jeudi 30 août 2012

Les causeuses seront bientôt muettes

Pour le moment, on discute encore. Le monde, notre petit monde, ce qui exclue les crève-la-dalle du monde entier qui se contrebranlent de toute manière de nos problèmes existentiels, est encore semblable à un salon de thé, en un petit peu plus mouvementé seulement. Les petits groupes éparpillés, disséminés sur les causeuses, en sont encore au temps des arguments. Visages rouges de colère des spasmophiles du cortex ou pâles de ceux qui obéissent pour le moment aux convenances. Un cocktail bleu marine avant la fin du monde, tandis que des haut-parleurs diffusent de la musique de chambre ou une saloperie de Haydn. Ou une putain de valse viennoise. Le papier peint est rouge et vert, bon marché, il se décolle par endroits, il est agrémenté de quelques stickers fleur-de-lys. Tout le monde sourit encore, jaune ou gris. Mais je sais bien qu’un temps viendra où il n’y aura plus de discussion possible, un temps où les rhétoriciens inlassables du quotidien (rouges, jaunes et blancs) s’empareront des causeuses et les retourneront pour monter des barricades de velours. Ce n’est pas un pressentiment, ce n’est pas tout à fait une certitude. C’est une suite logique. Tout d’abord parce que les réactionnaires – je trouve quand même le terme bien flatteur pour cette triste troupe d’allergiques – me semblent sincères. Les réactionnaires ont vraisemblablement souffert et ils souffrent encore. Ils inventent certes, il y a parmi eux nombre de mythomanes patentés, mais ils ont cette sincérité vénéneuse qu'offre la douleur. Ils ont cherché – pas longtemps – et sont tombés d’accord sur la cause de leurs maux : l’étranger, comme toujours. Evidemment, ils prétendent que tout est différent aujourd’hui, ils prétendent qu’ils n’ont rien de commun avec les allergiques d’hier et d'avant-hier, qui fustigeaient déjà le protestant, puis le juif, puis l’immigré européen et chargeaient déjà le dos de l'étranger de tous les vices. Les populations sont interchangeables mais les expressions, via quelques distorsions dues aux évolutions du langage (décadentes, nécessairement), se sont propagées à travers le temps comme une petite vérole ; ils puent, ils volent, ils tabassent, ils nous déprécient. La vérole semble différente, elle peut avoir gagner en force, en complexité, elle peut s'être conçue une résistance nouvelle, mais il s'agit toujours de la même vieille maladie originelle. Triste réalité pour ceux qui ouvrent les yeux. Rien n’a changé. L'Humanité emploie toujours son énergie à s'élever, et elle s'élève alors. Dominant les hauteurs, qui ne sont que les siennes en réalité, elle ne résiste jamais à contempler le sol pour mesurer la distance parcourue. Alors prise de vertige, elle chute lamentablement. Tous les vices et toute la sottise humaine sont catalogués dans l’Ancien Testament. Rien n’est différent, absolument rien. Les hommes ne sont humainement rien, comme toujours. Le monde est monté sur toupie, et il tourne, et il tourne, et il tourne. Dans un avenir, peut-être proche, les mots n’auront plus d’utilité. Les allergiques et les contre-allergiques n’attendent du reste que cela : la fin des mots, pour se foutre sur la gueule. Les réactionnaires geignent à longueur d’années : "Les progressistes bon teint, disent-ils, sont des procureurs dans l’âme rêvant de museler, de cloîtrer, de scléroser, de clamper les artères de nos pensées". Une guerre se prépare (nous l'espérons minuscule), derrière cette tentative grotesque et désespérée de diffuser chez l’homme de gauche ou chez le généreux la honte de soi. Ne nous promet-on pas, dans certains cercles, de nous éparpiller  façon puzzle, de nous adresser prochainement des décharges beurrées de sulfateuse. On nous traite déjà d’infâmes collabos, avant la libération. Qu’avons-nous fait de ceux que l’Histoire a jugés comme tels ? Lorsqu'on les a enfin tenus, on les a pendus, on les a humiliés avant d’être humilié soi-même par la force incontrôlable qu’on avait déchainée. Un temps viendra où on rangera donc les mots dans leurs étuis et où la Bible côtoiera sans doute le fusil sur les tables de nuit – et la Bible ne s'en plaindra pas car la Bible ne parle que lorsque l'on veut bien la lire. Le catholique, au milieu de ce néant déguisé en intelligence est circonspect. Le catholique n’ignore rien de la légitime défense. Il sait aussi que l'on peut opposer aux sulfateuses, aux accusations fallacieuses, à la bête, son propre corps à défaut de son âme. Il sait la valeur et la beauté du sacrifice, il sait ce qu'on y perd mais surtout ce qu'on y gagne ; il est du reste le seul. Nous discutons donc encore, entre gens de bonne compagnie, avec nos amis réactionnaires. Si rien ne vient perturber la course de cette planète mélancolique qui nous menace, il nous faudra choisir de participer au tumulte. Pour poursuivre le bonheur, peut-être, de savourer l’intensité d’un nouveau silence.

