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samedi 25 avril 2009

Le cochon-chiourme - (4) - Apesanteur

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Il fallait bien que ça arrive un jour. Ils s’étaient avancés à la fin de la représentation vers les spectateurs, pour saluer, comme c’était l’usage, et quand le gosse avait relevé son visage bouffi de fatigue et d’ennui vers l’assemblée, il avait constaté que sa mère n’était plus là. Purement et simplement volatilisée. Tandis que les autres enfants s’étaient lentement dispersés, sous les applaudissements rachitiques et éparpillés de quelques parents aux yeux rouges, il était resté à sa place, relevant légèrement son buste, regardant à droite et à gauche, ne sachant dans quel sens aller ou quelle attitude adopter. La tentation était présente, de faire comme si de rien n’était et de s’éloigner ; c’était sans doute préférable à toute autre chose, préférable à la honte qui lui mordrait les fesses si il se retournait vers cet adulte quasi-autiste déguisé en cochon pour lui dire qu’il ne parvenait pas à retrouver sa mère. Ensemble, lui et le cochon, ils sillonneraient alors le centre commercial à sa recherche, ils déambuleraient parmi les gens, le cochon serrerait sa petite main, pencherait vers lui cette sorte de regard adulte censé rassuré l’enfant qu’il était et répéterait à chaque pas : « ne t’inquiète pas Alexandre, on va la retrouver ta Maman ». Et les autres passants ne perdraient rien du spectacle, ils sauraient tous qu’il était ce genre de gamin qui finit abandonné par sa mère à la garde d’un homme-cochon. « Alors petit », dirait le gros suant de la Sécurité, puis il le hisserait sur le comptoir, lui ébourifferait la tignasse de ses grosses mains grasses, puis il lui lancerait un clin d’œil racoleur (comme on lance un quignon de pain rassis à un estropié de n’importe quelle rue du monde) et empoignerait virilement son micro en plastique. Tous les clients du centre entendraient alors résonner sa voix débile : « Le petit Alexandre attend sa mère à l’Accueil du GrandMarché, au premier étage ». Tout le monde saurait, la nuée serait témoin de sa honte. Et elle ne viendrait que vingt ou trente minutes plus tard, cette grande connasse qui lui servait de mère, peut-être un peu bourrée, et pleine de mots et de bavardages. Elle était douée pour ça, pour se lier avec des gens qu’elle ne connaissait pas, les gens la remerciaient presque d’être la connasse qu’elle était. Elle parlerait à n’en plus finir, il aurait encore honte, ce serait comme un feu dans sa poitrine, apte à tout consumer, elle se confondrait en excuses et les gars de la sécurité et le cochon s’en paieraient une tranche, ils reluqueraient sa jupe minuscule en se bourrant les cotes avec l’angle dur de leurs coudes. Et enfin, il repartirait avec elle, tandis qu’on les saluerait en souriant bêtement, comme dans ces séries minables où on règle un petit problème domestique par épisode, on les regarderait s’éloigner et il y aurait alors l’ultime traversée du Centre, en sens inverse cette fois, une autre traversée de la honte, qui sentirait l’odeur de son éternelle défaite. Lui, ratiboisé, tenant la main molle et indifférente de sa mère, tentant par cette seule et minuscule pression de la faire marcher droit ! Il ne serait pas là pour l’entendre, mais les gens se raconteraient l’anecdote, le soir venu, en dinant, « pauvre gosse » il dirait. Il se retourna vers Martin-Pierre et pensa en lui-même qu’il était injuste avec cet homme. La colère sans doute…

Les Pères Noël de plus de 50 ans sont unanimes : il est béni le temps d’autrefois. Les enfants grandissaient lentement. Ils pouvaient bien croiser 30 obèses à barbe en une seule journée, tous parfaitement dissemblables, leur petit cerveau restait parfaitement conditionné pour se soumettre à cette forme d’infantile crédulité qui les maintenait dans le gentil monde de l’enfance. Au mépris de toute vraisemblance. Aujourd’hui, ils ne sont plus dupes de rien. Ils savent – intuitivement, Darwin serait fier – que le gros gars qui se dissimule sous ce ridicule costume de fête est une vieille mare aqueuse qui croupit en bas de l’échelle sociale. Ils savent que sous sa fausse barbe, sa peau porte des marques de vérole, et toutes sortes de rougeurs dus à l’ingestion récurrente et malavisée d’alcools mal distillés. Autrefois, les gosses regardaient les Pères Noël, pleins de crainte et de défiance, et en même temps vaguement reconnaissants pour les bienfaits dont on les comblerait prochainement. Aujourd’hui, le compte en banque de leurs parents n’a aucun mystère pour eux, ils comprennent qu’ils sont tout en haut de la pyramide et qu’on a embauché un pochetron pour les divertir le temps que sonneront les grelots de la Natalité. Aussi, quand les mômes viennent ici pour passer quelques temps en compagnie d’un vieux trentenaire célibataire déguisé en cochon, ils savent parfaitement de quoi il retourne. Ils dansent, apprennent les paroles des chansons, pour faire plaisir à leurs parents. Ils ont dans le regard ce semblant de pitié qui ne vous laisse aucun doute sur ce qu’ils pensent et savent. Ils savent que ce boulot là, c’est celui qu’on fait quand on foire sa vie, ou qu’on manque un virage de son Grand Circuit. Ils dansent d’un pied l’autre, au rythme de leurs pensées troubles, glissent quelques regards pour Martin-Pierre l’homme-cochon pour lardons en pensant : « Pauvre type ». Extrêmement pédagogique quand on y pense ! Si j’avais un gosse récalcitrant, je le tirerais par la manche en lui disant : « tu veux finir comme le Monsieur là-bas, qui est déguisé en cochon et qui chante des chansons idiotes ? ». Non, non, bien sûr que non ! Ni ça, ni être déguisé en Bourriquet, en Mickey Mouse, qu’il vente, qu’il neige, ou que s’abatte sur nous la pire canicule de la décennie. Non, non, promis, je travaillerai bien à l’école ! Tout sauf ça ! Voilà ce qui est mort avec la fin de l’innocence : la dignité des hommes comme Martin-Pierre.

