samedi 30 mai 2015

Expérience

     Je ne crois pas beaucoup aux vertus de l'expérience. Je ne crois pas que l'âge nous permette de mieux comprendre le monde. A chaque âge ses scories, ses parasites, ses œillères. Être libre n'est une tâche aisée à aucun âge. 
     Il est toutefois possible que l'âge nous rende plus profond. Je ressens moi-même la possibilité cette concession. Jeune, je ne prêtais pas beaucoup d'attention à la musique de Louis Armstrong. Aujourd'hui, des larmes me montent aux yeux quand j'écoute Wrap your Troubles in dreams. Trane n'aurait sans doute pas pu composer Alabama à 20 ans. De la même façon, je suis frappé par la profondeur, la puissance, la spiritualité du son de Getz sur son dernier enregistrement - fameuse session Verve perdue et retrouvée par pur hasard - et sur Sunshower tout particulièrement. Et il y a Art Pepper. Dieu que j'aime la dernière période d'Art Pepper. La vie, indéniablement, l'a rendu plus profond. Plus grand. Plus large. Plus rien ne parasite son expression. Ses sentiments, ses pensées, sa narration sont devenus limpides. Son jeu semble totalement découler de son expérience, musicale et humaine. A l'écoute de Patricia, qu'Art composa pour sa fille (à retrouver sur l'album Today) ou de sa version de Nature Boy (extrait de l'album Straight Life) et comparativement, de ses premiers enregistrements, on mesure l'étendue de cette quasi-métamorphose. Il est vrai que la vie ne l'a pas épargné, si ce n'est lui-même. A la fin des années 70, Pepper était moins un survivant qu'un sursitaire. Comme l'était Getz, lors de sa dernière session. La musique de ses hommes, non pas revenus de tout, mais en tout cas revenus de nombre de joies, de peines, d'échecs, de fêlures, transpire la profondeur de la vie et peut-être le pressentiment du monde à venir. L'art, lorsqu'il atteint ce point, n'est en effet pas loin d'être métaphysique...

mardi 12 mai 2015

Beethoven is too loud for James

     Samedi, Ellroy était à Marseille – putain, mais quelle idée ! Séance de dédicace à l’occasion de la sortie de Perfidia. To Machin. Un J comme un e, tête à l’envers, entrelacé dans un e à l’endroit : c’est ainsi que signe Ellroy, debout, immense de taille, décontracté du gland, entre deux plaisanteries. Il se sait en territoire conquis. Ellroy est un type bien éduqué, poli, étonnamment agréable. Ellroy était donc à Marseille, disions nous. Christine et Bruno s’avancent. C’est leur tour. Ils sourient. L’instant – d’importance planétaire – est immortalisé sur vidéo, publié sur youtube depuis quelques jours et relayé par les sites d’information prétendument sérieux sous ce titre : "Bruno Mégret, un homme bien", selon la star du roman noir James Ellroy. Voir ci-dessous le contenu d'un article pioché au hasard :

Un homme présente un exemplaire de son nouveau livre à l'auteur et demande un autographe au nom de "'Bruno". La routine pour un écrivain à succès tel que James Ellroy. Soudain, ce dernier s'exclame : "Bruno, comme Bruno Mégret ?" Son interlocuteur n'en revient pas et s'étonne que l'auteur du Dahlia Noir connaisse l'ancien numéro 2 du Front national devenu frère ennemi de Jean-Marie Le Pen. "C'est un homme bien. Je sais que c'est censé être un mauvais homme", poursuit James Ellroy avant d'ajouter, "c'est le maire Toulouse ? Bruno, c'est mon prénom français préféré". Sauf que Bruno Mégret n'a jamais été maire de la ville rose. L'expert du roman noir savait-il vraiment de qui il parlait ? La question reste en suspens. Le journaliste qui a assisté à la scène rappelle juste que l'écrivain "se qualifie lui-même de réactionnaire". source

      Voici la terrible vidéo, dans laquelle on peut voir Ellroy révéler ses sympathies fascistes.



