mercredi 25 mars 2015

J’aime bien les Suédois. La jeune fille qui garde mes enfants est mi-Française, mi-Suédoise. Elle est sympa. Elle est chef scout, mais pas de mes enfants, qui ne le sont pas ; scouts. C’est en sortant d’une messe que nous l’avons recrutée. Nous lui avons fait passer un petit entretien d’embauche, le lendemain. A la fin de l’entretien, je lui ai dit : alors, donc, ton père est catholique et ta mère est protestante ? Non que cela me pose un problème, m’empressai-je d’ajouter, c’est juste pour savoir. Elle me répondit que sa mère s’était convertie il y a quelques années. Comme je le disais, j’aime bien les suédois.
Les scandinaves ont cette façon d’aborder la démocratie de manière pacifiée qui nous manquera toujours. Je vous fais grâce du délire habituel sur le modèle suédois. D'autant plus que c'est un délire passé de mode. L'année d'après, ce fut le tour du modèle anglais et nous sommes tous aujourd'hui à l'heure allemande - si j'avais pensé voir ça un jour... A tous les niveaux, le Suédois nous dépasse. Il est plus beau, il est plus calme, plus lucide, plus discipliné et ses meubles se montent en moins d’une heure avec un tournevis et un jeu de clés à laine. Le Suédois paie ses impôts sans trop rechigner. Il ne fraude pas les aides sociales dès que Monsieur l’Inspecteur a le dos tourné. Il ne quémande pas toute l’année encore un peu plus de subvention, de câlins et de considération. Heureusement que les Suédois se suicident en masse à cause du manque de soleil ; sans quoi, la Suède serait la Chine de l’Europe. Et on se ferait tous bouffer.
Le Suédois, je me l’imagine parfois un peu trop calme. Je ne l’imagine pas s’énerver pour un rien, vous menacer de vous envoyer son poing sur la gueule pour une parole malheureuse ou un regard de travers. Ce qui le distingue de son lointain ancêtre Varègue. Je m’avance peut-être mais je suis à peu près certain que le Suédois ne piétine pas tous ceux qui se trouvent devant lui sous prétexte qu’il est déjà en retard pour aller au boulot et que le trafic du métropolitain connait quelques perturbations. Je m’avance peut-être mais je me l’imagine bien, le Suédois, patientant sur le quai, que la régulation se fasse d’elle-même, souriant, un peu pâle, prêt à partager son petit pain suédois tartiné de crème, de saumon (de Norvège) et d'aneth avec tous ceux qui patientent tout comme lui. Dire d’un ton calme et bienheureux : les femmes et les enfants d’abord. S’il n’y avait eu que des Suédois sur le Titanic, on n’en serait sans doute pas arrivé là… Le Suédois sait bien que l’on arrive quand on arrive. Il arrive donc quand il arrive, mais à la différence du Français, le Suédois ne commence pas sa journée par une pause d’un quart d’heure devant un distributeur de café soluble.
Il y a peu, Zlatan Ibrahimovic a, en quelque sorte, sous le coup de l’énervement, dit que notre pays était un pays de merde. Les Français n’ont pas aimé cela du tout du tout. Ils se sont lâchés par voie de sondage, d’ailleurs. Ça valait certainement le coup d’en faire un pour lui donner raison. Ainsi, 84 % des français le jugent donc colérique et arrogant, 77 % le pensent individualiste. Le Ministre des Sports ne fut pas en reste et exigea derechef des excuses - loué soit Twitter. Il les obtint quelques minutes plus tard. Le Président de la Fédération fut tellement en colère qu’il s’interdit de réagir à chaud. Il ne s’est apparemment pas calmé puisque l’on ne sait encore rien de sa réaction à froid. Sainte Marine, quant à elle, s’empressa de ressortir un vieux slogan du tiroir. Et Eric Zemmour, ah, Eric Zemmour (avant de penser un truc, je devrais toujours le consulter celui-là) se moqua de toux ceux là. Zlatan, en clamant son dégoût de notre pays, n’avait fait que renvoyer à toute la population une image d’elle-même qu’elle ne supportait pas de voir et c’en était trop. FOKUS, un journal Suédois résuma la situation de la meilleure des manières.




Traduction :

Zéro croissance.
10% de chômeurs.
Le FN vers une victoire électorale.
C'est pas un pays de merde ça ?

