jeudi 26 juillet 2012

Sale temps pour ceux qui veulent s'aimer

Comme je le signalais il y a quelques jours sur l’excroissance, les oignons verts des M.G.’s ont 50 ans. Ce qui me rappelle au passage que j’en aurai bientôt 40 et que ce titre suranné à l’allure simple et dégingandé n’est que de 13 ans mon ainé. Pourtant, c’est un morceau qui me semble d’un autre siècle, d’une époque totalement évanouie, tellement ancienne qu’elle en aurait perdu tout caractère de réalité, d’une époque qui me semble aussi lointaine que pourrait me le sembler celle qui vit naître la Révolution Industrielle, pour ne prendre qu’un exemple parmi d’autres. Les chiffres sont sans doute plus exacts que les sentiments… Il n’est en tout cas pas permis de douter d’eux. Bref, passons ! Green Onions, c’est un morceau qui n’a l’air de pas grand-chose et qui certainement n’est guère davantage. Quelques notes très simples. Une poignée d’accords qui forment une boucle musicale sans fin sur laquelle Booker T. Jones dessine des figures naïves. Apparemment sans se lasser. Je sais bien que d’aucuns proclament la mort de la musique, de la vraie, et sans doute s’en réjouissent en se (com-)plaignant, visiblement émus, du bruit constant au sein duquel nous évoluons désormais – à rebours nécessairement, comme si nous inversions par la même le cycle de l’évolution. Leur propos n’est peut-être pas totalement dénué de raison, même si comme toujours, sa grandiloquence traduit une sorte d’exagération féminine qui tend à en atténuer la portée. Quand bien même ces coincés du trou-de-balle auraient tout à fait raison, je ne vais certainement pas échouer aux Enfers pour avoir éprouvé quelque tendresse envers les oignons verts des M.G.’s ; et ce, même si cette tendresse persiste en dépit du bon sens.

Les M.G.’s représentaient le symbole du label Stax. Un label du sud profond, monté financièrement sur l’hypothèque d’une maison familiale, au sein duquel cohabitaient, fraternisaient musiciens blancs et noirs. Un mariage des genres, de la country des culs-terreux et du blues des descendants d’esclaves. Un gramme d’utopie dans un monde de bigots illettrés, d’alcoolos belliqueux, de financiers amoraux, de ségrégation bestiale. Green Onions n’a donc l’air de rien et les musiciens qui formèrent cette joyeuse troupe bigarrée – qui accompagna au passage tous les artistes de la maison de disque – n’ont pas non plus l’air d’être capables de jouer la Symphonie n°1 en ré mineur de Rachmaninov en prenant un air pénétré. Les utopies ne sont pas belles, elles sont tout au plus jolies, mais elles ont en premier lieu le mérite d’exister comme existent les résistances. Ecouter les témoignages d’anciens musiciens qui œuvraient chez Stax à cette époque m’émeut chaque fois ; mais chaque fois différemment. Les entendre raconter leurs rencontres et cet amour de la musique qui les réunissait, c’est encore plus beau qu’une bluette bien torchée. Ensuite. Ensuite, il y eut des problèmes d’oseille, la fin du partenariat qui unissait Atlantic et Stax, et enfin l’assassinat de Martin Luther King qui brisa sèchement cette belle unité et qui fit dire au grand nombre qu’elle ne pouvait être qu’éphémère. Désespérante humanité. Stax, après une période de vaches maigres, parvint à se refaire la cerise un temps, autour d’une identité militante exclusivement noire et frelatée (c'est à dire uniquement mue par les exigences d'un nouveau business) et produisit à la chaine des groupes afro-américains de seconde zone et quelques bande-son pour l’industrie fallacieuse qu’était la Blaxpoitation ; Shaft d’Isaac Hayes, pour ne donner que le plus triste exemple. La belle énergie des premiers âges de Stax s’était alors évanouie. Le beau business des races avait signé un éclatant retour.

