lundi 28 janvier 2013

Recherche Susan désespérément

Bon, c’est vrai, cette femme a l’air d’une cinglée de première catégorie. A tel point qu’on se demande si les flics qui l’ont arrêtée ne l’ont pas un peu arrangée avant de lui tirer le portrait. Visez cette tignasse en bordel, ses deux yeux qui semblent ne pas avoir cligné depuis 48 heures, ce teint de sous-sol humide, cette bouche triste dont les commissures s’affaissent et forment sur son visage une sorte de masque flasque et presque terrifiant.

Pourtant, cette femme n’a assassiné personne. Elle n’a mangé aucun enfant de son voisinage. Elle ne collectionne pas les peaux de chat. On ne lui reproche même pas la moindre contravention. Elle n’a de toute façon pas le permis de conduire. Pas de bagnole non plus. Ni même un caddie. A ce que l’on sait, elle n’est pas fichée au Bureau du Surendettement. Elle n’a pas été arrêtée pour racolage ou exhibitionnisme sur la voie publique. Ni même pour outrage à agent. Elle n’a poursuivi personne dans la rue en chemise de nuit avec un couteau de boucher. Elle n'écume pas les réseaux sociaux en clamant son intention de mettre fin à l'existence de Barack Obama. Elle ne passe pas ses journées à courir comme une dingue après les pigeons en annonçant l’imminence de l’apocalypse. Elle ne fait du reste partie d’aucune secte recensée à ce jour. Elle n’a pas tué son mari parce qu’il trichait au Monopoly ; elle n’est peut-être même pas marié. Ce serait assez vraisemblable qu’elle ne le soit pas. Rien de tout cela. Aux dernières nouvelles, il se dit qu'elle serait même favorable au Mariage pour tous. C'est dire si Susan Warren est une chic fille. De fait, son seul crime est d’avoir déblayé l’allée enneigée de son voisin sans avoir pris la peine de lui demander la permission.

On le sait, les américains ne transigent pas avec les questions de propriété. Ce qui est à moi est à moi. Un lingot d’or tombant du ciel dans mon jardin est à moi. Si un étron tombait du ciel et échouait dans mon jardin, il serait à moi tout autant. Toute cette neige qui a recouvert le sol de mon allée est donc à moi aussi. Et il n’appartient à personne d’autre de la déblayer, même si j’aurais dû le faire depuis plusieurs jours, même si grand-mère s’est cassée la gueule lundi dernier en glissant sur une plaque de neige particulièrement sournoise, et s’est démis le bassin au passage, même si nous n’avons pas d’assurance pour payer son opération, même si elle devait errer en déambulateur le restant de ce qui lui reste de vie : cette allée est à moi, cette neige est à moi et tous les problèmes qui en découlent sont à moi. Period.

L’histoire a de quoi faire sourire mais hélas, Susan Warren, cette dangereuse criminelle, n’en est pas à sa première incartade. Il y a quelques mois, elle s’était introduit (toujours sans accord du propriétaire et donc par effraction) chez un de ses voisins pour nettoyer sa baraque. Elle avait laissé derrière elle une note de 75 dollars. On comprend mieux cette gueule de foldingue qu’elle a sur le cliché de la police. Etait-ce parce que la note semblait trop salée au propriétaire par rapport à la prestation fournie ? Etait-ce parce que celui-ci ne retrouvait pas un vieux carton contenant des restes de pizza froide qu’il comptait bien finir le soir même en regardant de vieux épisodes de Star Trek ? Toujours est-il que Susan Warren, résidente de l’Ohio (état relativement proche du mien en ce moment même) fut interpelée et condamnée en novembre à une année de mise à l’épreuve.

Comme on le sait maintenant, elle ne résista à la tentation que trois petits mois. Beaucoup - dont je fais partie - font moins bien. Il convient de signaler que personne n’a porté plainte suite à cette opération de déneigement compulsif. Il serait donc de bon ton que l’Etat fasse preuve de clémence. Je me mets d’ailleurs à sa disposition pour permettre à Susan Warren d’éviter de passer par la case prison. Il serait en effet assez terrible qu’une simple maniaquerie l’oblige à côtoyer pendant quelques mois des meurtrières, des mangeuses d’enfants, des collectionneuses de peaux de chat, des marginales surendettées, des putes et des exhibitionnistes, des régicides en puissance, des dignitaires de je ne sais quelle secte post-millénariste ou des opposantes farouches au mariage gay. Pour donner libre cours à sa pulsion hygiéniste, je propose de laisser mon appartement à Mme Warren. Je laisserai chaque matin ma porte entrouverte, elle s’y introduira, fera mon ménage, repassera notre linge, fera nos lits et repartira chaque jour en laissant une note derrière elle que je lui règlerai en chèque emploi service ou en plats italiens. Il ne restera plus qu’à demander la bienveillance de l’Etat d’Ohio pour le paiement de son billet d’avion et à la Ville de Paris de lui accorder un de ses HLM si convoités. Ne vous dérangez pas, je m’occupe de la paperasse.

