vendredi 20 avril 2012

Les femmes-coordonnées



En y réfléchissant bien (c'est-à-dire méthodiquement, scolairement même, c’est dire la qualité et le sérieux de l’entreprise intellectuelle), je suis parvenu à la conclusion que très peu d’hommes aimaient véritablement les femmes. Bien entendu, mis à part les homosexuels tout à fait assumés, tous les hommes concernés (si tant est qu’on prenne le temps les interroger – ou qu’on le perde) refuseraient de valider ces conclusions. Il s’agit pourtant là d’un fait.

Très peu d’hommes aiment les femmes puisqu’en réalité, ils n’en aiment qu’une seule. Une seule femme. Dupliquée, reproduite ; chaque exemplaire n’offrant que quelques infimes et subtiles variations en trompe l’œil, chaque exemplaire leur semblant pourtant unique, par l’effet miraculeux de l’imagination et de l’auto-persuasion. Cette femme unique, cette femme matrice, très légèrement déclinable – mais déclinable à l’infini – est le résultat de codes, de critères, peut-être d’algorithmes, allez savoir, j’ai toujours été une bille en mathématiques, mettons, d’une science complexe suintant d’une poignée de neurones masculins. Ces hommes qui n’aiment qu’une femme vous parleront bien sûr d’harmonie, de la reconnaissance de la beauté pure. Menteries ! Ces hommes là n’aiment pas les femmes, ils aiment la géométrie. Les théorèmes froids, les abscisses et les courbes sinusoïdales. Ce qu’ils aiment, ce n’est guère qu’une silhouette transparente et impalpable sur papier glacé ou, pour les plus vulgaires d’entre eux, une image sans relief grêlée de pixels. Ces hommes aiment une femme qui n’existe pas. Cette catégorie d’hommes, la plus répandue, est pourtant persuadée de disposer d’une forme particulièrement aiguë de perception esthétique. Cela va de soi. Il doit en aller de même pour tout le reste. Pourtant, la femme qu’ils croient aimer, admirer, désirer n’est jamais que le résultat d’une équation, régie par quelques déterminants granuleux paumés dans une mer de sable. J’en identifie sommairement au moins trois : les canons de l’époque (il suffit de sa balader dans un musée pour constater, effaré, qu’il fut une époque où les rombières à double menton étaient à la mode), la place du sujet dans l’échelle sociale, la nature de ses perversions. C’est au point de rencontre de ces déterminants – et de quelques autres de moindre importance – que l’on aperçoit l’esquisse de chaque femme matrice à dupliquer, prête à l’emploi pour un sujet donné.

Il est amusant de constater que ces hommes là vivent souvent avec des femmes qui ne correspondent en rien avec les beautés – j’utilise le pluriel par esprit de magnanimité – qu’ils prétendent admirer. Leurs compagnes sont souvent tout ce qu’il y a de plus banales, en apparence tout du moins. Ils partagent bien souvent avec elles une sexualité frustrante ou ennuyeuse qui les incite bientôt à les tromper avec des femmes tout aussi banales mais souvent bien plus vulgaires ; et aussi moins regardantes sur leurs vices.

En réalité, la beauté ne procède pas d’une histoire de courbes ou du résultat d’une équation. Elle est insaisissable. [Rire BelaLugosesque]. Immanente mais transcendante, tout à la fois ; l’exploit n’est pas mince. Elle est sa propre cause et sa propre conséquence. Et elle flotte, oui, elle flotte, tel un nénuphar scintillant, tel un concept extérieur au-dessus des caractéristiques physiques de base. Il en va de même pour l’érotisme. La sensualité. Ou encore l’attrait sexuel. Et puis d’ailleurs, tant qu’on y est, autant le dire, tant que les réflexions portent loin, la beauté n’a rien à voir là dedans. La beauté est une question secondaire dans le cadre des rapports hommes/femmes. Une question secondaire sinon une préoccupation de demeurés. De ras-du-sentiment. D’ensommeillés-de-la-sensualité.

