mardi 29 novembre 2011

Le pugiliste au repos


Trois combats. Voilà ce que l’on retient de la carrière de Joe Frazier. Trois combats sur trente-sept, soit moins de dix-pour-cent de tout ce temps que Frazier passa sur le ring à donner des coups et à en recevoir. Trois combats électriques, symboliques, psychologiques, sanguinolents, hystériques, tous livrés contre Mohammed Ali, du temps de sa splendeur. Il en gagna un, perdit les deux autres, et finalement tout le reste.

Il n’y eut pas dans toute l’Histoire de la boxe d’oppositions plus violentes que celle qui présida à chacune des oppositions Ali/Frazier ; ce furent des terribles combats, en vérité des combats de chiffonnier, rappelant la furie vengeresse des bastonnades de rue ou le jusqu’auboutisme barbare des luttes à mort auxquelles se livraient les gladiateurs de l’Antiquité sous les vivas de foules assoiffés de sang frais. A Manille, lors de leur troisième et dernier combat, Frazier ne cogna pas le visage d’Ali pour remporter une victoire de prestige. Le gain de la ceinture mondiale ne lui importait plus, cet attribut de mauvais goût pour nouveaux riches, incrusté d’ors et de diamants, n’avait plus la valeur symbolique d’autrefois. L’opposition allait bien au-delà du cadre étriqué d’un simple sport. Elle était intime. Semblable à un vieux compte que l’on souhaiterait par dessus tout régler. Au-delà de l’honneur, de la raison et même de l’humanité. Frazier, ce soir là, se rua sur Ali les yeux injectés de sang, les mâchoires serrées, comme un démon vengeur, dans l’intention de le tuer, purement et simplement. Quand il évoqua ce combat quelques décennies plus tard, dans un documentaire intitulé « Ali-Frazier, des coups au-delà du ring » il n’éluda rien de cette triste vérité. Ressassant frustrations et aigreurs – sentiments qui ne le quitteraient qu’à sa mort – il confessa n’avoir cherché rien d’autre ce soir là qu’à faire mal, à détruire, à causer chez Ali des dommages irréparables. Et il crut avoir atteint son but quelques années plus tard lorsqu’il fut révélé au monde qu’Ali était atteint de Parkinson. C’est une chose terrible que de se réjouir de la maladie d’un homme, plus encore de se réjouir secrètement d’en être la cause. Mais c’était bien là ce qui permit à Joe Frazier de trouver une sorte d’apaisement. Un apaisement dans la cruauté. Une victoire au-delà de la victoire. L’injustice avait fini par cesser de harceler sans relâche le même infortuné. Après avoir tourmenté l’âme de Frazier, elle tourmentait le corps et les neurones d’Ali, ce monstre d’orgueil et de mégalomanie.

Quand Joe Frazier devint champion du monde, il le devint tout d’abord par défaut. Ali, champion jusqu’alors incontesté des poids lourds n’était plus là. On lui avait retiré sa licence et on l’avait déchu de son titre parce qu’il avait refusé de servir la Nation au Vietnam. Alors engagé aux cotés d’une autre nation, la Nation of Islam, manipulé voire téléguidé comme un jouet par les séides mal intentionnés de l’Honorable Elijah Mohammed, jamais à court d’idées pour promouvoir le mouvement, il avait sobrement déclaré qu’aucun Viêt-Cong ne l’avait jamais traité de sale nègre. Ce n’était sans doute pas contestable. L’absence présupposée de racisme chez les asiatiques l’était sans doute beaucoup moins. Personne n’était là cependant pour leur demander ce qu’ils pensaient des hommes noirs. Les viêts n’étaient donc pas-xénophobes par contumace. Tandis que Frazier promenait en tout cas son corps noueux et râblé sur les rings, balançait ses membres raccourcis dans la gueule de ses opposants, Ali menait un autre combat, judiciaire celui-là, long et épuisant, pour récupérer ses droits. Il les recouvra en intégralité au bout de 4 ans de procédure, en 1971, sur décision de la Cour Suprême. Le conflit était déjà bien enlisé, la contestation nationale n’était plus l’apanage de quelques musulmans noirs revanchards rêvant d’en découdre avec l’homme blanc. Ce fut donc cette vacance teintée d’injustice qui permit à Frazier d’unifier le titre de champion du monde des poids lourds. Le boxeur s’était alors révélé et avait surclassé la plupart de ses adversaires. Buster Mathis, Manuel Ramos, Oscar Bonavana – une bête à la trombine cabossée qui tint ferme sur ses guiboles jusqu’à la décision des juges – Jerry « l’Arlésienne » Quarry – le grand espoir blanc de l’époque fauché aux portes de la gloire – et Jimmy Ellis passèrent à la moulinette, mangèrent du crochet du gauche en veux-tu en voilà ! Seul Ali manquait alors à l’impressionnant tableau de chasse de la nouvelle star de la boxe mondiale.

