
En y réfléchissant bien (c'est-à-dire méthodiquement, scolairement même, c’est dire la qualité et le sérieux de l’entreprise intellectuelle), je suis parvenu à la conclusion que très peu d’hommes aimaient véritablement les femmes. Bien entendu, mis à part les homosexuels tout à fait assumés, tous les hommes concernés (si tant est qu’on prenne le temps les interroger – ou qu’on le perde) refuseraient de valider ces conclusions. Il s’agit pourtant là d’un fait.
Très peu d’hommes aiment les femmes puisqu’en réalité, ils n’en aiment qu’une seule. Une seule femme. Dupliquée, reproduite ; chaque exemplaire n’offrant que quelques infimes et subtiles variations en trompe l’œil, chaque exemplaire leur semblant pourtant unique, par l’effet miraculeux de l’imagination et de l’auto-persuasion. Cette femme unique, cette femme matrice, très légèrement déclinable – mais déclinable à l’infini – est le résultat de codes, de critères, peut-être d’algorithmes, allez savoir, j’ai toujours été une bille en mathématiques, mettons, d’une science complexe suintant d’une poignée de neurones masculins. Ces hommes qui n’aiment qu’une femme vous parleront bien sûr d’harmonie, de la reconnaissance de la beauté pure. Menteries ! Ces hommes là n’aiment pas les femmes, ils aiment la géométrie. Les théorèmes froids, les abscisses et les courbes sinusoïdales. Ce qu’ils aiment, ce n’est guère qu’une silhouette transparente et impalpable sur papier glacé ou, pour les plus vulgaires d’entre eux, une image sans relief grêlée de pixels. Ces hommes aiment une femme qui n’existe pas. Cette catégorie d’hommes, la plus répandue, est pourtant persuadée de disposer d’une forme particulièrement aiguë de perception esthétique. Cela va de soi. Il doit en aller de même pour tout le reste. Pourtant, la femme qu’ils croient aimer, admirer, désirer n’est jamais que le résultat d’une équation, régie par quelques déterminants granuleux paumés dans une mer de sable. J’en identifie sommairement au moins trois : les canons de l’époque (il suffit de sa balader dans un musée pour constater, effaré, qu’il fut une époque où les rombières à double menton étaient à la mode), la place du sujet dans l’échelle sociale, la nature de ses perversions. C’est au point de rencontre de ces déterminants – et de quelques autres de moindre importance – que l’on aperçoit l’esquisse de chaque femme matrice à dupliquer, prête à l’emploi pour un sujet donné.
Il est amusant de constater que ces hommes là vivent souvent avec des femmes qui ne correspondent en rien avec les beautés – j’utilise le pluriel par esprit de magnanimité – qu’ils prétendent admirer. Leurs compagnes sont souvent tout ce qu’il y a de plus banales, en apparence tout du moins. Ils partagent bien souvent avec elles une sexualité frustrante ou ennuyeuse qui les incite bientôt à les tromper avec des femmes tout aussi banales mais souvent bien plus vulgaires ; et aussi moins regardantes sur leurs vices.
En réalité, la beauté ne procède pas d’une histoire de courbes ou du résultat d’une équation. Elle est insaisissable. [Rire BelaLugosesque]. Immanente mais transcendante, tout à la fois ; l’exploit n’est pas mince. Elle est sa propre cause et sa propre conséquence. Et elle flotte, oui, elle flotte, tel un nénuphar scintillant, tel un concept extérieur au-dessus des caractéristiques physiques de base. Il en va de même pour l’érotisme. La sensualité. Ou encore l’attrait sexuel. Et puis d’ailleurs, tant qu’on y est, autant le dire, tant que les réflexions portent loin, la beauté n’a rien à voir là dedans. La beauté est une question secondaire dans le cadre des rapports hommes/femmes. Une question secondaire sinon une préoccupation de demeurés. De ras-du-sentiment. D’ensommeillés-de-la-sensualité.
