sourceSi seulement.
Le lendemain matin, rien ne s’arrête, tout continue, comme l'enchaînement des saisons. La même course, les mêmes réflexes d’automate devant le miroir de la salle de bains. Mousse à raser hypoallergénique, crème apaisante pour peau sensible. Martin Pierre a ce petit rire hystérique dès qu’il entend ou lit l’expression : « feu du rasoir ». Il ne rit plus lorsque les lames lui découpent joyeusement le visage. Il passe alors sa peau sous le robinet d’eau chaude, la chaleur referme les micro-coupures. Sa peau devient aussi écarlate que le cul d’un babouin. Et quelques instants plus tard, les démangeaisons commencent.
« La barbe, dit le patron, c’est anxiogène ! » Honnêtement, on se demande bien ce qui ne l’est pas, anxiogène. Tiens, la mine tendue de ton voisin au petit matin, son regard lourd de non-sens, cette manie troussarde qu’il a de regarder la montre invisible qu’il n’a pas au poignet, pour fuir tout contact éventuel. On a envie de lui demander l’heure, rien que pour le mettre dans l’embarras. Si ce conard avait de l’humour, il répondrait : « ma montre imaginaire est la meilleure qui soit. Elle me donne l’heure qu’il me plaît. Le temps passe vite, il est déjà l’heure de rentrer ! ». Et il sortirait de l’ascenseur aussitôt pour chômer tout son saoul. Martin-Pierre l’a encore croisé ce matin. Il en a eu assez soudainement. Après tant d’années à subir ces simagrées. Sans bien savoir pourquoi. Il lui a dit : « Mais achetez-vous une montre, ce sera crédible au moins !», et il est sorti de la cabine comme une fusée , laissant son voisin derrière lui. La barbe, c’est anxiogène donc, il faut se raser tous les matins, pas tous les deux jours, ni deux fois par semaine, non, tous les matins, sans exception, il faut se passer l’épiderme au napalm, au mach 3 supplément d’aloe vera, que ne subsistent ni barbe, ni duvet léger, ni poil solitaire ou négligé, aucune exception ne serait tolérée, il faut être lisse ; « c’est anxiogène, je vous dis, et puis, franchement, vous avez déjà vu un porc avec une barbe, vous ? », avait demandé le Directeur. « Je ne sais pas, avait répondu Martin-Pierre, laissez-moi réfléchir… Fidel Castro peut-être ? ». C’était pour rire. Personne n’avait ri. Quand il était sorti du vestiaire, l’assistant cireur de pompes du Directeur lui avait dit : « ce n’était pas vraiment malin ça ! ». Martin-Pierre n’avait rien ajouté. La société était conçue comme ça. Ils y étaient parvenus. Ils avaient conçu un monde où le travail était devenu une denrée rare. Cela permettait de garder les gens sous contrôle. Même ceux qui avaient les pires boulots se saignaient pour les conserver. La moindre remarque, la moindre incartade, la moindre instruction non respectée pouvait tout vous faire perdre en un clin d’oeil, en un seul foutu claquement de doigts. Boulot, toit, femme, capitaux d'assurance vie. C’est pourquoi vous vous rasez tous les matins. Il le faut. Un type a décidé qu’il le fallait. Pour cela que vous vous abstenez de remarques déplacées. Vous n’argumentez plus. Ils ont conçu cette société là, ils l’ont conçue ainsi en toute conscience.
Martin-Pierre ne discute plus. Il se rase tous les matins. Ce matin, il s’est rasé, comme la veille, malgré une peau qui le supporte mal, malgré des micro-cicatrisations qui l’empêchent de sourire normalement ou de pencher sa tête en arrière, qui tirent sans relâche la peau de son visage, comme si des milliers de cordes à linge lui étiraient l’épiderme dans un sens puis dans l’autre. Tant pis pour les petits boutons d’irritation dont il a parfois honte, tant pis pour les rougeurs que n’atténue pas l’application quotidienne d’une crème hydratante hors de prix, pourtant refourguée par un dermatologue plein de tics pratiquant des dépassements d’honoraires sauvages. Voilà le tableau. Rien de terrible en soi ; c’est juste l’accumulation ! Ce matin, Martin-Pierre s’est rasé, il s’est coiffé, il s’est habillé tout en sachant qu’il aurait à troquer bientôt ses vêtements d’homme civilisé contre un déguisement de porc malappris. Il a mis la vérité dans le nez de son voisin, s’est avalé trente bornes dans une Clio en mi-carafe, dont le radiateur ne fonctionne plus, au son de son chouette autoradio. Il a enfilé son costume et c’est ici qu’on le retrouve : Grand Hall à la gloire du développement durable !