Qui était Joe Frazier ? Pas un gouailleur, pas un type arrogant. Pas un type bien à l’aise sous les lumières. Pas un type intelligent. Un type humble, taciturne, de condition modeste, à la langue modeste, fils de métayers pauvres, ancien apprenti-boucher de Philadelphie découvrant la boxe par hasard comme on découvrait avec sa première mandale sur la joue que la chose avait tendance à vous engourdir pendant quelques secondes. Un petit au royaume des grandes perches aux triceps hypertrophiés. Un boxeur sans élégance particulière dont les qualités principales était de parvenir à encaisser les coups les plus durs sans broncher et de harceler ses adversaires sans relâche. Frazier avait de la pierre dans chaque gant. Tel était son style, guerrier, ultra-violent, impossible à imiter si vous n’étiez pas Frazier himself, un style sans légèreté, sans art. Brutal. Un style de rue. De type qui lutte pour sa viande. Frazier détalait dans les rues mal famées de Philadelphie en jogging troué et finissait son footing en escaladant les marches du Museum of Art. Frazier s’entrainait comme une bête. Frazier durcissait inlassablement ses phalanges – s’il en était besoin – en bourrant de coups de poings d’immenses quartiers de viande gelée. Exactement comme dans le film à suites de Stallone qui narrait la rédemption d’un boxeur (blanc) raté de la Ville de l’Amour Fraternel et qui s’inspirait de ses méthodes d’entrainement et du lien qui unissait le boxeur à sa ville. Car si Frazier était un type de rien, il ressemblait à sa ville d’origine comme se ressemblaient deux gouttes d’eau. Philadelphie n’avait pu croitre sereinement à l’ombre de New-York. Frazier se briserait bientôt sur le mythe que Mohammed Ali érigeait à sa propre gloire.

Frazier ne craignait pas Mohammed Ali. Frazier ne craignait personne. C’était aussi ce qui lui avait permis de forger ce style. Il n’était toutefois pas question pour lui d’être plus longtemps ce champion au rabais couronné en l’absence du roi qu’on avait injustement destitué. Il soutint donc publiquement le déchu dans sa reconquête du droit de boxer. Ali ne s’en souvint pas ou fit mine de ne pas s’en souvenir quand il recouvra sa licence et que le combat fut mis sur pied. Il endossa sans se faire prier le costume du champion revenu de l’Hadès récupérer son bien. Il méprisa ouvertement Frazier, de toute sa commune hauteur, il se moqua de lui en public, lui servit les mêmes débilités qu’il avait déjà servies à d’autres boxeurs moins aériens que lui, moins élégants que lui, patauds et lourds, qui n’avaient que leur endurance au mal et la force de leurs poings pour faire la différence. Il y avait eu Sonny Liston autrefois, ce colosse noir vendu à la pègre et camé jusqu’aux dents, et Ali avait signalé au monde entier sa remarquable laideur. Frazier devint naturellement la nouvelle cible du grand pitre. Moquer sa lenteur, ses mouvements sans amplitude, frisant la pantomime, sa démarche gauche semblable à celle d’un mort vivant sur un ring. Ricaner en traitant Frazier de gorille. L’injustice avait rendu le Roi injuste. Oublieux des services qu’on lui avait rendus. Le petit potentat médiatique moderne qui se faisait appeler Ali méprisait son adversaire, comme on considérait le petit usurpateur à déchoir, à peine digne de finir les restes de Sa Seigneurie.