lundi 23 juillet 2012

Les coquelicots

Je suis revenu samedi de vacances. Les prévisions de Bison Futé se sont révélées justes, bravo à lui ! La circulation fut délicate dans le sud-est avant d’étaler comme prévu une complète fluidité passé l’agglomération lyonnaise. Ce que je vous raconte là est sans intérêt, j'en ai bien conscience, si ce n’est celui de démontrer que le salarié de France est bien une saloperie de robot coincé paradoxalement à je ne sais quel stade de l'évolution. Il me faut louer aussi les mérites des méduims de Météo France. Il a fait beau temps pendant les deux semaines que j'ai passées dans la région varoise. Il a même fait sans doute trop beau. Trop beau et trop chaud. Peut-on dire qu'il fait beau lorsqu'il a fait trop beau ?, c'est une question dont la résolution me dépasse. Je me trouve en tout cas fort ravi d’être revenu dans la Capitale. Il y fait plus beau que dans le sud finalement puisque la chaleur y est plus clémente, plus supportable, en ce qui me concerne en tout cas. Pendant ces deux semaines de repos, nous n’avons pas fait grand chose. Nous avons écumé les lacs de la région, mangé dans un restaurant étoilé situé à la Celle, avons diné avec une amie à Arles. Nous avons gravi avec les filles - qui râlaient - la montagne qui mène au Sanctuaire dédiée à Marie-Madeleine : une grotte, située sur les hauteurs de Plan d’Aups, dans laquelle cette sainte femme acheva son existence. J’ai lu. Un peu. Le 2666 de Roberto Bolaño. Je suis incapable d’en dire quoi que ce soit et j'en suis bien désolé. Ce roman est une chose étrange, pas totalement dénuée de qualités. C'est un énorme pavé de presque 1500 pages dont je ne comprends pas la raison d’être, ce qui ne signifie pas qu'il n'en a pas. J’ai toujours été attiré par la démesure. Par les œuvres démesurées en particulier. Ce ne sont pas tant leurs proportions qui m’impressionnent d'ailleurs, mais ce que j’imagine de leur conception, du travail insensé qu'elles ont sans doute nécessité. Comment s'y retrouver dans pareil foutoir ? C’est pourquoi suis-je sans doute plus indulgent avec ces auteurs qui se sont parfois lancés dans ces sortes de quêtes peut-être trop grandes pour eux. Toujours est-il que je n’ai rien à dire de ce livre, parce qu’hélas, je n’ai pas réussi à en penser quoi que ce soit. J’ai aussi entamé la lecture du premier tome de la Comédie Humaine, dans la Pléiade. La Maison du-chat-qui-pelote, que je n'avais jamais lu, nouvelle qui inaugure cette œuvre proprement obèse,  m’a fait grand effet. Un effet que je qualifierais d'intime. J’ai, au passage et bien humblement, cru comprendre grâce à elle, ce qui faisait peut-être la solidité (ou la fragilité) d’un mariage. Après cette lecture, la chose me semblait en tout cas claire et entendue. Un mariage ne peut être couronné de succès que s'il y a adéquation d'intelligence. Je reste persuadé qu'en amour - mis à part pour les boeufs peut-être - la question physique est secondaire. Un homme peut bien sûr aimer follement une femme plus laide que lui (et vice versa). Cela se voit tous les jours. En revanche, partager toute son existence avec une femme plus sotte que soi – ou imperméable à certains sentiments – me semble bien plus improbable. Passés les premiers instants de passion amoureuse, qui ne reposent sur pas grand chose d’autre que la baise et l’idiotie partagée, que peut-il rester à un couple ? Sur quoi peut-il s’appuyer pour avancer tout à fait lié dans l’existence ? J’ai eu mon lot de relations avec des femmes idiotes ou plus limitées que je ne l’étais. J’ai constaté à chaque fois que ce type de relations était impossible. Les mêmes barrières finissaient par nous séparer. Je concevais de la honte à avoir ces femmes à mon bras, j'ose l'avouer, il me semblait que leur proximité me dépréciait et je finissais invariablement pas leur en vouloir, alors que je n’aurais dû en vouloir à personne d’autre que moi-même. Le destin d’Augustine, similaire à celui que connut Laurence, la sœur de Balzac, est un destin d’une grande cruauté. C'est aussi en cela qu'il me touche, sans doute. La passion amoureuse n’a qu’un temps et surtout, elle a un prix, et il peut être trop élevé pour celui qui s’y abandonne avant d'avoir mesuré l’étendue de la tâche qui lui incombera une fois ce temps béni écoulé. La société française a sans aucun doute beaucoup changé depuis que Balzac a entrepris un jour d’en disséquer les mœurs. Pourtant, je reste persuadé qu’il y encore beaucoup d’Augustine (homme ou femme) pour se briser contre les falaises inamovibles de la mésalliance. Ces drames font sans doute le succès de ces sites sordides qui, sur internet, vantent la qualité de leur service et promettent de vous amener sur un plateau les meilleurs plans cul près de votre région. Cette adéquation entre deux intelligences, je crois bénéficier aujourd'hui de ses bienfaits. Je ne doutais pas de l’avoir trouvée au matin de mon mariage, il y a huit ans. 8 ans, c’est peu de choses, me diront certains, pour avoir la certitude que l’on passera le restant de sa vie avec la même femme. C’est pourtant ma certitude et c’est une certitude qui ne me quitte pas depuis ce 30 juillet 2004 où je fis le choix d’épouser celle qui partage chaque instant de ma vie. Si la chose est possible, j'aime mon épouse encore plus que ce jour où je la vis venir vers moi, nus pieds, vêtue d’une robe rouge soulignant pudiquement les formes de son corps. Prête à prendre mon nom et à m'accompagner en dépit de mes grandes imperfections. Je ne sais si nous sommes intelligents ensemble. Il est possible que ce ne soit pas le cas. Peut-être sommes-nous parfaitement idiots et ignorants. Et bien nous le sommes et je sais que nous le serons encore longtemps, mais d’égale manière.