Alexandre était au-dessus de ces considérations là. Pères Noël et cochons-chiourmes. Il n’était déjà plus un enfant, la pyramide s’était écroulée sous son propre poids depuis trop longtemps pour qu'il s'en souvienne. Sa mère l’avait poussé ce matin d’un geste las et sans tendresse vers un inconnu, sans même regarder son visage. Et ce n’était sans doute pas la première fois. Elle lui avait dit : « à tout à l’heure, Pierre-Alexandre ». Martin-Pierre s’était présenté à l’enfant en l’accueillant d’un sourire à la fois chaleureux et grimaçant, le regard du gosse avait lancé vers lui des éclairs de compassion et de tendresse. L’air de celui à qui on ne la fait pas, il avait cligné de l’œil en direction du grand cochon, d’un geste lent, avait tendu sa petite main d’homme toute dure et pleine de colère en face de lui et avait dit : « Bonjour Martin, je m’appelle Alexandre ».

Il s’était bien tenu, sans doute pensait-il qu’il n’aurait servi à rien d’y mettre de la mauvaise volonté. Paule s’était occupée des plus petits et Alexandre avait lu posément la feuille de paroles qu’on lui avait donné. Il avait lu, jusqu’au bout. En relevant les yeux de la feuille jaune, tenue négligemment d’une main, Alexandre avait soupiré : « ce qu’elles sont idiotes ces paroles ! ». Et Martin avait répondu : « ne le dis pas trop fort, il y a des micros partout ici ». Leurs sourires s’étaient alors percutés l’un l’autre. « Un chouette gosse », avait pensé Martin-Pierre. Maintenant, ils étaient là, tous les deux, reflet l’un de l’autre à des âges différents, ne sachant que faire de leur corps. Martin-Pierre regardait l'enfant comme si les coups qu’il recevait, soudainement redoublés, lui cognaient également l’estomac. Par effet de rebond.

Paule fit quelques pas en avant, lança un sourire illuminé aux deux garçons et proposa : « Martin-Pierre, va te changer, on emmène le gosse manger une glace ; d’ici, on ne manquera pas sa Mère quand elle voudra bien revenir ». Les deux garçons sentirent alors le poids qui comprimait leur poitrine s’élever doucement comme un courant d’air et disparaître par une des grilles de la climatisation.

mercredi 1 avril 2009

Le cochon-chiourme - (3) - Piano



L’été, bien entendu, c’est irrespirable. La faute aux grandes verrières qui coiffent le crâne mi-aplati, mi-bombé de la Grande Galerie Marchande. L’air conditionné tourne alors à pleins tubes, pulse de longues brises froides, semblable à ces courants d’air champêtres qui rampent continuellement sous le pas des portes qu’on a mal rabotées. En manque d’oxygène et grelottant – comme lorsque vous prenez l’allée du rayon frais du supermarché, vêtu seulement d'un t-shirt de saison, que votre œil, à toute vitesse, fait défiler pour votre libre arbitre les pots de yaourt, leur prix, leur arôme – vous vous sentez contraint de piétiner. Pas trop vite ; vous halèteriez. Pas trop lentement ; histoire de vous réchauffer juste un peu les os.

