vendredi 24 avril 2015

Lire sans lire

     Le goût de la lecture se tarit en moi. Je le sens. Mes rouages de lecteur sont grippés. Peut-être est-ce dû aussi à mes choix récents de lecture. Choix malheureux, lecteurs malheureux. Je suis sorti rincé de la lecture d’Auto-Da-Fé d’Elias Canetti. J’aime beaucoup Canetti pourtant. C’est un homme d’une intelligence rare. Rare à tel point qu’elle semble même, par effet de contagion, la provoquer chez le lecteur, c’est dire – mais il ne s’agit peut-être que d’une illusion, il s’agit sans aucun doute d’une illusion. Peut-être l’est-il trop d’ailleurs, intelligent, pour écrire de bons romans. Les hommes trop intelligents font de mauvais romanciers. Pour écrire de bons romans, il faut être un peu con, il faut être un peu buté et il faut être égoïste. Son roman est un long manifeste. Je déteste les romans manifeste. Ils me semblent le comble de l'hypocrisie. Je me souviens encore de ma lecture de La Nausée – il y a pourtant fort longtemps – comme d’une terrible morsure d’ennui. En lisant Auto-Da-Fé, j’ai eu l’impression de relire Masse et Puissance, assorti d’une suite de saynètes. J’ai évidemment préféré lire Masse et Puissance. A le lire, on en apprend beaucoup sur le monde, y compris sur ce qui l'agite en ce moment. Mais enfin, je déteste la pensée indirecte, allégories socratiques mises à part. J’ai lu ensuite La Chute du British Museum de Lodge. J’aime beaucoup Lodge. Je l’aime comme on aimerait un ami intéressant, un de ces amis cultivés qui font scintiller les dîners tardifs d’été. Lodge est sans doute un type avec qui partager un dîner serait réjouissant. Lodge n’est pas aussi intelligent que Canetti mais il a beaucoup plus d’humour. J’ai lu son petit roman à toute vitesse. Il ne m’en reste pas grand chose, si ce n’est le souvenir d’un rire spontané vers la fin du roman et le sentiment que les préoccupations des catholiques ont beaucoup changé depuis Vatican II ; même si j’ai lu ce roman – curieuse coïncidence – à l’aube du prochain synode sur la famille. A l’époque, les catholiques se débattaient avec la question de la contraception comme avec un fauve. C’est aussi charmant que daté mais amusant tout de même. Amusant et triste à la fois. Ils ne se doutaient pas, ces catholiques d’alors, de leur chance. Avoir le temps de vivre dans les tourments des naissances non désirées, avoir le temps de fonder des scrupules sur de minuscules affaires d’adultère, de traites à payer et de chaires à obtenir, c’était le signe qu’ils vivaient une époque douce et confortable. Confortable et amicale. Le monde ne les avait pas encore pris en grippe. Ils pouvaient alors se moquer d’eux-mêmes, de leurs doutes et inquiétudes. Et en ce moment, je lis Le Golem de Meyrink. Quel foutoir ce livre, vraiment. Et un tantinet antisémite avec ça. Ça ne fait guère plus de 250 pages ce machin mais j’en lis à peine 5 par jour. Et péniblement encore. Hélas, je ne suis pas assez courageux pour interrompre une lecture avant la toute dernière page. J’ai pourtant hésité ce matin mais non, non, j’ai vite renoncé. Mes yeux parcourent pages et mots, phrases et dialogues, ils parcourent et ne lisent rien, ils vont et viennent, ils n’entendent rien ; je lis avec mon nez, je lis avec une paire d’oreilles, et ce sont les oreilles d’un sourd. Combien me faudra-t-il de mauvais romans pour m’en dégoûter tout à fait ?

