Aujourd’hui, nous entrons en carême.
Il s’agit seulement de mon troisième carême, puisque je n’ai pas reçu le baptême enfant mais adulte, à l’âge de 33 ans. Quand je me retourne sur ces 3 années et que je les regarde dans le blanc des yeux pour ainsi dire, je ne doute pas une seule seconde d’avoir fait le bon choix, même s’il me semble à bien des égards que ce choix s’est en réalité imposé à ma volonté. L’appel est fait à tous, il ne suffit que d’y répondre et d’avancer. C’est – il me semble – ce que j’ai fait, naturellement.
Être catéchumène à l’âge adulte, n’a rien d’évident. Ce cheminement n’a rien d’un long fleuve tranquille, pour employer une expression consacrée. L’institution catholique a cette particularité qu’elle exige du futur baptisé un véritable engagement, une compréhension de ce qui fait la nature profonde de la Foi Catholique. Elle ne cherche pas ainsi à embrigader mais à éveiller la conscience de celui qui demande le baptême. Et c’est un chemin nécessairement chaotique, difficile, un chemin à emprunter seul, parfois perclus de doutes, sans être certain d’être à même d’en venir à bout. Certains échouent, font marche arrière, renoncent, refusent d’affronter leurs dernières résistances. Parce que ces résistances sont en réalité bien confortables. Les agnostiques et les athées croient bien souvent que la Foi est un confort, qu’elle nait d’une sorte d’angoisse irrépressible. De la mort. De l’éventualité que nos existences n’aient aucun sens, qu’elles ne participent à aucun dessein. Rien n’est plus faux. La Foi n’offre aucun confort. La Foi est un combat, un combat à mener contre soi-même, un engagement qui vous engage bien sûr auprès de Dieu mais surtout auprès de tous les autres hommes. La Foi n’offre aucun confort, elle n’accorde aucun repos, elle ne dissipe jamais totalement les doutes, elle ne guérit pas de l’angoisse du néant, elle ne nous exonère pas de ressentir durement nos manques et nos carences. Bien au contraire, elle les accentue. Elle les rend plus vives. Parce que le croyant voit, parce que la découverte de sa Foi lui donne l’impression de guérir d’une forme de cécité, il ne ressent que plus durement ses échecs, conçoit de l’amertume en constatant la cécité dans laquelle évoluent certains de ses prochains. Cette cécité il la reconnait en effet et pour cause, elle fut la sienne pendant de nombreuses années. Pas de confort donc, mais un réconfort, dans la prière et dans l’absolue certitude que le pardon et la compréhension de Dieu dépassent l’entendement humain. Je comprends que ces considérations puissent sembler totalement étrangères à celui qui ne croit pas ou à celui qui doute. Ou à celui qui rejette les religions ou même les exècre. Je comprends qu’elles puissent même l’inciter à cesser séance tenante la lecture qu’il a commencé, s’il est parvenu jusqu’ici. Mon devoir de chrétien est néanmoins de les dire, d’en témoigner.
Mon chemin de catéchumène fut long et éprouvant. Il dura plus de 3 ans. Comme je l’ai écrit, il n’y a pas de chemin préétabli. Ce temps de préparation aurait pu être plus court, plus long, ou il aurait pu ne pas connaitre d’aboutissement, même si le terme d’aboutissement est mal choisi, le baptême étant davantage un commencement qu’une fin en soi. 3 grosses années pendant lesquelles on ne me ménagea pas et pendant lesquelles je ne ménageai personne, poursuivant les uns et les autres de mes questions saugrenues, absurdes, têtues ; oscillant entre incompréhension, peur de l’échec, colère et déni.
Mon premier vrai carême d’avant baptême fut éprouvant et émouvant. Éprouvants, les 3 scrutins des 3 messes dominicales précédant le dimanche des Rameaux. Devant toute l’assemblée, le catéchumène est appelé - par son prénom, c’est important. Il doit s’avancer devant tous, s’agenouiller sur les marches qui mènent à l’autel et il reçoit dans le creux de ses mains, l’huile des catéchumènes, symbolisant la lutte intérieure qu’il lui appartient de mener à bon terme. L’huile des combattants – des lutteurs romains – qui rend insaisissable pour l’adversaire. Cet adversaire malin qui est en soi-même et qui connait les mots du renoncement. Cette huile sentait bon l’eucalyptus. On m’avait demandé avant le premier scrutin de m’en frictionner joyeusement les mains, sans rechigner. Le diacre avait dit : « c'est triste de voir que certains s’essuient aussitôt. » Je frictionnais donc, ces trois dimanches, jusqu’à ce que mes mains redeviennent sèches, de longues minutes, non sans plaisir. Après la messe, l’odeur persistait toute la journée et je reniflais la peau de mes mains sans me lasser, jusqu’à épuisement. La Semaine Sainte, précédant le baptême fut aussi très dure et particulière. Elle me donna l’impression de mettre mes pas dans celui du Christ, de l’accompagner véritablement. Je me souviens avoir suivi l’office de la Passion à Saint-Louis d’Antin, majestueux édifice situé rue du Havre. Nous étions en plein après-midi. A mon arrivée, l’Eglise était déjà pleine. Je ne pus donc prendre place que derrière les bancs du fond, debout, à coté d’une femme enceinte qui sentait l’air frais et à qui personne n’eut l’idée de céder une place. Comme personne ne jugea bon de fermer les portes, j’eus beaucoup de peine à entendre le prêtre et les chantres. De la peine à suivre le déroulement de l’office. Tandis que l’on commémorait la Passion du Christ, j’entendais derrière moi les bruits de la rue, le murmure bourdonnant d’une foule indifférente qui vaquait à ses occupations quotidiennes, déambulant les bras chargés de sacs à l’effigie des grandes enseignes. Je parvins néanmoins à saisir la beauté solennelle de l’instant. Le sens profond du sacrifice que le Christ consentit pour nous. Et à ressentir une sorte de douleur intérieure, d’insondable tristesse.
