jeudi 29 novembre 2012

La brève histoire de Peter Sims

Pete La Roca, né Peter Sims en 1938, n’est sans doute pas le plus fameux des batteurs de jazz. Moins stylé que Tony Williams, moins inspiré qu’Elvin Jones, moins tutélaire qu’Art Blakey, moins aventureux que Max Roach. Sa carrière en dents de scie explique peut être cela ou c’est peut-être plus sûrement ce qui l’explique. 3 albums en qualité de leader et une poignée d’autres dans la peau du sideman, à une époque où les musiciens de jazz enregistraient à peu près tous les matins pour leur compte et pour celui des autres. Il n’empêche que parmi ces quelques disques, on retrouve un des plus beaux, enregistrés chez Blue Note, Basra, sorte de contrepoint - ou d'écho - de ce qu’avait été le Olé de Coltrane, 4 ans plus tôt. Il n’empêche, aussi, qu’on le retrouve soutenant des musiciens que l’Histoire devrait davantage chérir : Joe Henderson, Kenny Dorham, Freddie Hubbard, Art Farmer, Charles Lloyd ou encore Jackie McLean, sur des sessions de choix.

La vie d’un musicien de jazz, il est vrai, est un sacerdoce. Un sacerdoce qui n’a besoin d’aucune autorité pour défroquer ceux qui perdent cette volonté qui permet d’affronter toutes les tempêtes. Les gigs se succédant dans des bouges infâmes, devant un public de paumés, ne sachant pas eux-mêmes comment ils ont atterri là – et on ne dit pas ce qu’il faut faire pour les dégoter. Les discussions unilatérales avec les maisons de disque, de plus en plus réticentes à enregistrer du jazz. Le travail permanent, acharné, que nécessite la pratique de l’instrument. La concurrence des autres musiciens, dont certains ont les dents qui raclent le linoléum. Manger peu. Se camer beaucoup. Dire adieu à une vie de famille digne de ce nom. Pete La Roca n’avait peut-être pas cette flamme là, cette capacité à avaler toutes ces saletés de couleuvres. Aussi, le batteur métronomique, mi-batteur, mi-percussionniste, préféra prendre le virage du conformisme en 1968 et devenir avocat. On gage que ses plaidoiries devaient être calées sur le bon tempo et maîtriser la science du point d’orgue.

Plusieurs vies plus tard, le batteur italien Aldo Romano l’avait convaincu de sortir de son silence, cause sans doute d’un amour de jeunesse. Pete avait donc ressorti pour un temps cymbales, caisse claire et tom basse. Il jouait encore il y a 4 ans au Duc des Lombards. La vie lui a demandé de tout remiser il y a dix jours. Il est vrai qu’en toutes choses, les bons comptes font les bons amis.




mercredi 28 novembre 2012

Dialogue avec Mirliton - Jumpin' the shark


(Eclats de rire)

Mirliton se réajuste. Il regarde par la fenêtre. Un silence lourd de non-sens emplit la pièce. Je sais que nous pensons tous les deux à l’arbre du logo. Mais nous n’en disons rien. Nous résonnons intérieurement de  nos rires, comme deux entrepots vides.

- Ils ont battu les écolos en terme de légende urbaine de bordel, c’est dire !
- Ah mais là, ils ont même battu le Nigéria.
- Ne stigmatise pas.
- Je ne stigmatise pas, c’est Fela qui le dit…
- Ah, si c’est Fela qui le dit... (Mirliton se chatouille le menton) C’est un peu comme True Blood… ça va trop loin…
- Ah mais putain, ouais, putain ! exactement comme True Blood. Fantastique fulgurance !
- Tu peux filer avec si tu veux…
- Attends, je réfléchis.
- Tu veux un verre d’eau ?
- Non, ça devrait aller…
- ...
- Ouais, tout compte fait, je veux bien un verre d’eau.
- (Mirliton me sert un verre d’eau, je bois une gorgée) Finis ! (...) Les verres à moitié vides me portent sur les nerfs. (J’obtempère ; je déglutis si fort qu’on entend un voisin de plaindre…) C’est bon ?
- Ouais.
- Recommence, s’il te plait.
- (il soupire)
- Pour des raisons de fluidité merde... T’es vraiment un conard quand tu t’y mets…
- C’est un peu comme True Blood, ça va trop loin.
- C’est exactement ça putain ! C'est une affaire de point de bascule : au début on aime bien, ensuite, on aime encore mieux parce qu'on se dit, putain, ils sont pas gênés quand même, ces mecs, ils n'ont honte de rien, ça fait presque envie, on aimerait soi aussi ne pas avoir honte, de la même façon, s'en battre le couilles, on admire cette liberté d'être mauvais, et de l’être de manière toute fait assumée,  cette liberté d'être nul, d'être vulgaire, d'être absolument ridicule et cette faculté d'afficher le pire mauvais goût, et puis, et puis, vient le point de bascule, ce grand plongeon dans le grand n'importe quoi, cette surabondance d'effets, d'impudeur, de personnages, de créatures, vient le temps où l’on finit par avoir honte d'avoir aimé ça, ne serait-ce qu'un instant, on se justifierait presque auprès de ceux qui prétendent ne jamais avoir trouvé ça à leur goût :

Non mais... J'aimais ça avant, oui, c'est vrai, j'avoue, mais au tout début, c'était quand même différent, enfin pareil mais différent quand même, parce que au début, c'était plus subtil, il y avait là comme une sorte de science très exacte du grotesque, de l'outrance, cela ressemblait à sorte d'opéra qui ne serait pas cousu de fil blanc... Ensuite, il faut le reconnaitre, les scénaristes ont commencé à manquer d'idées et ça a clairement commencé à tourner en rond... Mais au début, au début...
… Mais au fond de soi, on sait qu'on a apprécié... que l'on s'est divertit d'une chose particulièrement infamante... Et on a honte...