Parmi les différences qui permettent de distinguer Frazier d’Ali, la plus évidente est sans doute celle qui correspondait à leur façon de vivre et d’appréhender la boxe. Pour Frazier, la boxe était un moyen d’assurer une subsistance. S’il aima jamais ce sport, ce ne fut sans doute qu’à travers les valeurs d’humilité et d’efforts qu’il véhiculait ; valeurs héritées de son passé d’homme de rien, de ses parents désargentés. Et les seuls talents dont Frazier disposait pour l’honorer étaient des plus simples ; un menton en acier, deux massues en guise de poings. Un coup, le crochet du gauche. Ali, quant à lui, avait compris que la boxe changeait d’époque, que pour y régner en maître et faire gonfler les cachets, il s’agissait d’en faire un spectacle total. Un spectacle sur le ring. Un spectacle en dehors du ring. Un spectacle de poings et de verbe. Les journalistes venaient aux conférences de presse d’avant match en se marchant sur les pieds, ils se bousculaient en lui tendant des micros, ils quémandaient pour filmer quelques minutes de séance d’entrainement. Recueillir quelques bons mots. Et ils y revenaient parce que le repas qui leur était servi était copieux. Ils collectaient les fulgurances vulgaires d’Ali comme de petits scribes à la traine d’un pharaon de pacotille. L’investissement et la considération méritaient un amortissement. Il était nécessaire, parce que cela se concrétisait en argent frais, d’offrir au public quelque chose qui sortait de l’ordinaire. Les gens voulaient voir voler les coups, ils voulaient surtout voir des hommes se haïr, s’insulter, et à la toute fin se combattre à mort, les spectateurs voulaient voir se mêler la sueur de deux implacables ennemis. La sentir. Voir gicler des éclaboussures de sang sur le premier rang. Les spectateurs voulaient la Guerre de Troie sur le ring, Achille et Hector se filant une peignée homérique. Ali le savait et il savait l’effet qu’avaient ses déclarations sur l’action du tiroir caisse. Mieux, il savait que le boxeur n’était plus que cela. Un tiroir à caisse, une bouche grande ouverte conçue pour avaler des billets. Il serait sans doute hâtif de penser qu’Ali n’était finalement qu’un sale type, sans honneur ni droiture. Il remplissait simplement son rôle, tel que nos instincts les plus bas lui avaient assigné, dans ce grand barnum médiatique que devenait progressivement la boxe. Frazier symbolisait en quelque sorte la boxe d’hier. Ali préfigurait celle de demain. Plus tout à fait un sport, encore moins un art noble. Une grandiose pitrerie. Un opéra déjanté pour psychopathes en smoking de location. Frazier ne pouvait comprendre les raisons qui poussaient Ali à le traiter de la sorte alors même qu’il avait été l’un des seuls à le soutenir dans son combat judiciaire, en dépit de toute l’idéologie vaseuse que tout ce foutoir dissimulait. Ali quant à lui ne pouvait pas deviner – parce qu’il n’était pas programmé pour cela – qu’un boxeur puisse un instant prendre au sérieux ces gesticulations pour journalistes connivents. Qu’il ne puisse pas comprendre que ce qui se jouait là, c’était simplement le poids du bifteck qui échouerait prochainement dans leur gamelle. Ali était le Hamlet pugiliste qui avait compris que le monde n’était qu’un théâtre. Il haïssait son adversaire pour la forme, parce que c’est cela qu’on attendait de lui. Il était prêt à le haïr pour n’importe quelle raison, pourvu qu’on la lui fournisse. Frazier, quant à lui, jouait sa vie à chaque fois qu’il encaissait une droite en pleine mâchoire, à chaque fois qu’il envoyait un de ses poings dans le foie d’un adversaire, à chaque fois qu’il entamait un corps à corps. Visez où penche la balance. C’est cet abime de compréhension qui les séparait avant tout, plus qu’une haine atavique ou naturelle.

La première victoire revint à Frazier, à la surprise générale. Survolté comme l’était celui qui boxait dans la peau du challenger, il avait marché sans cesse sur son adversaire et l’avait traqué, pourchassé aux quatre coins du ring. L’avait épuisé, éreinté. Essoré comme une serviette tombée dans l’eau. Ce soir là, il atteignit son sommet, son zénith, son climax comme disent les ricains, ce que vous voulez, la quintessence de ce qu’il pouvait donner sur un ring. Il ne put à partir de cet instant de gloire là que glisser lentement vers le crépuscule. Et c’est un autre boxeur, Georges Foreman, qui amorça le déclin. Le crochet du gauche de Frazier filait des frissons à la populace quand il atteignait son but. Foreman était ce crochet gauche, cela et bien plus encore dans chacun de ses coups. Un Frazier décuplé, doté d’une force surhumaine. Un Frazier de presque deux têtes de plus. Un Frazier géant. Un Goliath, immobile sur ses jambes, qui faisait tomber des poings sur vous qui semblaient une pluie de météores. Après ce combat, cette boucherie en deux rounds devrais-je écrire, dans laquelle on vit Frazier décoller du sol par la seule force d’un uppercut, la rumeur de ce talent pur avait bruissé dans le monde entier. Là encore, nous changions d’ère. Foreman n’était pas un simple boxeur. Foreman était un tueur. Et quand ce fut au tour d’Ali d’aller au devant de la bête, tout le monde ferma les yeux. Malgré les pitreries grandiloquentes d’usage. Le combat fut organisé à Kinshasa, chez ce cinglé de Mobutu. On comprit dès lors que l’art noble était devenu l’art des bêtes sauvages. Il ne s’agissait plus d’une rumeur. Un repris de justice, Don King, un noir coiffé comme un échappé de l’asile assurait la promotion du combat, baptisé Rumble in the Jungle. C’était bien connu, les grands prédateurs étaient attirés par l’odeur du sang. Ali l’emporta toutefois sur Foreman, déjouant tous les pronostics. Le tueur alla au tapis à 12 secondes de la fin du huitième round et ne se releva plus. La troisième rencontre Ali/Frazier se déroula à Manille à peine un an plus tard.