Je me souviens vaguement d’un texte de Kundera à ce propos. Je ne sais plus si c’était dans son recueil de nouvelles, Risibles Amours, ou dans l’Insoutenable Légèreté de l’Être – je penche tout de même pour L’Insoutenable Légèreté de l’Être ; j’ai lu tout cela il y a bien trop longtemps, il me faut l’avouer. Je me souviens que le personnage principal fait quelques menus travaux chez une femme seule – il me semble qu’il fait des travaux – fait-il des travaux ? mais quoi comme travaux ?, de la peinture, de l’enduit de lissage ? – et pourquoi si tel est le cas ?, je ne le sais plus. Est-elle veuve, séparée de son mari, je suis bien en peine de m’en souvenir. Toujours est-il que cette femme, malgré une apparence absolument peu attirante – elle est extrêmement maigre, maigre à l’extrême en somme, et son corps est anguleux, anguleux comme seul un meuble scandinave, conçu à la chaine peut l’être (je me souviens de cela, et notamment de descriptions de ses jambes osseuses, de son visage décharné, de ses côtes apparentes et même de sa colonne vertébrale donnant l’impression qu’elle percera bientôt la mince couche d’épiderme qui la recouvre – à moins que ce ne soit moi qui en rajoute) – bref, cette femme exerce sur lui une fascination sexuelle de premier ordre. Un attrait irrépressible. Autour de cette femme plane un nuage chargé de promesses, un appel des phéromones à la sexualité. Il y a deux types de femmes, écrit Kundera bien trop hâtivement : celles que l’on trouve belles, celles que l’on veut baiser sans bien comprendre pourquoi. Remarquable texte malgré l’exagération de la distinction. Un petit effort d’imagination permet de conclure en tout cas, instantanément, que cette femme ne pourrait correspondre aux critères si exigeants, énoncés par ces hommes qui prétendent aimer les femmes mais qui n’en aiment qu’une, qui n’existe même pas de surcroit. Sans doute la repousseraient-ils malgré la charge érotique qu’elle retient, nichée quelque part en elle, comme une sorte de secret, d’énigme mystique. L’élégance féminine (et le désir qu’elle suscite presque aussitôt) a ceci de remarquable qu’elle ne se théorise pas. Dans la rue, dans le métro, elle surgit là où on ne l’attend pas. Nichée dans une paire de talons, dans une paire de jambes ; des jambes de toutes tailles, de toutes formes, si bien qu’il serait impossible de dégager de ces observations quelque généralité. Nichée parfois dans un port de tête, une façon de déambuler vêtu de fringues informes et masculines. Nichée partout et donc nulle part.

L’autre jour, au boulot, j’étais en bas de l’immeuble. J’observais ce rituel bien connu de certains travailleurs. Je l’effectue en moyenne quatre fois par jour. Je fumais une cigarette un gobelet de café à la main. Une jeune femme descendait la rue. Elle portait une sorte de manteau imperméable noir, une jupe droite finissant au-dessus de ses genoux, qu’elle avait légèrement cagneux, peut-être un chemisier, je ne sais pas ou plus, l’imper sans doute. Je me souviens seulement de sa démarche. Je n’ai du reste vu véritablement que cela. De loin, elle me semblait parfaite, cette démarche. A mesure qu’elle se rapprochait, elle me paraissait toutefois plus étrange. Avec quelque chose d’asymétrique. Cette jeune femme savait marcher sur des talons en tout cas, ça, c’est une certitude. C’est d’ailleurs l’apanage de peu de femmes. Il y en a qui marchent voutées, d’autres qui écartent légèrement les pieds vers l’extérieur. Personne n’ose rien leur dire, je suppose. Elle. Cette femme. Elle, elle marchait bien droit, ses hanches suivaient le doux mouvement d’escarpolette qu’il convient d’adopter si l’on veut être élégante en talons hauts. Sur des talons hauts comme sur des semelles toutes plates. Quelque chose n’allait pas tout à fait, cependant. Ce n’est que lorsqu’elle passa devant moi que je l’identifiai, quasi émerveillé. Ce petit quelque chose de distordu qui la rendait encore plus gracieuse. Le talon de son pied gauche poignardait bien droit le bitume. Et le gauche aussi. Mais le gauche, plutôt que de rebondir naturellement comme le droit, penchait alors vers l’extérieur. La cheville de la jeune femme effectuait alors une sorte de torsion, ramenait le pied en dedans, ses épaules s’affaissaient, tout son corps, très légèrement se penchait, très légèrement, le tout dans une portion de seconde. Cette démarche m’hypnotisa jusqu’à ce que la jeune femme disparaisse au coin de la rue. En remontant, ma clope consumée, mon café englouti, je m’aperçus que je n’avais pas un seul instant regardé son visage, ni même son cul. Cette femme était superbement réelle.