jeudi 23 avril 2015

Veille

     Ce matin, pas de quoi se réjouir. Un attentat déjoué par hasard visait des paroisses catholiques. Une jeune femme est morte de résistance. C’est la France d’aujourd’hui. Notre pays. Son image figée par un instantané à peine reprise sur Photoshop. On imagine sans peine le carnage absolu résultant d’une telle entreprise. On conçoit moins son nihilisme revendiqué. Je transpose mentalement la chose au sein de ma paroisse. J'imagine en frissonnant. Le dimanche matin, à 11h00, l’Église est bondée, elle sourit. Elle se recueille. Elle chante. Elle est pleine de vieux, de jeunes parents, d'adolescents, scouts et autres, d’enfants, de poussettes chargées, de familles – pour peu que ce mot ait encore un sens. Afin de ne pas gêner les autres paroissiens, nous nous asseyons un peu à l’écart avec notre marmaille, sur les marches d’une petite chapelle boisée située à la droite du chœur, juste devant la toile du Christ Mort, peinte par Philippe de Champaigne. C'est là notre habitude. Lorsque le regard du curé nous cherche, il sait où nous trouver. Il mesure ainsi notre assiduité, même s'il ne dit jamais rien de nos absences. J’imagine – je vois les visages connus, les petits enfants passant devant nous, leur démarche maladroite et un peu grotesque, j’entends leurs babillages – et l’effroi me gagne. Ce matin, évidemment, ça communique à tout va. Valls fait planer son lyrisme de pacotille au-dessus de cette France qui soudainement semble se souvenir qu’elle fut chrétienne - rassurez-vous, cela ne durera qu'un temps. Cazeneuve ne dit rien, comme à son habitude. Il fait acte de présence, au milieu des français. Ils ont tous l’air surpris, comme si le fait que des catholiques puissent être visés dans le contexte actuel n’était pas une chose attendue. Comme si tout cela ne découlait pas d’une froide logique. Alors qu'il en meurt partout dans le monde et que les survivants n'ont d'autre perspective que de fuir. Les récents propos du Pape François au sujet de l'apathie occidentale résonnent avec davantage de force ce matin. Pour ma part, je me demandais simplement combien de temps cela prendrait avant qu’une assemblée de paroissiens catholiques ne soit la proie de ces hommes dont les rêves humides sont peuplés de nos morts. Je dis hommes, j’insiste, non pas barbares, sauvages, que sais-je encore, parce que c’est ce qu’ils sont, des hommes et que c’est en homme qu’ils seront jugés. Que se serait-il passé si ce projet de mort avait abouti ? La France se serait-elle levée d’un seul élan pour proclamer : Nous sommes catholiques ? Je n’en sais rien. Je m’en fiche, à vrai dire. Toute cette hypocrisie me débecte.
     Depuis plusieurs mois, je m’interroge sans cesse. Je scrute ce que les chrétiens appellent les signes des temps. J’y cherche matière à optimisme, en vain. Alors, je leur cherche un sens. Un dessein. L’image du soldat me revient sans cesse. Non celle d’un soldat en armes et uniforme, non celle d’un pur soldat, c'est-à-dire dénué de conscience, toute fonction, mais celle d’un soldat libre, libre et fier, tenant fermement sur ses jambes. Etre un soldat du Christ, fort de cette conviction que même l’ennemi est à aimer, que le bourreau est plus à plaindre que la victime. L’idée est difficile, elle semble folle et impossible ; je ne suis pas certain d’être assez fort pour l’adopter pleinement. Pour qu'il ne s'agisse pas, en ce qui me concerne, de simples mots dont je me paierais. Cette idée, c’est une coquille. Une coquille dure, incassable. Je suis encore à ma colère, à regarder tout autour de moi de quelles armes je puis disposer. Il faut se tenir prêt, se dit-on. Il faut veiller maintenant. Nous le pressentons. Intimement. Nous en parlons à la maison. Étrangement, nous en parlons sans tristesse. Nous en parlons sereinement. Même les enfants le pressentent. Les prières de la cadette le trahissent. Une question surnage au-dessus des autres : Qu’attend-t-on de nous ? Il n'y en a pas d'autres, en réalité. Comme il n'y a pas d'autre optimisme que notre foi.

