mardi 5 avril 2016

Les conversations étranges

Quand Don Cherry engagea Gato Barbieri pour l’enregistrement de Complete Communion, les deux musiciens étaient encore dégoulinants de placenta. Deux petites plantes à l’ombre d’arbres tuteurs.
Cherry était certes actif depuis 1958 et les premières productions d’Ornette Coleman, il avait certes enregistré aux cotés de Steve Lacy, de Sonny Rollins, de Coltrane ou encore d’Albert Ayler, on disait du bien de lui, comme il se doit, aussi bien que l’on médisait sans doute sur son compte, mais il n’avait jamais été véritablement aux commandes. Il ne s’était pas encore pleinement réalisé. Cette session enregistrée la veille du Noël de l’année 1965 pour le label Blue Note lui en offrit l’occasion.
Barbieri n’était quant à lui connu que de quelques initiés. Né à Rosario en Argentine, d’abord clarinettiste et altiste, Barbieri avait troqué à 22 ans, dit-on, son attirail pour le saxophone ténor. Bien que réputé à Buenos Aires, son italienne d’épouse, l’avait incité à déménager à Rome. Il s’exécuta, en bon mari. On dit que c’est à cette époque qu’il rencontra Bertolucci, pour lequel il signerait plus tard la bande originale d‘un Dernier Tango à Paris. C’est en tout cas à Rome, en 1963 - de cela nous sommes à peu près certain - qu’il fit la connaissance de Don Cherry ; à moins que la rencontre n’ait eu lieu à Paris, en 1965, comme le mentionnent d’autres sources. Les liner notes de Complete Communion tranchent la question, mais c’est habituel, dans la mesure où elles nous apprennent toujours plus que les biographies écrites à la va-vite (et avec les pieds) par ces obscurs agents de recensement qui grouillent dans l’histoire de la musique comme des vers sur un fromage italien importé en fraude. Selon celles-ci, Cherry rencontra donc bien Barbieri à Rome, et en 1963, alors qu’il tournait en Europe aux cotés de Sonny Rollins. On ne sait dans quelles conditions exactes Don Cherry découvrit Barbieri, ni avec quelle formation il entendit jouer l’argentin, ni ce qui provoqua chez lui cette sorte de déclic qui fait naitre les accointances, peut-être jammèrent-ils ensemble, à ces heures tardives où les amitiés et affinités se lient ou se délient, devant un pelé, trois tondus, deux alcoolos endormis au bar, une pute se massant les lombaires et un vieux flic corrompu, peut-être l’entendit-il sous le patronage de je ne sais quelle légende américaine de passage, puisqu’à l’époque Barbieri était engagé par beaucoup d’entre elles, on ne le sait pas, ces liner notes et l’histoire font silence sur cette épineuse question mais cela importe peu. L’essentiel tient en ceci : Cherry pressentit que Barbieri était un musicien avec lequel il pourrait s’entendre – et sans doute un peu plus que cela d’ailleurs. C’est pourquoi il l’embarqua dans ses bagages, ou le convainquit de l’accompagner, et Barbieri se retrouva bien vite, en 1965, résident de la Grosse Pomme, carte verte, carte verte, et encore plus vite à trainer ses savates dans les studios du célèbre ingénieur du son à nœud-pap’, Rudy Van Gelder.
Dès les premières notes de la suite qui occupe l’intégralité de la première face de cet album, on comprend pourquoi son titre, Complete Communion, s’imposait. Cherry, en 1965, cherchait à faire émerger sa voix de cette nappe sonore que la musique d’Ornette Coleman avait jeté sur l’ensemble de la musique jazz – était-ce réellement du jazz, du reste, mais c’est une autre question ! Rollins qui suivait l’affaire de loin, résumait tout cela à sa manière : « pendant un temps, dit-il, j’ai eu tendance à associer naturellement Don Cherry et Ornette Coleman avant de comprendre que Don était véritablement un musicien singulier ». Pour le dire autrement, Don Cherry cherchait en 1965 les moyens de s’affranchir d’une influence qui, pour être riche, n’en finirait pas moins par le dévorer tout cru. Les lionnes bouffent leur portée parfois, c’est bien connu. Cherry avait donc commencé par trainer avec Rollins. Il allait continuer seul, accompagné de son nouveau pote argentin et finalement décoller, toutes ailes déployées.
Cherry aurait pu choisir la voie de la rage, pousser encore les limites sonores effleurées par Coleman ; il préféra à ces impasses la voie de la communion et de l’harmonie. Ainsi, Complete Communion n’est pas une expérimentation absconse, un dédale ou une exploration de méandres. La musique ne s’y consume pas. Complete Communion n’est pas un brasier inutile de plus, que l’on contemple, autant fasciné qu’englué dans l’ennui, par pur réflexe tribal. Complete Communion est la création d’une structure, non tout à fait détachée de la tradition, au sein de laquelle s’expriment plusieurs personnalités, faisant partie d’un tout, d’un véritable tout. Comme le disait Aristote : « le tout est plus que la somme de ses parties ». Cela fait grincer les mathématiciens des dents. Cela ravit les amateurs de jazz.
Revenons-en à Gato. Ici, Barbieri n’a pas encore ce son déchirant qu’on lui connait. Son saxophone ne hurle pas encore. La semelle encore épaisse, il n’en explore pas moins cette structure comme un musicien qui ne connait pas le doute – ou qui ne connait pas ce doute qui vous tétanise et vous engloutit. Moins de 3 années plus tard, ce son – qui est moins un son qu’une voix d’ailleurs – giclera dans toute sa force à l’occasion de l’enregistrement de Third World. Mais nous n’en sommes pas encore là. Pour le moment, Cherry et Barbieri s’ébrouent et les morceaux de placenta valdinguent sur les murs. Les deux musiciens échangent leurs notes comme des mots, soutenus par une section rythmique* que rien ne semble à même de perturber.
Est-ce que c’est free, ducon, ou est-ce que ça ne l’est pas ? ça l’est, sans l’être. Qu’est-ce que ça peut bien foutre que ce soit free ou non. Cette manie de coller des étiquettes. Est-ce qu’il n’était pas libre, Miles, quand il jouait sur Kind of Blue ? Pour dialoguer le plus sereinement du monde, Cherry savait qu'il ne pouvait s’affranchir d'un langage. Pour que nous puissions comprendre cette conversation (dont il devait penser qu’elle méritait d’être entendue), il savait qu’il ne pouvait rien omettre de son contexte. Là où Coleman planquait les codes permettant de déchiffrer son système de hiéroglyphes – au point de faire de ses conversations des dialogues de romans de Pynchon – Cherry ne dissimule aucun repère. La conversation se déroule, selon une logique qui lui est propre et l’on suit chacun de ses mouvements sans heurts ni sensation d’hébétement. Deux voix résonnent ensemble, s’épousent, s’égarent et se retrouvent. Les arbres tuteurs, poussés par de frêles et jeunes branches, s’écartent et se voutent, plient sans rompre peut-être. Complete Communion est le départ de tout : la première conversation d’adultes de deux grands musiciens que la vie rattrapera bien sûr. Don Cherry est mort il y a plus de vingt ans. Gato Barbieri a rattrapé son vieux compère ce lundi. Le langage universel qu’ils ont créé va pouvoir résonner à nouveau : au paradis, là où vont les âmes simples et sincères.




*Ed Blackwell – batterie / Henry Grime - contrebasse