mercredi 18 avril 2012

A la racine, l'épi




Pour commencer, on m’a dit que c’était un épi.

Il fut un temps où j’avais le cheveu long. Ma tignasse échouait jusqu’au milieu de mon dos, à quelques centimètres près. Un emportement de jeunesse, bien évidemment. Une écoute trop prolongée des Doors, de Led Zeppelin, de Hendrix, si vous voyez le genre. La fin des années 60 avec 20 ans de retard, mal digérée. Cheveu long, veste en velours élimée, évidemment crasseuse et puant le tabac, une paire de jeans vaguement délavés, des chaussures montantes (jusqu'aux chevilles) aux pieds, un exemplaire d’un recueil de Rimbaud (Lequel ? Je ne me souviens plus) que je n’ouvrais jamais dans la poche extérieure de ma veste. Comme aimant à gonzesses, c’était plutôt efficace. Une attitude un peu sombre et bien sûr très étudiée, un petit coté mutique, sauvage et une propension certaine à prétendre apprécier la contemplation de choses que les gens ne regardaient jamais vraiment, l’esprit vidé de tout parasite vulgaire et moderne tout du moins. Un être narcissique en somme qui prétendait écrire de la poésie alors que dans le secret, la poésie, il détestait cela. Toutes ces conneries d’images bancales lui filaient de l’urticaire. En secret, il lisait Céline, Chester Himes et en boucle, Racine, les tragédies grecques et Shakespeariennes.

Mes cheveux, je les ai coupés un jour où je ne pouvais plus les voir en peinture. Il faisait froid ce jour là. En sortant de chez le coiffeur, j’ai eu l’impression d’être un fuselage de boeing à 10.000 mètres d’altitude. Quand mes potes m’ont vu arriver, ils n’en croyaient pas leurs yeux. Les petites tapettes, ils criaient autour de moi : « tu n’as pas fait ça ? tu n’as pas fait ça ? » Ils ne comprenaient décidément rien, ceux-là. Grace à cette tonte, je parvins plus tard à lever d’autres gonzesses, autrefois inaccessibles : celles qui détestaient les types aux cheveux longs et aux fringues crasseux. Je n’ai pas fait dans la dentelle ce jour là, il faut dire. Quand la coiffeuse m’a demandé pourquoi je souhaitais couper toute cette tignasse, noire et raide, je lui ai répondu sobrement qu’elle me sortait par les yeux avant d’ajouter : « je veux que vous rasiez tout ! »

- Raser ?, s’est-elle exclamé, mais on peut trouver autre chose, il y a d'autres solutions, on peut en parler, y réfléchir. Vous allez regretter...
- Autre chose ? Autre chose, comme quoi ? Ressembler à tous ces petits gars bien propres sur eux ? Plutôt crever ! Rasez tout, je vous dis.

Elle n’a pas insisté et comme je l’ai écrit plus haut, je suis sorti de chez le coiffeur avec la sensation d’être une aile d’Airbus survolant les Alpes Suisses. Une sensation oubliée, à la fois douloureuse et jouissive. Les années qui suivirent, avec ce crâne qui ressemblait à une barbe de trois jours, je fus tantôt soupçonné d’être une racaille blanche de cités, tantôt un skinhead miniature.