Comme je le disais en introduction, j’aime bien les Suédois.


jeudi 19 mars 2015

     Quand on a la chance, comme moi, d'habiter le treizième étage d'un immeuble situé Paris  intramuros - à ce propos, j'ai vu l'autre jour qu'un superstitieux (ce ne peut être qu'un superstitieux) avait barré le 13 de la cage d'escalier pour le remplacer par un 14 (comme dans les hôtels aux States, quoi...) - on peut jouir d'un panorama enviable et souvent envié. De ma cuisine, je peux voir Paris tout entier, étendu devant moi ; quand au printemps, le soleil se couche, pendant que la famille s'affaire autour du diner quotidien, c'est un spectacle à couper le souffle, dont aucun de nous ne se lasse. Le propos laissera froid les provinciaux ; ceux-ci continueront à s'extasier devant des haies de troènes, des rocailles sans harmonie et des gentilles familles de moineaux établies là, piaillant aux premières lueurs du jour. Ah, si j'étais un blogueur, j'en ferais des photos. Je les publierais sur un compte instagram. Une photo par jour. Au rythme des saisons, des travaux parisiens et des couleurs. Et peut-être qu'un abruti de chez Nova me ferait un peu de publicité, allez savoir. C'est vrai, c'est coooooool comme concept, non ? Non parce que ce panorama, il a vraiment de la gueule. Les Invalides, la Tour Eiffel, le Panthéon, le Val de Grâce, Notre-Dame. Ne manque que le Sacré Coeur, dissimulé par un grand bâtiment moderne et laid.  Pourquoi ne le rase-t-on pas puisqu'il me gâche la vue : on ne sait pas. Le soleil, les nuages, la pluie qui semble suspendue, arrêtée, figée, comme un drap, ou non plutôt comme un mur, les jours de grosse averse… Au treizième étage, tout est bien plus beau. Et pourquoi pas m'instagramer moi aussi ? Certains nous gonflent bien avec des photos à n'en plus finir de leur jardin à la con ou avec les instantanés ratés qu'ils prennent lorsqu'ils font un voyage, une balade - et même un footing. Les blogueurs à photos, ils n'ont aucune limite dès lors qu'il s'agit de tout enlaidir. Rien ne peut leur résister. Prague peut sembler, grâce à eux, une petite ville grise de Province, la Chapelle Sixtine un gribouillage approximatif, la République des instagramés ratiboise l'horizon, ses citoyens enlaidissent absolument tout, personne ne semble leur avoir expliqué que prendre des photos n'était pas donné à tout le monde, ils s'en fichent, ils publient leurs insultes à la beauté chaque jour en écrivant c'est beau hein ? Il faut sans doute acquiescer. L'on acquiesce donc parce que cette République se froisse pour un rien et que l'on est pas comme ça… Comme quoi ? et bien comme ça, vous voyez bien ce que je veux dire… Et il y a aussi les photos de ce qu'ils mangent, les photos de ce qu'ils boivent, les photos des spectacles auxquels ils assistent, les photos de leur écran de télévision, les photos de leurs enfants franchement pas jojos... Tout est ainsi cristallisé, donné en pâture. 
     Ce soir, ce que je vois de l'autre coté de l'appartement, sur mon balcon, me glace un peu le sang. C'est une vision anté-instagram. Je fume et de mon balcon, je vois pour la première fois de la journée, le ciel de Paris tel qu'il est réellement. Je le vois sans fard, ce maudit fog, qui fait momentanément de Paris la ville la plus polluée d'Europe. Il n'est plus une rumeur. Il me fait face et s'offre à mes regards. Comme tout mal, il semble fier de lui et de l'effet qu'il provoque. J'inspire et j'ai l'impression que ma gorge est un gaz d'échappement. J'expire, un goût de vieilles cendres reste sur ma langue. Quelle puanteur ! Quand on vous dit que le taux de pollution atteint son acmé, ça ne vous fait rien à vous. Les particules fines, vous ne les voyez pas. Vous n'habitez pas au treizième étage et donc naturellement, vous ne voyez rien, vous ne voyez pas ce que je vois, vous ne vous en faites pas vraiment, rase-mottes que vous êtes. Du troisième étage, ce fog gavé de particules fines, il ne semble pas si terrible et dangereux. Au ras du sol, vous ne voyez pas les monstres qui viennent avec lui. Moi, je vois, je vois et rien que pour ça, il me faudrait un compte instagram. 
     L'instagram du treizième étage, qui rendrait compte des progrès de l'ennemi...

