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Paradoxe # 1
Les anciens présidents, on a l’impression qu’ils deviennent d’autres hommes dès leur mandat terminé. Leur conscience s’éveille alors subitement. Ça a quelque chose de beau, de naïf, comme l’éclosion des premières fleurs du printemps. Jacques Chirac, depuis qu’il n’est plus président, est une sorte de sage détaché, qui veille au bon respect de la constitution. On croirait rêver. Giscard d’Estaing, quant à lui, est devenu une sorte de machine à intervenir qui donne à qui veut l’entendre (c'est-à-dire, à pas grand monde) des leçons de morale politique. Je sais, ça ne nous fait que deux exemples mais les autres présidents sont morts. Il nous faudra donc attendre que Sarkozy quitte l’Elysée pour vérifier le bien fondé de cette impression.
Les présidents américains sont plus balèzes au petit jeu de la reconversion. Aux Etats-Unis, quand on n’a pas joué avec le Président comme avec un canard en plastique au ball-trap, celui-ci a le temps d’effectuer son ou ses mandats. En quittant la Maison Blanche il s’ouvre sur le monde. Débarrassé des contingences qui l’obligeaient à s’immerger tout entier dans le réel, il révèle la teneur de convictions que même les plus clairvoyants n’avaient soupçonnées. Jimmy Carter est devenu un défenseur tout terrain des droits de l’homme. Cela lui a valu un Nobel de la Paix. Al Gore, battu avec plus de voix que son rival s’est parfaitement reconverti. Il est le champion (nobélisé encore) de la cause verte dans le monde. Il est vrai, Al Gore n’a jamais été président, on ne sait donc pas ce qu’aurait donné son mandat. Peut-être aurait-il sauvé tous les bébés phoques de l’Antarctique, réfrigéré de son seul souffle la planète entière. Rien ne nous permet de dire le contraire. Rien ne nous permet non plus d’en être certains.
Paradoxe # 2
Toujours est-il que depuis la sortie de son film, « Une vérité qui dérange », tout a changé. Rien n’a véritablement été dérangé dans la chambre bien rangée du chaos mondial, pourtant tout a changé. Enfin, ce qui a précisément changé, c’est l’impact qu’obtient auprès du public l’affichage de convictions écologistes.
Depuis cette vérité qui n’a dérangé personne, tout le monde veut faire son film d’apocalypse pour annoncer soi aussi la destruction prochaine du monde. C’est une sorte de must absolu et tendance, qui vous fait exister au-dessus de toutes les autres existences. Il ne suffit pas de se pointer tout nu sur le Parvis de la Défense pour hurler : « on va tous crever ! », il faut y mettre du sien. Se mouiller. Récemment, Yann Arthus Bertrand a fait l’événement avec « Home », son docu coup de poing comme on l’écrit dans les pages de L’Express. Même le couple présidentiel n’en a pas manqué la diffusion sur la Télévision publique. Bizarre que ce gars soit au-dessus de tout soupçon. On aura pourtant vu plus écolo que sillonner la planète en avion pour shooter des paysages sous tous les angles, mais on n’est plus à ça près. L’autre jour, je flânais justement à la FNAC. En passant à la caisse, j’aperçus un meuble plein de dvd de « Home ». Je ricanai bêtement. Les dvd étaient là, dans leur emballage plastique mal dégradable, alignés comme des soldats, prêts à être achetés (le prix était opportunément « vert »), emmenés chez soi. J’imaginai les gens qui passaient en caisse, l’impulsion consumériste les incitant à alourdir leur facture culturelle pour la bonne cause ! Le soir venu, devant leur écran de télévision, en boulottant du maïs soufflé, les couples non présidentiels s’informeraient médusés des désastres du monde à venir, écouteraient la voix de la raison résonner dans leur « Home Cinéma ». Le lendemain, ils raconteraient l’expérience à leurs collègues : « ça fait froid dans le dos », diraient-ils devant la machine Nespresso du bureau, capsule dorée mal dégradable en main. Je restai quelques instants devant les étagères remplies de « Home ». Je me fis l’idiote réflexion que le téléchargement légal, aussi bio qu’écolo, aurait sans doute mieux convenu pour distribuer le documentaire.
Paradoxe # 3
De toute façon, Yann Arthus Bertrand est en voie de ringardisation accélérée depuis que l’on sait que le brûlot de Nicolas Hulot sort bientôt au cinéma. « Le Syndrome du Titanic » : voilà un titre qui annonce la couleur ! Moins niais que le « Home » extra-terrestre de Bertrand, il fiche les jetons avant même le début du générique.
Hulot a commencé par être une vedette du petit écran. Il y animait une émission qui a le même nom que votre gel douche. Hulot, avant, c’était le mec qui s’écrabouillait dans un baobab en deltaplane et qui s’empressait de dire dans son petit micro plein de fritures : « c’est okay, c’est okay », le type qui en pleine plongée, se faisait bouffer le gros orteil par une bande de congres, le gars qui défrichait un peu de jungle pour faire atterrir l’hélicoptère de TF1 et filmer les beautés de la nature sauvage. Un gars rigolo et sympa en somme.
Nicolas Hulot, ce fut ensuite le candidat à l’élection présidentielle, celui qui fit de la question écologique un enjeu majeur et médiatique du débat. Ce mec avait fait six fois le tour de la planète sans toucher terre et il ne nous parlait que du sort des baleines. Flanqué de Pascal Obispo et de Florent Pagny, le resquilleur fiscal. Pour tout dire, je m’étonnais que pareil globe-trotter n’ait pas un seul mot pour évoquer les désastres humains que ne manquerait pas de nous mijoter l’exponentiel réchauffement climatique que nous promettait toute la plèbe scientifique (en plus de ceux qui affligent déjà et depuis bien longtemps les ¾ de la population mondiale). Mais quand j’en faisais part à certains, on me renvoyait derechef dans mes foyers en me traitant de pollueur frustré.
Qu’importe aujourd’hui. Nicolas Sarkozy est devenu promoteur international du développement durable, l’environnement a eu son Grenelle, Barack Obama a décidé de racheter une conscience toute neuve à son pays, « Home » est passé en prime time à la télé. Et Nicolas Hulot a changé. Comme Sarkozy. La boucle s’est bouclée d’elle-même.
Et il fait son film pour nous le dire, main sur le cœur. C’est en tout cas ce qui est exprimé dans la bande-annonce du documentaire, actuellement diffusée dans les salles de cinéma. J’y étais l’autre après-midi, au cinéma. Dans la salle, la voix résolue et posée du champion de l’écologie déclamait des vers : « je ne suis pas né écologiste, je le suis devenu ». S’ensuivait un résumé du parcours d’une conscience, celle de Nicolas Hulot, illustrée par de très belles images à faire froid dans le dos. Cette fois, les affamés du monde entier étaient invités, le discours de Nicolas Hulot les prenait en considération, notre société, notre mode de vie, notre capitalisme à tendance consumériste-boulimique étaient montrés du doigt sans aucune fausse pudeur. Etonnant exercice de remise en question condensée. On entendait là les paroles d’une repentance sincère. La bande annonce parlait davantage de Nicolas Hulot que du sort de la planète. La première personne du singulier surnageait partout. Si bien que je me demandai, assis sur mon siège, surveillant les gosses du coin de l’œil, si Nicolas Hulot ne se réjouissait pas inconsciemment, secrètement, que la Terre se meure. La grande thérapie mondiale continuait son train-train. Tout le monde – disposant de 10 euros en poche – y était convié.