jeudi 25 octobre 2012

Après (avant en fait !) le mariage pour tous, le mariage complémentaire !

Je ne cesse de le répéter mais je suis comme tout le monde. J’avance tête baissée, je fais ce que j’ai à faire ; à savoir n’importe quoi. Parfois, je m’arrête et je me dis à moi-même : putain, je suis quand même pas mal timbré en fin de compte. Ce matin, par exemple, j’ai insulté tout un quai de métro à voix très haute. Pour trois fois rien ; les gens avançaient en troupeau comme d’habitude et j’étais coincé, comme un sombre crétin, hésitant à forcer le passage pour entrer dans une rame. Quelques minutes plus tôt, en pleine rue, j’avais balancé mon bouquin sur la chaussée – ce qui est plutôt ridicule, j’en conviens – avant de venir le reprendre, penaud, des mains de mon épouse qui l’avait ramassé sans même me regarder. Comme si tout était normal, finalement. Cette dignité qu’elle a, mon épouse. Ses larges et fines épaules, son long cou et sa nuque noble, elle ramasse tout ce que je jette, comme une vieille habitude, comme si je n’existais pas sur le moment, comme si l’objet venait de traverser tout seul son champ de vision, comme si personne ne l’avait jeté, comme s’il s’était matérialisé, à travers un vortex, venu de nulle part ou d’un ailleurs invisible, et que, rattrapé par les dures lois de la gravité, il était soudain venu s’abattre non loin d’elle ; et puis elle continue sa route et tous ceux qui la croisent comprennent ce qu’il y a lieu de comprendre : ne faites pas attention, mon époux est taré mais pas au point qu’on envisage de le faire interner prochainement à Sainte-Anne. Je ne suis même pas certain qu’elle ait honte de moi-même. Tant mieux du reste, parce qu'avoir honte, c’est un truc que je fais très bien sans l’aide de personne.

Lune de Mars

Évidemment, les cyniques diront qu'il vaut mieux avoir de bons yeux ! 


mercredi 24 octobre 2012

En plus, elles venaient de manger de l'ail...



Blogoland est hystérique. Rendez-vous compte. Deux gonzesses en train de se rouler une pelle devant des vieillards pro-vie, ça en jette plus que tout. C’est carrément la rebellitude incarnée, figée pour la postérité. Elles sont jeunes, elles sont jolies, elles sont même un peu bandantes, elles ne semblent pas faire partie de ce genre camionneur qui rebute tant – sans qu’il se l’avoue – l’hétérosexuel pourtant gay friendly, voilà une pointe de fantasme, gardée secrète, dans un gumbo fumant de révolte ultra-positive et non violente. Genre Gandhi qui serait super bien gaulé. Voyez comme on s’aime, voyez comme on s’aime… Doisneau ressuscité dit-on. Et puis blablabla et gna-gna-gna, re-gna-gna-gna… Parent 1 et parent 2 à l’assaut des grands-parents. Les Vivants galocheurs à l’assaut des bientôt morts. Amusant. Intéressant. On distingue un brontosaure (et même deux, purée !!!) en arrière plan qui fait un grand O-shocking ! avec sa vieille bouche fripée. Et d’autres qui semblent un peu s’en contrebalancer, il faut dire, y en a même une qui se marre ; si on vous dit, qu'ils sont tous choqués ! C’est le progrès, ça : la galoche en réunion. Le happening est bien sûr toléré. Non, il est recommandé. Le mariage pour tous avait besoin d'icônes. Transposons maintenant la situation. Mettons que je me radine un peu colère en pleine Gay Pride, pour inciter les galocheurs et les galocheuses à poil et rainbow à revenir dans le giron sacré de l’hétérosexualité… Comment m’en sortirais-je ? Avec quelques ecchymoses, quelques membres retournés ? une volée d’insultes, dans le meilleur des cas. Moins bien en tout cas que ces deux jeunes filles… M’enfin, si Blogoland est heureux, je suis heureux moi aussi…