lundi 20 août 2012

A quelques encablures de la fin des temps

Le mois d’août, c’est de la merde. Je ne savais pas si on l’avait assez dit donc je me lance. C’est à croire que j'ai été le seul juilletiste de Paris. Depuis plusieurs semaines, tout ressemble à une putain d’expédition : trouver un tabac, une presse, un endroit où manger le midi. Tout est fermé. Tabacs, presses, échoppes placardent tous leur éloge de la glande. Gloire aux congés payés. Et moi, je marche, je remonte les boulevards, étouffe au pied des petites rues sans oxygène, le regard perdu, morve au nez. Le 17ème arrondissement, cette espèce de zoo pour marquises défraichies, est vide comme les gourdes des soldats d’Alexandre le Grand en pleine traversée du désert. C’est déprimant. Pourtant, j’aime bien Paris en août habituellement. Les marchés clairsemés, les dimanches matin sans personne dans ses rues, comme un lendemain d’apocalypse. La canicule ? Elle ne me gêne pas vraiment. Il faut dire que je n'ai pas 75 ans. Je n'ai pas à m'humidifier la peau, à glander ensuite à quelques centimètres d'un ventilateur, parce que je ne sue pas comme les autres, à donner fréquemment de mes nouvelles à mes proches, comme le serine le Ministère de la Santé à nos petits vieux comme s'ils étaient des débiles légers. J’aime suer, en bon méditérranéen, c’est une occupation dans mes cordes. Laissez, je m'occupe de l'odeur. La chaleur ne me dérange pas, c’est le soleil qui m’insupporte. Ce mois d’août serait parfait si le tabac qui est à coté de chez moi était ouvert, si le petit restau de pates qui est à coté de mon boulot était ouvert, si le kiosque un peu plus loin… Vous avez compris et il y a fort à parier que vous vous contrefoutez de ce que je raconte. J'arrête donc là. Non, la canicule ne me dérange pas. Avec mon épouse, ce week-end nous avons même continué à faire des travaux. "Par cette chaleur ?", s'est exclamé ma voisine de bureau... Samedi, chez O., nous avons fait un sort à la penderie de Madame. Le dimanche, nous l'avons passé à nous engueuler dans les rayons de Leroy Merlin, d'accord sur rien, puis à rénover les placards dans la touffeur de l’appartement, unanimement d'accord (je sais) en contemplant le résultat. En temps de grande chaleur, il faut maitriser la science inexacte du courant d’air. Une science ? Un art même. Ouvrir telle fenêtre et telle autre, maintenir l’une avec du fil de chanvre noué ici et là, l’autre avec un tabouret, ou un classeur et laisser le vent chaud rafraichir nos vêtements humides. Et se remettre à turbiner. De la poésie, n'est-ce pas ?

J'ai encore à dire.

Je crois que je me suis réconcilié samedi soir avec Lars Von Trier. Il l'ignore sans doute. Notre brouille était pourtant sérieuse et motivée mais depuis que j’ai vu son Mélancholia, notre relation est au beau fixe. Ce matin, j’ai lu par curiosité quelques anciennes critiques du film sur les sites de Télérama et de Chronic’Art. Je me demande si on paye vraiment des types pour écrire des conneries pareilles. Je me doute bien qu’on les paye mais j’espère alors qu’on les paye au lance-pierres. C'est tout ce qu'ils mériteraient ! J’espère même qu’on n’accorde pas à ces salopards le moindre ticket restaurant. De toute façon, en ce mois d’août, vu que tout est fermé, il leur faudrait les dépenser au McDo du coin, ce qui constituerait déjà une punition en soi. J’espère donc finalement que c’est le cas et qu’ils sont en train de choper sans s’en douter une intoxication alimentaire de premier choix. Et qu'ils n'ont pas de mutuelle par dessus le marché. Je me demande si ces types ont bien compris que le cinéma, c’était surtout et avant tout l’art de filmer. L’esthétisme d’un plan, c’est un truc qui les défrise. Ils ont leur petit adjectif pour ça. « C’est esthétisant », écrivent-ils. Ces rédacteurs plumes-et-goudron sont tous semblables finalement, comme l'est tout être humain dans la salle d’attente d'une Caisse Primaire d’Assurance Maladie ; des numéros qui espèrent être appelés avant la fermeture. Je veux bien qu’on le trouve casse-couilles, Von Trier, j’avais détesté chacun de ces films jusque-là – le tire-larmes Breaking the waves, le pathétique et dégoulinant Dancer in the Dark, ce grand foutage de gueule conçu pour choquer le petit bourgeois qu’est Dogville – je veux bien. Casse-couilles, Von Trier l’est indubitablement. Quand bien même, je ne comprends pas comment on peut décemment reprocher à un cinéaste d’être trop pessimiste ou trop sombre ou trop complaisant vis-à-vis de ses propres sentiments. Principalement parce que ces sentiments, ce sont les siens. Von Trier devrait-il s’interdire certaines pensées intimes parce que les plumitifs de Télérama et de Chronic’Art préfèreraient un peu plus de nuances là, un peu de plus de gentillesse ici et aussi une pointe d’espoir en toile de fond ?