Ce matin, Martin-Pierre gonfle des ballons. Des ballons de toutes couleurs (criardes) sur lesquels est représenté le même groin de cochon taré. C’est censé être lui, avec des clochettes au bout des oreilles. Les clochettes au bout des oreilles, ça a failli lui coûter un licenciement, parce qu’il a toujours refusé de s’en affubler. Etre un cochon est une chose, pense-t-il, mais un porc tintinnabulant, c’en est une autre ; s’il avait été une vache, il aurait refusé pareillement la cloche. C’est humiliant d’être un animal, ça l’est davantage d’en être un monté sur grelots. La Direction avait cédé là-dessus. De fait, le costume entier avait fait l’objet d’interminables débat. Il leur avait fallu tout marchander. Les sabots, la queue en tire-bouchon, l’intensité du rose du costume, le nombre de poils sur son ventre, la taille du groin et la petite tache marron qui devait initialement le décorer. A l’époque, il habitait en colocation, avec un autre type du Centre Commercial (un vendeur d’une boutique de bougies parfumées qui vous filaient des migraines terribles). Un verre d’aspirine effervescente devant lui, un gant étendu sur son front, les yeux fermés, dans le noir, Miro (on l’appelait donc ainsi) avait demandé à Martin-Pierre qui rentrait du boulot éreinté, et qui venait de se prendre les pieds dans une plante du petit salon qu’ils partageaient : « alors ? T’as réussi à faire virer la tâche du groin ? ». « Non, avait répondu Martin-Pierre, il dit que c’est indispensable à l’intrigue, les gosses lavent le porc et une seule tâche résiste, celle du groin…c’est une tache de naissance ! ». « Imparable », avait dit Miro. Ça l’était, en effet, et la tache de naissance inlavable, résistante aux solvants, à la javel, aux laves-vitres et glaces, à l'acide chlorhydrique, au Carolin-glin-glin toutes surfaces, était restée sur son groin, telle que prévue, ni plus grosse, ni plus discrète ; tous les jours, les mômes astiquaient donc le groin et chantaient : « ah mais bon sang, ça ne part pas, ah mais bon sang, c’est ce sale groin qui n’se lav’pas ! » Et les parents, quand ils apprenaient le fin mot de l’histoire, ouvraient leur mâchoire comme de vieilles baleines fatalistes, conscientes de finir un jour prochain en gros savon noir. Un après-midi pas comme un autre, un gamin s’était présenté avec une tache de naissance géante lui mangeant la presque totalité de la partie gauche du visage. Martin-Pierre s’était empressé d'empoigner un téléphone pour appeler le Directeur : « et maintenant, on fait quoi avec votre histoire de tache inlavable ? ». Le Directeur avait réfléchi, longuement, une éternité de réflexions demeurées. Il avait dit enfin : « Changez la fin du dernier couplet ; les gosses lavent, voient que ça ne part pas, vous chantez le truc sur la tache de naissance, vous prenez l’enfant sur vos épaules en chantant que c’est beau la différence. Un truc de ce genre ; comme ça, on a même un message de fraternité…j’y pense, on pourrait même maquiller un môme à chaque fois avec une tache de… ». Martin-Pierre avait tout simplement pris sur lui de faire l'impasse sur l’effarant et stupide dénouement de cette comédie musicale démente. Exceptionnellement. Et la semaine suivante, il avait reçu un avertissement par courrier recommandé, pour avoir raccroché au nez de son patron.
Ouais donc, Martin-Pierre gonfle des ballons. A force d’en gonfler, il se demande si ce n’est pas l’air du ballon qui le gonfle lui, si sans ballon, il ne serait pas tout à fait plat comme une carpette poussiéreuse. Avec les ballons longs, il va concevoir des chiens, des girafes, des souris, et inonder les mômes de créatures qu’il aura fait naître de son souffle. Comme un Dieu de Centre Commercial. Voilà son monde, homme dictant la création, l’insufflant. C’est de là que ça vient non ?, ce verbe : « insuffler » ; c’est le souffle divin de la Création. Martin-Pierre n’y croit pas, enfin, il n’y croit pas comme ça. D’aucuns pensent que tout est né d’un éclat de rire, d’autres sont persuadés que le monde s’est extrait d’un placenta de morve, quelques dissidents pensent qu’il est né par hasard, à cause d’une bonne météorite qui a arraché un bout de planète, ralentissant sa rotation, permettant à ses restes agglomérés de se constituer en Lune et d’engendrer la vie (tu parles d’un délire, et ces conards se prétendent scientifiques !). Un nez qui coule, une blague carambar, le hasard…foutaises ! Martin-Pierre est persuadé que tout est né d’un grand cri, d’un cri démesuré de colère. Une colère engendrée par l’ennui. Si nous sommes à Son Image, ça ne peut être que ça, l’ennui puis la colère héritée de la solitude. Faut voir la mine de ces mères qui perçoivent parfaitement à quel point elles ne servent à rien, avec quelle rudesse parfois elles poussent en avant l'épaule de leur enfant : « tiens, on croirait qu’elles disent, je te le donne ; c’est mon enfant, je te le donne, fais-en ce que tu en veux, fais-lui des girafes en ballons ». Martin-Pierre souffle. Lui aussi, il trompe l’ennui en créant la vie.
Quand il relève son visage, rouge d’effort, vidé d’oxygène, ses poumons tels deux petits pruneaux desséchés, ses deux petites pupilles dilatées, il aperçoit une jeune fille en pantalon large en face de lui. Elle fait un peu garçon manqué mais juste ce qu’il faut pour ne pas susciter de dégoût. Elle a deux yeux rebelles et une bouche fendue en deux, pleine de dents. Une tignasse brune toute bouclée en bordel, surmontant un visage long. Elle est…il ne sait pas si l‘on peut dire qu’elle est belle. Elle porte un t-shirt coupé dans un tissu léger, surmonté de très fines bretelles qui laissent entrevoir deux épaules qui lui appartiennent et qui sont magnifiques ; reflétant l’éclairage factice du Grand Hall, elles donnent l’impression qu’un mini skieur pourrait glisser là-dessus indéfiniment comme sur un tapis de poudreuse magique. Deux petits seins très droits lui font un regard supplémentaire. Martin-Pierre se relève. Elle lui tend une main qu’il serre, une expression souriante et farceuse sur le visage. Elle dit : « Je suis Paule, votre nouvelle assistante…mais vous pouvez m’appeler comme bon vous semble, je saurai m’y faire ». Sous l’effet de l’hypnose, l'index et le pouce de son autre main relâchent leur pression initiale ; le ballon se vide quant à lui de l’imaginaire existence qu’il avait autrefois insufflé en lui.