     Et maintenant, voici comment nous la relatons, muni d’un niveau d’anglais que l’on qualifiera de courant. Nous en étions où déjà ? Ah oui, Christine et Bruno s’avancent. Christine est petite et bouclée. Bruno, plus grand et grisonnant. C’est elle qui parle. « Christine et Bruno », dit-elle. « Comment ? », demande Ellroy. « Christine », répète-telle. « Et Bruno », ajoute-t-elle. « Bruno, like Bruno Megrrrret ! », rugit Ellroy en appuyant sur les r comme Edith Piaf après un tour de chant trop arrosé. « Oui, absoluuuuument. Bruno Mégret », dit Bruno. « Yeah, Bruno Megrrret », répète Ellroy. On entend des rires et des applaudissements. Comment le grand homme peut-il connaitre Bruno Mégret ? On ne se l'avouera pas mais on est ravi tout d’un coup. Qu’Ellroy connaisse Bruno Mégret est incongru, pour nous qui avions totalement oublié son existence. On applaudit donc à quelques pas de la scène. On ne sait pas trop ce qu’on applaudit mais on applaudit. Le sentiment de proximité soudaine avec la star produit chez certains l’effet d’une boule de bowling lancée à pleine vitesse dans un jeu de quilles de phéromones – Strike ! Bruno, qui ne manie manifestement pas l’anglais, demande : « mais alors pourquoi Bruno Mégret, c’est étonnant qu’il connaisse Bruno Mégret… » « What ? », demande Ellroy. « You know Bruno Mégret ? », se risque Bruno. Milton et Shakespeare font un bond dans leur tombeau. Ellroy répond : « It’s a great name, I known he supposed to be a bad man ! But he was the Maire of Toulouse, wasn’t he ? No, Montpellier ? » Je ne ne vous fais pas l’injure de traduire, votre niveau d’anglais est à coup sûr meilleur que ceux des sites d’information où l’on paie du pigiste illettré au lance-pierres. « Non, non, rétorque Bruno, décidément au même niveau d’information que d’anglais, il était plutôt sur Toulon. » Ellroy attend déjà les suivants : « Bruno, Bruno, it’s my favourite french name ». Risible, n’est-ce pas. Je ne peux m’empêcher de citer la fin de l’article à nouveau : « Le journaliste qui a assisté à la scène rappelle juste que l'écrivain "se qualifie lui-même de réactionnaire". » On rappellera par ailleurs que son anglais est vraisemblablement aussi merdique que mon finnois.
     J’ai moi-même rencontré James Ellroy, à l’occasion d’une séance de dédicace, pour la parution d’American Death Trip, il y a un peu plus de 10 ans. J’avais mon exemplaire en main et celui de ma sœur qui m’avait mandaté pour recueillir mots et signature. Je m’approchai de lui en murmurant le prénom de ma soeur pour commencer, Béatrice, en tentant maladroitement de donner à ce patronyme une consonance anglo-saxonne, quelque chose comme : Bi-ai-trice. Histoire de faciliter la compréhension. « What ? Patrice ? Like Patrice Lumumba », demanda Ellroy.
     -       No, no (rire nerveux) not Patrice, it’s for my sister, you know.
     -       Oh, ok, because if your sister is Patrice Lumumba, it means she’s a man and she’s black.
     -       And dead too, I suppose.
     Rires entendus. J’épelle. Ellroy signe. Un j en forme de e inversé, entrelacé dans un e à l’endroit. Lorsqu’il signe mon exemplaire, à mon nom, Michaël, il me faut épeler encore. Il parait qu'Ellroy écoute Beethoven à fond chez lui et qu'il ne sort presque jamais. Est-ce pur mimétisme ou écoute-t-il Beethoven vraiment trop fort, il semble en tout cas dur de la feuille. To Michel, écrit-il. Putain, Ellroy ou pas, j'ai rajouté le A manquant quelques années plus tard - achète-toi un appareil auditif, James. Il y eut un j en e inversé, entrelacé dans un e à l'endroit. Et James vit que cela était bon. Il me gratifia néanmoins d’une phrase supplémentaire - une petite fêlure dans sa routine de signataire à la chaîne - que je ne suis jamais parvenu à déchiffrer. Ecriture trop nerveuse, pleine de lettres furieuses, prêtes à se dévorer les unes les autres. A l’époque, j’étais trop intimidé pour lui demander d’expliciter tout cela. Nous avions déjà trop épelé comme cela, m’étais-je dit.