La Grande Galerie est coupée en deux par une place blanche et illuminée, censée ressembler à l’intérieur d’une rotonde. A l’épicentre, on a disposé une estrade circulaire et un piano, ainsi qu’un homme rétribué pour y jouer quelques airs inoffensifs et bon marché. Installés en cercle autour de l’instrument, de couleur crème, d'allure massive, presque de mauvais goût, d’autres petits fauteuils en cuir sont occupés par ces flâneurs dont les pieds sont gonflés et endoloris par une trop longue marche. Tandis que le pianiste joue son morceau sirupeux sans y penser, en essayant d’ignorer le monde qui l’entoure, ils se prélassent et s’abandonnent quelques instants. Traits tirés, muscles courbaturés, ils s’avachissent en déposant sur le sol leurs gros sacs mous aux marques des grandes enseignes, qu’encadrent leurs jambes tendues. Le regard vide, ils tripotent une canette de soda dont le liquide gazeux s’évente lentement. Ils se déchaussent, massent leurs pieds rouges, martyrisés par les brides, lacets, élastiques de leurs chaussures et de leurs chaussettes. Massent leurs pieds humides de sueur, leurs orteils comprimés sur lesquels se sont agglutinés de petites boules-peluches de couleur, cotonneuses et détrempées ; ils les plongeraient volontiers dans de grandes bassines d’eau si on leur en donnait la permission (ce qui arrivera sûrement un jour ; on finira sans doute par mettre à leur service une petite armée de pédicures dévoués).

La rotonde des peaux mortes et des cors rougis !

Face au pianiste, les architectes ont également cru bon d’installer une des quatre grandes entrées du Centre Commercial. L’été, déjà le souffle court, l’air conditionné vous fouette la peau et si vous choisissez de vous installer là, sur ces fauteuils en cuir craquelé, le froid vous pique et vous plonge progressivement dans une sorte de sommeil à demi-rêche. Quand les portes du sas s’ouvrent en grand, un vent caniculaire vient tout balayer et vous étourdit subitement. Les avachis et leur pianiste passent ainsi du chaud au froid, ils grelottent puis étouffent, puis tremblent, puis soupirent, les gouttes de sueur qui dégoulinent de leur corps se figent, puis deviennent brulantes comme si elles reposaient sur un tapis de petits galets exposés au soleil assassin d’une zone désertique, tandis que tournent autour de tous, les notes absurdes et délirantes d’une valse viennoise pour touriste peu regardant.

Paule et Martin-Pierre ont une représentation à 10h00 du matin. A cette heure là, il n’y a jamais grand monde. Deux ou trois gosses, pas plus. Les serveurs des franchises de restauration ne dressent pas encore les tables. Depuis quelques jours, ils ont pris l’habitude à cette même heure de faire les cent pas autour du chapiteau. L’œil torve, ils reluquent Paule sous toutes les coutures. Se penchent de coté quand elle se baisse pour ramasser un truc tombé par terre ; le vieux mouchoir plein de morve d’un enfant abandonné par sa mère, l’histoire d’une petite heure ou deux. Tandis que la mère roupille un peu plus loin, tandis que la mère se paie ce luxe trop rare, le mec du restau de sushi fait un clin d’œil à celui de la pizzeria d’en face et les deux se marrent en clignotant sans cesse de la paupière. L’autre matin, Martin-Pierre a croisé le gars des Sushis. Il lui a dit : « vous êtes graves les mecs, on croirait que vous venez de sortir de taule ». Yakitori a répondu : « T’es curé ou quoi ? Qu’est-ce que ça peut te foutre ? ». Martin-Pierre n’a rien ajouté. Il a sobrement haussé les épaules, fermé son casier et s’en est retourné, sa queue en tire-bouchon là où elle devait être. Paule n’est pas dupe. Elle ignore ces pauvres cons aussi superbement que possible. Elle ne leur fait même pas grâce d’un regard courroucé. Elle le sait, ces mecs sont comme des petits insectes. En bonze soucieux, elle ne les écrase pas. Elle respecte leur existence minable. Elle ne se salit pas le karma pour aussi peu de choses.

Ensuite, le midi, Paule flâne un peu. Elle remonte la première partie de la Grande Galerie marchande. Fend l’air des franchises universelles. Elle ne jette même pas un œil aux vitrines qui la bordent. A mi-chemin, elle s’arrête sous la rotonde et écoute le pianiste défroqué qui joue son air merdeux pour quelques estomacs vides. De loin, Martin-Pierre a coutume de la regarder. C’est plus fort que lui, dirait-il. Les notes se perdent et résonnent sous le dôme. Quelques mélopées élimées, des trucs d’ascenseur comme on dit, pas violents pour deux sous, Titanic, des machins de ce genre. Paule écoute. Elle ne rit pas, ne sourit pas, elle n’affiche pas cette sorte de moue narquoise qui peint parfois le visage de quelques flâneurs, contemplant la scène à distance étudiée. Elle écoute, quasi religieusement. Martin-Pierre s’approche d’elle, attend quelques secondes avant de parler et demande : « tu aimes ça ? ». Elle répond : « non, pas vraiment ». « C’est le pianiste qui te plaît, alors ? », il demande encore. Elle dit : « ben non ». Et elle n’ajoute rien de plus. On ne sait pas pourquoi elle vient là chaque midi. Pourquoi elle applaudit avec enthousiasme à la fin du morceau, avant de reprendre sa marche pour rejoindre le réfectoire, de déambuler entre les hommes et femmes qui viennent en sens contraire sans faire le moindre écart, comme autant de robots sans âme. Pourquoi elle semble ne considérer personne d’autre que Martin-Pierre ici, comme s’il était unique (je veux dire : particulier). Pourquoi elle s’installe toujours à l’écart, à une table pour deux seulement. Pourquoi lorsque Martin-Pierre arrive quelques instants plus tard, maladroit, son plateau plein d’assiettes et de ramequins entre les mains, lançant ici et là des regards inquiets, elle fait soudain de grands gestes pour attirer son attention. Pourquoi ?