C’est la fin du monde, bande de cons !

Evidemment, il faut dire qu’on n’est pas habitués. Dans les films de fin du monde, dont les genres catastrophe et SF semblent avoir l’exclusive propriété (sinon, attention les doigts !!!) le monde ne s'achève jamais tout à fait. Tout explose, tout meurt, tout brule, tout périclite, tout je sais pas quoi, mais une petite élite survit toujours et un nouveau monde prend alors le relais. Dans Melancholia, il n’y aura pas d’après. Pour ce faire, Von Trier a remplacé les éruptions solaires, les soubresauts inopinés de magma ou les astéroïdes à la manque par une planète (une planète toute entière) transitant qui menace de (et va) s'écraser sur la nôtre. J’ai pensé au roman de Mc Carthy pendant que je regardais le film. Non pas parce que les deux œuvres s’articulent autour d’une apocalypse mais parce que la fin du monde, du nôtre, de notre fin en somme, pose nécessairement la question de Dieu. Dans les films catastrophe, Dieu est bien évidemment absent. Il y a bien sûr toujours un conard pour faire une prière aussi creuse que factice au détour de quelques scènes inutiles mais la question est bien sûr évacuée au profit d’une débauche de moyens, du spectaculaire, d’une succession de faits, d’événements plus ou moins arbitraires. Ces films ne sont pas des œuvres à part entière, il est donc normal qu’ils ne posent aucune question à ceux qui les consomment en vidant des seaux de maïs soufflés. Chez McCarthy, Dieu est sans doute absent, comme dans le film de Von Trier, mais ces absences sont différentes. L’absence de Dieu, chez McCarthy est in fine exactement celle qu’annonça le Christ avant de laisser ses apôtres. Elle est pour ainsi dire conforme aux Evangiles. Il s’agit d’une absence purement physique, d’un refus décrété d’interventionnisme, s'inscrivant dans le plan que Dieu a conçu pour l'homme. Dieu ne sera plus cet être tout-puissant qui ouvre la Mer Rouge pour sauver son peuple. Plus ce Dieu qui donnera à Noë la mission de tout recommencer. Il sera avec nous, mais d’une autre manière. Invisible, imperceptible mais là. D'une manière plus intime qui doit résonner en nous. Car Dieu est en réalité ultraprésent chez McCarthy, à chaque page de La Route. Il est dans cette persistance du bien, dans cette résistance de l’amour, quand tout concourt à les annihiler totalement. Dieu rayonne à travers les êtres, à travers l’amour inextinguible qu’éprouve un homme pour son fils et on le voit irradier pleinement à travers cette famille qui accueille l’orphelin à la toute fin du récit. Dieu est tel qu’annoncé par le Christ, dans cette question de l’enfant cherchant à distinguer le bien et le mal, à savoir si le bien existe toujours, si lui et son père sont des hommes de bien, quand bien même seraient-ils les derniers. Chez Von Trier, Dieu est absent mais il l’est parce que les rares personnages qui attendent leur fin, dans une sorte de monde factice, fabriqué, isolé, de monde rabougri (un château et un 18 trous), ne pensent plus à Lui. Dieu, dans ce monde finalement taré, est une question que les hommes ne se posent même plus. Par lassitude et sans doute, sous l’effet d'une mélancolie qui serait allée trop profondément, c'est à dire jusque dans les tréfonds de l'âme humaine. Pourtant, le personnage joué par Kirsten Dunst a une dimension prophétique, une dimension qui dépasse les limites que nous confère notre humanité. Elle sait l’inéluctabilité du désastre, elle sait qu’il n’y a pas d’autre monde que le nôtre, d’autre conscience que la nôtre et c'est pourquoi elle parvient à l’accueillir, presque sereinement, en ne tremblant que lors des derniers instants (comme le Christ avant de se faire arrêter), à la fois en qualité de prophète mais aussi d’amante.

Von Trier envoie se faire foutre les codes hollywoodiens, les questions de vraisemblance, les codes qu’il a accessoirement édictés en fondant le Dogme, tout en y faisant constamment référence. Ainsi, son œuvre gagne deux qualités qui lui semblaient étrangères : l’humour et l’érotisme. Et sans doute une pointe de mysticisme. Putain, que demander de plus ?, ai-je envie de demander à ces abrutis de critiques cinématographiques. Oui, les images saisies par Von Trier sur pellicule sont belles. Oui, Durer et Brueghel sont convoqués (c’est intello à mort), l’art contemporain y est piétiné, la Renaissance célébrée, c’est ringard et sans doute très mal vu dans les séances de rédaction de Chronic’Art, oui, le Tristan et Isolde de Wagner décline ses airs mélancoliques et doux dans l'attente du dernier cataclysme. Et bien quoi ? Von Trier vous dit d’une voix calme que l’on ne peut vivre en ce monde qu’à force de résignation, d’oubli, que la connaissance, la mise en perspective de notre monde conduisent l’être à l’auto-destruction, ou plutôt à l'effacement, l’oblige à se mettre en marge de l’humanité, ce qui paradoxalement la sublime. C’est une expression terriblement pessimiste, il est vrai à ceci près que, à l’instar des dernières pages de La Route, la dernière scène du film laisse percevoir la beauté qui persiste en l’être humain, même, et surtout à l’heure de sa fin.