- Tu veux tousser ?
- Oui, si ça ne te dérange pas.
- Ça ne me dérange pas. Fais comme chez toi.
- Je suis chez moi.

(Je tousse, mais pas trop fort)

- Il y a un terme pour ça.
- Hein ?
- Y'a un terme dans les séries pour expliquer ça, tu dois connaitre sûrement : ça s'appelle "jumping the shark". Ca vient de la série "Happy Days", quand Fonzie a sauté au dessus d'une piscine remplie de requins, je crois. C'est à ce moment là que les fans ont commencé à penser que la série déclinait.

mardi 27 novembre 2012

Quand les mouettes suivent un chalutier, c'est parce qu'elles pensent que des sardines seront jetées à la mer



J'ai vérifié ce matin dans mes statuts et j'y ai lu en toutes lettres que je me contrefoutais totalement de l'avenir de l'UMP.

vendredi 23 novembre 2012

Malus


Au début, je dois le concéder, l’amerloque trio de jazz baptisé The Bad Plus ne me faisait marrer que modérément. Etait plutôt du genre à provoquer chez moi ce genre de début d’érection qui ressemble vaguement de loin comme de près à une demi-molle, si vous préférez l’image. Bien sûr, ces types étaient déjà très forts, très portés sur les recettes d’alchimie délicates et mystérieuses, mais ces trois gars me semblaient quand même manier davantage l’art de tourner en rond que maîtriser celui d’aller droit à l’essentiel. Ce qui constitue dans bien des cas une qualité autant qu’un défaut. Quand The Bad Plus a débarqué, dans ce milieu du jazz si coincé du cul il faut bien le dire, avec sa besace remplie d’idées saugrenues – à la manière d’un gaulliste en chemise Burberry qui décideraient subitement de traverser la rue en ignorant le passage piéton ou de sortir de chez lui sans pièce d’identité et moins d’un euro en poche - les montures à écailles ont dégringolé du nez de certains. Leur en fallait-il beaucoup ?

Hé les mecs ! Si on reprenait des morceaux de Nirvana pour voir ?

C’était là l’audace qui en fit sursauter plus d’un… alors qu’ils étaient en demi-sommeil.

- On pourrait même chanter, pourquoi pas ? T’en penses quoi toi ? Tu sais, d’une manière un peu flegmatique, à la Dean Martin, comme si on avait le cul dans un fauteuil.

- Ou comme si on était un peu bourrés. On inclurait ça et là des soupirs savants, des pulsations supplémentaires et tout un tas de blanches placées aux mauvais endroits.

C’était une idée, c’était l’idée en tout cas – plutôt léger, n’est-ce pas ? – mais une idée un peu falote, qui n’avait d’autre portée que celle qu’occupait déjà son volume corporel. Ou à peine plus. En quelque sorte, ça ne retournait les méninges que d’une poignée d’anti-conformistes tellement anti-conformistes qu’ils finissent par être conformes entre eux, que d’une autre poignée de puristes s’effarouchant pour un rien, comme des vierges déjà contaminées par la routine.

Mais d’autres – ce grand conard de moi, entre autres – se disaient qu’il y avait peut-être bien quelque chose d’intéressant chez ces gars là, qu'il ne suffisait peut-être que d'attendre pour voir. En toute discrétion. Pour voir et entendre autre chose que l'étalage de quelques idées potaches, certes savamment exécutées, mais qui ne pourraient jamais défriser que l’expert-comptable de l’O. N. J.

Et ce jour est arrivé. Ce jour où le trio décida de faire tapis, banqueroute et l’obscène exposition de ses vraies idées. Le titre du bijou semble ainsi parfaitement concorder avec cette nouvelle naissance : Made Possible. Made possible by what ? by who ? Un ingénieur du son tout d’abord qui imprime avec délicatesse sur la musique du trio toute une gamme de figures et d’atmosphères synthétiques. Et puis nos trois nickelés bien sûr, qui ont enfin abordé le problème par une autre face. Ce qui a changé radicalement dans ce trio, c’est cette capacité à le concevoir comme un ensemble totalement imbriqué, comme une entité impossible à morceler, à séparer, que l’atmosphère soit écorchée, héritée de Stravinsky ou de type rouleau compresseur. En quelque sorte, ces types se sont découverts une capacité à fabriquer de la musique, non pas les uns à la suite des autres, mais en parfaite simultanéité, à milles lieux de ce que peut faire un Brad Mehldau de la forme trio aujourd’hui ou de ce que pouvait en faire Bill Evans, dans un tout autre genre. Rendu possible par quoi ? Par rien, sans doute. C’était déjà là, si l’on réécoute par pure curiosité les précédents albums du trio. Il ne suffisait que d’attendre que ces trois pommes pleines de vers tombent de l’arbre. Que les lois de l’attraction fassent leur travail. Etre là au moment élu et tendre l’oreille. La musique est aussi – enfin parfois – affaire de patience.

mercredi 21 novembre 2012

Emprise

Hier soir, j’ai eu l’impression étrange de n’avoir plus d’odeur. Ou plutôt d’exhaler une odeur qui m’était étrangère. Je ne m’en suis rendu tout à fait compte qu’hier soir alors que je sortais du métro pour aller chercher la plus grande de mes filles au Conservatoire. Il faisait froid. Autour de moi les gens puaient comme d'habitude, rien d'alarmant, rien d'anormal, les uns le parfum bon marché, les autres la sueur mauvais-marcher, il y avait les odeurs cloitrées du métropolitain, viciées, des bouches d’aération qui soufflaient leur air chaud, chargé de microbes et de miasmes, les odeurs d’haleines lourdes de tabac, d’estomac retourné et de plats mal digérés, les odeurs de pisse coagulée, mal essuyée, imprégnant les tissus synthétiques des vêtements humains, les odeurs de muqueuses excitées, de salive mille fois avalée, de morve pâteuse, et mon odeur à moi avait disparu, s’était tout simplement évaporée. Rien de cette vague odeur de sueur qui n’appartient qu’à moi et qui fait parfois valdinguer les sens de mon épouse en fin de journée, rien de cette indéfinissable odeur de mâle latin, vaguement sucrée, qui appelle au stupre.