mercredi 22 avril 2015

Divertissement

     Richard Anthony est mort. On s’en fiche un peu, bien sûr. On avait fini par l’oublier complètement. Les médias, eux, tournent en boucles. La nostalgie fait des ravages. Cela ne surprendra personne. On recense les titres des nécrologies en souriant. Richard Anthony n’entendra plus siffler le train. Richard Anthony : Salut le copain - celui-là, c’est mon préféré. Plus sobre (mais tout aussi drôle) : Richard Anthony : la fin des yéyé. Comme si cette mode idiote avait réellement survécu jusque nous. Le compte twitter de la SNCF a réagi. C’est un peu affligeant, se dit-on en ricanant. Quand j’étais gosse, dans les années 80, Richard Anthony, c’était surtout ce gros type barbu qui avait l'air de sortir de son pieu, qui n’avait pas correctement déclaré ses revenus et qui avait passé quelques jours en taule. De temps en temps, on le voyait resurgir à la télévision pour chanter une chanson de sa jeunesse – de leur jeunesse à tous (ce qui constituait pour moi une circonstance aggravante). Avec mon père, on pouffait de rire sur le canapé. Richard Anthony était à l’époque de ces vedettes qui revenaient de temps en temps clamer haut et fort qu’elles existaient. C’était à la fois drôle et pathétique. Au panthéon de l’éternel retour complètement foiré trônait Danièle Gilbert. Elle venait Danièle, et elle souriait de toutes ses dents. On évoquait ses souvenirs de télévision, en compagnie de Michel Drucker certainement ou de cet abruti de Patrick Sabatier (celui-là, il ne se doutait que le même destin l'attendait, bras grands ouverts), bonne cliente, elle racontait quelques anecdotes, ma mère disait qu’elle avait de belles jambes et nous pensions, heureusement qu’elle a de belles jambes parce qu’avec une gueule pareille, ça doit pas être facile tous les jours. Elle avait de chouettes nichons aussi. Elle avait posé dans Lui, gentiment à poil : le scandale avait été retentissant. A l’époque, cela ne se faisait pas. On avait l'impression d'assister à une lente et interminable chute et c'est sans doute ce qui nous fascinait le plus chez elle. Voilà sans doute pourquoi nous la regardions et guettions ses retours comme autant de sucreries dans nos vies pâles et médiocres. Évidemment, tout cela n’avait d’autre but que de permettre à la gentille Danièle de réaffirmer son vœu de revenir faire de la télé ; voeu qui ne serait pas exaucé. Elle quémandait en direct. Nous savourions cet abaissement comme les adolescents savourent aujourd'hui la bêtise des aspirants vedettes ; ces matériaux jetables qui font la matière des émissions de télé-réalité. Richard Anthony, lui, il revenait à échéances fixes, sans véritables illusions. Sans ambition particulière. Ses retours constituaient les buzz à infusion lente de l’époque. Le chanteur à fraude fiscale réapparaissait. Il est de retour et il est venu avec le chèque de son tiers provisionnel. Le concept se suffisait à lui-même. Le divertissement. On s’interrogeait les uns les autres, massés devant le téléviseur : il a encore grossi, non ?

mercredi 15 avril 2015

Tartines

J’apprends ce matin que le chanteur Percy Sledge est mort. Ah, très bien. C’est idiot, je ne savais pas qu’il était toujours vivant. Ce n’est peut-être pas le moment de le dire mais When a Man loves a Woman - le pauvre, il me semble, n'a rien laissé d'autre - est sans doute la ballade de soul que j’aime le moins ou que j’exècre le plus. Paroles idiotes, mélodie foireuse, arrangements en contreplaqué. Les premières mesures sentent le formol, la compilation de chansons d'amour achetée sur une aire d'autoroute. Il m'arrive souvent de regoûter aux choses que je n'aime pas. C'est une vieille habitude que je trouve saine et que j'ai adoptée. Je n'aime pas le chou-fleur par exemple ; et bien, j'essaie d'en manger au moins une fois par an, histoire de vérifier si ce dégoût persiste. Le chou-fleur, c'est okay, le melon aussi, ça ne me fait pas peur, mais je pense que je vais passer mon tour, concernant Percy Sledge. Cela ne sert à rien de se torturer non plus. 