Avec elle, Martin-Pierre est comme un gosse timide. Il ne sait pas trop comment dire les choses. Même lui expliquer le boulot est une épreuve en soi. Il aimerait lui parler d’un air détaché, pour lui faire comprendre que toute cette farce n’a aucune importance, mais il refuse de se dénigrer ainsi. Il est comme tout le monde, il fait son job et s’y cramponne exactement comme tous les autres. Prétendre le contraire serait avilissant. Cracher sur son emploi, aussi minable soit-il, c’est se cracher en plein visage, pense Martin-Pierre. Il garde donc pour lui sa colère, sa rancœur et sa frustration. Il aimerait lui dire qu’il ne faut pas qu’elle le juge, qu’il vaut mieux que ce putain de costume rose, mais sa fierté l’en dissuade. Qu’importe dans le fond, on n'a pas forcément besoin de dire les choses. Paule, quand elle sourit, on a l’impression qu’elle comprend.

lundi 9 mars 2009

Le cochon-chiourme - (2) - Les ballons


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Si seulement.

Le lendemain matin, rien ne s’arrête, tout continue, comme l'enchaînement des saisons. La même course, les mêmes réflexes d’automate devant le miroir de la salle de bains. Mousse à raser hypoallergénique, crème apaisante pour peau sensible. Martin Pierre a ce petit rire hystérique dès qu’il entend ou lit l’expression : « feu du rasoir ». Il ne rit plus lorsque les lames lui découpent joyeusement le visage. Il passe alors sa peau sous le robinet d’eau chaude, la chaleur referme les micro-coupures. Sa peau devient aussi écarlate que le cul d’un babouin. Et quelques instants plus tard, les démangeaisons commencent.

« La barbe, dit le patron, c’est anxiogène ! » Honnêtement, on se demande bien ce qui ne l’est pas, anxiogène. Tiens, la mine tendue de ton voisin au petit matin, son regard lourd de non-sens, cette manie troussarde qu’il a de regarder la montre invisible qu’il n’a pas au poignet, pour fuir tout contact éventuel. On a envie de lui demander l’heure, rien que pour le mettre dans l’embarras. Si ce conard avait de l’humour, il répondrait : « ma montre imaginaire est la meilleure qui soit. Elle me donne l’heure qu’il me plaît. Le temps passe vite, il est déjà l’heure de rentrer ! ». Et il sortirait de l’ascenseur aussitôt pour chômer tout son saoul. Martin-Pierre l’a encore croisé ce matin. Il en a eu assez soudainement. Après tant d’années à subir ces simagrées. Sans bien savoir pourquoi. Il lui a dit : « Mais achetez-vous une montre, ce sera crédible au moins !», et il est sorti de la cabine comme une fusée , laissant son voisin derrière lui. La barbe, c’est anxiogène donc, il faut se raser tous les matins, pas tous les deux jours, ni deux fois par semaine, non, tous les matins, sans exception, il faut se passer l’épiderme au napalm, au mach 3 supplément d’aloe vera, que ne subsistent ni barbe, ni duvet léger, ni poil solitaire ou négligé, aucune exception ne serait tolérée, il faut être lisse ; « c’est anxiogène, je vous dis, et puis, franchement, vous avez déjà vu un porc avec une barbe, vous ? », avait demandé le Directeur. « Je ne sais pas, avait répondu Martin-Pierre, laissez-moi réfléchir… Fidel Castro peut-être ? ». C’était pour rire. Personne n’avait ri. Quand il était sorti du vestiaire, l’assistant cireur de pompes du Directeur lui avait dit : « ce n’était pas vraiment malin ça ! ». Martin-Pierre n’avait rien ajouté. La société était conçue comme ça. Ils y étaient parvenus. Ils avaient conçu un monde où le travail était devenu une denrée rare. Cela permettait de garder les gens sous contrôle. Même ceux qui avaient les pires boulots se saignaient pour les conserver. La moindre remarque, la moindre incartade, la moindre instruction non respectée pouvait tout vous faire perdre en un clin d’oeil, en un seul foutu claquement de doigts. Boulot, toit, femme, capitaux d'assurance vie. C’est pourquoi vous vous rasez tous les matins. Il le faut. Un type a décidé qu’il le fallait. Pour cela que vous vous abstenez de remarques déplacées. Vous n’argumentez plus. Ils ont conçu cette société là, ils l’ont conçue ainsi en toute conscience.

