sur la beauté du pardon. Sur l’Amour sans limite que le Christ porte à tous les hommes. La Vie du Christ de Papini se termine par une longue prière. En pleine guerre, la conscience de l’écrivain souhaite le retour du Fils. Implore sa venue. Jamais, écrit-il, nous n’avons eu autant besoin de Ta présence. Cet appel sans réponse précipita sans doute Papini vers le destin que l’on connait. Sa vie s’acheva dans l’indifférence, dans les moqueries. Papini n’avait su suivre le chemin de ces saints qui, ne recevant plus de signes du Christ, avaient compris qu'il leur fallait redoubler de prières.

vendredi 21 octobre 2011

Tabula rasa


Les images de Mouammar Kadhafi, mort, le corps dénudé, le visage dans la poussière, entouré d'une foule de valeureux héros, ce sont là des images qui me choquent. Il n'y a absolument rien de plus débectant que ces scènes de révolution sanglante, rien qui ne traduise plus précisément ce qu'il y a de plus sombre dans la nature humaine. Les opprimés d'hier égorgent leurs vieux oppresseurs, les piétinent en exultant, en rendant grâce à Dieu, renversent les icônes au pied desquelles ils se sont tenus cois des années durant. Il y a peu, ils n'entendaient que leurs propres grincements de dents et c'est pourquoi ils s'en servent aujourd'hui pour déchiqueter la chair de ceux qui les ont mortifiés.

Mouammar Kadhafi était un salaud. Sans aucun doute, et le mot est assurément faible. Cela ne justifie pas cette exposition morbide. Ce déchainement, ces hystéries au chevet d'un cadavre. Rien ne les justifie. Les oppressés d'hier pensent tenir là leur revanche mais c'est la frustration qui parle par leur bouche, la haine qui dégouline de leur membres. Ils ne tarderont pas à être - s'ils ne le sont déjà - tout à fait semblables aux oppresseurs d'hier. Le grand chambardement est spectaculaire mais il ne change quasiment rien. Les révolutions sont des cycles, elles renversent tant et si bien qu'elle remettent les choses exactement là où elles étaient. Seules les têtes changent. Il y avait des bourreaux hier, il y en a d'autres aujourd'hui - les victimes non encore vengées d'hier qu'il faut rassasier.

Nous avons assisté aux mêmes scènes, lorsque la vieille Union Soviétique a périclité. Aux mêmes scènes lorsque l'Irak fut libéré. On avait déjà mis des armes entre les mains d'écorchés et désarmé les anciens bourreaux. On avait inversé les rôles. Et ricané. Aux soldats d'hier, gardiens de l'ancien régime, on avait fait manger de la terre sèche et boire le vinaigre de l'humiliation. Notre pays connait cela très bien. Il l'a vécu il y a plus de deux cents ans. La victoire du peuple n'avait pas suffi. La mise à bas des privilèges n'avait pas suffi. Le renversement de la table et des mets qui pourrissaient sur elle n'avait pas suffi. Il avait fallu aussi martyriser les convives, leur refuser le droit à l'humanité. Il avait fallu aux peuples et à ses nouveaux maîtres, afin de les rassasier, mettre à mort la famille royale. Couper les têtes d'un roi et d'une reine. Et tuer leur enfant, à force de privations.

Hier, quand l'information est parue, l'Elysée est resté timide, muet. Atone. C'était pourtant grâce à son aide que l'ancien commanditaire des bourreaux était tombé. Cette déchéance était aussi la sienne. Gérard Longuet, notre Ministre de la Défense, attendait alors la confirmation de la mort du dictateur. Aussi affirmait-il prudemment : "si c'est confirmé, c'est une bonne issue, même si elle frustrera les Libyens qui voulaient un procès." Ainsi, M. Longuet signifiait que la justice internationale était un vain concept. Il l'actait. C'est une bonne issue, disait M. Longuet. Grâce à elle, nous ferons l'économie d'un jugement qui aurait pu nous mettre en cause. L'économie de l'autocritique. On diffusait déjà des images du dictateur sur internet, sur les chaines d'information arabes. Le dictateur déchu, en sang, descendait d'une sorte de pick up, hébété, seul au milieu de gens prêts à le dépecer ; les vainqueurs vociféraient. On en diffusait d'autres, filmées sans doute quelques instants plus tard. L'homme était alors à terre, les yeux ouverts et vides. Un cadavre à qui personne n'imaginait devoir le respect. Un Hector terrassé par une foule d'Achille. Une bonne issue, qui frustrerait ceux qui rêvaient d'un Kadhafi répondant (en être humain) de ses crimes. Où étaient ces Libyens-ci, hier ? Qui étaient-ils ? Ils étaient sans aucun doute une petite poignée et commençaient seulement à comprendre combien il est préférable de se taire en pareils instants de gloire. Une bonne issue, selon M. Longuet, que cette pitrerie sanglante, ce vautrage dans la barbarie. Quelle libération est-ce là ? Personne n'oublie que l'ancien tout puissant chef de l'état libyen fut reçu par le Président français en 2007. 4 ans plus tard, les mouches ont opportunément changé d'âne. La mort de l'homme qui avait planté sa tente dans le parc de l'Hôtel Marigny est assurément une bonne issue. La meilleure, la plus directe. La moins éprouvante, la moins incertaine. C'est là la valeur morale de notre état qui se réjouit de ne pas avoir à gérer un prisonnier encombrant qui se serait sans doute montré prolixe. Aujourd'hui, à l'instar de M. Longuet, il faut donc se réjouir de la mort d'un homme à qui l'on n'a jamais eu le courage de dire la moindre vérité.