jeudi 7 mai 2015

Tartare

     Formation prise de parole, aujourd'hui. On blablate devant la caméra, on rembobine - je sais que ce n'est plus possible, et alors ? - on dissèque. Style direct, style indirect. Être concret ne fait pas de mal. On parle tellement. On dit tellement peu de choses. Je me débecte. C'est l'heure de manger. Un verre de vin. Un tartare évidemment. Je ne vais quand même pas bouffer de la laitue et du chèvre frais en lisant Perfidia d'Ellroy. Le roman est distribué depuis hier. Hier, midi, je parcourais les allées d'un libraire pour m'en doter. Pour noyer les soupçons, j'achetai deux romans de Vonnegut (je voulais acheter Abattoir 5 mais ils ne l'avaient pas) et un bouquin de Gay Talese sur Bonanno. Je mange en lisant. Je rajoute du tabasco. Le vin est un Languedoc sobrement baptisé Pied de Nez. Je conseille. Une gorgée. C'est assez long en bouche quand même... Je mélange mon jaune d’œuf quand il ne reste presque plus de viande. Je finis mon verre, je commande un café, je consulte l'heure. Je trouve que la serveuse blonde n'est pas aimable. La brune est plus souriante. Je règle et sors du restaurant. La session d'après midi commence dans un quart d'heure. J'ai pris la résolution de lire Perfidia en prenant tout mon temps ; tu ne m'auras pas ce coup ci, James. Je me souviens encore d'American Death Trip. Je l'ai lu deux fois en quelques jours à l'époque. C'était un peu comme être sous le coup d'une fièvre. Les dernières pages (Ward) me firent l'effet d'un crochet en pleine mâchoire. Knock out ! Et pourtant - ce que ma constitution ne permet pas de deviner - j'encaisse particulièrement bien les coups. Cette nuit là, je ne parvins pas à trouver le sommeil. Cette fois-ci, je vais avancer à tâtons. Tu ne m'auras pas. Je remonte l'avenue pavée. Les hôtels particuliers. Les jardins sont pleins d'odeurs qui débordent et me montent au nez. Le formateur se radine. Il porte un chapeau. Pourquoi cette tradition là s'est-elle perdue ? Elle était pas chouette l'époque où tous les hommes portaient des chapeaux. Et je ne parle pas des femmes ; y a-t-il quelque chose de plus beau qu'une belle femme portant un chapeau ? Il faut que je ferme mon livre. Elisabeth Short est la fille de Dudley Smith. Je n'en reviens toujours pas. C'est quoi donc que ce coup là ? Quel salopard ce James...

mardi 5 mai 2015

Contrairement à une croyance répandue...