Martin-Pierre ne discute plus. Il se rase tous les matins. Ce matin, il s’est rasé, comme la veille, malgré une peau qui le supporte mal, malgré des micro-cicatrisations qui l’empêchent de sourire normalement ou de pencher sa tête en arrière, qui tirent sans relâche la peau de son visage, comme si des milliers de cordes à linge lui étiraient l’épiderme dans un sens puis dans l’autre. Tant pis pour les petits boutons d’irritation dont il a parfois honte, tant pis pour les rougeurs que n’atténue pas l’application quotidienne d’une crème hydratante hors de prix, pourtant refourguée par un dermatologue plein de tics pratiquant des dépassements d’honoraires sauvages. Voilà le tableau. Rien de terrible en soi ; c’est juste l’accumulation ! Ce matin, Martin-Pierre s’est rasé, il s’est coiffé, il s’est habillé tout en sachant qu’il aurait à troquer bientôt ses vêtements d’homme civilisé contre un déguisement de porc malappris. Il a mis la vérité dans le nez de son voisin, s’est avalé trente bornes dans une Clio en mi-carafe, dont le radiateur ne fonctionne plus, au son de son chouette autoradio. Il a enfilé son costume et c’est ici qu’on le retrouve : Grand Hall à la gloire du développement durable !

Ce matin, Martin-Pierre gonfle des ballons. Des ballons de toutes couleurs (criardes) sur lesquels est représenté le même groin de cochon taré. C’est censé être lui, avec des clochettes au bout des oreilles. Les clochettes au bout des oreilles, ça a failli lui coûter un licenciement, parce qu’il a toujours refusé de s’en affubler. Etre un cochon est une chose, pense-t-il, mais un porc tintinnabulant, c’en est une autre ; s’il avait été une vache, il aurait refusé pareillement la cloche. C’est humiliant d’être un animal, ça l’est davantage d’en être un monté sur grelots. La Direction avait cédé là-dessus. De fait, le costume entier avait fait l’objet d’interminables débat. Il leur avait fallu tout marchander. Les sabots, la queue en tire-bouchon, l’intensité du rose du costume, le nombre de poils sur son ventre, la taille du groin et la petite tache marron qui devait initialement le décorer. A l’époque, il habitait en colocation, avec un autre type du Centre Commercial (un vendeur d’une boutique de bougies parfumées qui vous filaient des migraines terribles). Un verre d’aspirine effervescente devant lui, un gant étendu sur son front, les yeux fermés, dans le noir, Miro (on l’appelait donc ainsi) avait demandé à Martin-Pierre qui rentrait du boulot éreinté, et qui venait de se prendre les pieds dans une plante du petit salon qu’ils partageaient : « alors ? T’as réussi à faire virer la tâche du groin ? ». « Non, avait répondu Martin-Pierre, il dit que c’est indispensable à l’intrigue, les gosses lavent le porc et une seule tâche résiste, celle du groin…c’est une tache de naissance ! ». « Imparable », avait dit Miro. Ça l’était, en effet, et la tache de naissance inlavable, résistante aux solvants, à la javel, aux laves-vitres et glaces, à l'acide chlorhydrique, au Carolin-glin-glin toutes surfaces, était restée sur son groin, telle que prévue, ni plus grosse, ni plus discrète ; tous les jours, les mômes astiquaient donc le groin et chantaient : « ah mais bon sang, ça ne part pas, ah mais bon sang, c’est ce sale groin qui n’se lav’pas ! » Et les parents, quand ils apprenaient le fin mot de l’histoire, ouvraient leur mâchoire comme de vieilles baleines fatalistes, conscientes de finir un jour prochain en gros savon noir. Un après-midi pas comme un autre, un gamin s’était présenté avec une tache de naissance géante lui mangeant la presque totalité de la partie gauche du visage. Martin-Pierre s’était empressé d'empoigner un téléphone pour appeler le Directeur : « et maintenant, on fait quoi avec votre histoire de tache inlavable ? ». Le Directeur avait réfléchi, longuement, une éternité de réflexions demeurées. Il avait dit enfin : « Changez la fin du dernier couplet ; les gosses lavent, voient que ça ne part pas, vous chantez le truc sur la tache de naissance, vous prenez l’enfant sur vos épaules en chantant que c’est beau la différence. Un truc de ce genre ; comme ça, on a même un message de fraternité…j’y pense, on pourrait même maquiller un môme à chaque fois avec une tache de… ». Martin-Pierre avait tout simplement pris sur lui de faire l'impasse sur l’effarant et stupide dénouement de cette comédie musicale démente. Exceptionnellement. Et la semaine suivante, il avait reçu un avertissement par courrier recommandé, pour avoir raccroché au nez de son patron.

