jeudi 29 mars 2012

Terrasse de l'hôtel Raphaël, 9h00 du matin



Il fait beau ce matin quoiqu’un peu frisquet. Je porte un jean dont le prix est indécent, une paire de Clarks semi-montante en cuir de couleur ébène et à l’intérieur, des chaussettes dépareillées, l’une beige, l’autre marron clair. Une veste bleue-nuit en velours et un t-shirt noir uniqlo sur lequel figure en surimpression la pochette du seul disque que J.R. Monterose a enregistré en leader (en 1956) chez Blue Note Records. Marie-Lou me fixe de ses grands yeux verts. Ses cheveux châtains reflétant la lumière du matin bouclent adorablement aux pointes. J’ai envie de lui demander combien de temps il lui a fallu ce matin pour obtenir un tel résultat. Je m’abstiens toutefois ; mieux vaut ne pas parler à tort et à travers, je m’en voudrais de déstabiliser la professionnelle consciencieuse qu’elle est. Marie-Lou porte un grand pantalon à carreaux qui s’évase à mi-cuisses, un chemisier très légèrement décolleté et un gilet verts, parfaitement assortis. Le pantalon est tellement large aux chevilles que je ne vois que la pointe de ses chaussures noires ; certainement des chaussures à talon. Je suis déçu de ne pouvoir savoir si elle a le pied fin ou non. Devant elle, sur la table, il y a une dizaine de petites fiches, disposées en éventail. Il y en a des jaunes, des roses et des parmes. Je tourne la tête un instant et je la vois sourire et rougir légèrement. Ma parole, elle en veut à mon corps cette petite. La vue de la terrasse de l’hôtel Raphaël, elle-même surprenante de verdure, est splendide. La lumière descend en flèches sur le sommet de l’arc de triomphe. On entend le murmure de la circulation, faible indice de l’agitation qui règne tout en bas. J'ai le sentiment illusoire que nous sommes en quelque sorte à l'abri. « On commence ? », demande-t-elle en m’adressant un clin d’œil. J’attends un peu avant de répondre, je sais comment économiser mes effets, je hausse les épaules, boit une gorgée de mon ristretto fumant et répond d’une voix très douce, quasi inaudible : « Je suis tout ouïe Marie-Lou. » Elle regarde ses fiches, se bande les yeux avec une main et pioche au hasard. La fiche est de couleur parme. Elle sourit, inspire profondément et se lance.

Marie-Lou Carpentier, journaliste chez Elle – Si vous pouviez partir en vacances avec un écrivain, qui choisiriez-vous ?

Dorham – Et bien ! Une terrible chose que le hasard. Une question bien offensive pour commencer, je me demande s’il ne serait pas judicieux que je commande sans plus attendre au barman un gin tonic - au diable les horaires et les convenances - afin de me donner du courage parce que je subodore qu’il m’en faudra pour vous affronter, sans grand risque de sortir vainqueur.

M.L. – C’est ainsi que vous voyez les choses ? Comme un affrontement ?

D. – Peut-être devrais-je plutôt répondre à votre première question avant celle-ci. Qu’en pensez-vous ?

M.L. – Comme bon vous semble. Attendez (elle fouille dans son sac, en sort un petit appareil noir, appuie sur un de ses boutons), voilà, le dictaphone vous écoute. Rien ne pourra nous échapper.

D. – Je ne sais qui je choisirais Marie-Lou. Serait-ce si amusant de partir en vacances avec un écrivain célèbre ? Faut-il qu’il soit vivant, Marie-Lou ?

M.L. – Vous êtes déjà parti en vacances avec un mort ?

D. – Non, vous avez raison, je suis bien stupide. J’en reviens à ma première question, alors ? Que gagnerais-je à partir en vacances avec un écrivain ? Les écrivains ont beaucoup de choses à écrire, mais c’est bien souvent parce qu’ils n’ont rien à dire. Ils sont souvent assommants, tristes et leur hygiène est très souvent douteuse. Mais il me faut choisir, je suppose, comme je vous vois, je devine que vous ne me laisserez aucune échappatoire. Et bien, je suppose que s’il me fallait choisir…de partir en vacances avec un écrivain célèbre…plutôt qu’avec vous… (Marie-Lou sourit de toutes ses dents) Je suppose que je choisirais David Lodge.

M.L. – David Lodge…

D. – J’aime bien ce type. Je n’ai pas lu grand-chose de lui. Thérapie, que j’avais trouvé très jouissif lors de la lecture, mais qui, je dois l’avouer, ne m’a presque rien laissé. Jeux de Maux, roman d’une cruauté remarquable qui raconte par le menu détail les péripéties de couples catholiques dans les années 50, 60. Et puis Hors de l’Abri, roman très autobiographique qui commence en plein blitz de Londres. Une merveilleuse chose que ce livre, sur l'enfance, l'adolescence, les premiers émois amoureux, la difficulté de devenir un homme, un très beau roman qui fait pleurer et rire, parfois en même temps. Magnifiquement écrit, ce qui ne gache rien.

M.L. – Vous partiriez en vacances avec un écrivain dont vous n’avez lu que trois livres ?

D. – J’ai aussi lu L’Auteur ! L’Auteur ! Un roman biographique sur un autre écrivain : Henry James. (Elle fait une moue d'impatience) C’est ce roman qui est décisif en ce qui me concerne. Pas seulement pour ses qualités d’érudition, réelles, mais plutôt parce qu’il donne des indications sur la personnalité de Lodge. Une personnalité multiple. Il y a quelque chose de très différent dans ce roman. Différent de ce que j'avais lu auparavant. David Lodge est un écrivain moqueur. Acide. Qui aime manier l’ironie. Son humour est très anglais, vous comprenez, plein d’autodérision, de philosophie. Dans Jeux de Maux, il y avait quelque chose de très cruel, une absence de retenue, une volonté de dissection, scientifique, très violente en fait. On retrouve cela, dans une moindre mesure, dans Thérapie. Dans L’Auteur ! L’Auteur !, cette cruauté parfaitement dosée a totalement disparu. L’ironie y est douce. Crémeuse. Tout y est subtilement esquissé. La personnalité de James nécessitait sans aucun doute cette approche, cette délicatesse. Il fallait cela pour aborder son choix de l’asexualité. Les sentiments très forts et très contradictoires que lui inspire l’absence d’une réelle reconnaissance. Les petits mensonges qu’il s’est raconté à lui-même pour continuer de vivre et repousser loin de lui cette homosexualité latente qui sommeillait en lui. Son appétit insatiable des choses mondaines malgré son intention déclarée de se consacrer essentiellement à la chose littéraire. David Lodge est certainement un homme très drôle, qui n’a pas peur des vérités, mais aussi, et c’est ce qui fait son charme si particulier, un homme éduqué, parfaitement au fait des convenances. Un homme qui sait parfaitement quand être bienveillant et qui sait comment utiliser cette bienveillance à bon escient. Bref, Monsieur Lodge est un anglais parfait.

M.L. – J’adore les anglais et j’adore l’humour anglais.

D. – Moi aussi, Marie-Lou, que de points communs nous nous découvrons en si peu de temps, n'est-ce pas ? Dans L’Auteur ! L’Auteur !, il y a une partie que j’affectionne tout particulièrement. Celle qui traite du fiasco d’une des pièces de Henry James : Guy Domville. J’aime beaucoup en littérature, ce processus qui vise à dilater le temps et à multiplier l’espace. Quelques instants seulement, dans la peau d’une multitude de personnages. Cette impression d’effervescence. De grouillements. L’humanité dans ce qu’elle a de plus… De plus…

M.L. – Humain ?