Blablabla
Blablabla
Blablabla
Blablabla
Blablabla
Blablabla
Blablabla
Blablabla

jeudi 18 octobre 2012

L'homme-bagage

Il fut un temps où l’homme n’occupait davantage d’espace que celui qu’occupe naturellement son propre volume corporel. En ce temps comme au nôtre, il y avait certes, déjà, des hommes plus ou moins gros et il ne venait à l’esprit de personne – sauf à celui d’êtres sans cœur et dénués de compassion – de reprocher aux plus gros d’entre nous d’occuper plus d’espace que les autres. En ce temps là, les hommes ne voyageaient pas, ou plutôt ils voyageaient peu, ou plutôt, peu d’entre eux voyageaient. Et lorsque ce peu d’hommes, bien nés le plus souvent, envisageaient voyager, ils répugnaient à le faire en compagnie de leurs bagages. Il faut reconnaitre qu’en ce temps là, les moyens de transport de masse n’existaient pas (pas encore tout à fait). Tout voyage était une entreprise autant qu’une aventure. Pour les petits trajets, l’homme n’avait d’autre choix que de marcher et il savait, comme chacun sait – enfin non, chacun ne sait pas, comme on le verra plus loin – qu’il est préférable pour bien marcher de ne point trop s’encombrer. Dès lors que les moyens de transport se développèrent, l’homme commença étrangement à se charger. Et puisqu’il se chargea pour voyager dans les transports en commun, il se chargea aussi pour les petites marches. Les femmes commencèrent à se trimballer en ville, un bras ou une main chargés de petits sacs contenant quelques effets sans importance. On créa bien vite de petits objets nécessaires pour garnir ces petits sacs à main – les industriels n’étant jamais à court d’idées pour nous rendre le quotidien toujours plus complémentaire – et on s’employa à concevoir dans l'urgence des ustensiles de maquillage rapetissés, aussi petits pour tout dire que des accessoires de poupées. Les hommes restèrent longtemps en retrait et méfiants à l’égard de cette nouvelle et déplaisante habitude. Ne portant qu’eux-mêmes – ou pour les plus fortunés une simple montre gousset, soigneusement rangée dans la poche intérieure de leur veste, pour l’extirper toutes les 10 minutes, histoire sans doute de permettre aux autres hommes de déterminer sans peine le rang qu’ils occupaient dans la hiérarchie sociale – ils voyaient sans doute dans celle-ci la démonstration par l’absurde de la futilité féminine. Oubliant leur bon sens initial, comme cela finit toujours par être le cas chez les hommes, ils émirent néanmoins, eux aussi, le souhait de voyager munis de sacs. Qu’à cela ne tienne, s'exclamèrent sans doute les maroquiniers, imaginant quelque feuille de comptes laissant miroiter de futurs et mirobolants profits. On se mit donc à concevoir des sacs pour cette nouvelle clientèle. Des sacs plus volumineux, cela va sans dire, puisque masculins. On ne sait tout à fait ce qu’y mirent les hommes (et ce qu’ils y mettent encore) – documents administratifs, journaux, folios oubliés, livret de comptes relié – mais le fait est qu’ils y prirent goût et qu'on ne vit bientôt plus un seul homme sans bagage. Dès lors, la machine s'emballa. On vit l’apparition des sacs à dos. Ceux-ci avaient dans un premier temps remplacé le cartable d’antan, peu pratique il est vrai et on les croyait réservés aux enfants. Les adolescents l’adoptèrent pourtant et bientôt les adultes. Le sac à dos était bien commode pour celui qui ne pouvait voyager sans son classeur volumineux, sans sa petite bibliothèque de voyage, l’ensemble de ses papiers d’identité et une bonne dizaine de carnets de chèque. Il l’était moins pour le voyageur circonscrit - parce que bien éduqué - aux limites spatiales de son seul corps qui, dans un métro bondé, devait composer non seulement avec d’autres corps que le sien, d'autres spatio-concurrents pour ainsi dire, mais désormais aussi avec leurs multiples excroissances : sacs à main et à dos. Riez, riez ! On voit bien que vous ne vous êtes jamais retrouvé dans un métro immobilisé à quai de je ne sais quelle station – pour des besoins de régulation du trafic par exemple – coincé (devant-derrière) entre une bonne femme s’agrippant à son sac à main, celui-ci vous martyrisant les lombaires, vous contraignant à vous cambrer comme une danseuse étoile, et un jeune homme boutonneux et mal à l’aise avec son propre corps, se déhanchant sans cesse, tandis que son sac à dos va et vient, balafrant vos joues, rendues sèches et fragiles par le froid naissant. Et pourtant, les sacs à dos grossirent, démesurément. On croisa dans les rues et dans les métros bondés des hommes aux cheveux longs, à la barbe taillée à la va-comme-je-te-pousse, portant sur leur dos d'immenses sacs, bourrés jusqu'au col, desquels pendaient parfois des casseroles, des chaussures et diverses choses proprement hallucinantes, ces sortes de sacs à dos dont on croyait naïvement qu'ils ne servaient qu'aux grands expéditeurs ou à ces hommes qui escaladaient bêtement les sommets du monde en espérant en tirer on ne sait quelle absurde gloire. Et il y eut aussi les valises à roulettes. Les mallettes à roulettes. Les valises ultra-rigides. Et d'autres inventions, toutes plus folles (au sens de déraisonnable) que les autres. A mesure que les transports de masse se développèrent - impossible de ne pas distinguer le lien de cause à effet - à mesure que ceux-ci déléguèrent à chaque homme de moins en moins d’espace pour voyager, les hommes entreprirent de voyager de plus en plus nombreux et surtout de plus en plus lourd ; et donc d’occuper sans aucune autorisation toujours plus d’espace que celui qui est dévolu à leur simple corps. Bien qu’ils n’aient pas particulièrement grossi, ils ont toutefois avec le temps doubler leur volume, revendiquant et s'arrogeant silencieusement (dans l'indifférence générale) toujours plus d’espace, privant donc mathématiquement les autres d’un peu plus de liberté de mouvement.