Ouais donc, Martin-Pierre gonfle des ballons. A force d’en gonfler, il se demande si ce n’est pas l’air du ballon qui le gonfle lui, si sans ballon, il ne serait pas tout à fait plat comme une carpette poussiéreuse. Avec les ballons longs, il va concevoir des chiens, des girafes, des souris, et inonder les mômes de créatures qu’il aura fait naître de son souffle. Comme un Dieu de Centre Commercial. Voilà son monde, homme dictant la création, l’insufflant. C’est de là que ça vient non ?, ce verbe : « insuffler » ; c’est le souffle divin de la Création. Martin-Pierre n’y croit pas, enfin, il n’y croit pas comme ça. D’aucuns pensent que tout est né d’un éclat de rire, d’autres sont persuadés que le monde s’est extrait d’un placenta de morve, quelques dissidents pensent qu’il est né par hasard, à cause d’une bonne météorite qui a arraché un bout de planète, ralentissant sa rotation, permettant à ses restes agglomérés de se constituer en Lune et d’engendrer la vie (tu parles d’un délire, et ces conards se prétendent scientifiques !). Un nez qui coule, une blague carambar, le hasard…foutaises ! Martin-Pierre est persuadé que tout est né d’un grand cri, d’un cri démesuré de colère. Une colère engendrée par l’ennui. Si nous sommes à Son Image, ça ne peut être que ça, l’ennui puis la colère héritée de la solitude. Faut voir la mine de ces mères qui perçoivent parfaitement à quel point elles ne servent à rien, avec quelle rudesse parfois elles poussent en avant l'épaule de leur enfant : « tiens, on croirait qu’elles disent, je te le donne ; c’est mon enfant, je te le donne, fais-en ce que tu en veux, fais-lui des girafes en ballons ». Martin-Pierre souffle. Lui aussi, il trompe l’ennui en créant la vie.

Quand il relève son visage, rouge d’effort, vidé d’oxygène, ses poumons tels deux petits pruneaux desséchés, ses deux petites pupilles dilatées, il aperçoit une jeune fille en pantalon large en face de lui. Elle fait un peu garçon manqué mais juste ce qu’il faut pour ne pas susciter de dégoût. Elle a deux yeux rebelles et une bouche fendue en deux, pleine de dents. Une tignasse brune toute bouclée en bordel, surmontant un visage long. Elle est…il ne sait pas si l‘on peut dire qu’elle est belle. Elle porte un t-shirt coupé dans un tissu léger, surmonté de très fines bretelles qui laissent entrevoir deux épaules qui lui appartiennent et qui sont magnifiques ; reflétant l’éclairage factice du Grand Hall, elles donnent l’impression qu’un mini skieur pourrait glisser là-dessus indéfiniment comme sur un tapis de poudreuse magique. Deux petits seins très droits lui font un regard supplémentaire. Martin-Pierre se relève. Elle lui tend une main qu’il serre, une expression souriante et farceuse sur le visage. Elle dit : « Je suis Paule, votre nouvelle assistante…mais vous pouvez m’appeler comme bon vous semble, je saurai m’y faire ». Sous l’effet de l’hypnose, l'index et le pouce de son autre main relâchent leur pression initiale ; le ballon se vide quant à lui de l’imaginaire existence qu’il avait autrefois insufflé en lui.

vendredi 6 mars 2009

Le cochon-chiourme - (1) - L'invasion plastique


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Grouik, Grouik, les enfants… A quatre pattes et tout le bazar…

Martin-Pierre tâte l’arrière de son pantalon pour vérifier que la petite queue en tire-bouchon qui finit impeccablement son costume est toujours en place. Cette connerie l’oblige à s’asseoir sur une fesse pendant tout le déjeuner. Les autres salariés du centre commercial se moquent un peu de lui pendant la pause repas, au réfectoire, il ne trouve rien à redire, il ne ferait pas différemment à leur place, mais il trouve cela bien plus pratique que de se changer après chaque représentation. Même si ça donne l’impression qu’il a un balai dans le cul ou une crise hémorroïdaire de 1ère bourre. L'esprit pratique passe avant toute forme de dignité, les mecs. Quand vous aurez compris ça, vous serez rois !