Au beau milieu de l’après-midi, j’avais déjà commencé à concevoir quelques soupçons, mais je m’étais dit que cette odeur qui n’était pas la mienne appartenait logiquement à quelqu’un d’autre. Une collègue était entrée dans mon bureau vers 15 heures et j’avais cru qu’elle amenait avec elle cette odeur de propreté matinale, anachronique, héritée de je ne sais quel gel douche, que je sentais pourtant depuis le matin, allant et revenant, comme prisonnière de mes deux narines. Dans un wagon, quelques heures plus tard, mes soupçons s’étaient déportés sur une jeune femme, mais en sortant du métro, seul avec moi-même, je n’avais pu que me résoudre à cette horrible réalité : cette vague odeur inhumaine, inorganique, provenait bel et bien de ma personne.

Une odeur de gel douche, aussi indéracinable qu’un séquoia en zinc, me privant d’identité odorante sans aucune gêne. Que mettent-ils dans leur saloperie de gel douche pour que leur odeur dure aussi longtemps, pour qu’elle soit assez puissante pour vous priver totalement de la vôtre une journée entière. Ce matin, au réveil, j’ai regardé mon flacon d’Ushuaia aux minéraux marins avec méfiance et circonspection. Et avec un soupçon de haine bileuse et angoissée, coincée en plein milieu de ma gorge. J’aurais donné tout un royaume pour avoir un vieux savon noir sans odeur. De quels minéraux il s’agit pour commencer ? Le packaging comme on dit, n’en dit rien. Il prétend seulement qu’ils viennent de l’Océan Arctique. J’ai quelques doutes là-dessus, je dois dire, j’imagine mal des types partir en expédition pour récolter des minéraux marins, croupissant dans cette saloperie de mer glacée, rien que pour concevoir un gel douche (douche et shampooing, ce qui me dégoûte rien que d’y penser) destiné à des gens comme moi. Cela me parait inconcevable. Absurde. Ireéel. Disproportionné. Simplement fou. Il faudrait me dire également en quoi les minéraux marins de l’Arctique seraient si recommandés pour l’hygiène, puisqu’on y est. Eux, qui sont par ailleurs, comme le dit l’argumentaire packagé, reconnus pour leurs vertus vivifiantes. Reconnus ? Mais par qui ? Les bélugas, les otaries et les morses ? Qu'on me donne des noms. Vous avez déjà rencontré quelqu’un qui prétendait connaitre les vertus vivifiantes des minéraux marins de l’Arctique ? Moi pas. Et pourquoi seraient-ils meilleurs, ces minéraux, ou plus vivifiants que les minéraux de l’Océan Indien, Atlantique ou de la Mer Caspienne. Jusqu’où va l’escroquerie ? Bien plus loin que je ne pourrais l’imaginer, je parie. Et pourtant, et pourtant, ce matin, j’ai encore trahi ma propre odeur, recouvert mon corps de cet immonde gel bleu, avec l’humiliante impression d’être une cuvette de chiottes. Pure lâcheté, pure lâcheté, je le sais bien…

mardi 20 novembre 2012

Amère loque

En ce moment, je lis Gains de Richard Powers, récemment paru aux éditions du Cherche-midi. Je ne sais trop quoi en penser encore mais quelque chose me semble remarquable au fur et à mesure que j’avance dans la lecture de ce roman : sa construction et le travail qu’il a sans doute nécessité. Je devrais d’ailleurs parler de construction(s) puisqu’il y en a bel et bien deux, parallèles, se répondant l’une l’autre : l’histoire d’une femme, malade et désemparée, et celle d’une grande entreprise de produits cosmétiques. On le voit gros comme une maison : les deux lignes qui dessinent la course de ces deux destins (l'un fabuleux et l'autre d'une terrible banalité) se rencontreront bientôt, fusionneront ou entreront violemment en collision. Cela ne gâche étrangement rien. Ce travail de construction n’en reste pas moins remarquable, tout autant que cette minutie, ce goût du détail qui permet à l’ensemble de tenir debout, sans vaciller un seul instant.

Si j’en parle ici, c’est parce que c’est en ce domaine que la littérature américaine me semble supérieure aux autres. Kundera avait peut-être raison en proclamant la mort du roman européen. L’Europe est trop riche de romans, trop opulente de romanciers aussi intimidants qu’encombrants. Riche de Balzac, Cervantès ou Tolstoï. Elle a trop écrit, trop conçu, trop vu naître d’œuvres démesurées, prenant toutes les formes, traitant tout sujet. Tout a été dit et l’on vient trop tard. Les européens savent cela, ils n’ont plus d’illusions à ce sujet. Aussi leurs romans davantage non construits que déconstruits sont des romans de jean-foutre, de fainéants, des romans de peu de choses. Les américains, quant à eux, ne semblent pas avoir été touchés par la sentence de mort prononcée par Kundera. Peut-être ne soupçonnent-ils même pas son existence. A moins qu’ils préfèrent ignorer ce vieux grincheux nostalgique. Ils ont encore l’innocence de concevoir des romans comme des édifices, de les construire pierre après pierre, d’y plonger leurs mains, de s’y rompre le dos.