vendredi 6 juillet 2012

Solitude de l'incertain

Le temps est une saloperie. Le temps vous fait changer. Et changer d’une certaine manière, finit toujours pas vous donner une impression d’isolement puis de solitude. Didier Goux m’a souvent dit que je finirai par devenir réactionnaire. Je ne pense pas qu’il soit sérieux. Et s’il l’est, il se plante sur toute la ligne, pour tout un tas de raisons qu’il est absolument inutile d’exposer. Il s’agit simplement d’une tactique sournoise à mon avis – qu’il n’est pas le seul à utiliser – pour instiller le doute chez l’interlocuteur, pour le forcer à sortir de son retranchement, l’obliger à se justifier ; et aussi une tentative de profiter de sa bonne foi. On me l’a souvent faite à dire vrai – c’est invariablement un réactionnaire revendiqué qui se dissimule derrière elle – elle n’honore pas celui qui l’adopte. C’est à la fois une sorte de flatterie et une tentative de déstabilisation. Hélas, avec moi, ça ne prend pas. Ni la flatterie ni l’intimidation. Ça marche peut-être avec les petits mecquetons à peine déniaisés, mais sur moi, ça n’a pas le moindre effet. Ou moins d'effet qu'une légère et tiède brise glissant sur ma peau. Je dois bien admettre toutefois que je ne suis pas tout à fait le même homme qu’il y a 10 ans, encore moins celui que j’étais il y a 5 ans. L’homme que j’étais il y a même deux ou trois ans me semble un autre. Un reflet déformé. Il y a 5 ans, j’étais par exemple bien plus prompt à la colère. Ayant appris à côtoyer des gens dont les idées se situent aux antipodes des miennes – je ne parle pas du net, on ne côtoie pas les gens sur internet, ou peu d’entre eux en tout cas – j’ai compris qu’il était nécessaire de les exposer avec bienveillance et douceur et qu’il était même impératif de savoir les faire évoluer là où l’on constatait en elles des imperfections.

J’ai indubitablement changé. Je n’ai en réalité jamais cessé de changer. Ce n’est qu’un constat. Pas un jugement. On aimerait bien sûr pouvoir dire, lorsque l’on a changé de manière si radicale ou plutôt si constante, que l’on a évolué vers quelque chose de meilleur, que l’on s’est bonifié en quelque sorte. Je suis incapable de l’affirmer en ce qui me concerne. Peut-être suis-je bien plus con qu’avant – même si avec le recul, ça me parait difficile – allez savoir ! Parfois, je me demande ce qu’en penseraient certains de mes amis aujourd’hui disparus. Ce qu’en penserait François par exemple. Peut-être me dirait-il : Michaël, tu es en train de devenir cinglé ! Ta foi t’aveugle, elle te consume, elle te rend sec ! J’aurais sans doute tenté de lui expliquer deux ou trois choses que je crois vrai. Il m’aurait peut-être compris ou non et son incompréhension aurait peut-être renforcé mon impression de solitude ; cette solitude qui prend de la matière il me semble, ou prend forme, ou se personnifie.

