jeudi 31 mars 2016

La voix de Kertesz

     En apparence, Être sans Destin d'Imre Kertesz ne semble pas doté d'une construction romanesque, telle qu'on peut l'entendre habituellement. Et c'est tant mieux puisqu'Être sans Destin n'est assurément - ne pourrait être - un roman habituel. S'il y a construction, pour le dire autrement, il s'agit sans aucun doute d'une construction des plus rudimentaires. Sur quelques 360 pages, Etre sans destin comprend 9 chapitres. A l'intérieur de ces 9 chapitres ; nulle pause, nulle respiration, nulle séparation. Si l'on comprend la nécessité de ce découpage au début de l’œuvre et à sa fin, par la force des choses et de la chronologie, elle finit par s'embuer dans son long développement, qui témoigne de l'expérience d'un jeune homme au sein des camps de concentration d'Auschwitz, de Buchenwald et de Zeitz. Les frontières déjà minces et à peine dessinées, s'effacent. Plus le roman avance, plus les chapitres semblent se dilater, gagner en ampleur, en nervosité. On les lit, bercé et pourtant constamment en éveil. C'est peut-être là le sens de ce découpage sans finesse. Ces 9 chapitres sont semblables à de longues veilles, à de longues veilles fiévreuses et tristes. Ce qui les sépare, c'est en quelque sorte le sommeil ou ce temps de méditation qui le précède : en effet, comment dormir après cela ? Les chapitres centraux sont ainsi plus amples mais aussi plus denses que les autres ; ils semblent conçus comme une sorte de parole discontinue, inarrêtable ; discontinue mais particulièrement ordonnée. Rien ne s'y bouscule : ni la temporalité, ni les impressions, ni les pensées, ni la mécanique du souvenir.
     La force de ce roman et son caractère unique tiennent à la qualité de son narrateur. A la qualité de sa voix. Le narrateur est un jeune homme. Que connait-il du monde ? Pas grand chose. Quelle vie s'est-il choisi ? Aucune, encore. Les adultes et leurs certitudes solides, stratifiées, sont pour lui des sortes d'incongruités sur lesquelles écraser son maladroit jugement. Oncles, parents et voisins. Comme ils semblent étrangers à l'adolescent incertain ! Le jeune homme a déjà vu son père partir en camp de travail. Un beau jour, il doit descendre du bus et voici qu'on l'emmène déjà et qu'on le déporte. Voici comment il découvre les longs voyages en train, la soif, la première, brève et la seconde, sans fin, les voyages en wagon, dans lesquels on s’entasse à presque 100, tels qu'on nous les a décrits des milliers de fois, comment il découvre la sélection à Auschwitz, longue et paradoxalement instantanée, la routine du camp de travail, la lente séparation qui désunit bientôt l'âme et le corps, à force d'épuisements, de maltraitances, et d'autres choses, bien entendu. Cette voix... Cette voix, j'ai peine à dire combien elle m'a touché. Elle raconte sans se hâter l'étonnement, l'hébétement ; l'on ne s'attend jamais à ce qu'elle va dire et l'on ne devine jamais ce qu'elle va penser. Parfois, son humour et son détachement nous dérangent. Mais comment pourrait-il en être autrement ? Le jeune homme a atterri à Auschwitz, littéralement atterri. Il ne se sent pas particulièrement juif, et il l'est pourtant. Il ne se sent plus très hongrois, évidemment, l'on comprend bien pourquoi, mais il l'est pourtant. Il ne découvre pas la vérité d'un coup, il la découvre pas à pas, petit à petit ; et c'est heureux, dit-il, parce que tout comprendre et découvrir en une seule fois, d'un bloc, cela n'aurait pas été tenable, ni pour son corps, ni pour son esprit. D'où l'étonnement, d'où la surprise, d'où cette sorte d'amusement - qui provoque malaise et gêne - à découvrir les mille et une spécificités de chaque camp, de leur organisation, de leur propre ritualité ; ceux dont la fonction est d'épurer, ceux dont la fonction est de transformer l'être humain en bétail, etc.
     S'il n'y avait qu'une seule raison de lire ce livre, elle se trouverait sans aucun doute dans son dernier chapitre. Ce neuvième et dernier chapitre, c'est le temps du retour, le temps de la confrontation du survivant avec le reste du monde. Ainsi, l'on apprend que le négationnisme nait, la vérité à peine sortie de l’œuf. Ainsi, l'on apprend que l'on presse le survivant de témoigner ou de se taire ou d'oublier. Que l'on continue, en quelque sorte, à exiger de lui. Il faut qu'il serve, le survivant. Ou il faut qu'il se fasse discret. La voix de l'adolescent s'est alors étiolée. Elle s'est épaissie en quelque sorte. C'est un peu de la voix de Kertesz sans doute qui la supplante, fait office de béquille. Et c'est ici qu'elle se déploie dans toute sa force, dans toute son intelligence et dans toute sa violence.


(...)

La rédaction de ce billet a commencé il y a plusieurs mois. A l'état de brouillon, il trainait depuis, imparfait, inachevé. Kertesz est mort ce matin. Il était davantage qu'un écrivain ; il était une voix. Voilà pourquoi je publie ce billet, tel quel, toujours inachevé, à peine relu.

vendredi 25 mars 2016

Helenio per sempre

 A part ça, autant le dire tout de suite, je n’ai jamais pu blairer Johan Cruyff. J’ai d'ailleurs toujours détesté l’Ajax, à peine moins que le FC Barcelone. Je n’ai jamais vu jouer Cruyff ; mais mon père me bassinait à longueur de temps avec le jeu hollandais, la vista du numéro 14 blondinet, le football total et le vent de liberté qui soufflait dans les cheveux longs du onze hollandais. Ha, Johan Cruyff, ha, Johnny Rep, Ha, Neeskens… e tutti quanti. Venait enfin le couplet de la finale de coupe du monde perdue en 1974, face à l’Allemagne des poètes romantiques, menés par Beckenbauer - et Faust sans doute. Le truc d’ancien combattant classique.
    Je n’ai jamais vu jouer Johan Cruyff, disais-je. Quand j’étais gosse, Cruyff était déjà entraineur. Il entraina l’Ajax. Puis il entraina le Barça. Toutes les deux à trois semaines, Cruyff ramenait sa fraise, en juge assermenté du beau jeu et taillait des croupières à ses confrères et à tous les joueurs qui ne respectaient pas les critères d’esthétisme réglementaires. L’ancienne gloire portait devant lui ses décorations et défilait au milieu de haies de courbettes. A la longue, on faisait semblant de plus l'entendre, comme on le fait avec une grand-mère un peu sénile qui n'a pas la langue dans sa poche.
    Je ne t’aimais pas Johann. Tu me faisais chier, avec tes sucettes, ton coté redresseur de torts et tes costumes bon marché. Moi, j'aime le catenaccio, les tacles à hauteur de carotide, Marco Materazzi, la triche et la mauvaise foi…

    Repose en paix quand même, va… Dans le fond, toi et moi, on le sait bien, ce n’est que du football...