D. – Oui, tout à fait. Donc, cette troisième partie du roman. On y suit Henry James, bien sûr. A la fin de la deuxième partie, il formule la résolution de se laisser un an pour percer dans le monde du théâtre. Un an, c’est à peu près le temps qui le sépare à cette époque de la première de Guy Domville. Il y a quelque chose de très symbolique dans cet espoir qu’entretint James d’acquérir la reconnaissance du milieu littéraire par le biais du théâtre. Ces romans ne se vendaient pas très bien, vous savez... Et quant à ses nouvelles, elles laissaient froid. Et l’homme en souffrait, bien que ses ambitions littéraires en soi, l’incitaient à produire une littérature qui ne pouvait pas – à l’époque – être celle du plus grand nombre. Dans cette volonté de passer du roman à la forme théâtrale, il y a celle qui consiste à détruire les intermédiaires. Un courage fou, presque déraisonnable, une témérité inconsidérée en fait. Henry James, par ce vecteur, allait au devant du public parce qu’il ne venait pas à lui naturellement. Cette entreprise symbolisait ce pas en avant que nous faisons envers ces personnes rétives dont on souhaiterait capter l’attention, le désir, la considération.

M.L. – Un désir de chair, pour un homme l’ayant refusée toute sa vie…

D. – Tout à fait, Marie-Lou, c’est très juste. Un désir de chair. La chair, chez Henry James, passe par les mots, les applaudissements, les vivas, les félicitations, les articles laudateurs. Nous le suivons donc au théâtre. Refusant d’assister à la première, nous le retrouvons à une représentation d’Un Mari idéal d’Oscar Wilde, l’esprit ailleurs, bien sûr. Nous le voyons tourner en rond, se faire du mauvais sang, Lodge nous plonge dans ses tourments. Et nous suivons aussi les critiques de l’époque : Shaw, Wells en particulier. Et les amis de James qui viennent à la représentation. Et ces gens du poulailler qui le couvriront de quolibets et de sifflets. Parce qu’il s’imaginait, à la sortie de la pièce de Wilde, venir au théâtre, recueillir les applaudissements après avoir entendu ces L’auteur ! L’auteur ! qui les appelait usuellement sur scène. Il les entendit, ces appels, mais ils l’appelèrent pour pouvoir le conspuer. Terrible partie du roman. Terrible vie de l’artiste. Voilà. Voilà pourquoi je choisirais Lodge. Pour toutes ces raisons, la troisième partie de ce roman, cette délicatesse, ces petits traits qui font un ensemble, qui permettent de se forger une idée d’un homme, de ce qu’il fut intimement, sans voyeurisme, sans volonté hypocrite de s’immiscer dans une intimité. C’est un peu désordonné, mais c’est cela, pour cela que je choisirais Lodge. Ce n’est peut-être pas très sensé, ça ne vole sans doute pas très haut, mais je vous fais part de mes sentiments, Marie-Lou, je n’ai pas d’autres arguments que ceux-là.

M.L. – Et la seconde question ?

D. – Pardonnez-moi, j’ai perdu le fil.

M.L. – Voyez-vous notre entretien comme une sorte de lutte ?

D. – Mais tout est une lutte, Marie-Lou ! Ne le voyez-vous pas ? Un combat ! Tout ! Respirer est un combat. Tout n’est que combat. Il y en a simplement de plus agréables à mener que d’autres.

M.L. – Oh, Dorham…

mercredi 28 mars 2012

Bernadette, elle est très chouette



On a beaucoup parlé de l’affaire Bettencourt, de ses multiples ramifications, des démarches entreprises par sa fille – peut-être moins ingrate qu’on ne le pense à la réflexion – pour obtenir un droit de tutelle. On n’a pas assez parlé du financement occulte de la précédente campagne victorieuse qui porta Nicolas Sarkozy aux nues. Est-ce parce que ce fut le « pire jour de sa vie », comme il dit lui-même depuis peu – tout ça, c’est de la faute à Cécilia – ou parce que la presse n’est pas si à gauche qu’on veut bien le dire ? Je ne saurais répondre à cette épineuse question. Je n'en ai pas pas la compétence. Je ne suis pas un expert en expertise politique, moi. Il y a en tout cas un sujet que l’on n’a jamais abordé : la maltraitance des vieux. C’est pourtant bien de cela qu’il s’agit ; d’abus de faiblesse sur une vieille atteinte de démence.

Mamie n’a plus toute sa tête. Mamie a la mémoire qui défaille. Les souvenirs qui s’écaillent. Mamie est toutefois assise sur un pactole, ce qui la distingue de toutes les autres Mamie oublieuses – ce qui explique également pourquoi on ne l’a pas encore foutu en maison de retraite. Mamie a par ailleurs des amis qui ne lui veulent pas que du bien. Mamie a le compte en banque qui ressemble à un appartement plein de courants d’air. On y entre et on en sort sans faire de bruit, comme dans une Maison Close. L’argent de Mamie circule. Va de l’un à l’autre. S’échange, se refile sous le manteau. Se transbahute par valises en kevlar. Subventionne des artistes sans aucun talent. Des politiciens en campagne. Des gigolos sur le retour, des vieux beaux en costume cintré. Il y a des intermédiaires, des comptables soupçonneux, des domestiques indiscrets, des gens qui écoutent aux portes et des valets de parti qui finiront bouc émissaire, une distribution parfaite, étourdissante, pour une dramaturgie du pouvoir et de l’argent. Si j’étais la fille de cette Mamie là, je ferais tout, en effet, pour éviter qu’on ne profite d’elle et de son pognon. Tout cela est bien légitime.

En France, les vieux sont traités comme des chiens, les vieux sont traités comme des portes-monnaies, comme des vaches à lait. Puis, on s’en débarrasse comme de vieux meubles, quand ils ne peuvent plus nous servir ou quand leurs pis sont secs comme du bois mort. Et tout cela, dans l’indifférence générale. On les menace, on leur fait du chantage, on les use jusqu’à la trame, sans aucun scrupule. Dans l’indifférence générale, exactement ! Visez cette pauvre Bernadette, obligée de faire de la retape pour Sarkozy, sous peine de devoir régler toutes ses dettes sans l’appui de l’UMP (2,2 millions contractés par Jacques Chirac, dont 1,65 acquittés par le parti de la majorité présidentiel). Viens ici Mamie, dézingue mon opposant Mamie, va par là Mamie, pose-toi ici Mamie, souris à l’objectif Mamie, prends le train Mamie, et rejoins-moi là-bas Mamie, ça te rappellera l’époque des pièces jaunes. Chantage-sans-y-toucher, amicales pressions, intimidation peut-être. Si c’est pas de la maltraitance de vieux, ça, je ne sais pas ce que c’est alors… Et le Président nous reparle de dépendance ! Si c’est pas se moquer du monde…

mardi 27 mars 2012

Imbrication(s)


Jusqu’à quel point peut-on aimer ses enfants ? Les défendre ? Excuser leurs tares ? Leurs crimes ? Que feriez-vous si votre enfant se radinait chez vous avec le cadavre d’une joggeuse dans les bras ? Vous l’aideriez à planquer le corps ? A l’enterrer ? Seriez-vous prêt à vous parjurer éventuellement ? Continueriez-vous à aimer votre fils s’il était un violeur ou un assassin ?

Le père de Mohammed Merah a indirectement répondu à cette question (pour lui-même) en déclarant son intention de porter plainte contre l’état français. Parce que, affirme-t-il, l’état français a tué son fils. L’intention sera-t-elle suivie d’effet ? L’avenir nous le dira.