Il y a trois ans maintenant... C’était le 10 août 2009, nous étions à la terrasse du café Descartes dans le 5ème. Nous buvions de grands verres de bière blonde en devisant de tout et de rien. De jazz, bien sûr. Nous échangions aussi des idées, comme toujours. Ce jour là, nous avons parlé de la Guerre en Irak. Je ne sais même plus comment nous en sommes arrivés là. Par des chemins de traverse, comme toujours lorsque nous discutions pendant des heures, lorsque nous décorions le silence de nos rires, de nos colères, de nos déclarations d’amour envers tel ou tel musicien. Cette bribe de conversation n’a duré que quelques secondes, le temps pour moi de lui révéler que je n’avais jamais été farouchement contre cette guerre et que j’avais toujours trouvé stupide la position française exprimée par Villepin devant l’ONU. Je me souviens de son regard à cet instant, de ces grands yeux ronds, ouverts comme deux cavernes pleines de lumière. Il avait simplement dit : « ah bon ? » Un simple étonnement, exempt du moindre jugement. J’avais engrossé mon idée de quelques détails et il avait alors presque acquiescé. Je n’ai jamais su si l’argument lui avait paru recevable. A dire vrai, alors même que je l’exposais je n’étais même pas sûr de sa validité et je n’étais même pas certain que la position que je venais d’exprimer était bien la mienne. C’était peut-être celle d’un autre que je testais nonchalamment. Peut-être l’a-t-il ressenti. J’ai peu de convictions en réalité et très peu de certitudes et il me semble que tout cela s’aggrave avec l’âge. Parfois, j’expose donc une idée sans être bien certain qu’elle soit mienne – et je la défends comme si elle était mienne – je la lance et je la regarde rebondir comme un idiot en short une balle de tennis un peu dégonflée. Elle me satisfait rarement, je ne m’en contente jamais. Une voix résonne alors sur le cour. Un officiel en polo et en mocassin beugle : "New Balls, please !"

Je crois que ces changements n’auraient rien changé dans nos relations. François m’a vu m’énerver, débattre inutilement, faire preuve d’une mauvaise foi caractérisée, de méchanceté gratuite parfois. François était un homme d’une sincérité rare. François était rare, tout bonnement. Je ne sais pas du tout, maintenant que j’achève ce billet, pourquoi je l’ai écrit. Je me souviens ce qui m’a poussé à l’entamer – Mtislav a dû se dire qu’il était temps de démasquer le trouduc qui se cachait derrière ce blog – mais je ne sais pas quelle circonvolution m’a mené jusque là. C’est sans importance, comme pas mal d’autres choses.

mercredi 4 juillet 2012

The Yes needs the No, bande de losers !

