mercredi 19 novembre 2014

Ce jour qui a vu naître la Foi


Il m’aura fallu du temps, du temps et de la persistance, pour parvenir à apprécier Le Paradis Perdu de John Milton à sa juste valeur, tant et si bien que je me suis assez longuement demandé ce que l’auteur du Génie du Christianisme avait pu trouver à cette œuvre au point de s’employer à en entreprendre une traduction.
En premier lieu, ce long poème épique, écrit par un protestant pur jus, a certainement caressé certaines de mes conceptions théologiques de catholique dans le mauvais sens du poil. En second lieu, la première partie du poème m’a plus ennuyé que je ne peux le dire, avec ces longues descriptions de batailles rangées d’anges choyés et déchus, ces récits de synodes démoniaques ou de voyages infernaux. C’est qu’on ne lit pas un poème du 17ème siècle comme le premier des ouvrages venus. Il faut à l’évidence dépoussiérer, rendre à l’époque ce qui est à l’époque, pour parvenir à clairement voir ce qui, entre les lignes, traduit la présence de l’Esprit Saint (si bien sûr, c'est ce que l'on espérait y trouver), dont les bienfaits ne sauraient être réservés, loin s’en faut, aux seuls catholiques.
Il y a chez Milton une très jolie et habile manière d’inclure le temps humain dans l’éternité divine. Dans Le Paradis Perdu, si tout semble se succéder parfaitement de manière chronologique, le lecteur est affranchi de tout indice de durée. Les 7 jours (moins un) que Dieu consacra à la Création ne sont pas remis en cause, bien sûr, et ils figurent en bonne place dans le texte, mais l’on perçoit bien que ces jours, d’essence divine, pourraient tout aussi bien représenter cent ans, plusieurs millénaires ou plusieurs milliards d’années. Ou un seul instant, miraculeusement dilaté. C’est là le mystère d’une éternité qui nécessairement nous échappe, dans tout ce qu’elle a d’inconcevable, d’immense, d’inhumain. Milton, par ailleurs, jalonne son récit d’interventions divines qui ne font pas mystère d’un projet – pour l’humanité notamment – déjà parfaitement établi, dont chaque temps est déjà inscrit, accompli bien qu’encore à venir. Dieu est bien, chez Milton, celui qui est. Le Christ, lui, n’a pas attendu de s’incarner en homme pour figurer déjà à ses cotés. L’ensemble du temps humain s’inscrit ainsi dans la plus parfaite éternité divine. Tout est déjà inscrit en lui, déterminé. Il est comme un parchemin proprement enroulé qu’il faudrait dérouler patiemment jusqu’à la fin des temps.
Mais les plus belles pages du Paradis Perdu étaient encore à venir et je les trouvai peu après le récit du péché originel. Ève, puis Adam (pour des raisons que l’on ne dévoilera pas), ont succombé à la tentation de se nourrir à l’arbre de la connaissance. La sentence, prononcée par le Fils, déjà volontaire pour prendre leur péché sur Lui, les a plongés dans le doute et l’affliction. Ce que ce péché et ce châtiment leur apportent en premier lieu, avant même l’intrusion nouvelle du Péché et de la Mort personnifiés (comme il se doit dans tout Poème épique qui se respecte), c’est la discorde. La discorde, le reproche, le ressentiment, ce réflexe qui nous contraint, pris en faute, à la rejeter sur l’autre. Puis vient cette accalmie que finissent par trouver les êtres que la peine et la honte épuisent au plus profond de leur chair.
Que faire, se demandent-ils tous deux ? Que faire, maintenant que nous savons la Mort inévitable, prête à nous faucher puis notre descendance, par notre seule faute ?
Nous abstenir de procréer, propose Adam et attendre que la Mort nous éteigne ; rien d’autre ne la rassasiera.
Pourquoi attendre, renchérit Ève. Une vie à attendre ainsi serait pire que la mort elle-même. Mettons fin à nos jours.
Ce dialogue est, dans les vers de Milton, d’une rare intensité et d’une mélancolique beauté. Ce sont là les premières interrogations existentielles du genre humain. Pourquoi vivre si c’est pour finalement mourir ? Comment apprécier un plaisir dont on sait qu’il pourra nous être ravi à tout instant ? Pourquoi enfanter si le don que nous faisons à nos enfants contient en lui-même les germes de l’anéantissement ? Voilà bien des questions qui, au sein de nos sociétés d’apostasie revendiquée, ne peuvent plus trouver d’écho, dès lors que l’Homme n’est plus que chimie et biologie.
Et pourtant, ces deux êtres, éprouvant pour la première fois depuis leur premier souffle, la froideur de la solitude, ne vont pas renoncer. Le châtiment que Dieu nous a réservé, dit Adam, est-il si terrible ? La Mort n’est pas encore venue. Nous vivons certes en sursis, tu enfanteras certes dans la douleur et je ne trouverai plus qu’une terre rechignant à ma donner du fruit… Sont-ce là de si terribles arrêts ? Cela empêche-t-il de vivre ? De vivre heureux ?
L’innocence a certes quitté les deux époux. La présence de Dieu est désormais plus diffuse, désormais qu’une distance a été établie entre l’Homme et son Créateur. Mais il reste, pour Adam et Ève ce miracle persistant qui permet encore et toujours à l’être humain, même dégradé, même banni, de s’adresser à Dieu et de percevoir son écoute.
Avec le bannissement du Paradis, on assiste ainsi à la naissance de la Foi. En Adam et Ève, unis dans la prière, agenouillés, dialoguant avec Dieu dans le secret de leur cœur. Une Foi qui ne s’appuie pas sur une simple et vulgaire angoisse existentielle – comme le prétendent trop souvent ceux à qui la Foi est hélas étrangère – mais sur une véritable et inextinguible relation de confiance. Adam et Ève ne cherchent pas réponse à leurs maux – tant ils savent bien qu’ils ne la trouveront pas – ils ne cherchent pas à enterrer leur honte, ni même à effacer au moyen de vaines superstitions la perspective de la mort. Ils triomphent de leur propre faute en confessant à Dieu le péché qu’il connait déjà, en témoignant de leur repentir sincère, en Lui offrant les seules choses qu’ils peuvent Lui offrir (et la seule chose qu’il demande) : leur amour mutuel et leur pleine et entière confiance.
Le 30 novembre 2014, le temps de l’Avent sera venu. C’est sans doute à la lumière de cet Adam et de cette Ève, si tristement humains, si tristement proches de nous que j’irai, confiant vers le serment de réconciliation. Qu’un cœur nouveau batte en nous, en cette occasion et qu’il transforme nos vies, comme il transforma la leur.