C'est la politique du réel, écrivent les observateurs. Cette bonne issue en est une autre caractéristique. Une autre illustration, pour mieux le dire. On sait que le pouvoir n'est pas un don, qu'il s'acquiert à force de renoncements, d'immoralités, de compromissions. Très concrètement, on se demande quel rapport unit l'homme de pouvoir et son reflet. Que pense l'homme de pouvoir lorsqu'il croise son image dans un miroir ? Et autrement qu'en se rasant ?

vendredi 14 octobre 2011

Lettre ouverte à Luciamel



Chère Lucia,
En commentaire de mon très modeste billet d’hier, tu m’as posé deux questions. Ces questions portaient sur l’importance de l’existence du Pape et sur les raisons qui me poussaient à avoir une haute considération de ses idées. Ces deux questions se rejoignent en une seule. Plus précisément, il me semble qu’une réponse à la première d’entre elles permet d’apporter une réponse implicite à la seconde. La mode étant ces jours-ci à la lettre ouverte, je me permets donc de t’adresser cette correspondance virtuelle qui, je l'espère, t’éclairera sur ce qui constitue ma pensée.
Le Pape a tout d’abord cette première qualité qu’il s’inscrit dans une organisation. Cette qualité est bien sûr indépendante de l’individu qui occupe la fonction. L’organisation en elle-même est garante de l’institution. Elle permet en premier lieu d’exclure tous ceux qui la menaceraient. ou qui menaceraient son unité. C’est évidemment ce qui a permis notamment à l’Eglise de marginaliser la fameuse Fraternité Saint Pie X, dont le goût du rite pour le rite constitue presque une forme de délétère idolâtrie.
Ce qui caractérise le christianisme, c’est bien sûr que sa première pierre, par l’intermédiaire de Jésus, fut posée dans le cadre d'un renversement des valeurs. Tout commence par le Verbe, celui-ci réformant profondément l’Ancienne Loi. Le catholicisme, s’il ne s’est jamais réformé assez vite pour certains, a su cependant évoluer dans le temps précisément parce qu’une organisation fut mise en place et ces réformes ne furent jamais aussi efficaces que lorsque l'autorité du Pape en exercice ne fut pas contestée. L’existence du Pape apporte donc aussi cette autre garantie. Ce qui, à mon sens, constitue le principal défaut des autres religions monothéistes, c’est qu’elles ne disposent pas à proprement parler d’organisations hiérarchisées leur permettant d’apporter des réponses communes d’ordre non seulement théologique mais aussi aptes à déterminer des positions communes à adopter vis-à-vis du monde et de son évolution. Si l’Islam ne parvient pas à exclure de son sein sa frange la plus extrémiste, si l’Islam ne parvient pas à régler des questions aussi simples que celles relatives à la lapidation des femmes adultères, ce n’est pas à cause d’une présupposée barbarie intrinsèque de son Livre, mais surtout parce qu’elle n’a jamais disposé d’une organisation propre, hiérarchisée. Si tel avait été le cas, l’Islam aurait réglé ses problèmes depuis bien longtemps. Il n'y aurait peut-être plus de sunnites, de chiites, de salafistes mais un seul Islam, uni, frère.
Le Pape qui est aujourd’hui le nôtre me semble par ailleurs un individu d’une rare intelligence. Il me semble que l'on peut en être fier. Je ne dis pas que son prédécesseur ne fut pas un être d'une grande bonté et d'une grande intelligence, mais Benoit XVI me semble transmettre aujourd'hui un discours plus complet, plus élargi. Dans une époque qui plus est plus complexe, plus floue, sans repères. Prenons l’exemple de la polémique qui a agité l’Eglise lors de ses déclarations à propos du SIDA lors d’un déplacement en Afrique. Il faut relire cette entrevue dans son intégralité ou la lire simplement si ce n’est encore fait ; on identifie très vite la mauvaise foi qui présida aux attaques menées contre Benoit XVI. Tout d’abord, il commença par rappeler