Ce billet n’existe, il est vrai, que parce que ce midi, j’ai cru un instant avoir vu Jean-Pierre Raffarin en couverture d’un magazine sobrement baptisé Winner, le journal des gagneurs. Sur le coup, j’ai continué vaillamment mon chemin, vaguement interloqué, parce que j’avais des choses à faire très importantes, notamment acheter des t-shirts affublés de motifs et de dessins idiots pour l’été qui vient enfin. Je n’en ai pourtant pas cru mes yeux et me suis promis de tout faire pour en savoir plus dès que mon emploi du temps m’en laisserait le loisir. De retour au travail, j’ai donc procédé à une recherche sommaire, pensant bien sûr à une supercherie ou tout du moins à une blague potache. C’est alors que j’ai découvert que non, pas du tout, le magazine existait bel et bien, même si l’homme qui me semblait Jean-Pierre Raffarin, de loin mais encore de près (ce qui est plus troublant vu qu'il ne lui ressemble pas tellement), était en fait un certain M. Bernard Fornas, Président Directeur Général de Cartier, depuis 1994, soit 4000 jours à winner comme un beau diable à la tête d’une des plus célèbres entreprises de luxe du monde entier-qui-nous-l’envie. « Attraper le futur en premier », c’est la devise Fornassienne qui figure juste en dessous de sa photo. Ils font ça à chaque numéro chez Winner. Le n° 3 du magazine, qui avait elu Sébastien Loeb le champion de rallye pour figurer en une, contient aussi une déclaration du sujet sur l'esprit de la gagne ; le sportif est d'ailleurs un peu moins abstrait que ne l’est M. Fornas. « Je déteste perdre. », s'étale en effet juste en dessous de cette vraie tronche de vainqueur. Je suppose que ses concurrents détestent perdre tout autant, mais ils n’ont apparemment pas vraiment le choix, vu qu’ils sont soit de médiocres pilotes, soit au volant d’une voiture de merde qui, soit ne roule pas assez vite, soit tombe en panne à la première épingle venue. C’est sans doute à cause de cette phrase que je me suis mépris en tout cas sur la présence de Jean-Pierre Raffarin en couverture du magazine des gagneurs – j’écris, j’écris et je n’y crois toujours pas, tellement la chose me semble une sorte d’Everest du ridicule. Attrapons le futur, ce me semblait une connerie dont l'ancien premier ministre était en effet parfaitement capable. Oui, oui, attrapons le futur en premier, avant qu’il ne fasse demi-tour pour nous mettre une copieuse branlée, ou avant qu'un autre ne l'attrape avant nous, et ne l'agite orgueilleusement sous notre nez, courons-lui après, comme après une femme, attrapons-le pour bien lui faire comprendre les yeux dans les yeux, face to face en anglais puisque le magazine a opté pour une formule bilingue, qui est le boss, qui le winner/gagneur. J’ai feuilleté le magazine en ligne. Feuilleté, c’est vite dit. Seul l’ours m’intéressait évidemment. J’ai appris grace à celui-ci que la patronne de la rédaction s’appelait Vera Baudey, drôle de nom, me suis-je dit, inconnue au bataillon, et que le conseiller en communication du magazine n’était autre que Jacques Séguéla, ce publiciste parasite super défraichi, mythomane pour moitié, qui ne déblatère que des stupidités depuis plus de 30 ans. Winner, le magazine des gagneurs, avec Vera Baudey, Jacques Séguéla, un type qui ressemble de loin à Raffarin en tête de gondole et qui, si j’en crois la couverture, en est à son 4ème numéro, existe bel et bien. Winner est un vrai magazine avec des gens qui écrivent dedans (des êtres humains, des journalistes qui travaillent et ont des histoires de cul au boulot, des problèmes de crèche, des difficultés à endiguer la chute de leurs cheveux, des vacances dans un coin de la tête...) et des types connus qui répondent à des interviews sur ce qui fait d’eux des gagneurs en série. Mon incrédulité me fait honte mais je n’y peux rien. Naïf comme je suis, je persiste à croire qu’il s’agit forcément d’une farce. Si tel est le cas, elle est parfaitement réussie.

lundi 2 juillet 2012

Instants perdus et faille spatio-temporelle

Tout compte fait, une vie d’homme, ça ne dure pas très longtemps. Plus on vieillit, bien sûr, plus on se sent approcher du terme, plus on en prend conscience. On aimerait dire qu’une vie d’homme est une chose riche, précieuse et qu’on la consacre essentiellement aux choses de l’esprit, aux choses d’importance, mais on sait bien que ce serait mentir. Une vie d’homme, non seulement ne dure pas très longtemps, mais elle est aussi une somme terrifiante d’instants perdus, une succession d'abandons involontaires et inconscients, d’égarements, de minutes offertes au néant. Il y a des statistiques idiotes qui mesurent par exemple le temps que l’on passe aux chiottes dans toute sa vie. Et d’autres qui mesurent le temps que l’on passe devant sa télé ou à manger ou à descendre les poubelles ou à poireauter dans les embouteillages ou à faire l’amour ou à lire des magazines stupides ou à se laver ou à faire les devoirs avec les enfants ou à faire la vaisselle ou à faire les poussières, le temps que l’on passe dans le métro ou encore dans des files serrées à attendre je ne sais quoi, de consommer, de dévaler des pistes enneigés, d’entrer dans la pénombre d’une salle de cinéma. La somme de tous ces instants paumés a de quoi donner le vertige. Je ne sais combien de temps j’ai passé dans ma vie à regarder des matchs de football mais je suppose que le chiffre serait du genre à me filer une migraine ou à me plonger dans un océan de remords et de culpabilité. Trop de temps, sans doute, trop de temps consacré à cette activité léthargique. Ce matin, j’ai essayé de faire le compte mais je me suis arrêté au bout de quelques secondes de contorsion mentale parce que j’avais l’impression d’exercer sur moi une sorte de sadisme inutile. J’ai sans doute perdu beaucoup d’instants affalés seuls devant des matchs de football. Beaucoup trop. Ce serait en ajouter d’autres en tentant de les mettre en rapport avec mon existence, dont je ne connais du reste pas encore la durée exacte.