La tendance semble s’être encore accentuée ces derniers temps. En la matière, l’homme a manifestement franchi une nouvelle étape de son évolution et il n’est pas rare désormais de trouver dans les métros de jeunes hommes chargés comme de véritables mules. Ils se tiennent très souvent à la porte des wagons, comme s'ils se comportaient à dessein, un long sac de sport à leur pied, parfois disposé de manière transversale - il faut être bien sournois - tant et si bien que c’est les vôtres que vous vous prenez inévitablement dedans, lorsque vous entrez ou sortez de votre métro. Le défi est à la hauteur de l’évolution humaine. Pour sortir du métro, il vous faut donc désormais vous cambrer, vous pencher, avancer parfois de biais, comme une sorte de crabe mélancolique mais aussi, enjamber une nuée de bagages – souvent traitres parce que confectionnés en matière synthétique mais souple. Etant encore jeune et relativement athlétique, je n’ai aucun problème pour m’extirper de cet enfer avant que la porte ne se referme, même si je puis ressentir le stress dans lequel me plonge l’insistante sonnerie destinée à prévenir les usagers de la prochaine fermeture des portes. Répugnant à jouer des coudes, à bousculer mes pairs et mes prochains, je parviens à conserver ma dignité grâce aux quelques qualités que je dois à mes parents ; un corps certes petit mais svelte, parfaitement proportionné, sec et nerveux. Mais je sais bien qu’un jour viendra où toutes ces formidables facultés s’émousseront. Mon corps se relâchera, comme celui de tous, mes articulations me feront grimacer de douleur si bien que je serai alors incapable d'enjamber quoi que ce soit, y compris mon épouse. Et je vois déjà les sacs de sport s’allonger de jour en jour et grossir sans conscience d'autrui et se multiplier et leur enveloppe se rigidifier toujours plus. Un jour viendra où je prendrai simultanément conscience de notre déchéance morale et de ma propre déchéance physique. Je ne pourrai plus me cambrer, esquiver et enjamber. Je serai ce petit vieux meurtri, humilié, à la mine de chien mouillé, qui ne peut plus descendre de son métro et qui, contraint d’aller jusqu’au terminus de la ligne, rentre chez lui en taxi en ayant perdu sa journée et encore un peu plus de sa maigre fortune. A moins que d’ici là, un des futurs maires de Paris ne se décide à lancer d’immenses travaux visant à élargir les tunnels du métropolitain, à commander des wagons larges comme des airbus, à interdire les bagages dans les transports en commun ou à réserver des wagons entiers pour les petits vieux tels que moi - enfin, tels que ce vieux que je finirai peut-être par devenir. Ce temps là viendra peut-être… Viendra peut-être… Viendra peut-être… Viendra peut-être... Peut-être viendra.