A Fredo

     Joseph Bonanno est né en Sicile au début du siècle précédent. Après un aller-retour New York-Sicile, il s’établit pour de bon aux Etats-Unis à la fin des années 20. Moins de 5 ans plus tard, Bonanno devient Parrain d’une des 5 grandes familles New-Yorkaises, en reprenant le contrôle de la famille alors dirigée par Salvatore Maranzano. C’est pas beau, ça ? Et sans tacher son beau costard... A 78 ans, survivant du volcan New-Yorkais (pour reprendre ses propres termes) - ce qui n'est certes pas un mince exploit - l’ancien chef de famille rédige son autobiographie, Homme d’honneur.
     Cette autobiographie est intéressante en ce sens qu’elle est représentative de la psychologie du ponte mafioso lambda. Elle commence bien sûr par un décret de singularité. Classique. Bonanno cherche sans surprise à se distancier de ses congénères. Qui aurait envie d’être rangé dans la même catégorie que des sociopathes tels que Lucky Luciano ou Sam Giancana ? Bonanno se décrit bien sûr comme un homme cultivé frayant au milieu d’incultes motivés par le seul appât du gain. C’est que l’homme apprécie l’opéra et est capable de faire référence à l’IliadeDans les pages de ce livre non seulement, mais aussi dans la conversation. Je suppose que ça vous en bouche un coin. Cela va de soi, cette culture aussi étendue qu’incongrue fera de lui un incompris. Et puis il y a la Tradition. La Tradition, c’est  une sorte d’assemblage de règles tacites et orales qui régit les rapports entre membres d’une même famille ; famille au sens large s'entend. Le proxénétisme, la Tradition ne le tolère pas. Que ce soit dit. Les enlèvements et les demandes de rançon ? La Tradition les considère comme d’authentiques manquements à l’honneur. Bonanno était l’émigré sicilien (une vieille chose de la vieille Europe, d'une Sicile encore plus vieille de n'avoir jamais vieilli) jeté dans le marigot américain. L'Amérique, le capitalisme à tous les étages, l'hypocrisie en plaques de billets verts. Que pouvait donc peser la Tradition avec si peu de bonnes volontés pour la défendre et une coupe de fruits si tentants ? La perte de la Tradition, de l’honneur est une récurrence que l’on retrouve dans presque toutes les Mémoires des vieux pontes désabusés de la Pègre. Les vieux mafiosi italiens l’évoquent avec tristesse, siciliens comme napolitains. Le milieu marseillais doit sans doute aujourd’hui verser de grosses larmes sur les luttes intestines qui déchirent la ville. Pleurons avec eux. La vieillesse décliniste discrédite la jeunesse triomphante à coups de moralisme grandiloquent. Il en va des mafieux comme des autres vieux du monde. A tous les entendre vilipender le trafic de drogues, le proxénétisme, à tous les entendre réprouver les enlèvements et les massacres à grande échelle, on finit par se demander qui inonda nos rues de putes et de revendeurs d’héroïne. Peut-être avait-on rêvé... La réponse, Joe Bananas nous l’offre sur un plateau : c’est l’autre, pardi. Moi, j'étais un homme d'honneur. Les autres étaient de vulgaires gangsters.
     Ligne après ligne, page après page, les dénis s’accumulent, les omissions font des cratères de météorites dans le récit. La mafia est un fantasme. Les amis de Bonanno se réunissaient pour manger du prosciutto aux herbes et trinquer autour d’une bouteille de Nero d’Avola. Rien de plus. Leur pouvoir était circonscrit à quelques pâtés de maison, à quelques transactions entre commerçants de quartier. Pas davantage. Ce n'était guère que de l'entraide communautaire. Ils ont fait du trafic d'alcool pendant la prohibition mais franchement, qui peut leur en vouloir ? Le FBI s’était laissé monter le bourrichon par une poignée de repentis et de sous-fifres trop bavards mis sur écoute. Les politiciens avaient trouvé là le moyen de faire parler d'eux. Et les scribouillards en tout genre, toujours à la traîne, avaient sobrement mis le tout en musique. On a rarement le loisir – le loisir, je l’avais puisque j’étais en congés pour une semaine sur l’Ile de Ré – et le privilège de tenir un objet pareil entre ses mains. Que de fabuleux stratagèmes rhétoriques pour opérer une si parfaite torsion de la réalité. Moi qui pensais que Bonanno finirait par me dire qui avait assassiné le Président Kennedy… Rien, que dalle, l’année 63, l’année du Grand Jury, glisse sur la peau de banane de l'été et se réveille d’un long coma en 1964. Après avoir lu la dernière page de ce petit livre somme toute agréable, il faut lire l’Histoire de la Mafia de Salvatore Lupo et voir ce qu’il en est de l’honneur multi-millénaire des mafieux. Je l'avais déjà lu il y a pas mal de temps. Je l'avais encore en mémoire, tout particulièrement les passages sur la pseudo-tradition d'honneur mafieuse. Tout en lisant ces Mémoires sélectives, je riais donc sous cape.

lundi 4 mai 2015

Maestro

     Une pièce du dernier disque du pianiste Shai Maestro, mystérieusement baptisé Untold Stories, se nomme Painting Live. En l'écoutant, on comprend ce qui rend ce musicien si particulier. Cette composition est en ce sens une sorte de clé, généreusement cédée. C'est en effet ce qu'il fait, peindre, et peindre d'un seul geste. Bien sûr, il y a dans ce seul et même geste toute une décomposition, on y retrouve la suspension, la pensée, les allers et retours à la palette des couleurs, l'élan de l'esquisse et le souci de la finition. Tout cela à la fois. On pressent la chose moins écrite que savamment travaillée, réfléchie. Sans doute a-t-il en effet pensé tout cela avant de se mettre derrière le piano - longuement, sereinement. Les notes étaient sans doute déjà avec lui avant de résonner, les notes et les intentions. La palette était sans aucun doute prête à l'emploi. Difficile de peindre à plusieurs, c'est pourquoi la tentation de la solitude n'est guère lointaine, malgré la présence, rassurante peut-être, de ces acolytes habituels de trio. Shai Maestro - quel nom, vraiment - avait déjà, lorsqu'il jouait pour d'autres, le don, chargé de peu de notes, d'enluminer des compositions bâties parfois sur trois fois rien. Désormais qu'il roule pour lui, on lui sent le pinceau libre, ses compositions prennent littéralement forme devant nous, en toute quiétude et en toute patience.