que la réalité du SIDA ne pouvait pas s’étudier que sous le seul angle épidémico-médical. La réalité du SIDA, c’est qu’un peuple est en train d’en mourir, qu’il existe un peuple qui ne dispose pas des moyens de se soigner, qu’il existe un peuple pour qui la question du préservatif est déjà derrière lui. Les catholiques sont venus à la rencontre de ce peuple là. Benoit XVI a donc en premier lieu eu une pensée pour les hommes et les femmes qui rencontrent ces malades allant vers une mort certaine, qui les soutiennent, les considèrent. Ce postulat ainsi posé, Benoit XVI s’empressa de mettre en cause ces militants essentiellement occidentaux qui pensent que la lutte contre le SIDA passe essentiellement par l’utilisation du préservatif – je m’empresse d’indiquer que je ne suis évidemment pas opposé à son recours et confesse en avoir utilisé un très grand nombre dans ma vie. Ce que les photos publiées par Euterpe démontrent, à mon sens, c’est que ce combat est absolument ethnocentré. Il s'agit là, on le voit bien, d'un militantisme de petits blancs, pour petits blancs, faisant référence au mode de vie exclusivement occidental. Où sont les malades dans ces grandes banderoles ? Qui fait référence à leur triste sort ? Personne. Ce qui intéresse ces gens, ce n’est pas que le Pape dise oui au Préservatif, clame un « Sortez couverts » sourire commercial aux lèvres, dont la qualité première serait de donner bonne conscience aux gentils occidentaux bien riches et bien gras , mais qu’il consente à valider leur conception de la vie, leur conception de la sexualité. Or, le Pape ne fera jamais ce pas là. Ce Rubicon ne sera jamais pour lui. Il répètera tant qu’il sera ce qu’il est que la réalité de la vie est faite d’amour, de spiritualité, de fidélité à l’autre. Que tout le reste comporte un caractère mortifère. Il est en ce sens aussi, important que le Pape existe car il reste aujourd'hui la seule voix pour porter ce message ; de don de soi, d’altruisme, de constance. On a fait semblant de penser que le Pape considérait sérieusement le port du préservatif comme un facteur aggravant du problème que pose le SIDA au monde. C’était bien sûr une habile manière de repousser loin de soi toute forme d’autocritique. Ce que le Pape considérait alors, c’était que le facteur aggravant n’était pas l’objet lui-même, mais le fait qu’il symbolise à lui seul l’essentiel de la lutte contre la maladie ; cet unilatéralisme militant masquant bien entendu complètement la question des traitements dans les pays les plus pauvres, la question de l’accompagnement humain des mourants, la question de la sexualité dans nos sociétés et dans nos vies. Comment ne pourrais-je honnêtement penser que cette voix n’est pas utile ? Elle est semblable à celle du Christ qui provoquait, exagérait, allait jusqu’au bout d’une pensée, dans le but de provoquer une réaction, le réveil des assoupis. Le Pape ne critiquait pas ainsi que les seuls militants pro-capotes, il déboulonnait aussi les statues du grand cirque humanitaire. Il évoquait cette Afrique que l’on survole l’air contrit, à qui l’on balance des sacs de riz du haut d’hélicoptères vrombissants mais à qui presque personne ne daigne accorder un regard, un sourire, la considération que l’on doit à un autre être humain, considéré comme un égal, le bénéfice d’une rencontre, un soutien spirituel, une épaule, le don de sa personne.
Quelle autre voix résonne pour parler de ces hommes et pour parler à ces hommes là comme le fait le Pape ? Absolument personne. Ce désert d’amour me semble absolument légitimer son existence, son importance et le soutien que la population catholique se devrait de lui apporter.
Voilà, Lucia, ce que je pense profondément. J’espère que cette réponse ne t’aura pas semblé trop nébuleuse et qu’elle trouvera auprès de toi un écho favorable.
Amicalement,
Dorham