Il a glissé, Monsieur le Juge...


"La République reconnaît avec lucidité" la répression "sanglante" de la manifestation d'Algériens à Paris le 17 octobre 1961, a déclaré mercredi François Hollande.

J'ai entendu cela ce matin à la radio entre clope et café. Sur France Inter (le diable incarné, selon certains). J'en profite pour inviter nos amis réactionnaires et allergiques à ne pas publier les billets qui sont actuellement en cours de rédaction. En effet, nous les avons déjà lus.

lundi 8 octobre 2012

jeudi 4 octobre 2012

Vous ne comprendrez pas...

En ce moment, je me sens plein d'esprit. Véritablement. Et intelligent avec ça, particulièrement intelligent je veux dire, si la chose est possible. Si la chose est possible... Davantage que d'habitude donc, ce qui n'est pas peu dire. Une évidence s'impose à moi, toute entière, comme un type obèse qui se planterait en travers de mon chemin avec un flingue en exigeant que je lui file mon paquet de clopes TOUT ENTIER ; pas une clope, que je lui aurais filé volontiers putain, sans même un flingue pointé sur moi, non, tout le paquet. Une évidence grasse et pleine de menaces. Qui vous fait penser : le paquet de clopes tout entier et après, où cela va s'arrêter ? Je pense à la vitesse du son et de la lumière, le tout multiplié par trois. Concrètement ? Je suis au-dessus de la mêlée. L'image n'est pas correcte, car c'était déjà le cas auparavant. Je suis davantage que cela. Je suis une nuée. J'ai les réflexions qui portent loin. Ou qui se portent toutes seules, sur leurs petites jambes ; et elles marchent et déambulent et font leur petite vie, un peu hautaines sans doute, comme de vraies petites pétasses de la ville, sûres d'elles-mêmes en tout cas et de leur nombre et de l'effet qu'elles produisent - ou devraient produire, parce que vous savez comme moi, enfin non, vous ne savez pas, que dire une chose intelligente à un idiot ne produit jamais le résultat escompté. Mes pensées défient l'entendement - enfin, surtout le vôtre. Je me demande si cela va durer et comme je sais que ce ne sera pas le cas, je me demande donc plutôt combien de temps cela va durer. Mais je n'y pense guère plus longtemps, puisque je pense à la vitesse de la foudre, je l'ai dit, mieux, je pense à la vitesse du fils de la foudre, donc je pense presque instantanément à autre chose, rebondissant pour ainsi dire, comme si je participais, avec la certitude de vaincre, au concours olympique du triple saut de la pensée, j'anticipe le coup d'avant, sans même un effort, et avec justesse évidemment, et même deux trois coups en avant. Comme le même sauteur de triple saut, déjà mentionné, mais qui ne s'arrêterait pas au troisième saut et continuerait sans cesse de rebondir, sortant bientôt du stade olympique, doublant les bagnoles à je ne sais quel embranchement autoroutier, traversant les villes, à la surprise de tous... Les uns et les autres, à l'entendement lent, se disposant, menton lâche, sur le seuil des portes et des boutiques. Mais qu'est-ce là ? Quelle est cette diablerie ? Comme si j'étais à moi seul toutes les pièces de l'échiquier, les tours, chevaux, pions, fous, toute la foutue bataille, tenants et aboutissants, et la porte de sortie : une saloperie de bombe à neutrons les carbonisant tous et dispersant leurs cendres. C'est une intelligence toute particulière - solitaire - qui confine à la clairvoyance. J'ai l'impression d'être comme John Travolta (dans ce film débile) qui, frappé par la foudre, passe miraculeusement du niveau de gentil demeuré à celui de génie fulgurant. Aux trous du cul qui se moquent souvent de lui au comptoir de je ne sais quel bouge puant de la ville, ça leur en bouche un coin, je peux vous le dire. Je ne sais pas si vous avez vu ce film. Il me semble qu'il s'intitule Phénomènes  mais je n'en suis franchement pas très certain. J'espère pour vous que tel n'est pas le cas