En pensant à cela, j’ai donc aussi pensé à Kundera, par association d’idées. Je me souviens l’avoir lu compulsivement lorsque j’avais 18 ans. Comme on lit les oeuvres d'une sorte de maître à penser. Tout Kundera, tout ce qui était paru, ce qu’il avait retraduit, essais, recueil de nouvelles et romans, comme une sorte de collectionneur, de conservateur d’autres mémoires. Je me demande si Kundera résisterait à une seconde lecture. Je me souviens notamment que La vie est ailleurs avait produit sur moi une impression des plus fortes. Que m’en reste-t-il aujourd’hui : peu de choses, je dois l’avouer. Le relire me semble pourtant depuis quelques jours une urgente nécessité. A laquelle je succomberai sans doute. Par curiosité malsaine peut-être...peut-être pour mieux connaitre le jeune adulte que j'étais alors...

lundi 19 novembre 2012

Lettre ouverte à Boby - Avant fermeture de ban


Boby,


Te répondre ici à un commentaire posté ailleurs pourrait sembler étrange ou pour le moins surprenant. C’est que je sais Nicolas relativement à cheval sur la question. Tu ne liras peut-être pas ma réponse, mais j’ai préféré privilégier le respect du taulier à l’efficacité.

Revenons à ton commentaire. Je l’ai, sois-en certain, apprécié à sa juste valeur. Tout d’abord, il est argumenté, ce qui est plutôt rare ces temps-ci. Ensuite, il aborde plusieurs points qui fondent non seulement mon avis sur la question du mariage gay, mais qui ont grandement contribué à m’inciter à briser ma coquille ; car se dire catholique aujourd’hui, quand on est de gauche, et quand la majeure partie de sa famille ou la majorité de ses amis ne le sont pas, ressemble étrangement à une sorte de coming out. Il convient aussi d’en faire un deuxième lorsque l’on est de gauche au sein d’une communauté catholique ; ce dernier étant étrangement mais logiquement le moins douloureux. Mais c’est une autre histoire. Je ne mets, sache-le, pas les deux situations sur le même plan. Révéler à autrui que l’on est catholique peut susciter incompréhensions et rejets (parfois) mais la souffrance (je prends le soin de mettre le mot en italiques) du catholique qui se décide à s’assumer n’est en rien similaire à celle d’un individu homosexuel affrontant le jugement moral de sa famille ou de ses amis. Le mouvement n’est pas le même, les tenants et les aboutissants non plus.

Je vais essayer de te répondre, point par point. Tu écris, pour commencer :

« Le symbole peut améliorer l’égalité, hé ! Oh ! Et grandement ! C’est l’une des principales raisons pour lesquelles je suis partisan de cette réforme. Le mariage en soi ne m’importe guère, personnellement, comme tu peux t’en douter. D’autant que là, avec un compagnon du tiers de mon âge, je te dis pas les nouveaux remous ! Sacro-sainte morale judéo-chrétienne.

Mais j’ai vu tant de souffrances. »

Il me semble que ton commentaire comporte une contradiction et je ressens du reste cette contradiction chez nombre des partisans du mariage gay. C’est bien le symbole, qui vous intéresse au premier chef, bien que vous vous empressiez de mettre en lumière l’inégalité de droits. Le mariage est certes aussi, entre autres choses, un symbole. Mais c’est un symbole auquel vous ne croyez pas vous-même. Je n’ai entendu que ça, ces derniers jours. Nous voulons les droits, nous voulons le symbole mais on se contrefout de celui-ci. Le mariage en soi n’a aucune importance mais il faut à tout prix que les couples homosexuels puissent y avoir accès. Franchement, c’est à n’y rien comprendre. Et c'est un peu insultant vis à vis de ceux qui se sont mariés et qui croient encore à la valeur de l'institution.

La suite est plus intéressante. Tu poursuis ainsi, en réponse à ce que j’avais dit à propos de la distinction mariage civil/mariage religieux :

« Là est la pierre d’achoppement, Dorham ! Je me fiche de ce qui peut être un enjeu pour les catholiques ! Ils représentent une minorité de pensée dans la République, et je ne leur reconnais pas le droit de bloquer l’évolution d’une institution laïque et républicaine, et de prétendre régenter ma vie. Qu’ils réfléchissent, qu’ils s’interrogent, qu’ils s’expriment au sein de leurs Eglises. Mais qu’ils ne viennent pas me dire ce que je dois penser et faire. »

Il y a beaucoup de choses là-dedans si bien que je ne sais pas trop par quel bout le prendre. Commençons peut-être par le début. Tu te fiches de ce qui peut être un enjeu pour les catholiques. Que dirait-on si j’écrivais pour ma part : « je me contrefous du désir des homosexuels d’être reconnus et acceptés dans notre société. » Les homosexuels sont pourtant une minorité également, encore plus minoritaire que la communauté catholique – je pourrais du reste te démontrer que ton assertion est contestable puisque ce sont les catholiques pratiquants qui sont minoritaires, en réalité, une majorité de français se dit catholique – et cette question me préoccupe pourtant, m’intéresse, tout autant que sa future résolution, si la chose est possible tant on sait que l’homme aura toujours au fond de lui ce petit quelque chose qui l’empêchera toujours d’accepter naturellement ce qui lui est étranger.

Par ailleurs, il ne me semble pas que les catholiques aient à cœur de régenter la vie des homosexuels, ni même que cette question les préoccupe. Ce serait plutôt l’inverse qui se produirait si la Loi était votée. Sur la question du mariage gay, force est de constater que la population est divisée. Selon l'enquête réalisée fin octobre par BVA pour Le Parisien/Aujourd'hui en France, 58% des Français se disent favorable au mariage homosexuel, alors qu'ils étaient 63% en 2011, avant l'élection de François Hollande dont c'était en effet une promesse de campagne. L'avis des Français devient même minoritaire pour le droit à l'adoption pour les couples de même sexe et passe de 58% à 48%. On constate que plus la parole se libère, plus le débat avance, plus la population éprouve de la méfiance vis à vis du projet de Loi. Vous êtes donc loin de constituer une majorité très nette. C’est peut-être cela qui vous incite à demander aux catholiques de se taire et de tailler le bout de gras entre eux, dans leurs églises, portes fermées de préférence.