Quelques mois avant d’envoyer Foreman au panthéon des tueurs déchus, Ali avait déjà pris sa revanche sur Frazier. Smokin’ Joe – tel était son surnom – avait laissé Ali vivre sa vie après cette défaite et il avait boxé de son coté. Sans gloire. Dans l’ombre. Et les observateurs mirent peu de temps avant de prononcer son inexorable déclin. Quand il fut question d’une belle entre les deux hommes, ces mêmes observateurs firent savoir qu’on ne la leur ferait pas. Ali était peut-être redevenu champion par on ne sait quelle grâce mais Frazier n’était plus que l’ombre de lui-même. Le gros du cachet était en effet pour Ali. 10 millions de dollars contre trois pour son adversaire. Des miettes ; ce genre de miettes que l’on donnait par compassion à une ancienne gloire le jour de son jubilé. Et puis Manille. Manille. Manille. Malgré la belle sonorité du nom… Manille était une tromperie. Ce que c’était : une île de merde, humide et pleine d’humeur. Un pays suintant, soumis au règne d’un dictateur timbré, des bestioles et des rampants. Don King, cet autre siphonné profond, était toujours là, ce petit truand reconverti s’incrustait dans le monde de la boxe et bâtissait un empire sur le cadavre encore chaud du noble art. Il avait encore trouvé un nom des plus clinquants pour le combat : Thrilla in Manila ! Une formule débile pour gogos. Les observateurs s’étaient plantés sur l’issue de la rencontre Ali/Foreman, ils allaient encore se fourvoyer en donnant Ali largement vainqueur d’un Frazier fourbu, plus assez vif pour combler son éternel déficit d’allonge. L’avant match fut un copié-collé de celui qui avait précédé la rencontre Ali/Foreman. Pitreries à répétition et dérapages raciaux au menu. Pour préparer son combat contre Foreman, Ali s’était installé à Kinshasa même. Il avait su se rendre aimable à la population locale. Leur chanter l’air du : « je ne suis pas un américain comme les autres, je suis un africain comme vous ; je ne veux plus être le Clay que l’on a voulu que je sois ! » Foreman, ce nouveau riche fadasse et incapable d’aligner trois mots n’avait rien fait pour ne pas camper la cible idéale. Ali avait insinué l’idée que Foreman était le boxeur du système, une sorte de bête à-plat-ventrée devant la domination blanche. Foreman avait débarqué à Kinshasa peu avant le combat, pas vraiment au fait de ce qui se tramait. Pensait-il sans doute qu’il n’était là que pour un simple match de boxe. Qu’il suffirait de dérouiller son adversaire. Sur le tarmac, on le vit descendre de l’avion tout en nonchalance, un mot pour personne, vêtu de fringues improbables, bagouzes aux doigts, une casquette à fleurs vissée sur le crane, et cerise sur le cup-cake, un berger allemand en laisse. Le berger allemand rappela opportunément aux ex-congolais l’ancien occupant belge et c’en fut fait des espérances de Foreman d’obtenir quelque soutien locale. Pendant tout le combat, les spectateurs hurlèrent comme des déments : « Ali, boma yé ! Ali boma yé ! » Littéralement, « Ali, tue-le ! » Et Ali, comme on l’a dit, descendit un Foreman extenué par la chaleur, par le manque d’air, préparé à tout sauf à cela, préparé à un combat de boxe et pas à la guerre psychologique…au huitième round.