de toute façon. Vous auriez alors perdu ce que vous avez de plus précieux : votre temps. Très bien, je raconte. La médaille a son revers, voyez-vous. Il y a toujours un revers à toutes choses, même aux vestes bon marché. Travolta est devenu très intelligent à la stupéfaction de tous, mais on découvre bientôt qu'il est en réalité atteint d'une sorte de tumeur cérébrale foudroyante (c'était du reste cette tumeur, particulièrement sournoise, qui l'avait rendu brièvement intelligent...). Vous comprenez ? C'est le prétexte parfait - le subterfuge malhonnête pour dire la vérité - qui, vous pouvez en être sûr, va faire verser beaucoup de larmes, of course. Tiroir-caisse. Surtout celles des gonzesses un peu sottes qui pendouillent à votre bras, évidemment. Vous avez aimé Travolta le gentil demeuré concevoir à la stupeur générale des algorithmes hyper compliqués, vous aimerez pleurer sa mort inexorable, au son des violons, au gré des plans larges et des travellings hypertunés. Histoire d'amour dégoulinante en prime. Je me sens donc comme Travolta, à l'exception que la foudre m'a épargné et que sauf nouvelle de dernière minute, aucune tumeur ne me grignote actuellement l'espérance de vie ; j'ai le sentiment d'avoir sauté une étape de développement. Hier, j'étais le Sri-Lanka de l'intelligence (c'est faux mais c'est pour les besoins de l'image), aujourd'hui, je suis un pays émergent. La Chine de l'intelligence qui finira par vous bouffer tous. C'est venu du jour au lendemain, comme un don du FMI. Comme la foudre sur la gueule de celui qui, il y a quelques décennies, se dandinait naïvement sur de la musique disco. Mais tout comme John Travolta, ma médaille acquise sans mérite doit avoir un revers. On ne pense pas ainsi sans sombrer dans l'inquiétude. L'intelligence des autres est un délice. La nôtre - enfin, la mienne, parce que la vôtre franchement - est une mine d'angoisses. C'est une intelligence qui isole, exclue, met en marge. Une intelligence à laquelle semble collée une sorte de mélancolie aiguë, consciente, amoureuse d'elle-même, aux vertus hypnotiques. L'être qui, déjà très intelligent (car c'était mon cas, tant pis si ça ne vous plait pas), se réveille doué d'une intelligence encore plus remarquable, d'une intelligence unique, devient bientôt l'objet de sa propre peur. Son propre ennemi. C'est avec effroi, désormais, que je scrute mon reflet chaque matin dans le miroir de la salle de bains. C'est avec un cœur palpitant anormalement vite que je me brosse les dents - et en me posant mille questions sur les composants du dentifrice et la vitesse à laquelle je crâche dans le lavabo. C'est en soupirant, dès qu'une autre pensée magnifique s'impose à ma conscience, que je vis presque chaque instant. C'est avec la poitrine lourde, la gorge serrée, les articulations grinçantes, que j'avance au devant de cette société terrible, angoissante, si lente, si idiote, si laide, dans laquelle je dois pourtant trouver la force de m'intégrer. Comme avant. Comme si rien ne m'était jamais arrivé. Comme au temps où j'étais seulement un petit peu plus intelligent que vous tous. Et pour ce faire, je sais qu'il ne me faudra reculer devant aucune subtilité. Aucun subterfuge. Aucune compromission. Aucun mensonge. Dans une foule, aucune tête ne doit dépasser. Sachez qu'on mandate des hommes parmi nous pour offrir cette garantie aux idiots. Cette intelligence là, je sais qu'il me faut la dissimuler sous l'épaisseur d'un travestissement d'imbécile. Si cela venait à durer, il me faudrait bientôt traverser la vie incognito, comme un agent double au sein d'anciens frères de lutte. De quoi as-tu peur, M ? Mais de la jalousie, de la jalousie des autres qui, constatant qu'ils n'auront jamais ce que vous avez, s'emploient aussitôt à tout détruire. Ces négationnistes du génie. Ces écorcheurs de l'intelligence. Ces dépeceurs nés. Ces cannibales.