Tu poursuis ainsi, sur l’épineuse question de la laïcité, laquelle refuserait à tout catholique le droit d’émettre un avis sur les évolutions de son pays – en qualité de catholique.

« Tu apprécies le « Sieur 23 ». Soit. Mais ce qu’il a dit, il l’a dit dans un cadre que la loi de 1905 ne lui autorise pas. Les français ont voté, notamment sur cette proposition de « mariage pour tous ». La démocratie veut que l’ensemble des français se plie au suffrage universel. »

On me dira que je ne suis pas un laïcard convaincu et cela sera sans doute vrai mais je trouve ta conception de la Loi de 1905 terriblement restrictive. La démocratie, ce serait en quelque sorte pour tout le monde, sauf pour les croyants. Il serait permis aux croyants d’intervenir dans le débat public, à la condition qu’ils nient leur foi, en quelque sorte. André 23, à mon sens, n’a aucunement porté atteinte à la laïcité en intervenant comme il l’a fait. A ce que je sache, aucune Loi n’assigne à résidence la parole des hommes d’Eglise. Les propos du Pape ne sont pas frappés d’interdiction, ni celui des évêques. Tu imagines peut-être que leur pouvoir est supérieur à ce qu’il est en réalité mais je te rappelle que la séparation de l’Eglise et de l’Etat n’est pas en péril parce qu’un cardinal porte une déclaration sur la voie publique. Ces propos n’ont pas encore la capacité de faire retoquer une loi, comme on le voit très bien du reste puisqu’elle semble en bonne voie. Je trouve cet argument assez amusant, du reste, car on se félicitait il y a peu des déclarations d’André 23, lorsqu’il fustigeait les actions récentes de Civitas et des intégristes, comme on se félicitait de la levée de boucliers de l’Eglise lorsque le précédent gouvernement traita les Roms avec une brutalité inouïe. Il me semble que les hommes d’Eglise sont tout à fait légitimes dans le débat public et que leur parole, parfois éclairée, parfois plus obscure parce que toute humaine, ne met pas en péril l’équilibre laïc, tel que défini par la Loi de 1905.

Ce que tu dis du suffrage universel est tout aussi restrictif que ce que tu dis de la laïcité. Prétendre qu’élire un Président est semblable au fait de voter pour une série de mesures est absurde et faux. Absurde et faux parce que de ces mesures, chacun sait qu’un certain nombre ne verront jamais le jour, et ce, sans pression populaire. Le plus naturellement du monde. C’est le résultat de la confrontation entre un programme et la réalité du pouvoir. On peut prendre l’exemple du vote des étrangers aux élections locales. Cette Loi ne verra pas le jour, pour des raisons qui légitiment cela très bien. Dont acte. Dans ce cas, que prévoit la constitution ? Pourrait-on considérer qu’il y a pour ainsi dire rupture de contrat ? Bien sûr que non. Le quinquennat continuera comme avant et se terminera à la même échéance. Il peut donc en être de même, vis-à-vis de la Loi sur le mariage gay.

Tu évoquais dans un commentaire précédent la détresse de nombre d’homosexuels. Je la connais pour avoir connu et fréquenté des homosexuels qui souffraient en effet très intimement et très profondément. Heureusement, aucun n’a mis fin à ses jours. Toutefois, je crois que vous vous illusionnez en pensant que cette loi guérira de l’homophobie ou qu’elle aidera les homosexuels à vivre mieux dans notre société. Le regard d’un père sur son fils homosexuel ne changera pas parce que le mariage lui sera désormais ouvert. Le regard des badauds à la sortie des mairies, les jours de mariage gay, ne sera pas différent parce que les couples auront désormais le droit d’adopter des enfants. Des pères et des mères diront encore à leurs enfants : « tu n’es plus notre fils, tu n’es plus notre fille ». Il y aura toujours des abrutis pour se moquer, de loin, pour crier des « sales pédés » devant les mairies tandis qu’on jettera des poignées de riz sur un couple de femmes ou d’hommes. Quel sera alors leur sentiment ? Je ne dis pas qu’il faille se résigner à cette violence, à cette sorte de rejet compulsif mais il me semble de mon droit d’affirmer que l’arme que vous avez choisie ne sera d’aucune efficacité en la matière. Pire, elle sera contre-productive. Elle contribuera à détruire une institution déjà mal en point, à en faire un simulacre.

Ma position sur la question est donc la suivante. Créer les conditions d'une égalité de droits, oui. Donner aux homosexuels le droit de se marier : pour ma part, je le refuse :

samedi 17 novembre 2012

Lettre ouverte à Virginie Despentes



Chère Virginie,

Virginie, Virginie, Virginie,

Le problème avec toi, Virginie – ainsi qu’avec nombre de tes compagnons de lutte – c’est que tu ne comprends que ce que tu veux comprendre. Ce qui t’arrange bien en somme. Ou ce qui arrange bien la cause que tu défends, ce qui est de toute façon du pareil au même, l’individu étant réduit en premier lieu à sa sexualité, en second lieu à la cause qu’il doit nécessairement défendre… Les propos que Lionel Jospin a tenus sur Canal Plus dernièrement t’ont fait réagir. C’est tout à fait bien même si l’on peut d’emblée noter ce qu’il y a de relativement malhonnête à répondre par écrit à une déclaration faite sur un plateau de télévision. L’écrit a ceci de particulier qu’il permet en effet de choisir chaque mot avec soin, de peser chaque expression – même si j’émets quelques doutes sur ta capacité à le faire, vue ta production littéraire – quand la réaction orale est par nature spontanée, immédiate et donc moitié réfléchie. A l’oral, on essaie d’exprimer une idée générale, avec les mots qui nous viennent sur l’instant. Ceux-ci sont parfois imparfaits, mal coordonnés, mal embouchés. Répondre par écrit à un propos oral, c’est quelque peu cavalier, c’est en quelque sorte partir avec un temps de retard mais avec la certitude d’arriver deux temps en avance. Mais passons…

