
Pour commencer, on m’a dit que c’était un épi.
Il fut un temps où j’avais le cheveu long. Ma tignasse échouait jusqu’au milieu de mon dos, à quelques centimètres près. Un emportement de jeunesse, bien évidemment. Une écoute trop prolongée des Doors, de Led Zeppelin, de Hendrix, si vous voyez le genre. La fin des années 60 avec 20 ans de retard, mal digérée. Cheveu long, veste en velours élimée, évidemment crasseuse et puant le tabac, une paire de jeans vaguement délavés, des chaussures montantes (jusqu'aux chevilles) aux pieds, un exemplaire d’un recueil de Rimbaud (Lequel ? Je ne me souviens plus) que je n’ouvrais jamais dans la poche extérieure de ma veste. Comme aimant à gonzesses, c’était plutôt efficace. Une attitude un peu sombre et bien sûr très étudiée, un petit coté mutique, sauvage et une propension certaine à prétendre apprécier la contemplation de choses que les gens ne regardaient jamais vraiment, l’esprit vidé de tout parasite vulgaire et moderne tout du moins. Un être narcissique en somme qui prétendait écrire de la poésie alors que dans le secret, la poésie, il détestait cela. Toutes ces conneries d’images bancales lui filaient de l’urticaire. En secret, il lisait Céline, Chester Himes et en boucle, Racine, les tragédies grecques et Shakespeariennes.
Mes cheveux, je les ai coupés un jour où je ne pouvais plus les voir en peinture. Il faisait froid ce jour là. En sortant de chez le coiffeur, j’ai eu l’impression d’être un fuselage de boeing à 10.000 mètres d’altitude. Quand mes potes m’ont vu arriver, ils n’en croyaient pas leurs yeux. Les petites tapettes, ils criaient autour de moi : « tu n’as pas fait ça ? tu n’as pas fait ça ? » Ils ne comprenaient décidément rien, ceux-là. Grace à cette tonte, je parvins plus tard à lever d’autres gonzesses, autrefois inaccessibles : celles qui détestaient les types aux cheveux longs et aux fringues crasseux. Je n’ai pas fait dans la dentelle ce jour là, il faut dire. Quand la coiffeuse m’a demandé pourquoi je souhaitais couper toute cette tignasse, noire et raide, je lui ai répondu sobrement qu’elle me sortait par les yeux avant d’ajouter : « je veux que vous rasiez tout ! »
- Raser ?, s’est-elle exclamé, mais on peut trouver autre chose, il y a d'autres solutions, on peut en parler, y réfléchir. Vous allez regretter...
- Autre chose ? Autre chose, comme quoi ? Ressembler à tous ces petits gars bien propres sur eux ? Plutôt crever ! Rasez tout, je vous dis.
Elle n’a pas insisté et comme je l’ai écrit plus haut, je suis sorti de chez le coiffeur avec la sensation d’être une aile d’Airbus survolant les Alpes Suisses. Une sensation oubliée, à la fois douloureuse et jouissive. Les années qui suivirent, avec ce crâne qui ressemblait à une barbe de trois jours, je fus tantôt soupçonné d’être une racaille blanche de cités, tantôt un skinhead miniature.
Elle a donc rasé, la coiffeuse, tondeuse en main. Plus tard, je m’en suis acheté une, c’était plus économique, le geste n’était pas très compliqué à reproduire. En me rasant, elle a fait cette remarque, qui, à l’époque, n’a pas attiré mon attention : « oh, vous avez comme un épi ! » Un épi, qui se trouvait à l’arrière de mon crâne, du coté droit. Une sorte de petit vertigo vaguement déplumé. Elle avait appelé ça un épi. L’épi en question, comme vous vous en doutez, a eu tendance avec le temps, à grignoter l’espace garni qui reposait avec insouciance autour de lui. L'épi d'hier ressemble aujourd'hui à une piste d'atterrissage concentrique pour hélicoptère microscopique.
Il y a deux semaines, je suis allé chez le coiffeur. Une femme m’a pris en main. Ce n’était pas la même que d’habitude. « J’ai racheté le salon au mois de décembre », m’a-t-elle dit. J’ai essayé de ne pas montrer la déception que me procurait cette nouvelle. On s’habitue à tout, y compris aux êtres humains. L’ancienne patronne était une quinquagénaire des îles. Elle m’aimait bien, je crois. Elle sentait le tahiti douche à la noix de coco. Elle me gâtait, elle me coupait les sourcils aux ciseaux, pratiquait sur mon crâne des massages d’une incomparable douceur, quand il faisait chaud, elle me mettait sa paire de nénés sous les yeux en souriant. Quand elle se tenait derrière moi, elle amenait parfois ma tête entre ses seins. La nouvelle patronne est gentille, remarquez, pas trop bavarde. Il faut bien discutailler un peu, de la pluie et du beau temps, mais rien de véritablement inconvenant. Après m’avoir coupé les cheveux, elle m’a adressé un sourire. « Vous êtes comme ma fille, m’a-t-elle dit, vous avez deux épis, un de chaque coté du crâne. Ma fille dit que les gens qui ont deux épis ne sont pas des gens comme les autres. Qu’ils sont différents. »
Je crois que c’est pour cela que je préfère les coiffeurs aux dermatologues, en fin de compte. Parce que les dermatologues ne parlent jamais d’épis. Ces types là n’y connaissent rien en épi. Ils vous disent : « Je crois bien que vous perdez vos cheveux, mon p'tit gars ! » Et en plus, ils vous demandent 60 euros pour la consultation. Les dermatologues sont tous des putain d’escrocs.