A Manille, en plus du couplet sur le gorille qu’était censé être Frazier, on eut donc aussi le droit à celui sur le titre de champion de la cause noire. Ce couplet là chantait la gloire d’Ali le musulman et proclamait la servitude des Oncles Tom corrompus par l’impérialisme blanc, dont Oncle Frazier faisait désormais partie. Le même Frazier qui l’avait défendu parce qu’il avait refusé d’aller guerroyer au Vietnam. Le même Frazier besogneux, l’ancien tabasseur de quartiers de viande, l’ancien crevard de Philadelphie-la-mal-famée. L’ancien loqueteux sauvé par ses poings. Voilà pourquoi Frazier voulut tuer Ali ce soir là, devant un parterre de journalistes au contingent décimé. Il voulut le tuer parce que des gosses disaient aux siens, dans la cour de récré, que leur père était un gorille et un Oncle Tom léchant la raie des maitres blancs. Dans une atmosphère de sang. Par un matin étouffant et vicié. Ali monta sur le ring en se déhanchant comme s’il venait accomplir une formalité, faisant mine de s’emparer de ce trophée bidon que remporterait le vainqueur. Des pitreries jusqu’au bout. Pour ça aussi. Lui faire ravaler le moindre de ses mots. Et les rires des spectateurs qui soutenaient encore Ali, les philippins comme les zaïrois crachant sur Foreman, salissant non seulement le boxeur mais l’homme avant tout, Ali, ce petit escroc qui vous mettait dans sa poche mais n’aimait rien d’autre que lui et lui seul. Dominé dans les premiers rounds, Frazier tint bon. Entre le 5ème et le 12ème round, il se mit à avancer sur Ali sans distinction et il mit tant de force dans ses poings que la foule ne put dès lors que retenir chacune de ses respirations. Des coups dans les reins, des coups dans les côtes, des coups dans la poitrine. Dans les reins surtout. A sa hauteur. A hauteur des fondations d’un boxeur. Dans les reins donc, pile dans ce qui est vital. Ali ne plaisantait plus alors. Il reculait, le visage livide, les traits vers le bas. Au 13ème round, Ali redevint boxeur. Au 14ème round, c’est le protège-dents de Frazier qui valsa, le grand Ali presque plié en deux, les reins en bouillie, sauvait sa peau. Frazier cessa alors de rendre véritablement les coups, il ne fit plus guère que chanceler pathétiquement, balancer des crochets dans le vide, la bouche en sang, l’œil droit clos par hématome, le gauche mal fichu depuis toujours ne lui rendant qu’une vue partielle de l’homme qui était en train de le mettre à mort. C’est son entraineur d’alors, Eddie Futch qui pendant la pause entre le 14ème et le 15ème round retira les gants de Frazier et l’empêcha de reprendre le combat. On a le compte pour le sang, voilà les larmes. Elles coulèrent sur le visage de Frazier tandis qu’un Ali titubant levait les bras à peine une seconde, avant de faire un malaise et de répondre à un journaliste, assis sur un tabouret au milieu du ring. Quelques heures plus tard, hospitalisé, Ali n’eut aucune pitrerie à donner aux journalistes. Il évoqua le combat sous ces termes : « l’expérience la plus proche de la mort ».

La boxe est un sport barbare. Même pas un sport du reste. La dénomination de « noble art » semble avoir été conçue pour se moquer du monde. Les carrières de Frazier et d’Ali, entrecroisées, sont faites de violence, de cruauté, d’humiliations. Ces deux destins entrelacés s’éloignèrent mais continuèrent de se jauger de loin. Frazier redevint le gars besogneux de Philadelphie. Il remonta sur un ring pour affronter Foreman et se coucha de lui-même après cinq rounds. Il se réfugia dans sa salle de boxe et forma de jeunes boxeurs, dont son fils, qui ne fit jamais un vrai boxeur. Et sa fille qui, ironie de l’histoire, se fit dérouiller par celle d’Ali. Chaque jour, Frazier était là, à ruminer son ancienne gloire, à éponger le front de jeunes gars rêvant de gagner de l’oseille avec leurs poings, à passer la serpillère dans les vestiaires, à raconter des anecdotes à qui voulait l’entendre. De temps en temps, le vieux Frazier recevait des journalistes, ou des gars qui s’intéressaient à cette célèbre et mortifère rivalité qui l’opposait à Ali. Et à chaque fois qu’Ali recevait un hommage, une récompense, c’était un peu comme si Frazier se faisait retirer les gants encore une fois. A chaque fois qu’Ali était reçu comme un chef d’état œuvrant pour la paix des âmes, c’était comme si l’uppercut de Foreman lui écrasait à nouveau les côtes, le faisait encore une fois décoller du sol. Frazier était devant sa télé quand Ali alluma la flamme olympique lors de la Cérémonie d’Ouverture des Jeux d’Atlanta. Il ne voulait pas voir cela mais il regarda quand même. Il était comme un mari trompé qui regardait par l’entrebâillement d’une porte sa femme se faire tringler par son meilleur ami. En dépit de tout le mal que ça lui faisait. Ali tremblait de tous ses membres, comme une sorte de vieux débile et tous ces abrutis sans aucune mémoire pleuraient comme des veaux. Il fallait le voir pour le croire. Ali était devenu le symbole de la nation. D’une nation sur laquelle il n’avait cessé de cracher, qu’il n’avait cessé de vouloir diviser, blancs contre noirs, et noirs contre noirs, les bons contre les soi-disant mauvais, les résistants contre les soi-disant serviles. Cet instant là, honoré par la nation, il se l’était procuré sur le dos de gars comme Sonny Liston, Georges Foreman, et lui-même, Joe Frazier. En les humiliant, en détruisant leur réputation. Ali était doué pour ça. Il avait mis Kinshasa dans sa poche. Manille dans sa poche. Les journalistes dans sa poche. La Cour Suprême et à l’époque Frazier lui-même dans sa poche. En dernier lieu, c’est de l’histoire dont il s’était emparé.