Hier, j'ai pris le métro comme d'habitude. Je me suis rendu compte avec une acuité nouvelle de la formidable foule protéiforme qui allait et venait en tous sens. Je la surplombais, hésitant à prendre les escalators pour la rejoindre. J'identifiais sans réfléchir chaque mouvement à l'intérieur de son ventre, chaque trajectoire de chaque primate soi-disant évolué, jusqu'à ce que je ne puisse plus voir les individus parmi elle. Je comprenais cette masse affreuse, spasmophile, se déformant sans cesse, comme si mes yeux perçaient son corps, comme si mes yeux avaient les mêmes propriétés inquisitrices qu'un appareil d'imagerie médicale. C'était une masse pleine de tumeurs, de virus, de vagues sombres, de sursauts et de vagues molles. J'ai senti à cet instant là mon ventre se contracter. Je l'ai tâté ; il était dur comme un monolithe. Ces sentiments et ces sensations m'ont fait l'effet d'un voyage dans le temps. Depuis, je regarde derrière mon épaule. J'inspecte les gens que je croise, j'essaie de deviner l'intention qui se love derrière chaque regard. Chaque regard qui en constitue un seul, l'oeil nervuré de cette foule démente et crassement idiote. Savent-ils ? Savent-ils le monstre que je suis devenu ? Je tremble en y pensant. J'ai décidé de continuer à tenir ce blog pour faire illusion. C'est bien sûr le paravent idéal. La plus parfaite des couvertures. Je vais sur les blogs des plus idiots d'entre vous. Vous pouvez vous sentir flatté, je vous ai choisi avec soin ainsi qu'avec méthode. Je laisse des commentaires longs et stupides sur vos pages et il me semble que cela marche à merveille ; enfin, de temps en temps. Je perçois bien parfois l'inquiétude qui point derrière la crête de certaines dunes-invectives. J'entends les sous-entendus : "ce que dit ce jeune homme est vraiment stupide mais il y a comme un soupçon d'intelligence dedans" C'est pourquoi il m'arrive de m'absenter, pour ne pas davantage éveiller la suspiscion de cette espèce particulière d'idiots qui traque l'intelligence dans l'illusoire espoir de l'anéantir.

Je vais continuer comme cela encore un moment. Discrètement. A attendre je ne sais quoi. La chute. Par mesure de précaution, j'ai arrêté les corn-flakes. Je me couche à des heures indues et me lève trop tôt. J'écoute de la musique abâtardie. Malgré une vue qui baisse, je refuse d'aller chez l'ophtalmo. Pas question d'aller chez l'ORL non plus pour cette oreille qui bourdonne. Tout va bien, ça finira par se tasser.

Betty Page peut aller se rhabiller...


Dans quelques jours ou peut-être quelques semaines - le temps que les choses se mettent en place - j’administrerai deux sites internet de plus. Le site de la paroisse St Médard, célèbre Eglise du 5ème arrondissement de Paris mais aussi le blog d’une troupe de jeunes et jolies effeuilleuses. Le grand écart est saisissant, n’est-ce pas ?