jeudi 16 août 2012

Hier, à Saint-Médard

Hier, je ne suis pas allé à la messe. C'était pourtant, le 15 août, une date majeure pour les catholiques. Je n'ai donc pas participé à la prière universelle, rédigée par notre Archevêque, dont on a tant parlé cette semaine. Je ne sais d'ailleurs pas trop quoi en penser, si ce n'est qu'elle ne me semble pas vraiment différer de centaines de prières universelles qui sont dites chaque années au sein de toutes les paroisses de France. Mon avis sur le mariage homosexuel ? Je ne suis pas pour. Je ne suis pas certain d'être farouchement contre non plus. Le mariage est-il encore une valeur de nos jours ? A-t-il une importance pour ceux qui se marient, chaque année ? L'accès des homosexuels au mariage fait-il plus de mal à l'institution que toutes les lois qui ont assoupli l'accès au divorce (on remercie la droite au passage qui a beaucoup oeuvré en ce sens) ? Fait-il plus de mal que l'idée très répandue selon laquelle le mariage ne serait qu'une sorte de contrat administratif que l'on peut briser dès que l'envie nous en prend, sans motif sérieux ? Entend-t-on l'Eglise bousculer les certitudes de ces catholiques pour qui le prochain est une sorte de concept lointain ? L'entend-t-on encore proclamer l'Evangile avec force, conviction et enthousiasme ? 

J'affine depuis quelques jours ma réflexion, sans bien savoir où elle me portera. Ce n'était de toute façon pas l'objet de ce billet. Je souhaitais seulement signaler un article de Marianne2 qui est allé enquêter - le mot est sans doute un peu fort - au sein de ma paroisse. On peut y lire les avis mesurés de certains paroissiens ainsi que celui du Père Dufour, que je connais bien et qui, à mon sens, est un homme de très grande qualité. Pour le lire, c'est par ici

mardi 14 août 2012

Du Coq au Duc


© Francis Wolff, 1958

Bud Powell, "Scene Changes" session, Birdland, New York, NY, Décembre 1958.
 Un milieu, c’est une sorte de communauté au sein de laquelle les gens s’engueulent. C'est aussi simple que ça. Le jazz est un milieu. On s’y engueule donc comme ailleurs et beaucoup. On s’y échauffe. On y persifle. On s’y jauge. On s’y envoie des coups de groles, de têtes et des crachats jaunâtres. Comme partout ailleurs, au sein d’autres milieux. Des chapelles s'y querellent, signe qu'il y a encore de la vie là où l'on aurait tendance à croire que tout est mort. Il y a quelques temps – un peu plus d’une année pour tout dire – Laurent Coq, pianiste de son état (et de talent) a foncé tête baissée dans le fier poitrail de Sébastien Vidal (programmateur de TSF Jazz et du Duc des Lombards). La charge fut brève, violente mais pas sans effets. Il s’agissait pour le pianiste de pointer du doigt une forme de monopole et le mépris qui découlait d’une trop forte concentration de pouvoir. Pouvoir peut-être bien dérisoire quand on sait ce que pèse le jazz aujourd’hui. Le propos, relayé, soutenu par d’autres musiciens (Julien Lourau, Thomas Savy, Geraldine Laurent...) était désordonné, empreint de mauvaise foi, furibard ; les gens en colère oublient trop souvent l'importance de la forme avant d’entamer leurs combats, y compris les plus justes. En vrac, Coq fustigeait la rénovation du Duc des Lombards – club ô combien chargé d’histoire – sa nouvelle formule (2 sets identiques d’une heure et quart montre en main, tous les deux payants et au prix fort), la programmation peu éclectique de TSF (ce qui ne constitue pas vraiment une nouveauté). On relatait aussi des histoires de mails à qui l’on Sébastien Vidal n’avait pas pris la peine de répondre, on soumettait des preuves d’indifférence et on saupoudrait sa tambouille d’une pincée de délire anti-sarkozyste (car à l’époque, l’homme était encore Président). Malgré le coté foutraque (et désespéré) de la charge, elle n’en colportait pas moins quelques vérités. Elle identifiait des problèmes qui subsistent un an plus tard.