Joe Frazier est mort le 7 novembre 2011 à Philadelphie. Ses funérailles se sont déroulées le 14 novembre à l'Enon Tabernacle Baptist Church de Philadelphie.


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Le documentaire : Ali - Frazier, des coups au-delà du ring

mercredi 16 novembre 2011

Ils ont choisi Barabbas

Le christianisme est-il à la croisée des chemins ? Je ne le crois pas. Il a à résoudre les mêmes équations depuis l’origine. Les soubresauts qui agitent l’océan catholique ces derniers temps voient s’opposer deux camps bien distincts. Celui de ceux que l’on appelle les fondamentalistes, par raccourci. Celui de ceux qui se rangent derrière l’autorité sacerdotale.

Le combat des fondamentalistes s’appuie sur un constat. Les traditions catholiques se seraient perdues, notamment par la faute du Concile Vatican II. La société, quant à elle, se serait fourvoyée, par le biais – entre autres choses – d’une coupable libéralisation des mœurs.

De l’autre coté, nous avons celui de ceux dont on moque la tiédeur, la soumission volontaire au diktat moderne. Celui de ceux qui n’ont pas rompu avec l’Eglise. Ce combat s’appuie à l’évidence sur d’autres valeurs. Il rappelle la nécessité d’humilité, à l’exemple du Christ qui consacra l’essentiel de son existence terrestre aux plus faibles, aux plus pauvres, aux plus démunis, à tous ceux que les sociétés humaines naturellement repliées sur elles-mêmes, refusaient de considérer, d’accueillir, de rencontrer. On le voit bien, ce combat, ne consiste pas à enfoncer des portes mais au contraire à les ouvrir grandes, il ne consiste pas à violenter les êtres et les pécheurs, mais à les écouter et à les comprendre. Parce que leurs péchés sont aussi les nôtres.

Cette opposition qui secoue l’Eglise catholique n’est pas nouvelle. Elle ne constitue en rien une croisée des chemins. Elle est aussi vieille que le christianisme lui-même. Elle est l’illustration du choix qui fut proposé au peuple juif par Ponce Pilate : la vie du Christ ou celle de Barabbas. Jean nous dit dans son Evangile que « Barabbas était un bandit ». Le terme bandit n’était pas un terme neutre à l’époque. Il ne servait pas à identifier le simple délinquant de droit commun. Il qualifiait les insurgés. Ceux qui remettaient en question l’autorité. Marc quant à lui nous révèle que Barabbas avait participé à une émeute et Luc qu’il était par ailleurs accusé d’avoir commis un homicide. Mathieu, quant à lui, affirme que « Barabbas était un prisonnier bien connu » ce qui en fait un véritable meneur de l’émeute, en quelque sorte une figure de la résistance.

Voici ce qu’écrit Benoit XVI à ce sujet dans le premier tome de son Jésus de Nazareth :

« Autrement dit : Barabbas était une figure messianique. Le choix entre Jésus et Barabbas n’est donc pas fortuit : deux figures messianiques, deux formes du messianisme s’opposent. Cela devient encore plus évident lorsque nous prenons en compte que « Bar-Abbas » signifie fils du père. C’est une désignation typiquement messianique, le nom religieux d’un des chefs éminents du mouvement messianique. La dernière grande guerre messianique des Juifs a été menée en 132 par Bar-Khobba, fils de l’étoile. Le nom est formé de la même façon, [avec] la même intention.

