vendredi 18 juillet 2014

Du fado pour les pigeons...

Les squares parisiens, au petit matin, ont tous la même gueule. Calmes. Quasi-déserts. 
Deux vieilles cinglées se font concurrence, à quelques secondes d’intervalle. Une dizaine de pigeons rappliquent dans une direction puis l’autre. Ils suivent une vieille toute voutée qui leur balance des miettes de pain rassis. C’est interdit à Paris, bien sûr. Bien sûr. Imagine le SWAT envahir le square et foutre la vieille au sol, la menotter dans le dos, des petits points rouges de snipers courant sur son corps. « C’est interdit de donner à manger au pigeon, vieille salope, c’est interdit, tu vas payer pour ça ». Bientôt, c’est une autre qui se ramène. Une petite bonne femme un peu grosse qui a une tronche de portugaise. Elle a un sac plastique plein de quignons de pain. Carrément. Une orgie romaine pour pigeons. Elle me dit bonjour en passant. Je le lui rends. La première vieille à pigeons est déjà passée par là, Madame. Votre distraction matinale va en prendre un coup. Chantez-nous un fado plutôt…
L’Allemagne a gagné la coupe du monde. Avec cette victoire, son cortège d’abrutis. Les abrutis de première classe qui déplorent que l’on puisse s’intéresser à un événement aussi futile, quand le monde semble si mal en point. Les abrutis de deuxième classe qui applaudissent des deux mains. Les abrutis de première classe sont bien trop cons pour que je m’attarde sur leur compte. Les autres… L’Allemagne, murmure-t-on ici et là, a bien mérité son trophée. Elle en a quatre dans sa vitrine maintenant. Dont trois obtenus dans des conditions qui frisent le délire paranormal. 
C’est en 1954, en Suisse, que les allemands ont remporté leur première coupe du monde. Contre la plus grande équipe de football de l’époque : la Hongrie de Puskas – qui ne s’en est jamais relevée. A Budapest, les vieux en parlent encore des trémolos dans la voix. A cette époque là, l’Allemagne ne méritait pas encore ses coupes du monde. Quelques jours plus tôt, les Hongrois avaient éparpillé la RFA (car, à l’époque…) 8 buts à 3. La RFA prit donc sa revanche en finale, sur le score de 3 buts à 2. Dans les derniers instants du match Ferenc Puskás égalisa pour la Hongrie, mais l'arbitre refusa son but pour hors-jeu. En octobre 2010, une enquête allemande révéla que l'équipe allemande s'était dopée à la pervitine, couramment connue sous le nom de la « drogue du soldat ». Le Miracle de Berne : c’est ainsi que l’on a appelé cette parodie de football.
En 1974, l’Allemagne remporta à domicile sa deuxième coupe du monde. Contre la Hollande de Cruyff. Ce que la Hollande de ces années là apporta au football ? A peu près tout ce qui fait le football moderne et des flopées de joueurs merveilleux. Ils étaient doués, beaux, ils avaient des gueules d’idéaliste. Le football total : tout le monde attaque, tout le monde défend. En face, l’Allemagne des briseurs de rêve. Hoeness, le fraudeur fiscal, Gerd Muller, le bouffe-la-rouille et Beckenbauer, le Kaiser. Voilà qui fait froid dans le dos…
En 1990, l’Allemagne obtint, sur le sol italien, sa troisième coupe du monde en triomphant de l’Argentine de Maradona dans des conditions plus qu’honteuses. La FIFA de Havelange en avait sans doute soupé des pitreries du petit frisé argentin. Elle donna la permission aux bouchers allemands de le casser en deux. Ce qui fut fait avec entrain. Un expulsé coté argentin. Un penalty imaginaire offert sur un plateau. Et les ravaleurs de façade paradèrent à nouveau sur le toit du monde, qu’ils défigurèrent en chantant.
Hormis ces coupes du monde mal acquises, les allemands s’occupèrent du pauvre Pat, truquèrent un match dans des proportions indécentes pour passer entre les gouttes et j’en oublie certainement. L’Allemagne méritait peut-être cette coupe du monde. Mais comme elle ne méritait pas les trois précédentes, je me serais bien passé de la voir écrabouiller les rêves des petits brésiliens dans ce qui restera comme l’une des plus terribles humiliations subies par un pays hôte. Une machine à écrabouiller les rêves. Voilà ce qu’est l’Allemagne. Qu’a-t-elle pris au football ? Beaucoup. Qu’a-t-elle donné ? Rien. Aucune évolution tactique (il y a encore vingt ans, ses soldats jouaient encore avec un putain de libéro alors que Sacchi, le stratège italien avait déjà copieusement révolutionné la défense en zone). Et des brutes épaisses en guise de joueur. Des défenseurs. Des milieux rugueux, marathoniens, des attaquants bas du front, dopés à la pervitine, aux stéroïdes, à la cocaïne. 
Revenons dans le square. Les vieilles se sont éparpillées. Il ne reste que moi, mon café, ma cigarette fumante. Il est 8h30. Moi et un type, deux bancs plus loin, une grande canette de bière à la main. Les squares parisiens au petit matin. Quelques vies étranges qui se reconnaissent. De la tristesse en branches, sur laquelle chient une armée de pigeons.

Je me dis que tout n’est peut-être pas perdu.