mardi 8 janvier 2013

Pannonica

La baronne Pannonica de Koenigswarter est née dans le Hertfordshire, région anglaise située au nord de Londres, le 10 décembre 1913. Fille de Sir Charles Rothschild, sa voie semblait toute tracée. Diners mondains, luxe outrancier, mariage avec un type de la haute. Loin de tout et plus particulièrement du monde. Elle épousa du reste un homme de sa condition en 1935, un militaire et diplomate français d’origine allemande : le baron de Koenisgwarter. De cette étrange union – étrange car on n’aurait pu imaginer couple plus mal assorti – naquît une tripotée d’enfants au milieu de querelles incessantes. La séparation, inévitable, entre cet homme froid, ordonné et cette femme bouillante et bordélique, intervint en 1951, date à laquelle notre baronne, fraichement déshéritée, décida de s’installer à New-York pour vivre une vie libre de toute entrave, vagabonder de clubs de jazz en clubs de jazz, fumer des joints en compagnie de repris de justice noirs et on ne sait quoi d’autre que la morale bien née nous empêche même d’imaginer. On ne la plaindra pas pour autant : on se demande bien ce que signifie l’expression « couper les vivres » au sein de la famille Rotschild car la baronne continua à rouler en Rolls, parfois en Bentley et n’eut aucune peine à se payer une suite permanente à l’hôtel Stanhope sur la Cinquième Avenue. Etait-ce quelque rente, découlant de son divorce, prononcé quelques années plus tard, qui lui permettait de ne pas se préoccuper du quotidien ? Je n’en sais foutre rien. Quelque chose comme cela sans doute. La baronne mena manifestement grand train, soutenant financièrement un nombre absolument ahurissant de musiciens de jazz, au grand dam de son illustre famille, tout particulièrement Thelonious Monk, qui vécut chez elle les dix dernières années de sa vie.

On sait que Bird rendit l’âme chez elle aussi. On sait que nombre de jazzmen lui consacrèrent quelques compositions ; Gigi Gryce son Nica’s tempo ou Monk son Pannonica. On véhicula sur son compte pas mal de ragots, de médisances. Jalousie peut-être ou est-ce ce réflexe qui conditionne les êtres humains à peindre en noir tout ce qu’ils aperçoivent. En réalité, on ne sait pas grand-chose de cette femme. Sa biographie reste à écrire. Dans l’attente, on peut feuilleter ce magnifique livre « Les musiciens de jazz et leurs trois vœux », conçu par la baronne, contenant des photographies des musiciens qu’elle a aimés, admirés, aidés, ainsi que leurs trois vœux les plus chers, cédés à brule-pourpoint sur sa demande.

Lire, les uns après les autres, les vœux de musiciens sans le sou. « De la thune, de la thune, de la thune », sont ainsi les 3 vœux de Philly Joe Jones. Et ceux de Mingus, de Max Roach, de Sonny Rollins. Un peu plus subtil, celui de Dizzie qui rêvait de ne pas « être obligé de jouer pour de l’argent ». Un peu plus révolté celui de Shepp qui souhaitait être « libéré de la pauvreté ». Le détachement de Ben Webster : « Là, tout de suite, je voudrais bien composer une ou deux mélodies ». Les fantasmes sexuels de Coltrane qui imaginait sa sexualité multipliée par trois ou ceux de Dexter Gordon qui révélait s’autocensurer pour ne choquer personne. Découvrir que l’un des vœux les plus chers de Louis Armstrong était de ne jamais être constipé. Lire ces trois vœux d’Art Blakey à l’attention de la baronne : « que tu m’aimes ; que mon fils se tire de ses emmerdes ; divorcer et t’épouser. » Terminer en savourant l’acidité du seul vœu de Miles, violent, cinglant, à l’image de l’homme qu’il était.

A la question : Miles, quel serait ton vœu le plus cher, Miles répondit : « Etre blanc ! »

 

La baronne Pannonica de Koenigswarter est morte en 1988. Conformément à ses dernières volontés, on dispersa ses cendres au large de Manhattan, aux alentours de minuit.

mercredi 2 janvier 2013

J'ai envie de dire...


Bonne année, en somme... Je sais, c'est sommaire mais c'est sincère.