Lionel Jospin serait donc, selon  toi, une saleté d’homophobe ranci. Parce qu’il a dit ceci :

« Ce que je pense c'est que l'idée fondamentale doit rester, pour le mariage, pour les couples et pour la vie en général, que l'humanité est structurée entre hommes et femmes. »

Et voici ce que tu en as compris :

« Les gouines et les pédés ne font pas vraiment partie de l’humanité. »

On se dit certes que la phrase de Jospin est mal fichue, syntaxiquement incorrecte pour commencer, qu’il semble lui manquer quelques mots ensuite, quelques nuances qui permettraient d’en comprendre véritablement le sens, mais on ne voit quand même pas comment, chère Virginie, tu peux lui attribuer cette signification. On cherche. On se fait violence. On se sort les doigts du cul, si tu me passes l’expression mais on ne trouve pas, si bien qu’on finit par se demander si tu n’y as pas tout bonnement entendu ce que tu voulais y entendre. Classique. Rhétorique biaisée dès les fondements, arrive à destination toute de traviole.

Bien sûr, on comprend – parce que tu l’écris en toutes lettres – que l’hétérosexualité est un joug. Un joug terrible. Je suppose qu’en effet, on peut voir l’hétérosexualité comme une réalité contraignante. On aurait bien aimé partager les joies de la maternité et rendre plus souples les lois de la conception mais elles sont ainsi faites qu’il faut un homme et une femme pour enfanter, comme il faut un enfant pour faire un adulte et vivre un tant soit peu pour mourir. Terrible joug que la nature. Toutefois, il me semble que tu ne parviens pas véritablement à identifier quels sont les enjeux de l’épineuse question que pose le mariage gay. Le mariage, quoi que tu en penses, dépasse – et de très loin – la simple question sexuelle. A ce titre, on pourrait faire sournoisement remarquer que rien n’empêche un(e) homosexuel(le) d’épouser un hétérosexuel(le) et de procréer en sa compagnie. Absolument rien. Le mariage est en premier lieu un projet de vie, qui n’a rien à voir ni avec la sexualité ni même avec l’amour – je viens de dire une chose terrible. Le mariage est un lien dans lequel s’inscrit une filiation, qui permet, outre de lier entre elles les générations, de contribuer au futur par la procréation. Je trouve cela dommageable que la chose ne puisse être possible entre homosexuels mais c’est une barrière qu’il est impossible d’abattre.

Je crois comprendre surtout, Virginie,  que tu n’as aucune envie de débattre. C’est sans doute pour cette raison que tu t’empresses de diaboliser tout interlocuteur. Jospin, un homophobe, les catholiques, une armée de moyen-âgeux ultra-violents. La phrase de Jospin, même mal fichue, je l’ai mieux comprise que ta réaction, je dois l’avouer et je suis certain que tu l’as toi-même comprise. Jospin n’a jamais souhaité dire que les homosexuels ne faisaient pas partie de l’humanité, il a seulement exprimé l’idée que l’humanité se constituait en grande partie sur cette cellule familiale qui permet sottement le renouvellement des générations. On peut bien sûr se foutre de cette exigence de renouvellement et faire passer tout à fait sciemment l’individu derrière son identité sexuelle, mais ce serait, conviens-en, donner du crédit à ceux qui prétendent que l’homosexualité est un cheminement de vie tout ce qu’il y a de plus mortifère…

Ce matin, j’ai entendu Patrick Romero sur iTélé. Il débattait avec l’organisatrice de la « Manif pour tous », Frigide Barjot, opposée au mariage gay et à la modification du code civil. Comme il s’est empressé de faire allusion à la manifestation du lendemain (un dimanche ! nan mais vraiment, ces traditionnalistes ne savent plus distinguer le cul de leur tête). L’intention était simple : tout amalgamer. Catholiques et intégristes dans le même panier, opposants laïques au mariage pour tous et homophobes pulsionnels. J’invite M. Romero et toi aussi, Virginie à lire quelques interventions du Cardinal André 23 sur la question. Bien qu’opposé à ce projet de loi, il n’oublie jamais de dire que les homosexuels ne sont pas jugés par l’Eglise et que l’homosexualité ne ferme aucune porte menant vers le salut. Et bien entendu, qu’ils sont les bienvenus, tels qu’ils sont, au sein de toute paroisse catholique. Et je sais qu’ils y viennent, pour en croiser à la messe. Est-ce le cas de toutes les autres religions monothéistes qui, via quelques communiqués, se cachent derrière leur petit doigt et laissent les catholiques prendre leur ration de tomates pourries et d’anathèmes mensongers ? Je ne le crois pas. Quel salut proposent juifs et musulmans aux homosexuels ? Sont-ils bienvenus dans les synagogues et les mosquées, tels qu’ils sont ? Je n’en sais pas plus que toi, c’est une simple question que je me pose.

Il y a toutefois dans ta lettre un passage que j’ai trouvé juste. Je le retranscris ici :

« Jospin, comme beaucoup d'opposants au mariage gay, est un homme divorcé. Comme Copé, Le Pen, Sarkozy, Dati et tuti quanti. Cet arrangement avec le serment du mariage fait partie des évolutions heureuses. Les enfants de divorcés se fadent des beaux parents par pelletées, alors chez eux ce n'est plus un papa et une maman, c'est tout de suite la collectivité. On sait que les hétérosexuels divorcent plus facilement qu'ils ne changent de voiture. On sait que l'adultère est un sport courant (qu'on lise sur internet les commentaires d'hétéros après la démission de Petraeus pour avoir trompé sa femme et on comprendra l'importance de la monogamie en hétérosexualité - ils n'y croient pas une seule seconde, on trompe comme on respire, et on trouve inadmissible que qui que ce soit s'en mêle) et on sait d'expérience qu'ils ne pensent pas que faire des enfants hors mariage soit un problème. Ils peuvent même faire des enfants hors mariage, tout en étant mariés, et tout le monde trouve ça formidable. Très bien. Moi je suis pour tout ce qui est punk rock, alors cette idée d'une immense partouze à l'amiable, franchement, je trouve ça super seyant. Mais pourquoi tant de souplesse morale quand ce sont les hétéros qui se torchent le cul avec le serment du mariage, et cette rigidité indignée quand il s'agit des homosexuels? On salirait l'institution? On la dévoierait? Mais les gars, même en y mettant tout le destroy du monde, on ne la dévoiera jamais d'avantage que ce que vous avez déjà fait, c'est perdu d'avance... dans l'état où on le trouve, le mariage, ce qui est exceptionnel c'est qu'on accepte de s'en servir. »

