lundi 12 septembre 2011

Le dépôt-vente de la nation

A chaque fois que quelque chose meurt en France, Le Front National le récupère. Jeanne d'Arc par exemple. La grande réussite de Jean-Marie. Dès que je croise une statue de la Pucelle d'Orléans qui entendait des voix (ce qui fait quand même beaucoup pour une seule femme), je pense désormais immanquablement à qui vous savez. L'Eglise catholique a bien béatifié cette sainte résistante en 1909 mais il en faudrait plus au Front National pour qu'il renonce à ses actions sur le mythe. Dans le capital de Jeanne d'Arc E.I.R.L. la famille Le Pen détient aujourd'hui plus de 50% des parts et, c'est un peu comme pour la maison de St Cloud, on ne saura jamais si l'héritage est valable.

Il y a aussi les auteurs qui ne sont lus par personne. Les Rebatet, Brasillach (dont le nom me fait sottement penser au sort funeste de Jeanne d'Arc) ou Drieu. Je suis certain que si tout le monde lisait Drieu, le Front National n'en aurait rien à branler de ses livres, comme il se désintéresse sans scrupules de Nimier ou de Céline. Ce qui intéresse le FN, ce sont les écrivains tombés en désuétude ; les autres sont délaissés. Vous pouvez avoir confiance en eux pour en exhumer d'autres ; ces mecs sont carrément des rats de bibliothèques.

Il y a aussi les rois de France, les meneurs de croisade, le rite tridentin (spéciale dédicace à qui se reconnaitra), les historiens confidentiels, les campagnes et les églises de campagne de préférence en ruines, la science d'avant la découverte de l'ADN, le pain poilâne, la pelure d'oignon, l'Algérie Française, l'Indochine...

Et puis, il y a bien sûr le Franc. Le Franc, vous souvenez-vous ?, devenu seule et unique monnaie du F.N. ; rase-campagne de communication à l'appui. Marine sur les berges parisiennes, le vent fouette ses joues roses de blonde replète, "regardez bien derrière vous", dit-elle aux journalistes bien serviables (mais critiques le dimanche) qui se sont déplacés pour l'occasion, et lorsqu'ils se retournent, c'est pour constater que quelques militants jettent des centaines de faux billets d'euros par dessus un pont de la Seine situé quelques dizaines de mètres plus loin. L'opération coup de poing que voilà, mieux que l'apéro saucisson-pinard ! Au F.N., c'est bien connu, on adore jeter les trucs qu'on n'aime pas dans la Seine.

Je pense cependant que le F.N. pourrait aller plus loin en organisant des fêtes du Franc, un peu sur le modèle des fêtes médiévales. Dans les fêtes médiévales, on voyage dans le temps à peu de frais, on enfile des costumes ridicules, on fait semblant de ne pas reconnaitre son voisin, les femmes portent de grandes robes pourpres et des voiles, et les hommes des culottes bouffantes, et des armures, on joute, on boit, on crache du feu, il faut remercier les grands-mères qui ont fait les couturières pour l'occasion. Dans les fêtes médiévales, on fait cuire du cochon en riant, et l'on reprend en cœur des chansons gaillardes, tendrement édulcorées, les petits enfants fuient devant ceux qui se sont grimés en gueux ou en mendiants, et l'on s'échange de fausses pièces d'or en souriant. Et l'on se rassure en se disant que la Peste a heureusement disparu. Une fête du franc, voilà donc qui serait parfait pour le F.N. qui aime donc tant les choses mortes. Il y aurait des accordéonistes, des gens déguisés en Jean-Paul Belmondo dans Peur sur la Ville ou en Antoine Pinay. Les gens forcément ravis déambuleraient entre de grandes et majestueuses haies de troènes vêtus de t-shirts à l'effigie de la Semeuse. Ils iraient chercher leurs baguettes de pain dans de vieilles boulangeries d'antan reconstituées avec soin. Ils demanderaient une baguette, Madame, et la boulangère leur répondrait 1 franc cinquante, Monsieur et plus loin, un stand serait installé pour que chacun puisse se faire quelques tartines de pâté ou de St Moret, quelques chaises de la meilleure vannerie pour s'étendre et lire au soleil Le Bolchévisme contre la Civilisation de Rebatet. Ce serait parfait.

C'est ainsi qu'est le FN. Le parti des choses mortes. Une chose meurt, c'est au F.N. qu'il doit appartenir. Le F.N. n'est même pas vraiment un cimetière. Il est mieux que cela. Le F.N., c'est le dépôt-vente de la nation.

6 truc(s) extra en plus:

Didier Goux a dit…

Il y a surtout que le FN ne trouverait à peu près rien pour y faire son beurre, dans les romans un peu mollassons de Drieu.

En ce qui concerne Rebatet, je recommande tout de même son excellent livre (collection Bouquins) : Une histoire de la musique.

À part ça, il ne me paraît pas ridicule, même si c'est le plus souvent inutile, de se pencher un peu sur ce qui est tombé au bord du chemin.

Suzanne a dit…

Ha ha ha !
Un PELERINAGE du franc, qu'il nous faudrait!

Bravo pour le couplet sur Rebatet and co. Il y en a d'autres du même tonneau, et ce n'est pas qu'ils soient inintéressants, moins bons écrivains que d'autres, mais c'est la façon dont on te les amène dans les articles de presse ou les billets de blog de p'tits fachos. Plus hypocrite et chafouin, il n'y a pas. On ne va pas te dire sur son blog qu'on s'est fadé huit cent pages d'antisémitisme ou de nazisme, et que finalement c'était le bon temps et qu'on le regrette, au moins on pouvait dire ce qu'on pensait de ces youpins véreux en ce temps là. Non non non, alors pas du tout. On va te parler du STYLE. Du grand style français, unique, inimitable.
Il y a des types qui sont capables de faire des blogs où ils causent de leurs auteurs favoris (pris dans la gamme des antisémites collabos, du plus light au plus absolutiste)rien qu'en choisissant des passages où il est question de printemps, de petites fleurs, de travail des champs, des mains calleuses de l'ouvrier ou du paysan, ou de la l'élégance si française de madame la baronne quand elle mettait sa robe bleue pour danser avec ses fermiers le soir de la Saint-Jean.
Rester dans le non dit gracieux entre gens qui se comprennent, et ne pas se mêler à la populace lectrice de romans d'aujourd'hui. Et quand ces blogueurs interviennent sur d'autres blogs à grands coups de citations d'auteurs qui ont eu quelques ennuis à la Libération (ah, la canaille communiste!), ils réagissent comme des chats mouillés et comme des martyrs de la liberté d'expression si on leur demande pourquoi ils n'ont jamais d'autres références.

Suzanne a dit…

huit cents, pardon.

Dorham a dit…

En l'occurrence, il ne s'agit pas de "se pencher un peu", ou d'être allergique à toute forme de nostalgie, il s'agit de récupération, et de récupération idéologique qui plus est. Suzanne a raison par ailleurs de mettre à jour la relative hypocrisie qui prévaut à l'occasion...

Entre se pencher et vivre dans une réalité parallèle où le présent serait aboli, il y a une marge importante. Et oui, que ce soit dit, je trouve les fêtes médiévales absolument ridicules... Tout comme cette espèce de fascination pour le franc.

Stef "hammerandropov" Grangier a dit…

Bon sang, je ne savais pas que ça prenait autant de place partout, les choses mortes.

Dorham a dit…

C'est l'exigence du recyclage !