Chez Origène, nous trouvons un autre détail intéressant : dans beaucoup de manuscrits des Evangiles jusqu’au IIIe siècle, l’homme en question s’appelait « Jésus Barabbas », Jésus fils du père. Il se présente comme une sorte d’alter ego de Jésus, qui revendique la même prétention, mais de manière très différente. Le choix est donc entre un messie qui est à la tête d’un combat, qui promet la liberté et son propre royaume, et ce mystérieux Jésus, qui proclame de se perdre soi-même pour trouver le chemin vers la vie. Faut-il s’étonner que les foules aient préféré Barabbas ? »

Faut-il s’étonner qu’il se trouve encore des catholiques aujourd’hui pour préférer Barabbas, ajouterais-je donc ? Le chemin du combat est évidemment la solution de facilité. Bousculer, organiser des prières de rue pour provoquer l’athée de base, appeler l’autre à la vertu plutôt que soi-même, sont également des chemins qu’il est aisé et séduisant d’emprunter. En premier lieu parce que ces chemins sont extérieurs à soi.

Ce dimanche, j’ai vu un reportage que Canal Plus a consacré à ceux de la Fraternité Saint Pie X et de Civitas qui militent contre la domination d'une présupposée christianophobie organisée. L’abbé Beauvais, tête de gondole du mouvement, qui officie à St Nicolas du Chardonnet , y était interrogé par un journaliste qui lui faisait remarquer que l’usage de la violence se situait en contradiction avec le message chrétien. Se mordant les lèvres, manifestement prompt à la colère, piqué au vif, l’abbé répliquait d’un ton dur et haut : « le Christ a bien chassé les marchands du temple ! » On se serait cru au café du commerce et c’était un homme d’Eglise qui venait de faire cette réflexion. Quel respect pour les Évangiles que de les utiliser pour légitimer ses propres actions ! L'homme les avait sans doute étudiés, il avait sans doute lu attentivement une grande partie de leurs exégèses, il avait parcouru les textes des docteurs honoris causa qui ont fondé l'Histoire du catholicisme ; ce nouveau temple de l'esprit. Il ne distinguait pourtant dans ce geste que l'acte de résistance, de rejet, d'opposition. Réduire le Christ à cet événement, à cette colère, sans identifier son contexte, sans comprendre qu'ils s'inscrivirent dans la volonté d'établir la Nouvelle Alliance, on le voit bien, c’est le réduire à taille humaine, assujettir sa volonté à celle de Barabbas, son alter ego sauvé par la population. Les fondamentalistes ne se cachent donc plus de préférer Barabbas au Christ, le combat de Barabbas à celui du Christ, l’insurrection civile à l’insurrection intérieure. Ce choix, vieux comme le christianisme, ne voit pas au-delà du monde qui nous occupe, ne voit pas au-delà de nos propres existences. C’est un choix d’orgueil aussi, parce qu’il n’a de valeur que dans l’opposition, parce qu’il ne vaut que par le rejet qu’il suscite. Que serait ce Barabbas sans l’autorité romaine ? Il n’aurait aucun combat à mener, aucune cause à défendre. Le Christ, que les hommes n’ont pas choisi, et que certains refusent de choisir encore en prétendant promouvoir la vraie foi, défendait lui une cause qui n’avait pas besoin d’opposition pour être défendue - nulle opposition si ce n’est en soi-même - qui disposait en elle-même de sa raison d'être.

A la lumière de ces quelques éléments, les propos d’André XXIII à propos des fondamentalistes n’en semblent que plus justes et éclairés : « l’authenticité de la foi n’est pas de s’imposer par la violence. » La Foi ne peut pas être utilisée pour légitimer une lutte, comme le fit en son temps Barabbas, dont l’appel aux armes et à la désobéissance séduit encore le cœur des hommes.

mardi 15 novembre 2011

Avant d'aller dans le monde


Il y a dans le terme amitié quelque chose qui échappe à la compréhension. Le terme est imparfait, indéfini. Insaisissable sans une donnée complémentaire. Qu’est-ce qu’un ami d’ailleurs ? Une béquille, une balise, quelqu’un qui serait là pour vous quand vous en ressentez le besoin, quelqu’un qui vous écouterait, qui saurait vous rassurer ? Un ami, considéré de la sorte – conçu par soi et pour soi pour ainsi dire – ne serait donc rien de moins qu’un réceptacle élu parmi les autres pour déverser sa peine, ses frustrations, un objet quotidien à utiliser in extremis en cas de coup dur. La moindre tempête ne ferait qu'une bouchée de cette amitié là. Avoir un ami implique naturellement d'en être un soi-même. Si votre ami est pour vous une balise, il vous faut donc être une balise pour lui. On voit bien dès lors le possible déséquilibre qui peut éventuellement prévaloir dans ce type de relations, lorsque l'on voit notamment dans l’ami celui qui vous soutient avant de voir en lui celui qu’il faut soutenir.