Le jazz, il est vrai, n’a qu’un seul diffuseur radio dédiée, TSF, dont la programmation est à l’évidence d’un classicisme frileux. Le jazz qu’on y diffuse – quand on affirme les défendre tous – est codifié, facile à écouter. Pas vraiment le genre de trucs à vous écorcher les tympans des plus délicats dès potron-minet. Les morceaux que Coltrane a enregistrés chez Prestige y ont par exemple plus la côte que ceux qu’il grava chez Impulse dans les dernières années de sa vie. Mais pour moi, c’est pareil, au petit déjeuner, je préfère écouter Lush Life que le Olatunji Concert. On y entend aussi des trucs plus pénibles, de Dave Brubeck par exemple et même de Glenn Miller, quand ce n’est pas des titres sirupeux de Sinatra et même de ce jean-foutre boursouflé et compromis qu’était Dean Martin. On entend tout cela davantage en tout cas que des compositions de Mingus (époque Eric Dolphy en particulier), de Monk ou de Jackie McLean. Les jeunes musiciens puisqu’il en est question sont il est vrai sous-représentés au profit de vedettes qui se sont depuis longtemps endormies sur leurs lauriers ; comprenez : on passe davantage sur les antennes de TSF la dernière (et énième) reprise de Radiohead par Brad Mehldau, la dernière menthe à l'eau pour ascenseur climatisé d'Avishaï Cohen que les dernières aventures (plus ou moins heureuses il est vrai) de musiciens tels que Laurent Coq, Pierre de Bethmann ou je ne sais qui encore.

Le Duc des Lombards a changé. Il ne sera plus ce lieu si particulier dont l’évocation nous plongeait dans un océan de souvenirs. Il y a 5, 6 ans, Le Duc a failli disparaitre. C’est le patron de Pierre & Vacances – un mordu de jazz parait-il – qui mit la main à la poche pour le sortir du trou où il s'était niché tout seul. Dans un premier temps, tout le monde lui en fut gré. Le club fut profondément rénové. Les tables d’antan disparurent. L’atmosphère moite des anciens temps s’évapora sous l’effet de la climatisation. Le décor passé de l'âge d'or fut balayé au profit d’un rafraichissement rutilant et artificiellement chic. Désormais, au Duc, on ne pouvait plus y passer la nuit à s’enivrer, et de verres et de jazz. Un set d’une heure et quart et rentrer chez soi, c'est moins romantique que voir Syracuse et mourir. J’ai pensé comme d’autres que l’arrivée de Sebastien Vidal serait bénéfique au Duc et il serait injuste de dire que ce n’est pas (en partie) le cas. Je n’avais pas foutu les pieds au Duc depuis 8 ans et je n’y aurais sans doute jamais plus mis les pieds si Jean-Michel Proust, ce vieux machin resté coincé entre deux étages était resté à la tête de sa programmation. Vidal a prié les saxophonistes cacochymes et les institutionnalisés de rester chez eux et c’est un grand bienfait. C’est un fait, la salle est moche. La formule est merdique. Je suppose que Vidal fait avec le lieu qu’il a et avec la formule que les conseillers du PDG de Pierre et Vacances ont concoctée. Son travail, qui n’est que celui-là, choisir des musiciens pour jouer dans un club, il le fait à mon sens très correctement. Il suffit de consulter la programmation sur le site internet du Duc pour s'en rendre compte.

J’y suis allé mercredi soir au Duc, sur invitation il me faut l'avouer. J’y ai vu un ami, qui y jouait en trio des chansons marseillaises, remises au goût du jour et du ternaire. Dehors, il faisait une chaleur écrasante. A l’intérieur, placé sous une grille de climatisation, je grelottais comme un diable au bord d’une plage normande. Tout, absolument tout me semblait froid et austère. L’exigüité de la scène et de l’espace disponible pour installer le public. Le petit écran plat qui diffusait en léger différé le film du concert auquel nous étions en train d’assister (et sur lesquels les musiciens n'ont selon leurs dires aucun droit). Une heure et demi plus tard, nous étions sur la chaussée à fumer une clope en devisant de choses et d’autres ; sans rapport avec le Duc. De la difficulté de jouer en formule trio quand on est saxophoniste (puisqu’il faut jouer sans arrêt), de nos vacances respectives, de nos agendas afin de convenir d’une date pour diner ensemble, des aides mutuelles que nous proposions de nous apporter dans le cadre de futurs travaux domestiques. La clope finie, nous claquâmes une bise sur les joues de notre ami, qui fila vers son deuxième set qui serait absolument identique au premier. Le turbin en somme. On se demande si la formule tiendra encore longtemps. On se souvient de ce temps béni où l'on pouvait fumer dans les clubs sans se soucier de sa santé et baiser en cachette en écoutant des reprises écorchées de standards, parler avec des inconnus passablement beurrés, retirer sa laine parce que la température frôlait les 35°, et reluquer du coin de l'oeil les nénettes qui otaient la leur, s'émerveiller d'un concert qui débordait en dépit du bon sens (et du règlement), du jeu d'un musicien qui s'oubliait le temps d'un chorus, d'une goutte de sueur qui pendant ce temps là dégringolait de l'épaule lisse de la femme qui acceptait, on se demande comment, de se trimballer à votre bras.