mardi 14 avril 2015

John, Herbie et Miles sont dans un bateau

18 juin 1969  : le guitariste John McLaughlin participe à une séance d'enregistrement sous la direction de Miles Davis, en compagnie de son ami Dave Holland, de Herbie Hancock, Tony Williams, Corea... Il a débarqué à New York, de son Angleterre natale, il y a deux jours ; son destin s'accélère déjà. La seule recommandation de Miles sera la suivante : "Joue comme si tu ne savais pas jouer." A la fin de la séance, McLaughlin se rapproche de Hancock et murmure à son oreille : "Herbie, j'avoue que, comment dire... C'était bien ce qu'on a joué ?" Hancock répond dans un sourire : "Bienvenue à une séance d'enregistrement de Miles, John !"


Lu ce jour dans le Jazz Magazine du mois d'avril (Nouvelle Formule) sous la plume de Julien Ferté
Et soudain, ma télé se demanda : que sont devenues les lycéennes enlevées par Boko Haram ? Et les blogueurs renchérirent : bon anniversaire !

mercredi 8 avril 2015

Le printemps des héritages

“Nous sommes gouvernés par des immigrés et des enfants d’immigrés à tous les niveaux. Estrosi et Ciotti à Nice, Mariani, ce sont des gens dont les parents étaient italiens. Je n’ai rien contre les Italiens ni contre les Espagnols. Je n’ai rien non plus contre le fait que Valls ait les mêmes droits civiques que moi mais cela ne lui donne pas l’autorisation de me donner des conseils ou de me faire des remontrances sur le plan de la morale civique."

Jean-Marie dans le texte. Je vais te faire courir moi, le rouquin, pédé va... Je ne devrais pas en rire, mais il me fait rire, Jean-Marie. Je n'y peux rien. Comment fait-on pour le prendre au sérieux depuis aussi longtemps ? Le revoilà avec Pétain maintenant, en une de Rivarol, ce machin moisi qui n'est lu que par trois pelés et un tondu (à la libération ?). Et ça plonge comme un bataillon de Greg Loudanis (vous googlerez pour saisir la comparaison). Pétain, les nostalgiques de l'Algérie française, une sortie pleine d'à propos d'Aliot pour valider la nouvelle respectabilité du Front, à laquelle ont tient comme à de vieux bijoux de famille à l'heure d'étudier l'héritage. Le Rassemblement Bleu Marine est un négatif ressorti du tiroir. Il s'est fondé sur le dos du père et désormais, il rebondit sur son ventre. Moi, je suis français depuis mille ans. Fichtre, je me disais bien l'autre jour que Jean-Marie était là depuis des lustres,  et qu'il s'accrochait à nous comme un morpion bien blond, mais un millénaire, voilà qui force le respect. Le Pen est donc bien plus âgé qu'on ne le croit : pour quelqu'un qui milite très certainement pour le respect des aïeux, ça tombe évidemment très bien. Mille ans. Mille ans, ça résonne, non ? Comment ne pas pouffer de rire à la lecture d'une telle déclaration. Mon grand-père Gino a bien connu le racisme quand il débarqua en France, de sa campagne de la région des Marches. Lorsque nous évoquions la chose, en famille, nous pensions que l'exclusivité lui serait garantie. Que nenni, Jean-Marie a mille ans ; il peut ressusciter cette vieille xénophobie de mes deux (et oublier combien les fils et petit-fils d'immigrés italiens et portugais ont contribué à grossir son électorat) et mettre en doute l'authenticité (ou la profondeur) de notre nationalité. Moi, qui ne suis français que depuis 50 ans (en creusant bien) - bien que n'en ayant pas 40 (Jean-Marie l'est bien depuis mille ans sans être centenaire) - je me garderai bien, à l'avenir, de lui donner quelque leçon que ce soit. Restons bons amis, Jean-Marie. On n'a guère souvent le luxe, à presque 40 ans, de redevenir aussi soudainement l'immigré qu'on ne fut jamais vraiment. L'inné, l'acquis. Mille ans. Tic Tac Tic Tac Tic Tac.