Je me souviens vaguement d’un texte de Kundera à ce propos. Je ne sais plus si c’était dans son recueil de nouvelles, Risibles Amours, ou dans l’Insoutenable Légèreté de l’Être – je penche tout de même pour L’Insoutenable Légèreté de l’Être ; j’ai lu tout cela il y a bien trop longtemps, il me faut l’avouer. Je me souviens que le personnage principal fait quelques menus travaux chez une femme seule – il me semble qu’il fait des travaux – fait-il des travaux ? mais quoi comme travaux ?, de la peinture, de l’enduit de lissage ? – et pourquoi si tel est le cas ?, je ne le sais plus. Est-elle veuve, séparée de son mari, je suis bien en peine de m’en souvenir. Toujours est-il que cette femme, malgré une apparence absolument peu attirante – elle est extrêmement maigre, maigre à l’extrême en somme, et son corps est anguleux, anguleux comme seul un meuble scandinave, conçu à la chaine peut l’être (je me souviens de cela, et notamment de descriptions de ses jambes osseuses, de son visage décharné, de ses côtes apparentes et même de sa colonne vertébrale donnant l’impression qu’elle percera bientôt la mince couche d’épiderme qui la recouvre – à moins que ce ne soit moi qui en rajoute) – bref, cette femme exerce sur lui une fascination sexuelle de premier ordre. Un attrait irrépressible. Autour de cette femme plane un nuage chargé de promesses, un appel des phéromones à la sexualité. Il y a deux types de femmes, écrit Kundera bien trop hâtivement : celles que l’on trouve belles, celles que l’on veut baiser sans bien comprendre pourquoi. Remarquable texte malgré l’exagération de la distinction. Un petit effort d’imagination permet de conclure en tout cas, instantanément, que cette femme ne pourrait correspondre aux critères si exigeants, énoncés par ces hommes qui prétendent aimer les femmes mais qui n’en aiment qu’une, qui n’existe même pas de surcroit. Sans doute la repousseraient-ils malgré la charge érotique qu’elle retient, nichée quelque part en elle, comme une sorte de secret, d’énigme mystique. L’élégance féminine (et le désir qu’elle suscite presque aussitôt) a ceci de remarquable qu’elle ne se théorise pas. Dans la rue, dans le métro, elle surgit là où on ne l’attend pas. Nichée dans une paire de talons, dans une paire de jambes ; des jambes de toutes tailles, de toutes formes, si bien qu’il serait impossible de dégager de ces observations quelque généralité. Nichée parfois dans un port de tête, une façon de déambuler vêtu de fringues informes et masculines. Nichée partout et donc nulle part.
L’autre jour, au boulot, j’étais en bas de l’immeuble. J’observais ce rituel bien connu de certains travailleurs. Je l’effectue en moyenne quatre fois par jour. Je fumais une cigarette un gobelet de café à la main. Une jeune femme descendait la rue. Elle portait une sorte de manteau imperméable noir, une jupe droite finissant au-dessus de ses genoux, qu’elle avait légèrement cagneux, peut-être un chemisier, je ne sais pas ou plus, l’imper sans doute. Je me souviens seulement de sa démarche. Je n’ai du reste vu véritablement que cela. De loin, elle me semblait parfaite, cette démarche. A mesure qu’elle se rapprochait, elle me paraissait toutefois plus étrange. Avec quelque chose d’asymétrique. Cette jeune femme savait marcher sur des talons en tout cas, ça, c’est une certitude. C’est d’ailleurs l’apanage de peu de femmes. Il y en a qui marchent voutées, d’autres qui écartent légèrement les pieds vers l’extérieur. Personne n’ose rien leur dire, je suppose. Elle. Cette femme. Elle, elle marchait bien droit, ses hanches suivaient le doux mouvement d’escarpolette qu’il convient d’adopter si l’on veut être élégante en talons hauts. Sur des talons hauts comme sur des semelles toutes plates. Quelque chose n’allait pas tout à fait, cependant. Ce n’est que lorsqu’elle passa devant moi que je l’identifiai, quasi émerveillé. Ce petit quelque chose de distordu qui la rendait encore plus gracieuse. Le talon de son pied gauche poignardait bien droit le bitume. Et le gauche aussi. Mais le gauche, plutôt que de rebondir naturellement comme le droit, penchait alors vers l’extérieur. La cheville de la jeune femme effectuait alors une sorte de torsion, ramenait le pied en dedans, ses épaules s’affaissaient, tout son corps, très légèrement se penchait, très légèrement, le tout dans une portion de seconde. Cette démarche m’hypnotisa jusqu’à ce que la jeune femme disparaisse au coin de la rue. En remontant, ma clope consumée, mon café englouti, je m’aperçus que je n’avais pas un seul instant regardé son visage, ni même son cul. Cette femme était superbement réelle.