Laurent Coq n'a sans doute pas raison sur tout. Il a tort à mon sens d'oublier l'importance du public, y compris de ses comportements vulgaires et grossiers, il a tort de penser que les musiciens sont le jazz, exclusivement, que le jazz n'est pas aussi représenté par les patrons de club, de maisons de disques et par les gens qui se déplacent enthousiastes pour l'entendre jouer. Mais il a raison de dire que le jazz s'est laissé contaminer par la toute puissance de ces amateurs avertis qui sont parvenus à se donner un pouvoir qu'ils n'auraient jamais dû obtenir, de dire que le milieu s'est perverti en s'aseptisant, en oubliant ce qui fit son histoire. Il a raison de rappeler que l'histoire du jazz, c'est aussi l'histoire d'une colère, une histoire de la sueur et de la saleté, une histoire populaire.

lundi 13 août 2012

Attention à la tête


La chambre du dauphin : à ne pas confondre
avec "une chambre avec des dauphins"
Les garçons naissent dans les choux. Les filles dans les roses. Les garçons aiment les bagnoles, le football, les photos de gonzesses à poil. Les filles, je ne sais pas, mettons, les escarpins, les films à l’eau de rose et les types qui jouent torse nu au volley sur la plage en boxer moulant. Les filles font le ménage et la lessive et les garçons bricolent ou font la vidange de leur bagnole. C’est simple, équilibré, proprement rangé. Très bien. Sauf qu’en ce qui me concerne, je suis incapable de fixer une étagère au mur, de monter un meuble ou d’utiliser une scie sauteuse. Non que j’en sois réellement incapable, c’est simplement la paresse qui me tétanise. La dernière fois que j’ai manié une perceuse, j’ai troué les deux cotés du mur et j’ai permis au jour de voyager du salon à la cuisine. Depuis, mon épouse m’a interdit d’approcher la perceuse à moins d’un mètre, décision de justice à l'appui. Elle m’empêche même d’y jeter ne serait-ce qu’un œil, ce dont je me passe de toute façon volontiers. 

A la maison, c’est donc l’épouse qui bricole. Elle qui fixe les étagères, peint, rénove, ponce et scie. Elle qui s’accroupit pour mélanger les peintures et donc elle dont on aperçoit la raie des fesses, à la naissance du pantalon. Elle est douée, je dois l’avouer. Elle ira d’ailleurs exporter ses talents chez une amie pour le 15 août. Les hommes, eux, cuisineront en écoutant les Suites latines de Duke Ellington. Le week-end qui vient s’annonce également chargé. La chambre des filles est actuellement en chantier. C’est du reste le chantier de leurs exigences. Il a fallu déterminer avec elles ce que serait leur future chambre. Une chambre évoquant la mer, ont-elles demandé, avec des coquillages, des vagues et du bleu. Leur mère a validé leur demande. Comme elles sont deux à partager cette chambre, nous avons pensé installer des lits en hauteur, sauf que la longueur de la pièce est un peu juste pour aligner les deux structures ; à moins de dégager deux plinthes au sol qui nous gêne aux entournures. Les lits en hauteur ont un avantage et non des moindres : dégager de l’espace au sol. Aussi, nous pensions glisser sous chaque structure un petit bureau pour les devoirs du soir et les séances de dessin. Quand on installe des lits en hauteur, se pose toutefois une autre problématique à laquelle il faut penser (et à laquelle bien entendu je n’avais pas pensé ou à laquelle je n’avais pas vraiment eu envie de penser) : celle de la hauteur sous plafond. Or, ce matin, en recensant les mesures des lits sur internet, mon épouse s’est aperçu que la hauteur minimale sous plafond requise pour installer les structures s’élevait à 270 centimètres. La hauteur sous plafond de la chambre des enfants – et je le suppose, mais sans en être bien sûr, de toutes les autres pièces de notre appartement – est de 250 centimètres. Cruel dilemme. Quatre solutions s’offrent donc à nous :

1 – Mettre de la mousse au plafond : ce n’est certes pas très esthétique.

2 – Obliger les enfants à dormir avec un casque.

3 – Chercher une autre structure : un effort qui me parait limite surhumain.

4 – Ne rien faire et réveiller les filles en sursaut une nuit par semaine, parce que c’est bon de rire parfois.

Si qui que ce soit avait d'autres idées : je suis preneur.

mercredi 8 août 2012

Red House


Pour l'instant, les martiens ne sont pas très contents, mais dans 10 ans,
ils postuleront pour organiser les Jeux Olympiques !

Oui, les images qui nous viennent depuis quelques jours de Mars m’émeuvent. Elles peuplent mes pensées. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’elles pourraient me faire chialer, mais c’est pas loin. Ce Mont Sharp, haut de plus de 5000 mètres, dont j'ai découvert les images hier, me semble plus beau que tous ceux que l’on a mis à notre disposition sur Terre. Pourquoi cela ? Je n’en sais rien. Sur le billet précédent, Balmeyer a cité Pascal avec à propos. Il y a quelques jours, Mars n’était certainement qu’une idée, un fantasme perdu dans le système solaire, une pure abstraction, un support accidenté sur lequel nous faisions rouler les petites voitures de notre imagination. Nous lui prêtions des martiens, de l’eau liquide, une vie d’avant, d’avant notre monde. Cette idée nous permettait d’imaginer Mars comme une sorte d’essai divin, de brouillon, d’esquisse avant la grande œuvre. Ou comme l'enjeu d'un vaste complot. Il y avait sur Mars, avant Curiosity, un visage humanoïde gravé dans le sol, des villes en ruine, des spectres de forêt. Depuis que Curiosity a posé ses roues et peut-être ses mandibules sur notre voisine planète, tout a changé. Mars existe. Nous découvrons son visage. Et nous imaginons qu’un jour nous poserons le pied à sa surface. Ce pied sera plus signifiant que n’importe quel planter de drapeau à la con. Mars deviendra nôtre puisqu’elle ne sera à personne, puisqu’aucune conscience ne pourra se l’attribuer à notre place. Elle n’appartiendra à aucune nation, à aucun peuple. Elle sera donc notre bien commun, bien que lointain.