Qui a réellement tué Mohammed Merah ? C’est bien sûr une question qui fera débat. Le type du RAID qui lui a fait sauter le caisson ? Je ne le crois pas une seule seconde. L'acte n'est issu d'aucune intention. Il ne constitue que la continuité logique et cohérente d’une fonction. Ce doigt qui appuie sur la détente d'une arme d'assaut n'est que l'aboutissement d'une fatalité (et non d'un choix), d'une suite d'événements logique. Les actes du jeune homme, alors ? Plus sûrement à mon sens. Ce sont eux qui l’ont conduit à cette extrémité. Peut-on véritablement envisager une seule seconde que la responsabilité de l’état soit engagée ? Non, on ne le peut pas. A moins d’être complètement tordu. L’Etat a rempli sa mission : prémunir la majorité des citoyens français des agissements d’un meurtrier à sang froid qui ne projetait aucunement de s’arrêter en si bon chemin. En somme, Il a agi en état de légitime défense. A-t-il respecté les procédures d’usage ou non... Il s’agit là, à mon sens, d’une question annexe, sans aucune espèce d’importance, si ce n'est pour les spécialistes. La menace du père de Merah – qu’on écartera de toute façon d’un revers de main – est évidemment indécente. Humainement minable. Mais elle fait ressurgir en moi cette simple question : continuerais-je à aimer mon fils s’il devenait un monstre ? A le défendre ? Envisagerais-je de demander ainsi réparation, si ces actes le conduisaient légitimement à la mort ?

La question est difficile à aborder car je ne suis pas le père de Mohammed Merah. Je suis un père impliqué, affectueux, aimant, soucieux de l’éducation de ses enfants. Porteur de valeurs. Ma religion récuse toute forme de violence. Elle défend la paix, l’esprit de sacrifice, en particulier le plus grand respect pour l’innocence de l’enfance. Elle ne connait ni les races, ni les origines, ni les nations. Elle ne mesure aucune existence sur aucune échelle de valeurs que ce soit. Elle exige de chaque homme qu’il aime son prochain, en dépit de tout, y compris celui qui consacrerait son existence à nuire. Chaque âme perdue, celle de Merah comprise, est pour l’homme chrétien une mortification. Ma religion n'est pas un combat contre les autres mais un combat contre soi-même. Je la tiens pour la religion de vérité. Et je n’ai pas honte de la croire supérieure aux autres, en tout point ; sans mépris aucun pour les autres religions (même polythéistes) ou même pour tous ceux qui ont fait le choix de n'en adopter aucune. Et, cela va sans dire, c’est dans l’esprit de cette religion que j’éduque mes enfants(*). Dans cet esprit de partage, de considération de l’autre, dans cette exigence ultime d’amour. Autant le dire sans prendre d’hypocrites précautions, il y a relativement peu de chances que mes enfants deviennent des monstres. Rien ne les y prédispose en tout cas. Au petit jeu des probabilités, les risques présentés dès l’enfance par Merah étaient nettement supérieurs à ceux que l’on pourrait appliquer à l’avenir hypothétique de mes enfants ; même si rien n'est impossible, bien sûr. Mais la question du déterminisme, dont on peut certes relativiser l'influence par la considération du libre arbitre (si tant est qu'il soit exercé), ne peut être ignorée. Et d’une certaine manière, en poussant plus loin la réflexion, on pourrait sans doute établir un lien entre les récentes déclarations du père de Merah et les agissements horribles de son fils. Ils sont en quelque sorte corrélés. Logiquement corrélés. Non seulement, mes enfants ne deviendront vraisemblablement pas des monstres, mais s’ils le devenaient en dépit de tous mes efforts, de toute ma volonté, ils cesseraient alors d’avoir un père. Car je les renierais alors, de toutes mes forces.




(*) Comment pourrais-je - à l'instar de ces parents qui envisagent de laisser le choix de leur religion à leurs enfants - vouloir autre chose pour eux puisque je pense que le christianisme est le chemin de vie et dé vérité ?

lundi 26 mars 2012

Les presbytes du Front National ont 10 à chaque oeil

Un monstre, y a pas à tortiller du cul ! Un monstre de la trempe des pires nazis. Un gestapiste né, passé par la moulinette islamique et les camps afghans. Que dire de plus ? Pourquoi en dire plus ? En dire plus, c’est excuser, ne comprenez-vous pas ? L'excuser, lui, le monstre. Retracer le parcours de Merah, essayer de comprendre comment une telle aberration de l’humanité a pu voir le jour, en nos frontières, c’est participer au processus de victimisation qui fait tant de mal au pays, à nos enfants. Vous comprenez ? Vous comprenez que c’est mal ? Oh, ils ne l’avoueront pas, mais c’est que les lâches de gauche ont peur de l’Islam et se vautrent à terre pour qu’il puisse mieux leur passer sur le corps.

Un monstre, Merah, assurément. Avec de grandes dents, des mains poilues et des sourcils d’assassin. En bas de la missive, publiez une photo de familles en détresse. Ne vous interrogez pas ! C’est mal et ça ne sert à rien. Pour ça, il y a la photo. Regardez la photo. Ou alors, interrogez-vous, bon sang de bois, mais en vous posant les bonnes questions, bougre de cons. Ce monstre n’est pas devenu monstre parce que la société française le rejetait – une société qu’on nous envie dans tout l’Univers, pensez-donc ! – en tant qu’enfant non désiré – encore un mensonge inventé par le lobby musulman – mais parce que la gauche et son laxisme ont pourri la société. Notre société. Rien sur les 35 heures ? La photo, on vous dit. Ce monstre n’est pas devenu monstre en un clin d’œil mais parce que sa religion est une religion monstrueuse et parce qu’il en a suivi – mieux que quiconque, mieux que quiconque – les préceptes malfaisants, mortifères. Regardez la photo. Pensez djihad ! Et voilà tout. Fin de la discussion. Tout ce qui sort de ce petit périmètre tout prêt à écrire, tout prêt à penser, tout prêt à voter en période de grand scrutin, relève de la trahison, de la lâcheté, de la cécité. Mais aussi de l’insensibilité. Ah ça ! Seules nos larmes sont sincères – et tombent bien sur les chaussures – les vôtres sont déjà sèches ! Ou offertes au monstre, dont vous pleurez maintenant la mémoire.

N’y aurait-il pas derrière cela comme une volonté d’établir une pensée unique ? C’est bien cela n’est-ce pas, qu’ils dénoncent toute l’année, les extrêmes droitiers ? Une pensée toute faite, contre laquelle on ne peut s’ériger sous peine de se voir discréditer et maudire sur une dizaine de générations. Qui permet de distribuer des bons points et des droits de bonne citoyenneté. Miracle et enchantement. Epouser la ligne fait de vous un individu lucide, courageux, réaliste. Un héraut. Un patriote. Un pleureur de vraies larmes. La récuser, oh mais la récuser, voyons ce que cela révèle de vous ; vous êtes un lâche, une serpillère, une lavette, un traitre à la patrie, un saleur de plaies ouvertes. Que dis-je, qu’écris-je ? Un salaud. Un salaud ++ ! Avec de grandes dents, des mains poilues et des sourcils d’assassin.




Ne voyez-vous pas ? Ne voyez-vous pas qu'y a pas à tortiller ? Cette histoire, elle est simple comme bonjour - c'est l'histoire de l'immigration, de l'Islam et du laxisme socialiste - et nous vous la racontons depuis 25 ans !

mardi 20 mars 2012

Ici et là, la (digne) classe politique


Les hommes politiques sont-ils des êtres humains ? Difficile d’en être certain. Hier, la campagne présidentielle a laissé place au championnat de France de la contorsion. 4 personnes tuées, dont 3 enfants, devant un établissement scolaire à Toulouse. A l’arme à feu. Après trois militaires. Les images vous assaillent. L’imagination fait le reste. L’assassin est, dit-on, descendu de son scooter, est entré dans l’enceinte de l’établissement, a attrapé une fillette avant de lui tirer une balle dans la tête à bout portant. Quelques jours auparavant, il avait tiré à bout portant dans le crane d’un homme blessé, rampant sur le sol. On est à ce niveau d’horreur là. Cela dépasse l’entendement. Le vôtre comme le mien. Un fou sillonne les rues de Toulouse pour tuer. Froidement. Il n’est nulle part et partout à la fois, telle une menace invisible, insaisissable. Comment mettre des mots sur cette abomination là ? Et surtout pourquoi ? Parce qu’il fallait en être.