Le matin de la vigile pascale, je me levai aux aurores et me rendis à l’Eglise, pour réciter le credo. C’est un passage obligé pour tous les catéchumènes. Je le fis ainsi mien, devant quelques paroissiens parmi les plus matinaux. La mine chiffonnée, les yeux légèrement chassieux, le nez pris par une sinusite particulièrement douloureuse, la gorge irritée, je m’appliquai à réciter ma profession de foi à très haute et intelligible voix. Le prêtre de la paroisse vint me voir après la petite cérémonie et en souriant de toutes ses dents, il me dit : « c’était vraiment très bien ! » Certains trouveront peut-être absurde (ou bien niais) de se sentir rasséréné par ce genre d’encouragements. Ces quelques paroles semblent banales et elles le sont sans doute. Les relations qu’entretient le catéchumène avec le prêtre qui s’apprête à le baptiser sont d’une nature qui fait retomber en enfance.
La vigile pascale fut d’une saisissante beauté. L’Eglise est habituellement plongée dans les ténèbres, ces soirs là, tandis qu’un grand bucher crépite sur le parvis. Les paroissiens y allument leur cierge et pénètrent dans l’Eglise, les uns derrière les autres en chantant. La beauté de l’Eglise St Médard, les soirs de vigile pascale, me bouleverse à chaque fois. C’est une très vieille Église, sans ors ni dorures. Une Église d’une merveilleuse simplicité. Le recueillement qu’elle inspire lors des vigiles pascales, dans ces ténèbres constellées de centaines de petites flammes dansant au sommet des cierges, ne peut laisser insensible. Lors de ces veillées, l’atmosphère devient véritablement sainte. Les lectures et les psaumes dévoilent toute leur profondeur. La forme rejoint ainsi le fond.
Cette vigile fut un peu différente des vigiles habituelles. Il y avait certes un catéchumène à baptiser. Un catéchumène qui recevrait le baptême catholique, la communion et la confirmation. Mais c’est le lot de toutes les paroisses qui baptisent en leur sein des catéchumènes. Mais il y avait aussi mon épouse au programme qui recevrait la confirmation et une bénédiction nuptiale fut également incluse par les bons soins du curé de la paroisse. Je me rappelle les propos d’un prêtre lorsqu’il apprit le déroulement de la vigile : « Mais alors, clama-t-il, vous dégoulinerez d’esprit saint… » Je ne peux exprimer encore aujourd’hui la vérité de ces sourires, de ces paroles, de ces marques de bienveillance, de cette joie exprimée par les uns de voir une bénédiction recouvrir les autres. Une joie que je ressens désormais quand je vois un adulte recevoir le baptême. Aimer son prochain, après cette vigile et l’aboutissement de ce chemin que j’avais emprunté plus de 3 années plus tôt, cette parole prenait tout son sens. Je ne puis davantage exprimer avec des mots ce que je ressentis lorsque l’eau du baptême ruissela sur ma tête ce soir là, ce que je ressentis lorsque les premières gouttes de vin dégoulinèrent en moi et s’éparpillèrent dans mes entrailles, ni la sérénité qui m’envahit alors, ni l’émotion que me procurèrent les paroles des paroissiens, visiblement touchés, par le couple que nous formions, mon épouse et moi, devant la communauté. Tout cela est indicible. Intime et personnel, non pas comme quelque chose qu’il conviendrait de taire, de cacher, mais comme quelque chose qui ne peut être véritablement compris que par soi et qui donc ne peut être fidèlement exprimé, détaillé, relaté. Les mots pour dire cela n’existent pas.
Nous entrons en carême. Me reviennent depuis ce matin ces souvenirs heureusement encore vivaces.
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Evangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 6,1-6.16-18.
Comme les disciples s'étaient rassemblés autour de Jésus, sur la montagne, il leur disait : « Si vous voulez vivre comme des justes, évitez d'agir devant les hommes pour vous faire remarquer. Autrement, il n'y a pas de récompense pour vous auprès de votre Père qui est aux cieux.
Ainsi, quand tu fais l'aumône, ne fais pas sonner de la trompette devant toi, comme ceux qui se donnent en spectacle dans les synagogues et dans les rues, pour obtenir la gloire qui vient des hommes. Amen, je vous le déclare : ceux-là ont touché leur récompense.
Mais toi, quand tu fais l'aumône, que ta main gauche ignore ce que donne ta main droite,
afin que ton aumône reste dans le secret ; ton Père voit ce que tu fais dans le secret : il te le revaudra.
Et quand vous priez, ne soyez pas comme ceux qui se donnent en spectacle : quand ils font leurs prières, ils aiment à se tenir debout dans les synagogues et les carrefours pour bien se montrer aux hommes. Amen, je vous le déclare : ceux-là ont touché leur récompense.
Mais toi, quand tu pries, retire-toi au fond de ta maison, ferme la porte, et prie ton Père qui est présent dans le secret ; ton Père voit ce que tu fais dans le secret : il te le revaudra.
Et quand vous jeûnez, ne prenez pas un air abattu, comme ceux qui se donnent en spectacle : ils se composent une mine défaite pour bien montrer aux hommes qu'ils jeûnent. Amen, je vous le déclare : ceux-là ont touché leur récompense.
Mais toi, quand tu jeûnes, parfume-toi la tête et lave-toi le visage ;
ainsi, ton jeûne ne sera pas connu des hommes, mais seulement de ton Père qui est présent dans le secret ; ton Père voit ce que tu fais dans le secret : il te le revaudra.