Très peu d’hommes aiment les femmes puisqu’en réalité, ils n’en aiment qu’une seule. Une seule femme. Dupliquée, reproduite ; chaque exemplaire n’offrant que quelques infimes et subtiles variations en trompe l’œil, chaque exemplaire leur semblant pourtant unique, par l’effet miraculeux de l’imagination et de l’auto-persuasion. Cette femme unique, cette femme matrice, très légèrement déclinable – mais déclinable à l’infini – est le résultat de codes, de critères, peut-être d’algorithmes, allez savoir, j’ai toujours été une bille en mathématiques, mettons, d’une science complexe suintant d’une poignée de neurones masculins. Ces hommes qui n’aiment qu’une femme vous parleront bien sûr d’harmonie, de la reconnaissance de la beauté pure. Menteries ! Ces hommes là n’aiment pas les femmes, ils aiment la géométrie. Les théorèmes froids, les abscisses et les courbes sinusoïdales. Ce qu’ils aiment, ce n’est guère qu’une silhouette transparente et impalpable sur papier glacé ou, pour les plus vulgaires d’entre eux, une image sans relief grêlée de pixels. Ces hommes aiment une femme qui n’existe pas. Cette catégorie d’hommes, la plus répandue, est pourtant persuadée de disposer d’une forme particulièrement aiguë de perception esthétique. Cela va de soi. Il doit en aller de même pour tout le reste. Pourtant, la femme qu’ils croient aimer, admirer, désirer n’est jamais que le résultat d’une équation, régie par quelques déterminants granuleux paumés dans une mer de sable. J’en identifie sommairement au moins trois : les canons de l’époque (il suffit de sa balader dans un musée pour constater, effaré, qu’il fut une époque où les rombières à double menton étaient à la mode), la place du sujet dans l’échelle sociale, la nature de ses perversions. C’est au point de rencontre de ces déterminants – et de quelques autres de moindre importance – que l’on aperçoit l’esquisse de chaque femme matrice à dupliquer, prête à l’emploi pour un sujet donné.
Il est amusant de constater que ces hommes là vivent souvent avec des femmes qui ne correspondent en rien avec les beautés – j’utilise le pluriel par esprit de magnanimité – qu’ils prétendent admirer. Leurs compagnes sont souvent tout ce qu’il y a de plus banales, en apparence tout du moins. Ils partagent bien souvent avec elles une sexualité frustrante ou ennuyeuse qui les incite bientôt à les tromper avec des femmes tout aussi banales mais souvent bien plus vulgaires ; et aussi moins regardantes sur leurs vices.
En réalité, la beauté ne procède pas d’une histoire de courbes ou du résultat d’une équation. Elle est insaisissable. [Rire BelaLugosesque]. Immanente mais transcendante, tout à la fois ; l’exploit n’est pas mince. Elle est sa propre cause et sa propre conséquence. Et elle flotte, oui, elle flotte, tel un nénuphar scintillant, tel un concept extérieur au-dessus des caractéristiques physiques de base. Il en va de même pour l’érotisme. La sensualité. Ou encore l’attrait sexuel. Et puis d’ailleurs, tant qu’on y est, autant le dire, tant que les réflexions portent loin, la beauté n’a rien à voir là dedans. La beauté est une question secondaire dans le cadre des rapports hommes/femmes. Une question secondaire sinon une préoccupation de demeurés. De ras-du-sentiment. D’ensommeillés-de-la-sensualité.