Parce qu’il faut en être, si possible sans en faire trop.

Le premier sur les lieux décrochait la timbale. Le Président, grâce aux moyens de l’état ne pouvait pas être battu à cette course là. Il a l’avion présidentiel. Et Guéant derrière lui. Tous les moyens de l’état, blablabla, ignoble crime, blabla blabla, assassin, barbare, des mots clés clignotant un peu partout – le grand jeu. Micros tendus. A l’américaine.

Le premier à avoir eu l’autre bonne idée, l’idée de « suspendre sa campagne », fut François Hollande. Essuyant les sifflets des ouvriers de Fessenheim au passage. La dignité de l’instant contrastait avec celle d’hommes craignant pour leur gagne-pain. La force des images. L’électeur scruterait le visage du candidat, impavide, avant d’entrer à l’arrière de sa voiture avec chauffeur. D’autres lui emboitèrent le pas, avec plus ou moins de promptitude, dont le Président-candidat, qui en rajouta une couche en fixant lui-même l’échéance de sa suspension, c'est-à-dire, mercredi – mercredi ?, mercredi c’est bien, qu’est-ce que t’en penses Henri ? – jusqu’aux obsèques des militaires assassinés à Montauban. Mercredi. Bien senti. Tu suspends ? Moi aussi, mais je suspends encore plus. Et puis ce matin, c’était le site du candidat-Président qui se taisait. Digne, dit-on, la classe politique est digne. Elle se tire toujours la bourre, mais à la marge. A l’abri. Entre soi. C’est de bonne guerre ou c’est absolument dégoutant, c’est selon la sensibilité de chacun.

A Toulouse, ce fut donc le défilé. Il faut que cet assassin soit mis hors d’état de nuire au plus vite, vive émotion, inimaginable cruauté, Guéant - pourquoi donc ?, on ne sait ! – restera à Toulouse le temps qu’il faudra. Digne la classe politique, digne puisqu’on vous le dit. Puis François Bayrou décrocha la palme du ridicule. Lui, le partisan de l’union nationale, ne manquait pas de rappeler sa nécessité en pareil moment. Ou comment faire parler sa campagne sans y toucher. Marine Le Pen, d’on ne sait où, la main sur le cœur, la voix chevrotante, déclarait à on ne sait qui, qu’il « n’y avait plus de droite, plus de gauche, plus de politique. » Quelques hommes de main du parti retenaient peut-être le père à la cave avec un verre d’eau et un sachet de curly. On ne sait. Les vieux sont intenables, mieux vaut être prudent.

La campagne est rude. L’énigme à résoudre est nouvelle. Sans précédent. Les spin doctors n’ont pas de référent. Dans 15 ans, il y aura une jurisprudence, mais là, rien, nada ! Comment être celui qui suspendra le mieux sa campagne ? Comment être celui qui continuera à faire campagne sans que cela se sache ? Sarkozy là aussi, a de l’avance. Une avance que lui prodigue la fonction présidentielle. Hier, il proclama une minute de silence dans tous les établissements scolaires. Voilà. Et il annonça son intention d’aller participer à l’une d’entre elles dans un établissement scolaire. Hollande révéla ce matin qu’il en avait lui aussi l’intention. Il s’associerait, le candidat du Parti Socialiste, sans esprit partisan. Mais il ne révéla pas l’établissement en question. Vous suivez ? Moi, je fais comme le Président, mais je ne vous dis rien parce que je ne cherche pas à le médiatiser. Enfin, je le médiatise, mais juste un petit peu.

Le Président intervint hier en fin de soirée pour ce qui constituait sa deuxième intervention de la journée. Une brève allocution superflue, sans aucune raison d’être. Il en profita pour rabâcher les mêmes évidences : tous les moyens mis en œuvre (encore heureux !), la République (que vient-elle foutre là dedans celle-là encore ?) était plus forte que la barbarie… tout faire pour arrêter cet assassin. Des mots creux. Des déclarations sottes dénuées de sens. Et d’en remettre une couche sur l’atrocité du crime. D’appuyer sur les mots enfants, barbare. Pour occuper le terrain des larmes.. Ce matin, dans l’enceinte du collège-lycée François-Couperin à Paris, rebelote. « Nous sommes tous concernés par ce qui s'est passé, a dit le Président à quelques enfants, massés autour de lui. Ça s'est passé à Toulouse, dans une école confessionnelle, mais ça aurait pu se passer ici. » Sauf que les membres du gouvernement ne cesse de dire depuis ce matin qu’il s’agit d’un crime antisémite… On ne comprend plus rien. Cette déclaration ne veut strictement rien dire. Ce faux lyrisme de pacotille est à vomir. Il faut parler pour combler le vide, incarner au plus vite avant d’être oublié. Par peur sans doute de se voir reprocher, comme Giscard naguère suite à l’attentat de la rue Copernic, une forme d’indifférence, d’hautaine froideur.

Hier encore, la nuit tombée, ce fut un autre défilé. Changement de lieu : la synagogue parisienne Nazareth, pour une lecture de psaumes. Ils étaient tous là. Encore. Ici et là, la classe politique digne. Eparpillés, faussement rassemblée. François Hollande, au bras de sa compagne. Sarkozy au bras de la sienne. Delanoë. Aubry. Désir. Copé. Pécresse. D’autres que j’oublie sans doute. Eva Joly fut reçue avec des insultes – quelques extrémistes qui profitaient du rassemblement pour montrer à quel point ils en connaissent un rayon sur la notion de recueillement ? – Jean-Luc Mélenchon, avec des sifflets quand il se joignit au cortège, qui faisait marche silencieuse dans les rues de la capitale.

Cette campagne est la campagne des adjectifs. Indigne. Honteux. Abject. Je m’indigne parce que vous avez dit que nous étions indignes, vous êtes abjects. C’est là le niveau de notre classe politique. On a celle que l’on mérite. Ces adjectifs volent donc, valdinguent et vont de l’un à l’autre. Le spectacle d’hier montre qu’ils les partagent assez bien. Juppé a déclaré que la classe politique était digne. Et je lis ici et là que cette impression est partagée. Les gens ne se rendent plus compte de rien. Si on conçoit les exercices de funambule comme dignes, alors certes, la classe politique est digne. Digne d’elle-même surtout, infatigable, cherchant déjà les moyens de sortir de ce deuil encombrant la tête haute, les sondages rutilants, avec pour objectif de guider de ses Q.G. suspendus, les prochaines orientations de la campagne. La sécurité – l’autorité – pour la droite. L’exemplarité pour la gauche, qui commence, par la voix de son candidat, à établir des parallèles, des mises en garde.

A première vue, il semble difficile d’imaginer que cette tuerie puisse avoir d’autre motivation que l’antisémitisme le plus absolu. Difficile, sans aucun doute, mais en l’espèce, faute d’éléments, nous n’en savons rien. Même si les forces de l’ordre parviennent à capturer ce fou, ils ne parviendront jamais à comprendre la logique d’un tel acte. Aussi, toute référence à l’antisémitisme, en l’état, ne peut que constituer une forme de récupération. Récupération orchestrée par les hommes politiques (Sarkozy, Hollande en tête), coincés qu’ils sont par la pression exercée par les autorités religieuses. Eva Joly, Martine Aubry et Mélenchon, sifflés ou conspués, c’est bien le signe que cet atroce fait divers déborde du cadre. Qu’il draine, malgré lui, des sentiments contraires qui divisent la société, en sous-main, depuis des décennies. Ses sifflets révèlent un fait : la République Française, soi-disant plus forte que tout, plus indivisible tu meurs, s’est laissée piéger par les conséquences du conflit israélo-palestinien, qui polarise inconsciemment toutes les réactions. Les funambules politiques n’en sont pas – peut-être pensent-ils l’être, peut-être croient-ils à la réalité de leur indépendance – on distingue très nettement les fils qui les maintiennent en équilibre. L’opinion les tétanise.