J’y pense un instant mais je n’oublie pas. Pendant qu’ici bas, depuis quelques jours, on se questionne très sérieusement pour déterminer s’il est opportun de combattre l’envahisseur présumé avec des têtes de porc – et que l’on tente de répondre à ces conneries avec application – un robot au design rudimentaire se balade à la surface de Mars pour y prendre des photos. N’est-ce pas absolument fabuleux ? Vous trouverez peut-être le rapprochement grossier. Ce n’est pas mon avis. Il y a dans ce parallèle la pleine mesure de l’homme, ce qui tient en lui du grotesque et du sublime.

Répondant à l’obsession du moment, j’ai orné mon blog d’une nouvelle bannière. Je n’en pouvais plus de la gueule de John Turturro sur ce vieux fond verdâtre, de ces couleurs un peu sordides et je ne supportais plus ce gros & Tilt qui défigurait tout. Je ne sais pas ce qui m’a pris, il y a quelques temps de décorer ce blog avec autant de mauvais goût. Je ne sais, notez bien, si mon goût s’est améliorié depuis mais il me plait en tout cas de voir ces trois objets cosmiques parfaitement alignés, cette portion d’univers parfaitement ordonnée. Il me semble que je viens d’ouvrir une fenêtre ou même d'en créer une. Certains auraient peut-être justement dessiné une fenêtre et je ne sais quel piaf à la noix le cul vissé sur une branche d’arbres (que les merles ne se sentent pas visés). Certains, sans aucun doute.

Mais pas moi…

mardi 7 août 2012

lundi 6 août 2012

Collapse

Le 20 novembre 1973, les Who (très médiocre groupe de rock anglais (si ce n'est l'un des pires)) font escale en Californie dans le cadre de leur tournée, baptisée Quadrophenia, opéra rock absolument inaudible qui conte deux jours de la vie d’un mod à moitié attardé ; comme le furent la grande majorité des membres du courant. Keith Moon, le batteur du groupe, seule attraction notable de l’ensemble, passe le temps en coulisses avant le concert à boire toutes sortes de liquides qui lui feront très certainement pourrir le foie. Un fan du groupe traine ses espadrilles et ses cheveux sales dans le coin avec le sentiment d’être sans aucun doute un de ces privilégiés de quelques secondes que l’Histoire oubliera. Pourquoi est-il là ? Qui l’a laissé entrer ici ? Difficile à dire. Moon lui fait signe d’approcher. « Je n’aime pas boire tout seul », lui dit-il en guise d’excuse. C’est ce que disent tous les alcoolos. Ces types sont des sentimentaux dans le fond, la solitude leur pèse, il leur faut de la compagnie pour oublier ce qu’ils sont en train de faire. Soigneusement. Le type semble aussi vif qu’une mouche borgne à qui il manque une aile et deux pattes. Il ne prend pas la bouteille que Moon lui tend mais entame un monologue qui dure trois minutes et trente-quatre secondes. Un monologue qu’aucun scribe n’a jamais consigné. Le scribe le plus talentueux de l’Ancienne Egypte aurait de toute façon été bien en peine de donner à son discours un semblant de cohérence. L’inconnu mange la moitié des mots et danse une polka avec les sujets de conversation tandis que Moon fait valser les verres. 3/4. Il dit au batteur nauséeux : « j’ai sur moi une nouvelle came qui est meilleure que tout ce qu’on n’a jamais connu ! » Moon, boit une gorgée. « Ouais ? demande-t-il, et c’est quoi ? » C’est dingue ce que ce type a les cheveux gras, ils sont tous comme ça les californiens ? Huile-de-filasse répond : « Comment savoir, putain. Tout ce que je sais, c’est qu’un demi comprimé et un cognac suffisent à te procurer les meilleures sensations que t’auras jamais de toute ta vie ». « Rien que ça ! Un cognac ? J’ai rien de tel en magasin ! Mais bon, je suppose que ça, ça suffira », dit Moon en brandissant un verre empli de je ne sais quel liquide. Moon se redresse, il adopte tout du moins une position qui le fait sembler un peu moins avachi. En équilibre sur un coude peut-être. « Un demi-comprimé ? », demande-t-il en piaffant. L’inconnu secoue la tête de bas en haut comme si son cou était une sorte de ressort tordu.