Elle a donc rasé, la coiffeuse, tondeuse en main. Plus tard, je m’en suis acheté une, c’était plus économique, le geste n’était pas très compliqué à reproduire. En me rasant, elle a fait cette remarque, qui, à l’époque, n’a pas attiré mon attention : « oh, vous avez comme un épi ! » Un épi, qui se trouvait à l’arrière de mon crâne, du coté droit. Une sorte de petit vertigo vaguement déplumé. Elle avait appelé ça un épi. L’épi en question, comme vous vous en doutez, a eu tendance avec le temps, à grignoter l’espace garni qui reposait avec insouciance autour de lui. L'épi d'hier ressemble aujourd'hui à une piste d'atterrissage concentrique pour hélicoptère microscopique.

Il y a deux semaines, je suis allé chez le coiffeur. Une femme m’a pris en main. Ce n’était pas la même que d’habitude. « J’ai racheté le salon au mois de décembre », m’a-t-elle dit. J’ai essayé de ne pas montrer la déception que me procurait cette nouvelle. On s’habitue à tout, y compris aux êtres humains. L’ancienne patronne était une quinquagénaire des îles. Elle m’aimait bien, je crois. Elle sentait le tahiti douche à la noix de coco. Elle me gâtait, elle me coupait les sourcils aux ciseaux, pratiquait sur mon crâne des massages d’une incomparable douceur, quand il faisait chaud, elle me mettait sa paire de nénés sous les yeux en souriant. Quand elle se tenait derrière moi, elle amenait parfois ma tête entre ses seins. La nouvelle patronne est gentille, remarquez, pas trop bavarde. Il faut bien discutailler un peu, de la pluie et du beau temps, mais rien de véritablement inconvenant. Après m’avoir coupé les cheveux, elle m’a adressé un sourire. « Vous êtes comme ma fille, m’a-t-elle dit, vous avez deux épis, un de chaque coté du crâne. Ma fille dit que les gens qui ont deux épis ne sont pas des gens comme les autres. Qu’ils sont différents. »

Je crois que c’est pour cela que je préfère les coiffeurs aux dermatologues, en fin de compte. Parce que les dermatologues ne parlent jamais d’épis. Ces types là n’y connaissent rien en épi. Ils vous disent : « Je crois bien que vous perdez vos cheveux, mon p'tit gars ! » Et en plus, ils vous demandent 60 euros pour la consultation. Les dermatologues sont tous des putain d’escrocs.

mardi 3 avril 2012

Déméningement



Et bien voilà ! Mon déménagement est quasi terminé. Il ne me reste guère que la cave à vider et quelques saloperies oubliées, éparses – principalement des luminaires, de la paperasse et quelques jouets du petit dernier – à ramasser. Et l’ancien appartement à nettoyer bien entendu et les trous des murs à reboucher en prévision de l’état des lieux.

J’ai désormais un grand appartement au treizième étage d’un immeuble situé non loin de la Place d’Italie. J’y ai d’ailleurs passé les trois dernières nuits, les deux premières un peu agitées, comme on s’en doute, au milieu des cartons que l’on déballe au compte-gouttes, la dernière absolument délicieuse. J’ai désormais ce grand balcon dont je rêvais, exposé plein sud, qui offre une vue imprenable sur la butte aux cailles. De l’autre coté, c'est-à-dire coté cuisine, c’est le panorama parisien qui s’étend devant moi ; les plus hauts monuments de Paris, la Tour Eiffel, Notre-Dame, le Panthéon, le Val de Grace, sans bouger un cil. Ne manque que le Sacré-Cœur, dont la vue m’est confisquée par une sorte de tour immense, bleue et laide. J’envisage du reste de demander que l’on rase cette horreur prochainement ; j’enverrai le nombre de courriers qu’il faudra. Dans l’attente, je me console en constatant que par temps clair, on parvient à distinguer les contours inégaux de la Butte Montmartre, ressemblant depuis mon poste d’observation à un sein sans téton. Toutes les chambres dégueulent de lumière. J’oubliais le parquet ancien qui recouvre le sol et offre à l’appartement un soupçon de chaleur qui ne dépareille pas.