La classe politique n’est pas digne, non. Elle n’oublie rien des échéances, surtout pas dans un tel instant où l’électorat a les yeux rivés sur elle et elle cherche les moyens les plus subtils de tirer parti du massacre. A l’heure qu’il est, Alain Juppé et François, les très dignes, en sont à l’adjectif ignoble. Quand il faudrait de l’effacement, de la discrétion, du silence, du recueillement, de l’efficacité, de la compétence. La République, si vertueusement laïque, se devrait peut-être de prendre exemple sur le Conseil d’Eglises Chrétiennes de France (1), qui, répondant à la mission qui incombe à chaque chrétien d’être artisan de paix (2), a rappelé combien l’esprit de communion importait plus que tout. En ces temps d’hypocrisie, il convient à mon sens de rappeler combien il convient également de rester discret sur ses actions de bien.

1. Le C.E.C.E.F. est une organisation œcuménique qui regroupe des représentants de la Fédération Protestante de France, de la Conférence des Évêques de France(Catholiques), de l’Assemblée des Evêques orthodoxes de France et du Catholicos Arménien. La communion anglicane y délègue également un observateur.

2. « Heureux les artisans de paix car ils seront appelés Fils de Dieu » (Matthieu, 5, 9)



lundi 19 mars 2012

Psaumes



Accompagné de mes prières...

On fait ce qu'on peut


Il parait que Nicolas Sarkozy a fait des propositions sur le logement. Insensé, n'est-ce pas ? Je suis intéressé. Ça m’intrigue même. Je me précipite donc derechef sur internet, quasi-alléché. Est-ce le début d’une révolution tant attendue ? Il faut bien dire que le sujet est étrangement absent de la campagne, comme si les candidats pensaient le combat perdu d’avance. Avant même de commencer ma recherche, je me fais la réflexion suivante : Sarkozy est en retard, il n’a plus qu’un mois devant lui et cela se sent, se hume et s’entend. Il est l’homme qui court après le temps. A chaque fois qu’il tient meeting, le président-candidat – c’est troublant – ne manque jamais de dire qu’il lui reste deux mois de campagne, même si il ne lui reste plus en réalité qu’un petit mois pour se refaire totalement. Je ne sais si cette récurrence est consciente ou non, mais elle traduit toutefois le syndrome de l’homme pressé qui voudrait l’être moins. C’est un indice qui nous permet de deviner le doute qui l’assaille certainement ces derniers temps. En se rasant sans doute ou en écoutant son épouse chanter au coin du feu de vieilles chansons napolitaines. Mélancoliques, les chansons napolitaines...

Il n’y a plus de temps à perdre, se dit-il certainement. C’est pourquoi ces dernières propositions ressemblent plus à des coups de poings dans le ventre de l’électorat qu’au dessin d’un programme. Laissant une impression de désordre ou pas, elles sont en tout cas énoncées avec une vigueur remarquable. Traduit autrement, on pourrait dire que Sarkozy n’y va pas avec le dos de la cuillère, remettant en cause Schengen, la question des marchés publics, l’immigration légale, menaçant les futures poches de résistance. L’Europe n’a qu’à bien se tenir. La Chine peut commencer à avoir les jetons. Le logement, ça ne devrait pas lui faire peur au Président-candidat, me suis-je dit. On va voir ce qu’on va voir. Les propriétaires sans scrupules, les promoteurs véreux, les spéculateurs patentés vont bientôt avoir les miquettes. On va parler réquisition, gel des loyers, remise à plat du système d’attribution des logements sociaux. Ça va saigner, ça va construire partout, ça va déchanter chez les fumeurs de cohibas, c’est le candidat du peuple qui va aller au devant de ces capitalistes à sang froid pour les ramener à la raison. A la raison du peuple souverain, les amis !

Et puis je découvre la saillie présidentielle.

Sarkozy commence par dénoncer le prix de l’immobilier trop élevé qui « pèse sur le pouvoir d’achat ». Joli euphémisme quand on sait que nombre de français ne sont pas en mesure d’espérer – même dans leurs rêves les plus fous – devenir un jour propriétaire de leur logement, quand on sait que les locataires cèdent parfois pour leur logement plus de la moitié de leur salaire. Vient ensuite une petite précision sur l’offre de logement, elle-même, insuffisante. Il manquerait « 300.000 à 500.000 logements ». L'estimation est basse. Et les propositions ? Tenez-vous bien, accrochez-vous à vos sièges, ça va décoiffer.

1. Le président-candidat a annoncé la division "par deux" des droits de mutation perçus par les notaires pour le compte de l'Etat et des collectivités locales à chaque changement de propriétaire d'un logement.

???!!!???

2. Le Président-candidat propose la limitation de l'inflation de normes régissant l'économie par une nouvelle règle qui prévoira la suppression de deux normes chaque fois qu'une nouvelle sera créée en France.

Les familles qui vivent à 5 dans 40 mètres carré, celles qui désespèrent de ne pouvoir quitter leur HLM, les jeunes couples qui rêvent de devenir propriétaires et de fonder une famille et tous les sans domicile fixe de France vont être rassurés. Qu'on se le dise, cet homme n'a peur de rien...

jeudi 15 mars 2012

Leaving Goldman Sachs


Aujourd’hui, c’est mon dernier jour chez Goldman Sachs.

Ainsi commence la lettre de Greg Smith – directeur exécutif chez Goldman Sachs, responsable du département des produits dérivés pour l'Europe, le Moyen-Orient et l'Afrique – parue dans le New-York Times et le Herald Tribune, retranscrite ce jour par Courrier International. Sûrement un dangereux communiste endoctriné à la solde de quelque groupuscule crypto-rouge. J’attends la réponse de la Direction de la communication de Goldman Sachs qui ne manquera pas de nous démontrer que le Directeur en question n’était qu’un jean-foutre, en bisbille avec sa hiérarchie, qui aurait fini par être licencié s’il n’avait démissionné de lui-même.

Ce qu’écrit cet ancien haut placé de Goldman Sachs est néanmoins édifiant. Il ne fait que décrire ce que disent depuis plus de 20 ans les opposants au libéralisme. Le fait qu’un de ses représentants accrédite ces soupçons, même de manière indirecte, de l’intérieur, ne leur apporte que plus de crédit. Un crédit inespéré. Le capitalisme, conçu idéalement pour favoriser les échanges et permettre à davantage d’individus d’accéder à une existence plus aisée, n’existe plus. Il importe peu de savoir si le péché du capitalisme est originel ou s’il traduit un dévoiement de son objectif initial – l’auteur semble du reste pencher pour la seconde hypothèse puisqu’il évoque un temps où l’institution avait à cœur de veiller aux intérêts de ses clients*. Le résultat est absolument le même. Le capitalisme n’est plus aujourd’hui – peut-être ne le fut-il jamais – au service des hommes. Il constitue une excroissance indépendante des sociétés humaines, qui ne vit que pour faire de l’argent au bénéfice d’une élite de plus en plus réduite. Quitte à manipuler, à mentir, à vendre des produits déficients, à aller à l’encontre des intérêts des clients, des investisseurs les plus naïfs (ou les plus confiants, comme on voudra). Le constat semble simple, mais la lecture de ce témoignage de l'intérieur, sans concession, ne dit pas autre chose. Il est donc impensable de valider les thèses qui défendent aujourd’hui encore, en dépit de tous les indicateurs, en dépit de toutes les réalités, une libéralisation totale des échanges et des flux financiers. La crise récente nous le démontre et ce genre de témoignages renforce l’idée que l’autorégulation fantasmée par les libéraux n’est guère qu’une chimère, doublée d’un indécent mensonge.

J’en profite pour communiquer un peu sur la Fraternité des Chrétiens indignés, qui à sa manière, lutte contre ce capitalisme qui a oublié en chemin sa raison d'être : la pleine réalisation des hommes.