Grouik, Grouik, pour la 3e fois, Martin-Pierre appuie sur le bouton de l’ascenseur. Pour la 3e fois, il obtient la même réponse débile et apathique. La petite lumière rouge s’allume premièrement, fière, résistante à la fatalité, puis s’éteint aussitôt. Comme s’il s’agissait d’une instruction trop compliquée pour un apprenti attardé. (Il est 16h00, ce sera la dernière et puis il rentrera enfin chez lui, ça ne durera que le temps que ça durera. Faut seulement penser à d’autres trucs. Etre là sans être là. Il n’y a jamais rien de plus à faire qu’attendre). « Putain d’ascenseur », il dit en envoyant un magistral coup de pied dans la porte désespérément close qui fait résonner toute la carlingue : acier des portes coulissantes, acier des câbles de suspension, ou simple plastique mensonger qui vous fait passer des vessies pour des lanternes ou des couleuvres à avaler. Rien d’autre à faire qu’attendre, appuyer encore ; l’ascenseur n’est pas en panne, bien entendu. Il pourrait l'être, ce que je veux dire, c'est qu'il arrive qu'il le soit. Rarement en fait. Dans les temples de la consommation, les ascenseurs bénéficient d'une maintenance au top. C'est pas une HLM pour crève-la-dalle... On se démène pour permettre aux portefeuilles de continuer leurs inlassables montées et descentes. Au 3e étage, une bombonne en survêtement bloque à coup sûr les portes de l’ascenseur avec son caddie énorme, débordant de cette nourriture infâme qui la rendra plus malade encore, ou tout du moins, la maintiendra pour quelques siècles supplémentaires dans l’état qui est aujourd’hui le sien (jusqu’à ce que son coeur étouffe totalement sous la mauvaise graisse, je suppose) (en dépit des grosses étiquettes mensongères bleu-pastel-allégé qui lui font croire que tout est bon à manger). Elle taille la bavette ?, avec une autre désoeuvrée dans son genre qui s’apprête à prendre la prochaine navette. Deux Amphitryon en lycra qui se regardent sans rien comprendre ; c’est pourtant simple, il n’y a pas assez de place dans l’ascenseur pour quatre colosses pareils (même si deux d’entre eux sont équipés de roulettes rotatives).

C’est comme ça 6 jours sur 7 et pas autrement. Le centre commercial ouvre ses portes à 8h00, les revenants piétinent devant les vitres coulissantes ; de vieux insomniaques solitaires qui font leur course en pyjama, chaussons, chemises de nuit, un petit panier rouge au bras, le teint terne, passé comme un tissu noir trop lavé, qui viennent acheter, dans le froid du petit matin, un poireau, une bouteille d’eau gazeuse et un yaourt plein de fibres (mais bon sang, à quoi ça ressemble une fibre dans un yaourt ?) qui facilite prétendument le transit intestinal. A partir de 9h00, l’armée en survète arc-en-ciel débarque. Les uns réapprovisionnent convulsivement des placards pourtant bourrés comme des urnes moscovites, les autres sont là parce qu’ils ne savent pas quoi foutre de leur journée. Tous se tamponnent au milieu des allées béantes qui mènent aux files d’attente des caisses. Et après 17h00, les clients ont des valises sous les yeux, le teint pâle. Ceux-là déambulent en tenue de travail et se demandent ce qu’ils foutent là, quel est le sens de cette vie qui leur fait subir ce supplice permanent. Chacun sa case horaire. Discipliné. Ouverture : 8 heures. Fermeture : 21h00. Plus de 1000 clients par jour, aucun être humain !

Rose, rose, le cochon !

Deux choses ! Qu’est-ce qui peut bien passer par la tête d’une mère de famille pour qu’elle confie ses mômes à un animateur de centre commercial ? Cette question est plus insondable que celle qui se rapporte à l’origine du monde ! Qu’est-ce qui a bien pu passer par la tête du DRH d’engager un type comme Martin-Pierre pour une mission pareille ? « Ce mec là me hait purement et simplement, dirait Martin-Pierre, il ne m’aurait pas confié un cageot de courgette, pourquoi donc retenir ma candidature pour le cochon-chiourme d’après midi ? » Et d’où viennent tous ces gosses (ça fait trois), pourquoi ne sont-ils pas à l’école, comme il se doit ? Le lundi, le mardi, le jeudi et le vendredi, ils sont là, toujours là, peut-être un peu moins nombreux que les merdredi et week-end, mais là tout de même, ils traînent avec le sachet congélation zippé qui leur tient lieu de mère, la morve au nez, parfois fiévreux et dansent avec leurs autres compagnons-nains de galère ; une troupe morveuse aux yeux rouges, affichant 39,5 ° de température au mercure !, ils dansent. Il arrive parfois que l’un dégueule sur le costume du voisin, mais tous continuent toujours à danser, ignorant le méfait, ignorant l’odeur, ignorant les deux désespoirs qui se culbutent à deux pas de leur existence, Maman s’avance et s’excuse, « il est malade », dit-elle, la bouche tordue, et elle tire son gosse par le bras, finie la rigolade. Pendant ce temps là, les germes sautent de l’un à l’autre, copulent ensemble, les bactéries partouzent, voilà la bacchanale des serpillières, des lingettes à tout faire, balayant quelques morceaux mal malaxés de steak haché flottant dans une mare de diabolo-grenadine ; Martin-Pierre barbote au milieu de tout ça, comme un ange sans pouvoir pris entre les feux contraires et nourris de deux armées réclamant vengeance !