- Tu sais qui je suis, pauvre con ?, demande Moon.
- Oui.
- Dis-le alors ! Dis mon nom. Dis-moi qui je suis.
- Keith Moon, tu es Keith Moon, le batteur des Who…
- Exactement, tu as bien parlé, cœur tendre, je suis Keith Moon. Et Keith Moon ne prendra jamais un demi-cachet de je ne sais quelle drogue mystérieuse refourguée par un inconnu de californien de mes deux qui ne sait pas encore que les anglais ont inventé le shampooing ! Parfaitement, les anglais ! Sake Dean Mahomed, ça ne te dit rien ? ça ne sonne pas très anglais, mais on s'en tape. Bref, tu as bel et bien raison. Je suis Keith Moon. Et Keith Moon ne prend pas un demi-comprimé ! Ton comprimé, il le prend en entier. Et maintenant dégage de ma vue, je n’aime pas qu’on me regarde pendant que je me came.

Et l’inconnu déguerpit aussi sec parce que les camés sont moins sentimentaux que les alcooliques. Moon regarde sa montre mais il constate qu’il n’en a pas. Un roadie gras comme un porc passe devant lui. Moon lui demande l’heure mais le type, dont le bide dépasse de son t-shirt, répond qu’il n’a pas de montre. A quoi bon de toute façon ! Vous connaissez un groupe de rock qui commence un concert à l’heure imprimée sur les billets ? Non, absolument aucun, cela n’existe pas. Les amateurs de rock n’roll payent des places de concert pour se faire traiter comme de la merde et ils aiment ça. Donc, savoir l’heure ne changera rien. Le groupe entrera en scène quand tous ses membres seront prêts, voilà tout ce que l’on peut dire pour le moment. Quand tous ses membres seront prêts. Et quand Pete aura fini de (mal) accorder sa guitare et quand Roger aura fini de se shampouiner les tifs, de les sécher, de les coiffer, de les friser et de les enduire d’huiles essentielles parfumées au lait de coco. Selon les enseignements de Sake Dean Mahomed, chirurgien shampouineur de George IV.

Et Keith Moon goba le comprimé en entier en finissant son verre de je ne sais quoi…

Quelques minutes ou quelques heures plus tard, les quatre plus mauvais musiciens du Royaume-Uni (après les Beatles), accessoirement sujets de sa majesté – ce qui en dit long sur ce qu’il advient d’un peuple quand il confie son sort à un monarque – sont sur scène devant une assistance médusée. Pete le taciturne et Roger-les-bouclettes se tortillent à qui mieux-mieux pendant que Keith Moon lutte en vain contre le sommeil. Quelques moulinets sans conviction ne peuvent suffire et il tombe dans les vapes et s’affale, le blaze sur la caisse claire de sa batterie de cuisine. On l’évacue donc et pendant qu’on ne sait qui s’affaire en coulisses, on se fout de sa gueule devant l’audience. Keith s'est endormi, voyez-vous, en plein concert, on n'a jamais vu ça ! On le fait revenir trente minutes plus tard après lui avoir injecté une saloperie pleine de corticoïdes et lui avoir tartiné les deux joues de volées de gifles. Sur scène, on le chahute. On le shampouine. On l’empoigne, comme on empoigne un sale gosse à qui on doit une énième facétie. Moon n’a pas l’air bien content, il n'a pas l'air bien du tout en fait, mais il s’exécute. Il joue un ou deux morceaux avant de s’évanouir à nouveau. Cette fois-ci, il ne se relèvera pas et on le laissera pioncer en coulisses jusqu’à l’après-midi du lendemain ou du surlendemain peut-être. Townshend procède alors le plus logiquement du monde. Dans un avion, si quelqu’un s’évanouit sans raison apparente, il se trouve toujours quelqu’un pour demander : « y aurait-il un docteur parmi nous ? » Le guitariste des Who, privé de son batteur, angoissé à l’idée de devoir annuler le concert demande sobrement à l’audience surexcitée : « y a-t-il un batteur parmi vous ? » Imparable logique. Pauvre idiot de rosbif, bien sûr qu’il y a des batteurs dans la salle. Il y en a des dizaines, des centaines même dans chaque salle de concert du monde entier. Des batteurs du dimanche, des marteleurs de cuisses et de tables basses, des tapoteurs armés de cuillère qui pourrissent les repas de famille, des agités des deux index, des deux talons, des asymétriques tambourineurs de garage puant le white spirit. Il suffit de choisir, de pointer une zone sombre du doigt, de gueuler Toi ! et de voir un je ne sais qui ramener sa fraise. Et il en vient un, tout naturellement. L’élu s’appelle Scot Halpin (même pas foutu d'avoir deux t à son prénom comme tout le monde !) et il jouera trois chansons avec ses idoles britanniques et ce sera là son moment de gloire. C'est déjà mieux que vous ! Ce mec aura payé son billet quelques dollars pour entrer dans l’Histoire du rock n’roll. L’Histoire encore, dira plus tard que le comprimé qui fut imprudemment ingéré par Keith Moon ce soir là contenait certaines des substances recensées dans les meilleures pharmacopées vétérinaires, dans la section réservée aux plantes à propriétés tranquillisantes, particulièrement efficaces sur les chevaux ou encore les gorilles de Bornéo.