* Il me semble utile de préciser que Greg Smith a travaillé chez Goldman Sachs pendant près de 12 ans. On ne peut donc difficilement le soupçonner d'être un anticapitaliste fervent.

mercredi 14 mars 2012

Nicolas, je t'aime


Nous sortons de la période bénie des remises de prix. Les Oscars, les Césars, les Victoires de la musique, les Emmies, les Grammies, les NRJ Music Awards, les Golden Globes et les machins-trucs-choses que les rosbifs ont créé pour récompenser les vedettes de cinéma. Rien pour les blogs. Quel dommage ! Si je pense à ça, c’est parce que j’ai lu hier un petit billet qui mériterait de remporter la palme du billet le plus drôle de l’année 2012. Il mériterait de l’emporter avant même que l’année ne soit finie, tant il ne me semble pas humainement possible de considérer que quelqu’un sur la blogosphère puisse faire plus drôle que ça. Son auteur a l’habitude de nous faire rire. Il s’appelle Corto, comme le personnage de bande dessinée. Il la mériterait cette palme, oh que oui, incontestablement, pour cette ode à la gloire de Nicolas Sarkozy qu’il a fait paraitre il y a quelques jours. Un délice de drôlerie, de caricature, de second degré. Je ne vois pas mieux, parmi les textes parodiques de groupies, mis à part peut-être les articles que Philippe Tesson publie au Point.

La couleur, Corto, l’annonce d’emblée. N’est pas Cyrano qui veut, c’est au début de l’envoi qu’il touche. Sarkozy est excellent, c’est le titre. Moi, j’aurais plutôt écrit merveilleux, ou divin, ou énorme, c’est plus moderne, c’est plus tendance, air du temps, mais bon, on ne peut pas tout avoir. Sarkozy est excellent. Donc, il excelle en tout. C’est un peu en deçà de la réalité à mon avis, mais bon, tout le monde est tellement méchant avec lui, et injuste, et indigne au point que c’en est honteux, que ce n’est déjà pas si mal. Ça, plus les sondages de l’IFOP, ça ne peut pas faire de mal.

Je crois pouvoir dire que j’aime tout dans ce billet. Tout, à part le titre, je l’ai déjà dit, qui constitue un grossier euphémisme. Tout de la première à la dernière phrase. Je ne pourrais tout citer, au risque de faire trop long, mais croyez-moi sur parole, j’aime tout. La déclaration enflammée qui entame le deuxième paragraphe :

Deux heures, c'est à peu près le temps qu'a eu Sarko hier soir pour finir de me séduire totalement.

Là, on se dit : pas mal !, même si il nous est arrivé d’emballer certaines gonzesses en moins de temps. Deux heures, avec Sarko, ça passe si vite, il faut dire, il est tellement divin, excellent, comme un vin qui vieillirait, comment dire, super bien… Lisons la suite.

Enfin, quand je dis séduire, je précise qu'il a enfin réussi à me convaincre totalement que dans le cheptel de politiciens aux prétentions présidentielles, il est bien le seul à avoir l'envergure suffisante pour diriger le pays le plus frondeur qui soit. Non? Pas vous ?

Ben non, pas trop, on doit l’avouer (on trouvera l’explication un peu plus bas), mais lever Corto en deux heures, alors qu’il a eu cinq ans pour le faire, je trouve quand même que cela relève de l’exploit herculéen. Bon, je ne comprends pas trop ce que c’est que cette histoire d’envergure, ni quels sont les instruments de mesure. Je ne suis pas tout à fait certain que la France soit le pays le plus frondeur qui soit, mais bon, on sent quand même qu’en deux heures, Nicolas Sarkozy a fait passer le message. Vous êtes des frondeurs. Vous êtes des rebelles dans l’âme, vous êtes des gue-dins, des déglingués, on ne vous la fait pas à vous, et c’est d’ailleurs précisément pour cela qu’on a créé le service minimum ! Parce que vous êtes frondeurs. Parce que vous êtes des oufs, des insoumis, des indomptables, des bêtes sauvages. En fait, la séduction opère en moins de 2 heures, la flatterie aidant, on gagne du temps. Peuple de France armé de fronde, continuons !

(…) quand je dis que je l'ai trouvé excellent, nous sommes bien sûr, plus ou moins, dans le domaine de l'affect; mais crénom, lorsque l'on compare la bête politique qu'il est avec les autres candidats, il faudrait être de parfaite mauvaise foi pour ne pas reconnaitre la supériorité du bonhomme. Connaissance des dossiers, maîtrise de soi, sens de la répartie, expérience; tout y était.

J’aime beaucoup le « plus ou moins dans le domaine de l’affect ». C’est un peu à vous de juger. La connaissance des dossiers, j’aime bien aussi, parce que c’est bien vrai quand même, on le sait tous, que tous les blogueurs (frondeurs) de France sont parfaitement au fait « des dossiers », de ce qu’il y a dedans, paramètres, indices et courbes, et qu’ils sont parfaitement en mesure de savoir si leur interlocuteur les maîtrise. « Maîtrise de soi », j’adore. On parle bien du Président qui a la langue châtiée, bien droite, qui ne bégaie pas tous les deux mots, quand il n’en mange pas. Quand Laurence Ferrari est venue lui écraser les Mephistos avec cette histoire grotesque de financement de campagne, il a été excellent Sarkozy, maître de lui et il a eu le sens de la répartie. Bégayant tous les deux mots, il a bredouillé « sang sur les mains », « porte-parole du fils de Kadhafi ». Excellent, c’est le mot, ça rappelait un peu la réponse qu’il fit à Pujadas à propos du Fouquet’s : la maîtrise de soi la plus éclatante. Si l’on compare en effet avec tous ces autres hommes politiques qui font des phrases en français, sans bégayer, sans avaler cinq mots dans une phrase qui en compte huit, il faudrait vraiment être de mauvaise foi pour ne pas reconnaitre son éclatante supériorité. Ah, y a « expérience » aussi. On en a beaucoup parlé de l’expérience. Le principal atout pour un candidat à l’élection présidentielle consiste essentiellement en cela : connaitre le job, l’avoir déjà occupé. Pourquoi donc procéder à une élection puisqu’il est le seul à savoir de quoi le job est fait ? A rien. Il ne devrait pas y en avoir. Les quinquennats devraient être tacitement reconductibles. Dommage que les mandats soient limités à deux. En 2017, personne n’aura l’expérience. Il nous faudra nous trouver un mec sans envergure ni expérience : un mec comme Obama, ou Tony Blair, ou David Cameron, quoi. Oh, la plaie ! Passons au grand moment de ce billet qui fait faire lol à toute la blogosphère :

On peut ne pas être d'accord avec les idées qu'il défend, mais lorsque l'on a à choisir notre futur président, il y a aussi bien d'autres choses à prendre en compte. La capacité du (des) candidat(s) à diriger le pays, à rassembler, à négocier avec les autres dirigeants, à faire rayonner la France dans le monde, à maintenir l'ordre et la paix sociale, sa rigueur, son charisme, son intelligence, son sens des réalités, son pragmatisme dans un monde sans cesse en mouvement ( un nouveau monde ), son honnêteté ( au moins supposée ), son dynamisme, son expérience, ses réseaux... Bref, tout un ensemble de qualités et de capacités qui ne doivent absolument pas être occultées par la seule teneur du programme politique et économique ( à accorder avec nos convictions ) ou nos éventuelles aversions affectives. Là résident toute la difficulté du vote "intelligent" et l'ambiguïté de notre système électoral ( les gens qui peuvent voter ont-ils les réelles capacités pour le faire ? ).