C’est là mon appartement. Enfin, mon appartement… Tout est relatif, of course. Je n’en suis pas propriétaire. A Paris, je n’aurai sans doute jamais les moyens de l’être. Je loue donc, à la ville de Paris, qui reçut en son temps le nombre de courriers qu’il fallut. Ce n’est pas donné pour autant. Moins cher que dans le privé assurément, mais pas donné. En somme, nous avons dû consentir un effort financier ; effort bien sûr mûrement réfléchi. Quoique nous doutions toujours du bien fondé du choix que nous avons fait. Les gens de la classe moyenne sont ainsi. Nous surveillons depuis quelques jours scrupuleusement nos comptes, comme deux petits retraités. Rien que de très banal, finalement. Nous adapterons nos besoins à la dépense. Et nous cherchons aussi à nous persuader de temps en temps que ce choix était le seul possible, afin de nous donner du cœur à l’ouvrage. A coups de méthode Coué. La qualité du quartier, la luminosité de l’appartement, le bien-être que les rayons nous procureront bientôt. Comment résister ? Je ne crois pas aux signes mais j’en suis actuellement à m’y rattacher pour valider notre relative imprudence. Les signes parlent-ils ?

Le réfrigérateur nous donne raison

Notre ancien réfrigérateur, nous l’avions hérité de ma mère, qui a l’habitude de nous refiler tous ses vieux trucs, y compris ceux dont on ne voudrait pour rien au monde. A l’époque, malgré les récriminations de mon épouse, j’avais accepté le don, rechignant par principe – et par refus de la vulgarité consumériste (contrairement aux habitudes de ma mère) – à dépenser de l’argent pour acquérir de l’électroménager. Dès les premières heures de cohabitation, nous prîmes toutefois l’engin en grippe. Pour commencer, celui-ci ne remplissait sa mission qu’avec peine, si bien que nous dûmes l’acculer assez vite dans ses derniers retranchements (à savoir, pousser le thermostat au maximum de sa capacité). Ensuite, nous constatâmes assez vite que son compartiment congélation était bien trop petit pour nos besoins. Une côte de bœuf, un lot de poissons panés pour les mômes et un rôti de veau suffisait en effet à lui combler la panse. J’exagère à peine. Bon an mal an, nous ne résolûmes cependant de nous en séparer qu’à l’occasion du présent déménagement. Evidemment par paresse – le raisonnement étant d’une simplicité enfantine. Le nouveau réfrigérateur nous serait livré par Darty et nous n’aurions comme toute peine qu’à descendre notre vieux machin sur le trottoir après avoir prévenu les encombrants. C’était déjà ça de moins dans le cadre du déménagement. Lorsque je me levai samedi matin et que je me dirigeai vers le vieux frigo dans l’optique de m’emparer de la bouteille de jus d’orange, concevant le forfait (à l’abri des regards) d’y boire directement au goulot, bouche pâteuse ou non, ce fut donc avec la secrète satisfaction de le savoir prochainement voué à la compression puis à l’anéantissement. Je ne ressentis rien en m’approchant de lui ; pas même le plus léger pincement au cœur. Je savais que son jeune et vaillant remplaçant se trouvait déjà dans la cuisine de notre nouveau chez nous, en attente de premières victuailles à conserver. Lui, le vieux fourbu, carburant toute l'année à toute berzingue, ne savait rien de tout cela. Et pour cause. Quand j’ouvris la porte, la lumière rituelle ne s’alluma pas. Je le bidouillai quelques instants, tripatouillai son vieux thermostat, avant de me rendre à l’évidence, effaré. Notre vieux réfrigérateur avait rendu l’âme, pendant la nuit. Quelques heures avant le lancement officiel de notre déménagement. Nous l’avions méprisé, malaimé et le vieil objet avait trouvé la force de nous servir jusqu’au bout. Se doutant peut-être du prochain abandon qui le menaçait, il avait expiré en silence, au son de nos doux ronflements. Ingrats, nous ne versâmes pour sa mémoire la moindre larme.