La photo, en illustration de ce billet, représente la coupole de l'Église Ste Marie-Madeleine de Rome. Je sais la passion de Lucia pour Marie-Madeleine. En cette Église se trouve par ailleurs le tombeau de St Camille de Lellis, qui fut un des grands saints charitables du christianisme.

jeudi 13 octobre 2011

La minute intégriste


Qu’est-ce que je disais ? Le moindre déplacement du Pape suscite son lot de manifestations. Il suffit que la première des tiares sorte un orteil des frontières vaticanes pour que les militants anticatholiques se fédèrent et défilent fièrement dans la rue, affichant leurs préférences sexuelles, brandissant quelques affiches blasphématoires. Sont comme de petits automates, ces gens-là, munis d’un bouton on/off. Un bouton qu'actionne le Pape, même en dormant.

Fin septembre, le Pape était à Berlin. Joseph Ratzinger, allemand de naissance, revenait chez lui, dans les habits du souverain pontife. C’était sans compter sur les rebelles de service qui lui refusaient ce droit. Ce droit du sol acquis par le sang. Triste sort que celui de Pape apatride. Ainsi donc, on sortait les capotes des portefeuilles, et on les levait vers le ciel, on se grimait en saint transgenre, on brandissait des pancartes d'interdiction, de veto, de rejet, on clamait fort son indignation, mais c'était avec le sourire aux lèvres et le goût potache de la provocation puérile, on se déguisait en bonne sœur, et ces fausses bonnes sœurs portaient pour l’occasion de jolis voiles de couleur rose sur lesquels étaient écrits Fuck the Pope, on croisait ça et là des papes homos, des papes lesbiens, des affiches représentant le plafond de la chapelle Sixtine, et les fameuses mains imaginées par Michel-Ange tendant l’une vers l’autre échangeaient un préservatif. Ce morceau de latex est opportunément le nerf de la guerre. On cherchait des yeux les pancartes « Pape, assassin », on ne les trouvait pas et l’on trouvait cela quelque peu dommage. C’était un peu comme goûter une sauce bolognaise et découvrir, consterné, qu'il y manquait de petits oignons finement émincés.

Ce qui était reproché au Pape ? Tout. D'abord d'être catholique, car on aurait préféré sans doute qu'il soit bouddhiste, et qu'il se mêle de ses oignons et médite sur une montagne à propos du cours des fleuves, du subtil parfum des fleurs et du bruissement du vent dans les arbres. Mais encore ? De ne pas penser que c’est trop cool d’être homo, trop cool de baiser avec qui on veut, quand on veut, à plusieurs tout pareil, trop cool de changer de sexe quand on sait qu’on est une femme prisonnière d’un corps d’homme, de ne pas penser que le mariage, cette horrible chose patriarcale, c’est ringard, passé de mode, et sans doute aussi, de laisser crever l’Afrique sans une once de scrupules.

Ainsi posé, le débat est bien sûr impossible. On devient intégriste à la vitesse de l'éclair. Rappeler que le Pape n’a rien, en soi, contre le préservatif, mais qu’il vante en premier lieu les vertus de la chasteté ou de la fidélité, les vertus de l’Amour et la sacralisation de la sexualité, ne sert évidemment à rien. A rien, car ce sont là des grossièretés. Empruntons pourtant la logique des militants ultra-démocrates. Il est permis de se demander pourquoi ces personnes, qui refusent en bloc le modèle chrétien, se sentent heurtés par les propos du Pape. S’ils étaient vraiment athées, comme ils le prétendent, ou viscéralement anticatholiques, ils devraient logiquement se contrefoutre de son avis, non ? Pourquoi le Pape existe-t-il pour ces gens ? Pourquoi continue-t-il d'exister ? Giovanni Papini l'écrivait sans prendre de gants : les contemporains essaient d'enterrer le Christ depuis des décennies et si son Église est moribonde, ils ne parviennent jamais vraiment à effacer son souvenir dans le cœur des hommes. Pourquoi donc s'intéressent-ils au Pape, pourquoi scrutent-ils le moindre de ses agissements ? C’est la première observation. La première interrogation. Ils rétorqueront bien sûr que le Pape a une influence néfaste sur ses sujets. Ces sujets qu'il faudrait donc sauver malgré eux - quand le Christ espère sauver les âmes en en appelant à la volonté. S’ils étaient si soucieux de ceux-là, n'éviteraient-ils pas de les insulter eux aussi, en insultant leur Église, leur Histoire et leurs saints ? Admettons toutefois que leurs intentions soient bonnes, que la foi nous aveugle et posons seulement cette question : si les croyants les plus obtus écoutaient le Pape si religieusement, au point de ne daigner toucher au moindre mode de contraception, ne pourrait-on pas estimer qu’ils se conformeraient également aux préceptes de chasteté, de fidélité, défendus par cet homme si détestable ? Posons-en une autre : l'Afrique, pour ne prendre qu'un exemple, ne serait-elle pas capable d'entendre et de comprendre un message de spiritualité ? Serait-elle à ce point hors de l'Humanité ? Serait-elle privée d'entendement, au point de ne pouvoir entendre un autre discours que celui qui vante les mérites du moindre mal, n'en appelant jamais à la vertu, à la vie, mais seulement aux réflexes de survie et de conservation ?

Les arguments de ces militants ne tiennent pas la route. Ce ne sont pas les autres qu'ils espèrent préserver des idées catholiques mais leur mode de vie qu'ils veulent préserver de leur propre jugement.

Égocentrisme et condescendance ne sont pourtant pas les pires de leurs péchés. Ces gens ont une idée de la modernité et il faut que chacun s’y conforme. Ils n'acceptent pas que l'on puisse ne pas penser comme eux, abonder dans leur sens. Les reconnaitre. Tandis que le Pape ne fait jamais qu’émettre une position, clairement, avec douceur et compréhension, et qu’il laisse à chacun la responsabilité de s’y conformer ou non (c’est bien sûr l’un des principes premiers du christianisme, essentiellement fondé sur le libre arbitre), ces hommes et ces femmes manifestent, insultent, moquent, trainent dans la boue, dès lors que quiconque émet un avis contraire ; cet avis contraire étant à proscrire, à détruire, à annihiler. A faire taire. Ces gens là se sont éloignés du christianisme pour des raisons qui tiennent bien sûr à la morale. Ils refusent naturellement d’être culpabilisés. Ils s’en sont hélas également éloignés parce qu’ils ont oublié la nécessité du dialogue, la nécessité de la spiritualité (qui constitue l'Homme) et ce qui procède de la connaissance de soi. Ils s’en sont donc doublement éloignés, en des termes qu’ils ignorent eux-mêmes.