C’est un peu long mais, n’est-ce pas que c’est tout à fait drôle. J’ai presque envie de crier : « Corto Président ! ». J’aime beaucoup le couplet sur l’honnêteté (au moins supposée). Beaucoup celui sur le maintien de l’ordre et de la paix sociale, mais c’est parce que j’ai mauvais esprit et que j’imagine Sarkozy déguisé en gardien de la paix. Mais ce que je préfère, c’est le petit bémol, le petit doute émis sur la capacité des citoyens à comprendre ce qu’impliquent leurs votes. On croirait presque entendre le compte rendu d’une réunion de section du Parti Communiste datant d’une trentaine d’années. Ne nous faudrait-il pas un despote éclairé comme l’envisagea un temps Kant lui-même ? Ou une élite intelligente, lumineuse ? Platon aborda cette question dans La République. Hélas, ils détestaient les tribuns. Remarquez, dans le cas où nous serions guidés par un Père Suprême, un Monarque doué de raison, on n’aurait plus besoin de tribun, il n’y aurait plus besoin de convaincre qui que ce soit, de passer deux heures à tenter de séduire toutes ces mijaurées de français à la con qui ne comprennent rien (qu’est-ce qu’ils sont frondeurs quand même !) ; les frondeurs défrondés assoupliraient la nuque et s’en remettraient à la connaissance des dossiers, la maîtrise de soi, le sens de la répartie et l’expérience de leur nouveau petit père du peuple. Et ainsi, notre système ne serait plus si ambigu. Il aura fallu deux heures à Corto pour se rendre compte qu’il était devenu monarchiste. Séduit, mais monarchiste. Ah, ça oui, Sarkozy est excellent, il fait des miracles sans même le savoir… La fin maintenant. Le petit conseil du type séduit en deux heures qui vous propose un programme d’un mois et demi, parce que vous êtes un peu lent à la comprenette, en qualité de français frondeur.

Utilisez, éventuellement, pour chaque candidat, une grille qui reprendrait le programme politique et les différents items ci-dessus et posez en regard de ces critères des Oui ou des Non... Faites le total et voyez le résultat. Le truc peut fonctionner pour le premier ou le deuxième tour.

Un pro du management et de la prise de décision n’aurait pas mieux dit. Pour ma part, je peux dire que Corto m’a séduit en dix minutes. Maintenant, c’est lui que je veux élire. J’ai tout comparé, tout compulsé, fait des grilles, avec des colonnes et des lignes, et même un tableau croisé dynamique sous Excel, et je ne vois personne qui puisse justifier d’une pareille envergure, d’une telle connaissance des dossiers, d’une si évidente maîtrise de soi. Quel dommage qu’il lui manque l’expérience du job. C’est passé à ça, tout de même ! Bon, et bien, ce sera Sarkozy pour encore cinq ans, ça ne nous enchante pas trop, mais bon, on est frondeurs faut dire, et pas certains de disposer de toutes les capacités pour mesurer l’implication d’un vote, alors… Ceci explique cela.

mardi 13 mars 2012

La mémoire, tant qu'elle est encore là


Depuis que Sarkozy a appuyé sur les boutons Algérie, Harkis, pieds noirs, on s’envoie des historiens à la gueule. Un sport répandu en France. Récurrent. Et douloureux, surtout pour les historiens. On devrait faire gaffe, à mon avis, car certains d’entre eux sont d’un grand âge et leurs os ne sont plus aussi souples qu’avant. Maître Collard, dont on se dit qu’il manquait vraiment à une campagne présidentielle digne de ce nom (celui-là) !), n’a pas brandi d’enveloppe cette fois-ci. Mais il a brandi son petit réseau de docteurs certifiés. « On ne peut pas accepter qu’une vérité soit confisquée au bénéfice d’une autre », a-t-il tonné face caméra. Tu m’étonnes !

Il y a des polémiques qui font parfois penser que l’Histoire a quelque chose de malfaisant. De malfaisant par nature. La neutralité en Histoire est un leurre, une escroquerie, un mensonge. L’Histoire purement factuelle, purement circonstanciée, serait une matière impossible et de fait, elle n’existe pas. Sur un tel sujet (ou sur d’autres), on se demande quel serait le sens d’une confrontation de ces vérités concomitantes mentionnées par Maître Collard. Quel en serait le bénéfice ? Il serait bien sûr tout à fait nul. Ce type de confrontations se termine toujours en pugilat. En crachats. En violences. Parce qu’il n’est pas possible de faire cohabiter plusieurs vérités. Parce qu’il n’est pas possible d’envisager logiquement qu’une chose puisse à la fois être vraie et fausse. En l’espèce, ces multiples vérités n’ont du reste pas réellement d’objectif, si ce n’est de traiter l’opposant d’assassin. Ou de rétablir son bon droit. Comment traduire à travers les faits la réalité de ce qu’ont vécu les gens d’Algérie : indépendantistes, harkis, colons et pieds noirs ? Cela ne se peut pas. Cela ne se peut par le seul biais historique.

Ce matin, j’ai lu un excellent papier d’Olivier Bertrand, journaliste à Libération*. Il s’agit du compte rendu d’une rencontre avec une famille de pieds-noirs. 3 générations à table. Le père, Jean-Paul Apap, 82 ans. La mère, Marie-Claude, 76 ans. Le fils, François, né en métropole juste après le départ d’Algérie. Lucas, le petit-fils, 19 ans, qui ne connait de l’indépendance de l’Algérie que ce qu’il en a appris dans les manuels d’histoire. Un fossé les sépare. Les rend quasi-étrangers l’un à l’autre. Cette différence, c’est celle qui distingue l’histoire des êtres humains et celle, dématérialisée, que l’on apprend ou que l’on veut faire désapprendre aux autres. Voilà sans doute ce que les polémiques historiques oublient trop souvent, dans leurs réflexes puérils de vouloir à tout prix déterminer les responsabilités, dans cette fuite en avant qui conduit chaque opposant, chaque détracteur, chaque idéologue à vouloir définir des périmètres en dépit du bon sens, dans lesquels on pourrait cantonner plusieurs camps et parmi eux, ceux du bien et du mal, se jetant pour ce faire au visage des références, des dates, des massacres, des culpabilités. L’histoire des êtres humains est différente. Indépendante. Non concernée. Elle est faite de sentiments, parfois confus, de nostalgies, parfois inavouées, de contradictions, on s’y perd, mais en s’y perdant, on gagne en compréhension, en empathie, on gagne en sagesse, en indulgence, on comprend très vite, en quelques instants seulement, que l’Histoire, cette histoire là qu’on enseigne, n’apprend rien. Qu’elle empêche même de comprendre. Ces hommes, ces femmes, leurs enfants, ont traversé l’Histoire en la subissant. Cette Histoire fut faite par d’autres, par une poignée d’hommes en vérité, et leur simple condition les obligea à en subir chaque soubresaut. L’individu face à l’Histoire, c’est le libre arbitre souverain face à la force des événements ; la seule chose qui reste, en fin de compte, malgré tout, c'est bien cela, le libre arbitre. Arabes, harkis, pieds-noirs, ces mots ont un sens, mais ils n’ont absolument pas le même que celui qui leur est donné par ces historiens peut-être intéressés, qui se tirent dessus, chacun de leur position de tranchée. Les balles perdues sont pour les êtres humains, dont les plaies ne se referment jamais.