Je me souviens vaguement d’un texte de Kundera à ce propos. Je ne sais plus si c’était dans son recueil de nouvelles, Risibles Amours, ou dans l’Insoutenable Légèreté de l’Être – je penche tout de même pour L’Insoutenable Légèreté de l’Être ; j’ai lu tout cela il y a bien trop longtemps, il me faut l’avouer. Je me souviens que le personnage principal fait quelques menus travaux chez une femme seule – il me semble qu’il fait des travaux – fait-il des travaux ? mais quoi comme travaux ?, de la peinture, de l’enduit de lissage ? – et pourquoi si tel est le cas ?, je ne le sais plus. Est-elle veuve, séparée de son mari, je suis bien en peine de m’en souvenir. Toujours est-il que cette femme, malgré une apparence absolument peu attirante – elle est extrêmement maigre, maigre à l’extrême en somme, et son corps est anguleux, anguleux comme seul un meuble scandinave, conçu à la chaine peut l’être (je me souviens de cela, et notamment de descriptions de ses jambes osseuses, de son visage décharné, de ses côtes apparentes et même de sa colonne vertébrale donnant l’impression qu’elle percera bientôt la mince couche d’épiderme qui la recouvre – à moins que ce ne soit moi qui en rajoute) – bref, cette femme exerce sur lui une fascination sexuelle de premier ordre. Un attrait irrépressible. Autour de cette femme plane un nuage chargé de promesses, un appel des phéromones à la sexualité. Il y a deux types de femmes, écrit Kundera bien trop hâtivement : celles que l’on trouve belles, celles que l’on veut baiser sans bien comprendre pourquoi. Remarquable texte malgré l’exagération de la distinction. Un petit effort d’imagination permet de conclure en tout cas, instantanément, que cette femme ne pourrait correspondre aux critères si exigeants, énoncés par ces hommes qui prétendent aimer les femmes mais qui n’en aiment qu’une, qui n’existe même pas de surcroit. Sans doute la repousseraient-ils malgré la charge érotique qu’elle retient, nichée quelque part en elle, comme une sorte de secret, d’énigme mystique. L’élégance féminine (et le désir qu’elle suscite presque aussitôt) a ceci de remarquable qu’elle ne se théorise pas. Dans la rue, dans le métro, elle surgit là où on ne l’attend pas. Nichée dans une paire de talons, dans une paire de jambes ; des jambes de toutes tailles, de toutes formes, si bien qu’il serait impossible de dégager de ces observations quelque généralité. Nichée parfois dans un port de tête, une façon de déambuler vêtu de fringues informes et masculines. Nichée partout et donc nulle part.
L’autre jour, au boulot, j’étais en bas de l’immeuble. J’observais ce rituel bien connu de certains travailleurs. Je l’effectue en moyenne quatre fois par jour. Je fumais une cigarette un gobelet de café à la main. Une jeune femme descendait la rue. Elle portait une sorte de manteau imperméable noir, une jupe droite finissant au-dessus de ses genoux, qu’elle avait légèrement cagneux, peut-être un chemisier, je ne sais pas ou plus, l’imper sans doute. Je me souviens seulement de sa démarche. Je n’ai du reste vu véritablement que cela. De loin, elle me semblait parfaite, cette démarche. A mesure qu’elle se rapprochait, elle me paraissait toutefois plus étrange. Avec quelque chose d’asymétrique. Cette jeune femme savait marcher sur des talons en tout cas, ça, c’est une certitude. C’est d’ailleurs l’apanage de peu de femmes. Il y en a qui marchent voutées, d’autres qui écartent légèrement les pieds vers l’extérieur. Personne n’ose rien leur dire, je suppose. Elle. Cette femme. Elle, elle marchait bien droit, ses hanches suivaient le doux mouvement d’escarpolette qu’il convient d’adopter si l’on veut être élégante en talons hauts. Sur des talons hauts comme sur des semelles toutes plates. Quelque chose n’allait pas tout à fait, cependant. Ce n’est que lorsqu’elle passa devant moi que je l’identifiai, quasi émerveillé. Ce petit quelque chose de distordu qui la rendait encore plus gracieuse. Le talon de son pied gauche poignardait bien droit le bitume. Et le gauche aussi. Mais le gauche, plutôt que de rebondir naturellement comme le droit, penchait alors vers l’extérieur. La cheville de la jeune femme effectuait alors une sorte de torsion, ramenait le pied en dedans, ses épaules s’affaissaient, tout son corps, très légèrement se penchait, très légèrement, le tout dans une portion de seconde. Cette démarche m’hypnotisa jusqu’à ce que la jeune femme disparaisse au coin de la rue. En remontant, ma clope consumée, mon café englouti, je m’aperçus que je n’avais pas un seul instant regardé son visage, ni même son cul. Cette femme était superbement réelle.