vendredi 7 octobre 2011

A monkey on my back



Quand on dit de quelqu’un qu’il est une légende vivante, c’est en premier lieu ou accessoirement qu’il est encore vivant. N'est-ce pas ? On ne le dit pas d’un mort. Ça ne se fait pas. Ça ne s’imagine même pas. Un cadavre a toutefois hérité de l’expression. James Ramey, dit Baby Huey. Un homme célébré légende vivante après son trépas, fait unique, poussant l’ironie jusqu’à être une des légendes les plus confidentielles qui soient.
Le 28 octobre 1970, le manager de Baby Huey est à la porte d’une chambre d’hôtel de Chicago. C’est une chambre d’hôtel probablement miteuse, c’est en tout cas ainsi qu’on la voudrait, au mobilier probablement austère, une piaule infestée de rampants, une chambre d’hôtel comme il y en a des millions, conçues par la Création pour les femmes en fuite, les flambeurs vagabonds, les receleurs de cabriolets volés, les road movies hollywoodiens et les musiciens fauchés. C’est presque midi. Il fait tout de même un froid de dingue. C’est presque midi mais la scène pourrait se dérouler à toute heure du jour ou de la nuit. Elle est la faramineuse duplication d’autres scènes, absolument identiques quoique différentes dans leur dénouement. Seule la raison du déplacement est invariable ; elle tient à la conception de la ponctualité délirante de James Ramey, dit Baby Huey, en retard constant, y compris sur sa propre réputation qui le devance déjà de plusieurs têtes. C’est un fait ! Ses musiciens, les baby-sitters (à prendre à tous les degrés permis par les capacités de l’entendement), l’attendent parfois des heures pour une session studio ou avant de monter sur scène ; les voir glander en soupirant, leurs instruments en mains, constitue une scène récurrente à vous fendre le cœur en deux. En ces instants là, ils ressemblent à des mômes qui attendent leurs parents à la bourre devant la porte de l’école. Parfois, Baby Huey ne se pointe pas du tout et il faut alors tout annuler. Et s’excuser platement. Et mettre à jour la liste des bouges dans lesquels on sera tricard sur plusieurs générations. Baby Huey manque ses engagements, Baby Huey rate ses rendez-vous, il loupe des autobus, laisse décoller des avions sans lui et crisser les roues d’acier de quantité de trains avant même d’arriver sur le quai. Comme d’autres, en ce début de décennie vorace, il passe à coté de sa vie et de son destin, ou bien file tout droit vers lui comme un camion de déménagement sans conducteur en pente raide ; vers ce destin hors norme taillé sur mesure de légende vivante étalée sur une table de thanatopracteur. Le manager de James connait donc cette chanson là par cœur. C’est un peu comme s’il l’avait écrite. Une chanson d’amour pour la cheerleader vedette inaccessible de son lycée. Quelque chose que l'on connait très bien, comme un élément de nostalgie. Il vient chercher son poulain, comme d’habitude. Le foutre sous l’eau froide, si besoin, et lui faire gober deux ou trois cachetons pour le remettre debout. Lui dire qu’il a du pain sur planche. Lui dire cette phrase magique qui le culpabilise et le fait se remuer un peu, parfois : « On compte sur toi, James ! »
Le gérant de l’hôtel a dit au manager que son poulain n’était pas sorti de sa chambre depuis deux jours. Se sont sans doute ensuivies quelques plaintes bavées d’une voix de fausset sur l’hygiène de James qui s’empiffre toute la journée dans sa chambre stores baissés, sur le bruit qu'il fait à des heures indues et qui dérange les autres permanents de la résidence ; d’autres individus tout aussi paumés pourtant. Et... Une allusion à un éventuel dédommagement. Le manager a vite éteint le feu naissant en mentionnant tous les types qui créchaient ici alors qu’ils devraient être en taule. Et le taulier n’a plus moufté. L'illusion de la rébellion s'est éteinte.
La certitude qu’a donc le manager devant cette porte de chambre d’hôtel (et c’est important de disposer d’une donnée tangible, physique, véritable), c’est que Baby Huey est bien à l’endroit où il est censé être, c'est-à-dire derrière cette même porte – vu la carrure de la bête, s’il était passé, on l’aurait vu – qu’il ne va pas lui falloir retourner la ville en tous sens pour le sortir des je ne sais quelles vapes dans lesquelles il se sera enfoncé, comme cela est arrivé parfois… Faire le trottoir des heures durant et demander aux camés anonymes s’ils n’ont pas vu passer un noir de près de 2 mètres en surcharge pondérale et ne récolter que des paupières lourdes, des pupilles dilatées et des yeux vides et creux et injectés de sang. Des tuyaux tordus. Des paroles incohérentes. Dans les vapes, James y est certainement, puisqu’il ne répond pas aux