Ce papier m’a ému parce qu’il ne cherche ni à émouvoir, ni à juger, ni à théoriser. Il raconte des événements simples, d’apparence banale. Il exprime des sentiments. Des colères. Des rancœurs. Et des souvenirs aussi doux qu’amers. Après la déclaration d’indépendance, les Apap sont restés en Algérie une année entière avant de se résoudre à rejoindre la métropole. « On a voulu y croire, raconte Marie-Claude. On a essayé de travailler, on se disait que les gens allaient revenir ». « Puis en Mai 63, elle a accouché de son deuxième fils. Elle se trouvait à la maternité quand son mari est venu lui dire qu’il avait vendu son affaire à son copain Allal. Quelques jours plus tôt, en allant déclarer le bébé avec son père, il était passé devant la mairie en 404, le vieux lui avait demandé pourquoi il ne s’arrêtait pas. « Mais Papa, c’est fini ça ! Il faut aller au consulat. On est dans un pays étranger maintenant. » Le grand-père s’était décomposé. » On y trouve aussi un bref récit du retour, remontant à 1975, le récit des retrouvailles avec les amis d’autrefois et ce refus pourtant, de revenir aujourd’hui. « J’ai l’impression de voir un cadavre, dit Jean-Paul, la ville a trop changé. Je ne connais plus personne. Je reconnais les formes mais il n’y a plus rien dedans. » Et puis encore cet échange entre le jeune Lucas et sa grand-mère. « C’est un peu facile de dire que de Gaulle était un traitre. L’indépendance était inéluctable, il fallait que ça se termine. » « Il fallait que ça se termine, mais pas comme ça. »

J’ai sans doute bien tort, mais la lecture de cet article, ce matin, me conforte dans cette idée que je préfère de loin à l’Histoire des docteurs, celle des êtres humains. En dépit de l’imperfection de leurs témoignages, des sentiments qui parasitent leur analyse, de leurs tourments intérieurs.

* De mémoire de pieds-noirs

samedi 10 mars 2012

Une chanson # 1 / A Banda

A Mtislav

Des langues latines, celle dont j’aime le plus les sonorités est le portugais. Au rythme de la prononciation trainante, ample et suave des brésiliens. Il me semble qu’il n’y a rien de plus doux au monde que cette langue.

J’ai récemment posté une petite vidéo de Chico Buarque chantant A Banda – la chanson qui l’a fait connaitre – sur mon autre blog (cette sorte d’excroissance virtuelle de moi (une chose sans importance) qui fait office de pense-bête, de nécrologie lapidaire, de chronique footballistico-judiciaire et de recensement d’airs populaires). Plus jeune, j’ai aimé follement Buarque. Je me suis plains longtemps avec lui du succès disproportionné de sa chanson, Essa Moça ta differente (laissant imaginer qu'il n’avait rien fait d’autre de remarquable) ; succès que l’on devait de plus à de mauvaises raisons, en ce qui concernait la France tout particulièrement, puisqu’on le devait à une publicité Schweppes qui faisait défiler au son de ce tube tardif (puisque datant quand même de 1969) des bellâtres et des culs rebondis en string ficelle sur une plage carioca.

A Banda, n’est sans doute pas la chanson que je préfère de Buarque. J’ai un gros faible pour Gota d’Agua, Vai Passar et Apesar de vocé. Mais A Banda a quelque chose en plus. Une âme. Une sorte d’indépendance. Quelque chose qui tient à la fois de l'esprit de résistance, de l’espérance, de la vie, dans ce qu’elle a de plus pure et naturelle. Il y a dans cette chanson, ces quelques vers magiques qui me touchent et résonnent en moi :


Mas para meu desencanto

O que era doce acabou

Tudo tomou seu lugar

Depois que a banda passou


E cada qual no seu canto

Em cada canto uma dor

Depois da banda passar

Cantando coisas de amor

-

Mais pour mon désenchantement

Ce qui était doux se termina

Tout reprit sa place

Après que la bande fut passée

Et chacun dans son coin

En chaque coin une douleur

Après que la bande fut passée

Chantant des choses d'amour


La traduction est peut-être approximative. Je ne saurais dire, ni en certifier l’exactitude. Je l'ai trouvé sur le net après une recherche rapide. Je ne suis pas lusophone, que ceux de passage qui le seraient me pardonne.

Pour bien comprendre cette chanson, il faut situer son contexte. A Banda parut en 1966, soit près deux ans après le coup d’état qui, en 1964, permit à la junte militaire et à Castelo Branco de s’emparer du pouvoir. Cette marche joyeuse d’une fanfare chantant des choses d’amour en traversant un village, évoque par effet de miroir la crainte du passage des troupes militaires ; les notes joyeuses des trompettes et des flûtes, les bruits de bottes ; ses mots d’amour, les slogans autoritaires du régime ; la joie éphémère des habitants de ce petit village, leur oubli momentané d'un quotidien constitué désormais de silences et de suspicions, de peurs et de prudences. C’est une chanson d’une incroyable beauté, pour toutes ces raisons, malgré ses arrangements datés, malgré une mélodie un peu naïve qui a peut-être mal vieilli. Peut-être, je ne sais pas. Je n’entends pas cela. Pour moi, c’est une chanson d’une parfaite mélancolie.

jeudi 8 mars 2012

Ignorer le prix du ticket de métro ça peut arriver à tout le monde

« Ignorer le prix du ticket de métro ça peut arriver à tout le monde. » C’est ainsi que Sarkozy a défendu sa porte-parole. C’est une défense intéressante. Un peu rapide, grossière évidemment, mais intéressante. C’était en fait la seule possible. Certes, il serait absurde d’exiger de nos hommes politiques qu’ils connaissent le prix de toutes choses : le prix des tickets de métro, des écrans plasma, des consoles de jeux, des boites de cassoulet, de la baguette, du rôti de porc et des produits ménagers. Toutefois, on est en droit d’attendre d’eux que leur rapport avec l’argent soit en phase avec la réalité de ce que vivent chaque jour les français. Surtout quand on prétend défendre le sort des classes moyennes. Ce n’est pas l’approximation en tant que telle qui pose problème, c’est son ordre d’importance. Nathalie Kosciusko-Morizet aurait tout à fait pu répondre à cette sournoise question : « un ticket de métro ?, je ne sais pas trop combien cela vaut, car je ne prends le métro que très rarement, 1 euros 50 ? 2 euros ? », et le citoyen lambda se serait sans doute un peu moqué, rien de bien douloureux. L’affaire n’aurait pas duré plus de deux heures sur twitter. Mais ce n’est pas ce qu’elle répondit. « 4 euros et quelques » : voilà ce que répondit Nathalie Kosciusko-Morizet. 4 euros et quelques ! Cela traduit une forme d’ignorance bien entendu mais bien plus grave que celle qui consiste à ne pas connaitre le juste prix d’un usage quotidien, commun à des millions de français. 4 euros et quelques ! C’est certes se tromper, mais dans des proportions assez ahurissantes. Pour le français moyen, 4 euros et quelques, ce n'est pas une somme si négligeable, surtout si on la multiplie par le nombre de trajets effectués en métro par les français. Et le porte-parole de l’auto décrété candidat du peuple semble l’ignorer. Ça fait le prix du carnet de 10 tickets à combien, ça ? 28 euros ? Et à combien le prix du Pass Navigo ? 150 euros ? Quel rapport Mme Nathalie Kosciusko-Morizet entretient donc avec l’argent pour se fourvoyer dans de telles proportions ? Que sait-elle de ce que les français vivent chaque jour, de leur expérience de l’économie du quotidien ? Apparemment rien. Imagine-t-elle que les français déboursent chaque jour entre 8 et 9 euros pour aller simplement à leur boulot et en revenir ? Pour un salarié à temps plein, ça reviendrait au minimum à 160 euros par mois. Près de 15 % du salaire net d’un smicard. Si c’est là sa réponse, 4 euros et quelques pour un foutu ticket de métro – mettons pour aller de Place d’Italie à Chatelet – c’est qu’elle n’a aucune idée de ce que représente ces 4 euros dans les finances moyennes des français pauvres et moyens. L’erreur est donc bien plus profonde qu’elle n’y parait. Plus inquiétant, cette glissade sans contrôle, accrédite la thèse que nos hommes politiques sont totalement déconnectés de la réalité, qu’ils sont en incapacité de comprendre les français et donc de les représenter. Ignorer le prix d’un ticket de métro, cela peut sans doute arriver à un certain nombre de personnes – certainement pas à tout le monde, pourrait-on préciser – mais l’ignorer dans ces proportions, j’aurais tendance à penser que c’est bel et bien réservé à une élite.