mercredi 18 mars 2015

     Hier soir, je roulais sur l’avenue d’Italie, revenant d’Orly Ouest, où je venais de déposer ma sœur. La radio beuglait des trucs sans grande importance. Je faisais défiler les stations en ricanant. RMC, des conneries en file indienne à propos de Zlatan Ibrahimovic. Rien que la portée de ce débat débile semblait lui donner raison : la France est peut-être bien un pays de merde. Les voitures se trainaient derrière deux camions poubelle qui ralentissaient le trafic. Je beuglais ainsi à l’unisson des ondes. Sur TSF Jazz, Jamie Cullum, le gendre-idéal-qui-range-sa-chambre du jazz vocal à Maman, débitait Live from London son anglais raffiné. Pourquoi pas, me suis-je dit. Et oui, pourquoi pas. C’est bientôt le centenaire de la naissance de Billie Holiday, nous prévenait-il. Ça va commémorer à tout va, me suis-je dit. Les disques d’hommage vont fleurir comme des parterres de bégonias au beau milieu de l’été. Cassandra Wilson, au parfum, sera totalement raccord, nous disait-il. Son hommage sur cd et j’en suis sûr, microsillon, sortira le 6 avril. Le 7, Billie – ou son hologramme commercial – aura cent ans. Des disques en hommage à Billie, il y en a eu des palanquées. Et il y en aura donc d’autres, estampillés centenaires. Aucun ne fut, n’est et ne sera inoubliable. Evidemment, me suis-je dit, en dépassant une camionnette par la droite, lorsque j’entendis Cullum annoncer Dee Dee Bridgewater. Lorsque l’on susurre le nom de Billie, elle n’est jamais loin, celle-là. Simagrées au programme… Quelle chanson reprit-elle ? Je ne m’en souviens plus. J’écoutai d’une oreille distraite, en souhaitant que cela finisse au plus vite. Dee Dee Bridgewater est comme un avion qui passe au-dessus de votre pavillon pendant que vous faites un barbecue dans votre jardin : vous attendez patiemment qu’il disparaisse avant de remettre les saucisses sur le grill. Dix secondes après son passage, vous oubliez tout du boucan qu’il fit.
     Après Bridgewater, ce fut au tour de Gregory Porter de pointer au Bureau des Hommages. Le personnage n’avait rien à vendre, aucune légitimité à faire valoir. Il tint seulement à partager l’un de ses morceaux favoris. No Regrets. Dès les premières mesures, des larmes ruisselèrent sur mes joues. Les voitures de devant devinrent de la bouillie. J’oubliai leur allure lymphatique et leur manque de réactivité. J’oubliai tout, quelques instants. La voiture était à l’arrêt, il y avait un feu ou je ne sais quoi, et Billie venait de me prendre par surprise. Je ne sais comment expliquer la chose. J’ai assez peu l’habitude de chialer - enfin chialer, n'exagérons pas non plus - en écoutant des chansons dans ma voiture, voyez. Je venais de passer une journée de merde, j’avais simplement besoin d’entendre ça. Billie, sur No Regrets, chanter exactement elle le chante. Avec la plus grande sincérité. So I say goodbye with no regrets. 
     Il y a parfois de la tristesse dans la joie. Il y en a même très souvent. Il y a souvent des larmes contenues dans l’expression d'un bonheur. Il y a dans la voix de Billie, sur ce titre particulièrement, quelque chose qui témoigne d’un sentiment de submersion. En nous, tout se mélange, un bonheur soudain, intime et décrété et l’illusion brève d’avoir balayé les souvenirs sombres, les découragements ou de les avoir simplement repoussés quelques instants. Le monde fait soudainement une autre gueule. Il se transfigure. Cela ne durera pas mais qu’importe ! Dans cette joie là, dans cette joie triste là, il y a de l’oubli et de l’abandon. Pas une reddition, mais un simple lâcher-prise. Voilà pourquoi j’aime Billie, parce qu’elle fait davantage que chanter, parce qu’elle se tient là devant vous et qu’elle vous invite à l’accompagner. On n’entend rien des petits bruits du studio quand elle chante, on n’entend qu’elle, surnageant. Artie Shaw a beau s’escrimer ; sa clarinette ne semble qu’un timide ornement. Bunny Berrigan souffle quant à lui dans sa trompette comme une ombre, ce qu'il ne tardera pas à devenir tout à fait. Billie, elle, jette aux oubliettes le monde d’autrefois pour célébrer sa métamorphose. Hier soir, j’avais besoin de cela.