coups que le manager donne contre le bois de la porte, ni à ses appels. « James, ouvre putain de merde ! » James Ramey, dit Baby Huey, est bien derrière cette porte, plongé dans on ne sait quel rêve dément. Il a 26 ans, l’âge se situant au seuil du panthéon des légendes mortes, il accuse 185 kilos, à cause dit-on de deux ou trois glandes carrément hystériques, il porte des fringues étranges pour ne pas dire franchement affreux répondant aux codes de l’ère psychédélique, une coupe afro qui contribue à lui donner une stature de géant tout droit sorti de l’Iliade, il est héroïnomane. La came est comme ce singe posté sur son dos, toutes griffes dehors, symbolisant le manque qu’il faut tenir à distance mais que l’on ne décroche jamais de soi - comme on dit dans les chansons imagées.
Sur une photographie datant de 1968, James pose en pyjama de soie rayé devant un pan de bibliothèque. Il porte un peignoir par dessus comme une sorte de châtelain ridicule. Il a dans les mains un livre de cuisine qui à la taille d’un vieux grimoire de sorcier et qui, comparée à celle de ses paluches, semble avoir les proportions d’un livre de poche. Derrière sa paire de lunettes, il semble à la fois orgueilleux et apeuré. Presque conscient sans vraiment l’être de ce qui l’attend. Un livre de cuisine à la main ; les glandes ont bon dos, vous ne trouvez pas ?
C’est James qui a choisi lui-même son pseudonyme. Il débarquait de Richmond, une petite ville moisie fondée par des quackers, célèbre pour avoir hébergé en son sein la loge du Ku Klux Klan la plus structurée de tout le pays. Et bien bravo, vraiment, tu as toute notre estime, Richmond, Indiana. A Chicago, James avait d’abord passé le temps avec quelques groupes amateurs, puis il avait rencontré Melvyn Jones et les choses sérieuses avaient commencé. C’est ensemble qu’ils avaient fondé le groupe Baby Huey & the Baby-Sitters. A l’époque, quand James montait sur scène, on ne remarquait que son ahurissant gabarit, qui incitait presque le public à reculer, les uns parce qu’ils se sentaient intimidés, les autres parce qu’ils ne parvenaient pas à avoir une vue d’ensemble satisfaisante. James s’était alors souvenu de ce cartoon de la Paramount qui passait quand il était gosse : Baby Huey, un canard gigantesque et vraisemblablement attardé qui portait des couches-culottes. Le pseudonyme apaisait peut-être les gens qui se déplaçaient pour l’écouter chanter de sa voix puissante mais étonnamment peu caverneuse. En tout cas, pour James, ça dégonflait la question. Ça dédramatisait et ça disait : "vous voyez, j'assume, c'est la faute à mes glandes, et ça me fout les glandes ! La-la-la !" James faisait parfois des remarques sur les barytons et les ténors d’opéra : ces gars là n’étaient rien que des gros lards et ça ne choquait bien personne ! A croire que chanter des chansons soul comme il le faisait nécessitait d’avoir le corps d’Al Green. Et sa petite gueule toute propre aussi. Sa petite coupe afro géométriquement parfaite, beurrée au karité. Vous pouviez alors ouvrir votre chemise jusqu’au nombril comme le premier producteur de films pornos venu…Et les gonzesses se pâmaient !
Sa réputation, deux têtes d’avance à la corde, n’avait pas mis de temps à faire circuler le nom du canard-colosse chantant. Et un soir, Curtis Mayfield, patron du label Curtom entre autres choses, s’était déplacé pour voir ce gros bébé de 160 kilos à l’époque, tout en chair, graisse et glandes dé-régulées. Donny Hathaway, son arrangeur maison, qui l’avait vu la veille lui avait dit que cela en valait la peine et Curtis avait dit après le concert à Donny : « tu as raison, ça en vaut la peine ! » Quelques jours plus tard, Baby Huey avait signé chez Curtom de quoi se payer ses prochaines doses. C’était là tout le problème.
Curtom n’avait rien à se reprocher. On aurait pu penser qu'ils donnaient là à boire à un alcoolique mais ce n'était pas du tout cela. La vie d’un alcoolique consiste à apaiser sa soif. Tout est bon pour atteindre cet objectif inaccessible. La moindre manne est détournée de son esprit initial. Les Baby-Sitters, dont Mayfield ne voulait pourtant pas et qui étaient quand même venus dans les bagages de James, avaient du reste exigé que la future vedette passe par la case désintox. Melvyn Jones avait une anecdote pour illustrer le problème que posait James. Un matin, chez lui, il s’était levé, avait entrepris de se préparer son petit-déjeuner. La veille, il faut expliquer que James avait dormi chez lui, c’est ça l’histoire, je raconte toujours dans le désordre. Donc, Melvyn s’était servi un bol de lait, un verre de jus d’orange. Peut-être quelques toasts parce qu’il était bon mangeur. Il