Ce déséquilibre subsiste parce que le concept en lui-même est incomplet. Parce qu’une amitié n’en est pas une si elle n’est pas également complétée par la notion de camaraderie. D’un ami, il faut partager la condition. Un homme sans moyen ne peut pas être l’ami d’un homme riche, (et vice-versa) si ce dernier ne consent pas à abandonner tout ce qui lui donne l’illusion d’une supériorité. Ce que le Christ exigeait des hommes qu’Il rencontrait à l’égard de leur condition ne dément pas cette assertion. Aux êtres disposant de peu de moyens, Il demandait simplement qu’ils partagent ; qu’ils partagent selon leurs moyens. Mais des riches, Il exigeait bien plus. Il exigeait le dénuement pur et simple. A ceux-là, Il demandait de se dépouiller. Le Christ se disait l’ami de tous les hommes (y compris de celui qui allait plus tard le trahir, quelques minutes même avant l'arrivée des gardes) mais Il savait ne pouvoir l’être véritablement avec ceux qui avaient consacré leur vie aux honneurs les plus factices (l’argent, le pouvoir, l’orgueil, l’amour de soi, la reconnaissance) s’ils refusaient de s'engager sur le chemin du renoncement. Les riches, pour devenir ami des autres hommes selon le Christ, devaient tout abandonner. Sans limite ni restriction. Pour devenir amis de tous, les riches devaient en premier lieu se dépouiller, s'abaisser, adopter la condition de pauvre, de faible, d'humble, devenir pleinement camarade.

Steinbeck, avec Tortilla Flat, a écrit l’un des plus beaux livres d’amitié et de camaraderie. Un roman sans véritable intrigue, constellé de récits multiples. Une suite de paraboles et d’anecdotes morales. Tortilla Flat, c’est la vie de quelques camarades qui partagent à peu près tout. A peu près tout, parce qu’ils sont de ces hommes qui n’ont que peu à partager et dont on ne peut exiger le dénuement. Ils se volent parfois les uns les autres, et punissent sévèrement entre eux leurs larcins, ne se comprennent pas toujours, mais ils partagent la même condition, la même existence, le même vin, les mêmes repas, échafaudent ensemble ces coups tordus qui font le sel de l’amitié et de l’entraide. Les hommes que l’on y croise ne sont pas des saints, même s’il semble parfois qu’une sorte de voix intérieure les y fasse tendre. Ils regardent de loin la Loi, respectueusement, tout en comprenant qu’ils peuvent moralement s’en affranchir. Ils sont souvent grotesques, simples d’esprit, menteurs, affabulateurs, portés sur la bouteille plus que de raison, sur les femmes plus que de raison, ils se querellent, se battent, se réprimandent, mais ils ont la science de la rencontre et du don. Ils savent unir leurs efforts pour de justes causes, savent s'attendrir du mauvais sort d'autrui et connaissent d’instinct ce qui porte intrinsèquement les germes de la division : l’argent, la propriété, la passion amoureuse, l’égoïsme et l’indifférence.

Ce livre est bien sûr un livre de joie. Un livre de joie sainte. Pas un réquisitoire moisi en faveur de l'affliction ou de la pénitence. Ces hommes ne possèdent rien si ce n’est une maison dont a hérité l’un d’entre eux. Mais ils mesurent la chance qui leur est offerte. Cette maison, ces quelques murs, ils les partagent et les font résonner de rires, d'histoires, de beuveries et de sagesse. Cette joie, ils ne la trouvent que dans le partage, l’écoute mutuelle, la sagesse des paraboles, le dévouement, le vin, l’esprit d’aventure, en dépit de leurs imperfections, de leur bêtise, bien souvent confondante, de leur infantilisme, de ce qui parfois les fait retomber lourdement dans l’égoïsme pour toujours s'en relever. S’il en était besoin, ce roman simple, limpide et drôle, démontre bien que comme le Christ le pensait, l’amitié n’est rien sans camaraderie, sans le partage d'une même condition, que l’amitié est impossible sans dépossession - ne serait-ce que morale - mais qu’elle se dissout paradoxalement quand il n’y a plus rien à partager. Lorsque l'un des amis mourra, la maison sera du reste volontairement réduite en cendres, exclue de la vulgarité que constitue la propriété. Les amis d'hier, mélancoliques et privés d'une partie d'eux-mêmes, n'auront plus qu'à prendre la route, en empruntant chacun des chemins différents.