Il fut un temps où j’avais le cheveu long. Ma tignasse échouait jusqu’au milieu de mon dos, à quelques centimètres près. Un emportement de jeunesse, bien évidemment. Une écoute trop prolongée des Doors, de Led Zeppelin, de Hendrix, si vous voyez le genre. La fin des années 60 avec 20 ans de retard, mal digérée. Cheveu long, veste en velours élimée, évidemment crasseuse et puant le tabac, une paire de jeans vaguement délavés, des chaussures montantes (jusqu'aux chevilles) aux pieds, un exemplaire d’un recueil de Rimbaud (Lequel ? Je ne me souviens plus) que je n’ouvrais jamais dans la poche extérieure de ma veste. Comme aimant à gonzesses, c’était plutôt efficace. Une attitude un peu sombre et bien sûr très étudiée, un petit coté mutique, sauvage et une propension certaine à prétendre apprécier la contemplation de choses que les gens ne regardaient jamais vraiment, l’esprit vidé de tout parasite vulgaire et moderne tout du moins. Un être narcissique en somme qui prétendait écrire de la poésie alors que dans le secret, la poésie, il détestait cela. Toutes ces conneries d’images bancales lui filaient de l’urticaire. En secret, il lisait Céline, Chester Himes et en boucle, Racine, les tragédies grecques et Shakespeariennes.
Mes cheveux, je les ai coupés un jour où je ne pouvais plus les voir en peinture. Il faisait froid ce jour là. En sortant de chez le coiffeur, j’ai eu l’impression d’être un fuselage de boeing à 10.000 mètres d’altitude. Quand mes potes m’ont vu arriver, ils n’en croyaient pas leurs yeux. Les petites tapettes, ils criaient autour de moi : « tu n’as pas fait ça ? tu n’as pas fait ça ? » Ils ne comprenaient décidément rien, ceux-là. Grace à cette tonte, je parvins plus tard à lever d’autres gonzesses, autrefois inaccessibles : celles qui détestaient les types aux cheveux longs et aux fringues crasseux. Je n’ai pas fait dans la dentelle ce jour là, il faut dire. Quand la coiffeuse m’a demandé pourquoi je souhaitais couper toute cette tignasse, noire et raide, je lui ai répondu sobrement qu’elle me sortait par les yeux avant d’ajouter : « je veux que vous rasiez tout ! »
- Raser ?, s’est-elle exclamé, mais on peut trouver autre chose, il y a d'autres solutions, on peut en parler, y réfléchir. Vous allez regretter...
- Autre chose ? Autre chose, comme quoi ? Ressembler à tous ces petits gars bien propres sur eux ? Plutôt crever ! Rasez tout, je vous dis.
Elle n’a pas insisté et comme je l’ai écrit plus haut, je suis sorti de chez le coiffeur avec la sensation d’être une aile d’Airbus survolant les Alpes Suisses. Une sensation oubliée, à la fois douloureuse et jouissive. Les années qui suivirent, avec ce crâne qui ressemblait à une barbe de trois jours, je fus tantôt soupçonné d’être une racaille blanche de cités, tantôt un skinhead miniature.
Elle a donc rasé, la coiffeuse, tondeuse en main. Plus tard, je m’en suis acheté une, c’était plus économique, le geste n’était pas très compliqué à reproduire. En me rasant, elle a fait cette remarque, qui, à l’époque, n’a pas attiré mon attention : « oh, vous avez comme un épi ! » Un épi, qui se trouvait à l’arrière de mon crâne, du coté droit. Une sorte de petit vertigo vaguement déplumé. Elle avait appelé ça un épi. L’épi en question, comme vous vous en doutez, a eu tendance avec le temps, à grignoter l’espace garni qui reposait avec insouciance autour de lui. L'épi d'hier ressemble aujourd'hui à une piste d'atterrissage concentrique pour hélicoptère microscopique.
Il y a deux semaines, je suis allé chez le coiffeur. Une femme m’a pris en main. Ce n’était pas la même que d’habitude. « J’ai racheté le salon au mois de décembre », m’a-t-elle dit. J’ai essayé de ne pas montrer la déception que me procurait cette nouvelle. On s’habitue à tout, y compris aux êtres humains. L’ancienne patronne était une quinquagénaire des îles. Elle m’aimait bien, je crois. Elle sentait le tahiti douche à la noix de coco. Elle me gâtait, elle me coupait les sourcils aux ciseaux, pratiquait sur mon crâne des massages d’une incomparable douceur, quand il faisait chaud, elle me mettait sa paire de nénés sous les yeux en souriant. Quand elle se tenait derrière moi, elle amenait parfois ma tête entre ses seins. La nouvelle patronne est gentille, remarquez, pas trop bavarde. Il faut bien discutailler un peu, de la pluie et du beau temps, mais rien de véritablement inconvenant. Après m’avoir coupé les cheveux, elle m’a adressé un sourire. « Vous êtes comme ma fille, m’a-t-elle dit, vous avez deux épis, un de chaque coté du crâne. Ma fille dit que les gens qui ont deux épis ne sont pas des gens comme les autres. Qu’ils sont différents. »
Je crois que c’est pour cela que je préfère les coiffeurs aux dermatologues, en fin de compte. Parce que les dermatologues ne parlent jamais d’épis. Ces types là n’y connaissent rien en épi. Ils vous disent : « Je crois bien que vous perdez vos cheveux, mon p'tit gars ! » Et en plus, ils vous demandent 60 euros pour la consultation. Les dermatologues sont tous des putain d’escrocs.