Au football, j’y ai joué aussi. Beaucoup trop. En club notamment, de l’âge de 6 ans jusqu’à 22 ans (ou quelque chose comme ça). Et puis, un jour, j’en ai eu marre, marre de me faire chier avec cette majorité de cons qui me tenaient lieu de coéquipiers, marre d’aller aux entrainements, de faire semblant d’être impliqué alors que je n’aimais que jouer, simplement jouer. Jouer était une perte de temps bien sûr mais elle me semblait moindre que celle qui consistait à faire des pompes, des étirements, de jongles ou des tours de terrain. Ou encore à écouter sans rire des causeries d’avant match et des propos tactiques à coté de la plaque. Tout ce temps perdu à propos d’un simple jeu. C’est beaucoup, beaucoup trop. Ramené à l’échelle d’une existence qui décline si rapidement. Quand on a passé autant de temps que moi à jouer au football et à regarder des matchs de football, on finit en tout cas par connaitre le jeu comme sa poche, c’est déjà ça… On finit par deviner des choses que les autres spectateurs lambda ne devineront jamais. Enfin, je dis ça, mais je sais bien que ce n’est pas tout à fait vrai. Je connais des footballeurs professionnels qui ne comprennent rien à ce qu’ils font et des gens qui regardent le foot depuis des lustres comme des drogués, sans être capable de se forger la moindre connaissance. Je pense par exemple à Thierry Roland - paix à son âme. Le temps que ce type a dû passer devant des matchs de football doit être proprement ahurissant. Les trois-quarts de sa vie peut-être. J’exagère mais je suis certain que ramené en années (années, jours, heures, minutes pour être très exact), le chiffre aurait de quoi rendre dingue le plus stoïcien des philosophes. Pourtant, il n’a jamais semblé comprendre quoi que ce soit à ce jeu qu’il aimait tant ; sa sincérité ne pouvant être mise en doute. Il se faisait d’ailleurs corriger en direct par son acolyte, Jean-Michel Larqué, parfois sur un ton des plus condescendants. Capitaine Larqué, comme ils disent sur RMC, ce qui a le don de me faire à chaque fois pouffer de rire. Capitaine de qui, putain ? Je n’ai jamais aimé Thierry Roland. Non seulement il ne comprenait rien à ce qu’il commentait, mais il le commentait avec une confondante mauvaise foi. Là n’est pas le sujet de toute façon.

Hier, j’ai bien entendu regardé la finale, avec l’espoir de voir la Squadra Azzura l’emporter sur...les rouges, là – le commentateur qui officiait hier sur TF1 (Christian Jeanpierre) a répété plusieurs fois « l’équipe de la squadra », ce qui en premier lieu m'a fait bêtement ricaner avant de finir par me lasser. Parce que je comprends le jeu et parce que je vois des choses avant qu’elles n’arrivent, j’ai assez vite compris – 5 minutes de jeu pour être exact – que tout irait de travers. Les italiens manquaient de jus et les espagnols semblaient avoir fait le plein. Le plein de plein de choses... Quand je fis part de mes doutes sur l’issue de la rencontre à ma plus grande fille, elle haussa les épaules. Elle releva la tête de son assiette de pâtes et soupira : « Ah ? Bon, ben je suis pour l’Espagne alors… » Je sortis de la cuisine en haussant les miennes et en me demandant s’il était possible de renier son enfant pour un aussi futile motif. Sans doute que non. Les rouges survoltés marquèrent le premier but quelques minutes perdues plus tard. Chiellini, le défenseur italien, plus vif habituellement que le joueur qu’il pourchassait, se blessa sur l’action. Ce but, c'était peut-être à cause de la blessure ou d'autre chose. Les astres, me dis-je, si chers à Raymond ne seraient pas favorables aux transalpins et le reste du match le confirma. Pendant ce temps là, mon frère m’adressait des messages insultants à l’égard des espagnols dont je me refuse à révéler l'exacte teneur. Mon père, quant à lui, m’envoya un message après le match : « Ton frère pète les plombs. Parfois, je me demande s’il a bien toute sa tête. Bon, en même temps, il faut dire qu’il revient d’une gueule de bois. » Je me suis demandé si c’était bien possible, de revenir de gueule de bois, je me suis imaginé ce que serait un pays qui s’appellerait ainsi et je me suis accessoirement demandé s’il aurait pu rivaliser avec la forme indécente des espagnols. Assurément, la rencontre aurait été plus délicate pour les ibères. Jouer avec une céphalée, je ne le souhaite à personne. Je reçus aussi quelques messages de la part d’une collègue d’origine espagnole et pris sur moi-même pour ne pas me laisser aller à ce coté sombre qui se dissimule en moi et auquel mon frère laisse toute liberté. Je lui envoyai donc un message diplomatique, vêtu comme un gentleman anglais – à ne pas confondre avec l’ivrogne anglais qui tient absolument à vous repeindre la gueule de ses poings. Puis, j'allai me raser pour la première fois depuis un mois et demi. Les poils étaient si longs (incroyablement longs, c'était la première fois que je les voyais si longs) que lorsque je retirai la bonde, ils vinrent tous s'amasser dans la partie supérieure du siphon. En soupirant que décidément, c'était vraiment une journée de merde, je versai la moitié d'un flacon de Destop dans le lavabo et m'en allai me coucher. Le lendemain, les poils de ma barbe disparue s'étaient désintégrés. Je constatai en buvant mon premier café de la matinée qu'il ne me restait plus d'hier que la défaite, restée coincée en travers de ma gorge.