Le spectacle est aussi merdique que possible. Il a été créé par un conard abruti qui n’est autre que le directeur du centre commercial. Un dilettante effroyablement enthousiaste qui prend les choses à cœur. La prise en charge des enfants pour tout le centre est une cause d’envergure. Sa cause ! Il s’agit de les peinturlurer, de les faire courir autour d'un porc (Martin-Pierre, en somme) et de les laisser (à des fins ludiques) s’en donner à cœur joie ; tirer la queue du cochon, chatouiller la bidon du cochon, tripoter le groin du cochon et finalement, (à des fins éducatives), apprendre (en s’amusant) l’hygiène à cet ignoble animal qui passe ses journées à se rouler plaisamment dans ses excréments. Le tout sur fond de musique frénétique et décérébrante, pleine d'effets de synthétiseur bon marché. Le résultat est invariablement mauvais, les enfants piétinent sur place, manquent trois-quarts des paroles écrites censément pour donner une cohérence à ce spectacle idiot, ils sont dans leur corps comme un cosmonaute dans un scaphandre, incertains, gauches, et malades, en tout cas, les lundi, mardi, jeudi et vendredi. L’enfer sur terre, grouik, en somme, planté au milieu d’un décor factice, constellé de plantes en plastique, de petits belvédères sous air conditionné couverts par les sifflets numériques d’oiseaux invisibles.

La porte de l’ascenseur s’ouvre enfin. Comme de bien entendu, la cabine est vide. Le sol colle aux chaussures de Martin-Pierre. Du soda renversé, c’est toujours mieux que du dégueulis. Il pourrait (devrait) passer à l’entretien pour le leur signaler, mais c’est la même chose tous les jours ; il ne se donnera donc pas cette peine. Une heure à tirer, à faire le cochon, et puis il enfilera les fringues d’un être humain et se tirera d’ici…jusqu’à demain… Et ce demain là ne sera même pas un autre jour. Tendu intégralement vers cet humble dessein, il remonte lentement l’allée centrale, le sucre toujours englué aux semelles : à chaque pas, c’est comme si les dalles imitation marbre semblaient sur le point de se décoller. Il croise des types à la démarche alerte, des jeunes filles dont les talons poignardent le sol, ils ont dans le regard cette certitude de disposer d’un pas conforme, de jouir d’une résonance élégante, tandis que chacun de ses pas fait le bruit vulgairement théâtral d’une vieille éponge pleine de vaseline qu'on presse entre ses mains. Vous pensez peut-être que le regard des gens, c’est ce qu’il y a de pire ; non, ce qu’il y a de pire, c’est quand on en n'a même plus rien à foutre !

De toute manière, on n’est pas homme à se lamenter comme ça, toute une vie, à se regarder le malheur, à s’engrosser la désespérance. On met un pas devant l’autre, dans la grande galerie, fendant l’air relâché par l’entrée racoleuse des grandes enseignes, sans consentir un regard pour personne, une queue en tire-bouchon plantée dans le cul, un petit orgueil en berne-besace, on se ruine 4 histoires d’amour potentielles par jour, on en plaisante soi-même. Sans la queue en tire-bouchon, on serait un Casanova des temps modernes, un Hugh Heffner de banlieue parisienne, on embrocherait ce qu’on veut avec un tout autre type de queue, on serait rassasié de nichons, rassasié de cris, rassasié de ouah, Brad, c’était la plus grande baise de la création, rassasié de pupilles dilatées et d’halètement raccourcis. Rassasié de vendeuses, de caissières, de directrices de magasin, de clientes en manque, de petites et de grandes mains, de petites et de grandes bouches. « Quelle importance, se dit-il en poursuivant sa traversée du Centre, j’ai déjà un compte en banque et une épargne d’entreprise, non ? ».

Martin-Pierre baille en arrivant tout au bout de la galerie. Avant de bifurquer pour aller rejoindre son poste, situé sous le grand Hall d’entrée, là où toutes les franchises de restauration ont été installées (chaque chose est à sa place, effroyablement pensée), il s’arrête pour se frotter le coin des yeux et inspirer une grande brassée d’oxygène recyclé. Puis il prend l’angle de la boulangerie aseptisée, celle où chaque vendeur de brioche est coiffé d’une toque aussi absurde que démesurée. Ici, c'est la grande galerie des petites humiliations...

De loin, il aperçoit quelques mères qui patientent et lui sourient déjà. Il reconnaît quelques habituées. Il rend malgré lui quelques sourires en s’avançant vers tout ce beau monde. Les enfants ne semblent pas moins malades que d’habitude. L’un, tout rouge et suant, a l’air d’être vêtu d’un pyjama. « Dites-moi que je rêve », chuchote-t-il pour lui-même.

Le cochon-chiourme - Préambule