s’était assis, après avoir posé sur la table sa boite de céréales et quand il avait versé ses rice krispies dans le bol (ou une autre connerie cancérigène du même tonneau), un gros sachet de poudre était tombé avec, au milieu du lait, qui avait giclé du coup jusque sur son t-shirt. Et c'était là le lot commun des Baby-Sitters. James se baladait avec ses petits sachets partout et il les rangeait où ça lui chantait. Des sachets de poudre dans les boites de céréales, les timbales de café, les futs de grosse caisse, les mallettes d’instruments, les pochettes de 33 tours et de 45 tours, et bien sûr dans les poches des frocs des autres. Baby Huey, ce gros canard gentil mais complètement con ne pensait même pas à utiliser sa couche-culotte pour planquer son matos.
Si la désintox était un passe-conduit pour la cleanitude, mon frère, ça se saurait, et les cliniques, les hôpitaux psychiatriques, les instituts privés – restons sérieux, Baby Huey n’avait pas les moyens de se payer ce genre de résidence curative ultra-chic – feraient faillite. L’échec fut donc patent. Pendant quelques semaines, James tint la came à distance raisonnable avant de s’y abandonner à nouveau, pire larve qu’avant, comme le type sans fierté, sans orgueil, sans honneur qu’il était devenu. Ces quelques semaines de répit avaient suffi pour permettre au groupe d’enregistrer quelques titres pour son premier album. Puis, ce fut le retour à la case départ et le retour du manager de James Ramey devant la porte d’une chambre d’hôtel absolument semblable à des milliers d’autres ; ce qui donnait l’impression d’une mise en abyme, comme lorsque plusieurs miroirs se renvoient le même reflet à l’infini. Comment savoir dès lors si nous étions proches de midi, du soir, quel était le jour de la semaine, si nous n’étions pas une réminiscence d’un autre temps, coincée dans une autre dimension.
Rien.
James avait toutefois ses moments, se disait parfois son manager. En studio, Baby Huey et les baby-sitters avaient enregistré une version à tomber d’A change is gonna come. C’était tout bonnement une merveille. Une des versions les plus habitées qu’il avait jamais entendu et il y en avait eu des chapelets. Elle n’avait pas la mélancolie de la version de Sam Cooke, pas le charme un peu suranné de celle d’Otis. Elle était simplement plus furieuse, plus éreintante, plus crispée. Les temps vont changer, la roue va tourner. Quelque chose est en train d’éclore. Ce n’était plus un vœu. Avec James, c’était une invocation, un pousse-au-crime. Baby Huey avait ce talent là. Cette capacité là. Après les paroles usuelles, Baby Huey évoquait ses expériences de camé, d’une voix calme, lucide, posée. L’espérance chez lui, allait très loin. Devenait une donnée réelle, matérielle. Mais elle était aussi amère qu'une coupe de ciguë, c’était là le psaume du camé qui jurait de se reprendre, de changer de vie, alors que tout le monde savait que c’était là une chimère. Un mensonge de plus. Je vais changer, je vais en finir avec l'héro, je finirai comptable et j'aurai un pavillon en banlieue et un chien. En le voyant, on aurait pu croire que ce type là pouvait grogner comme un ours. Ça surprenait de l’entendre simplement crier, sans véritables effets de résonance, avec une simplicité – une naïveté presque – absolument désarmante.
« Ouvre, James ! Bordel, il fait un froid d’enfer dehors ». Le manager regarde par la fenêtre, les stores sont baissés comme le gérant l’a dit, il plisse les yeux pour regarder entre deux lames déglinguées mais l’intérieur est plongé dans la pénombre. Cela fait maintenant dix bonnes minutes qu’il tambourine à la porte, comme ça ! Une vieille nympho est sortie sur son perron – si on peut appeler ça un perron – en chaussons et en petite culotte. Elle regarde le manager s’affairer contre la porte. Elle sourit acerbe. Le gras de son bide lui retombe sur le haut des cuisses. Ses nichons débordent salement de son soutien gorge pointu. Elle a les cheveux gras, plaqués sur le crâne, elle fume une cigarette mentholée qui empeste la vieille usine de pesticides. Le manager la regarde et lui dit : « il va ouvrir, cela ne prendra plus trop de temps, il faut qu’il émerge », et il grimace et ajoute : « désolé du dérangement ». Elle expulse de la nicotine reconstituée menthe dans sa direction - maintenant, ça sent la déchetterie - lève le menton, se gratte une de ses aisselles poilues, pleine de plaques rouges, et rentre chez elle, et claque sa porte. « James, je ne vais pas enfoncer la porte tout de même, lève ton gros cul et viens m’ouvrir, merde ! » D’autres gens devant leur porte maintenant commencent à se plaindre du bruit. On peut déjeuner tranquille ?, ce genre de couplets ! Le manager répond : « m’emmerdez pas ! » Puis il s’éloigne en maugréant : « je vais demander au taulier de m’ouvrir cette saloperie de porte, plus vite que ça... tu m'emmerdes, James, tu m'emmerdes ! »