Tout, dans une vie d’homme, est ramené à cet instrument de mesure qu’est le temps. A ce titre, on ne se méfie jamais assez des failles spatio-temporelles. La France toute entière vient d’en traverser une sans même s’en rendre compte. A sa décharge, il faut dire que la dimension dans laquelle elle échoua était en tout point identique à celle dans laquelle elle avait toujours résidé. Tout y était à sa place, recréé à l’identique. C’était donc une sorte de cinquième dimension de la plus sournoise nature. Une seule différence majeure aurait permis aux français d’identifier la supercherie métaphysique, s'ils n'en avaient été les victimes. Dans cette toute nouvelle dimension, les italiens n’étaient en effet plus des tricheurs, des trouillards, des simulateurs sans vergogne, des salauds à l’ambition démesurée qui prétendaient vouloir faire des saletés avec votre sœur dès que vous auriez le dos tourné. Dans cette toute nouvelle dimension, les footballeurs italiens devenaient des exemples, des patriotes bon teint, des honnêtes gens, irréprochables de classe, d’élégance et les français ne se lassaient plus de vanter leurs qualités. Ils souhaitaient même leur victoire et un peu partout, fleurissaient sur les épaules françaises des maillots bleus de l’équipe italienne. Des envoyés spéciaux déblatéraient du Trocadéro avec des types prénommés Mohammed et Antonio (un roux dans le genre breton qui s'appelait en réalité Anthony) qui se disaient italiens. Etant trop habitué à subir quolibets et autres moqueries lorsque j’évoque mon amour immodéré pour le onze italien, je ne mis guère de temps à comprendre. En voyant Francis Lalanne sur Itélé chanter une chanson en italien à la gloire des transalpins, je sus que mon intuition était la bonne et qu’il en irait de la Squadra comme de l’Equipe de France ; on avait conçu cette nouvelle dimension pour que les français nous portent la poisse. Il n’en fut pas autrement.

Dès la fin du match, les espagnols célébrèrent leur victoire et avec eux les commentateurs zélés jamais à court de superlatifs. Accessoirement, le temps et l’espace retrouvèrent leur place originelle. Nous ne constatons désormais plus aucune dilatation dans leur forme ainsi qu’à la surface de leur étendue. On reparlera très bientôt des matchs italiens truqués par la Camorra avec la complicité des joueurs et les anciennes idoles du peuple français (ce peuple de poissard jamais satisfait) pourront redevenir sans peine ces valeurs contraires et personnifiés de la probité, que nous connaissons tous depuis bien longtemps. Pourvu que l’on ne retrouve plus jamais le chemin de cette abominable dimension dans laquelle les français aiment les italiens et qu’ainsi nous retrouvions également la recette qui nous permet de gagner sans mérite à défaut de perdre honorablement. Merci, peuple français, de reprendre ta route et de continuer à nous détester.