En effet, ce que les individus ont fait du mariage – une chambre d’enregistrement avec une issue de secours particulièrement visible derrière le plumard – est scandaleux et je suis le premier à avoir regretter le silence de l’Eglise lorsque la droite a permis aux couples mariés de divorcer encore plus simplement qu’avant. J’y vois moins une raison d’ouvrir l’institution aux homosexuels – les gouines et les pédés, oui, si tu veux ! – que de réaffirmer fortement ce qu’est le mariage et à quel point il est important de le respecter. Oui, tu comprends bien, je réclame moins un statu quo qu’un retour en arrière ; au temps où l’on ne pouvait pas divorcer pour quelques broutilles dans le genre : « Monsieur m'étouffe » ; « Madame me castre ! » ; « J’ai jamais rien le droit de dire aux enfants » ; « et toi, tu rentres tous les soirs à des heures indues, je suis pas une bonniche merde »…

J’en terminerai par la question des droits, Virginie. L’héritage ! Ah mais si ce n’est qu’une question de droits, no problemo, Virg’, qu’à cela ne tienne, étendons le PACS aux questions de patrimoine. Je n’ai absolument rien contre et suis même pour à donf. Tu vois qu’on pourrait presque finir par s’entendre… Même que, vois-tu, je n’irai pas manifester cet après-midi, encore moins demain. Je n’aime pas trop cette Frigide Barjot pour commencer, je suis allergique au fait de manifester par ailleurs et puis je garde cette après-midi mes trois mômes pendant que ma femme avec laquelle je les ai connement conçus va faire la belle à ses cours de danse…

Bon, Virginie. A la prochaine, peut-être.

D. 

dimanche 11 novembre 2012

La fête des voisins


La charia ne passera peut-être pas, mais en tout cas, les identitaires sont passés sous mes fenêtres ce samedi. C’est déjà un début. Il faut toujours commencer quelque part. Remontés comme des horloges suisses, un peu éparpillés, pas très nombreux, mais colère-colère, colère-colère hein, et bien décidés à montrer qu’ils sont là, là depuis et pour longtemps ; une poignée de résistants risquent une incursion en quartier boboïde.

On est chez nous, on est chez nous ! De Poitiers à Paris !

A cette heure là, j’étais seul. Ou relativement seul. Les enfants faisaient leur sieste. Mon épouse était partie pour son cours de danse hebdomadaire. Attiré par le bruit, je me suis posté à la fenêtre. Je regardais passer les identitaires, comme une vache stupide les trains, en me demandant ce que ça fait de savoir qui on est, et je regardais les gens normaux qui, des trottoirs, les regardaient passer sans oser le moindre mouvement.

Jeanne d’Arc, Marianne !

...dans le même sac à n'importe quoi. Deux immeubles plus bas dans la rue, une gonzesse fait prendre l’air à son drapeau tricolore : applaudissements nourris, exaltés, un excrément du cortège se désolidarise des autres, pivote et agite une dizaine de drapeaux similaires en guise de reconnaissance. Les résistants se saluent bien – et l’on comprend que si deux résistants peuvent encore se saluer, c’est qu’ils ne résistent tout à fait à rien – comme deux routiers se faisant des appels de phare sur la Nationale 4.

On est chez nous ! On est chez nous ! Non au voile dans la rue !

A l’étage qui se situe pile poil au-dessus de celui de la résistante, un drapeau rouge apparaît soudain. Je ne parviens pas à l’identifier mais les Arabes ! qui fusent de la bouche des manifestants m’aident à supposer qu’il s’agit peut-être d’un drapeau marocain ou tunisien. Je n’ai pas réussi à en savoir plus. Et je dois dire que je m’en fous. Des huées montent en tout cas de la cinquième colonne. Toute cette pitrerie ressemble à une pièce de théâtre qui en rassemblerait plusieurs. Des scènes, ici et là, qui s’ignorent et peinent à faire sens. La tête du cortège, elle, évolue inexorablement, précédée par un camion-scène sur lequel un speaker hors d'âge crache des slogans mollasses. La logistique on est chez nous, conçue pour réveiller les bons français. Moyens hollywoodiens !

Hou, hou !

Le voisin marocain ou tunisien a remballé son bout de drap mais il est toujours à sa fenêtre, gesticulant, recueillant les quolibets de la foule. Satisfait peut-être de l’honneur. A l’étage du dessous, le drapeau français plane toujours, de gauche à droite, comme le font les drapeaux dans les stades de foot. Je me demande si ces gens là se salueront demain. S'ils se saluaient déjà la veille. Ce n’est pas un affaire de nation me dis-je, encore moins de civilisation, c’est juste une affaire de voisinage. La France se divise pour des questions de mur mitoyen… Et accessoirement, empêche mes gosses de faire tranquillement leur sieste.

Réveillez-vous, réveillez-vous ! Non aux islamistes... racistes... fascistes.