Les voisins nous donnent raison


Mon appartement précédent, dont j’ai encore les clefs jusqu’à vendredi prochain 18 heures se trouve au premier étage. Sous celui-ci, se trouve une sorte de local très haut de plafond que la SEMAPA (organisme chargé de l’urbanisme pour la Mairie de Paris) a trouvé judicieux de louer à un restaurateur, missionné – cahier des charges à l’appui – pour dynamiser le quartier. Lorsque nous avons pris possession des lieux, le local était encore inoccupé. Nous avons donc passé une année plutôt tranquille. Puis on s’installa, et les premiers resto-locataires nous firent déchanter. Le jour de l’inauguration de leur putain d’établissement, ils organisèrent en effet une fiesta qui dura jusqu’aux lueurs du petit matin. Cris, rires idiots, musique de merde faisant vibrer les murs. A rendre fou le plus patient des bons voisins. Dès le lendemain, nous nous entretînmes avec les nouveaux patrons de l’établissement qui se révélèrent être deux jeunes filles à qui Papa venait d’offrir un jouet : le troquet de leur rêve pour organiser des soirées hypes et branchées. Nous endurâmes d’autres fêtes de ce type avant d’obtenir la fermeture de l’établissement après 18h00, sur la foi d’une enquête acoustique qui révéla un sérieux manque d’isolation. Rien d’étonnant si l’on considère que cet établissement de merde n’avait subi que quelques travaux sommaires, laissant notamment les murs afficher leurs parpaings d’origine ; ce je-m’en-foutisme caractérisé (vous boufferiez dans un restaurant dont personne n’a pris la peine de recouvrir les murs de peinture, vous ?) étant soi-disant l’aboutissement d’une réflexion conceptuelle. Le concept était urbain, parait-il. Il l’est sans doute, si vous aimez manger dans une pièce qui n’a pas été terminée. Si vous imaginez les villes comme de vastes zones pavillonnaires conçues par des promoteurs véreux. Sans doute lassées, au bout d’un an et demi par leur nouveau jouet, ainsi que par notre toute relative bienveillance, les filles à leur Papa décidèrent de mettre les voiles. Et le Papa et son carnet de chèques itou. Elles furent bientôt remplacées par un homme d’une quarantaine d’années, en apparence plus raisonnable. Plus raisonnable, ça veut dire que le nouveau taulier ne nous gratifia que d’une ou deux soirées. Mais nous savions qu’avec ces deux soirées, le gonze ne faisait que prendre la température de l’eau avec son gros orteil avant de plonger dans son bain chaud. Nous nous apprêtions donc à repartir en guerre contre les nuisances sonores – enquête acoustique brandie des deux mains – et c’était là une des principales motivations de notre volonté de déménager. En sortant les premiers meubles samedi matin, nous eûmes la surprise de découvrir une petite affichette sur la porte d’entrée de l’immeuble à l’attention des locataires. Une petite soirée devait en effet se dérouler le soir même à partir de 21 heures. Nous ne pûmes nous empêcher de sourire, sachant bien que nous serions très bientôt dans notre nouvel appartement et que ce soir là, aucun bruit ne nous empêcherait de trouver le sommeil. Nous mesurâmes en outre très opportunément notre chance d’échapper à la traditionnelle fête techno du 21 juin, à la fête des voisins et à la chasse aux œufs, organisée pour les enfants par l’amicale de locataires (traduisez par : une gonzesse qui ne sait pas quoi foutre de ses journées). Malgré les courbatures et la fatigue accumulée par 2 semaines de travaux et 3 jours de déménagement, je savoure aujourd’hui les fruits tombés de l'arbre de notre justesse d’esprit.