James avait enregistré Hard Times aussi, une chanson de Mayfield. Une belle chanson, aux paroles subtiles, dans la veine de ce que Mayfield faisait de mieux. Faire ce disque était aussi agréable que subir un lavage d’estomac. Il y avait de splendides choses et d’autres trucs un peu vaseux. Comme cette reprise de ce tube niais : California Dreamin’. Ou des instrumentaux un peu faiblards. Et Mayfield qui commençait à se dire qu’ils ne parviendraient pas à enregistrer un disque digne de ce nom. Et des membres des Baby-Sitters qui rendaient leur tablier. Et Mayfield qui parfois, pour atténuer tout ça, consentait à dire que si on en restait là, l’album vaudrait pour ces quelques petites pépites. Largement mieux que pas mal de merdes qui inondaient le marché si juteux de la musique noire américaine. Curtom se battait pour ça, pour que les noirs puissent faire leur musique sans singer les blancs comme chez Motown ; chez Motown, c'était : bien se tenir, connaitre l’usage de toutes les différentes fourchettes et couteaux, porter de jolis vêtements, avoir les dents blanches, danser gentiment, être noir à l'extérieur et blanc partout ailleurs jusqu'aux intestins. Mayfield n’était pas le seul bien entendu à espérer contrer cette lame de fond et il ne portait pas cette revendication comme une pancarte sans piquet autour de son cou du matin au soir, mais c’était là l’esprit de la chose et tout le monde le savait bien. Ce que chantaient crûment Baby Huey ou les Impressions (qui faisaient partie du même label) sans prendre de gants, le disait encore mieux.
Le gérant fait la gueule quand il voit revenir le manager. Il marmonne : « aAors ? » Alors, le manager lui dit que le poulain n’ouvre pas. Le gérant demande si James ne serait pas du genre parano à cause de la came, du genre à se barricader, à se planquer dans un placard avec un 22 long rifle chargé à bloc et à tirer sans crier gare sur tout ce qui bouge. Le manager répond en haussant les épaules : « m’a jamais fait ça, mais la came, on ne sait jamais ce que ça peut faire, on ne peut jamais prévoir le coup d’après ». Et ça parle au gérant ce truc du coup d'après, parce qu'il joue aux échecs avec d’autres traine-savates dans son genre le dimanche après-midi, dans un parc non loin de la résidence. Les coups d’après de certains, il les lit sur leur visage. La came n’a rien à voir avec les échecs, comprend-t-il. Aux échecs, on joue l'un contre l’autre, avec la came, on joue jamais que contre soi. Il dit : « Je peux peut-être vous ouvrir la porte. Même si c’est risqué, je préfère ça que les flics… » Le manager dit : « Merci. C’est gentil de votre part, je suis désolé pour tout à l’heure. » « Pas grave, j’ai poussé le bouchon », dit le gérant en prenant un petit trousseau de clés sur son tableau.
« Vous me laissez le temps de prendre mon manteau ? », demande le gérant. Et le manager fait oui de la tête. Ils font le chemin ensemble, réconciliés, comme deux vieux amis, le gérant serré dans une espèce de duffle-coat rapiécé, le manager l’estomac grouillant de la mi-journée. Ils échangent des banalités, devancés par leur haleine qui s’évapore dans le froid. La chaussée est humide et la résonance de leurs pas a ce son mouillé qui donne l’impression de retenir des échos. Devant la porte de James, le gérant sort son trousseau. Il ouvre la porte qui valdingue en grinçant, bute contre le mur et revient. Le manager la repousse de la main. Sans dire un mot, sans regarder le gérant, il remonte le petit couloir qui mène à la chambre. Dans la pénombre à laquelle il ne s’est pas encore habitué, il distingue légèrement les contours de la silhouette énorme de James. Des instruments de camés qui scintillent légèrement sur la table de nuit. Une pantoufle à ses pieds. Bien campé sur ses jambes, prêt à toutes les extrémités, respirant à peine à cause de l’atmosphère de la chambre saturée d’odeurs de tabac, de sueur et d’aliments frits, il dit d'une voix volontairement tremblotante : « Allez Lazare, lève-toi et marche, il y a des gens qui comptent sur toi ! »
James Ramey, dit Baby Huey, est mort d’une crise cardiaque (et non d’une overdose) ce 28 octobre 1970. Son corps fut découvert vers midi par son manager. Quelques mois plus tard parut son seul et unique disque ; The Baby Huey Story : The Living Legend. Cet album eut peu de succès lors de sa sortie. Il est aujourd’hui considéré comme un des plus grands disques de musique soul jamais enregistrés.