Je me demande s’il y a dans ce cortège des gens que je connais où dont j’ai entendu parler. La petite gonzesse, par exemple, qui via youtube a fait un temps le tour de la réacopshère, celle qui rêvait de défendre la chrétienté avec du vin et du saucisson. Wrong time, Honey ! Je me fous de connaître la fin de l’histoire. Je ferme ma fenêtre en haussant les épaules et je reviens dans le salon. Je suis bien content finalement d’être là où je suis. Même si le radiateur de mon salon est en rade et attend d'être purgé. La dernière fois qu’il y a eu une manifestation dans mon quartier, j’étais en bagnole et j’essayais désespérément de rentrer chez moi. Des CRS partout, des rues interdites à la circulation, des embouteillages monstres. Pour cette saloperie de techno parade. Meilleure recette la techno parade. Il y a donc bien un problème d’identité dans ce pays. D’identités plutôt. Les identités des autres ont vocation à perturber l’espace public et à vous empêcher de vivre comme vous le voulez dans votre quartier. A rentrer votre bagnole dans votre garage. Sans vous fader des slogans à la con et des drapeaux à la noix.

Je n'ai rien contre la démocratie, je le signale. Elle a sans aucun doute ses bons cotés. Cela dit, je la trouve un poil sans gêne !

mercredi 7 novembre 2012

To be continued...


Je ne sais pas s’il faut se réjouir de la victoire d’Obama. Bon, d’accord, je m’en suis réjoui. Normalement, je devrais m’en foutre, raisonnablement m’en foutre comme tout citoyen français, mais ça m’a fait un brin plaisir. Et je suis au regret d’avouer que je n’ai aucun argument pour étayer ce sentiment. C’est sans doute un peu la faute des républicains ; s’ils n’avaient des idées si saugrenues. Ils nous auront vraiment tout fait. Ils nous ont fait le coup du vendeur de cacahuètes bipolaire. Puis celui du cowboy de Série Z qui prétendait pouvoir combattre le marxisme parce qu’il avait lu et compris Marx – franchement, j’ai vraiment du mal à imaginer Ronald Reagan un livre entre les mains. Et puis encore le fils d’un ancien président, porté sur la bouteille, le créationnisme et encore plus analphabète que le cowboy précité. Et voilà qu’ils voulaient nous faire le coup du mormon. Du mormon. Heureusement non polygame. Marié à une femme atteinte de sclérose en plaques. Vous voyez le topo ? Et bien ça n'a pas pris. Le monde peut donc souffler. On attend néanmoins la suite avec une grande impatience même si l'on sait que nous n'aurons rien à nous mettre sous la dent avant 2016. Que vont-ils nous pondre d'ici là, nos amis républicains ? Vont-ils investir un ancien dompteur de fauves dyslexique ? Ou un témoin de Jehovah ou une ancienne joueuse de hockey sur gazon devenue scientologue ? Ces républicains sont décidément impayables. Pas étonnant en fait que leur totem soit l’éléphant, lourds comme ils sont.

Hier, j’ai regardé un reportage de Laurence Haïm sur Canal Plus. Franchement, ils exagèrent sur Canal Plus. Dans le genre Obamaniaque, ils se posent là. Le reportage n’était pas du tout orienté, comme on peut s’en douter. Les républicains étaient tous racistes, ignorants, fanatiques, anti-tout et les démocrates irradiaient quant à eux d’espoir et d’énergie positive. Pour équilibrer un tantinet le discours, il y avait bien ça et là quelques remarques sur le cynisme des politiciens américains (Obama compris) mais franchement, on n’avait pas de peine à deviner où allait la préférence de la correspondante-aux-Etats-Unis grassement rémunérée par la chaine cryptée. Pendant le reportage, je me suis surpris à sourire pendant que Michelle Obama annonçait son mari sur la scène de la dernière Convention Démocrate, de la façon suivante : « l’amour de ma vie, disait-elle, le père de mes deux filles et le Président des Etats-Unis d’Amérique… » Un sourire vous trahit davantage que tous les mots. Qu’aurait-on dit, me suis-je demandé, si Sarkozy s’était ainsi fait annoncer par Carla Bruni avant son grand meeting de Villepinte ? Même chose pour François Hollande, d’ailleurs. Quelle putain de cirque, n'est-ce pas ? Ces amerloques sont vraiment d’étranges animaux.

Et pourtant, j’ai souri. Et pourtant, la victoire d’Obama, cet homme de droite finalement, m’a réjoui. Sottement. Parce que l’Amérique est ainsi faite qu’elle vous prend toujours par les sentiments. Parfois, on se demande si ce pays existe vraiment, s’il n’est pas qu’une simple superproduction hollywoodienne sans fin, le spectre de Cecil B. aux manettes – enfin, peut-être pas Cecil B. parce que si Cecil B. était aux manettes, il aurait joué de son influence pour propulser le mormon en tête de casting. Un grand film, oui. Un film éternel. Michelle appelle son mari sur scène, visez cela. Les notes de « Signed, Sealed, Delivered, I’m Yours ! » de Stevie Wonder résonnent dans la salle, l'amour de sa vie, le père de ses deux filles et le Président, chemise ajustée, pas de cravate s'avance devant un public qui hurle et irradie d'espoir et d'énergie positive ; ça en jette un max, tout de même, se dit-on. C'est un spectacle de première qualité. Qu'avions-nous, nous français, à nous mettre sous la dent ? Une blonde boudinée qui singeait son père, un vieux coco qui en faisait des caisses comme un acteur de seconde zone dans une pièce de boulevard, deux petits hommes, l'un nerveux, l'autre impassible, sapés (et coiffés) comme des ploucs ? Je me souviens - pour poursuivre ce petit jeu des comparaisons - qu’à son meeting de Villepinte, Sarkozy s’était radiné – avec cette démarche raide, bizarre, scoliosoïdale, qui permet de le reconnaitre entre mille – sur la musique du film Superman ! Oui. Du film Superman.

Enfin... Tout cela est idiot, je le sais bien. C’est idiot. Mais ce n’est pas plus idiot qu’autre chose…